HERACLIUS
Corneille recherche des ressort»» conipliqiié.s, et des $>itiiations extraordinaires. Analyse d'Uéraclius. Ci iti-
1. Dans la Galerie des acteurs du Théâtre Français, nous lisons cette anecdote: « Un jour où Mlle Dumesnil mit dans les imprécations de Cléopàtre toute l'énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d'horreur aussi vif que spontané, recula devant elle, de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l'orchestre. Ce fut aussi à cette représentation, à l'inslant même où, prèle à expirer dans les convulsions de la rage, Cléopàtre prononce ce vœu terrible :
Je maudirois les Dieux, s'ils me rendoient le jour,
que Mlle Dumesnil se sentit frappée d'un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre; il accompagna ce trait de délire, qui interrompit le spectacle et l'aclrice, de ces mots énergiques: « Va, chienne, à tous les diables! » Lorsque la tragédie fut finie, Mlle Dumesnil le remercia de son coup de poing comme de l'éloga le plus flatteur qu'elle eût jamais reçu. »
que de l'intrigue. — Le succès dc Rodoyune mit Corneille en goût de traiter un sujet analogue par la force des combinaisons, et les surprises d'une situation extraordinaiie. Ce fut dans les Annale< ecclésiastiques du cardinal Baronius qu'il trouva l'idée de cette tragédie nouvelle, jouée, non sans applaudissement, à l'hôtel de Bourgogne, avant le 31 janvier 1647*. Bien qu'il soit difficile d'analyser une fable qui, même à la lecture, déconcerte l'attention la plus vigilante, essayons pourtant de débrouiller les énigmes qu'elle nous propose.
Phocas a usurpé le trône de Maurice, empereur de Gonstantinople, et l'a fait périr. Sa cruauté voulut détruire toute la famille de ce prince, sauf une fille, Pulchérie, qu'il a recueillie dans son palais. Mais, à son insu, un fils de sa victime, Héraclius, a pu échapper au carnage, grâce au dévouement d'une dame de Gonstantinople, Léontine, qui, pour le sauver, n'hésita pas à livrer aux meurtriers son propre fils Léonce. L'héritier légitime du trône a donc été substitué par elle au fils de Phocas, INIartian, dont elle était gouvernante, et que déguise maintenant le nom de Léonce. Elle prépare ainsi d'un côté la restauration de la dynastie qui semble éteinte, de l'autre le meurtre de Phocas qui sera tué par la main de son fils : car elle inspire à ce Léonce qui la croit sa mère une haine implacable contre le tyran. Ce plan, elle le découvre à sa fille Eudoxe, en lui expliquant pourquoi elle a épargné la vie de Martian :
t. Celte date ressort de V avertissement de Rodofjune, qui est du 31 janvier 1647. Nous y lisons: « Dans VHn'aclius que je viens de mettre sur la scène, j'ai poussé plus loin la liberté de modifier l'histoire. »
t>elte pici-e fut dédiée à monseigneur Séguier, chanrelipr de France. Elle réussit moins que le Tliémistocle de du Hyer, comme nous l'apprennent ces vers du Déniaisé, comédie de Gillet de la Tessonnerie :
J'ai fait voir à Daphnis dix fois Ilcraclius,
•— Moi, vingt fois Th/hninlode, et peut-être encor plus.
Molière joua le rùie iVlli'rnrliit':, mais assez mal : on lui jeta des pommes cuitoa qui se vumlni, ni .'i la iiorlo du tliéàtre.
Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir; Je ne Vai conservé que pour ce parricide *.
Cet abominable dessein est tout le drame. Si cette concejDtion révolte le sens humain, on ne saurait nier pourtant qu'elle soit vraiment tragique, surtout quand Phocas prétend conclure un mariage entre Héraclius qu'il regarde comme son fils Martian, et Pulchérie, la fille de Maurice. Ce projet sert de nœud à une intrigue qui devient plus monstrueuse encore, lorsque tout à coup le bruit se répand qu'HéracIius est vivant ; car on frissonne à la vue de l'abîme que côtoient les principaux personnages. C'est pour eux ou l'inceste, ou le parricide, ou le meurtre d'un fils. Sommée de dire la vérité, Léontine redouble nos perplexités par les faux-fuyants de ses réponses équivoques. Entre le fils de Maurice et celui de Phocas, ne ditelle pas :
Devine si tu peux, et clioisis, si tu l'oses; L'un des deux est ton fils, l'autre ton empereur. Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. Je te veux toujours voir, quoi que fa rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race, Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi, Sans être ni tyran, ni père qu'à demi -.
Ses trames ne réussissent pas, mais parce que le hasard s'en mêle, et lui dérobe son ennemi, Phocas, qui meurt d'un coup inattendu. Alors seulement Léontine révèle enfin le mystère dont le secret, suspendu par ses réticences, nous menaçait des crimes les plus affreux. Ce dénouement a le tort de se produire en dehors de la personne qui s'agitait pour tout mener, et finit par être dupe
t. Eudoxe répond avec raison :
Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père ; Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire ? Et, sachant sa vertu, pouvez-vous justement Abuser jusque-là de son aveuglement?
(Acte II, scène ut.) 2. Acte IV, sctne iv.
de SCS propres arlilicos, si bien ({u'cllc a raison de s'écrier :
Je ne fais rien du tout, ciuand je pense tout faire '.
11 en résulte cet autre inconvénient que, Phocas une l'ois disparu-, l'intérêt commence à languir ; car peu nous iraporte alors que l'un ou l'autre prince soit ou non proclamé empereur, et se nomme Héraclius ou Martian. Si Joas n'était reconnu qu'après la mort d'Athalie, la fin de la pièce nous laisserait indifférents'".
Quoi qu'il en soit, la structure de l'ensemble est d'une rare puissance, et se prête à des scènes qui seraient encore ])lus pathétiques si des ressorts trop compliqués ne jusliiiaient pas ces vers de Boileau :
Je me ris d'un auteur qui, lent à sexpriniL-r, De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m'informcr, Et qui, d('l)i'ouillanl mal une pénible inlriuue, D'un divertissement me fait une fatigue.
En eiïet, les ti'ois premiers actes n'excitent guère qu'une curiosité inquiète, et parfois mêlée d'impatience. On ne sait alors ni qui parle, nia qui l'on parle, ni de qui l'on parle. Or, nous ne pouvons être émus de ce que nous comprenons mal. Si l'esprit est trop tendu, le cœur se refroidit ; car nous ne venons pas au théâtre pour résoudre des problèmes, mais pour juger des caractères, et être touchés par des passions. Voilà pourquoi le savant mécanisme de cette tragédie n'est point l'art suprême qui consiste à produire de grands effets par les moyens les plus simples. Corneille lui-même eut conscience de ce défaut, lors({u'il disait : « J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la Cour se plaindre de ce que la re-