‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 63 sur 411 · Acte IV, scène i · texte numérisé non relu

Acte IV, scène i

C'était une façon de déplacer'le danger, de tenir en échec d'infernales intrigues, et d'intimider l'audace de son ennemie, en la traitant comme elle était traitée par elle. Ce serait donc le cas de répéter avec Saint-Évremond : « Faisons grâce à cette pauvre princesse pour avoir demandé sa sécurité à un crime que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer comme une justice légitime. »

jtntîochtis et Sélejicus. L'ansîtîé fraternelle. — Toutefois, notre pitié ne s'émeut qu'en faveur des deux frères dont la vertu repose nos regards. Pour représenter leur affection si touchante, Pierre Corneille n'avait besoin que d'écouter son cœur. Bien qu'ils soient vraiement jumeaux par leur foi mutuelle, et par la constance d'un dévouement inaltérable, il y a pourtant des nuances qui les distinguent. Séleucus est plus fougueux et plus expansif, mais avec moins de résolution et d'initiative. Antiochus a plus de calme et de mesure. Quand il s'agit de parler ou d'agir, c'est toujours lui qui prend les devants. Entre les écueils, il louvoie avec prudence. Il prévient ou répare les maladresses d'une l'ranchise qui s'égare. Simple et digne en face de Cléopâtre, il concilie le respect filial et la clairvoyance qui ne veut pas être dupe. En un mot, son habileté ne compromet point son honnêteté. A ce sang-froid, à cet équilibre qui ne se déconcerte jamais, on pressent que Corneille lui réserve la couronneril en est digne, ne fût-ce que pour ne pas vouloir la disputer à Séleucus,

Ce frère plus aimé que la clarté du jour*.

Le cinquième acte. — Aussi conserve-t-il toutes nos sympathies, dans ce cinquième acte qui est supérieur à tout éloge. Ici les objections doivent se taire; car notre théâtre ne nous offre pas de dénouement plus pathétique. Déclaré l'héritier du trône et l'époux de Rodogune, Antio-

1 . Ces deux princes font honneur à leur maître Timagène qui joue dans la pièce le rôle d'utilité. Il écoule l'exposition, il concourt malfjré lui au dénouement. C'est une sorte de Burrhus optimiste. Sa sœur Laonice sauve Rodoi^une en l'avertissant des complots de Cléopâtre. Ame généreuso, elle est digne de son père. C'est une conriduiUe qui ne manque pas de physionomie personnelle.

chus va boire la coupe nuptiale, avant d'aller au temple, quand accourt Timagène, son gouverneur; il annonce qu'il a trouvé dans le parc Séleucus blessé mortellement, et que ce prince vient d'exhaler le dernier soupir.

Alors, Cléopâtre s'écrie qu'il a dû se frapper lui-racrac volontairement; mais c'est en vain qu'elle essaie de donner le change : car sa victime a parlé ; elle a pu dire :

Une main qui nous lut bien chère Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain. Régnez, et surlout, mon cher frère, Gardez-vous de la même main.

Devant cette énigme, Antiochus éperdu ne sait d'abord .s'il doit soupçonner sa mère ou son amante; puis sa générosité l'emporte : plutôt que d'accuser l'une ou l'autre, il aime mieux atï'ronter le péril :

Non, je n'écoute rien, et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère. Assassinez un fils, massacrez un époux , Je ne veux me garder ni d'elle, ni de vous. Suivons aveuglément ma Irisle destinée; l'our m'exposer à tout, achevons l'iiyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas; La main qui l'a percé ne m'épargnera pas.

Il saisit donc la coupe, lorsque Rodogune l'arrête, et demande qu'on fasse sur un esclave l'essai du breuvage. « Je le ferai moi-même,» répond Gléopàtro; et elle avale le poison, dans l'espoir que les époux n'hésiteront pas à l'imiter. Mais les effets sont trop rapides : ses yeux deviennent hagards, la sueur inonde son visage, sa gorge s'enfle : elle chancelle, et tombe; Rodogune peut dire :

Tour vous perdre après elle, elle a voulu périr.

Ici, toute analyse languirait. Bornons-nous à citer ce cri sublime d'Antiochus :

K'im|)orle : elle est ma mère, il faut la secourir, puis éclalcnl avec fureur ces imprécations de Cléopâtre:

Va, tu me veux en vain rappeler à la vie; Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servie... - Règne; de crime en crime, enfin, te voilà roi. Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi. Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union •Qu'horreur, que jalousie, et que confusion! Et, pour vous souhaiter tous les bonlieurs ensemble, Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

S'il y a dans le reste du drame des situations contestables, elles sont rachetées par cette catastrophe. A côté de Gléopâtre, Lady Macbeth elle-même paraîtrait presqueinnocente. Car, avant déporter la main sur Duncan, son cœur a du moins comme un remords : elle hésite à frapper ce vieillard endormi qui, « avec ses cheveux blancs, ressemble à son père. » C'est dire que l'audace do Corneille atteint, dans Rodogunej l'idéal de l'horrible. Peut-être même jugera-t-on qu'il en abuse, et que le théâtre n'est pas t'ait pour représenter des monstres ',

Page 1