NICOMEDE
Premiep essai du draine historique. — On peut dire que Corneille a inauguré toutes les formes du poème dramatique. Nous en voyons un nouveau témoignage dans Nicomède, où se révèle comme le premier soupçon d'un genre qui plus tard s'appellera le drame historique. L'alliance du solennel et du familier se rencontre du moins dans plusieurs scènes de cette tragi-comédie qui parut, non pas en 1652, comme le disent les frères Parfait, mais
1. Acte II, scène i. Le rôle d'/sabeWe pourrait être comparé à celui de la reine d'Espagne, Marie de Neubourg, dans le drame de M. Victor Hugo, et le parallèle ns serait peut-être pas avantageux pour l'amante de Ruy-Blas. Il est vrai que l'objet de sa passion ne vaut pas Dou Carlos. Mais, si elle a fait d'un aventurier son premier ministre, soit par amour, soit par admiration pour son génie politique, on s'étonne qu'elle cesse de l'aimer ou de l'admirer, dès qu'elle apprend qu'il a porté la livrée, sis mois auparavant. Il est menteur le sentiment qui résiste à cette épreuve. Ajoutons seulement que le génie a ses privilèges, et que le prestige des beaux 'Vers emporte toujours l'applaudissement.
avant le 13 février 1661, jour où les Princes sortirent de prison'. Elle lut jouée par les comédiens du Roi, avec un succès auquel la passion polili(|ue n'était pas étrangère; car certains vers furent tournés en allusions que le poète ne songeait point à provoquer. Rappelons aussi que, plus tard, le 24 octobre 1658, cette pièce figura, devant Leurs IMajestés et toute la Cour, sur un théâtre que Louis XIV avait fait dresser dansla salle des Gardes du vieux Louvre. Après la représentation, Molière supplia le Roi « d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements ({ui lui avaient acquis quelque réputation; n ce vam fut accueilli favorablement, et le Docteur amoureux mérita d'augustes suffrages. A dater de cette soirée, la troupe de Molière s'établit définitivement à Paris-.
Sources du suje< : tluMtin. I/art «le f<-r<»n«l«>r une uiati«>rc ingrate. I^*a«*tiun. Bntelligenec de riiist«>ire. —
Ce fut dans un obscur recoin de l'histoire de Bithynie que Corneille découvrit le motif de son tableau. Voulant peindre l'abaissement des rois d'Asie courbés sous le joug de Rome, et la lierté d'un héros qui sut tenir en échec les maîtres du monde, il prêtera Nicomède à Mithridate, parce qu'il aimait les situations franches et nettes. Or, au temps des guerres soutenues par Sylla et LucuUus contre le roi du Pont, les discordes civiles altéraient déjà les pures traditions du patriotisme républicain. Car, depuis les Cracques et Marins, les légions commençaient à devenir trop dociles à des chefs ambitieux ; et la politique du sénat ne pouvait plus être aussi indépendante, aussi suivie (ju'auparavant. En choisissant une ép0([ue antérieure, Corneille s(i détermina donc par les avantages que lui offrait un sujet simple, distinct, et où l'intérêt n'était point partagé ^.
1. Cesl ce que nous apprond V AverliKi^emcnt Ju Thiuilre de Corneille
2. V.n 1G63, dans Vlmproviplu de Versailles, Molière critiqua lini'inent le jeu de .Monldeury récitant ces vers de Prusias:
Te le dirai-je, Araspe: il m'a trop liipn servi ....
3. Ce fut ainsi qu'il choisit Sertorius, pour reprdsi^nti-r nettement les crises de la guerre ciTile.
S'il emprunta ses personnages à Tite-Live, Polybe et Appien, il dut la première idée de sa fable à un chapitre de Justin où se trouvaient les indications suivantes^ : «'Prusias, roi de Bithynie, forma le dessein de tuer son fils Nicomède, pour favoriser des enfants plus jeunes qu'il avait, eus d'une autre femme, et qui habitaient Rome. Mais ce projet fut révélé au prince par ceux qui s'étaient chargés de l'exécuter. Ils l'exhortèrent à devancer les embûches paternelles, et à faire tourner la violence contre celui qui la méditait. Appelé dans les États de son père, il fut donc proclamé roi. Dépouillé par son fils, et réduit à une condition privée, Prusias se vit abandonné même par ses esclaves. Il périt dans sa retraite, sous la main du fils dont il avait résolu la mort, et dont le crime ne fut pas moindre que n'eût été celui de son père. »
Cette matière assez ingrate, il s'agissait de l'enrichir, et de l'accommoder à la scène. Pour y réussir. Corneille a d'abord supprimé l'horreur d'une catastrophe barbare, et «n'a donné ni au père ni au fils aucun dessein parricide^. » Plus soucieux de la beauté morale que de l'exactitude chronologique, il suppose, par un heureux anachronisme '*, qu'Annibal vient de s'empoisonner, et que Nicomède est son disciple, son vengeur, l'héritier de sa haine, sinon de son génie. Il idéalise donc en cehéros toutes les vertus de ces grands cœurs et de ces indomptables caractères qui conçurent la pensée de revendiquer les droits des peuples conquis ou menacés, et d'opposer une digue à l'invasion de la tyrannie romaine. Va-t-il être victime d'une marâtre perfide, d'un père pusillanime et d'une nation jalouse de sa gloire naiss-ante, ou tiendra-t-il tête à ces ennemis que brave son sang-froid, à ces périls que déjoue son adresse : tel est le problème qui s'agite dans ce drame où l'amour n'a plus qu'un rôle secondaire. Car, si le poète en fait un des ressorts de l'action, il se propose avant tout une étude