‹ Etudes médicales sur les poètes latinsChapitre 13 sur 24 · PROPERCE. — GALLUS. — PUBLIUS SYRUS · texte numérisé non relu

PROPERCE. — GALLUS. — PUBLIUS SYRUS

ce qui se fait chaque jour qui ne puisse avoir été fait dans des temps fort reculés. Les homœopathes ont cru peut-être que Samuel Hannemann, à qui ils ont élevé une statue de bronze sur une place publique de Leipsick (j*ai vu ce grand scandale), avait bien certainement inventé le principe : Similia similibus curantur. Il faut dire la vérité à tout le monde, même à ceux qui ne la respectent pas toujours; et partant de là, je me crois autorisé à révéler une découverte que voici :

Remedio amaro amara bilem diluunt.

C'est par des remèdes amers qu'on tempère l'amertume de la bile.

— Toute l'homœopathie est là, et le mot diluunt ne laisse pas même à Samuel Hannemann, la gloire de ses dilutions infinitésimales. Ah ! si l'on savait chercher, que de choses on retrouverait qui ont passé pour nouvelles ! Croirait-on que saint Augustin a parlé des biberons, de ces instruments à l'aide desquels, dit-il, on allaite les enfants, mamelles menteuses qui causent des illusions à ceux qui tètent ?

Mais Syrus n'avait pas pressenti les paratonnerres, il ne connaissait pas rélectricité atmosphérique, et Franklin ne s'annonçait pas si longtemps à l'avance. Il est inutile de chercher un abri contre la foudre, dit le poète :

Remedium est frustra contra fùlmen quœrere.

Bel exemple des vanités de la raison humaine ! Combien de limites infranchissables ont été posées qui sont aujourd'hui franchies et laissées bien loin derrière nous ! Tu n'iras pas au delà ! Dieu seul a pu dire ces paroles à la mer en furie, et je ne sais trop si la mer a obéi.

Syrus, qui moralise toujours, dit qu'il importe plus de guérir les plaies de l'âme que celles du corps,

Ulcéra animi sananda magis, quam corporis.

L'un n'empêche pas l'autre, soignez l'âme, guérissez le corps; ces deux parties de notre individu ont un égal besoin de santé, c'est Publius Syrus lui-même qui nous le dit :

Recte valere et sapera duo vit» bona.

Etre sage et se bien porter, voilà les deux grands biens de la vie,

— et tous nos poètes ont exprimé la même pensée avec plus ou moins de bonheur; mais Syrus a la gloire d'avoir devancé les plus beaux génies du siècle d'Auguste, et c'est à ce titre que nous avons dû lui consacrer un article spécial.

Plus nous éludions les poètes romains, plus nous constatons rinfluence grecque sur cette littérature nouvelle qui, .née aux bords du Tibre, vécut d'abord d'emprunts, imita modestement les modèles venus de l'Âttique et ne s'affranchit jamais coraplé* tement de ce glorieux patronage. Les premiers poètes qui cultivèrent la muse tragique traduisirent Eschyle, Sophocle et Euripide ; Plante et Térence s'emparèrent des comédies d'Aristophane et de Ménandre ; Lucrèce mit en vers le système d'Épicure et les idées d'Empédocle; Horace suivit Pindare dans son vol ; Virgile s'inspira d'Homère : tout était grec à Rome, et nous ne nous en plaindrions pas, si, au milieu de cette fièyre d'imilation, les poètes romains eussent conservé la liberté d'allure qui conTienI à des esprits de cette trempe.

Il est des auteurs qui, après avoir payé un large tribut à la muse grecque, secouant un joug trop pesant pour eux, sont devenus poètes nationaux, et ont ouvert des voies nouvelles ; parmi ceux-ci, Ovide tient un rang distingué. l\ a beaucoup écrit; son œuvre, heureusement conservée, est arrivée jusqu*à nous presque complète ; la postérité a pu admirer la fécondité de son génie, l'élégance de son style, et si les sujets favoris de ce poète erotique ne comportent pas beaucoup de développements dans Tordre d'idées que nous recherchons, on verra cependant qn*une étude des HéroîdeSy des Métamorphoses, des Amours, de VArt f aimer, etc., peut nous dédommager du temps employé à cette revue intéressante.

Les Héroïdes, qui forment le premier volume de l'Ovide de la collection Panckoucke, ne sont autre chose qu'un recueil d'é-

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pttres en vers adressées par des personnages fabulem ou historiques à d'autres personnages analogues et traitant d'une seule et unique passion, l'amour. Ainsi, Pénélope écrit à Ulysse, Briséis à Achille, Phèdre à Hippolyle, Didon à Énée, Ariadne à Thésée, Sapho à Phaon ; cette correspondance qui comprend quelquefois la demande et la réponse, forme un total de vingt et une lettres, toutes sur le même sujet, et dont la monotonie fatigante rend h lecture suivie presque impossible. Toujours des plaintes, toujours des regrets ; la jalousie qui accuse, l'infidélité qui se défend ; et des larmes et des soupirs, des imprécations et des prières, étemel entretien des gens qui ont la singulière prétention de s'offenser du mal qui succède nécessairement au bien, des épines qui accompagnent les roses, de Forage qui trouble un ciel longtemps serein.

Dans ces épltres, où Ovide a montré une merveilleuse souplesse d'esprit, une imagination féconde, on trouve quelques passages dignes de notre attention. La xi« lettre est adressée par Canacé à Macarée, et ces deux personnages si peu connus, môme dans le monde mythologique, ont besoin d'un éclaircissement préalable. Canacé et Macarée sont frère et sœur et ont pour père Éole, roi des vents. Un amour incestueux s'est emparé de la jeune fille, son frère a partagé cette passion délirante, un triste fruit de cette odieuse union est né, le père de Canacé l'a condamné à périr; la jeune mère doit périr aussi, et c'est dans ces lamentables circonstances qu'elle écrit à Macarée.

Tout ce roman nous intéresserait fort peu si l'on n'y trouvait à relever deux points essentiels, d'abord l'inceste puni par le père des deux coupables, non-seulement sur eux, mais sur leur enfant; justice sévère, si on la compare à ce qui se passait en Egypte, oiî de semblables mariages se contractaient librement et sans que personne y trouvât à redire. Le second point sur lequel nous devons nous arrêter un moment, c'est celui de l'avortement provoqué, ou du moins des tentatives faites pour l'amener, et qui paraissent, comme nous l'avons déjà vu, une de ces pratiques généralement acceptées et ne tombant pas sous le coup de la loi pénale. Celui qui doit être est déjà, le meurtre est un crime à toutes les époques de la vie, mais les Athéniens et les Romains ne pensaient pas ainsi et ne se faisaient aucun scrupule d'interrompre une grossesse commencée :

Gur unquam plus me, firater, quam frater amasti ? Et tibi, non débet quod soror esse, fui?

S'écrie Canacé, et sa nourrice, confidente de ses douleurs, a bientôt reconnu la vérité.

Jamque tumescebant vitiati pondéra ventris, iEgraque furtivum membra gravabat onus.

Déjà ce fardeau arrondissait mes flancs coupables et son poids fatiguait mes membres affaiblis. — Cette nourrice secourable, la nouvelle Œnone de cette autre Phèdre, vint au secours de Canacé :

Quas mihi non herbas, qusB non medicamina nutrix

Attulit, audaci supposuitque manu.

Ut penitus nostris , hoc te celavimus unum,

Visceribus crescens excuteretur onus.

Que d'herbages, que de médicaments ma nourrice ne m'apporiat-elle pas ? Combien ne m'en fit-elle pas prendre, d'une main audacieuse (et c'est la seule chose que nous t'ayons cachée), afin d'arracher à mes entrailles ce fardeau croissant ? — Audaci supposuit manu ne me semble pas traduit suffisamment par M. Chappuyzi ; je pense qu'il s'agit d'actes manuels, de manœuvres directes; la gradation est observée, altulit medicamina ^ voilà le commencement, le second terme est plus énergique. Mais tous ces efforts n'eurent aucun succès.

Ah ! nimium vivax admotis restitit infans Artibus, et tecto tutus ab hoste fuit.

L'enfant tint bon dans son asile et résista à son ennemi. —Ovide ne dit pas de quelles drogues abortives on se servait ; herbas, medicamina, sans autre désignation, ne nous permettent aucune conjecture, si ce n'est celle-ci: cette médecine homicide était vulgaire, les femmes voulaient conserver leur beauté; Ovide le dit dans le petit poème intitulé : Nux, le Noyer.

Nunc uterum vitiat, quœ vult formosa videri : Raraque in hoc œvo est, que velit esse parens.

La science des avortements dut faire de grands progrès, car elle était dans les mœurs de ces temps éloignés, et l'on sait qu'elle est encore aujourd'hui, dans l'Orient, un des fléaux qui contribuent le plus à la dépopulation de ces contrées. Tout le monde s'en mêlait; les nourrices savaient ce qu'il fallait faire pour arri-

ver au but, mais, heureusement, leurs procédés nétaieni pas toujours efficaces, et plus d'une jeune fille a pu dire, comme Canacé: Vivax restait infans artibus, et tecto tutus ab hoste fuit.

La malheureuse accoucha difficilement, opem Lucina negabat; mais encouragée par son frère, elle reprit des forces ; il lui disait, pour la consoler : Vive soror o carissima, vive^ ne unius corpora perde duost Enfin Fœuvre est accomplie, le latal enfant a vu le jour,

Et positum est uteri crimen onusqne mei,

et la mère, arrachée à ces périls, respire enfin et croit à l'espérance. Mais l'enfant pousse un cri, Éole l'entend, dévoile le mystère; sa fureur ne connaît pas de bornes, et la mort seule de cette fille coupable peut apaiser le courroux des dieux.

Cette tragédie, dont nous supprimons quelques scènes atroces, nous conduit sans transition à l'aventure qui troubla si cruellement le domicile conjugal de ce pauvre Ménélas. Hélène, avant de succomber aux séductions de Paris, lui écrit une longue lettre dans laquelle elle expose toutes les raisons qui doivent la mettre à l'abri du danger, mais où Ton sent que l'amour s'empare de son cœur et prépare cette fuite adultère qui soulèvera la Grèce et mettra l'Asie en feu. La médecine n'a rien à faire en pareil cas; tout au plus une bonne hygiène serait-elle applicable, et la victime serait sauvée si l'on pouvait lui dire :

Otia si toUas periere Gupidinis arcus !

Mais au milieu des déclamations que contient cette épître, on trouve un petit passage que je ne peux oublier, car il se rapporte à un sujet qui m'intéresse, et que je traite toutes les fois que j'en trouve l'occasion.

Ah ! quoties digitis, quoties ego tecta notavi Signa supercilio psBne loquente dari !

Ah ! combien de fois ai-je remarqué les signes que tu faisais avec tes doigts, ou le mouvement de ton sourcil presque parlant ! — C'est la mimique primitive, celle qui est aussi vieille que le monde, et qui a servi, de tout temps, à exprimer les passions du cœur, les désirs et les espérances, et que les femmes savent si bien employer et comprendre.

Connaissez-vous Acconce? Connaissez-vous Cydippe? Nullement. La vingtième héroîde de notre poète se rapporte à une

singulière aventure de ces deux personnages. Aux fêtes de Diane, Cydippe priait dans le teniple de la déesse. Âcconce, jeune andacieux, la voit, s'enflamme pour elle d'une ardeur insensée ; il écrit sur une pomme ces mots : Je jure d'épouser Âcconce. Cette pomme vient rouler aux pieds de la jeune fille, elle la prend , Ut cette phrase, et se trouve engagée à remplir la promesse faite si légèrement, car, faite dans le temple de Diane, elle devenait absolument obligatoire. La jeune fille est demaniée en mariage par un jeune homme et le père la lui accorde; mais dès que la cérémonie se prépare, Cydippe tombe malade; c'est Diane qui poursuit la foi violée, et Acconce, averti de cette maladie subite, écrit à la jeune fille pour lui rappeler la dette sacrée qu'elle doit ac* quitter :

Perlege : discedat sic corpore languor ab isto!

Lis, et puisse ton corps être guéri de sa langueur 1 «^ Prends garde, la déesse irritée veut l'épargner un parjure, et c'est pour cela que la maladie te frappe si souvent quand on veut te marier:

Hoc est mlhi crede, quod aBgra

Ipso nubendi tempore sœpe jaces.

Reconnais sa puissance ; salvam salva te cupU es9e fide, elle veut préserver ta vie et ta foi en même temps. Garde-toi, je l'en coiyure, de laisser flétrir, par les fièvres^ tes membres délicats :

Parce, precor, teneros corrumpere febribus artus.

Mais qu'a donc cette pauvre malade ? Quelle est cette affection cruelle qui vient flétrir les roses de son printemps? -^ Ovide ne dit rien qui puisse servir de base à un diagnostic. Voici cependant quelques détails bons à noter. Acconce s'écrie :

Me miserum ! Quod non medicorum jussa ministre, Effingoque manus^ insideoque toro !

Malheureux que je suis de ne pouvoir exécuter les prescriptions des médecins, de ne pas ranger tes mains, de ne pouvoir n'asseoir sur le bord de ta couche ! — Nous assistons en quelque sorte à cette petite scène d'intérieur, nous voyons ce que l'on pouvait faire dans la chambre d'une malade. Il est vrai qu' Acconce parle de son rival, de Thomme qui doit épouser Cydippe, qui a les droits d'un futur mari :

nie mauus istas effiugit, et absidct œgrs.

Dnmqiie 8U0 tentât salientom pollico venam^

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Caadida per cansam brachia siepe tenet, Gontrectatque sinus, et forsitan oscula jungit.

Les amants se permettaient bien des choses, ils empiétaient sur le domaine de Tart; tàter le pouls pour toucher un bras blanc est douce ehose, sans doute» mais encore faudrait-il s^arrêter à t^Dps. Concluons de tout ceci que le mal n'était pas gprave. Les autres femmes, dit l'amant au désespoir, ne redoutent rien quand il s'agit de guérir :

Vi Taleant ali», fernim pationtnr et ignés ; Fert aliis tristem succos amaras opem.

Le fer et le feu sont patiemment supportés, d'autres trouvent un triste soulagement dans un breuvage amer. — Mais toi, accomplis ta promesse et tu es sauvée. Si tu résistes aux ordres de Diane, penses-tu échapper à sa vengeance quand tu deviendras mère?

His quoque vitatis, in partu nempe rogabia.

Ut tibi luciferas adferat illa manus.

En vain tu imploreras sa main bienfaisante pour conduire ton enfant à la lumière. — Cydippe a lu cette lettre, elle est touchée des reproches de son amant,, elle veut y répondre, mais en ces langueurs qui l'accablent, elle trouve à peine la force de traeer quelques lignes qu'elle lui envoie :

Qnam tibi niinc gracilem vix haec rescribcre, quamqne Pallida vix cubito membra levare putas ?

Songe à la faiblesse et au dépérissement d'une femme qui, en t'écrivant ainsi, peut à peine se soutenir sur son coude ! — Mais la nourrice veille, elle fait bonne garde pendant que s'accomplit cette correspondance, et si quelque importun veut pénétrer jusqu'à la malade, l'esclave attentive fait un signal convenu (elle crache), et la lettre est dérobée à tous les regards :

Jamque venipe videt, quos non admittere durum est, Exscreat, et ficta dat mibi signa nota.

La malade se plaît à décrire ses souffrances, elle se fait pitié, et ne perd pas une si belle occasion d'exciter un sentiment analogue dans un cœur où elle veut régner.

At mibi, vœ miserae ! torrentur febribus artus, Et gravius juste pallia pondus habent.

Infortunée, la fièvre me dévore, et le poids de mes vêtements

m*accable. — Elle implore le secours d*Apollon, le frère de Diane, Parce laboranti, daque salufiferam jam mihi fratris opem. Elle demande du soulagement à tout le monde, même à cet amantqui est cause de son malheur : Tura feras : prosint quœtèocuere manus ! Brûle de Tencens ; qu'elles me servent, les mains qui m*ont nui ! — Rien dans tout cela n'indique l'intervention directe de l'art, si ce n'est le mot d'Acconce, nonminùtrojMêameiicùrwH. Et cependant Cysippe se plait à énumérer ses misères-:

Goncidimus macie ; color est sine sanguine, qoalem

In porno refero mente fuisse tuo.

Gandida nec mixto sublucent ora robore :

Forma novi talis marmoris esse solet.

Ma maigreur est extrême ; je n'ai plus de sang dans les yeines, et mon teint est celui de la pomme que tu m'as jetée. Ma pâleur est sans mélange d'incarnat, comme un marbre nouvellement taillé. — La pauvre enfant ajoute :

Ne tamen ignores, ope qua revalescere possim, Quœritur a Delphis fata canente Deo.

Enfin, sache donc qu'on demande au dieu qui dicte ses oracles à Delphes, par quel moyen on peut me rendre la santé. — Et voilà foute l'histoire de cette maladie singulière, sur laquelle nous ne hasarderons pas de conjectures. Espérons que la chose se sera bien terminée, et que celui qui a causé le mal aura eu le pouvoir de le guérir.

Les héroïdes sont peu fertiles en enseignements, elles montrent seulement combien Ovide a une imagination féconde, avec quelle facilité il développe ce thème amoureux, toujours identique au fond et qu'il varie à l'infini. Comparativement à d'autres œuvres du même auteur, ces épîtres sont chastes, la passion ne dégénère pas en obscénités, et, sous ce rapport, Ovide diffère beaucoup de la plupart de ses contemporains. On l'a souvent imité : nos poètes français ont aussi composé des héroïdes, et l'un d'eux, Golardeau, h propos de l'accident d'Abailard, a proposé à ses lecteurs une énigme en ces termes :

Ménagements cruels autant que superflus !

J'existe pour sentir que je n'existe plus.

mort, m'as-tu ravi sans pouvoir me détruire î

L'homme est anéanti dans l'homme qui respire,

Et de l'humanité ce qui survit en moi

Fait hont^ à la nature et la glace d'effroi !

Il fallait être dans la confidence da malheur arrivé à ce pauvre philosophe pour savoir ce qu'il voulait dire. Ovide est presque aussi précieux, et nous ne nous en plaignons pas. Un peu de pruderie est chose rare dans les œuvres dont nous nous occupons

Ovide a écrit un recueil d'élégies intitulé : P. Ovidii Nasonis anwrum libri très. Là, il n'est plus grec, il peint ses impressions, ses joies et ses douleurs, il est plein de grâce et de naturel, il a un cœur, il sait lire dans ce cœur ; il raconte avec un charme extrême les orages d'une passion qu'il a bien ressentie, et, pour nous du moins, ces circonstances sont heureuses, puisqu'elles nous permettront de voir un Romain dans -sa vie privée, parlant de ce qu'il éprouve, de ce qu'il voit, de ce qu'il fait, par conséquent en dehors de cette existence de convention qui se rencontre dans les héroïdes.

L'amour est une maladie, témoin ce passage emprunté à la seconde élégie :

Esse quid hoc dicam, quod tam mihi dura videntur Strata, neque in lecto pallia nostra sedent?

Et vacuus somno noctem, quam longa, peregi ; Lassaque versati corporis ossa dolent.

Oh 1 qui me dira pourquoi mon lit est si dur, pourquoi mes couvertures tombent à terre? pourquoi mes nuits sont sans sommeil, pourquoi mon corps agité souffre de toutes parts ? — C'est la fièvre, une fièvre ardente; et le malade, qui est bien loin de redouter la contagion de l'exemple, veut faire comprendre à la lemme qu'il aime le genre de martyre auquel il est en proie. Gomment s'y prendre ? Il y a un jaloux, un mari , il faut recourir à la ruse. Ovide est un grand maître en cette science, il dit à son amie :

Clam mihi tange pedem.

Me specta, nutusque meos, vultumque loquacem :

Excipe furtivas, et refer ipsa, notas.

Yetba supercilia sine voce loquentia dicam,

Verba leges digitis

Il n'est pas nécessaire de traduire ces vers si faciles, si coulants, où l'on retrouve l'élégance d'Ovide, sa grâce et sa fertile imagination. Mais voici un passage qui demandé un petit commeu* taire :

SI quid erit, de me taclta quod mente querefis , Pendeat extrema mollis ab aura manus»

Si tu as quelque secret reproche à me faire, que ta main si douce touche le bout de ton oreille. — Ce signe a-t-il donc une valeur particulière, consacrée, et pouvons-nous en indiquer le caractère ou l'origine? Apulée^ dans ses MétamorphoMs, livre vi, rapporte que, pour apaiser la colère de Vénus, un personnage a recours aux moyens suivants : Caput quatiem, adscalpeus aurem dextramy élc. ; frappant sa tête et grattant Toreille droite. — VoilA une propriété spéciflque de cet organe, et je ne puis la passer sous silence. Pline (livre ii, chapitre 103, | 2) nous fait savoir que la partie postérieure de l'oreille droite est consacrée à D^ mésis; que, pour calmer le courroux des dieux, il faut appliquer le doigt annulaire sur la bouche et le porter ensuite derrière Toreille. C'est à ces coutumes que notre poète fait allusion. Reste à savoir si les autres signes qu'il indique tiennent à des rites consacrés.

Voilà une télégraphie qui date de loin, qui n'a été détrônée par aucune autre, qui sera éternelle comme la passion qui lui donne naissance, comme les cœurs pleins de jeunesse et d'espoir. Mais Ovide porte la peine de son amour adultère : la femme est en puissance de son mari, celui-ci a des droits^ et de là des tourments pour l'amoureux qu'indigne un odieux partage. Les privautés conjugales sont décrites avec un abandon qui nous montre cette absence de pudeur tant de fois signalée dans la vie privée des Romains.

On trouve dans l'élégie xiv' une petite histoire assez instructive. Une jeune fille à la chevelure opulente, la teignait, au grand déplaisir de son amant, et à force de soins dangereux ^ cette chevelure est tombée :

Dicebam, désiste tuos medicare capillos ; Tiugere quam posais, jam tibi nulla coma est.

Je te le disais bien : Ne teins pas tes cheveux; et aujourd'hui tu n'a plus de cheveux à teindre ! — Quelle est la cause de cette alopécie lamentable? Ëst>ce le fer, est-ce le feu?

Heu mala vexatœ quanta tulere comœ !

Quam se prœbuerunt ferro patienter et igni.

J'avais beau crier : C'est un crime de brûler ces cheveux si beaux, si soyeux, si dociles et qui, sans apprêt, ornaient d'un si beau diadème ta tète charmante :

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riawa^ham : scelus cst, istos âcela3 orere crines !

Si ces manœuvres imprudentes n*ont pas pro\oqué la chute de cette cbefelure admirable, qu'est-ce donc?

Non te eantattt IsBsenmt pellids herb» ; Non anus Hsmonia perfida lavit aqaa.

Non tibi yis morbi nocait....

Ce malheur n*est pas dA aux herbes enchantées d'une rivale, une vieille sorcière n'a pas employé l'eau dangereuse d'Hémonie ; ce n'est pas l'effet d'une maladie. — Nous ne connaissons pas ces plantes capables de produire un tel résultat, nous ne savons^ quelle est cette source si fatale au système pileux, mais nous ne doutons pas de l'efficacité de certains états pathologiques, pour déterminer la mort d'une belle chevelure. Cependant Ovide ajoute ce vers :

Ipsa dabas capiti mixta venena tuo.

J'ai vu de graves accidents succéder à l'emploi de ces teintures menteuses, et il est possible que, dans le cas particulier dont parie notre poète, ce malheur en soit un exemple souvent renouvelé dépuis.

Mais la belle aura recours aux chevelures des esclaves de la Germanie :

Nunc tibi captivos mittet Gennania crines.

L'amant cherche à la consoler : Reparabile damnum est, la jeunesse est féconde en attraits de ce genre, tu verras repousser de nouveaux cheveux, naiiva conspiciere coma t

On ne pouvait faire le même compliment à ces femmes auxquelles Tertullien reproche de teindre leurs vieilles chevelures en diverses couleurs, afin de se donner ainsi une nationalité factice: Video quasdnm et capillmn croco vertere. Pudet eas etimn nationis suœ, quod non GermancB aut Gallœ sint procréâtes : ita patriam capillo transferunt.

Ce livre des Amours contient des détails de mœurs que nous devons noter en passant ; ainsi, une femme sortait sous divers prétextes, elle allait visiter une amie malade. Celle-ci se portait bien ; Ovide engage Teunuque Bagoas, surveillant incommode, à favoriser les mensonges de sa maîtresse :

Ibit ad Idfectam, quœ non languebiti amicam Visere ; judiciid segra sit iUa tuii.

Et comme ce Bagoas, insensible à de telles prières, s'oppose à l'entrevue des deux amants, Ovide se répand en injures contre Teunuque intraitable. Que n'a-t-on infligé un pareil sapplice à celui qui, le premier, s'avisa de mutiler les enfants I

Qui primus pueris genitalia membra recidit, Vulnera, quœ fecit, debuit ipse pati.

L'arc de Cupidon lance un trait dangereux, sans doute, mais il guérit les blessures qu'il a faites, comme la lance d'Achille. On lit dans l'élégie ix^, ces deux vers qui contribuent à éclairer un passage obscur :

Quid ? non Hœmonius, quem cuspide perculit, héros Confossum medica postmodo juvit ope.

Quoi ! le héros hémonien (de Thessalie) après avoir, percé Télèphe de sa lance, n'employa-t-il pas celle lance à guérir la plaie de son ennemi ? — Les sources d'Hémonie, dont il est question plus haut, appartenaient à ce pays des enchantements, des sorciers, et faisaient des prodiges.

Ovide était maigre, et il paraît presque s'en faire un mérite. Il dit de lui-même, dans la x^ élégie :

SufSciant graciles, sed non sine viribus, artus ; Pondère, non nervis, corpora nostra carent.

Corinne à qui sont adressés ces vers où le poète vante ses prouesses, Corinne a vu, comme tant d'autres, un témoin accusateur de sa faute venir troubler ses joies, et comme tiint d'autres femmes elle a cherché à détruire cet enfant qui menaçait son repos et sa beauté :

Dum labefactat onus gravidi temeraria ventris, In dubio vitœ lassa Corinna jacet.

Ovide s'indigne de ce que sa maîtresse clam tantum molita péricli; il lui reproche sa faute, sed cadit ira metu^ mais la colère tombe devant la crainte, — et il prie les dieux de lui pardonner, de lui venir en aide dans ce danger imminent. Il maudit celle qui, la première, osa tenter un pareil crime :

Quœ prima instituit teneros convellere fœtus, Malitia fuerat dignà perire sua.

Elle méritait de succomber dans cette lutte contft la nature. Elle voulait épargner à son ventre quelques rides, ut careat rugartim

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crimine venter ^ et elle courait le risque de disparaître elle-même sous la terre du sépulcre. — Ovide est fort éloquent dans cette élégie xrv« du livre ii« :

Vestra quid effoditis subjectis viscera telis, Et nondum natis dira venena datis.

Femmes, pourquoi porter dans vos entrailles un fer homicide? pourquoi présenter le poison à l'enfant qui ne vil pas encore? — Il termine cette imprécation par ces vers, qui devraient être dans la mémoire de toutes les femmes :

Sœpe, sucs utero quœ necat, ipsa périt.

Ipsa périt, ferturque toro resoluta capillos : Et clamant, merito ! qui modo cumque Tident.

Elle meurt après avoir tué son enfant, et quand on la porte écbevelée sur le lit funèbre, tous ceux qui la voient disent : C*est juste, c'est bien fait, elle Ta biôn mérité ! — Si dans les héroïdes nous avons pu regarder ces pratiques comme un trait de la civilisation grecque, nous voyons que les Romains n'étaient pas moins avancés sous ce rapport et qu'Atbènes avait dans Rome une élève docile. Hélas ! ce sont là des maladies du corps social : nous aimons les choses défendues, comme ces malades à qui Ton prescrit de ne pas boire :

Nitimur in vetitum semper, cupimusque negata. Sic interdictis imminet seger aquis.

dit notre poète dans la iv« élégie du livre iw\ et il a cent fois raison. Mais laissons ce triste sujet, qui revient si souvent dans les poésies romaines, et voyons si nous ne trouverons pas quelque passage plus intéressant. Il y a dans la vii^" élégie du même livre, deux vers qui se rapportent à une croyance antique sur les propriétés de la ciguë. Ovide, affaibli par les excès amoureux, attribue son incapacité à une cause particulière :

Tacta tamen veluti gelida mea membra cicuta, Seguia propositum destituere smim.

Engourdi par Faction de la ciguë, je n'ai pu achever le travail commencé, et je ne savais plus si j'étais un corps ou une ombre, corpus an umbra forem. — Nous verrons que Perse a dit la même chose dans sa v** satire, et que la ciguë était, chez les Romains, le réfrigèrent par excellence. Il est probable qu'ils s'^^r

iiâ ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

serraient rarement. Le pauvre malade cherche la cause de cette défaillance :

Num mea Thessalico languent devota veneno Gorpora ? Num misero carmen et herba nocent T

Les chants magiques, les herbes, les poisons affaiblissent le corps, la moisson périt sur le sol, les fruits tombent avant d*étre mûrs, la grappe se flétrit sur le cep grimpant; pourquoi nos nerfs ne subiraient-ils pas ces fatales influences ?

Quid vetat et nervos magicas torpere per artes T

Il parle d'un procédé singulier à l'aide duquel les sorciers, anciens et modernes, ont eu la prétention d'agir sur un individu en écrivant son nom sur une tablette de cire rouge^ et en enfonçant une aiguille dans la région du foie d'une figurine représentant le personnage :

Sagave pœnicea defixit nomina cera.

Et médium tenues in jecur egit acus?

Pœnicea est ici pour punicea ; c'est un archaïsme rare dans Ovide. Il est probable que les Italiens qui surent si habilement exploiter la crédulité publique sous le règne des Valois, ont emprunté leurs maléfices à cette source impure, et que Ruggieri, l'astrologue de Catherine de Médicis, n'était pas plus habile que les Thèssaliennes dont parle Ovide dans plusieurs de ses élégies, et notamment dans la vii« du livre iii«.

Notre poète se moque un peu de ces superstitions : c'est une erreur grossière, dit-il, d'avoir recours à l'art des vieilles femmes de la Thessalie, de faire usage de l'hippomanès enlevé au front d'un jeune poulain.

Fallitur, hœmonias si quis decurrit ad artes;

Datque quod a teneri fronte revellet eqni.

Non facient, ut vivat amor, Medeides herbœ,

Mixtaque cum magicis nœnia Marsa sonis.

Les herbes puissantes de Médée, les chants magiques des Marses, ces nénies plaintives ne pourraient faire revivre l'amour; il est donc inutile de faire boire aux jeunes filles des philtres amoureux ; les philtres troublent la raison et n'engendrent que la fureur :

Nec data profuerent pallentia philtra puellis : Philtra nocent animis, vimque furoris habent.

Ut ameris, amabilis esto t Voilà le grand secret de plaire, mais

OVIDE. ÎAS

là est la difficulté, et tous les conseils que donne le poète ne nous semblent pas capables de remplacer ce don divin qui n'est le partage que d'un petit nombre d'hommes.

Ovide traite une question médicale que nous devons signaler ici. Souvent, dit-il, vers l'automne, les variations brusques de la température nous plongent dans une langueur maladive :

Quum modo £rigoribus premimur, modo solvimur sBstu, Mre non certo corpore languor habet.

Alors si ta maîtresse maie firma cubarit, et vitium cœli senserii œgra sui^ sois empressé autour d'elle, montre-lui ton dévouement, et tu en recevras la douce récompense. Ne te rebute pas de lui prodiguer les soins que réclame sa triste maladie,

Perque tuas fiant, quœ sinet ipsa, manus.

Que tes mains complaisantes lui rendent tous les services qu'elle voudra bien accepter de toi. — Il y a bien encore les sacrifices, les vœux, puis les cérémonies expiatoires, puis les procédés de purification : Anus Imtret lectumque locumque, prœferat sulphur et &va manu tremula. Cela ne nous apprend rien sur la nature du mal, sur le mode de traitement; on voit qu'il s'agit très probablement de ces fièvres automnales dues aux influences miasmatiques si fâcheuses à Rome.

Dans ce fameux traité Artis amatoriœ, Ovide n'a garde d'oublier les aphrodisiaques, qui ont joué et qui jouent encore un si grand rôle chez les peuples voluptueux de l'Orient :

Sunt qui prœcipiant herbas, satureia, noceotes

Sumere ; judiciis ista venena meis.

Aut piper urticse mordacis semine miscent,

Tritaque in amioso flava pyrethra mero.

Il en est qui te conseilleraient de prendre pour stimulants des plantes que je regarde comme dangereuses : la sariette, le poivre mêlé à la graine mordante de l'ortie, ou le pyrèthre jaune infusé dans du vin vieux. — Toutes les labiées odorantes stimulent l'estomac ; le genre Piper est dans le même cas, et fût-il réuni aux semences de T Urtica urens^ il n'exercerait aucune influence spécifique sur certain appareil. Les Anthémis sont riches en huile essentielle, mais il y a longtemps qu'ils ne sont plus employés que comme vermifuges ou carminatifs, et encore ne figurent-ils que dans les anciennes pharmacopées.

m ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

Ovide estime que ces drogues soat de vrais poisons, et que les dieux défendent de recourir à de pareils moyens. Il est cependant une chose dont il permet Tusage :

Gandidus, Alcathol qui mittitur urbe Pelasga, BuU^us, et, ex horto quse venit, herba salax.

Tu pourras cependant faire usage de la blanche échalotte que nous envoie Mégare, plante lascive qui croît dans nos jardins. — Nous ne connaissions pas cette propriété deYAllium Ascalonicum (Lin.), et nos artistes en cuisine seraient bien étonnés s'ils savaient quel philtre ils peuvent composer à Taide de cette liliacée. Notre poète conseille d'y ajouter des œufs, du miel de l'Hymète et ces pommes qui croissent sur le pin élancé :

Ovaque smnantur, sumantur Hymettia mella, Quasque tulit folio pinus acuta nuces.

S'agit-il ici de la pomme de pin ou tout simplement des pignons doux qui se cachent sous les écailles de ces cônes? On peut choisir entre ces opinions controversables. Au reste, Ovide se reproche d'entrer dans ces détails. Quid ad medicas devei^teris aries? dit-il à sa muse; et il laisse là ces pratiques odieuses pour arriver au but. Si ta maîtresse est en courroux, obtiens ton pardon à force de tendresses, iratœ medicamina for lia prœbe^ sois plein de feu; les plus cuisantes douleurs s'apaiseront bien vite, et tous les sucs de Machaon seront moins efficaces :

Illa feri requiem sola doloris habent. lUa Machaonios superant medicamina succos.

On remarquera combien est chaste l'expression d'Ovide, combien il met de grâce et de réserve dans ces peintures d'un amour qui ne se pique pas de modestie. Lors même que ce poète raconte une scène erotique, il lui donne un air de décence qui ne se retrouve au même degré chez aucun des poètes contemporains. Ce n'est pas pruderie, c'est politesse ; de même que, quand il blâme, ses épigrammes ont encore une sorte de douceur galante qui est le fond de son caractère :

Femina canitiem Germanis inficit herbis ;

Et melior vero quœritur arte color.

Femiua procedit densissima crinibus emtis,

Proque suis alios efficit œre suos.

La femme teint ses cheveux blancs avec le suc des herbes de

Germanie, et cherche à leur donner une nuance plus belle que celle qui leur vient de la nature ; elle se montre à nous parée de l'épaisse chevelure dont elle a fait emplette, et pour un peu d'argent les cheveux d'autrui deviennent les siens. — On verra que Martial, qui dit la même chose, n*y met pas tant de façons.

Ovide est un grand professeur d'hygiène, il recommande tontes sortes de bons usages : soignez vos aisselles, mesdames , ne trux caper iret in alas ; épiiez vos jambes si elles sont velues, neve fo^ rent duris aspera crura pilisf et votre bouche, ne la négligez pas, ne fuscet inertia dentés; — puis il renvoie ses belles lectrices à ce traité des Cosmétiques, dans lequel il indique les diverses préparations les^plus utiles. Nous ne manquerons pas d'en faire un examen scrupuleux. N'oublions pas toutefois de signaler ici une sorte de pommade faite avec le suc huileux qu'on extrait de la toison des brebis :

GBâypa quid redolent, quamvis mittatur Âthenis, Demtos ab immundo vellere succus otîs.

L'œsype venait d'Athènes, et il en est encore question dans les Remédia amoris. On le prodiguait même, témoin ce vers :

Et fluere in tepldos œsypa lapsa sinus.

Si donc les beautés de l'Attique employaient cette drogue, c'était une belle recommandation auprès des élégantes de Rome; mais on doit penser que cette odeur de suint avait peu de charmes pour tes nez délicats. Il faut ne pas oublier que YAssa fœtida entrait dans certaines sauces grandement appréciées par les gastronomes du temps des Césars. Les aberrations du goût ne doivent étonner personne : certains fromages, celui de Roquefort, par exemple, ne paraissent délicieux qu'à des raffinés qui ont bouleversé toutes les notions du plaisir. Encore une fois, on ne peut discuter sur ce point.

Parmi les ruses de guerre usitées en amour, Ovide cite celle-ci, qui prouve que les maladies simulées étaient déjà communes de son temps :

Quum, quoties opus est, fallax aBgrotet arnica, Et cedat lecto quamlibet segra suc.

Il va plus loin, il donne le conseil de recourir à tous les moyens possibles pour se débarrasser des gardiens incommodes, de ces cerbères qui demandent le gâteau de miel ; et parmi ces procédés

efficaces, il cite les hypnotiques, mais sans désignation d'espèce :

Sunt quoque qnœ faciant altos medicamina somnos ; Victaque LethsBa lumina nocte premant.

Ainsi Ton connaissait des drogues capables de procurer un sommeil profond et de faire peser sur les yeux des surveillants une nuit aussi épaisse que celle du Léthé. Sparsi sîmt Lethœi gramine succi, dit Ovide à propos de Jason qui endort le dragon, gardien de la toison d'or. Nous en sommes réduits aux conjectures sur ce chapitre intéressant, car Ovide fuit les détails; il se tient dans les généralités, et comme un professeur qui parle à un auditoire instruit, il trace les indications générales et s'abstient de toute prescription technique.

Après YArs amatoria, viennent les Remédia amoris, autre poème consacré à guérir les maux que cause cette funeste passion décrite avec tant de complaisance par Ovide. Notre poète place son nouvel ouvrage sous la protection de Phœbui ApollOj celui qui est à la fois le dieu de la poésie et de la médecine :

Te precor, o vates, adsit tua laurea nobis, Garminis, et medicœ, Phœbe, repertor opis.

Tu pariter vati, pariter succurre medenti, Utraque tutelœ subdita cura tu» !

Inventeur de la poésie et de la médecine, divin Phœbus , je finvoque ! sois-moi propice ! Poète et médecin à la fois, j'ai droit à ton puissant secours ; n'es-tu pas le protecteur de ces deux arts ? — Ovide avait raison de parler ainsi. Nous allons voir, dans les pages suivantes, un certain nombre de préceptes puisés à la véritable source des sciences médicales, et l'on en comprendra le mérite quand on aura vu combien ce poème a fourni de citations aux médecins de tous les temps.

Principiis obsta : sero medicina paratur Quum mala per longas convaluere moras.

Tel est le début des Remédia am^ris, et jamais conseil plus sage n*a été donné et ne s'est appliqué à un plus grand nombre de choses utiles. C'est une de ces phrases proverbiales, produit spontané du génie, un précepte aphoristique clair, concis et revêtu d'une forme élégante, qui se grave facilement dans la mémoire des hommes et constitue, pour l'avenir, un des joyaux du patrimoine de l'humanité. Ovide ajoute un autre petit mot non moins important, non moins juste :

Qui oon est hodie, cras miims aptns eiit.

Vidi ego, qaod primo faerat sanabile vulnns Dilatum longas damna tnlisse moras.

Celui qui n*est pas prêt aujourd'hui le sera moins encore demain. J'ai vu des plaies que l'on aurait facilement guéries, devenir incurables pour avoir été longtemps négligées. — Tout le début du poème est écrit dans ce sens ; on dirait un traité de pathologie et de thérapeutique générales, une de ces leçons que le vieillard de Cos revêtait de son autorité suprême et qui, se propageant à travers les âges, restera éternellement inscrite an fronton du temple d'Esculape.

Après le précepte vient l'exemple. Voici deux vers que nous cillons tâcher de traduire, ou plutôt de commenter, car ils ont besoin d'éclaircissements :

Quam lœsus fuerat partem Pseantius héros, Certa debuerat prœsecuisse manu.

Quand le héros, fils de Pasan, fut blessé, il eût dû couper, d'une main hardie, la partie malade. — Il s'agit ici de Philoctète, l'ami d'Hercule, celui qui hérita des armes du héros. On sait qu'il se blessa le pied en laissant tomber une des flèches d'Hercule, et que la plaie envenimée répandait une odeur insupportable.

C'est encore dans ce même ouvrage qu'on trouve ce bon conseil, tant de fois cité, tant de fois utile à ceux qui ont eu le courage de le suivre :

Otia si tollas, periere Cupidinis arcus !

Ovide, dans cette médecine héroïque ou il se complaît, fait sans cesse appel à la raison pure, c'est-à-dire, à l'absence de passion ; car à quoi sert la raison quand le cœur ou la tête est emportée au-delà des limites? Il reconnaît la rigueur de ses préceptes, dura aliquis prœcepia vocet mea, et l'on aura raison, dura fatemur esse; mais si vous voulez vous guérir, il faut savoir souffrir, sed ui valeas^ multa dolenda feres, — Tout cela est excellent, parfait, et jamais langage ne convint mieux à un malade quelconque. Ovide, qui se vante un peu, ajoute ces mots :

Sœpe bibi succos, quamvis invitus, aiparos iÊger, et oranti mensa negata mihi.

J'ai souvent avalé, à contre-cœur, des drogues amères, et l'on m'a refusé les aliments que je sollicitais. — Pour guérir votre corps.

VOUS souffrez volontiers et le fer et le feu, vous résistez à la soif qui vous dévore :

Ut corpus redimas, ferrum patieris et ignés ; Arida nec sitiens ora levabis aqua.

Ces moyens violents, qui valurent à Archagathus l'épithète de bourreau (Fan de Rome 53«5), n'étaient pas oubliés, et très probablement ce Grec à la thérapeutique austère, avait eu des successeurs. Le vers d'Ovide en est un souvenir qui nous intéresse beaucoup. Et vous ne saurez pas vous contraindre, ajoute le poète, pour guérir votre âme ? — Il passe en revue les moyens bizarres que l'on employait pour combattre l'amour, les sortilèges, les enchantements, les philtres, et il se moque de cette pharmacie ridicule qui n'a Jamais eu le moindre succès. Noster Apollo, dit-il avec raison, innomam sacro carminé monstrat opem. Ma muse, dans ses vers religieux, ne donne que d'innocents secours. — Ce gi'and docteur a la modestie de ne pas se croire infaillible ; il raconte une aventure dans laquelle sa science échoua complètement. Il avait rencontré une jeune fille dont le caractère ne lui convenait pas du tout, et cependant captivé par elle,

Curabar propriis œger Podalirius herbis ; Et, fateor, medicus turpiter œger eram.

Nouveau Podalire, je voulais me guérir par mes propres remèdes, mais, je l'avoue à ma honte, jamais malade ne résista mieuxà son médecin. — Et cependant à un savoir incontestable il joint une prudence infinie, il donne les meilleurs conseils, il signale les causes de rechute, il parle de la contagion de l'exemple, des dangers que court un jeune homme à peine guéri d'une passion délirante, quand il se rapproche des individus en proie au même mal.

Si quis amas, nec vis, facile contagia viles : Hsec eliam pecori sœpe nocere soient.

vous qui voulez cesser d'aimer, évitez la contagion de Texemple, celle-ci vous est aussi nuisible qu'aux troupeaux ! — Tel, en contemplant les blessures d'autrui, se sent blessé lui-même ; bien des maux se gagnent ainsi de proche en proche.

Dum sppctant ociili lœsos, laedunlur el ipsi,

MuUaqiie corporibus traiisitione nocenl.

N'ulnus iu auliciuum rediit mule ftrma cicalrix

Successumque arles non habuere meae.

ËQcore mal cicatrisée, la blessure s'est rouverte, et tous les secours de mon art sont impuissants. — Cependant Ovide ne né« glige rien pour assurer la cure de ces tourments qu'il connaît si bien. Il est un hygiéniste en amour, nous en avons eu la preuve, et le voilà qui termine son poème en touchant la question des ingesta, des aliments ; il conseille certaines substances d'une grande efficacité selon lui, mais laissons-le parler.

Ecce cibos etiam, medicinœ fimgar ut omni Munere, quos fugias, qiiosve sequere dabo.

Pour accomplir tous les devoirs d'un bon médecin, je vais t'enseigner les aliments que tu dois éviter, la diète que tu dois suivre.

Daunius, an Lybicis bulbus tibi missus ab oris, An veniat Megaris, noxius omnis erit.

Tout oignon est également nuisible, qu'il vienne de la Daunie, de Mégare ou des rivages africains. — Cette proscription des plantes bulbeuses est absolue, et nous ne savons sur quoi elle est fondée. L'expérience des siècles s'est hautement prononcée contre ces propriétés imaginaires. Nous en dirons autant de la roquette :

Nec minus erucas aptum vitare salaces, Et quidquid Veneri corpora uostra parât.

Est-ce le Bramca eruca (Lin.) ou VEruca saliva (Lamk.), peu nous importe; cette petite plante, d'une odeur si désagréable, a pu rester parmi les espèces antiscorbuliques, mais il y a longtemps qu'on ne la compte plus parmi les aphrodisiaques. Terminons cette botanique de fantaisie par une dernière citation non moins surprenante que celles qui précèdent.

Utilius sumas acuentes lumina rutas, Et quidquid Veneri corpora nostra negat.

Voici la rue (Rata graveolens) investie de qualités singulières : elle rend l'œil vif, œil trompeur, car en même temps elle éteint dans nos cœurs les feux du désir. — On ne s'attendait guère à un pareil rapprochement.

Les traducteurs d'Ovide ont intitulé Les Cosmétiques, un fragment qui ne se rapporte qu'à un seul point de cette science si chère aux femmes. Medicamina faciei, ce titre est juste, car le poète n'a laissé à notre appréciation que quelques formules indiouanl la composition de pommades ou d'électuaires destinés à

250 ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATIIfS.

conserver la fraîcheur du teint ou à Taire disparaître les tachai fauves que produit l'action de la lumière. Nous trouverons dans ces remèdes compliqués un mélange bizarre de substances inatiles, antique pharmacopée des coquettes, recettes grossies par des expérimentateurs peu clairvoyants. Ainsi^ pour montrer à quel point de crédulité arrivaient ces pauvres femmes au teint pâle ou couvert de taches de rousseur, voici la composition magistrale vantée par Ovide :

Prenez deux livres d'orge de Lybie, une égale quantité d'ers (Ervum lens, la lentille), et mêlez ces graines à une dizaine d'œufs. Laissez sécher, et broyez le tout sous une meule. Ajoutezy deux onces de corne de cerf, de celle qui tombe au printemps, réduisez en farine et passez au tamis. Douze oignons de Narcisse^ décortiqués, seront piles dans un mortier de marbre ; deux onces de gomme, et autant d'épeautre de Toscane (Trtiieum gpelta Lin.), espèce de blé rouge connu et apprécié dans l'antiquité, et enfin, neuf fois autant de miel, et vous aurez terminé cette grande afTaire.

QuaBcumque adficiet tali medicamine vultum Fulgebit speculo levior ipsa suo.

A ce prix la femme aura le teint plus uni et plus brillant que son miroir. — Mais il y a une autre préparation, non moins indigeste, destinée à produire d'autres merveilles. Les lupins et les fèves^ lupinos et fabas simul infiantes corpora, carminatifs d'ancienne date, réduits en farine, et assaisonnés de céruse, d'écume de nitre rouge et de poudre d'iris d'Illyrie : ces dernières substances, réunies en parties égales, ne doivent pas dépasser le poids d'une once. Joignez à tout cela un peu d'alcyonée, matière dont certains oiseaux forment leur nid, et vous aurez une drogue qui détruit les taches de la peau. Qu'est-ce que l'alcyonée? Ovide dit expressément : addita de qtterub volmrum medkamina nido ; s'agit-il de l'écume de la mer, de certaines algues gélatineuses ou de ce mucilage que dégorge la sangane dans la fabrication des nids d'hirondelles, si chers aux Chinois? Autant de mystères que je ne puis résoudre.

Si les éphélides cèdent à ces moyens singuliers, Ovide nous assure que les boulons, tuberay ne résistent pas à la composition suivante. Mêlez de l'encens avec du nitre, quatre onces de chaque substance ; ajoutez-y de la gomme, de la myrrhe grasse, et dé-

layei le toai dans du miel. Certaines femmes se sont bien trouvées d*y joindre du fenouil, et alors cinq scrupules de fenouil demandent neuf scrupules de myrrhe. Les roses sèches, le sel ammoniac, Tencens mâle, tout cela délayé dans une décoction d*orge, et vous avez un médicament qui donne au visage une fraleheur, une netteté, un coloris admirables.

On voit qu'il s*agit presque de métamorphoses, et que le poète qui devait chanter les antiques traditions de la Fable, préludait à ces merveilles par des prodiges en faveur d'un sexe qui aime à croire aux miracles, surtout quand il les inspire ou qu'il en profite. De la laideur à la beauté, du mal au très bien, il y a loin sans doute, mais les fabricants de cosmétiques savent franchir ces distances, et les promesses de nos prospectus modernes ne sont pas moins avidement accueillies que les recettes si gracieusement versifiées par Ovide. On a fait un poème sur la Thériaque ; Damocrate, médecin de Scipion, vainqueur de Milhridate, chanta les vertus de cette drogue en vers hexamètres; pins tard, Andromaque, médecin de Néron, la décrivit de nouveau en vers élégiaques, mais nous doutons que nus savants confrères romains aient trouvé des expressions aussi heureuses que celles-ci :

Ncc tn pallentes dubita torrere Inpinos,

Et simul inflantes corpora frige fabas, Utraque sex habeant, aequo discrimine libras;

Utraque da nigris comminueoda molis.

Hais laissons ce petit poème, dont on doit regretter les parties perdues ; occupons-nous d'un ouvrage plus important, de celui qui a placé son auteur au rang des premiers poètes romains et qui, après Lucrèce, Virgile et Horace, a montré le merveilleux talent d'un homme digne de ses plus célèbres devanciers. Les Métamorphoses y quelque nom qu'on leur donne, poème cyclique ou didactique, révèlent dans Ovide un génie incomparable, une fécondité d'imagination qui n'a jamais été surpassée, une élégance (le style qui étonne et charme tout à la fois.

Les Romains acceptaient toutes les religions, ils adoptaient tous les cultes, invoquaient tous les dieux, grands appréciateurs de ce panthéisme primitif que les nations modernes les plus civilisées ont fini par adopter. Toutes les traditions leur étaient bonnes, et quand, par suite de cette dévotion universelle, les meilleurs esprits en étaient venus à l'incrédulité (générale et sys<«

tématique, Augaste, pour retremper ce ressort usé des gouvernements libres, et remployer à consolider sa tyrannie, songea à réchauffer la foi perdue des peuples de son vaste empire. Il fit des décrets, il rappela les coutumes, donna Texemple d*un respect nouveau pour les autels déserts, et Ton peut croire que c'est à sa recommandation qu'Ovide écrivit son poème des Métamorphoses. C'était en effet une idée salutaire de rappeler, sous les plus vives couleurs de la poésie, les antiques traditions des peuples primitifs, de dérouler cette vaste cosmogonie dans laquelle l'intervention des puissances célestes se révèle à chaque pas. Jamais œuvre plus utile ne fut accomplie avec plus de talent. Ovide déploie toutes les splendeurs de son génie dans ces récits des miracles d'un monde au berceau, il donne un charme incomparable à ces fables si ingénieuses et si touchantes ; partout se manifeste le pouvoir des dieux, partout éclate l'action providentielle qui est Thonneur et la sauvegarde de l'humanité.

Mais, ne l'oublions pas, nous n'avons pas à nous occuper de ces choses, non nostrum est tantas componere liteSy et quelque charme que l'on puisse trouver à la lecture des mystères qui apparaissent au début de toute société humaine, il faut abandonner ces voies fleuries pour rentrer dans le sentier modeste que nous avons choisi. Au milieu de ces récits poétiques, doit-on rencontrer quelques traces des idées médicales qui ont pu surgir parmi les hommes dont parle Ovide? Nous avons commencé cette enquête sans beaucoup d'espoir : il nous semblait que le poète, en racontant ces métamorphoses, planait au-dessus de Thumanité et, par conséquent, né s'occupait pas de ses misères et de leur guérison. Cependant nous avons recueilli quelques passages dont nous pouvons faire notre profit. Ainsi, livre i^, n* vii| Apollon, brûlant d'amour pour Daphné, poursuit cette nymphe aux pieds légers ; le dieu , tout en courant après elle, lui adresse de tendres prières qui n'ont pas le pouvoir de ralentir sa fuite; il lui dit :

Inventum mcdicina meum est, opiferque per orbem

Dicor; et herbarum subjocta poteutia nobis.

Hei mihi, quod nullis amor est medicabilis herbis !

rai découvert la médecine, l'univers me proclame son sauveur, et la puissance des simples m'appartient. Hélas ! il n'est point d'herbes capables de guérir Tamour :

Nec proAinit domiuo, que? prosnnt omnibus, art«>sf

Et le père des arts utiles au genre humaÎD n^en tire lui-même aucun secours ! — Voici nos lettres de noblesse, notre diplôme ; il y a là une première mention de nos titres, et la médecine est évidemment de don divin. Octroyée par la puissance suprême* pour le salut des hommes, elle doit se rappeler sa céleste origine, et si jamais on a pu dire : Noblesse obligey c'est à coup sûr à nous que s'applique ce mot d'antique prud'hommie.

Mercure, dans un petit drame causé par la jalousie de Junon, accomplit deux actes scientifiques à Tégard de ce pauvre Argus, préposé à la garde d'Io, changée en génisse. Le messager des dieux veut tromper la vigilance de ce gardien aux cent yeux toujours ouverts; il Tendort par ses récils, par ses chants, par le son d'une flûte nouvelle , mais il ne se contente pas de ces procédés ordinaires :

Talia dicturus, vidit Cyllenius omnes Succubuisse oculos, adopertaque lumina somno. Supprimit extemplo vocem ; firmatque soporem, Languida permulcens medicata lumina virga.

Au moment de parler, Argus (né sur le mont Cyllène) parait s'endormir, ses paupières s'appesantissent ; alors Mercure garde le silence et fortifie le sommeil du gardien en promenant doucement sur ses yeux son caducée trempé dans le suc du pavot. — Virga medicata veut dire tout cela, du moins les plus savants traducteurs paraphrasent ainsi ces mots, et je me range volontiers sous leur autorité. Ainsi nous assistons à une scène médicale; la vertu d'une plante, bien connue dès la plus haute antiquité, est mise en évidence par le récit que nous venons de lire, mais ce n'est pas tout, et Mercure, après avoir engourdi son malade, lui fait une opération que les plus hardis chloroformisateurs n'ont pas encore tout à fait imitée :

Nec mora : falcato nutantem vulnerat eme, Qua colle confine caput.

Aussitôt Mercure, de son glaive recourbé^ frappe la tête penchée là où elle se joint au col. — L'opération est faite tutoetcilo; bel exemple pour nos grands chirurgiens, qui n'ont pas encore enlevé aussi radicalement la partie malade !

Apollon nous fournira une occasion nouvelle de constater sa divine influence dans des actes où l'art de guérir devait être invo« que. Le dieu de Claros aima Coronis et celle-ci lui fut infidèle ;

254 ÉTLDES MKDIGALES SUR LES POÈTES LATiNS.

il voulut se venger, mais la nymphe était enceinte, et le trait ratai lancé par cet(e main infaillible^ va faire deux victimes à h fois. 11 réchauffe cette beauté mourante, mais en vain; il arecours aux plus sûres ressources de son art bienfaisant :

Collapsamque fovet ; seraque ope vincere fata Nititur ; et medicas exercet inaniter artes.

Quand il s'aperçoit que Coronis va expirer, il ne veut pas que l'enfant soit réduil en cendres sur le bûcher de sa mère :

Non tulit in cineres labi sua Phœbus eosdem Semina : sed natum flammis uteroque parentis Eripuit.

Par quel procédé cette opération césarienne s'est-elle accomplie? Nous n'en savons rien, mais enfin on peut conclure de ce récit que la possibilité d'enlever, vivant, un enfant du sein de sa mère morte était chose reconnue, et cela nous suffit. Voyons maintenant ce que devint ce petit être si heureusement soustrait à la mort.

Apollon le confia au Centaure Chiron, geminique tulii Chironis in antrum. Sa fille, la nymphe Ocyrrhoê, douée de l'esprit prophétique, à Taspect de cet enfant divin, s'écrie :

Totique salutifer orbi

Cresce, puer, dixit : tibi se mortalia sœpe Corpora debebunt : animas tibi reddere ademtas Pas erit ; idque semel Dis indignantibus auras, Posse dare boc iterum flamma prohiberis avita.

Grandis, enfant, pour le salut du monde ! souvent les mortels te devront Fexistence ; il te sera donné de rallumer le flambeau d'une vie éteinte, mais pour l'avoir tenté une fois en dépit des dieux, etc. — Cet enfant, à qui l'on promet de si beaux destins, c'était Esculape, le fils du dieu de Delphes, l'élève de Chiron, et celui-ci, médecin célèbre, habitait au pied du mont Pélion , où il répandait les bienfaits de la science. Un bon cavalier devint un centaure , un médecin généreux, dévoué, prêt à tout pour secourir toutes les misères, fut pris pour un demi-dieu ; il y ^ là matière à un rapprochement bien simple. Les médecins de campagne, à cheval nuit et jour pour le soulagement de leurs nombreux clients, sont des centaures modernes dont l'obscure renommée accuse d'ingratitude tous ceux qui sont témoins de leur mérite et de leur dévouement.

oTiDC. 255

(hide se sert somrent de comparaisons puisées dans la science médicale. Une jeune fille jalouse, ennense du bonheur d*one de ses compagnes aimée de Mercure, se trouTO changée en une statue ; le poète décrit arlistement les pn^rès de cette pétrification, genuum junctwra rigtt, palltni amisso samguine rtnœ ; de même qae vous observez les ravages d^un cancer incurable, dont la contagion envahit les parties saines :

Utqne mahim late solet immedieabile cancer Serpere, et Hissas yitiatis addere parles.

Voilà deux ou trois choses bien établies dans ces vers : Tincurabilité du cancer, sa forme rongeante, l'envahissement graduel des parties circonvoisines, l'infection générale de l'individu. Nous n*en savons guère plus aujourd'hui sur les caractères spécifiques de cette maladie cruelle, à moins que les micrographes ne croient avoir dit, par l'invention de la cellule cancéreuse , le dernier mol sur ce problème insoluble.

L'aventure de Sémélé nous fournit un second exemple de l'opération césarienne. Jupiter veut conserver un enfant encore imparfait, ce Bacchus destiné à de si glorieux destins :

Imperfectus adhuc infans genetricis ab alTo Eripitnr, patrioque tener, si credere dignum, Insuitur femori ; matemaque tempora complet.

On dit d'un personnage rempli de vanité : Il se croit sorti de la cuisse de Jupiter, allusion à ce fait bizarre, à cette sorte de greffe animale ou plutôt divine. Des érudits ont prétendu que cette histoire reposait sur une équivoque, que cette cuisse hospitalière n'était autre chose qu'un lieu particulier où Bacchus reçut son éducation première ; mais, en ce cas, tant pis pour la science et pour la vérité, la fable est bien plus intéressante et ses prodiges nous plaisent. Pourrait-on voir dans cette cuisse contenant un enfant, une allusion à un de ces cas de duplicité monstrueuse par inclusion, comme ceux qui ont été recueillis avec tant de soin par le docteur Adolphe Lachèse, d'Angers, et qui ont servi de base à son excellente dissertation inaugurale? (Thèses de la Faculté de médecine de Paris, 1823, n» 48.)

Ces sortes de rapprochements paraîtraient-ils un simple ca* price de noire imagination ? Ne saurait-on trouver des analogies entre les prodiges d'autrefois et les phénomènes bien observés que nous constatons aujourd'hui, sans violer les lois de la logique

i5l6 ÊTIDES MÉDICALES St'R LES POETES LATINS.

et dépasser les bornes du possible? Tirésias, suivant la Fable, a possédé successivement les deux sexes ; d'homme il devint femme, après avoir asséné un coup de bâton sur deux serpents entrelacés. Sept années se passèrent sous cette forme nouvelle, puis le miracle inverse se fit dans les mêmes circonstances, et ce double personnage fut ainsi apte à juger une question délicate, soulevée dans un débat conjugal de Jupiter et de Junon. Sans admettre le véritable hermaphrodisme, on peut, si l'on se contente des apparences extérieures, citer un bon nombre de Tirésias modernes, parfaitement avérés, et qui, au besoin, pourraient montrer leur compétence dans le procès contradictoire débattu chez le maître des dieux. On trouve à la fin du livre ix* des Métamorphoses, l'histoire du jeune Iphis, qui, fille jusqu'à quinze ans, devient tout à coup garçon et se marie.

Ajoutons que la Fable mentionne un personnage nommé Scython qui avait la faculté de changer de sexe à volonté :

Nf?c loquar, ut quondam naturœ jure novato Ambiguus fuerit modo vir, modo femlna, Scython.

Le cas est plus difficile, et cependant on en pourrait donner l'explication. Le savant ouvrage de M. Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, sur les Anomalies de Torganisation chez Thomme et les animaux, contient des faits qui enlèvent à ces antiques traditions tout le merveilleux dont on les a revêtues. J*ai vu mourir à l'HAtel-Dieu, et j'ai fait Fexamen anatomique d'un personnage qui a joué longtemps le rôle du Scylhon de la Fable, et bien surprises furent les dames chez qui cet individu avait servi en qualité de femme de chambre après avoir rempli un tout autre office dans une pension de jeunes gens. Il est moins facile de dévoiler le mystère de cette fontaine où Hermaphrodite et Salmacis, enlacés dans les bras l'un de l'autre, s'unirent si étroitement que leurs deux corps n'en formèrent plus qu'un. L'antiquité se montrait ingénieuse à revêtir de formes charmantes ces bizarreries de la nature ; et les sculp* teurs grecs, puisant aux mêmes sources du beau, nous ont laissé des chefs-d'œuvre qui réalisent la pensée harmonieuse des poètes. Ovide, dans le livre v® de ses Métamorphoses, décrit un combat sanglant entre Persée et la famille d* Andromède ; nous ne relèverons pas les descriptions de blessures qui n'offrent rien de particulier, nous ne voulons en signaler qu'une seule parce qu'elle donne lieu à une remarque importante.

HaJQs in obtiqao missiim stetit ingnine fernim : Letifer ille locus.

Le fer ratteînt obliquement dans l'aine et s'y fixe : là, tous les coups sont mortels. — Avant toute donnée anatomîque, l'observation .avait appris que les blessures de cette région offraient une extrême gravité ; il en était de même pour la région temporale, et en cela l'expérience avait devancé le pronostic des hommes de l'art. Le peuple qui est toujours ignorant, possède un bon nombre de vérités traditionnelles qui lui forment une sorte de patrimoine d'autant plus précieux qu'il s*en sert avant que la science constituée ait expliqué leur raison d'être. Les poètes, nous le répétons volontiers, sont les premiers à recueilir ces opinions de la masse, à les formuler en principes et à les répandre parmi ceux qui n'étudient pas mais qui aiment à savoir, surtout quand ce qu'on leur enseigne est revêtu des formes élégantes du style et du rhythme, qui viennent s'ajouter au charme d'une imagination ingénieuse et fertile.

L'aventure de Marsyas, livre vF, fournit à Ovide l'occasion de décrire un écorché. C'était le cas de faire de Tanatomie, mais le poète se borne à signaler les particularités les plus remarquables. La peau est enlevée, cutis est summos derepta per artus^ et tout son corps n'est bientôt qu'une plaie, comme a dit Racine, en parlant d'Hippolyte; il s'est souvenu de l'expression d'Ovide, nec quidquam nisi vulnus erat ; le sang coule,

Dete clique patent nervi ; trepidseque sine ulla Pelle micant vense : salientia viscera possis, Et perlucentes numerare in pectore fibras.

Les veines brillent à nu, on peut voir les viscères palpitants, et compter les fibres transparentes de sa poitrine. —

L'épaule d'ivoire de Pélops peut-elle être considérée comme un des prodiges de la chirurgie réparatrice, une de ces merveilles delà prothèse bienfaisante, si perfectionnée de nos jours? Pélops avait sans doute subi de graves blessures ; guéri par miracle, un de ses membres subit une restauration artificielle^ et de là cette fable qui, très probablement, enveloppe d'un voile ingénieux une réalité savante.

Térée, après avoir abusé de Philomèle, sa belle-sœur, veut la mettre dans l'impossibilité de raconter le crime qui l'a souillée ; il lui coupe la langue : compressam forcipe lingtMm abstulit ense

/ero; cette mutilation est portée aussi loin que possible, radio? micat ultima lingucBy et enfin cet organe ainsi enlevé tombe sur le sol, s'agite et semble murmurer des sons confus :

Ipsa jacet, terrœque tremens immurmurat atrse.

Nous avons vu, dans Ennius, une tête tranchée qui sonne encore de la trompette ; ici c'est une langue qui parle encore après avoir été coupée : simples figures de rhétorique, artifice heureux d'une poésie féconde, animant tout et peu soucieuse du possible.

Ovide a reproduit, dans le livre vu® des Métamorphoses^ une description de la peste qui ravagea Tune des contrées de la Grèce. Ce récit très animé est fait par Éaque, mais il a le grand inconvénient de rappeler, avec une fidélité déplorable, les beaux vers de Lucrèce et de Virgile. Le plagiat est si évident qu'il nous dispense de revenir sur un passage où nous ne trouvons rien que nous n'ayons déjà signalé. Lucrèce a décrit la peste, Virgile s'est plutôt occupé d'une épizootie, Ovide a parlé de ces deux fléaux et n'a pas dédaigné de reproduire les traits principaux de deux tableaux dont la perfection ne laissait rien à désirer.

Ut pictura poesis, a dit Horace, et personne ne justifie mieux qu'Ovide ce rapprochement ingénieux. On a peint l'Envie au teint livide, aux doigts crochus ; la Paresse engourdie dans un long sommeil ; la Haine agitant un glaive homicide : et toutes ces passions^ avec leurs traits caractéristiques, brillent dans les écrits des grands maîtres du siècle d'Auguste. Voici une autre figure, la Faim, qui se présente à nous dans des conditions telles qu'il n'est pas possible de la méconnaître :

Hirtus erat crinis ; cava lumina ; palier in ore ; Labra incana situ ; scabrsB rubigine fauces ; Dura cutis, per quam spectari visccra possunt.

Les cheveux hérissés, les yeux creux, la figure pâle, les lèvres livides, la bouche fuligineuse et rude, la peau sèche et laissant voir les entrailles. — Évidemment le peintre a bien observé, il copie la nature, le portrait est exact. Mais suivons-le, son pinceau ne s'arrêtera pas là.

Ossa sub incurvis exstabant arida lumbis ; Ventris erat pro ventre locus ; pendere putares Pectus, et a spiuse tantummodo crate teneri.

Sur les reins courbés les os font saillie, pour ventre elle n'a que

la place du venlre, sa poitrine semble suspendue à Tépine du dos. — Le mot crates qui signiGe cloison, corbeille, veut dire aussi les côtes ; Virgile a dit : crates pecloris, et Ovide nous fournit Texpression analogue, crates spinœ, crates laterum — Hais poursuis» vons cette étude anatomique.

Auxerat articulos macies, genuumqne rigebat Orbls, et immodico prodibaDt tubere tali.

La maigreur a grossi ses articulations, ses genoux roidis décrivaient un cercle, et ses talons formaient deux saillies énormes. — On dirait que notre poète s* est plu à décrire un tuberculeux arrivé aux dernières limites de Témaciation; ce marasme est indiqué avec une vigueur de pinceau qu'on rencontre rarement, et nous ne pouvons nous empêcher de voir, dans une semblable description, la preuve d'un esprit observateur qui a dû faire quelques emprunts à une science plus exacte. Presque tous les poètes que nous avons étudiés ont eu pour amis des médecins célèbres, ils ont pris rhabitude de voir autrement que le commun des hommes et de revêtir leurs impressions d*un langage plus précis, plus technique que ne peuvent le faire ceux qui n'ont pas joui de tels avantages.

On n'a pas oublié la naissance d'Hercule, dans F Amphitryon de Plaute, et les phénomènes qui accompagnèrent cet accouchement laborieux. Plaute n'a fait que les indiquer, mais Ovide, livre ix*, entre dans des détails assez intéressants. C'est Alcmène qui raconte cet enfantement terrible, que la jalouse Junon voulait empêcher à tout prix. Déjà s'approchait le jour de la naissance (i'Alcide, decimum premeretur sidère signum (toujours les dix mois de grossesse ! ),

Tendebat gravitas utemm mihi : quodque ferebam Tantum erat, ut posses auctorem dicere tecti Ponderis esse Jovem.

Je ne pouvais plus supporter ce fardeau, et à voir mon ventre un pouvait aisément reconnaître l'œuvre de Jupiter. — Mais le travail commence, les douleurs s'accroissent, et la malheureuse appelle en vain Lucine à son aide. Pendant sept jours et sept nuits des douleurs atroces la déchirent :

Septem ego per noctes, totidem cruciata diebus,

el Junon s'oppose à la crise finale si impatiemment attendue. Il

i60 KTIDES MÉDICALES SUH LFS POÈTES LATINS

est assez curieux de savoir comment Lucine met obstacle à cet accouchement. Voici la manœuvre de la déesse que Junon avait su mettre dans ses intérêts. Elle s'assied sur l'autel dressé devant la porte» subsedit in illa ante fores ara, elle passe un genou sur l'autre genou, entrelace ses doigts et murmure de magiques paroles qui rendent mes douleurs inutiles.

Dextroque a poplite lœvum

Pressa genu, digitis in ter se pectine junctis Sustinuit nixus : tacita quoque carmina voce Dixit : et inceptos tenuerunt carmina partus.

C'est par de tels moyens qu'on parvient à empêcher un enfantement désiré ; je n'en garantis pas Tefficacité, mais je constate volontiers une des explications que hasardait le vulgaire en ces circonstances pénibles.

Nous venons de noter encore une fois les dix mois de grossesse qui se retrouvent dans les œuvres de nos poètes. Ovide peut cependant nous démontrer que ce chiffre n'est pas aussi sacramentel qu'on pourrait le croire. Dans le xMivre de ses Métamorphoses, à propos de Pygmalion et de sa statue devenue femme, Ovide écrit les vers suivants :

Conjugio, quod facit, adest Dea : jamque côactis Gornibus in plénum novies lunarU)us orbem, nia Paphon genuit, de quo tenet insula nomen.

Dans le même livre, Myrrha, l'infâme, après son crime, s'enfuit dans les déserts de l'Arabie,

Perque novem erravit redeuntis comua lunœ,

et elle accouche; de sorte que notre poète, qui a suivi d'abord les errements de ses devanciers, arrive de lui-même à une supputation plus exacte et donne un démenti à tout ce qu'il avait écrit jusque-là.

J'ai trouvé dans le xii^ livre un passage bon à noter ; il s'agit du combat des Centaures et des Lapithes, raconté avec tant de prolixité par le vieux Nestor. Un des Centaures (il se nomme Dorylas) a eu la main clouée à son front par un javelot ; le monstre bondit furieux, et Pelée, témoin de sa détresse, lui plonge son épée dans les flancs. Dorylas, éperdu de douleur et de rage, s'élance, ses entrailles s'échappent par la plaie, elles traînent jusqu'à terre, les pieds du Centaure s'y embarrassent, les déchirent, les arrachent, et la mort met un terme à cet horrible spectacle.

Prosiluit, terraque ferox sua viscera traxii : Tractaqoe calcavit; calcataque rupit; et illis Crura quoque impedit, et inani concidit alvo.

J'ai vu à Séville et à Madrid de pauvres chevaux en faire tout autant, courir dans le cirque, le ventre vide, alvo ifiani, et ne succomber qu'à la longue; ce qui prouve combien peu graves sont les blessures de ce genre, tandis qu'un coup de corne entre les côtes déterminait souvent une mort instantanée. J'ai lu bien des descriptions de combats de taureaux, mais je ne sache pas qu'aucun écrivain ait songé à citer les vers d'Ovide qui peignent avec tant d'exactitude un des incidents de ce spectacle non moins attrayant que terrible.

Les Métamorphoses tiennent une grande place dans l'œuvre d'Ovide ; ces quinze livres, où s'étalent toules les richesses de là Fable, tous les caprices de l'imagination la plus riche, ne contiennent qu'un petit nombre de vers se rapportant à notre thèse. Ces récits merveilleux^ presque toujours perdus dans les nuages d'une théogonie fantastique, ne sont pas faits pour la science, et l'on a pu voir combien peu de choses médicales nous avons recueillies, quelque diligence que nous y ayons mise. Le dernier livre est une sorte de paraphrase du poème de Rerum Natura ; Ovide pille Lucrèce sans scrupule, et nous avons déjà signalé l'emprunt d'une peste qui a sa source dans Thucydide.

Nous ne rapporterons pas les nombreuses particularités d'histoire naturelle, les prodiges, les miracles que raconte Ovide, et qui se trouvent avec bien plus de détails dans l'œuvre immense, encyclopédique, de Pline le jeune. Mais nous ne pouvons refuser une place dans ces recherches à une belle fiction qui se trouve à la fin du xv« livre des Métamorphoses. Le poète raconte dans quelles circonstances s'introduisit à Rome le culte d'Esculape, et cela nous intéresse au plus haut point. Fable ou vérité, nous pouvons y voir une allusion à des choses réelles; tâchons donc de démêler dans cette histoire les faits traditionnels que le poète enveloppe de ses fictions hardies, de ses vers harmonieux.

Dira lues quondam Latias vitiaverat auras :

Pallidaque exsangui squalebant corpora tabo.

Fatigués de funérailles, voyant l'impuissance des efforts humains et des ressources de l'art, nihil artes posse medentum (ee qui

262 ÉTl DKS MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

prouve que la médecine était déjà exercée au sein de ces peuples primilifs), auxilium cœleste pétunia ils envoient consulter l'oracle de Delphes, situé au centre du monde, mediamque tenentes orbis humum. L*oracle répond aux ambassadeurs qu'ils n'ont pas besoin d^Apollon, mais de son fils, et ils se rendent aussitôt à Épidaure. Là, le dieu, sous la forme d*un serpent, se rend à leurs \œux, monte sur leur vaisseau et aborde en Italie, où il choisit pour demeure, un temple situé dans la petite île que le Tibre environne de ses eaux jaunissantes (Fan de Rome 463) :

Hue se de Latia pinu Phœbeius anguis Gontnlit et finem, specie cœleste resumta Luctibus imposuit, venitque salutifer Urbi.

Ce dernier chapitre des Métamorphoses est digne de ceux qui le précèdent ; il est dans le même ordre d'idées, et rattache à des causes surnaturelles ce qui pourrait appartenir à des réalités beaucoup plus simples. Il nous aura suffi de montrer, par quelques fragments plus positifs, que, même au sein de ce domaine fantastique, même au milieu des formes poétiques les plus abondantes, il y avait place pour un certain nombre d'idées médicales auxquelles nulle fable, nulle histoire n'échappent. Dans ces élans perpétuels d'une imagination ultra-fleurie, le poète retombe nécessairement sur des faits matériels qui appartiennent à la pauvre humanité, et que toutes les splendeurs mythologiques ne peuvent effacer. On ne nous saura pas mauvais gré d'oublier le charme de ces beaux vers pour des choses que les esprits délicats délaissent volontiers ; non-seulement nous ne nous ofTensons pas de ces taches, non ego paticis offendar maculiSy mais nous les recherchons avec empressement ; ce ne sont pas les choses brillantes qui nous attirent, et si nous osons leur payer en passant un humble tribut d'admiration, nous n'en poursuivons pas moins l'accomplissement d'une œuvre plus aride sans doute, mais dont l'utilité nous a séduit.

Après les Métamorphoses viennent les Fastes^ singulier tour de force de cet esprit amateur de difficultés, véritable calendrier mis en vers avec un charme qu'on ne saurait trop admirer. Les premiers chefs de la nation romaine, voulant restreindre l'action populaire, eurent soin d'instituer des fêtes, de créer des jours de repos, si bien que la moitié de ces jours furent déclarés néfaJstes, c'est-à-dire, impropres à la discussion des affaires. Au

moyen Age, on inventa la Trêve de Dieu^ pour mellre un terme aux guerres continuelles des seigneurs les uns contre les autres ; dans quelques lies de la Polynésie, la cérémonie du Tabou sert à peu près aux mêmes usages, et Ton retrouve ainsi, à toutes les époques de l'histoire de l'homme, des actes protecteurs de la vie et de la liberté, au bénéfice de ceux qui se font, de gré ou de force, les pasteurs des peuples.

. Le livre primitif des Fastes fut d'abord confié aux pontifes, il n'était que le code des fêtes et des cérémonies religieuses ; on y joignit plus tard les annales de l'État, et Servius a dit avec raison : Fastisunt annales et rerum indices. Longtemps ces choses furent secrètes, les prêtres prononçaient le nefas comme les tribuns dirent plus tard leur vélo; puis ce mystère fut aboli, et un beau jour tout le monde connut ces livres que protégeaient la religion et ses ministres intéressés.

Ovide les promulgua sous la forme charmante qu'il savait donner à toutes choses; il excellait à décrire ces fêtes aux origines obscures, ces coutumes antiques, ces personnages que révérait la foule; et son œuvre prit un tel caractère d'intimité religieuse que, dans les siècles postérieurs, des moines, plus naïfs que savants, la prirent pour un vrai martyrologe. Reste à savoir si, dans ces récits merveilleux, nous trouverons le trésor que nous cherchons partout, cette trace des idées médicales qui se sont fait jour au milieu des peuples à mesure que leur état social se perfectionnait.

Disons d'abord qu'il ne nous reste que la moitié de ce poème; chaque mois devait être l'objet d'un chant et nous n'en possédons que six. Dans le premier, consacré à Janvier, nous trouvons une comparaison empruntée à la médecine ; il s'agit des Romains oubliant la rudesse de leurs aïeux, ambitionnant la richesse avec une insatiable avidité :

Sic, quibas intumnit suffusa venter iu unda

Quo plus sunt potœ, plus sitiuntur aquœ.

In pretio pretium nunc est ; dat cènsus honores ;

Census amicitias ; pauper ubique jacet.

Nous avons connu cette maladie sous sa forme la plus épidémique, dat census honores, et l'on pourrait dire, sans crainte d'erreur, qu'elle règne encore parmi nous. Mais enfin, la soif des hydropiques était chose avérée et le poète avait le droit d'en parler.

Les avorlemenls provoqués, dont nous avons si souvent fait mention, furent Tohjet d'une loi sévère, mais le sénat crut devoir concéder aux femmes un privilège dont on les avait privées. Les dames romaines se faisaient porter, le troisième jour après les ides de Janvier, dans des chars appelés carpento. On leur disputa ce droit ancien, et, pour se venger, elles se séparèrent de leurs maris :

Matronaque destinât omnis

Ingratos nulla proie novare viros.

Neve daret parlas, ictu temeraria cœco Visceribus crescens excutiebat onus.

Et plus d'une femme, de sa main téméraire, fit sortir, par une blessure cachée, l'enfant qui grandissait en elle. — Le sénat ordonna qu'on sacrifiât deux fois à la nymphe Carmente, afin de conserver les jeunes enfants, c'est-à-dire pour que les grossesses fussent heureuses.

La pauvre Callisto, séduite par Jupiter et changée en ourse, grâce à la jalousie de Junon, fut placée parmi les constellations, et pendant la troisième nuit de Février, on voit paraître l'étoile de son gardien. La nymphe se baignait avec Diane, elle avait peine à se débarrasser de ses vêtements,

Exuerat tunicas : uteri manifesta tumore, Proditur indicio ponderis ipsa sui.

Ces signes caractéristiques excitent le courroux de la chaste déesse, et la malheureuse victime des intempéries de Jupin eut le loisir de pleurer sa faute involontaire.

Voici encore un fait qui donne lieu à des interprétations bizarres. On sait que, pendant longtemps, les prêtres de Cybèle frappaient à coups redoublés le dos des femmes avec une sorte de fouet composé de lanières de peau de bouc. Cette coutume s'établit à une époque où les mariages avaient cessé d'être féconds, et Romulus (c'était sous son règne) regrettait d'avoir en vain enlevé les Sabines. Un oracle conseille de recourir au moyen indiqué, les dames s'y soumirent docilement, et cette stérilité désolante cessa bientôt. Je pense que Méibomius n'aura pas oublié ce fait important dans son fameux traité : De usuflagrorum in re venerea, Ovide, à la fin de cette petite histoire, invoque Lucine en faveur du beau sexe ; il était bien sûr de plaire aux femmes en parlant ainsi :

Parce precor, gravidis, facilis Lucina, puellis ; Maturumque utero molliter effer onus !

Il réitère celle douce oraison dans le iii« livre, et parle d'une circonslance de loiletle particulière aux femmes enceintes :

Si qua tamen gravida est : resoluto crine prœcetur, Ut solvat partus moUiter illa suos.

Il y a dans les Fastes un long passage du troisième chant qui se rapporte à la durée de l'année romaine. Elle n'eut d'abord que dix mois, et les motifs de cette division primitive sont assez curieux à connaître. Les voici :

Hic numerus magno tune in honore fuit, Seu quia toi digiti, per quos numerare solemus ; Seu quia bis quino femina mense parit.

Ce nombre fut en grand honneur, soit parce que c'est celui des doigts, dont on se sert ordinairement pour compter, soit parce que la femme accouche au dixième mois, ou bien encore parce que, si l'on épuise les chiffres jusqu'à dix, on a un nouveau point de départ :

Seu quod ad usque decem numéro crescente venitur, Principium spatiis sumitur inde no vis.

Si l'on ne trouve pas, dans ces deux vers, la véritable origine du système décimal, cette grande gloire arithmétique de la nation française, nous ne savons plus comment il faut s'expliquer pour être compris, et nous sommes curieux de voir ce que disent Lacroix, Delambre, Laplace, Fourrier et autres grands mathématiciens qui ont cru inventer notre numération moderne. Était-il donc nécessaire de mesurer avec tant de précision un arc du méridien pour servir de base à un édifice si simplement bâti par les sauvages du Latium !

Et l'année, combien a-t-il fallu de siècles pour qu'on sût lui assigner de justes limites? La réforme du calendrier a été entreprise bien des fois, et l'on s'apercevait toujours que les meilleurs astronomes avaient laissé une large place à l'erreur. Que ne s'en tenait-on à la méthode indiquée par Ovide dans ces beaux vers :

Is decies senos ter centum et quinque diebus

Junxit, et e pleno tempora quarta die.

Hic anni modus est : in lustrum accedere débet

Quœ consummatur partibus, una dies.

Jules César joignit aux trois cent cinq jours de l'ancienne année

266 ÉTUDES MÉDICALKS SUR LKS TOÈTES LATINS.

soixante jours nouveaux, et un autre au bout de quatre ans. Cet ordre a prévalu, chaque lustre doit être enrichi d'un jour composé des heures qui restent de Tannée. Nous n'avons guère de souci de ces questions d'almanach qui ont tant occupé les savants. Que de volumes n*a-t-on pas écrit sur ce sujet ardu ! Depuis le célèbre traité de Censorinus, de Die natali, des hommes du plus grand mérite ont pâli sur ces calculs, et , jusqu'à la réforme de Tancien calendrier, sous le pape Grégoire, on a erré dans des ténèbres épaisses. Cela nous importe peu, quoique cette mesure des temps^ appliquée à la durée des maladies ou de certains actes piiysiologiques, ne puisse pas nous être indifiérente. Nouvel aipiment qui prouve que la médecine tient à tout, qu'il faut tout savoir, tout connaître, et que chacun de nous devrait être un Pic de la Mirandole !

C'était dans le mois de Mars que l'on invoquait Minerve, protectrice des arts. L'homme le plus adroit, eût-il surpassé l'antique Épéus, ne sera qu'un manchot si la déesse lui est contraire. Ou sait que ce fut Épéus qui construisit le cheval de Troie.

Et licet antique manibus collatus Epeo Sit prier ; irata Pallade mancus erit.

Et vous, disciples d'Apollon, qui chassez les maladies, portez à la déesse une légère part des dons que vous recevez :

Vos quoque, Phœbea morbos qui pellitis arte, Munera de vestris pauca referte Deœ.

Voici la médecine et le médecin, le traitement et la guérison des maladies ; voilà les honoraires, en un mot, la science et l'art avec ses bienfaits et ses récompenses, et le poète engage le praticien à se montrer reconnaissant envers les dieux protecteurs.

Minerve est souvent appelée Medica. Gruter, le célèbre collecteur d'antiques inscriptions grecques, en cite plusieurs dans lesquelles on donne ce titre à la déesse de la sagesse. Dans une inscription que je ne saurais passer sous silence, il est fait mention de l'accomplissement d'un vœu singulier. Un homme guéri d'une maladie d'oreilles, offre à Minerve deux oreilles d'argent, véritable ex-voto comme on en voit dans certaines églises, surtout en Italie et en Espagne. Ceci est d'un bon exemple, et les médecins «luristes ne devront pas oublier que la sagesse et la médecine peuvent inarcher du même pas^ comme la conscience et le talent.

OVIDE. Î6t

Noos ayons parlé souvent des prêtres de Cybële, qui se mutilent avec des fragments de vase samien ; c*est dans le mois d*Âvril, livre IV, qu^Ovide raconte l'origine de cette coutume affreuse. Unde venit sua membra secandi impetus? demande le poète à la muse Érato. Celle-ci lui raconte qu'un jeune Phrygien, aimé de Cybële, avait promis de rester pur, mais que, séduit par la nymphe Sagaris, il mérita le courroux de la déesse. Dans son désespoir, il porta des mains cruelles sur lui-même, ille etiam saxo corpus laniavit acuto ; je l'ai mérité, s'écria-t-il, que mon sang coule en expiation de ma faute ! et bientôt il ne reste plus de traces de l'organe coupable :

Ah ! pereant partes, quœ nocuere mihi !

Ah ! pereant ! dicebat adhuc ; onus inguinis aufert ; Nullaque sunt subito signa relicta viri.

Les prêtres de Cybèle ont suivi ce déplorable exemple; ils imitent, par leurs danses furieuses, par leurs cris, la scène de désespoir du malheureux jeune homme. Notons que ces prêtres, aux allures frénétiques, étaient appelés Galliy non parce qu'ils appartenaient à la nation gauloise, mais parce que, dans un canton de la Grèce, coule le fleuve Gallu^s, dont les eaux rendent fous ceux qui s'en abreuvent. Ceci dit, nous n'aurons garde de revenir sur ce sujet affligeant.

Cérès, après l'enlèvement de Proserpine, sa fille, parcourait la Sicile, demandant à tout le monde quel était le ravisseur ; elle rencontre un vieillard dont le fils mourant invoquait un secours efficace. La déesse, touchée des soins hospitaliers de la famille du jeune Triptolème, consent à lui venir en aide ;

Limen ut intravit, luctus videt oninia plcna :

L'enfant ne peut dormir, nec copiât somno%; la douleur ne lui laisse aucun repos, invigiletqm malis. Cérès cueille quelques pavots, et dès qu'elle voit ce pauvre moribond, jam spes in puera nulla salutis erat, elle ne dédaigne pas de coller sa bouche sur la sienne, jungere dignata est os puérile suo, comme cela arriva dans une circonstance dont le respect nous interdit le rapprochement, et aussitôt,

PaUor abit, subitœque vigent in corpore vires : Tantus cœlesti venit âb ore vigor !

La déesse ne se borna pas à cette ausculation ; heureux enfant, ddl

tibi cnm tepido lacté papavara somni causas^ et le reste de la cure n'a rien qui puisse nous intéresser.

Les fêtes de Paies arrivaient aussi dans le mois d'avril ; on invoquait celte déité protectrice des campagnes, et un brave laboureur, après les rudes travaux de la journée, lui disait :

Pelle procul morbos : valeant hominesque gragesque. Et valeant vigiles, provida turba, canes f

Chasse au loin les maladies, conserve la santé aux hommes et aux troupeaux, conserve-la aux chiens vigilants, troupe prudente ! — On dirait qu'Ovide a fait allusion, dans ce passage, au traité de Caton l'ancien, de Re Rmtica, dans lequel se trouve un chapitre où il indique la manière de guérir les maladies de sa femme, de ses enfants, de ses moutons et de ses chiens.

Ici se présente une coutume dont Ovide cherche en vain la raison et l'origine. Voici les expressions du poète :

Moxque per ardentes stipula? crepitantis acervos Trajicias céleri strenua membra pede.

Expose aux flammes tes membres vigoureux, en passant d'un pied léger à travers les amas embrasés de la paille qui pétille. — Qui n'a vu les jeunes enfants se livrer à cet exercice, quand on met le feu à ces pailles de rebut abandonnées sur la voie publique? Les feux de joie qu'on allume à la Saint-Jean, au solstice d'été, et que l'on nomme dans l'Anjou, la chalibaude^ calor gaudii, donnent lieu très souvent à des courses au travers des flammes légères. Le poète ne sait comment expliquer l'origine de cette coutume antique. Le feu purifie tout, dit-on; il y a là une sorte de lustration symbolique, et peut-être veut-on célébrer la découverte du feu, ou du moins son application aux usages domestiques.

On le voit, les Fastes ne contiennent qu'un petit nombre de passages dignes de figurer dans notre œuvre, et l'on comprend qu'il en devait être ainsi. Ces rites sacrés, ces fêles n'avaient pour objet que des choses étrangères à l'art de guérir, car au temps des nations primitives, les besoins matériels sont seuls en jeu et la santé reste intacte au milieu d'une vie rustique et simple. D'ailleurs, Ovide, entraîné par son génie facile, prodigue perpéluellcment les trésors d'une faconde inépuisable et se tient dans des généralités où la médecine lui apparaît à peine.

OVIDK. 269

Il nous reste à jeter un dernier coup d*œil sur deux poèmes de Dotre auteur. Parti de Rome en décembre 763, pour se rendre à Tomes, dans la Scythie, il y vécut en exil pendant six ans et mourut de chagrin et d'ennui, âgé de soixante-deux ans, sous le règne de Tibère. C'est là qu'il composa un grand nombre de vers, soit sous la forme d'élégies, les Tristes, soit sous celle d'épîtres à ses amis, les Pontiques, Comme tous ceux qui souffrent sans beaucoup de courage, son unique soin, pendant ces longues années, fut de demander grâce à l'empereur offensé, de solliciter son retour en Italie ; il se plaint sans cesse de ses ennuis, de ses tristesses; il veut fléchir la colère d'Auguste, mais en vain, et la patience de la victime fut surpassée par la sévérité du juge.

Il ne nous appartient pas d'éclairer le mystère de ce supplice,

les plus savants critiques n'ont pu lever tous les doutes à cet

égard. Il nous suffira de rechercher si, dans ces derniers produits

de la plume d'Ovide, il se trouve quelque chose qui ait trait à la

médecine, soit par les renseignements qu'il donne sur le pays

qu'il habite, soit dans la description de ses propres tourments.

l Dans le troisième livre des Tristes, le poète se plaint avec

^ amertume de sa cruelle destinée ; le pays qu'il habite exerce la

I plus fâcheuse influence sur sa santé,

I Nec cœlom, nec aquœ faciunt, nec terra nec aurœ,

Et mihi perpetuus corpora languor habet :

Seu vitiant artus segrse contagia mentis, Sive mei causa est in regione mali.

Le ciel, l'eau, la terre et l'air, tout m'est contraire ; je suis en proie à une langueur perpétuelle ; soit que la maladie de mon âme se communique à ma constitution altérée, soit que la source (le mon mal vienne du clirnat lui-même ; —

Ut tetigi Pontum, vexant insomnia, vixque Ossa tegit macies, nec juvat ora cibus.

Depuis que j'ai touché la terre du Pont, je ne dors plus, la mai* greur décharné mes os et aucun aliment ne me plaît. — Ce malheureux dit qu'il prend la teinte des feuilles jaunies par l'automne, et enfin que la douleur lui arrache des plaintes continuelles :

Et nunquam queruli causa doloris abest.

Dans le livre iv, il continue de peindre son dépérissement ; je

ilO KTIDES MÉDICALES SUH LKS POÈTES LATINS.

n*ai plus de force, dit-il, je n*aî plus ce teint d'autrefois; à peine ma peau amincie recouvre-tpelie mes os :

Nam neque snnt vires, neque qui color ante solebst, Yixque habeo tenuem, qoœ tegat oesa cntem.

Dans la viir élégie du livre iv, il dit que sa tète ressemble an plumage du cygne, la vieillesse blanchit sa noire chevelure, il est faible, chancelant, ses genoux tremblent, il peut à peine se soutenir :

Jam mea cycneas imitantur tempera plumas,

Inficit et nigras cana senecta comas, Jam subeunt anni fragiles, et inertior œtas ;

Jamque parum firmo me mihi ferre grave est.

•Ovide, en ces plaintes, ne précise rien ; il indique i peine, dans ses vers sonores, les symptômes généraux d'une affection sans caractère spécial ; l'âge, le chagrin le minaient tour i tour, mais c'est tout, et si nous le plaignons très sincèrement, encore ne dit-il pas de quoi il faut surtout le plaindre. Hélas! nous ne le savons que trop bien, Texil est le pire des maux, rien ne console de la patrie absente, des habitudes familières rompues j du foyer domestique abandonné ! Et quand Ovide n'eût pas trouvé dans le climat hyperboréen où le reléguait la vengeance du maître, mille causes de maladies cruelles pour un homme accoutumé aux mollesses de la vie de Rome, l'ennui de sa solitude et les regrets d'une disgrâce méritée, suffisaient pour l'abattre, car il nous le dit lui-même , cette santé jadis incompatible avec les fatigues, cette santé si délicate, corptis quod ante laborum impatiens noNs Juralidumque fuit, s'est affermie plus tard. Il était né faible, inhabile aux travaux de la guerre, même à ceux des charges publiques :

Majus erat nostris viribus illud onus, Nec patiens corpus, nec mens fuit fl^ta labori^ Soïlicitœque fugax ambitioms eram.

En vain son père voulait en faire un orateur et le soumettre aux leçons des plus habiles légistes ; il suivait un temps ses conseils, mais le génie poétique l'entraînait bientôt,

Sponte sua carmen numéros veniebat ad apt09 ; Et, quod tentabam dicere, versus erat.

Ces détails, remplis d'un charme si doux, se trouvent dans la x"" élégie, livre iv^ ; là, le poète nous apprend qu'il est né à

OVIDE. m

Sulmone, dans cetle année néfaste où les deux consuls, Hirlus ei Pansa furent tués en combattant contre Antoine, près de Modène. C'était ran'711 de Rome, 42 ans avant l'ère chrétienne, et d'après les indications plus précises qu'il donne, sa naissance se rapporte au 20 mars. Notons ici qu'Ovide avait vingt-quatre ans quand Virgile mourut. Ces dates ont leur importance, en ce qu'elles montrent déjà les premiers signes d'une décadence poétique qui apparaît dans l'œuvre d'Ovide. La phrase de celui-ci comparée à celle de Virgile est sonore, redondante, c'est-à-dire, souvent creuse et vide. L'éclat du style est plutôt dans la forme, dans l'arrangement des mots et l'abus des images mythologiques que dans l'idée elle-même, celle-ci manque de grandeur; mais encore une fois, ces choses ne nous regardent pas, et les maîtres en cette science purement litté^ raire auraient le droit de nous renvoyer à l'école.

La Yi^ élégie du livre v^ nous offre une de ces comparaisons familières à Ovide. Un ami semble négliger les intérêts de l'exilé, celui-ci lui reproche son abandon. Fluctibus in mediis navem, Palinure, relinquist Âutomédon laissa-t-il jamais sans guide, au milieu de la mêlée, les chevaux d' Achille?

Quem semel excepit, numquid Podalirius segro Promissam modicae non tulit artis opem?

Vit-on jamais Podalire entreprendre la cure d'un malade et trahir sa promesse en lui refusant le secours de ton art? — Cet hommage rendu au caractère du médecin nous touche fort, et nous sommes heureux d'en prendre acte. Ces sortes de bons sentiments font réloge des sociétés où ils dominent ; c'est la cause de l'humanité qui triomphe, et si, trop souvent, nous avons dû signaler les barbaries romaines, il nous plaît de relever le caractère de cette société en montrant les tendances contraires. Ainsi je trouve dans celte même élégie : Ceditur et cœcisy on cède le pas aux aveugles ; c'est presque de la charité, mais ce doux nom n'était pas encore inventé. Il y avait bien eu germe, au fond des cœurs, ce sentiment divin qui devait éclore à la voix du Dieu fait homme, qui devait produire tant de prodiges en faveur de ceux qui souffrent; les hôpitaux, les asiles attendaient un mot pour s'élever et couvrir la chrétienté de ces établissements ouverts à toutes lot infortunes. Mais revenons à notre sujet.

Ovide ne se pique pas d'exactitude en histoire naturelle, il dé«* peint les Gètes indomptés, au milieu desquels il passe sa vie^

toujours à cheval, Tare en main, et sur Tépaule nn carquois rempli de flèches trempées dans le fiel de la vipère.

Per médias in equis itque reditque vias.

In quibus est nemo, qui non coryton, et arcmn, Telaque vipereo lurida telle gerat.

Il dit encore, dans la première Pontique, que ces peuples, pour rendre les blessures mortelles,

Omnia vipereo spicula felle linunt.

Plus loin, dans Tépitre vu*" du livre iv«, ce n'est plus le fiel du reptile qui sert à cet usage, mais bien son sang :

Nec quœ vipereo tela cruore madent.

Tout cela démontre que les idées de ce genre, répandues dans le monde romain, ne reposaient sur aucune donnée scientifique. Nous constatons seulement que les Gètes se servaient de flèches empoisonnées, doublement mortelles, dit Ovide.

Notre poète, au milieu de ces hordes sauvages, oublie les douceurs de la langue natale, il se sent devenir barbare, comme les derniers débris d*une colonie grecque qui se trouve à Termes, conservant à peine quelques mots de son doux idiome, qui prend le costume des Sarmates et renonce aux élégances attiques. Ovide est obligé de recourir aux signes pour se faire comprendre :

Per gestum res est signiûcanda mihi ;

et encore n'y parvient-il qu'avec peine. Les barbares rappellent barbare, parce qu'il ne peut les entendre, et les expressions latines dont il se sert excitent la risée de ces stupides habitants d'un désert glacé.

Barbarus hic ego sum, quia non inteiligor uili ;

Et rident stolidi verba iatina Getœ, Neque palam de me tuto mala ssepe loquontur.

Enfin, souvent ils disent impunément du mal de moi-même en ma présence. — Assurément, Ovide avait le droit d'ignorer le sarmate, et cependant il l'apprit promptement, puisqu'il composa, en langage gétique, un poëme intitulé: Carmen de laudibus Augmii jam defuncd. Mais ce passage ne montre-t-il pas clairement les inconvénients de Tignorance des langues mortes ou vivantes qu'on reproche à si juste titre aux Français de notre temps? On a cru devoir substituer au latin et au grec, déclarés inutiles aux

futurs bacheliers es sciences, un peu d*anglais et d'allemand dont les élèves ne savent pas un mot quand ils sortent du collège. Ces mesures insuffisantes, qui ne sont ni dans nos mœurs ni dans nos goûts, et dont l'autorité elle-même ne poursuit pas l'application rigoureuse, nous éloignent d'une étude nécessaire, elles nous rendent plus difficile l'intelligence des idiomes étrangers, et si nos voisins, plus sages, ne s'avisaient d'apprendre le français, nous éprouverions à chaque instant, dans nos voyages, les embarras dont parle Ovide.

Nous arrivons à la un de notre tâche ; il ne nous reste plus à par-> courir qu'un dernier ouvrage, quatre livres ayant pour titre : Ovidii Nasanis epistolarum ex Ponto^ les Pontiques, épitres adressées par le poète à ses amis pour leur recommander sa cause, pour les inviter à solliciter sa grâce. Il est évident que nous ne pouvons trouver dans ces lettres, si intimes, beaucoup de passages capables d'enrichir notre travail, cependant nous nous devons d'accomplir jusqu'au bout ce long pèlerinage, et peut-être notre persévérance sera-t-elle récompensée.

On trouve dans la troisième Pontique, adressée à Rufin, plusieurs passages qui doivent nous arrêter un moment. Il invoque le temps, ce grand consolateur des âmes blessées :

Tempore ducetur longo fortasse cicatrix :

Horrent admotas vulnera cruda manus.

Peut-être avec le temps, la cicatrice se formera ; mais une plaie récente s'irrite sous la main qui l'approche. — On dirait que la doctrine des pansements rares était pressentie par notre poète. Mais continuons.

Non est in medico semper, relevetur ut œger : Interdum docta plus valet arte malum.

il n'est pas toujours au pouvoir du médecin de rétablir le malade; le mal est quelquefois plus fort que l'art et la science. — Il n'y a rien là qui sorte des conversations banales, mais voici quelque chose de plus savant :

Cemis, ut e molli sanguis pulmone remissus Ad Stygias certo limite ducat aquas.

Tu vois comme le sang qui s'épanche d'un poumon délicat cop* duit, par une voie sûre, aux eaux du Styx. — S'agit-il ici d'une hémoptysie ou d'une blessure du poumon, d'une. plaie pénétrante

m ÉTl'DES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

de la poitrine? Nous nous arrôlons à Fopinion première, et nous signalons le pronostic si grave qui était déjà tombé dans le domaine public. Nos plus savants maîtres ont formulé récemment cette sentence de mort contre tous ceux qui crachent le sang, mais il appartient aussi à l'expérience de protester contre ces arrêts lamentables. Ovide va plus loin, il affirme qu*Esculape lui-même, avec ses herbes sacrées, ne pourrait guérir une blessure du cœur:

Adferat ipse licet sacras Epidaurius herbas, Sanabit nulla vulnera cordis ope.

La léthalité absolue des plaies de cet organe serait presque tin axiome, si la science ne possédait quelques faits avérés qui montrent les étranges ressources de la nature dans des cas réputés mortels.

ToUere nodosam nescit mcdicina podagram, Nec fonnidatis auxiliatur aquis.

La médecine est impuissante contre les atteintes de la goutte, elle échoue de même contre la maladie qui redoute l'eau. — On nous décerne sans scrupule des brevets d'incapacité contre certaines affections cachectiques, la goutte par exemple, cette ennemie que Ton combat si imprudemment et qui se venge si bien des poursuites d'un empirisme aveugle. Nous passons donc condamnation sur ce premier point. Mais quelle est cette maladie qui redoute l'eau, quels sont ces malades /brmûia^is Ofuis? Est-ce la rage, dont le symptôme le plus ordinaire et le plus connu, l'hydrophobie, semble caractériser la nature spécifique ? Ovide n'ajoute rien à ces mots et nous devons nous en contenter, tout en avouant que nous ne guérissons pas mieux la rage confirmée que la goutte.

A la fin de cette épître, où il se compare à un malade à peu près incurable, il dit à son ami :

Sed vereor ne me frustra servare labores ;

Neu juver admota perditus œger ope Nec loquor hsec, quia sit major prudentia nobis ;

Sed sim, quam medico, notior ipse mihi.

Mais je crains que tu ne travailles en vain à me sauver, et que, malade désespéré, je ne retire de tes secours aucun soulagement. Si je parle ainsi, ce n^est pas que je sois plus habile que toi, mais mon médecin ne me connaît pas aussi bien que je me connais moi-même. — Ce langage est dans la nature, on croit toujours

être le meilleur juge en sa propre cause, et en dépit de cet axiome de droit, le plus sage magistrat disputerait à un médecin éclairé la connaissance d'un état morbide sur lequel il s'imaginerait avoir des notions personnelles. Je connais mon tempérament, dit le vulgaire, et cette prétention sert de base aux jugements les plus absurdes.

Nous avons rencontré, passimy dans ces œuvres nombreuses, plusieurs vers qui prouvent que le poète fréquentait des médecins et leur empruntait des idées scientifiques. Il a dit lui-même :

Sœpe suas volucres legit mihi grandior œvo Quœque nocet serpens, quœ juvat herba Hacer.

Macer, déjà vieux, m'a souvent lu son traité des oiseaux, ainsi que celui qui parle des serpents venimeux €t des plantes utiles contre leur venin. — Émilius Macer, né à Vérone, appartient au siècle d'Auguste ; il était poète et mourut en Asie. Comme Nicander, il a mis en vers les propriétés de certains végétaux et quelques fragments de son ouvrage sont venus jusqu'à nous.

Ovide revient sans cesse sur la cause de son exil, mais sans l'indiquer avec précision, ce qui a fait le tourment de ses interprètes. Il réclame de ses amis un soin délicat, une main légère pour traiter ses blessures cruelles ; tractari vulnera nostra timent, dit-il à Grécinus dans la yi« lettre du livre i*' ; non agitas ri qua coïre velis, ne les tourmente pas si tu veux qu'elles se ferment. Il dit à Atticus, livre n% épttre nv :

Membra refonnidant moUem quoque saucia tactum,

un membre blessé redoute l'atteinte la plus légère. — Cette comparaison lui plaît, il y revient toujours, et cependant il garde au fond de son cœur une pelite place à l'espérance, comme le malade dont le pouls cesse de battre, et que les médecins ont abandonné :

Sœpe aliqnem solers mediconim cura reliqait, Nec spes huic vena déficiente cadit.

Dans la lettre x«, Ovide dit à son cher Flaccus : Depuis longtemps rainé par d'amers soucis, mon corps languit et n'a plus dé forces. Cependant je n'éprouve aucune douleur, je ne suis pas brûlé par une fièvre suffoquante, et mon pouls marche toujours avec la même régularité :

iTO ÉTl DES MKDICALES StîR LES POÈTES LATINS.

Longus enim curis vitiatum corpus amaris

Non patitur vires languor habere suas.

Nec dolor uUus adest, nec febribua uror anhelis ;

Et peragit soliti vena tenoris iter.

On voit que le malade interrogeait sa radiale > qu'il tenait compte de ses battements; ce sont là des habitudes scientiâques devenues populaires, et qui montrent la vulgarisation des idées médicales. Il continue son étude clinique.

Os hebes est, positœque movent fastidia mensœ Et queror, invisi quom venit hora cibi.

Mon palais est émoussé, tout ce qu'on me sert excite mon dégoût, et je me plains quand vient l'heure odieuse du repas. — Qu'on me serve les produits de la mer, ou des vastes champs aériens, mon appétit n'en est point excité, mon estomac est engourdi, non exacuelsapor ille palatum,

Stabit et in stomacho pondus inerte diu.

Aussi ne me reconnaîtrais-tu pas. Que sont devenues ces couleurs d'autrefois? Qtiœras qui fuit ante color. Et cependant je suis sobre, scis mihi quam solœ pœnc bibantur aquœ. fion epulis oneroTy nec vires adimit veneris damnosa voluptas. Unda locusque nocent. Le poète énumère toutes les causes de maladies et montre qu'il ne mérite pas de reproches ; il est vrai qu'il parle de la vie qu'il mène chez les Scythes, et non de celle qui fut son partage aux bords du Tibre. On sait combien il fut voluptueux, et par quels excès il ruina promptement sa constitution débile. Enfin il accuse l'eau :

Est in aqua dulci non invidiosa voluptas :

.£quoreo bibitur cum sale mista palus.

Et l'on voit qu'il a raison : ce nrélange d'eau salée avec une eau marécageuse est détestable. Il accuse aussi le climat, locis et aquiSy sur la garantie d'Hippocrate, mais il ajoute que les soucis ont la plus grande part dans ses misères, causaque nocefitiar omni, anxietas animi, et nous l'en croyons volontiers.

Notons ici un passage de la vi^ lettre du livre m, à propos des individus frappés de la foudre et qui n'en meurent pas :

Fulminis adflatos interdum vivere telis Vidimus, et rofici, non prohibente Jove.

Et il nourrit Tespoir de revenir au jour, c'est-à-dire à Rome,

quand Tibère aura pardonné. Hélns ! il se trompait, Tinforluné ; il devait expirer loin de son pays, loin de sa famille, et ses supplicalioQg les plus humbles ne purent fléchir les rancunes de rhéritier d* Auguste, Il recommande toujours à ses amis d'user d'une extrême discrétion dans leurs démarches, il craint qu'on ne gâte sa cause :

Gilrando fieti qnœdam majora videmus Vulnera, quœ melius non tetigisse fait.

 l'un d'eux, dont le zèle s'est refroidi, il adresse quelques reproches bien doux. Si tu m'avais annoncé les malheurs que j'éprouve, je n'en aurais rien cru, j'aurais pensé que ta raison était chancelante, que tu avais besoin de l'ellébore d'Antîcyre, et je t'aurais dit :

I, bibe, dixissem, purgantes pectora succos, Quidquid et in iota nascitur Anticyras.

Ce purgatif n'a rien perdu de sa valeur aux yeux d'Ovide, c'est à lui qu'on doit avoir recours quand l'esprit est troublé et qu'il faut produire un effet énergique.

Ici se termine cette longue course à travers une œuvre immense, vaste compilation poétique dans laquelle Ovide a déployé sa merveilleuse aptitude à revêtir les sujets les plus variés des couleurs les plus brillantes. Jamais muse plus facile et plus féconde n'enchanta les Romains, soit en choisissant des sujets populaires, soit en flattant la vanité de ses compatriotes. Toutes les traditions d'un passé glorieux remplirent ses vers charmants. Il fut le chantre inspiré des plus nobles fables, et quand il voulut flatter les passions erotiques d'une époque fertile en scandales, il sut trouver des accents capables de réchauffer ces natures blasées. Il paya cher ce triomphe, mais son œuvre occupa toutes les bouches de la Renommée, et celui que l'empereur envoyait mourir aux confins du monde habile remplissait ce monde de sa gloire et de ses infortunes.

Nous avons vu qu'Ovide, venant après Lucrèce et Virgile, avait souvent imité ces deux modèles. Il n'avait ni la science du premier ni le charme souverain du second, et Virgile, entre Lucrèce ot Ovide, marque assez bien le sommet du Parnasse romain ; au chantre de Renim Natura il reste encore quelques pas à faire pour atteindre la c'nne «ipî*'»înA« rniiten>* Hp' Métamorphoses coirt-

menée à descendre, Stace et Claudien continueront ce mouvement de relraite^ et le cygne de Mantoue restera toujours le prince de ia poésie du siècle d'Auguste. Ovide mérite le veproche que lui adresse Quintilien, niminm amator ingeniisui; il ne sait pas se borner, il abuse de tout, même de Tesprit, il se répète, il se complaît dans les mêmes phrases, et s'il n'est pas l'inventeur des lieux communSy au moins peut-on l'accuser d'en avoir singulièrement abusé. Qu'on nous pardonne cette critique un peu sévère, elle nous venge du temps qu'il a fallu employer pour chercher dans les dix volumes de notre auteur, quelques fragments d'une médecine banale. La collection Panckouckc ne nous a pas offert un second exemple d*une aussi stérile abondance.

SÉIÊQUE LE TRAGIQUE.

Dans celle revue des œuvres poétiques qui constituent le Parnasse romain, épopées, comédies, satires, odes, épîtres, béroïdes, épigrammes, élégies, il se trouve une lacune qu'on pourrait à bon droit nous reprocher. En effet, la tragédie est une de ces formes essentielles sous lesquelles se manifeste l'esprit des nations, il y a dans la solennité de certains événements tine haute leçon à l'adresse des peuples et des rois. Melpomène est une muse qu'on ne peut oublier, aussi allons-nous jeter un coup-d'œil sur les poètes tragiques de Rome, afin de savoir si, dans leurs compositions, nous ne trouverons pas la trace des idées scientifiques qui se rencontrent si abondantes au milieu des comédies de Plante et de Térence.

Disons d'abord que la tragédie fit son apparition aux bords du Tibre avant tout autre essai de poésie dramatique. Livius Andronicus, de Tarente, qui mourut à Rome l'an 534, lorsque Caton 4e Censeur n'avait encore que quinze ans, est, sans contredit, le plus ancien poète latin. Il traduisit du grec dix-neuf pièces de théâtre dont on n'a conservé que les titres; il fit représenter sa première tragédie l'an ôii, et il y remplissait le principal rôle.

Ennius composa également des tragédies empruntées au théâtre grec, VHécube et la Médée d'Euripide, par exemple, dont il reste quelques fragments.

Pacuvius , neveu d'Ennius , né à Brindes et mort à Rome 150 ans avant J. C, perfectionna l'œuvre de ses prédécesseurs, mais les pièces ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Horace et Quintilien font grandi cas d« p'^" »*4ntfi.

380 ÉTl'DKS MÉDICALES SL'R LES POÈTES LATINS.

Lucius Attius, né à Rome Tan 584 et raorl eu 667, ajouta encore à ia renommée de ces poètes tragiques ; il mérita d*étre comparé aux poètes grecs; il fut le premier qui osa demander des sujets de tragédie à Thistoire de son pays , celebrare domestka facta; il mit en scène le terrible Brutus, et ce bon exemple fut suivi plus tard par Maternus, qui fit deux tragédies intitulées Caton et Domitius.

Hais après ce premier âge du théâtre latin, le goût s'était épuré, les orateurs commençaient à poindre, et quand Cicéron se fat révélé, chacun voulut suivre ses traces. On trouvait dans les tragédies grecques de beaux sentiments, une diction élevée, des passions énergiques, c'était la source où tout le monde voulait puiser. On s'exerçait à des compositions semblables, on traduisait, on imitait; Yarron, Jules César, Quintus Cicéron, le frère de l'orateur, Virgile lui-même, Auguste et bien d'autres publièrent leurs essais en ce noble genre de poésie, et le théâtre ne solDisait pas à représenter ces œuvres que tant d'auteurs s'efforçaient de produire.

Il est vrai que le peuple, ennuyé quelquefois de ces magnificences, interrompait le spectacle et demandait un ours savant ou des lutteurs renommés ; Horace nous l'a dit lui-môme, livre n, épître I" :

Media inter cannina poscnnt

Aut ursuQi aut pugiles ; his nam plebecula gandet.

Mais on revenait toujours à ces représentations où la pompe de la scène, l'élégance du langage, la beauté des vers attiraient une foule intelligente et sensible ; les tragédies étaient un des plus nobles divertissements de Rome éclairée, et les esprits les plus élevés cultivaient avec un zèle ardent cette branche de la littérature si haut placée dans l'estime des hommes les plus considérables.

Mais sous les successeurs d'Auguste, la société romaine tombait rapidement en ruine, le goût se perdait comme le respect des lois, comme le sentiment de la dignité humaine ; la poésie ralentissait son vol, la décadence se faisait sentir partout, et si, sons les règnes de Caligula et de Claude, on trouve encore Pomponios Secundus et Maternus , il n'y a plus rien sous Néron qui rappelle les grandeurs du siècle d'Auguste. C'est alors que Sénëque apparaît, pâle copie de ses illustres devanciers, rhéteur ampoulé.

abusant de loui, même du bien, pour arriver à la froideur, à Tennui ; dans ses vers la déclamation règne en souveraine, le poète ose à peine parler de liberté, il vante ou méprise tour à tour la puissance des dieux, adore ou blasphème ; le sophisme est partout ; étrange désordre qui montre la chute prochaine d'un empire dont la vitalité était épuisée.

Les dix tragédies latines qui sont attribuées à Sénèque ne sont pas toutes de cet auteur, du moins ne peut-on le penser d'après les recherches des érudits les plus accrédités. On prétend que Sénèque le Philosophe est Fauteur de quatre de ces pièces, Œdipe, Hippolyte, les Troyennes et Médée; mais quand on a lu tout ce qui a été écrit sur ce chapitre de critique littéraire, quand on a consulté Juste-Lipse, les deux Scaliger, les deux Heinsius et beaucoup d'autres doctes personnages, on arrive à celte conclusion que Sénèque le Tragique ne diffère en rien d'essentiel de Sénèque le Philosophe; que nous sommes dans l'impossibilité de dire auquel de ces deux auteurs l'on doit attribuer les tragédies qui nous restent, et qu'en l'absence de documents authentiques, nous pouvons nous borner à rechercher ce qu'il y a de médical dans ces pièces antérieures à Lucain, à Perse et à Juvénal.

La première tragédie porte ce titre : L. Annœi Senecœ Hercules furens. Donc il s'agit d'Hercule furieux, que Junon poursuit de sa haine, qui tue l'usurpateur Lycus, et qui, dans un accès de fureur, massacre sa femme et ses enfants. On a prétendu que le fils d'Alcmène et de Jupiter était affecté d'épilepsie, que de temps en temps il éprouvait des attaques de manie furieuse; mais voyons la tragédie que Sénèque a composée sur ce sujet.

Dans un monologue fort éloquent, Junon exhale sa colère contre Hercule; il est sorti triomphant de toutes les embûches qu'on lui a tendues, il a tout vaincu, lui seul peut devenir son ennemi, les Furies sont évoquées afin de pénétrer dans son sein, de l'armer contre sa famille et contre lui-même, et l'épouse de Jupiter sera vengée. Vient ensuite un chœur de Thébains qui déplore le funeste voyage que le héros a voulu faire aux bords du Ténare; il est retenu chez Pluton par une puissance redoutable, et pendant son absence le malheur est venu fondre sur Créon, surMégare. Lycus, qui s'est emparé du trône, veut plus encore, il veut épouser Mégare, la femme d'Hercule. Sociemm ioros, rapprochons nos lits, marions-nous, lu» '^'t-îï : nn'-^iif • <*AnRpn»e au non. celte union

282 ÉTtOES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

est nécessaire, et le tyran termine sa requête par ces daui im

menaçants :

Sin copulari pertinax tœdis negat, Vel ex coacta nobilem partum feram.

Si elle refuse de s'unir à moi, j'emploierai la force et j'en aarai des enfants de noble race. — La scène entre Mégare et Lycus est très violente : l'épouse du héros est prodigue d'outrages envers cet usurpateur couvert du sang de sa famille, elle espère que, poussé à bout, il la tuera , seul moyen d'échapper à cette poursuite qui lui fait horreur.

Mais Hercule a brisé tous les obstacles, il revient au jour et rentre à Thèbes ; Amphytrion l'aperçoit et se félicite de ce retour qui va venger Créon et punir Lycus.

Agnosco torod,

Humerosque, et alto nobilem tniuco manum.

Je reconnais ces muscles puissants, ces larges épaules, et cette main armée de ta noble massue. — Voilà bien le signalement du fils d'AIcmène. Mais Thésée, le compagnon d'Hercule, raconte le dernier exploit du héros ; tous deux reviennent des sombres bords, et Thésée exprime bien la sensation que lui cause Téclat da soleil :

Tori>et acies luminiun,

Hebetesqiie visus vix dîem insaetum ferunt.

Mes yeux s'obscurcissent (et non pas, sont éblouis, comme le dit un traducteur), et ma vue affaiblie supporte à peine la lumière inaccoutumée, — c'est-à-dire dont elle avait perdu l'habitude. En décrivant les abords du Ténare, Thésée dit qu'il a vu :

Paver, funus, freudens dolor,

Aterque luctus sequitur, et morbuâ tremeus,

la peur, le deuil, la douleur frémissante , le noir chagrin, la maladie tremblante, enfin toutes les misères de la vie, — et nom devons dire que Sénèque excelle dans ces descriptions. Il termine cette énumération par un dernier trait : après tant de maux vieal enfin la vieillesse, le plus grand de tous, la vieillesse qui 8*appvie sur un bâton et se traîne à peine en chancelant :

In extremo abdita Ij

Iners spuectus adjuvat baculo gradimi. ||

Cependant Hercule a tué Lycus, il revient triomphant, offre tf

SÉ!<iÈQUE LE TRAGIQUE. • 283

sacrifice à Jupiter; mais Junon, qui n'oublie pas sa vengeance, fait naître dans Fesprit du héros un trouble profond, une hallacilation singulière : il voit des ennemis nouveaux, des monstres qui e menacent; sa colère s*allume, et Amphytrion, qui est témoin de «s phénomènes inexplicables, s'écrie ;

Quid subitum hoc malum est?

Quo, nate, vultus hue et hue aères refers ?

Acieque folsum turbida cœlum vides?

Yoù vient ce mal soudain? Pourquoi, ô mon fils! portes-tu çà et à tes yeux brillants? Et comment le ciel te paraît-il changé d'aslecl? — Hercule n'entend plus les paroles de son père, sa fureur , / l'accroît; en vain Amph|[trjon lui crie : Compesce demeniem impe^ L 1 inm, calme cette démence impétueuse ; — il arrive au dernier legré de ce paroxysme, tend son arc et, d'une main sûre, lance me flèche qui traverse le col d'un de ses enfants, qu'il a pris ponr le fils de Lycus :

Stridet emissa impetu

Arundo ; medio spiculum collo fugit Vuhiere relicto.

Le trait passe au travers du col et ne laisse que la blessure qu'il a faite. — Un autre enfant qui lui tendait des mains suppliantes est saisi par le bras ; le demi-dieu le fait tourner comme une fronde^ le lance au loin, et la victime infortunée se brise contre la pierre :

Dextra precante rapuit, et circa furens

Bis ter rotatum misit; ast illi caput /

Soniit ; cerebro tecta dispersa madent. ^ /

la tête a retenti en se brisant, et la cervelle a jailli contre les murailles. — Un dernier enfant, plus jeune, à l'aspect du visage terrible du héros furieux, meurt d'effroi, periit antevulnus, spititum eripuU timor. La massue redoutable écrase Mégare, clava gravis perfregit ossa, et la tète, séparée du tronc, ne peut plus ftre retrouvée, corpori trunco caput ahest, nec mqiiam est.

Ce massacre est décrit avec une vivacité d'images et de style qui ^appelle les meilleurs héroïdes d'Ovide ; mais nous avons encor^ ^Utre chose à voir ici. L'acte d'Hercule est-il un de ces accès de 'étnence furieuse qui se rencontrent quelquefois chez les épilep- [ques, ainsi qu'un auteur moderne a prétendu le démontrer ? oici comment se termi"*^ r<»tfr ^ohnc afTpnvQhv. l,e h^rqs, satisr

fait d'avoir immolé ces victimes, s'affaisse, ses yeux se troublent, la douleur les recouvre d'un voile épais, sa main tremble, et le sommeil s'empare de lui :

Errai ncies lumlnum;

Visusque mseror hebetat. En video Herculis Manus trementes ? Vultus in somnum cadit.

Et fessa cervix capite submisso labat.

Sa tète Tatiguée s'incline et tombe sur sa poitrine. — Rien de tout cela n'indique une affection bien caractérisée. Le poète ajoute, flexo genujam totus ad terram ruit; ce dernier mot seul renferme une indication importante, et justifie peut-être ropinion de ceux qui ont pensé qu'Hercule était affecté de la maladie épileptique. Morbus Herculeus, morbus saceTy se retrouve dans tou les anciens ouvrages de médecine, et le professeur Henning, dut son travail intitulé : Analecta lUieraria epilepsiam spectantia, i démontré l'antiquité et l'universalité de cette dénomination. Toat récemment, M. le docteur Josat a lu à l'Académie impériale de médecine, un mémoire dans lequel la question historique et littéraire est traitée avec détail. Sénéque, pour compléter le tableii de cette attaque débutant par la fureur et se terminant par ui chute soudaine, se sert de la comparaison suivante qui est cara^ téristique. Il tombe :

Ut cœsa silvis onias, aut portus mari Datura moles.

Comme un ormeau abattu dans la forél, comme une digue îflàti à la mer, pour y construire un port. — Amphytrion croit d*aberi( qu'Hercule est mort, mais il reconnaît son erreur :

Sopor est, reciprocos spiritos motus agit.

Il dort, la respiration se fait en mouvements alternatifs. — sons-le dormir, afin que ce sommeil profond calme le ti violent qui l'agite :

Detur quieti tompus, ut somno gravi Vis vicia uiorbi pectus oppressum levet.

Le chœur des Thébains s'empare de la scène, et nous troiiMif| dans sa déclamation plusieurs passages (|ui nous întéressenL adresse une invocation au Sommeil, afin qu'il apaise les foi du terrible héros :

SÉNÈQUE LE TRAGIQt£. iSb

Preme devinctum torpore gravi :

Sopor iDdomitos alliget artus ; Nec torva prius pectora linquat, Quam mens répétât pristina cursum.

iens son corps sous tes fortes étreintes, engourdis ses membres incibles, et pèse sur sa vaste poitrine jusqu'à ce que la raison renne son empire. — Le voilà étendu sur la terre, sœvaferoci de volutat somnia, des songes affreux bouleversent son cœur, bras s'agitent, sa main semble chercher sa massue, motu lans brachia vano, quœrit vacua pondéra dexira; ces actes, îrprétés par nous, se rapportent vraiment au morbm comitialis, lous ne voyons pas ce qu'on pourrait objecter à cette manière voir.

^a seconde tragédie est intitulée Thyeste, La famille des Péloes est prédestinée au crime : Tantale, Atrée sont des monstres les de sang humain ; «lambition , la jalousie arment leurs ins sacrilèges, et des repas de cannibales sont leurs plus doux X. Thyeste avait séduit la femme de son frère et en avait eu sieurs enfants ; Atrée, sous le vain prétexte d'une réconciliaa, attire Thyeste dans son palais, tue ses enfants, les fait Dger à leur père, et satisfait ainsi Tabominable haine qui le *tait à se venger. Ces crimes odieux appartiennent à une )que où la Grèce, encore barbare, nourrissait plus de monstres e de héros. Les sociétés commencent ainsi, et les légendes conirées d'âge en âge dans la mémoire des peuples, si elles ne nous ^nnent rien sur la vie privée des hommes, montrent des Bars bonnes à connaître et que les poètes revêtent d'une forme Cessante. Voyons ce que Sénèque aura mis de poésie dans ces fnes exécrables.

Ifégère la Furie et l'ombre de Tantale nous apparaissent d'àrd, racontant les infamies de cette race coupable, si rudement nie dans la personne du premier assassin de la famille. La m, la soif sont bien décrites par le poète, mais il n'y a rien d*assez spécial pour que nous nous y arrêtions. Plus loin, dans le troisième acte, le jeune Plisthènes, un de I enfants adultérins promis à la fureur d'Atrée, signale des Kptômes observés chez Thyeste et dont il ne peut se rendre lipte. Pigro genilor incessu stupety mon père se traîne à pas % il tourne la tête, vultumqtie versât, seqm in incerto tenet,

i86 ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

il ne sait comment se tenir; — et quand le fils adresse des questions à son père, celui-ci répond que de secrets pressentiroeots l'agitent, qu'il n'ose avancer, qu'il ne peut pas fuir, et qne cette incertitude cruelle lui rend la vie odieuse.

Enfin le crime s'accomplit, Atrée immole les enfants de son frère ; l'ainé, qui porte le nom de son aïeul Tantale, est tué le premier.

In vulnere ensem abscondit, et penitus premens Jugulo manum commisit.

Il le saisit et lui enfonce son épée tout entière dans la gorge. Le malheureux se tient encore debout, educto stetit ferro cadaver; le fer retiré, ce cadavre ne tombe pas encore , mais Atrée frappe le jeune Plisthènes et lui tranche la tête, colla percussa amputât, et cette tête roule à terre en exhalant un murmure plaintif, querulum cucurril murmure incerto capui. Il restait nn troisième enfant; ce furieux le tue d'un coup d'épée qui le traverse de part en part ; pectore receptus ensis in ter go exsUtit, le sang coule à flots, éteint la flamme de l'autel, et l'infortuné meurt à la fois de sa double blessure, per utrumque vulnus moritur.

Les Romains aimaient l'horrible, on pouvait tont dire à cenx qui pouvaient tout entendre. Sénèque fait raconter par nn messager, nuntiiis^ suivant le précepte d'Horace,

Nec coram populo pueros Medea tnicidet,

le terrible repas qu' Atrée réserve à Thyeste ; ces trois pauvres enfants sont mis en pièces ; erepta vivis e-xta pectoribus tremuntf arrachés de ces poitrines vivantes, les organes tressaillent, sptrantque venœ, les veines palpitent, corque adkiuc pamânm mM, et le cœur s'agite encore de terreur. — Atrée fait ici rofflce d'no sacrificateur ordinaire :

At ille fibras tractai ; ac fata inspicit, Et adhuc calentes viscerum venas notât.

Il manie ces fibres, il veut y lire les destins, et observe attentive^ ment ces organes tout pleins du feu de la vie. — Cela fait, il accomplit sa terrible mission, divisum secat in membra corpus, il coupe les corps en morceaux :

Amputai tnmco tenus

Humeros patentes, et lacertorum moras ; Donudat aiius duntd, atqup osfm amputât.

SI^^NÊQUE LE TRAGIQITK. 287

U BOUS répugne de suivre ce monstre dans son office de bondier, ai complaisainment décrit par le poète; nous n*éprouvons pas moins de dégoût à le voir occupé de son abominable cuisine , et cependant il y a là des détails qui ont quelque valeur :

Hœc verubus hœrent vlscera, et lentis data Stillant caminis; illa^flammatus latex, Querente aheno, jactat.

Des chairs sont embrochées et cuisent à petit feu, d'autres sont jetées dans une chaudière où Teau bouillonne et gémit. Slridet in

terubus jecufy le foie siffle Mais arrêtons-nous; à l'aspect

de pareilles horreurs il n'y a plus de place pour la science, le dégoût va jusqu'à la nausée; toutefois il y a là une question qui nous intéresse. Les aliments jouent le premier rôle dans la société humaine : il faut vivre, par conséquent manger, et personne ne mourra de faim en présence d'un aliment possible. Consultez sur ce sujet délicat Fouvrage suivant : Peiri Petiti, pkilosophi et doctoris medici, de natura et moribuis anthropophagorum dissertation Trajecti ad Rhenum, 1688. Vous y trouverez, entre autres choses singulières, un chapitre (le xvip) où l'on examine la question suivante : An saltem, medicinœ causa, aliquid de corpore htimano excipere, atqt^e in os mitterey ac deglutire liceai.

Thyeste est ivre, il s'est repu de ces mets horribles, il a bu amplement :

Resupinus ipse purpura atque auro incubât, Vino gravatum fulciens Iseva caput.

Étendu sur la pourpre et l'or, sa tète appesantie par le vin s'ap* puie sur sa main gauche ; éructât, voici une éructation, dit Atrée, il est satisfait (comme le disent encore aujourd'hui presque tous les Orientaux), apprenons-lui la vérité, qu'il sache à quel point je me suis vengé. — Et cet homme féroce raconte dans tous ses dé<tails la scène de carnage mentionnée plus haut ; il revient avec plaisir sur ces opérations sanglantes et regrette de les avoir accomplies loin des yeux du père, de n'avoir pu conlraindre celui-ci à dévorer vivantes les chairs de ses propres enfants. On ne peut pousser plus loin la recherche du monstrueux.

Les Phéniciennes viennent ensuite. Cette tragédie appartient à la famille d'Œdipe. Jocaste et ses deux fils, Étéocle et Polynice,

remplissent ce drame de leurs larmes et de leur sang; vains jouets de la fatalité antique, ils passent de Tinceste au meurtre, d'un crime horrible à un forfait exécrable, et le poète qui nous raconte ces horreurs semble se complaire à les peindre, il les analyse avec un soin extrême, sinon avec une habileté incontestable; il met par exemple, dans la bouche d'Œdipe, ces vers adressés à la douce Antigone :

Discede a pâtre,

Discede virgo : timeo post matrem omnia.

Éloigne-toi de ton père, ô ma fille ! après mon crime envers ta mère, je crains tout de moi. — Et notez que ce grand coupable s'est demandé ceci : Nnllum facere jam possum scelus? Ne puis-je plus commettre de crimes? Et il se répond : Possum, miser î Misérable! je le puis encore. — Ce sont là des naïvetés antiques dont le théâtre moderne a perdu la tradition. Je serais curieux de voir ce que diraient de cela M. Saint-Marc Girardin dans son traité de l'usage des passions dans le drame, et M. Jules Janin dans son grand ouvrage intitulé Histoire de la littérature dramatique.

Nous retrouvons, dans un long monologue d'Œdipe, la constatation du droit au suicide : Jus vitœ ac necis meœ pênes me est, j'ai droit de vie et de mort sur moi-même ; regnum mei retineo. je suis libre de disposer de mes jours, — et pour légitimer ce trépas nécessaire, il entasse en quelques vers ces abominables jeux du destin qui le poursuit :

Avi gêner, patrisque rivalis sui, Frater suorum liberum, et fratrum parens :

Uno avia partu liberos peperit viro, Sibi et nepotes.

Un homme, gendre de son aïeul et rival de son père, frère de ses enfants et père de ses frères ; une femme à la fois mère et aïeule qui donne des enfants à son mari et à elle-même des petitsenfants! — Jamais le sphinx a-t-il proposé une énigme plus inexplicable? guid tam inextricabile? Et après ces plaintes, il veut terminer son supplice, effringe corpus, corque tôt scelerum copax evelle, déchire ton corps, arrache ce cœur souillé de tant

de crimes — Suit une longue énumération des tortures qu'il

veut s'imposer, des mutilations qu'il doit subir pour expier tant de forfaits, hélas ! involontaires. Mais Antigène soutient la lutte engagée, elle oppose le doux langage de la raison, de la résigna-

tion aux arrêts du destin, elle calme ces douleurs si poignantes ; Œdipe qui voudrait se soustraire à cette influence légitime, s*écrie : Que ne puis*je étouffer la voix qui m'appelle des noms de père et de fils!

Utinam quidem rescindere bas quirem vias, Manibusque adactis omne, qua voces meant, Aditusque verbis tramite angusto patet, Eruere possem.

Que ne puis-je fermer de mes mains les conduits étroits qui s'ouvrent à tes paroles et les font arriver jusqu'à mon cœur ! — Les personnages de Sénèque parlent longuement, le dialogue se compose d'une lente succession de monologues alternatifs dans lesquels le poète étale les richesses de sa faconde; ainsi, après les scènes que nous venons de décrire, Œdipe déclame, en une multitude de vers, son histoire tout entière ; in patrios loros tuli palerno sanguine aspersas manus, j'ai porté dans le lit de mon père mes mains teintes du sang paternel, et, ce qui est plus effroyable encore, in thalamos meus deducla mater, ne parum scelerum foret, fecunda.

Jocaste qui veut, à tout prix, faire tomber des mains d'Étéocle et de Polynice des armes funestes, trouve dans son cœur des accents pathétiques: per decem mensium graves uteri labores; toujours ces dix mois de souffrances, toujours ces supplications inutiles qui ne peuvent calmer ces cœurs irrités. Mais celte tragédie est incomplète, le cinquième acte manque. Voyons si la suivante, intitulée Hippolyie, hous dédommagera de cette perte.

On connaît ce drame d'Euripide, si heureusement transporté par Racine sur la scène française. Sénèque qui, le premier, l'a imité et presque traduit du grec, n'y a guère ajouté que quelques subtilités scolasliques ; il ne peut oublier la rhétorique, ses ressources, son clinquant, ses antithèses : vain plaisir des esprits blasés, des âmes impuissantes. Ainsi la nourrice qui combat le fatal penchant de Phèdre, lui dit éloquemment :

Miscere thalamos patris et gnati apparas, Uteroque prolem capere confusam impie.

Vous voulez confondre la couche du père et celle du fils, et recevoir dans vos flancs incestueux le sang de l'un et de l'autre. — Et quand elle a prodigué ces arguments superflus à un cerveau malade, à une passion délirante, elle s'écrie :

Per bas senects splendidas supplex couuw, Feâsumqae curis pectus, et cara obéra, Precor, furorem siste, teqae ipsam abjura !

Je TOUS en supplie, par ces cheTeux blancs, par ce cœur Ûitigoé de soins, par ce sein qui vous a nourrie, cessez de TOili lûssar dominer par cette passion, appelez la raison à votre aide. -^ Elle termine son allocution par ce conseil que chaque médédn peut adresser à ses malades :

Pars sanitatis. Telle sanari, fait.

Vouloir élre guéri, c'est commencer sa guérison. — Phèdre, vaincue, renonce à son amour, mais elle veut aussi renoncera la vie. Le chœur du premier acte célèbre la puiisaiice de Capi- (lon : belle occasion pour Sénèque de paraphraser le début du poème de Lucrèce, de montrer, dans une suite d'images, le monde entier subissant la loi de Vénus, et, comme dernier trait, le poète ajoute : Yincit sœcas cura notereast le cœur même des marâtres se laisse aller à la douce influence de Tamour !

La malade apparaît, elle présente au plus haut degré les symp* lômes de cette affection redoutable que les médecins rencontrent quelquefois et dont la nourrice de Phèdre décrit toutes les phases avec une singulière exactitude. C'est une monomanie erotique évidente, elle le dit elle-même :

Pectus insaDum vapor

Amorque torret : intimas sœviis vorat Penitus medullas, atque per Tenas méat Visceribus ignis mersns et vems latens, Ut agilis altas fiamma percurrit trabes.

Un amour furieux me consume, un feu dévorant pénètre jusqu'à la moelle de mes os, il circule avec mon sang, brûle mes veine.^ et mes entrailles, comme une flamme rapide qtti envahit les poutres d'un palais. — On le voit :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Mais les femmes, au temps d'Euripide, ne se contentûent pas de gémir, de soupirer comme la Phèdre de Racine; la fureur utérine ne se voilait pas d'une pudeur mélancolique, les explosions d'un pareil amour ne se faisaient pas attendre, et bientôt Hippoljte est contraint de se défendre :

Procul impudicos corpore a oasto amove Tactui^ : quid hoc est ? etiam in amplexua mit !

SÉNÈQCE LE TRAGIQUE. 291

Éloignez vos mains adultères de mon chaste corps. Mais quoi ! elle ose m'embrasser ! — Ou sait le reste de la scène ; Hippolyte est accusé d'un crime qui lui fait horreur, et Ton comprend que ce jeune héros dise : Dux malarum femina, la femme est la reine du mal, hœc scelerum artifex obsedit animas, elle est la cause de tous les crimes, — et autres sentences qui sont parfaitement dans le rôle de cette victime des intempéries du beau sexe.

Thésée est revenu : Phèdre accuse Hippolyte ; le fer et les menaces n'ont rien pu sur mon courage, dit-elle, mais mon corps a cédé à la violence, vim corpus tulit^ il faut que je meure pour laver l'outrage fait à ma pudeur, Ictbem hanc pudaris eluet naster cruor, — Qu'on nous pardonne d'avoir tant insisté sur le personnage de Phèdre ; il s'agit vraiment ici d'une nymphomaniaque, et, à ce titre, nous avons cru devoir lui donner une grande place dans cette galerie où la médecine et les malades tiennent le pre*

mier rang.

Sénèque, pour qui tout est un sujet de déclamation , n'a pas manqué de décrire la peste. Œdipe, dans la tragédie qui porte son nom, est devenu l'époux de Jocaste, mais cet hymen sacrilège s'accompagne de phénomènes horribles : le jour s'obscurcit, la nuit est sans étoiles, les moissons deviennent stériles, Cérès avorte, denegat fruclum Celles adultay et au moment où les blonds épis se balancent, le fruit meurt sur sa tige desséchée, allis flava quum spicis tremat , arente culmo sterilis emoritur seges. — C'est là un trait nouveau dans cette description du fléau ; Sénèque ne s'est pas borné, comme ses devanciers, à faire mourir les hommes et les bêtes ; les végétaux sont frappés à leur tmir, et la famine devra résulter de cette calamité nouvelle. Ni vœux ni soins ne peuvent adoucir le mal, les médecins succombent, oadunt medentes, morbm aiixilium trahit, et le malade entraine celui qui venait le secourir. —

Dans la seconde scène du premier acte, le chœur reprend le thème d'Œdipe et le développe en y ajoutant quelques particularités nouvelles. Prima vis tardas tetigit bidmtes , le fléau a d'abord sévi contre les troupeaux, laniger pingues maie carpsii herbas^ l'agneau a refusé de brouter le gras pâturage. — Parmi les symptômes plus spéciaux nous remarquons ceux-ci : jEgro rubor in vuliu, maculœque captit sparsere levés, la face rougit et

iffi ÉTl'DES MÉDICALES SVR LES POÈTES LATINS.

la léle est parsemée de taches légères; le sang enflamme les joues, multo gênas sanguine lendit. Nous retrouvons ici un mot qui a trait à un passage de Plante : Oculi rigent et sacer ignis pascitur artus. Nous avons noté dans les Ménechmes (page 59) : Oculi duri, et nous renvoyons le lecteur à ce que nous avons dit sur cette expression caractéristique. Sénèque ajoute : Il y a des tintements d'oreilles, résonant aures, et des hémorrhagies nasales. stillatque niger naris aduncœ cruor^ et venas rumpit hiantes. Cette description, plus savante que celles qui lui ont servi de modèle, s'est enrichie des emprunts faits aux livres de médecine publiés au temps de Sénèque, et prouve un progrès notable dans Téducation scientifique des poètes du premier siècle de l'ère chrétienne.

Pour arrêter ce fléau terrible on consulte les dieux, on fait des sacrifices ; l'aveugle Tirésias, ce devin infaillible, conduit par sa fille Manto, est consulté par Œdipe, et nous allons trouver, dans le second acte de cette tragédie, un passage dans lequel nous pourrons prendre une idée des notions anatomiques à l'usage des aruspices.

Un taureau et une génisse sont immolés ; Tirésias demande à sa fille comment le sang s* échappe de la blessure, sa couleur; mais les réponses à ces questions ne peuvent nous intéresser, car elles sont bien plutôt imaginaires que réelles. Voici cependant quelques faits remarquables. Les intestins de l'animal à peine mort sont agités de mouvements péristaltiques plus violents que de coutume, ils semblent frapper la main qui les touche, non levi motUj ut soient^ agilala trepidunt exta, sed totas manus quatiunt. Le foie présente une disposition anormale, il semble partagé en deux lobes, on dirait qu'il a deux têtes :

En capita paribus bina consurgunt torié ; ' Sed utrumque cœsum tenuis abscondit caput Membrana, latebram rébus occultis negans.

Tâchons d'éclaircir cette particularité d'anatomie comparée. Le foie est partagé en deux par son ligament suspenseur, aucune autre membrane ne le dérobe aux yeux de l'observateur, à moins que le grand épiploon, relevé par accident, ne remonte sous la voûte du diaphragme. Le passage de Sénèque se rapporte à ces conditions matérielles de quelques nécropsies. Mais poursuivons.

SÉTiÈQrE LE TRÂtilQCK. ^93

Hostile Taiido robore iusurgit latu^ Septemqae venas tendit.

LmUis hosiiley le côté de renDemi, dans le foie, qoel esl-il ? Que doit-on entendre par ces mots? Serait-ce tout simplement le lobe ganche, par la raison qoe les augures r^ardaient comme dangereux tout ce qui vient de ce côté ? Cependant Cicéron a dit : fWmen sinisirum, coup de tonnerre d'un bon présage, et Plante, avant lui, avait dit : Avi sinisira, sous d'heureux auspices. Mais Vii^e, Ovide, Tacite et bien d'autres écrivains latins, ont employé ce mot dans le sens contraire, et nous pourrtoas en citer de nombreux exemples ; ce qui prouve peut-être que Tinterprétation de ces signes était soumise à des règles qui nous sont inconnues. Nous devons dire que dans la circonstance actuelle, Sénèque nous semble avoir une autre idée. Au premier coup d'œil, quand on ouvre l'abdomen, c'est la face supérieure du foie qui est en évidence ; si l'on relève l'organe, si l'on veut constater l*état de la vésicule biliaire, il faut examiner sa face concave, latus hostile, parce que là se trouvent les signes redoutables. La fille de Tirésias note deux faits importants, felle nigro tabiduni spumat jecur, le foie distille un fiel ncfir, et enfin, septem venas tendit, les sept veines sont gonflées. — Evidemment ces caractères anatomiques ne peuvent être saisis qu'en examinant la face inférieure de l'organe, et, par conséquent , hostile latus ne peut avoir une autre signification. Il y a bien encore une remarque dont nous ne saisissons pas le sens :

Has omnes rétro

Prohibens reverti limes obliquas secat.

Une ligne oblique les coupe toutes par derrière {septem venas) et les empêche de se rejoindre. Nous ne nous chaînons pas de débrouiller celte énigme anatomo-pathologique, qui est tout entière de la compétence des savants professeurs d'Alfort.

Il y en a bien quelques autres encore, mais dont on se rend mieux compte, par exemple, une transposition des viscères, mutatus ordo est, sede nil propria jacet, sed acta rétro cuncta, l'ordre naturel est interverti, rien n'est à sa place. Le poumon n'est pas à droite, le cœur n'est pas à gauche, et l'épiploon ne recouvre pas les viscères abdominaux. Nulla lex utero manet, nous pourrions dire : Tout est bouleversé dans le bas-ventre, et bien des

2W KTi:PKS MEDICALES SUK LES POÈTES LATINS.

passages justifieraient cette traduction, mais ici c*esl antre chose, le pcète a complété sa pensée, et nous disons : L'utérus est dans un {>^and désordre. En effet, Sénèque ajoute : Il contient un fœtus vivant. Conceplus innuplœ hovis fwn nwre solito posiiiu, aliéna in loco implet parentem. La génisse que Ton croyait innupta, vierge, a conçu, et son fruit n'occupe pas la place accoutumée. —

Que la plupart de ces accidents appartiennent à l'imagination du poète, nous l'acceptons, mais il n'est pas douteux que celte peinture d'une scène familière ne contienne des renseignements précieux sur un des actes les plus importants de la vie privée ou publique des Grecs et des Romains. L'habitude de sa- «rifier de semblables victimes, le soin que l'on mettait à étudier les phénomènes révélés par ces autopsies, fournissaient à Tanatomie des données instructives et servaient ainsi de base au pro- ^'rès de la médecine. L'analogie entre les grands animaux et l'homme, sous le rapport de la conGguration des organes et des maladies qui s'y développent, conduisait tout naturellement à l'appréciation des lésions cadavériques et à la connaissance des causes qui les produisent.

L'oracle a condamné le coupable, mais quel est ce coupable? Le roi cherche à le connaître, il appelle un vieux serviteur et Taccable de questions ; l'esclave refuse de répondre ; hue aliquis igneMy s*écrie Œdipe, apportez du feu, la flamme mettra fin à sa discrétion, flammajam excutiet fidem^ et voilà la torjare nettement indiquée dans ces vers ainsi que dans plusieurs autres que nous passons sous silence. Enfin, Phorbas raconte qu il h exposé un enfant dans des conditions telles qu'il n'a pas dû vivre. Et pourquoi? dit Œdipe.

Ferrum per ambos tenue transactum pede* Ligabat artus : vulneri inn&tus tumor Puérile fœda corpus urebat lue.

Les deux pieds étaient réunis par un fer mince qui les traversait, une tumeur s'était formée sur la blessure, et une suppuration horrible dévorait ce faible corps. — Et voilà pourquoi ce pauvre enfant fut nommé Œdipe, pieds enflés. La lumière se fait dans ces ténèbres, la malheureuse victime de la fatalité a réalisé ses destinées, et pour se punir d'un crime involontaire, le roi s'arrache les yeux.

SÉNÈQUE LE TRAGIQUE. î%

Scrutatur avidus manibas iincis lumina ; Radice ab ima funditus vulsos simul E vol vit orbes.

On ne comprend pas trop comment cela peut se faire, mais acceptons le dire du poète, et remarquons que Sénëque, craignant toujours de ne pas aller assez loin, de ne pas frapper les esprits assez énergiquement, ajoute le petit incident que voici : quidquid effossis maie dependet oculis, rumpit; il arrache les débris de ses yeux qui restent encore. — Le poète tombe infailliblement de l'affreux dans l'atroce, vains efforts d'un talent que le goût ne dirige plus.

Une touchante tragédie imitée d'Euripide, les Troyennes, ne contient rien de médical ; il en est de même de Médée^ ce drame que se sont disputé tous les théâtres anciens et modernes, et qui, tout récemment, a fourni à une artiste éminente, M*"" Ristori, l'occasion d'un immense succès.

Agamemnon, rentrant dans ses États après la ruine de Troie, est assassiné par Égisthe, amant de Clytemnestre. Eschyle a célébré les malheurs du roi des rois et de sa famille, dans trois compositions pleines d'intérêt, Agamemnon y les Chéophores et les Eutnénides ; trilogie dont la grandeur a séduit tous ceux qui ont écrit sous l'inspiration de la muse tragique. Cette famille des Pélopides est la source du drame ancien, elle nous montre les crimes et les malheurs des chefs d'une nation, sœur aînée de la race hellénique, nation puissante, civilisée, si l'on en juge par les monuments dont elle a couvert la plupart des régions riveraines (le la Méditerranée. On peut lire avec fruit, sur ce sujet, les travaux du docte Petit-Radel, et le grand ouvrage de Micali, Sloria degli antichi popoli italiani, 3 vol. in-S^*, Milan, 1836.

Il y a dans le iii^^ acte de la tragédie A'Agamemnon^ une scène bonne à étudier. Cassandre, animée de l'esprit prophétique, annonce les malheurs des Troyens captifs, mais ce don de la prescience n'est pas un don gratuit. Un pareil pouvoir ne s'exerce pas sans un trouble considérable de toute son économie. Le chœur qui assiste à Tune de ces crises violentes la décrit en ces termes : Silet repente, elle se tait tout à coup, pallor gênas ^ totum possidet corpus tremof\, son visage pâlit, un frisson génér?" la saisit, ses cheveux se dressent et sa poitrine est oppressée à» soupirs bruyants :

396 ÉTUHES SIÉDICALES Sl'Il LES POÈTES LATINS.

Anliela rorda murmure iucluso fremuut.

Incrrta uutant lumiaa ; et versi rétro TorquPDtur oculi : rursus immites rigent.

Sa vue se trouble, ses yeux roulent dans leurs orbites^ et aussitôt deviennent fixes et menaçants. — Au milieu de cette agitation maladive, Cassandre prend la parole, déplore les malheurs de sa patrie, annonce de nouvelles misères, et bientôt elle tombe comme foudroyée, ainsi que le taureau qui, frappé d'un coup mal assuré, fléchit les genoux et s'abat devant Taotel. Et ses compagnes se disent : Relevemttë artus entheos. relevons ce corps possédé du dieu, c'est-à-dire plein d'enthousiasme. EfUheoê est tout à fait grec; Sénèque n'a pas pris la peine d'y rien changer, et il a bien fait.

Quel nom donner, nous médecins, à la crise nerveuse de cette infortunée Cassandre? Est-ce encore un exemple de ce morhus sacer qui a joué un si grand rôle dans l'antiquité, qui a donné matière à tant de jugements bizarres? On comprend l'étonnement des témoins de ces scènes violentes, survenant tout à coup chez un individu bien portajat, n'ayant qu'une médiocre durée et suivies d'une santé parfaite. On a dû voir, dans cette succession de phénomènes effrayants, l'intervention évidente des dieux, et ceux qui étaient ainsi visités par un pouvoir céleste, exerçaient une influence légitime sur la foule ignorante. Agamemnon, qui s'avance vers les portes de son palais, aperçoit Cassandre couchée sur la terre; il ne semble pas s'effrayer de son état, il veut qu'on la relève, qu'on lui jette de l'eau froide pour la faire revenir à la vie :

Quid ista vates, corpus efifusa ac tremens, Dubia labat cervice ? Famuli, attolite, Refovete gelido latice.

C'est une prophétesse, elle est connue, chacun lui accorde le titre de vates^ personne ne s'étonne de ces accès de fureur, de ces chutes soudaines qui sont les attributs de sa nature exceptionnelle : elle est Enlheos, un dieu s'empare de ses sens, lui dévoile l'avenir, lui souffle des oracles; et quand cette opération est terminée, il la renverse, il la terrasse, vraie possession qu'on regardait alors sans effroi, et qui, dans les siècles suivants, a conduit au bûcher bien des malheureux accusés de sorcellerie.

La neuvième tragédie de Sénèque, s'appelle Hercules OEtœfix^ Hercule sur l'Œta. Déjanire est jalouse, le héros aime lole ; la

SÉNÈQUE LE TRAGIQIE. 297

femme qui se croil trahie veut mourir, mais non sans se venger de la maîtresse.

Si quid e nostro Hercule

Concepit lole, manibus evellam meis.

Si elle porte en elle un enfant de mon Hercule, je le lui arracherai de mes propres mains. — La menace est violente autant que singulière, et Sénèque nous en fournit un second exemple dans un de ses drames. Une femme furieuse contre Tingrat qui la délaisse, s'écrie : Si je suis grosse, j'arracherai de mes entrailles ce fruit d'un amour qui me fait horreur ! —

Déjanire, ardente à la vengeance, résiste aux supplications de sa nourrice, elle a tout à craindre des fureurs de son époux, et elle ajoute que ces fureurs sont simulées, qu'Hercule feint d'éprouver un de ces accès et que ses flèches mortelles le débarrassent de la femme dont il ne veut plus : Hœc snnt répudiât Ces crimes odieux sont attribués à la fureur de Junon : Sic conjuges expellit Alcides suas t Cette accusation ne peut nous surprendre, Déjanire est jalouse: furens quid femina possitt Mais enfin nous devons en conclure que l'on pouvait croire à la simulation de l'épilepsie, même en ces temps reculés, et que l'horreur causée par cette maladie n'empêchait pas certains individus d'en usurper les bénéfices.

Cependant Hercule a revêtu la tunique fatale, elle adhère à sa peau, la dévore, et au milieu des tourments affreux «ju'elle lui cause, le demi-dieu s'écrie :

Hen ! qualis intus scorpion, quis fervida Plaga reviilsus cancer infixus meas Urit medullas ?

Hélas! quel scorpion, quel cancer dévore mes plaies brûlantes et pénètre jusque dans mes entrailles? Ardet fellesiccatojecur, mon foie aride s'enflamme. — Mais il n'est pas nécessaire d'exposer en son entier ce passage où le poète étale, avec une complaisance extrême, ses connaissances anatomiques.

Aux clameurs d'Hercule, AIcmène est accourue, elle contemple avec effroi les ravages de celte maladie, elle ne peut croire que Déjanire en soit la cause :

Non virus artus, nate, femineum coquit ; Sed dura séries operis; et longes tibi Pavit cruenlos forsitan morbus labor.

i98 ÉTUDES MÉDICALES SIR LES POÈTES LATLXS.

Ce n*est pas ta femme qui a préparé ce poison, 6 mon fils! ton mal cruel résulte de tes longs travaux, de tes fatigues extrêmes — Cette étiologie, dans laquelle Alcmène cherche une consolation , n'a malheureusement aucune valeur, et le héros, pour terimQ#r cet effroyable supplice, fait dresser un bûcher immense qui doit le réduire en cendres.

Reste une dernière tragédie, Ocîacie, qui retrace les infortunes de cette fille d'Agrippîiie et de Claude, mariée à Néron, et victime des fureurs de ce monstre. J'avais pensé que dans la peinture de mœurs contemporaines, le poète, abandonnant la muse grecque, se rapprocherait enfin des réalités de la vie, peindrait les choses qu'il a vues, les hommes qu'il a pu connaître, mais encore une fois ces drames ne peuvent être Fœuvre d*on seul écrivain. Ainsi dans Oetarie, Sénèque, le gouverneur de Néron, joue on rôle honorable, il donne de bons conseils à ce tigre qui est las de se contraindre, et il est impossible de penser que cette tragédie a été composée du vivant de l'empereur. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit au début de cet article. Quel que soit l'auteur de cette dernière pièce, elle ne contient ancune particularité purement médicale ; mais nous voulons seulement noter ici un passage qui a trait aux mariages entre parents et qui rentre dans la constitution d'une thèse intéressante.

Octavie invoque la mémoire de son père, elle lui demande de la protéger, et sa nourrice lui dit assez durement : Frustra parenlis invocas mânes tui, en vain vous l'appelez à votre secours, il n'a nul souci de sa famille, lui qui s'est souillé de crimes et qui, allumant les flambeaux d'un hymen détestable, a pris pour femme la propre fille de son frère, sa nièce :

Geiiitainque fratris coujugem caplus sibi Toris nefandU flebili junxit face.

Agrippine était la fille de Germanicus, frère de Claude, et Tacite a dit (Ann, livre xii% chapitre v) : Necdum celebrare solemnia niiplinrum audebanî, nullo exemplo deductœ in domum patrui fratris filiœ ; \\s n'osaient se marier, il n'y avait pas d'exemple d'une pareille union, quin et incestnm ac, si spemeretury ne in malnm pnblicum ermnperet melncbatur, et il était à craindre que, s'il affrontait Tincestc, <|uelque calamité publique n'en fût le résultat. — /

Nous consignons ici ces faits el ces paroles du grand historien. On s'étonne de pareils scrupules, quand on sait que ces sortes de mariages étaient aussi communs à Rome. Des unions bien plus incestueuses avaient été contractées dans cette famille accoutumée à tout braver. Néron, fils adoptif de Claude, était bien véritablement frère utérin d'Octavie, et le futur empereur, qui avait au plus seize ans quand il épousa la fille d'Agrippine, n'était qu'un instrument docile entre les mains d'une telle mère.

On trouvera peut-être ce chapitre un peu long ; nous convenons volontiers que ces tragédies, quels que soient leurs auteurs, n*offrent qu'un médiocre intérêt scientifique, mais elles nous font connaître une forme littéraire qu'on ne peut passer sous silence. Chez les Grecs, chez les Romains, et chez tous les peuples civilisés^ la muse tragique tient une place considérable dans les littératures les plus perfectionnées ; il nous importait donc de savoir jusqu'à quel point les poètes qui ont le mieux écrit ces drames, ont emprunté à la médecine quelques-uns des éléments constitutifs de leur œuvre. Il faut reconnaître que les Grecs, nos maîtres en ce genre comme en tant d'autres, se sont tenus dans des généralités auxquelles les poètes latins n'ont presque rien ajouté; la langue héroïque ne comporte pas de détails plus précis, et les additions de Sénèque sont presque toujours le produit d'un goût moins pur, d'un talent moins élevé. La décadence se montre dans ces œuvres, dont les auteurs n'ont pas laissé un nom justement célèbre. La noble simplicité des poètes grecs, l'éclat de leur génie, la grandeur des scènes qu'ils nous ont transmises, dégénèrent à Rome en déclamations vaines, les sentiments sont outrés, et quand par hasard l'intervention médicale est utile, le poète, abusant d'une science qu'il ignore, étale à plaisir des images horribles, hors de toute vraisemblance, et qui ne produisent qu'un insurmontable dégoût.

LUCAII.

Le mardi 8 septembre 1846, j'arrivais à Cordoue; une ardente curiosité me poussait vers la fameuse mosquée bâtie dans le hui* tième siècle, sous le règne du calife Abdérame; j'admirais ce monument merveilleux si heureusement conservé, mais je n'oubliais pas que la vieille Corduba de Strabon avait eu l'honneur de donner le jour à trois personnages qui ont joué un rôle important à Rome sous Tibère et Néron. Les deux Sénèque et Lucain, leur neveu, d'une famille originaire d'Italie, ont habité l'Espagne, et le père de Lucain, Annœus Mêla, remplissait à Cordoue des fonctions importantes. Son fils, l'auteur de la Pkai^' sale, né dans l'année 38 de notre ère, fut amené fort jeune à Rome et y reçut une excellente éducation ; Palasmon et Virgininus, ses maîtres de grammaire et de rhétorique, et le fameux Cornutus, philosophe stoïcien, ornèrent à l'envi l'esprit et le cœur de ce jeune homme, appelé par sa naissance aux plus hauts emplois du gouvernement.

Un jeune Romain plus âgé que Lucain, mais de quatre années seulement, né comme lui de parents appartenant à l'ordre équestre, fut placé dans les mêmes conditions el eut les mêmes maîtres ; c'était Pers .', le poète satirique, et jamais deux élèves d'une même école ne suivirent une marche plus opposée. Ou se demande à quoi tiennent ces deslinées si diverses, d'où vient ce caractère qui pousse dans des voies différentes des hommes que tout semblait devoir rapprocher? Lucain, adorateur de la puissance suprême, courtisan né de quiconque occupe le trône;

Ll'CAIN. 301

Perse, philosophe austère, poursuivant le vire partout et surtout chez les grands, remplissant ses vers des plus âpres vérités; tous deux nourris des plus saines doctrines, dirigés par d'excellents conseils et de nobles exemples, marchent en sens contraire, et tous deux meurent jeunes. Perse à vingt-huit ans, Lucain à vingtsept ; le premier épuisé par la maladie, le second de mort violente, pour échapper au supplice que lui réservait Néron.

Ces deux hommes, si rapprochés par certains côtés de la vie, différent autant qu'il est possible sous d'autres rapports. Perse, vivant dans la retraite, au sein de sa famille, ne connut les infamies de ses contemporains que par les rumeurs qui venaient expirer au seuil de sa demeure honorée. Lucain , sous le patronage de son oncle Sénèque, gouverneur officiel de la jeunesse de l'empereur, devint en quelque sorte le compagnon de ce monstre, lui dut de précieuses faveurs et de beaux emplois prodigués à sa jeunesse aimable et studieuse; mais bientôt le tigre se révèle, la griffe impériale s'abat sur l'ami devenu victime, et une mort prématurée est la conséquence de cette liaison qui semblait le présage de la plus haute fortune.

Laissons là ces vues un peu trop ambitieuses pour nous; l'examen attentif de l'œuvre de ces deux poètes suffira, nous l'espérons, pour montrer leur valeur réciproque, pour mettre en relief leur génie et le mérite de leurs ouvrages. Les satires de Perse ne furent publiées qu'après sa mort ; Cornutus et Bassus se chargèrent de ce soin lorsque la Pharsale était déjà connue. Nous devons donc, dans ces éludes progressives, suivre l'ordre chronologique, et voir si Lucain ne nous fournira pas son contingent de choses médicales.

César et Pompée, ardents compétiteurs du pouvoir souverain, couvraient de sang et de ruines l'Italie, les Gaules, l'Espagne ; la guerre civile , si féconde en misères , décuplait Rome ; la république aux abois voyait s'évanouir le fantôme de la liberté, le monde allait subir une de ces crises fatales qui annoncent la chute des empires ; on comprend qu'un poète, dans toute là fougue de la jeunesse, frappé de la grandeur de ce spectacle, en ait fait le sujet d'une épopée, et la Pharsale dut éclore dans l'esprit d'un de ces déclamateurs qui, à Técole de Sénèque le Philosophe, dissertaient sur toutes choses. Le texte était beau, mais Lucain n'était pas à la hauteur d'un pareil drame, il tenait trop

30â ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

A Tun des Césars pour avoir le droit de condamner le premier d*enlre eux; mais s'il lui manquait la vertu nécessaire, il avait du moins un talent incontestable^ il était poète, la muse lai prodiguait ses faveurs, et dans le tableau qu'il a tracé de cette époque également héroïque et impie, Lucain, en restant ao-deesous de sa tâche, a cependant reproduit, aux yeux de la postérité, des scènes dont la grandeur et l'éclat lui ont attiré une juste renom-mée.

Et puis quand on songe que la mort est venue le frapper à vingt-huit ans, on se prend à plaindre cette jeunesse interrompue alors que Tâge plus mûr aurait épuré son goût ; les défauts de cette plume inexpérimentée eussent disparu au temps où l'on comprend les sévérités de la raison, et la Pharsale, soumise à cette révision prudente, eût perdu à nos yeux la froide déclamation qui en rend la lecture si pénible.

Quoi qu'il en soit, ce poème contient un grand nombre de passages qui nous intéressent. Ces batailles perpétuelles sur ferre et sur mer, ces scènes violentes dans lesquelles la vie est toujours en jeu, fournissent au poète de fréquentes occasions de décrire les blessures, les mutilations, et sa verve en exagère la gravité jusqu'aux plus extrêmes limites. Et comme les rhéteurs de cette époque enseignaient l'art de surcharger les récits, de donner aux descriptions le plus haut degré de réalité possible, Lucain, leur disciple fidèle, abonde en détails qu'il emprunte aux sciences médicales. Nous allons voir quel luxe d'anatoroie éclate dans son poème.

On trouve, dans le m® chant, une belle description du combat naval que Brutus et César se livrèrent près de Marseille ; et pour donner une idée de la manière de Lucain, voici un fait qui nous montrera le poète avec ses défauts et ses qualités :

Ferrea dum puppi rapidos manus inserit uncos , Adfixit Lycidam : mersus foret ille profondo, Sed prohibent socii, suspensaque crura retentant.

Un crampon de fer, lancé -par des mains rapides, saisit Lycidas et Fentraine dans les flots ; ses compagnons le retiennent suspendu par les jambes. — Que va devenir ce malheureux soumis à ces deux forces contraires? La moitié de son corps est arrachée, scindUur avtilstis, et cette eQ*rovable déchirure est décrite en ces termes :

UXAIN. .303

Nec, sicut vulnere, «angoû»

Emicuit lentus ; ruptis cadit ttndiqae Tenu, Discnrsosque animse diversa in membra meantis Interceptas aquis.

sang ne s'échappe pas lentement comme d'une blessure ordire ; il sort à la fois de toutes les veines rompues, et le moudent de l'âme au travers des membres cesse tout à coup dans lu. — Cette peinture ne manque pas d'énergie, mais Lucain s'arrête pas en si beau chemin, il ne veut rien laisser à Timaation du lecteur, il faut qu'il achève cette effroyable scène, ivons-le donc et voyons ce qu'il nous réserve.

Nullius vita peremti

Est tanta demissa via. Pars ultima trunci Tradidit in lethum vacuos vitalibus artos.

At tumidos qua pulmo jacet, qua viscera fervent, Hseserimt ibi fata diu ; luctataque multum Hac cum parte viri vix omnia membra tulerunt.

Dais la vie ne sortit par une plus large voie. La partie inféure du tronc meurt aussitôt, privée du principe vital : mais le DÛ le poumon se gonfle, où le cœur entretient la chaleur, isia au trépas, et après une lutte prolongée la mort en triomphe Bdlement. — On n'est pas plus prodigue de couleur locale, on peut se complaire davantage dans ces horribles détails, et je ne atirais pas signalés à l'attention des médecins, si je n'eusse ttvé dans ce passage un exemple frappant de l'abus des figures on peut reprocher à Lucain. Il ne sait jamais s'arrêter à Qpâ ; à l'affreux il ajoute l'atroce ; sa rhétorique est inépui* lié, témoin cette mort cruelle d'un jeune homme qui, nageant ;re deux vaisseaux lancés l'un contre l'autre, fut écrasé avec les constances suivantes :

Discessit médium tam vastes pectus ad ictus : Nec prohibere valent obtritis ossibus artus.

Quo minus sera sonent. Eliso ventre, per ora Ejectât saniem permixtus viscère sanguis.

choc terrible enlr'ouvre sa poitrine, et les os brisés à travers ; membres n'empêchent pas le bruit de l'airain qui retentit. Le itre est écrasé, le sang et les organes intérieurs s'échappent r 1.1 bouche. Enfin, quand les deux navires se séparent, la rue passe au travers de ce cadavre béant. — Ces sortes de descriptions sont un jeu pour Lucain ; il a soin

de nous avertir de la scène qu'il prépare ; il nous dit : Tune unica diri conspecta est leti faciès, voici un eiempie unique parmi les morts les plus affreuses ; son imagination réalise un programme, et vous serez bien difficiles si vous n'êtes pas satisfaits. Voulezvous un plongeur, un Phocéen habile à retenir son haleine ?

Eximius Phoceus «nimam servare sob undis ?

Celui-ci entraînait son ennemi sous le flot grondeur, il le noyait et remontait à la surface de la mer pour respirer et recommencer sa manœuvre meurtrière. Mais à la fin, il rencontre la carène d'un navire qui l'empêche de reparaître, et il meurt au sein de l'onde qu'il avait bravée tant de fois.

Lucain aime les grandes hémorrhagies; il signale une particularité que je n'ai trouvée dans aucun des ouvrages soumis à nos précédents examens, je veux parler de la coagulation du sang. Le même combat naval contient ces vers :

Cruoraltusin undis

Spumat, et obducti coDcrescunt saDgame flactus.

Une écume sanglante s'étend sur le flot et celui-ci semble se concréter avec le sang qui le recouvre. — Cette recherche puérile d'effets singuliers se retrouve encore dans le passage suivant. Catus reçoit en même temps deux flèches qui pénètrent dans sa poitrine, elles se croisent au sein des organes ; le sang hésite, il ne sait par quelle blessure il doit sortir, mais enfin il se précipite par ces deux ouvertures, entraine ou plutôt chasse les deux flèches, et l'âme divisée s'échappe avec lui :

Terga simul pariter missis et pectora telis Transigitur : medio concurrit pectore femun, Et stetit incertus flueret quo viilnere sanguis, Donec utrasque simul largus cruor expedit hastas, Divisitque animam, sparsitque in volnera Ictam.

Nous pourrions multiplier ces citations, qui montrent avec quelle complaisance Lucain invente des blessures graves, impossibles même, et de quels détails il enrichit son vers harmonieux. Le pontife Scœvola (livre ii), égorgé par les bourreaux de Sylla, n'a pas même assez de sang dans ses veines vieillies pour éteindre la flamme de l'autel :

Primuin sed fessa sencctus

Sangiiinis effiidit jugnlo, ilammisque peperit.

Sylla fut un terrible homme; ses proscriptions n'étaient qu*un jeu comparées aux meurtres si nombreux oà il se complaisait; le poète dit avec raison :

Ille quod exiguam restabat sangainis Urbi Hausit:

11 but le peu de sang qui restait à Rome, et ce médecin redoutable, coupant des membres gangrenés, agrandit une plaie déjà trop vaste :

Dumque nimis jam putrida membra reddit,

Excessit medicina modum, nimiumque secuta est, Qua morbi duxere, manus.

Lucain ne ménage pas la sensibilité de ses lecteurs, il entasse les images les plus lugubres, sa plume semble trempée dans le sang des victimes ; il décrit avec d*affreux détails les divers supplices inventés par les bourreaux des triumvirs, il nous montre une mère ordonnant les funérailles de son fils. Celui-ci vient d'être frappé, la vie Tabandonne à peine, les membres se roidissent, le visage est immobile, Toeil est terne, fixe, les larmes des assistants ne sont pas encore venues, la terreur glace les esprits :

Sed quum membra premit fiigiente rigentia vita, Vultusque exanimes, oculosque in morte jacentes ; Nec dmn est iUe dolor, sed jam metus.

On trouve dans le premier chant de la Pharsale quelques vers qui nous intéressent. Alors que des présages funestes éclatent de toutes parts, que Fombre de Sylla vient errer dans le forum, medio visi consurgere campo tristia Sullani cecinere aracula mânes; que Marins, brisant sa tombe, lève sa tête du sein des morts, tollentemque caput Jracto Marium fugere sepukro, le peuple effrayé consulte Arruns, le plus savant des devins étrusques. Celui-ci a recours aux moyens extrêmes, il ne lui sufiBt pas d'examiner le vol des oiseaux, la direction de la foudre, les entrailles des victimes :

MoDstra jubet primmn, que nuUo semine discors Protulerat natura rapi, sterilique nefandos Ex utero fétus infaiistis urere flammis.

Il ordonne que l'on jette dans les flammes ces monstres nés sans germe fécondant au sein de femmes stériles. — Voilà, si nous ne nous trompons, la première mention de ces môks sur Ipsonelles

on a tant disserté, de ces faux germes qui ont donné lieu à tant d'opinions bizarres. Mais Arnins est un savant, peut^tre lui doiton quelque chose de semblable au paratonnerre : U rassemble les feux de la foudre, il les dirige dans le sol où ils pénètrent a? ec un sourd gémissement :

Amms dispersos fulminis ignés

Golligit, et terne mssto cnm murmure condit.

Et quand ces rites étranges sont accomplis, quand des lostrations solennelles ont purifié Tenceinte de la ville, on amène un taureau sur Tendroii où le feu du ciel s*est englouti et Tanimal est immolé. Mais au lieu de sang vermeil, la blessure profonde faite i sa gorge ne fournit qu'un liquide impur, une sanie de couleur noire :

Nec cmor emicuit solitus, sed vulnere largo Diffusum rutilo nigrum pro sanguine virus.

Sans doute un sacrificateur expert pouvait à son gré atteindre les jugulaires au lieu de la carotide, il pouvait ouvrir l'œsophage et déterminer des phénomènes singuliers dont Tinterprétation mensongère ne nous regarde pas. Nous devons faire remarquer le soin avec lequel Lucain décrit ces particularités; il n'y manque jamais, et en toute occasion analogue il déploie un luxe surprenant de connaissances spéciales. Yoici la suite du sacrifice commandé par Arruns. Le grand prêtre s'effraye en voyant couler ce saug noir :

Terruit ipse color vatem : nam pallida tetris Yiscera tincta notis, gelidoque infecta cmore Plurimus adsperso vsuiabat sanguine livor.

Les viscères de Tanimal sont parsemés de taches livides, un sang coagulé les recouvre ; cernit tube jecur madidumj le foie en est rempli ; pulmonis anheli fibra laW, les poumons sont flétris, affaissés; cor jacet^ le cœur est flasque et un sang décomposé s'échappe par toutes ses ouvertures, saniem per Mantes viseera rimas emillunt. Les traducteurs n'ont pas saisi le sens de ces derniers mots, ou bien ils les ont omis. Nous croyons qu'il s'agit (lu cœur et de ses vaisseaux. Tout ceux qui font des nécropsies savent que ces parties divisées ne fournissent pas toujours des liquides d'un même aspect. Le sang qui s'en échappe peut être fluide, souvent il est coagulé, et le caillot offre une couleur, une consistance, un volume furt différents, suivant certaines conditions pathologiques ou même normales.

Lucain n'a pas terminé sa description ; il dit encore, prod$inU que sua$ omenta laiebraSy et H. Ph. Chasles, le Iraducteiir des trois premiers livres du Lucain de la collection Panckoucke, rend ces mots par, Venveloppe des intestins déchirée et sanglante. Nous ne pouvons accepter cette paraphrase. Le sens réel est ce* lui-ci : le grand épiploon laisse voir les choses qu'il cache ordi^ nairement, omenta produnt latebras; cela se voit toutes les fois que cette portion du péritoine remonte en se plissant jusqu'à Tare du colon, il n'y a ni déchirure ni hémorrhagie^ c'est une rétraction qui tient à des causes particulières sur lesquelles nous avons appelé l'attention de l'Académie impériale de médecine dans sa séance du mardi 8 juillet 1856.

Enfin, dit notre poète, ce qui est plus grave, ce qui ne parut

jamais impunément dans le corps des victimes,

Ecce, videt capitis fibrarum increscere molem Alterius capitis. Pars segra et marcida pendet : Pars micat, et céleri veDas movet improba polsu.

Arruns voit d'un côté les fibres se gonfler tout à coup et s'affaisser de l'autre côté ; ici elles pendent malades et maigries, là elles s'agitent et communiquent aux veines des battements effroyables. — Nous ne nous chargeons pas d'expliquer ces phénomènes d'abattoir ; on peut admettre que le poète les surcharge, an gré de son imagination, d'incidents pittoresques. Nous avons cru devoir nous y arrêter un peu, en raison même de ces détails circonstanciés que donne Lucain. Lucrèce et Virgile ont parlé, à l'occasion de la peste, des altérations cadavériques rencontrées sur les animaux immolés par la main des prêtres, mais nulle part on ne rencontre rien de semblable à ce passage du premier livre de la Pharsale.

Au commencement du second chant je trouve deux vers d'un grand sens philosophique. La connaissance de l'avenir est un malheur, le présent serait empoisonné par la certitude des misères futures ; les dieux se montreraient cruels pour nous en dévoilant à nos regards des destinées trop souvent déplorables. Aussi, Lucain s'écrie en s'adressant au Fatum :

Sit subitum, quodcumque paras ; sit cœca futuri Mens hominum fati ; liceat sperare timenti.

Ah I frappe-nous de coups imprévus ! Que nos yeux soient fermés à l'avenir ! Que le malheureux puisse au moins conserver l'esp^-

i-aoce ! — Au temps de Marius et de Sylla, ce vœu était dans tous les cœurs, mais il ne devait pas être eiaucé, il fallait encore bien du sang ; César et Pompée allaient venir, Octave devait couronner Tœuvre, et quelques-uns de ses successeurs, comblant la mesure de Tiniquité, promettaient au monde tremblant des funérailles infinies.

Lucain a été pour sa part un historien fidèle de ces cruautés sanguinaires, il y revieot sans cesse, il nous montre ce terrible spectacle de morts et de mourants, il multiplie les traits de son éloquence pour nous émouvoir; par exemple, dans l'exécrable attentat de Marius contre son propre frère, la victime est couverte de blessures, mais pas assez graves pour entraîner la mort : Pereuntis parcere morti; c'est le mot d'un tyran exécré : Frappe de maaière qu'il se sente mourir!

Avulsœ cecidere manus, exactaque lingua Palpitât, et muto vacuum ferit œra motu. Hic aures, alius spiramina naris aduncœ Amputât : ille cavis evolvit sedibtts orbes, Ultimaque efFundit spectatis lumina membris.

Les mains tombent sous le glaive, et la langue arrachée s'agite et frappe l'air d'un murmure sans voix. On coupe les oreilles, on ampute les narines, et enfin on arrache les yeux qui avaient vu toutes ces parties mutilées. — Les anciens poètes aimaient cette image terrible d'une action survivant à la mort, nous l'avons signalée dans Ennius, dans Lucrèce, dans Virgile, dans tous ceux qui ont peint ces batailles où de grands coups d'épée produisent des mutilations considérables et subites. Ce qu'on a longtemps nommé les esprits animaux servait à l'explication de ces phénomènes dépendants de l'organisme et plus particulièrement du mode de sensibilité des filets nerveux.

Il y a dans le second chant une scène singulière, bonne à noter ici, non pas seulement parce qu'elle nous fait connaître la constitution de la famille romaine dans sa source même, mais parce que le poète, en rapportant un fait exact, se sert d'expressions techniques qui nous intéressent. Caton avait cédé sa femme à Hortensius; Marcia était féconde, Hortensius voulait des enfants; Caton consentit à ce divorce, et quand le nouveau mari fut mort, quand la veuve lui eut rendu les honneurs funèbres, elle revint chez Caton et lui tint ce langage :

Dum sanguis inerat, dum vis materna ; peregi Jussa, Cato, et gemiuos excppi fêta marito.^.

Alors qu'un sang fécond metlait en moi la puissance maternelle, je t'ai obéi, Caton, j'ai donné des enfants à deux maris. Aujourd'hui, mes entrailles sont épuisées, je ne puis plus devenir mère, et je le reviens incapable de t'obéir encore :

Visceribus lassis, partuque exhausta, revertor Jam nulli tradenda viro.

Cette scène, dans sa simplicité antique, a une certaine grandeur qui nous étonne. Nos mœurs actuelles ne comprennent plus ces* arrangements bizarres, et cependant qui oserait rire d'un acte que garantit la moralité des contractants? Caton reprit Marcia ; celle-ci lui demandait les droits d'une épouse légitime : da fœdera prisci illabata tori, da tanttim nomen inane connubii, rendsmoi les droits sacrés de l'ancien lit nuptial, donne-moi le nom de ta femme, nom vide de sens aujourd'hui, mais utile à ma gloire, car il importe que ceux qui viendront après nous sachent que j'ai été cédée et non pas chassée :

Nec dubium iongo quseratur in œvo,

Mutarim primas expulsa, an tradita, tœdas.

Il ya là une expression singulière : mutare primas tœdaSy changer les premiers flambeaux , pour dire prendre un nouvel époux. Tœdas jun gère, se marier; sacrœ connubia f aller e tœdœ, violer la foi conjugale. — Marcia ne veut pas qu'on se trompe sur sa conduite, Caton ne l'a pas répudiée mais donnée, la matrone n'a rien perdu de ses droits à l'estime de tous.

Mais poursuivons notre œuvre. Le quatrième chant va nous fournir des passages qui montreront tout le talent que déploie Lucain dans la description des calamités qui frappent les armées. César et les lieutenants de Pompée luttent en Espagne ; le premier, assailli par des pluies torrentielles au milieu d'un pays submergé, voit périr au sein des eaux bon nombre de ses soldats ; les seconds, enfermés par une habile manœuvre de l'ennemi sur une éminence où il n'y a ni sources ni puits, souffrent de la soif, et le poète donne une bonne peinture de ces misères opposées.

L'armée de Pompée voudrait combattre, mais César, qui la tient bloquée dans son camp, refuse la bataille et prolonge les tortures de ceux qui n'ont pas d'eau. Ceux-ci, un moment furieux, s'apaisent bientôt et cherchent le moyen de calmer leurs

souffrances. Lucain qui aime les comparaisons, en fait une dont le caractère spécial nous intéresse. Les cœurs enflammés de colère, (lit-il, se calment, cadit ira ferox, nientesque lepescunt. Les vers suivants n'ont pas le mérite vulgaire d'une grande clarté, la pensée du poète s'égare dans des détails manquant de précision, mais nous tâcherons d'éclaircir ces obscurités en faveur de l'idée médicale qui s'y trouve.

Saucia majores animos ut pectora gestant Dum dolor est, ictusque recens, et mobile nervis Gonamen calidus prœbet cruor, ossaque nondom Adduxere cutem.

Ainsi dans une poitrine blessée, le courage grandit quand la blessure récente est encore douloureuse, un sang plus ardent se porte aux muscles et rend leurs mouvements plus rapides et plus forts avant qu'ils se contractent et se retirent vers les os. — Tout cela veut dire qu'un guerrier qui combat n'est pas arrêté par une blessure ; souvent même celle-ci lui donne une énergie nouvelle; la douleur, la colère doublent ses forces et enfantent des pro* diges.

Voyons la suite. Le guerrier, auteur de la blessure, sachant combien elle est grave, ne poursuit pas sa victoire, il attend, il rend la main à son adversaire, tenuit manm, il le fatigue par des retards calculés ; ce dernier s'affaiblit par la perte de son sang, la plaie reste béante, la douleur s'accroît rapidement, les forces s'épuisent et la mort va bientôt saisir sa proie :

Si conscius ensis adacti

Stat Victor, tenuitque manos ; tmic frigidus artus Adligat, atque animum subducto robore torpor Postquam sicca rigens adstrinsit vukiera sangois.

Il y a dans tout ceci une certaine justesse d'observation que nous devons reconnaître ; Lucain se montre anatomiste et chirurgien plus qu'aucun de ses devanciers. Nous allons voir qu'il n'est pas observateur moins attentif de la plupart des phénomènes qui accompagnent la soif portée à l'excès. Ainsi les soldats romains commandés par Pétréius et Âfranius, lieutenants de Pompée, s'épuisent en vains efforts pour trouver dans un sol desséché quelque source dont ils ont un si grand besoin :

Torreiitnr viscera Aamma,

Oraque siccu ri}?r»nt sqnamosis aspora Unguis.

LIXAIN. 311

Jam marcent vense, uuUoque liumore rigatus -Eris alterno3 agitai puliuo meatus, Rescissoque noceut suspiria dura palato.

Un fea intérieur les dévore, leur langue aride et rugueuse se durcit dans leur bouche desséchée ; leurs veines se flétrissent ; les poumons, privés d*humidité, sont haletants, et de bruyants soupirs semblent déchirer leur palais. — Et quand, par suite d*un arrangement à Tamiable, ces malheureux peuvent enfin approcher de la rivière dont César gardait les abords, ils se précipitent avec tant d'empressement vers cette eau si désirée, que beaucoup d'entre eux meurent suffoqués :

Continuud multis subitarum tractas aquarum JEra non passus vacuis discurrere venis, Arctavit, clausitque animam.

Après la soif vient la faim ; Lucain, en rhéteur habile, varie ses tableaux. Un des lieutenants de César se laisse surprendre par la flotte ennemie, il est bloqué dans une petite île de l'Adriatique, et bientôt la famine exerce d'affreux ravages parmi ces troupes si souvent victorieuses. Mais le poète est sobre de détails dans cette circonstance, il préfère raconter un stratagème à l'aide duquel le général parvient à sortir de cette terre ingrate où la mort était certaine. Il construit des radeaux disposés de telle sorte qu'ils échappent à la surveillance des ennemis ; les rameurs qui les manœuvrent sont cachés et ces machines semblent se mouvoir d'elles-mêmes :

Taciti prsebet miracula cursus,

Quod nec vêla ferat, nec apertas verberet undas.

Nous sommes accoutumés aujourd'hui à ce genre de miracle, les vaisseaux peuvent se passer de voiles et de rames, un moteur interne les pousse, plus puissant et plus docile à la fois ; la vapeur et l'hélice accomplissent des prodiges. Mais revenons à la médecine, nostri farrago libelli.

L'odeur que répandent les plumes brûlées a joui, dès la plus haute antiquité, de vertus calmantes; c'est un parfum destiné à soulager les hystériques. Nous ne savions pas qu'on s'en fût servi pour chasser le cerf, que cet animal eût de l'antipathie pour cette odeur assez désagréable, il faut en convenir, et qu'à l'aide d'un pareil moyen on pût le pousser vers les filets tendus. Lucain

nous indique cette particularité dans une comparaison dont la justesse ne nous semble pas irréprochable :

Sic dum paTÎdos formidine cerros

Claudat odorats metuentes sra pemuB.

Il s'agit d*un chasseur qui ne veut lâcher sa mente que quand l'animal est utilement attaquable; ainsi Octa¥e ne consent à attaquer le vaisseau ennemi que quand il réunit tous les avantages capables d'assurer la victoire.

Il y a, dans ce quatrième chant, une belle description du combat d'Hercule et d'Ântée (cherchez dans les œuvres poétiques du P. Mourçues, un morceau intitulé : Antée, chant royal, et vous verrez que ce révérend père avait un vrai talent) , ce géant qui reprenait des forces en touchant la terre^ et que le fils d'AIcmène dut étouiïer dans ses bras pour lui ôter un secours qui retardait son triomphe. Le demi-dieu vient de renverser son adversaire ; Antée, épuisé, retrouve soudain toute sa force :

Calido complentur sanguine vens

Intnmuere ton, totosqne induroit artiu.

Dn sang bouillant remplit ses veines, ses muscles se gonflent et ses membres se durcissent. — Hais le héros s'est aperçu de ce secours, il veut le rendre inuûhj sustulit alte jucenemj Alddet médium ténuité il l'enlève, le soutient en l'air, le serre jusqu'à l'étouffer, et bientôt le froid de la mort ejivahit la poitrine de ce monstre, jam pectora pigro stricta gelu.

Arrêtons-nous un instant sur une scène que l'on trouve dans le cinquième chant de la Pharsale. L'oracle de Delphes a longtemps joui d'une immense célébrité ; laissons de côté la puissance d'Apollon se manifestant à son gré, et ne voyons que la condition matérielle du fait. Il y avait dans le temple une grotte, une caverne d'où s'échappaient des vapeurs, une sorte de gaz ; le trépied sacré sur lequel s'asseyait la prêtresse était placé, dit-on, sur l'ouverture par où s'exhalait cette vapeur ; il résultait bientôt, de l'action de cette atmosphère spéciale, des phénomènes de surexcitation nerveuse, une ivresse furieuse, des cris, et même la mort. Au milieu de celte agitation la prêtresse criait, parlait : on interprétait ses paroles, on leur donnait un sens que l'avenir se chargeait de vérifier, mais cela ne nous regarde pas. La jeune Phémonoé, l'une des prêtresses du temple de Delphes, subit l'action

LrcAi5. 313

dangereuse de ees exhalaisons, elle prophétise, mais elle meurt, vixque refecia cadit. H n'en était pas toujours ainsi. Plularque a disserté sûr la cessation des oracles qui déjà, de son temps, ne répondaient pins aux tœux des hommes ; Fontenelle et Yan-Dale ont examiné cette grave question^ non pas en naturalistes, mais en philosophes ; le scepticisme ne vaut guère mieux que le fanatisme quand il faut apprécier des faits qui ont un celé matériel. Nous nous contenterons de dire que certains gax produisent des phénomènes singuliers sur Forganisme vivant; que la surexcitation nerveuse produite par une cause de ce genre peut déterminer, chez des femmes jeunes et impressionnables, des accidents bizarres qui prêtent à des interprétations de tout genre ; et il nous suflQt de voir en cela une action médicale, toxique même, puisque la jeune prêtresse ne s'en est pas relevée. Nous ne suivrons pas M. le comte de Maistre dans ses réflexions sur les oracles antiques : lisez les Soirées de Saint-Pétersbourgy et vous verrez ce que peut produire l'alliance de la logique et de l'imagination.

Voici, au reste, les symptômes que produit sur la prétresse rinspiration de ces vapeurs qui s'exhalent de la grotte profonde : elle s'élance pleine de ce que l'on nomme une sainte fureur, elle s'agite; Apollon qui la possède fait rouler ses yeux dans leurs orbites,

Ille féroces

Torquet adhuc oculos, totoque vagantia ccelo Lumina; nunc vultu pavido, uunc torva minaci, Stat numquam faciès.

C'est lui qui produit ces regards farouches, égarés, ce visage tantôt effrayé, tantôt menaçant, d'où le calme est banni. Une vive rougeur le colore, il pâlit tout à coup, rubor ignens inficit ora, liventesque gênas, et la poitrine soulevée par des sanglots profonds indique les battements d'un cœur qui ne peut s'apaiser. — Il y a dans tout cela des accidents analogues à ceux que produisent certains gaz non asphyxiants , respirables jusqu'à un certain point, agissant à la fois sur les poumons et le cœur, déterminant une action cérébrale exagérée et produisant la mort par l'excès même de ces phénomènes. On peut consulter sur ce chapitre intéressant les premières expériences de Berzélius qui remontent à Tannée 1799. Le protoxyde d'azote, appelé par les chimistes gaz hilariant, n'est pas nécessairement un produit de l'art; il peuv

314 KTl'DES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

se dégager de certaines excavations d'origine volcanique» et les îles de l'Archipel grec remplissent toutes les conditions désirables en pareil ca^.

Dans le sixième chant, nous voyons César et Pompée près d'en venir aux mains ; campés tous deux aux environs de Dyrrachium, ils souffrent des maux différents : la peste envahit le camp de Pompée, la famine celui de César ; les chevaux, qui manquent de nourriture, s'arrêtent au milieu de leur course, leurs jarrets tremblants fléchissent tout à coup :

Ore novas poscens moribunda labitur herbas, Et tremulo modios abrumpit poplite gyros.

L'animal meurt, son cadavre exhale des miasmes dangereux, le soldat qui les respire succombe promptement, l'eau se chaîne plus promptemenl encore de ces poisons mortels, elle porte dans les entrailles un feu qui les dévore et les paralyse.

ludp labant popiili, cœloque paratior unda Omne pati vinis, dura vit viscera cœno.

Jam riget atra cutis, distootaque lumina rumpit, Igneaque in vultus», et sacro fprvida morbo Pestis abit, fossumque caput se ferre récusât.

Déjà la peau desséchée noircit, les yeux s'éteignent, la peste colore les visages d'une teinte de feu, et la tète pesante ne peut plus être soutenue. — C'est toujours le fléau sur lequel chaque poète s'exerce à son tour. Lucain ajoute à ce tableau, désormais classique, plusieurs traits qui lui appartiennent et qui sont en quelque sorte plus médicaux. Ainsi lorsque les troupes de Pompée, campant dans un lieu bas et humide, sont en proie aux horreurs d'une infection générale, les soldats de César, occupant les hauteurs voisines, sont à l'abri de cette contagion :

At liber terrœ spatiosis coUibus hostis JSre non pigro, nec inertibus angitur undis,

l'air plus vif, plus pur, entretient leur santé; ils ne boivent pas des eaux croupissantes, mais aussi la faim les tourroeute, ils dévorent tout ce qui peut être mangé ; les herbes aux qualités douteuses, les racines inconnues :

Letumque minantes

Vellere ab ignotis dubias radicibus herbas.

Nous trouvons dans ce passage une expression singulière que nous

LUCÂnr. 315

ne pouvons passer sous silence. Après cette énumération des ctioses que la faim transforme en aliments, Hondum surgemtihms in segetem culmis, cibos ceddissey carpere dûmes, foliis spolinre nemus^ le poète ajoute :

Que moUir« qaemit flamma, qum fkvigere morsa, Qoieque per abrasaâ utero demittere fouces,

c'est-à-dire, tout ce que peut amollir la flamme, tout ce que peuvent broyer les dents, tout ce qui peut arriver dans le ventre, même en déchirant le gosier. — L'expression utero peut nous causer quelque surprise, elle s'éloigne si complètement de l'acception commune, qu'on serait tenté d'y voir une altération de texte. Mais Lucrèce, Vii^ile, Celse et Tacite, sans compter Juvénal, ont employé ce mol pour dire Testomac, la cavité abdominale, et nous devons en conclure que les meilleurs écrivains du siècle d'Auguste donnaient à l'utérus des déviations encore plus étranges que celles qu'on a vu éclore sous la main féconde de quelques médecins ou chirurgiens modernes.

Le trépas héroïque de Scéva forme une épisode très dramatique. Ce guerrier résiste à une attaque furieuse des soldats de Pompée ; seul contre une armée, il accomplit des prodiges de bravoure :

Amputât ense manus : caput obterit, ossaque saxo, Ac maie defensum fragili compago cerebmm Dissipai.

Il ampute les mains, il brise avec une pierre une tète que ne défend pas assez un crâne fragile, et fait jaillir la masse cérébrale. — Mais laissons ces batailles interminables pour une scène nouvelle. Pompée suit César en Thessalie, la terre des enchantements; le poète n'a garde de perdre une aussi belle occasion d'enrichir son œuvre des hauts faits des sorcières; il prête à Sextus, le plus jeune des fils de Pompée, le désir bien légitime de pénétrer les sombres mystères de l'avenir, il lui fait consulter Érichtho, la plus savante des Hémônides , et voici le résultat de celte entrevue.

La sorcière ne veut pas se borner aux enchantements vulgaires, il s'agit d'une question trop grave, de trop grands intérêts ; elle a recours aux plus formidables maléfices, aux rites exécrés. Voyons ce qu'elle va faire. Cette femme abominable recueille, comme Arruns, les feux de la foudre , ou du moins ces éclairs nocturnes

316 ÉTUDES MÉDICALES SUIt LES POÈTES LATINS.

qu'on attribue à la chaleur, nocturna fulgura captât ; elle enterre des vivants, elle exhume des morts, mais voici quelque chose de plus affreux encore :

Ast ubi servautur saxis, quibuâ intimus humor Ducitur, et tracta durescunt tabe medullœ Corpora; tune omnes avide desœvit in artus»

Immergitque manus oculis.

Il y a des corps que Ton renferme dans la pierre après avoir fait écouler tous les liquides et enlevé la moelle à leurs os durcis ; c'est sur ceux-là qu'elle se précipite avec fureur, elle plonge ses mains dans leurs orbites, elle en extrait les prunelles glacées, elle ronge leurs doigts desséchés. — Le reste est horrible et semble se rapporter aux cadavres des suppliciés. Érichtho coupe avec ses dents les cordes qui retiennent les corps, laqueum^ nodosque nocentes ore suo rupit; elle mord les gibets, les croix; elle enlève les clous qui retiennent les membres roidis, enfin elle attend que les loups et les oiseaux de proie commencent leur hideux festin pour en disputer les débris.

Il y a dans tout ce passage un grand luxe d'anatomie, on voit que Lucain a largement puisé aux bonnes sources, il se sert du mot propre, technique, et ne recule devant aucun détail, si horrible qu'il soit. La sorcière se fait un jeu du meurtre, elle tue la mère enceinte, arrache de ses flancs le fœtus et le brûle :

Vuluere sic ventris, non qua natura vocabat, Extrahitur partus, calidis ponendus in aris.

Remarquons qu'il s'agit ici, non de l'extraction par les voies normales, mais d'une ouverture pratiquée aux parois du ventre, vulnere ventris. Sextus aborde cette terrible femme, il lui soumet la demande indiscrète, et celle-ci, voulant y répondre, expose le programme de la cérémonie funèbre. 11 lui faut le corps d'un homme récemment tué, encore tiède et dont la bouche semble prête à parler. Nous ne comprenons p^s bien ce que le poète veut dire, même après les vers suivants :

Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras Invenit, et vocem defuncto in corpore quserit.

Nous ne pouvons pas indiquer le sens réel de ce passage. Comment un cadavre, même quand le thorax est intact, peut-il émettre quelques sons ? Il nous est bien arrivé, à l'aide de compressions

Ll'CAlN. 317

alternatives des côtes et de Fabdomeu, de produire, dans les voies aériennes d*un mort, quelques bruits dont on apprécie facilement le mécanisme, et peut-être la sorcière avait-elle recours au même moyen, mais nous en sommes réduit aux conjectures. Quoi qu'il en soit, Érichtho a fait son choix, elle traîne le cadavre dans sa caverne et la scène de résurrection commence.

Pectora tune primum ferventi sanguine suppiet Yulneribus laxata novis, taboque meduUas Abluit; et virus large lumare ministrat.

Elle ouvre la poitrine et y verse un sang plein de chaleur et de vie. — Mais ici nous devons nous arrêter à une expression singulière : tabo medullas abluit, elle lave les intestins, enlève la sanie qui les recouvre. — Même remarque que celle que nous avons faite à propos de utero, Medulla veut dire les entrailles, la partie la plus intime de Tindividu. Cicéron a dit : Mihi hœres in medullis, je te porte au fond de mon cœur. — On voit encore ici une de ces transpositions de viscères opérées par les poètes en vertu de leur toute-puissance, et contre lesquelles nous n'avons pas le droit de protester.

Donc la sorcière lave les viscères, et, de plus, elle les remplit d'un liquide dont nous avons peine à reconnaître la nature. Virus lunare, que doit-on entendre par là? Les traducteurs disent l'écume lunaire, le virus lunaire, mais cela ne nous satisfait pas. On trouve dans Stace (livre ii de la Thébaïde), ces mots : hœc circum spumis lunaribm ungit, mais la difficulté reste la même et nous ne savons à quel scoliaste, à quel dictionnaire demander un éclaircissement indispensable. Le poète voudrait-il parler du sang menstruel auquel on a attribué des propriétés si étranges ? Cela nous semble très probable. La sorcière y mêle la bave des chiens enragés, spuma canum quibusundatimoriest, les viscères du lynx, la colonne vertébrale de l'hyène, durœ nodus hyœnœ (signalons le mot nodus), et quand ces abominables apprêts sont terminés, elle invoque la triple Hécate en se vantant des crimes dont elle est couverte.

Le charme opère, les divinités infernales obéissent, l'âme vient de nouveau habiter sa froide enveloppe :

Protinus adstrictus caluit cruor, atraque fovit Vulnera, et in venas extremaque membra cucurrit. Percussee gelido trépidant sub pectore flbrœ,

Et nova désuet is svbrepens vita medallis Miscetur morti.

Une chaleur soudaine se répand dans le corps, le sang circule dans les veines jusqu'aux extrémités des membres; le cœur glacé se ranime, les fibres recommencent à battre, et la vie, qui avait quitté les entrailles, se mêle à la mort. --^

Le septième chant do la Pharsale est rempli de la bataille de ce nom qui donna la victoire à César ; le poète prodigue les descriptions de blessures, mais nous ferons grâce au lecteur de cette rhétorique ambitieuse qui abuse de tout, qui dépasse toutes les limites du possible et tombe à chaque instant du sublime dans le , ridicule. Tacite a dit : Confinium brève artis et falsi; jamais mot plus vrai ne s'appliqua mieux au poème de Lucain. Ainsi le lendemain du combat, César se promène dans les champs de Pharsale, couverts de cadavres :

Ceriiit propulsa cruore

Flumina et excelsos cumuliâ sequantia colles Gorpora ;

Les fleuves pleins de sang coulent plus rapides; des monceaux de morts s'élèvent à la hauteur des collines. Voilà le passage qui faisait dire à Boileau : N'exagérez rien, n'allez pas,

Même en une Pharsale, entasser sur les rives

De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

Il nous reste à traiter, avec quelque détail, un chapitre fort intéressant du poème de Lucain.

Les poisons et surtout les venins jouent un grand rôle dans les œuvres poétiques que nous avons étudiées jusqu'ici ; nous avons relevé plusieurs passages dans Lucrèce, dans Virgile, (Mde et quelques autres qui montrent l'importance qu'on attachait à ces agents mystérieux dont les effets terribles semblaient se jouer des ressources de l'art de guérir. Aucun poète n'a traité ce si^etavec les développements qu'on trouve dans la Pharsale. Le neuvième chant contient une longue énumération des serpents venimeux qui abondent en Lybie, et nous allons essayer de reconnaître ce qu'il y a de réel dans ces descriptions un peu fantastiques.

Disons d'abord que l'usage des poisons était fréquent, de droit commun, du moins à la guerre, et que l'art de faire à Tennemi le plus de mal possible était porté à ses plus extrêmes limites. Les Scythes empoisonnaient leurs flèches, tinxere sagittas erran-

tes Scythiœ poptili ; les Romains empoisonnaient les sources où devaient boire leurs ennemis, barbarus hostU fontibus immixto stravit per rura veneno Les Assyriens ne se contentent pas d'aiguiser le fer de leurs dards, ils les empoisonnent ; la plus légère blessure devient fatale, le poison se mêle au sang et ; laisse la mort :

Spicula nec solo spargunt fidentla ferro ;

Stridula sed multo saturantur tela veneno,

Yulnera parva nocent, fatumque in sanguine summo est.'

Ces substances toxiques ne nous sont point connues, ou du moins les poètes ne donnent à ce sujet que des renseignements sans valeur. Pline lui-même, qui semble traiter ex professa toutes ces questions délicates, entasse sans critique des formules imaginaires, et la science n'a rien gagné à ces chapitres d'une histoire qui n'est pas faite pour elle. Végétaux et minéraux ont fourni leur contingent à cette pharmacopée dangereuse ; il est probable que certaines substances minérales ont servi à l'embaumement des cadavres ou d'une porlion de cadavre. Ainsi quand Pompée fut tombé sous le fer des assassins, sa tête, que l'on voulait présenter à César, fut soumise à une préparation spéciale :

Tune arte nefanda

Submota est capiti tabès, raptoque cerebro, Ëxsiccata cutis, putrisque effluxit ab alto Humer, et infuse faciès selidata veneno est.

Alors, par un art coupable, la tête est purifiée, la cervelle est extraite, la peau desséchée ; on enlève jusqu'à la dernière goutte des liquides, et la face est conservée dans sa forme à l'aide d'une infusion vénéneuse. —

Voici un procédé d'embaumement que les Egyptiens connaissaient à merveille ; il ne leur était pas difficile de préserver de la putréfaction une tête, eux qui conservaient si bien des corps entiers. Mais voyons un peu comment on s'y prenait alors pour arriver au but. On désinfecte la tête, c'est-à-dire, on la lave, on la nettoie, tabès submota est capiti; on la parfume, puis on fait sortir du crâne toute la masse cérébrale, ce qui n'est pas déjà si facile. Nos préparateurs d'ostéologie procèdent à cette opération par le broiement, mais chacun sait quelle peine on éprouve à enlever les membranes fibreuses qui tapissent la cavité crânienne. Ceci fait, on dessèche la peau, mais comment? On dessèche éga-

lement tous les autres tissus, humarputris efiuxiî ab atto;là encore nous voudrions savoir à l'aide de qnel moyen on obtenait ce résultat, s*il fallait beaucoup de temps pour y parvenir. Mais la dernière opération est bien plus intéressante : infusa veneno fa^ ciessolidata est. Que doit-on entendre par là? S'agit-il d'une injection faite dans les vaisseaux, dans les tissus ? Cela n'est pas probable ; il me semble plus rationnel d'admettre que cette tète, ainsi préparée, est mise dans un liquide tenant en dissolution une substance toxique capable de prévenir l'altération des parties charnues. Hais le mot solidaia veut dire autre chose. On voulait non-seulement conserver ce triste trophée, mais aussi le conserver de façon à ce qu'on pût le reconnaître; il fallait pouvoir constater l'identité du personnage, et nous voyons là une preuve évidente du talent des embaumeurs du temps de Ptolémée. On ne prenait pas tant de soins des momies, même les plus précieuses; on les enveloppait de toutes parts, par conséquent il n'était pas nécessaire de conserver des traits que personne ne devait voir.

Quel était ce venin, cette substance capable de solidifier le visage? Les préparations conservatrices si longtemps vantées par un homme dont les procédés ont été justement condamnés, contenaient de Tarsenic en grande quantité; les tissus ne s'altéraient pas, cela est vrai, mais ils étaient saturés d'une substance qui rendait impossible la constatation de certains empoisonnements. Un médecin plus habile a trouvé un liquide qui n'a ancon de ces graves inconvénients : M. Sucquet injecte avec le sulfite de soude des cadavres entiers, au grand avantage de la science anatomique et de la médecine légale. Mais assez sur ce lugubre chapitre, continuons Tétude des serpents venimeux, que Lucain a décrits avec tant de complaisance.

Caion a recueilli les débris de l'armée romaine vaincue à Pharsale ; il se met à la tète des troupes, gagne l'Afrique, éprouve les rigueurs d'un climat brûlant, résiste à un ouragan qui menace de l'ensevelir sous les sables mobiles, il endure les tourments de la soit', et, parvenu en Lybie, il rencontre une multitude de reptiles dangereux. Le poète les décrit avec un grand luxe d'images, il donne des détails sur les effets de leurs morsures, et nous allons essayer de reconnaître les espèces dont il parle.

Et d'abord, notons que la plupart de ces animaux se rencon-

LUCAIN. 32i

Irent dans une source abondante d'eau vive, inventm mediis fons unus arenis largus aquœ. Les serpents la remplissent, serpentum turba tenebat, vix capiente loco. Ces mœurs aquatiques sont communes dans la classe des ophidiens, mais le poète signale une différence radicale entre Taspic et le dipsas, stab^nt in margine siccœ aspides, tandis que in mediis sitiebant dipsades undis.

Les soldats mourants de soif n'osaient boire cette eau où s'agitaient ces horribles bêles, mais Caton les rassure ; ne craignez rien, dit-il, abreuvez- vous de ces ondes salutaires :

Noxia serpentum est, admixto sanguine, pestis : Morsu virus habent, et fatum in dente minantur ; Pocula morte carent.

Le venin des serpents n'est redoutable que quand il se mêle au sang, la morsure est empoisonnée, les dents donnent la mort, mais Teau où ils nagent n'a rien de dangereux. — Fontana, qui a fait plus de six mille expériences sur le venin de la vipère (voyez son ouvrage publié en 1767), a dit que ce liquide introduit dans l'estomac pouvait tuer un animal, mais le professeur Mangili a prouvé le contraire en 1817 (c'est le cas de dire avec Hippocrale : Experientia fnllax)\ il a fallu que la science presque contemporaine démontrât que l'absorption des virus est la condition essentielle de leur danger. Caton avait pressenti ces vérités, il les formulait avec une assurance qu'on doit admirer, soit qu'elle résultât d'une instruction supérieure, soit qu'elle lui fût inspirée par son courage, et qu'il voulût tenter sur lui-même une expérience aussi périlleuse.

Quel est cet aspis qui se tient sur le bord du ruisseau ? Suivant iElianus, les Egyptiens donnaient ce nom à seize espèces de reptiles dangereux, ou du moins réputés tels, et nous pouvons, sans crainte de nous tromper, voir dans cette première désignation un terme commun dont la valeur nous échappe. Mais le poète ajoute bientôt un caractère important. Après avoir dit que les reptiles si nombreux dans la Lybie sont nés du sang que distillait la tête de Méduse, il écrit ce vers qui contient une diagnose suffisante :

Aspida somniferam tumida cervice levavit.

Tumida cervice, le col qui se gonfle appartient en propre au genre Naja. Des deux espèces de naja, l'une est originaire des

Indes orientales, c'est le fameux cobra di capello, le seqient à coiffe; l'autre est le naja hajc, commun en Egypte. Ces deux serpents ont la singulière propriété de pouvoir projeter en dehors les premières côtes, d'élargir la région cervicale, phénomène caractéristique et que l'on trouve figuré sur tous les monuments de la terre des Pharaons. On prétend que Cléopàtre eut recours à ce terrible animal pour se soustraire, par une mort prompte et douce, à la honte que lui réservait Octave, son vainqueur peu généreux.

Lucain, à propos de l'aspic, dit que les Romains de son temps le font venir de la Lybie. que l'on en fait un objet de commerce, inde petuntur hue Lybicœ mords, et fecimus aspida merceni ; ce qui se rapporte à la fréquence des morts volontaires, seul moyen d'échapper aux supplices ordonnés par Xéron.

Le dipsas, i'hémorrhoïs, sont des reptiles dont la morsure produit des effets singuliers : le premier détermine une soif ardente, inextinguible ; le second occasionne des hémorrhagies nombreuses. Nous n'essayerons pas de déterminer les espèces désignées sous les noms de cliersydre, de chelydre, de cenchris, d'hammodite ; en tenant compte de l'étymologie, on peut se ûgurer un animal amphibie , un serpent qui répand une vapeur embrasée, ou bien celui dont les écailles sont tachetées, ou enfîn un reptile de la couleur du sable et qui s'y cache. Nous ne dirons rien de l'amphisbène, qui a deux tètes opposées à chaque extrémité du corps, animal fabuleux. S'il s'agissait de deux têtes accolées, la chose serait moins étonnante, c'est une sorte de monstruosité qu'on rencontre dans les collections erpélologiques; le natrix, lejaculm et le parcas sont des espèces dunt les noms ont été conservés et donnés à quelques ophidiens non venimeux ; le prester et le seps^ dont le poison corrode les os eux-mêmes, sont difficiles à reconnaître en l'absence de toute description : essayons de constater les phénomènes qui résultent de la morsure de la plupart de ces espèces si redoutables.

Un porte-enseigne, le jeune Âulus, met le pied sur un dipsas qui relève la tête et le mord :

SigQiferum juvenem Thirreiii sanguinis Aulum Torta caput rétro dipsas calcata momordit.

Vix dolor aut sensus dentis fuit.

La blessure était légère à ce point que ce malheureux la sentit à

peine, et cependant de formidables symptômes éclatent tout à coup. Ignis edax carpit medullaSy un feu dévorant s'empare de ses entrailles, sa langue desséchée brûle son palais, in sicco Unçuam torrere palato cœpit; la peau est sèche, les larmes ellesmêmes sont taries, il se précipite comme un furieux pour étancher sa soif, enfin il déchire ses veines pour boire le sang qui s'en échappe.

Sabellus est mordu à la cuisse par un seps, petit serpent des plus dangereux. Le venin corrode la chair, les os sont dénudés et le corps tout entier n'est bientôt qu'un vaste ulcère :

Nam plagae proxima circum

Fugit rapta cutis, pallentiaque ossa retexit. Jamque sinu laxo nudum est sine corpore vulnus.

Lucain pousse jusqu'aux dernières limites l'horreur de cette des* criplion. Le poison qui circule dans les veines atteint successivement tous les organes, vincula nervornmy laterum lexlura, ca-vumque pectus, enfin les dernières fibres où palpite la vie succombent à leur tour, abstrnsum fibris vitalibus. — Ce n'est pas tout, le poêle ne lâche pas sa proie, colla caputque fluiml, le col et la tête se dissolvent, et le venin est si terrible que, non-seulement il tue, mais qu'il détruit jusqu'au cadavre lui-même.

Le prester qui attaque Nasidius occasionne des tourments d'une autçe nature. Ce brave soldat enfle tout à coup, son corps n'a plus sa forme habituelle, il devient une masse monstrueuse que les oiseaux et les bêtes féroces n'osent attaquer et dont ses compagnons s'éloignent avec horreur.

Tullus a ressenti la dent cruelle de Thémorrhoïs, et bientôt le sang jaillit par toutes les ouvertures de son corps ; Lévus, mordu par un aspic, tombe dans un froid assoupissement dont rien ne peut le tirer et qui se termine par la mort; \ejaculus s'élance du tronc d'un vieux chêne et Ira verse les tempes de Paullus, mais ici ce n'est pas le poison qui tue, c'est le coup, semblable à la balle que lance la fronde baléare ou au trait qui sort de l'arc d'un Scvthe.

Nous ne dirons rien du salpuga imperceptible, mais le cerasie, celle pelile vipère au front cornu qui se cache dans le sable brûlant et qui lue avec une si grande promptitude, mériterait de nous arrêter un peu si nous n'étions pressé de finir cette revue d'un médiocre intérêt pour le médecin. Laissons aux naturalistes

de profession le soin de nous apprendre ce qu'il y a de réel dans ces indications poétiques, ce que la science peut retirer de ces morts horribles que Lucain a décrites avec tant de conriplaisance. Le grand ouvrage de M. le professeur Duniéril et les mémoires si intéressants de M. Âug. Duméril, son fîls et son successeur au Muséum d'histoire naturelle de Paris, ont fait connaître la classe entière des reptiles, et leur érudition pourrait seule accomplir le travail que nous effleurons à peine.

Nous voulons cependant faire observer que les divers symptômes décrits par Lucain et caractérisant la morsure des différentes espèces de serpents, se voient isolés ou réunis chez les individus qui ont le malheur d'être atteints par ces terribles animaux. Tout récemment, un naja a tué un des employés du Zoological Garden de Londres, et Ton a vu que la mort était arrivée en une heure et demie, par suite de la paralysie des muscles respirateurs; les ac- 'cidents produits par la piqûre de la vipère commune sont fréquemment observés, et le vénérable M. Duméril a pu, sur lui-même, étudier les phénomènes qui succèdent à la morsure du pélias.

Lucain ne se contente pas du venin mortel des serpents à crochets, il invente des dangers plus grands encore, il arme d'un poison plus subtil des animaux fabuleux : le basilic tue de son seul regard; il prête même du venin au crocodile, témoin les vers suivants du quatrième chant. L'ichneumon tend un piège au formidable animal, Tombre de sa queue attire les regards de Ténorroe saurien , et aussitôt son ennemi se précipite sur lui , le saisit à la gorge, letiferum citra saniem, au-dessous du lieu où se trouve le liquide venimeux :

Tune irrita pestis

Exprimitur, faucesque flaunt, pereunte veneno.

Le crocodile Jette son poison, qui s'échappe sans force de son gosier. — Ces crédulités, dont beaucoup d'écrivains postérieurs à notre poète n'ont pu se défendre, ont disparu peu à peu aux clartés de l'observation, mais il en reste toujours, et non pas seulement au sein des populations ignorantes : les Psylles de TÉgypte continuent de charmer les serpenls, de les soumettre à une puissance occulte; mais on connaît leurs procédés, et le merveilleux disparaît dès que l'on veut voir et que l'on sait regarder. Laissons à la poésie ces tictions qui nous amusent, et défions-nous de tout reptile armé de crochets creux ou seulement à gouttière.

LICAI5. 3i5

Si, par hasard, on nous reprochait ce long chapitre sur des animaux nuisibles, nous prierions le lecteur de consulter Fouvrage de M. le docteur Rufz sur le serpent de la Martinique. Ce médecin distingué, longtemps maire de Saint-Pierre et président du Conseil colonial, a établi, d'après des documents authentiques, que chaque année cette île française perd quatre-vingts individus par suite de la morsure du trigonocéphale jaune, ou vipère fer de lance. Les décès sont aux blessés dans la proportion de trois sur vingt. Qu'on juge par là de la fréquence des accidents et du nombre de ces animaux! Et Ton ne fait rien pour détruire un pareil fléau !

Pour revenir à notre point de départ, c'est-à-dire à cette fontaine où grouillent à foison des serpents de toute sorte, nous constaterons, avec les maîtres les plus accrédités en erpétologie, qu'un grand nombre de reptiles affectionnent les endroits humides, que plusieurs espèces sont essentiellement aquatiques, même maritimes, que d'autres se tiennent dans les marais, au bord des étangs, par la raison que les animaux dont elles se nourrissent hantent les mêmes localités ; citons comme exemple une vipère méridionale, le pelias, qui se tient presque toujours dans l'eau, tandis que la vipère commune préfère les lieux secs, élevés^ peu ombragés.

Parmi les procédés singuliers auxquels les Psylles de Lucain ont recours pour débarrasser le camp de Caton de cette effroyable vermine, il en est dont le mérite peut être contesté : les puriûcations, les enchantements sont dans ce cas ; sous quelques rapports les fumigations d'herbes odoriférantes peuvent avoir une certaine utilité, mais nous ne savons quel mérite on peut raisonnablement leur s^ttribuer. Il est un autre moyen plus rationnel, et sur lequel nous devons nous arrêter un moment. La salive humaine a toujours joué un grand rôle dans les opérations magiques, les Psylles n'ont garde de se priver d'une ressource aussi puissante. Ainsi pour arrêter les effets d'une morsure récente, ils l'entourent d'un cercle de salive :

Nam primum tacta désignât membra saliva Quae cohibet virus, retiuetque in vulnere pestem.

Il est vrai que l'opérateur ajoute à cela des formules magiques qu'il débite avec une extrême volubilité .

Piurima tum volvit spuinanti cannine lingaa Murmurfi continuo, nec dat suspiria corsas Vulneris, aut minimum patiuntur fata tacere.

La violence du poison ne lui permet pas de s'arrêter un instant, car alors la mort serait imminente. — Il est permis de ne pas attacher grande importance à ce traitement préservatif, et le passage suivant nous montre que l'on peut douter de son efficacité. En effet, quand la salive et les vers du Psylle n'ont pas réussi à conjurer le mal, quand les progrès de l'empoisonnement annoncent une fin prochaine, l'enchanteur prend un grand parti» il lui reste une dernière ressource, plus efficace, sans contredit, que toutes les autres, si elle était employée en temps utile, et voici l'opération délicate qu'il accomplit :

Saepe qiiidem pesiis nigris inserta medullis Excantata fugit : sed si quod tardius audit Virus, Pi clicitum, jussumquc exire répugnât;

Souvent le venin qui a pénétré jusqu'aux entrailles résiste aux

enchantements ; mais s*il est sourd à la voix du Psylle, s'il refuse

de sortir quand il le lui ordonne, alors celui-ci se penche sur la

blessure, la lèche, la presse avec les dents, y applique ses lèvres,

suce avec force, aspire le poison, et fait sortir la mort qui s'était

déjà emparée de la victime :

Tune superincumbens pallenlia vulnera lambit,

Ore venona trahens, et siccat dentibus artus,

Extractamque teuens gelido de corpore mortem

Exspuit.

Le Psylle qui agit ainsi rend un véritable service à son malade, mais il ne faut pas perdre de temps, car la ventouse la plus énergique, appliquée sur une morsure de serpent, n'aura aucune efficacité quand l'absorption se sera opérée. Inutile d'ajouter que Lucain a entouré cet acte de circonstances puériles, et que le Psylle qui crache le poison ne peut reconnaître au goût quelle est l'espèce de serpent qui a produit la morsure.

Nous arrivons au terme de cette œuvre poétique; le dixième chant de la Pharsale, consacré aux séductions de Cléopâtre, aux complots des ennemis de César, ne nous offre rien de purement médical; notons seulement que Cléopâtre est mariée à son propre frère, que la coutume égyptienne subsistait encore à cette époque, mais que cet acte incestueux était Tobjet d'un blâme ; nubelsaror

LCCATf. 3S7

impia fratri^ dit le poète lalio, et peat-étre ce sentiment lui est-il personnel. Il serait curieux de rechercher Tori^e de ce:i alliances monstrueuses ; la consanguinité des deux époux a des conséquences tellement graves pour leurs descendants, qu*il importerait de demander à l'histoire des renseignements directs sur ce point si essentiel de Thygiène publique des anciens.

Consignons ici quelques vers d'Ovide (livre x des Métamorplioses), qui se rapportent directement à ce sujet si délicat. Myrrha, brûlant d'un amour incestueux, cherche une excuse impossible dans l'histoire des temps primitifs, elle invoque des coutumes antiques et s'écrie :

Génies tamen esse feruntur

In qnibus et nato genetrix, et nata parenti Jungitur, et pielas geminato cresoit amore.

On dit qu'il est des nations dans lesquelles le fils épouse sa mère, le père se marie avec sa fille, et que Taffeclion s'accroît par cet amour redoublé. — Myrrha regrette de ne pas avoir vécu dans ces temps heureux, elle déleste les lois qui ont créé des obstacles à ces unions, qui ont brisé ces liens qu'elle envie :

Felices quibus ista licent ! humana malignas Cura dédit leges, et quod natora remittit Invida jura negant.

C'est un singulier thème à déclamations, bien digne des vers d'Alfiéri, et que tout le talent d'une artiste merveilleusement inspirée pouvait à peine rendre supportable.

S'il nous était permis de sortir des limites que nous nous sommes imposées, nous dirions que Lucain, rhéteur habile, prodigue à tout propos les ressources d'un art dont nous faisons peu de cas ; la déclamation se fait sentir dans chacun des chants de ce poème non achevé, œuvre d'un esprit subtil, d'une imagination luxuriante ; on voit que Fauteur, trop jeune pour être simple et vrai, s'abandonne aux ardeurs de la composition, court sans frein, sans guide et sans règle au travers d'une action essentiellement dramatique, et ne produit en somme qu'un poème froid, languissant, ennuyeux, parce que le cœur ne s'y montre nulle part. Lucain est-il le plat courtisan d'un monstre couronné, l'humblf valet d'un empereur que souillent tous les vices, tous les crimes ou bien, dissimulant sa haine sous des formes louangeuse^, ser

3i8 ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

viles, nous a-Uil laissé une énigme dont le mot perce à chaque page? Les plus habiles critiques n*ont osé trancher cette question. On ne sait au juste quelle interprétation convient à ce fameux vers du début de la Pharsale :

Undft tuain vidi^as obliquo sidt^re Romam.

Est-ce une allusion au strabisme de Néron, un de ces traits qui vont droit au but, qui frappent un homme au cœur, car ils dénoncent une de ces imperfections physiques qui subsistent en dépit de la flatterie la plus ingénieuse ? Suétone ne dit pas que Néron fût louche ; oculis fuit cœsiis et hebetioribus ; il avait les yeux bleus et faibles ; — et cependant les commentateurs les plus estimés persistent à voir dans ce vers la cause de la di^ràce où tomba Lucain après là publication de son poème. Il y avait assez de compliments pour contre-balancer une petite épigramme, mais certains esprits altiers n'admettent pas ces compensations; la louange leur est due, aussi ne songent-ils pas à remercier le courtisan qui la prodigue, tandis que, blessés au vif par la critique la plus légère, ils entretiennent la plaie faite à leur orgueil et méditent une vengeance que rien ne peut conjurer. Virgile Ta dit de Junon :

.... -Sternum servans sub pectore vulnus.

Mais terminons cet examen de la Pharsale. On a vu combien Lucain prodiguait les mots, les pensées empruntés à la science médicale, combien ses connaissances techniques s'étalent avec complaisance en toute occasion. Est-ce donc là un signe de l'altération du goût ? La littérature romaine perd-elle de sa pureté, de son élégance, de son mérite absolu à mesure que les auteurs font un plus grand nombre d^emprunts aux traités de médecine, et la poésie subit-elle une décadence proportionnelle à ce mélange de deux éléments destinés à s'exclure ? Je suis tenté de le croire. Les auteurs qui ont précédé Lucain ont montré en cela une réserve de bon goût, ils ont été poètes plus encore par le fond que par la forme ; la pensée chez eux jaillissait d'une source plus noble, plus pure^ et quand le vers empruntait à la science quelques expressions plus colorées, plus réelles, c'était par hasard, rarement, dans certaines circonstances spéciales, légitimes par conséquent, et non pour faire le vain étalage d'une érudition contestable.

LUCAIN. 3i9

Quoi qu'il en soit, Lucain est mtéressant à étudier, la Pharsale, avec ses énormes imperfections, contient plusieurs morceaux d'une haute inspiration, il y a du mouvement, de la chaleur ; on admirera toujours certains discours que le poète met dans la bouche de Caton et de Brutus; mais Quintilien, si bon juge en pareille matière, a dit que Lucain était plutôt orateur que poète, et tout lecteur attentif adoptera ce jugement. Pour nous, qui n'avons à voir dans son œuvre que le côté purement médical, nous devons reconnaître que la science tient une place assez importante dans une composition où son rôle est à peu près inutile. Un goût sévère ne préside pas toujours à l'emploi de cet ornement singulier ; comme ce peintre qui, ne pouvant faire sa Vénus belle, la couvrait de bijoux pour qu'elle fût riche, Lucain jette à profusion dans ses vers des beautés auxquelles Virgile n'aurait jamais songé, mais hélas! c'est surtout en comparant la Pharsale à VEnéide qu'on sent l'énorme distance qui sépare ces deux poèmes.

La Bibliothèque Latine-Française de C.-H.*F. Panckouke est l'ouvrage que je mets surtout à contribution pour ces recherches légères. Je n'ai pas le talent (et cet aveu ne blesse pas ma modestie) de remonter aux sources antiques, aux premières éditions de ces livres qui seront l'éternel honneur de l'Italie et surtout de Venise ; je préfère, et pour cause, les éditions Vartoffim; j'aime assez les bonnes traductions modernes, et, parmi ces dernières , j'estime plus particulièrement celles qui ont été données par des littérateurs habiles, par des érudits de profession parfaitement en mesure de proGter des recherches d'une longue suite de prédécesseurs acharnés à cette œuvre de patience.

Il faut bien du goût, il faut bien du loisir pour aborder ces travaux qui semblent si arides et qui sont, en réalité, si pleins de charme. La lutte d'un Français du xix« siècle avec un des grands esprits du siècle d'Auguste, l'interprétation du texte, et souvent sa restitution, tant les années et les copistes y ont apporté de trouble et de confusion, et enfin, le soin passionné de donner à nos contemporains l'équivalent de ces poésies qui ont fait les délices des plus nobles intelligences de l'univers, tout cela constitue une de ces occupations attachantes qui absorbent une 'existence entière, la confisquent en quelque sorte au bénéfice exclusif d'un p.'issé glorieux, et font rêver aux douceurs de ces cloîtres bénis où tant d'hommes ont enseveli d'immenses recherches dans le silence et la retraite.

A pareille œuvre on use sa vie, et souvent sans gloire, car le traducteur s'eiïace toujours derrière son modèle ; tout au plus

espère-t-îl quelque reconnaissance de ceux de ses lecteurs qui découvrent sa signature modeste sur quelque angle obscur du firontispice où brille un nom lumineux. Ne les plaignons pas , ces bumbles satellites des astres qui ont atteint les sommets du ciel poétique, ils se payent de leurs labeurs par une foule de joies intimes qu'ignore le commun des hommes; ce commerce perpétuel avec ces génies sublimes qu*admire le monde entier, la certitude de mieux comprendre leur pensée, de voir de près les mouvements de ces âmes si grandes et si généreuses, ces choses et bien d*autres encore, donnent à la vie de ces initiés un caractère méditatif qui les éloigne du monde réel, de ses ennuis, de ses misères. Un traducteur vraiment digne de ce nom se passionne pour son œuvre, pour son modèle, et cette passion, il peut la satisfaire. N'y a-t-il pas là le principal élément du bonheur?

Ces réflexions viendront tout naturellement à l'esprit de quiconque lira le Perse de la collection Panckoucke. M. Perreau, qui était professeur de rhétorique au collège de Saint-Louis en 1832, a illustré le satirique latin avec un amour profond; il l'a analysé, commenté, traduit, annoté dans la perfection; il a puisé à toutes les sources, soulevé tous les voiles, porté la lumière dans les parties les plus obscures de cette œuvre presque hiéroglyphique : si bien qu'après la lecture de ce travail, on croit avoir pénétré la pensée même de ce rigide stoïcien qui flagella Néron dans des poésies où le talent et la vertu marchent d'un pas égal. C'est plaisir, je vous l'assure, d'admirer la patience et la sagacité de l'homme qui s'est consacré à divulguer ces mystères, qui illumine, par des recherches infinies, ces passages où le poète enveloppe le poison qu'il distille sous des formes emblématiques et tue le tyran qu'il parait caresser.

Hais il ne nous appartient pas d'aller plus loin dans cette voie si entraînante, nous ne devons pas oublier notre rôle plus modeste; et, même en ne demandant aux satires de Perse que ce qu'il y a en elles de médical, en ne recherchant que les inspirations de ce genre qui ont contribué au triomphe de sa muse et si fière et si pure, nous aurons encore à recueillir une moisson suffisante d'idées, de mots, (le phrases manifestement empruntés à notre science. Ce sera un nouvel argument en faveur de notre thèse, la dissémination des connaissances médicales venant de la Grèce et envahissant peu à peu cette nation guerrière dont les dédains grossiers avaient

longtemps tenu à Técart et dans Tombre une science si nécessaire à l'homme et à la société humaine.

Les purgatifs (qu'on nous permette de commencer pareui)ont toujours joué un grand rôle dans la médecine populaire. La plus simple observation a dû conduire à reconnaître l'utilité de ces mouvements spontanés de l'intestin qui rétablissent, après une secousse passagère, la régularité des fonctions interrompues. On eut bientôt découvert des agents capables de provoquer artiâciellement des crises analogues, de sorte que, même chez des nations sauvages ou guerrières, ce qui est tout un, l'instinct du bien-être poussait les malades à seconder la nature, à imiter ses actes salutaires; et de là l'usage, l'abus même des évacuants comme médication habituelle.

Perse, en vingt endroits de ses satires, parle de ces opérations utiles, et, chose remarquable, il n'indique qu'une seule substance pour produire ce résultat : c'est l'ellébore, toujours l'ellébore qui doit chasser les humeurs amoncelées, dégorger les viscères tuméfiés, évacuer la bile, enfin rétablir la santé; et ces vertus si nombreuses du végétal en question exercent leur empire aussi bien sur le moral que sur le physique du malade. En voulez-vous des exemples , il y a, dans la iii^ satire, un personnage réel ou fictif^ peu nous importe, à qui le poète parle ainsi :

HcUeborum frustra, quum jam cutis eegra tnmebit, Poscentes videas : venienti occurrite morbo (Et quid opus Gratero magnos promittere montes?). Discite que, ô miseri, et causas cognoscite renun !

Le malade, quand l'hydropisie a gonflé tout son corps, demande de l'ellébore ; il est trop tard ; il promettrait en vain des monceaux d'or à Cratérus. Prévenez donc le mal, instruisez-vous, infortunés, étudiez les lois de la nature. — Nous retrouvons ici le Cratérus qui figure dans Horace (satire iii« du livre ip) et dont le nom était devenu caractéristique d'un médecin savant et répandu.

Dans la satire iv% Perse, s' adressant à un prétendu homme d'État ignorant et incapable, lui dit :

Quin tu igitur, summa nequicquam pelle décoras, Ante diem blando oaudam jactare popeUo Desinis, Anticyras melior sorbere meracas?

Car enfin, tu ne brilles que par la superficie; avant la fin du jour,

il te faudra cesser d'agiter celte queue devant le menu peuple qui t'applaudit, tu feras mieux de boire des anticyres tout purs, c'està-dire de l'ellébore. — Horace a déjà dit helleborum meracnmy et l'on voit que ces expressions étaient familières.

Voici un autre passage (salire v) dans lequel le poète fait allu* sion à une opération médicale ou plutôt pharmaceutique que nous ne devons pas oublier de consigner ici. Perse dit qu'on ne doit pas se mêler de choses qu'on ne connaît pas; la loi naturelle et la loi écrite sont d'accord sur ce point :

Dilnis hellebonim, certo compescere puucto Nescius examen : vetat hoc natora medendi.

Irez-vous administrer de l'ellébore si vous ne savez pas en mesurer la dose avec la balance, avec le trébuchet (dit M. Perreau)? cela est contraire aux éléments de l'art. — Les savants prétendent que ces expressions examen et puncto se rapportent à une sorte de balance plus précise que la balance ordinaire, à ce que l'on nomme un peson, une romaine, instrument utile dans des opérations délicates, et qui diffère des appareils vulgaires. Cependant, cette distinction n'est peut-être pas toujours facile à établir, car Perse lui-même a dit dans la i'* salire :

Non, si quid turbida Roma

Elevet, accédas, examenve improbum in ista Castiges trulina :

Si Rome turbulente exalte un homme, vous n'acceptez pas son opinion et vous pesez son mérite aune autre balance. — On trouve dans Horace : Romani pensanlur eadem scriptores trutina ; les écrivains latins se pèsent dans la même balance. — Ce sens figuré fait voir la pensée de Perse ; il s'agit de la statera et non pas de la trutina, et celle opinion s'appuie sur un passage de Cicéron qui est très concluant et dont je vous fais grâce. Quoi qu'il en soit, les vers de Perse prouvent que l'ellébore s* administrait à des doses précises, mesurées avec soin ; malheureusement il ne les indique pas.

Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que l'ellébore dont parle notre auteur n'est pas Vhelleborus niger, que nous voyons fleurir en France pendant l'hiver et que l'on désigne sous le nom vulgaire de Rose de Noël. Il y a longtemps que Tournefori a démontré que l'espèce des anciens est très différente ; il l'a re-

trouvée dans TArchipel grec et lui a donné le nom d'kellebafVi orienialis. Ses propriétés ne différaient pas, sans doute, de celles de notre espèce française, c'était un purgatif drastique, exerçant une action irritante sur les muqueuses digestives et que l'on doit donner avec réserve. Les pilules de Bâcher, si vantées autrefois dans le traitement des hydropisies, devaient leur principal mérite à la poudre d*ellébore qui y figurait pour la plus grande partie; médicament précieux à Tépoque où Ton se passait si bien de diagnostic, et où Tefficacilé du remèda se mesurait sur Tabondance des produits de son action.

Après les purgatifs vient Torgane sécréteur de la bile, le foie, jecur, qui joue un rôle important dans les vers de notre poète. Les passions qu'il combat avec tant d'énergie ont leur siège dans le foie, témoin ce jeune homme de la in*" satire que vient d'éveiller son gouverneur, et qui s'écrie :

Hue aliquis I nemon ? Turgescit vitrea bUis ; Finditur... arcadiœ pecuaria rudere dicas.

Holà I quelqu'un ! N'y a-t-il donc personne ? •— Sa bile s'échauffe, il éclate.... vous croiriez entendre braire un âne. — Notre auteur aime ces formes si vives, si saisissantes, et, par exemple, il dit i un autre personnage (satire v^) : Tu as combattu les ennemis du dehors, nec quidquam extrinsecus intrai^ quod nervos agileU Tout cela est bien, mais si vous leur laissex prendre un pied chex vous, sed si intus, et in jecore œgro nascanhMT dotnini ! ces tyrans domestiques sont les plus redoutables, ils nous tiennent par une multitude de liens secrets, et une fois qu'ils ont pris possession de ce domaine intime ils y régnent en maîtres. Perse le dit avec un singulier bonheur d'expression dans la i'* satire, où du moins ce même organe lui fournit une comparaison dei plus singulières et en même temps des plus justes :

Quo didicisse, nUi hoc fermentum, et qu» semel intUi

Innata est, rupto jecore exierit caprificus.

A quoi bon s'instruire ? Le savoir est un ferment qui pousse au dehors, c'est un figuier qui ayant pris racine dans le foie le déchire et s'en échappe I — Horace a dit avec son style nerveux et brillant : Fervens difficili bile iumetjecur* Les poètes romains de la meilleure époque emploient souvent ces formes pittoresques qui donnent à leurs vers un coloris merveilleux, et qui font le déses-

poir des iraduclears. Perse a évidemment imité Horace ; je trouve dans la iv satire ces expressions si énergiques : Ifaniqui est scabiosuSy et acri bile tumet ; et Ton pourrait signaler bien d'autres rapprochements qui ne sont pas de notre compétence.

Le mot scdbiosuSy qui se rencontre ici, doit nous occuper un instant ; mais quelle est sa valeur dans ce passage, où le vieux scoliaste et les commentateurs voient une allusion flagrante à Néron et à sa famille ? M. Perreau traduit scabiosus par t( souffre de tant d^ulcères, et cette paraphrase nous semble inadmissible. Si le personnage désigné dans ce vers est Britannicus, nous savons par Tacite et Suétone qu'il était de constitution délicate, maladive, mais scabiosus dit autre chose, il exprime une éruption, des rugosités, et non pas des ulcérations. Acceptons-le comme la preuve d'un état cachectique, scrofuleux, avec des lésions cutanées caractéristiques, et celte manière de voir nous semble suffisamment justifiée.

Perse, nous l'avons dit, colore sa poésie par des expressions techniques, pittoresques qui nous intéressent car elles sont em*^ pruntées à la médecine. Un personnage tout bouffi d'oi^ueil, à cause de Tantiquité de sa race, est peint en deux mots dans les vers suivants ;

An decet pulmonem rumpere ventis,

Stemate quod Tusco ramum millésime dacis ?

Convient- il de se gonfler la poitrine jusqu'à la rompre parce que l'on compte mille aïeux sur Tarbre généalogique de Toscane? — Ce passage de la lu^ satire, consacrée à l'éducation, n'est pas facile à traduire, du moins dans le sens littéral, mais on comprend la pensée du poète. Nous trouvons encore dans la y satire une locution singulière bonne à noter ici parce qu'elle est caractéristique. Le poète dit :

Disce : Sed ira cadat Daso nigosaque sanna, Dmn veteres avias tibi de palmone reveUo.

Ecoutez, mais n'allez pas faire la grimace et vous mettre en colère quand je veux vous débarrasser de vos vieux préjugés. — Cherchez bien, et vous trouverez dans la r^ satire, un de ces auteurs qui lisaient en public leurs ouvrages et qui briguaient, par i\iis procédés blâmables, des succès illégitimes. Perse se sert encore de celte comparaison singulière : une large poitrine in* dique les prétentions de Tauteur dont il se moque.

Grande aliquid, qiiod pulmo onimœ priBlnrgus anhelet.

Toujours du sublime, et les plus vastes poumons ne suffisent pas à déclamer ces belles choses! — Prœlargus pulmo est énergique, el les traducteurs comme Lemonnier, Selis et autres n'en ont pas senti la valeur.

Mais ce personnage qui veut plaire au public, qui monte à la tribune pour enchanter la foule attentive, ne néglige aucun des moyens usités en pareil cas ; liquide quum plasmate ffutlurmobik collueris; après avoir adouci votre larynx par le gargarisme à la mode, — dit le traducteur de la collection Panckoucke, etc. Nous devons encore protester contre ce système d'interprétations. Guttur n'a jamais voulu dire larynx, et les gargarismes n'ont pas pour mission de pénétrer jusque-là. Quant au mot platma, qui a été si bien conservé dans notre vocabulaire usuel, il est au moins étonnant de lui attribuer cette signification domestique, lorsque primitivement il en avait une autre bien plus relevée : 'Trx^r^A veut dire l'homme, la créature formée du limon de la terre; el voyei un peu par quelle analogie on a pu employer ce même root pour désigner un collutoire ou une bouillie chaude et humide propre aux usages que vous savez.

La satire iiP est remplie d'expressions empruntées & notre science ; il y a même une scène assez -vive dans laquelle le malade et le médecin sont en jeu, et qui contient plusieurs passages fort intéressants. Le patient s'adresse au docteur:

Inspke ; nescio quid trépidât mihi pectua, et œgrû Faucibus exsuperat gravis halitus ; inspice, sodés ;

Voyez ce que j'ai , je vous en prie (sodés est là pour ai auiei) , de grâce, s'il vous plaît; je ne sais d'où viennent ces battements de cœur et pourquoi mon haleine sort fétide de ma gorge malade. — Il ne serait pas difficile de trouver la cause de ces misères ; l'intempérance porte des fruits amers et le médecin indique le remède :

Qui dicit medico, jussus rcquiescere, postquam Tertia compositas vidit nox currere venas, De majore domo, modice sitiente lagena, Lenia loturo sibi Surrentina rogavit.

Le médecin ordonne le repos ; mais à peine^ au bout de trois jours, le sang a-t-il repris son cours régulier, le malade veut aller

au bain et fait demander dans quelque riche maison une petite cruche de vin de Surrente. — Cette histoire est à peu près celle de tout le monde ; mais poursuivons : la morale est au bout.

Heus^ bone, ta pâlies. — Nihil est. — Videas tamen istad, Quidqaid id est : surgit tacite tibi latea pellis.

Mais, mon cher, vous êtes pâle. — Ce n'est rien. — Prenez garde à ce rien ; votre peau jaune est soulevée par une enflure que vous n'apercevez pas. — Ces donneurs d'avis sont toujours mal accueillis; et en effet, le malade argumente et riposte : Ai tu dete^ ritis pâlies I Et vous-même, vous êtes plus pâle que moi ! — Ne sis mihi tutor, ne vous posez pas en tuteur, expression proverbiale qu'on trouve souvent dans les poètes latins. Ne sis mihi patruttëy ne faites pas avec moi Toucle, c'est-à-dire, ne soyez pas si sévère, est encore une petite phrase qui n'est pas rare ; et que le malade récalcitrant, pour se débarrasser d'un importun, l'appelle lutor ou patriius, c'est tout un. L'officieux ainsi maltraité se contente de répondre : Perge, tacebo ! Continuez, je n'ai plus rien à dire. — Voyons ce qui va arriver :

Turgidus hic epulis, atque albo TeDtre, lavatar, Gutture sulfureas lente exhalante mephites.

Sed tremor inter vina subit, calidumque trientem Excutit è manibus ; dentés crepuere detecti ; Uncta cadunt Iaxis tune pulmentaria labris.

Plein d'aliments, la peau du ventre blafarde, il se met au bain, en dépit des exhalaisons sulfureuses qui s'échappent de son gosier ; mais tandis qu'il boit, le frisson arrive, la coupe de vin chaud s'échappe de ses mains, les dents se découvrent et claquent, les morceaux tombent de sa bouche défaillante. — Ce tableau est parfait, il nous montre une victime de l'effroyable gloutonnerie romaine, et le poète n'a garde d'omettre la clôture de cette scène pleine d'horreur et de dégoût :

Hinc tuba, candel» ; tandemque beatulus alto Compositus lecto, crassisque lutatus amomis, In portam rigidos calces extendit.

Et de là les trompettes funèbres, les flambeaux; le jeune homme, placé sur un lit de parade et tout enduit de parfums, montre à sa porte ses talons roidis, — c'est-à-dire les pieds en avant, comme on dit encore aujourd'hui.

Cette histoire, racontée par notre poète à un des héros de sa

IIP satire, amène une réplique aigre de la part de celui à qui elle s^adresse, et là encore nous trouvons des choses qui nous regardent :

Tange, miser, venas, et pone in pectore dextmm ; Nil calct hic : summosque pedcs attinge manusque ; Non frigent.

Eh ! prophète de malheur, tâtez mon pouls, mettez la main sur ma poitrine ; suis-je brûlant ? Touchez mes pieds et mes mains ; les trouvez-vous froids ? — Et aussilôt le poète s'écrie : Cor tibi rite salit? Est-il en repos votre cœur quand vous convoitei For, quand une jeune fille vous sourit? On vous offre un aliment vulgaire, vous le refusez :

Tremulo latet ulcus in ore

Putre quod haud deceat plebeia radere beta.

Vous avez au fond du gosier un ulcère que vous craindriez d'écorcher avec la bette plébéienne {beta vulgaris, Lin.). Vous tremblez quand la crainte hérisse les poils de votre corps.

Alge», quum excussit membris tremor albas aristas. Nunc face supposita fervescit sanguis, et ira Scintillant ociili.

Mot à mot : Quand le flambeau est placé dessous, votre sang s'allume, et la colère brille dans vos yeux. — Tout ce morceau est traité de main de maître. La langue s'assouplit sous l'effort de celte plume ardente, Tidée s'incruste dans la phrase comme des caractères de bronze sur une table de marbre, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la pensée ou de l'expression, double puissance qui se trouve réunie dans une œuvre créée pour la postérité et qu'aucun traducteur n'a pu reproduire avec cette concision désespérante. Mais poursuivons une étude qui nous promet d'autres observations dignes d'intérêt.

Perse aimait beaucoup son précepteur Cornutus, et dans la v« satire, adressée à ce personnage, au milieu des protestations de dévouement, le poète, qui indique les caractères de la vraie amitié, se sert d'une expression singulière que nous ne pouvons passer sous silence. Il dit à Cornutus :

Puisa dignoscore cautus,

Quid solidum crepet, et pictœ tectoria lingose.

Frappez sur ce cœur, la prudence vous fera discerner s'il rend un

son pur el si ma langue est couverte d'un enduit. — Cette paraphrase est de Tabbé Lemonnier, un des bons traducteurs de Perse. En ne considérant ces expressions que comme une métaphore, il n'en résulte pas moins pour nous la pensée que le poète fait allusion à une pratique de Tart, à un procédé destiné à faire connaître les qualités normales du cœur, les conditions physiques de sonorité appréciées à l'aide de la percussion méthodique du thorax. On trouve , dans l'édition Variorum^ la note suivante : Allegoria ab istis qui, tinnitu et pulsu, ficlUium inlegrilcUem explorant. Voilà une science indiquée pour la première fois peut-être, et qui était vulgaire, surtout dans un pays et à une époque où les vases d'argile jouaient un si grand rôle dans toutes les affaires de la vie privée, témoin une des sept collines romaines, le mont Teslaccio, formé de débris de vases d'argile. Le scoliaste ajoute : Ficlilium enim sonus, si rimosa sint,surdus et ratACUs; sin sincera, aciUus. Que de choses il y a dans ces vers et dans les gloses auxquelles ils ont donné lieu ! les médecins qui percutent tout doivent reconnaître que les potiers de Rome et les Romains qui achetaient leurs produits, savaient à merveille apprécier la solidité des parois d'une amphore, qu'ils avaient étudié les dififérents sons produits par des vases suivant l'état physique de leurs parois. Qui pourrait dire que ces coutumes vulgaires n'ont pas été mises à profit par quelques médecins observateurs et appliquées au diagnostic de certaines affections thoraciques ?

La seconde partie de la comparaison employée par Perse, picto? tinctoria linguœ, se rapporte à un autre phénomène pathologique, les diverses colorations de la langue, symptômes dont l'interprétation est tombée depuis longtemps dans le domaine de la médecine populaire. Le poète, par une hardiesse qui lui est familière, attribue à la couleur de la langue une influence sur la valeur des paroles : le menteur donne à son langage une teinte trompeuse, tinctoria linguœ, et ici encore nous sommes dans l'impossibilité de trouver un équivalent français. Le passage suivant rend la difficulté encore plus grande :

His ego centenas ausim deposcere voces, Ut quantum milii te sinuoso in pectore fixi, Voce traham pura : totumque hoc verba resignent, Quod latet arcana non enarrabile fibra.

Admirons ici un beau sentiment de sincère amitié, une ex-

340 f'tudes médicales sur les poètes latins.

pression forte et vive de i*aiTection filiale de Perse pour Cornutus ; il le dit avec raison, ce ne sont pas les mots qui peignent bien l'état d'une âme élevée et reconnaissante, in arcanis cordi$ mei penefralibuSy et jecoris fibris, latet , et absconditum est : quamvis id nulla orationis vis possit exprimere. On a reproché à notre poète de ne pas savoir dire la chose en peu de mots, d'accumuler les images pour arriver à son but, de manquer de simplicité, de charme ; mais s'il n'a pas ces qualités qui brillent chez Horace, il en a d'autres précieuses, excellentes, et qui lui assurent un rang élevé dans la pléiade poétique que nous passons en revue.

La botanique joue un rôle important dans les poésies de Perse; nous avons vu l'ellébore, voici une autre plante non moins active qui figure dans la i*^ satire. Il s'agit d'une traduction de VIliade par Attius, poète des plus médiocres, et que certaines gens de peu de goût applaudissaient avec ardeur : Eugey bella! Bravo! à merveille! Que prouvent ces exclamations? dit notre auteur. Vous les prodiguez même à VIliade d'Âttius, enivré de veratrum : Non hic est Ilias Atti ebria veratro t Que doit-on entendre par ces deux derniers mots? Le traducteur que je consulte le plus souvent, M. Perreau, a dit : Fumante d'ellébore f Le veratrum des anciens, bien qu'il porte le nom d'ellébore blanc, n'a aucune analogie avec la plante dont nous avons déjà parlé; il y a loin d'une Colchicacée à une Renonculacée, d'une monocotylédone à une dicotjlédone, et bien que ces végétaux contiennent un principe acre, irritant, drastique, le veratrum ne peut être confondu avec le véritable ellébore. Perse indique une muse extravagante, ebria, et cette folie est produite par une plante qui, d'après les idées des traducteurs, devrait au contraire ramener à la raison ceux qui s'en sont éloignés. Il y a là très certainement une obscurité que les scoliastes n'ont pas détruite et qui subsiste même dans les plus récentes traductions que j'ai sous les yeux. Farnabius dit que Carnéades, voulant écrire contre Zenon, avait pris du veratrum afin d'exciter son cerveau, quod cerebrum pnrgat acuitque, Attius a doublé la dose, il s'est gorgé de la drogue dangereuse, et M. Perreau n'a pas saisi cette nuance toute médicale.

Voici un autre végétal plus dangereux encore, la ciguë, dont notre auteur parle ainsi (satire iv»^) :

Barbatiim haec crede maglstrum

Dicere, sorbitio tollit quem dira cicutap.

C'est le maître qui parle, le maître barbu (c'est-à-dire véaérable) qu'emporta la cigué cruelle. — Cette périphrase , qui désigne Socrate, se rencontre assez souvent chez les Latins ; elle a été pronipteroent consacrée par l'usage, et, à défaut d* autre mérite, ce grand homme eût dû l'immortalité au meuitre juridique dont la honte rejaillit sur la Grèce.

Je trouve daus la \* satire deux vers qui doivent nous occuper ici. La Mollesse, personnage fictif que Boileaa n'a pas inventé, dit à un commerçant empressé :

Quo deinde, insan*', rois? quo?

Qaid tibi vU ? lalido sab pectore mascola bilis iDtnmnit, qoam non extinxerit uma cicate?

Insensé! où vas-tu? que te faut-il? Une passion éneipque a soulevé ta poitrine brûlante et un torrent de ciguë ne suffirait pas à l'éloufier. — On peut traduire ce passage de vingt manières différentes sans atteindre à la puissance du latin, sans trouver an heureux choix de mots et d'images qui satisfassent pleinement les vrais admirateurs de Perse. Notre langue lutterait en vain contre la phrase Mascula bilis intumnii sub pectore calido, phrase sonore et vi;;oureuse, expressive et colorée, et je ne puis admettre la traduction de M. Perreau : Le voilà tout en feu, dit-il, et des flots de ciguë n'éteindraient pas cette ardeur martiale. — Je lui appliquerais volontiers les vers si pittoresques de notre auteur à propos de cette roue de derrière qui court sans cesse après la roue de devant sans pouvoir l'attraper, image frappante du traducteur et de son modèle :

QaamTiâ t^mooe sab ono,

Vertentpm sese, frustra sectabere canthmn, Qaain rota poit^rior carras et in axe secundo.

On se laisse aller facilement à ces velléités on peu pédantesques quand on s'occupe des œuvres charmantes des poètes latins ; mais je ne cède guère à la tentation, tant je sais mon insoffisance. Revenons à nos affaires, à la ciguê,qui figure ici non pins comme un poison mortel, mais comme un sédatif, ce qui constitue une nuance importante. Le vieux scoliaste, dont les leçons ont tant contribué à nous faire comprendre Perse et ses mystères, a écrit, à propos de cette substance : Genui liqmori$ eA quod cakrem in

3ii ÉTUDKS MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

nobis frigoris sui vi extinguit. Unde sacerdotes Cereris Elensinœ liquore ejus ungtiebantur^ ul a concubitu abstinerent. Il s'agit bien ici da Comum mamlatwn (Lin.), dont les propriétés si énergiques ont été reconnues dès la plus haute antiquité, et qui a peut-être perdu sa vertu réfrigérante à mesure que les observateurs sont devenus plus sévères et plus clairvoyants.

Perse excelle dans la peinture des passions et de leurs suites ; il exanoine ces tyrans de nos âmes et montre les hommes en proie à des entraînements devenus irrésistibles en raison de leurs faiblesses ; hune aléa decoquit, celui-ci se ruine au jeu ; ille in venerem est puîris, cet autre sèche d'amour :

Sed quum lapidosa chiragra

Fregerit articules, veteris ramalia fagi,

Tum crassos transisse dies, lucpinque palustrem,

Et sibi, jam seri, vitam ingemuere relictam.

Mais quand la goutte calculeuse, lapidosa, vient briser les articulations et les rameaux du vieux hêtre, ils regrettent les jours passés dans la fange et les ténèbres et gémissent, mais trop tard, d'avoir oublié de vivre. — La jeunesse est prodigue du temps, les écoliers et tous ceux qui comptent sur un long avenir font bon marché de l'heure présente, ce n'est pas pour eux que Perse a écrit ce vers immortel :

Vive memor lethi ; fugit hora ; hoc, quod loquor, Inde est.

Pensez à la mort! le temps fuit, le moment où je parle n'est déjà plus ! — Le pédagogue de la satire m*' gourmande un enfant paresseux ; celui-ci allègue toutes sortes de raisons pour ne pas travailler. Querilxir crassus calamo quod pendeat humor^ l'encre trop épaisse ne coule pas au bout de la plume ; an tali studeam calamo ? que puis-je faire avec un pareil instrument? Nigra quod infusa vanescal sepia lymphOy la sépia trop délayée ne laisse pas de traces sur le papier, etc. — Notons en passant ce liquide noir fourni par un mollusque céphalopode, la sèche (sepia offlcincUiSy Lin.), d'où Ton extrait l'encre dite de la Chine.

L'écolier ne se borne pas à ces subterfuges, il a recours à un moyen plus efficace, qui est peut-être encore employé de nos jours. Voici son secret qu'il nous confie lui-même :

Sœpe oculod, uiomiui, tangebam parvus olivo.

Je me souviens que, dans mon enfance, j'humectais mes yeux

avec de Thuile. — Pourqaoi donc ? C'était pour être dispensé de réciter, devant la famille et tes amis, un grand monologue de Caton près de se donner la mort. — Voilà une petite conjonctivite de formation nouvelle, une maladie provoquée par un procédé fort actif, à ce qu'il parait, et qui était traditionnel parmi de jeunes drôles dont Finstinct malfaisant a toujours été fertile en inventions de ce genre.

Il y avait à Rome certains préjugés bons à connaître, surtout quand ils se rattachent à des dispositions organiques naturelles ou acquises. Ainsi Perse se moque d'un personnage doué d'un grand embonpoint et qui cultive la poésie. Nous ne voyons pas que le tissu graisseux et l'art des vers soient incompatibles, et cependant notre auteur a dit dans la F« satire :

Nugaris, quum tibi, calve

Pinguis aqualiculus propenso sesquipede exstet.

Ce reproche s'adresse à un de ces importuns qui vont partout récitant leurs vers, qui demandent qu'on leur parle avec franchise ; et Perse lui jette en passant ce conseil un tant soit peu brutal : Il est ridicule de se mêler de poésie quand on a un gros ventre qui avance d'un pied et demi. — Les Grecs disaient : Ventris obesitas non gignit ingenium, mais nous connaissons de belles exceptions à celle règle. Suétone a dit de Néron qu'il avait le ventre tombant, ventre projecto. On a tout lieu de croire que cette remarque est une allusion à celle petite infirmité du tyran, qui en avait une autre et bien plus grande, celle de faire de méchants vers.

Perse est impitoyable pour les mauvais poètes de son temps, il s'autorise de l'exemple de Lucilius, qui a déchiré la ville entière, secuit urbem; d'Horace, qui, avec un air caressant, ne passe pas un défaut à ses amis, qui cherche le faible de chacun, qui en rit et fait rire les autres, qui se moque de tout le monde :

Omne vates vitium ridenti Flaccus amico Tangit, et admissus circum praecordia ludit, Gallidus excusso populum suspendere naso.

Un pareil hommage est précieux venant d'un rival, d'un émule, et jamais on n'a mieux jugé l'ami de Mécène. Perse cite des vers de plusieurs poètes de son temps, et il s'écrie :

Hœc fiereut, si testiculi vena uUa patemi Viveret in nobis !

Se perroettrait-oQ de pareilles niaiseries, si nous avions encore dans les veines un peu du sang de nos pères? — C'est une paraphrase décenle, sans nul doute, mais singulièrement pâle, et Fauteur pourrait se plaindre à bon droit du traducteur qui, sans pitié, énerve son malade, le châtre par condescendance pour la pruderie de nos oreilles.

C'est que Perse est un rude jouteur; sa plume , comme un burin d^acier, mord le bronze sur lequel ses vers sont gravés ; c'est que sa phrase concise et serrée va droit au but, comme le trait que décoche un archer habile, et pénètre dans le cœur de ses victimes. Il est impitoyable pour le vice, et sa colère s'allume à mesure que le coupable est placé plus haut sur la scène do monde. Heinsius a dit de Perse : Tam morosum et triste nobU scriptum reliquit, ut sinapi semper victitasse^ aut in antro Trophonii oracula reddidisse videatur (De satir. Horat., page 138). Nous retrouvons dans ce passage une expression empruntée à Plante (dans le Truculentus) et que nous avons signalée pages 73 et 74. Une telle appréciation du caractère de Perse est presque puérile, c'est méconnaître la vraie source de son talent, de son génie, et ne voir en lui qu'un malade, un hypocondriaque, un fou.

Ce poète inimitable naquit en Toscane, à Volterre, le 4 décembre 787 de Rome, c'est-à-dire l'an 34 de notre ère ; il s'appelait Âulus, Persius, Flaccus ; son père était chevalier romain. Venu à Rome vers l'âge de douze ans, il se lia d'une étroite amitié avec AnnaBus Cornutus, qui lui enseigna les principes de la philosophie stoïcienne. Ce fut chez Cornutus que notre poète rencontra un médecin grec, Claudius Agathernus, de Lacédémone, savant personnage qui exerça une influence considérable sur son esprit et lui donna cette fermeté qui brille dans ses ouvrages. Perse était de mœurs douces, d'une rare modestie, beau de visage, sobre et chaste, plein de tendresse pour sa mère et ses sœurs. H mourut à l'âge de vingt-huit ans, laissant à sa famille une fortune considérable. Ses ouvrages ne furent publiés qu'après sa mort et produisirent une émotion profonde: chacun y voyait une énergique manifestation de sentiments généreux trop longtemps comprimés; c'était une protestation contre les barbaries de l'ancienne Rome, le triomphe de la sagesse sur l'odieux sensualisme qui avait régné si longtemps, à la honte d'une grande nation à qui le courage ne

pouvait tenir lieu de tout, et qui affectait un superbe dédain pour ce qui lui venait des élrangers.

Les hommes de la trempe de notre auteur ne pouvaient partager de pareils préjugés; ils recevaient avec reconnaissance les perfectionnements sociaux qui leur arrivaient de la Grèce ; ils trouvaient dans* les leçons de quelques philosophes une règle de conduite qui les relevait, à leurs propres yeux , de l'abaissement produit par les passions satisfaites, par de grossiers plaisirs qui dégradaient les âmes et avilissaient une nation désormais maîtresse du monde. Le temps était venu de rompre avec ces ignominies, de ne voir dans les hommes que des frères ayant des droits égaux à la protection de la loi et au respect de leurs semblables. Perse prêchait cette doctrine ; il fut un des écrivains les plus moraux, les plus purs, au point que quelques-uns des premiers pères de TÉglise l'ont presque considéré comme un chrétien.

Mais outre ces vertus, dont il était le prôneur zélé, il contribua encore à vulgariser des idées dont la source grecque n'est pas douteuse. Son ami Agalhernus a dû contribuer à les lui faire connaître, à les lui rendre familières, et, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la fréquence des expressions médicales qu'on observe dans l'œuvre de Perse est le résultat de conversations habituelles avec un homme de l'art. Horace était lié d'amitié avec Musa, et cela se sent à la lecture des Épîtres et des Satires. Horace et Perse, vrais médecins des âmes, se trouvaient en sympathie directe avec les médecins du corps, ils se traitaient les uns et les autres de confrères, et de là cette influence réciproque sur leurs ouvrages. En cherchant bien, on trouverait de nos jours des liaisons analogues, et qui jettent un grand charme dans la vie privée de ceux qui préfèrent le culte désintéressé de la muse aux combinaisons lucratives dans lesquelles la conscience et l'esprit n'ont pas de place nécessaire.

Perse professe le mépris des richesses ; il dit à un avare : Vende animam lucro, livre ton âme à l'intérêt; mercare, vends et trafique, et quand tu auras entassé des richesses, que te faudra-t-il encore? Où t'arrêteras-tu? Non, non, sachons nous contenter de peu ; unge, puer, caules, esclave, mets de la graisse dans les choux :

Milli fesla luce coqualur

Urtica, et fissa fumosum sinciput aure.

Quoi ! je ne mangerai, les jours de fêle, que de l'ortie? — Dunm et agreste oluSy ditTannotaleur Farnabius. Voyons la seconde partie de ce festin économique, sinciputfumosumaurefissa; H. Perreau, qui vise à l'élégance, traduit ces mots par un morceau de conmne enfumée, et je défie le plus habile de savoir ce que cela veut dire. Pourquoi ne pas recourir au scoliaste qui, le premier, a commenté les satires de Perse, à ce Comutus, le contemporain et l'ami du poète, et par conséquent fort en mesure de nous dire ce que signifient ces mots un peu étranges, je l'avoue? Voici l'explication : Porcini capitis in fumo per aurem perforatam suspensi pars, La chose n'est-elle pas assez claire ?

Mais ce n'est pas tout et mon embarras est grand. Cet homme qui mange si peu se reproche ses privations. Pourquoi, en effet, cherche-t-il à faire des économies? Pour un coquin de neveu qui dévorera des foies d'oies :

ut tnns iste nepos olim satiir anseris extis,

et qui fera pis encore. — Mais là est la difficulté, et je comprends que les traducteurs aient reculé devant ce texte effronté. Ce neveu est un libertin, il a couru tous les mauvais lieux, et quand il est las des beautés vulgaires, dit M. Perreau, il va tenter Taventure avec une patricienne. Voilà l'idée adoucie, costumée et capable de paraître en bonne compagnie, mais déguisée de telle façon qu'elle est difficile à reconnaître :

Quiim morosa vago singultiet inguine vena, Patriciae immeiat viilvœ !

Le mot à mot de cette phrase est terrible, et il faut renoncer à trouver dans notre langue, non pas un équivalent, mais un simple à peu près. Juvénal s'est servi d'expressions semblables, Martial aussi , mais nous devons nous abstenir ; même à l'égard des oreilles médicales nous sommes tenus à des ménagements. Perse a dit de lui-même :

Sum petulanti splene cachinno.

J'ai besoin de rire , il faut que ma rate se désopile. — Mais ne vous fiez ni à cette traduction ni à ce besoin de gaieté qui cache des violences. Le vengeur des crimes de Néron n'aurait eu aucun crédit auprès de la postérité, si son âme n'eût été aussi pure qu'élevée et son talent à la hauteur de son àme.

JUVËIIL

Nous avons affaire ici au juge sévère de Rome dégénérée, de Rome coupable, et sur qui les calamités vengeresses vont fondre le toutes parts. Un homme déjà vieux, un esprit rêveur qui a longtemps médité sur les maux de sa patrie, sent un jour sa palience épuisée; il s'indigne des turpitudes qui remplissent la ville ies Césars, il voit partout le crime audacieux dominant une so- L'iété corrompue; la Pudeur est remontée au ciel, Asfrée Ta suivie :

Paulatim deinde ad superos Astraea recessit Hac comitp, atque duae pariter fugere sorores.

Plein d'une vertueuse indignation, il prend la plume, écrit quelques satires, jette à la face de ce monde gangrené la vérité terrible, Toutrage brûlant, et, ce devoir accompli, s'éloigne pour aller mourir en exil, loin de ces hommes qui n'avaient pas rougi de ses invectives et continuaient, insolents triomphateurs, d'insulter à la morale, à la vertu, à l'humanité.

Nous possédons à peine quelques renseignements sur la vie de Juvénal : les biographes ont emprunté à Suétone des dates incertaines et l'on sait seulement qu'il naquit dans l'ancienne ville d'Aquinum, sous Caligula, qu'il vécut plus de quatre-vingts ans, et mourut dans la haute Egypte, où il avait été envoyé par Claude Néron. Le poète s'était moqué de Paris, histrion et favori de l'empereur, et celui-ci trouva plaisant de nommer Juvénal préfet d'une cohorte tenant garnison dans ces régions brûlantes; il était alors plus qu'octogénaire. Id supplicii genus placuit, ut levi atque joculari delicto par esset*

Juvénal a laissé quinze satires que nous allons examiner à notr^

point de vue. Un commentaire médical sur ces pièces montrera jusqu'à quel point la langue scientifique de Fart de guérir était devenue usuelle, combien les poètes savaient y puiser d'eipressions capables de donner à leur pensée iiu tour inattendu, un relief nouveau, et quelle étroite alliance s'était opérée entre des arts que Ton croirait si étrangers l'un à l'autre.

La première pièce de ce recueil a pour titre : Cur saiiras sert" batj Pourquoi Juvénal écrit des satires. Il nous le dit aussitôt. Un fiel amer bouillonne en mon foie brûlant :

Quid referam qnanta siccam jpcur ardeat ira.

Voilà, dès le début, la question médicale posée * la colère consume son foie desséché, c'est une physiologie spéciale qui a pour elle la consécration du temps et l'autorité de toutes les pliilosophies helléniques. Nous pourrions prouver , par des ai^uroents sans réplique, que le poète a dit vrai en parlant ainsi ; mais ses violences n'ont le droit de nous intéresser qu'autant qu'elles rentrent dans l'ordre d'idées qui nous occupent.

On trouve dans la vii<^ satire une attaque furibonde contre les avocats. Le poète s'adresse à un homme qui n'a pas de litière portée par huit esclaves mèdes, qui n'a pas d'anneau d'or au doigt, de nombreux clients qui l'accompagnent au Forum; il lui dit : Allons, malheureux, les juges sont sur leur siège; crie, épuisetoi en faveur de l'homme que tu défends, rumpe miser, tensum jecur! Dusaulx a traduit ces mots par brise ta poitrine, ce qui est une licence impardonnable. Tous les auteurs latins enaploient les expressions consacrées, pulmo, anhàlatj quand ils veulent signaler les violents efiforls d'un orateur, mais ici c'est tout autre chose : il s'agit d'une violence morale, de l'énergie déployée par un homme agité d'émotions profondes, luttant contre une accusation grave, et cherchant à sauver la tête de son client.

Les idées anatomiques manquent de précision dans les vers de Juvénal, et cela n'a rien qui puisse nous surprendre ; mais il est moins facile de se rendre compte des acceptions diverses d'un mot dont le sens nous paraît strictement déterminé, et qui, chez les Latins, prend une tout autre valeur. Ainsi dans la i~ et dans la vi« satire, on trouve deux fois le mot vesica^ qui n'a aucun rapport avec l'appareil urinaire. Juvénal, en parlant des coureurs de testaments qui se substituent aux héritiers légitimes, nous explique par quels moyens ils parviennent à leurs fins

honteuses. Comment se taire quand on voit ces misérables :

Quum te sabmoveant, qui testameDta merentur Noctibus, in cœliim quos evemit optima summi Nunc via processus, vetulae vesica beats ?

Nous ne nous chai^eons pas de traduire mot à mot des vers dont la crudité obscène ne peut passer dans notre langue. Remarquons seulement que Texpression vesica se rapporte à Toi^ane génital, qu'il a la même signification dans ce passage fameux où Ton voit Tuccia transportée de plaisir à Taspect du danseur Ba- Ihylle qui dessine ses poses voluptueuses :

ChiroDomoa Ledam molli saltante Bathyllo, Vesicœ non imperat.

Il ne s'agit pas ici d'une incontinence d'urine; les annotateurs des meilleurs temps nous disent : Vesica^ illa pars qwB mulier esty et cela ne peut nous laisser aucun doute sur la nature des émotions dont parle notre poète.

On briguait les héritages à l'aide de moyens différents ; les empoisonnements étaient à la mode : Britannicus y succomba ; Claude péril après avoir mangé un champignon vénéneux, substitué au bolet comestible ; et enfin voici une dame romaine, matrôna potens

quae molle Calenum

Porrectura viro miscet sitiente nibetam.

Elle mêle au doux vin de Galène (excellent cru de la Campanie), le rubeta, sorte de poison fourni par un crapaud, forte a bufone venenum ita dici pofest, quod inter rubos degat. On a démontré tout récemment que le fluide visqueux contenu dans les pustules qu'on observe sur le dos de ce reptile, est un poison assez violent et capable, par exemple, de tuer en quelques minutes un oiseau auquel on l'inocule.

C'est en considérant de telles infamies que Juvénal sent fermenter sa bile et bouillonner son sang ; sa colère s'allume et lui tient lieu de muse :

Si natura negat, facit indignatio versum.

n attaque tous les vices, toutes les passions, il déclare une guerre iftpiioyable à ce monde corrompu qui a perdu jusqu'aux dernière^' notions du bien : les désirs, les craintes, la colère, la volupté, lei joies, les brigues, tels sont les matériaux de mon livre :

QuidqiiLd agunt homiups, votuin, timor, ira, voluptas, Gaudia, discursiL>, nostri est farrago libclli.

Juvénal nous peint bien la vie privée de ses compatriotes. Ainsi, les clients, la sportule , grande affaire à Rome pour tous les citoyens oisifs qui laissaient aux esclaves les professions lucratives. Chacun s'attachait à un patron qui le nourrissait, et, vrai serf inféodé au maître, devenait une machine électorale destinée à briguer les emplois, à faire sortir du scrutin, non pas l'homme le plus capable de servir son pays, mais celui qui était le plus riche, le plus libéral. Voici un de ces mendiants qui attend -sa pitance ; il se tient près de la porte, et ne veut pas céder sa place.

Cur timeam ? Dubitem ve locum defendere ? Qoamids Natus ad Euphratem, molles quod in aurse fenestrœ Arguerint, licet ipse negem ?

Qu'ai-je à craindre ? Céderai-je mon rang, bien que je sois né vers TEuphrate, ainsi que l'atteste mon oreille percée ? je ne le nie pas. — Et d'ailleurs, ajoule-t-il, j'ai au Forum cinq boutiques qui me rapportent, etc. — Nous ne relevons ce passage qu'à cause de l'oreille percée de cet individu, aurœ fenestrœ. Voilà un signe diagnostique de nationalité, et c'est la seule chose qu'il nous importe de constater ici.

La sportule des clients était mince^ mais les patrons se traitaient bien. Juvénal le dit :

Quanta est gala, quœ sibi totos

Ponit apros, animœ propter convivia natum.

Quelle gourmandise ! se faire servir un sanglier, un monstre destiné à de nombreux convives ! — Nous verrons, dans Martial, des prodiges de goinfrerie accomplis au grand détriment de leurs auteurs. Juvénal ajoute :

Pœua taïueu prœsens, quum tu deponis amictas, Turgidus, et crudum pavonem in balnea portas. Hinc subitae mortes, atqiie intestata senectus.

Mais la punition te menace, surtout lorsque, plein d'aliments, tu te rends au bain, où l'on te sert un paon indigeste. On voit alors des trépas foudroyants et des vieillards intestats. — Pareille scèqe se retrouve dans Horace, dans Perse, et montre que les effets terribles de certaines indigestions étaient parfaitement connus et appréciés.

jrvÉ5AL. 351

Les délateurs à Rome ont joué un terrible rôle sous le règne de Domitien, de Tibère et de Néron. Le pouvoir était ombrageux et cruel ; la mort, avec des raffinements de barbarie, était la punition d'un soupçon, et si Ton s'avisait de dire un mot sur Tigellinus, le favori du prince, on expiait son forfait par des supplices efifrojables.

Pone Tigellinum... tœda iiicebis in illa, Oua stantes ardeot quo^fixo gutture fumant.

Et latum média sulcom didacit arena.

Nomme Tigellinus, et bieitôt ton cadavre, accroché par le cou, brûlera comme une torche ardente, ou bien, traîné dans Farène, y creusera un funèbre sillon. — Le crime marchait la tète haute; voici un personnage qui dédit tribus patruis aconitùy et qui, étendu sur les coussins de sa litière, jette à la foule un regard insolent.

Cette première satire est pleine de véhémence, de menaces, d'indignation; le poète ne voit autour de lui que crimes et misères, mais son courage est à la hauteur de sa vertu, il accepte la terrible mission de dire la vérité à tout ce qui l'entoure, et nous trouvons dans ses invectives brûlantes un grand nombre de passages, de phrases, de mots qui sont empruntés à la médecine.

La seconde satire a pour litre Hypocritœj les Hypocrites, et nous allons voir que le poète ne reculera pas devant la lourde tâche qu'il s'est imposée. Fronti nulla fides! s'écrie-t-il dès le début ; Ne vous fiez pas au visage ! Et aussitôt le voilà qui nous montre un prétendu philosophe, aux habitudes socratiques, affectant la rudesse d'un homme de bien :

Hispida membra quidem et durm per brachia setœ Promittunt atrocem animmn

Ceux-là ne s'épilent pas comme les voluptueux ; on croirait, à voir leurs membres hérissés de poils, qu'il y a en eux une âme énergique et honnête, mais poursuivez votre examen, et vous trouverez les signes honteux d'un vice immonde :

Sed podice levi

Caeduntur tumidap, medico ridente mariâcœ.

Il y a là un acte chirurgical important, la section de tumeurs occupant la marge de Tanus; tumeurs désignées sous le nom

de marisques, et dues, suivant toute probabilité, à des pratiques familières aux Orientaux. Ce sujet scabreux se retrouve à cbaque page des satiriques latins, et nous n'avons pas à nous en occuper ici ; mais ces tumeurs, qui avaient acquis une sorte de uotoriété, que chacun reconnaissait comme le signe patbognomonique de coutumes abominables, quelle est leur valeur médicale, et jusqu'à quel point le médecin qui les rencontrait chez un client avait* il le droit de se moquer de lui et d'y voir la preuve de mœurs criminelles ?

On trouve dans les Variorum la note suivante : Nam mariscœ tumidœ, seu ulcéra inflata ex fœdo et non nominabili coïtu masculo nata , cœduntur et secantur ferro. Le scoliaste ajoute : Itali mstro tempore talia non sécant, sed urunt argentea quadam lamina candenti. Le mot marisca vient du chaldéen maras, fricare. La plupart des traducteurs ont pensé qu'il s'agissait ici d'ulcères, mais, évidemment, ce sont des tumeurs avec des érosions superficielles, et la main du chirurgien était indispensable à leur guérison. Cela n'autorisait pas Thomme de Tart à oublier sa dignité, à rire d'un mal qui aurait fort bien pu dépendre d'une autre cause ; les hémorrhoïdaires ne sont pas nécessairement affiliés à la secte socratique , et en présence d'un diagnostic souvent fort difficile, il est de règle de s'abstenir. MaisJuvénal, qui attaque le malade, ne se croit pas tenu de ménager le médecin.

Notre embarras est grand en présence de certains passages qui montrent à nu les effroyables turpitudes des Romains, maîtres du monde et si peu maîtres de leurs passions. Juvénal arrache tous les masques, il appelle par leur nom les iuf&mes qui, affichant la vertu, s'abandonnent aux plus hideuses débauches; les hommes qui, de virtute locuti, clunem agitant. Chacun se défend de son mieux, et voici le langage que leur prête le poète : Yaut-il mieux que moi , cet ingambe qui se raille d'un boiteux ? Loripedem reclus derideat, JiHhiopem albns, le blanc qui se moque de l'Élhiopieu? Que dirait-on de Verres dénonçant un voleur; Milon, un meurtrier ; Clodius, un débauché ; Catilina, un Céthégus ? Le poète va plus loin, il se plaint de l'empereur qui exhume de vieilles lois pour punir l'adultère :

Qimni tôt abortivis fecundam Julia vulvam Solveret, et patruo similes effunderat ofEas.

Il n'y a guère que la poésie qui ose dire de semblables choses.

Domitien et ses infamies sont là dans des vers brûlants. Juvénal reproche à ce grand hypocrite des crimes odieux , et nous ne savons comment traduire en prose les mots énergiques dont la crudité nous épouvante. Un poète a mis sa muse au service de cette muse latine qui affecte une singulière prédilection pour les expressions anatomiques; M. Constant Dubos a ainsi rendu les trois vers de Juvénal :

Quand de ses flancs brisés par tant d*avortements, Julia rejetait les fruits de ses débauches, Images de son oncle, effroyables ébauches.

Nous aurons occasion de revenir sur une traduction qui nous intéresse à bien des titres. M. Dubos est docteur en médecine et, par cela même, il s'est trouvé dans des conditions excellentes pour saisir et rendre la pensée de Juvénal. Les passions que le poète poursuit de sa haine sont de vraies maladies , il les étudie, les décrit, en signale le remède. Il y a dans son œuvre un certain caractère médical qu'on ne peut méconnaître, et M. Dubos, mieux qu'aucun des plus habiles professeurs d'humanités, pouvait aborder de front des difficultés que les littérateurs ont déclarées insurmontables. Notre confrère s'est cru en pleine clinique, il a touché ces ulcères d'une main ferme; il ne s'est pas effrayé d'horreurs qui causent tant de répugnance aux gens du monde, il a eu le courage d'appeler les choses par leur nom ; il a usé de son droit de médecin, et personne ne s'est jamais trouvé dans d'aussi bonnes conditions pour traduire une œuvre pleine de mots techniques que la science seule peut employer, car elle est chaste et pure; son but est d'enseigner et non de corrompre, elle a le droit de tout dire, car elle ne parle que pour être utile. Mais poursuivons notre examen.

Les hommes disent beaucoup de mal des femmes, et Juvénal lui-même, dans la vi'^ satire, a dépassé toutes les bornes de la médisance. On trouve, dans la satire ii«, une violente réplique à sa plaidoirie cruelle : une certaine Lauronia défend son sexe avec force, ou plutôt elle attaque la partie adverse sans aucun ménagement. Il faut convenir que c'est de toute justice, et que nous méritons une riposte énergique. Terlius e cœlo cecidit CatOy un troisième Caton nous est tombé du ciel, dit-elle à son interlocuteur ; mais dites-moi, philosophe austère, qui vous vend les parfums qu'exhale votre barbe? Ënseignez-moi, sans rougir,

la boutique où vous les achetez; sed tamen unde kœe émis, hirsuto spirant opohdlsama collo quœ tibif Où sont les vertus antiques des premiers Romains, la sobriété, la modestie, la pudeur gardienne du sanctuaire vénéré de la famille^ Comedunt coliphia paucœ. Quelques-unes parmi nous se nourrissent du pain des athlètes ! il y en a qui aiment à lutter, mais ce sont de rares exceptions. — Qu'entend-on par coliphia? Les commentateurs nous apprennent qu'on nommait ainsi une sorte de pain ayant la forme d'un phallus, et qui était destiné à la nourriture des lutteurs de profession. Quelques femmes, ambitieuses de gymnastique, cherchaient à développer leurs forces, luctantur paiicœ, et nous verrons jusqu'où s'étendait leur prétention à cet égard. Lauronia déclare que ces travers sont rares parmi les femmes ; elle reproche aux hommes de se livrer à des travaux de l'autre sexe, de végéter dans une mollesse honteuse, et enfin, quand elle nous a écrasés sous cette grêle d'arguments invincibles, elle ajoute ce dernier vers devenu proverbial :

Dat veniam conris, vexât censura coliimbas.

On pardonne aux corbeaux, on punit les colombes; — c'est encore comme cela aujourd'hui, et il en sera probablement toujours de même. Mais passons à un autre chapitre.

Voici une question de contagion indiquée dans la même satife : les mauvais exemples sont dangereux, datrii hanc coniagio labeni, et dabit in plures ; de la même manière qu'un troupeau se trouve infecté de la gale, parce qu'une seule bête en est

atteinte :

Sicut grex totus in agris

Unius scabie cadit et porrigine porci, Uvaque conspeeta livorem ducit àb uva.

Ovide, dans ses Remédia amoris, a dit à peu près la même chose (Voyez page 248). Juvénal est bien plus explicite. Ainsi, il se sert des mots scabies et porrigo, deux affections cutanées qui ont gardé jusqu'à nous leur nom scientifique, et qui se communiquaient facilement. Le poète ajoute qu'un grain gâté, dans une grappe de raisin, détermine la même altération dans les parties voisines ; ce qui n'est pas prouvé, mais nous ne nous montrerons pas trop rigoureux sur ce chapitre : on comprend la pensée du poète et cela suffit.

Il poursuit de ses vers les plus mordants certains efféminés qui

jrTÊ!(AL. 355

ont recoars à des pratiques bizarres pour se donner des qualités physiques dont on peut contester les aiantages :

nie sopercOiimi madida foligine iKtom Obliqua prodocit aco, pîngiiîtqiie trementes AttoUens ocolos.

Celui-ci, levant ses yeui qui clignottent, se peint les sourcils a?ec une aiguille trempée dans la suie; celui-là... — Mais nous n*avons pas à nous occuper des raffinements d*un sjbaritisme honteux; remarquons toutefois que ces coutumes se sont conservées et que, dans tout l'Orient, on use encore des mêmes procédés. Les hommes ne poussent plus aussi loin la recherche des cosmétiques, ils ne se couvrent plus le visage d'une couche légère de pain pétri, comme certain empereur qui, aux champs de Bebriac, et lorsqu'il s'agissait pour lui du trône, s'abandonnait à des soins minutieux :

Et pressum in £aciem digitis extendere panem.

Il va sans dire que ces merveilleux ne pouvaient se passer de miroirs ; chacun avait le sien, richement orné ; et, à ce sujet, je suis bien aise de vous dire que Cicéron attribue l'invention du premier miroir en métal à Esculape lui-même. Les femmes ne savent pas assez à quel point elles nous doivent de la reconnaissance. Au surplus, la statue classique de ce dieu est toujours accompagnée de rinstrument en question et du serpent qui s'enroule autour de son manche.

Nemo repente fuit turpissimuSy a dit Juvénal dans cette même satire u^; il signale les progrès des vices qui ont envahi la nation romaine, qui Font abrutie et dégradée. Les plus grands noms des temps consulaires sont tombés dans des ignominies cent fois

pires que le néant; un Gracchus se marie publiquement à un

Mais encore une fois cela ne nous regarde pas, à moins toutefois que nous ne signalions l'intervention d'un chirui^ien dans l'accomplissement d'un caprice impérial. Les Grecs étaient habiles en ce genre de supercherie. Mulier nempe ipsa videtur, c'est à s'y méprendre,

Vacua et plana omnia dicas

Infra ventricuium, et tenu! distantia rima.

On voit que l'imitation est portée aussi loin que possible, et cependant le poète nous parle ici des acteurs qui remplissaient sur lascène des rôles de femme. Néron alla plus loin, et l'histoire

nous a conservé d'horribles détails sur ce fait incroyable. Il fallail mutiler un homme, lui donner une certaine ressemblance avec une femme, et justifier, du moins en apparence, des unions sacrilèges qu'on croirait impossibles, si la débauche, dans ses caprices furibonds , n'était capable de tout. Mais de semblables horreurs portaient avec elles leur punition :

Interea tormentum ingens nubentibus hseref, Quod nequeunt parère, et partu retinere maritos.

L'épouse est inféconde, le mari ne peut espérer le doux nom de père, et tous deux s'en désolent. — C'est vraiment dommage! Nil animis in corpora juris natura indulget^ la nature leur refuse un miracle, stériles moriunturf En vain cette sorte de monstre a vidé les flacons d'une sorcière, en vain il a tenda la main au luperque qui frappe en courant, et illisf

Turgida non prodest condita pyxide Lyde, Nec prodest agili palmas praebere luperco.

La grosse Lyda composait des philtres souverains en cas de slérililé; elle faisait porter aux femmes une petite boîte renfermant une araignée : feruvt physici mulierem sterilem concipere passe, si pixide inclusam araneam gestet in sinu. Nous ne garantissons pas la recelte.

Cherchons, et peut-être trouverons-nous le moyen de sortir de cette fange. La iip satire, consacrée aux Urbis incommoda^ semble nous promettre moins de crimes; son titre indique des inconvénients physiques, lapsus tectorum, la chute des toits, incendia,ti enfin Augiisto recitantes même poetŒy les poètes qui, au mois d'août, vous récitent leurs œuvres. Tout cela n'est pas bien terrible; voyons si nous irons jusqu'au bout de ces 372 vers sans rencontrer des choses de notre compétence.

Umbritius est le personnage à qui Juvénal a confié le soin de lancer une malédiction sur Rome ; il est mécontent de tout, il fuit la ville^ il va se réfugier à Cumes, et avant de quitter des lieux où il a vécu longtemps, où il n'a pu réussir à l'aide de moyens honnêtes, quando artibus honestis nullw in urbe laettt, il donne un libre cours à sa bile et passe en revue toutes les choses qu'on peut reprocher à la capitale de l'univers :

Quid Romœ faciam? mentiri nescio. Que ferai -je à Rome? je ne sais pas mentir. Voir tous les jours des hommes qui demandeol

JDVÉNAL. 351

la mort d*un autre homme, en abaissant le pouce, verso poUice vulgi quant libet occidunt populariter, et qui, en sortant du cirque, vont affermer les latrines publiques : inde reversi conducunt foricas. Le pouce levé ou abaissé, comme nous l'avons dit ailleurs, décidait du sort d'un gladiateur; les vestales elles-mêmes demandaient la mort de celui qui leur avait déplu.

Je ne sais pas mentir, je ne puis louer un méchant livre , Hbrum si malum est, nequeo laudare; je ne sais pas promettre à un fils le futur trépas de son père, funm promittere patris, née volo, nec possum; et enfin, ranarum viscera nunquam inspexiy je n'ai jamais interrogé les entrailles des grenouilles. On s'accorde à voir dans ces derniers mots une allusion au venin des crapauds, rubeta^ dont nous avons parlé dans la r« satire. Cela est possible, mais j'incline à penser qu'il ne sagit ici que de l'examen des viscères de ce reptile ; c'est un acte d'aruspice et non pas d'empoisonneur. Un vénérable maître, M. le professeur Duméril, a publié il y a longtemps un mémoire fort intéressant sur les services l'endus à la science de l'homme par les grenouilles. Il est peu de découvertes en anatomie et en physiologie qui ne doivent quelque chose à ce pauvre animal dont il est si facile d'interroger les organes intérieurs, qui résiste si bien et si longtemps à des mutilations effroyables, et qui offre à l'expérimentateur des moyens si simples de constater la^plupart des phénomènes de la vie jusque dans le sein des viscères les plus importants. Umbritius se vante de n'avoir jamais éventré des grenouilles, mais alors ces cruautés servaient à d'absurdes superstitions, tandis que depuis elles ont pu invoquer un but légitime et se faire absoudre par l'ulilité qui en résulte.

Juvénal n'aimait pas les Grecs, les Syriens, tous ces étrangers amenés à Rome à la suite des triomphateurs; aussi Umbritius entame contre eux une déclamation pleine de fiel : à l'entendre, ils se sont emparés de la ville et ont y apporté des coutumes nouvelles, le luxe, les vices; et, crime impardonnable! leur langage se substitue au latin :

Jam pridem Synis in Tiberim defluxit Orontes, Et linguam, et mores...

C'est la thèse des vrais Romains; ils s'indignent de ces nouveautés, attribuant l'altération des mœurs à des intrus qu'ils détestent, sans songer que ces incnnvpni<*n»«i nécessaires sont large*

ment compensés par les sciences, par les arts, par los lettres venus en même temps que ces hommes et qui ont jeté un si vif éclat sur le siècle d'Auguste. Ces choses excellentes ont donné Heu à de déplorables excès, personne ne le nie ; mais la barbarie ne peut durer éternellement, les nations veulent en vain s'isoler, la Chine elle-même sera envahie, civilisée, et l'humanité s'applaudira de cette dernière conquête.

Mais en ces temps lointains et sous l'influence des impressions présentes, la satire reproduisait avec une joie amère les invectives que l'on entendait sortir de la bouche du vieux parti romain. Sais-tu ce qu'est un Grec? dit le poète; c'est un homme jouant tous les rôles :

Grammaticus, rhetor, géomètres, pictor, aliptes, Augur, schœnobates, medicus, magas.

Grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, baigneur, augure, danseur de corde, médecin, magicien; il sait tout, omnia novit; et si par hasard, quand il a faim, vous lui ordonniez d'escalader le ciel, il y monterait aussitôt:

Grœculus esuriens in cœlum, jusseris, ibit.

Tout cela est fort plaisant; mais au milieu des talents divers que possède le Grec, nous voyons figurer la médecine, et encore est-elle placée aussi mal que possible, entre un acrobate et un sorcier. Cela prouve que, même au temps où vivait Jnvénal, les médecins n'avaient pas encore une position scientifique bien importante; que la plupart d'entre eux appartenaient à une classe d'industriels médiocrement honorée à Rome ; que Ton pouvait, sans injustice, les reléguer parmi celles qui n'avaient pas encore conquis une juste estime dans la société romkine. Cependant nous pouvons nous consoler un peu des mépris du satirique en voyant qu'il enveloppe dans le même anathème des processions libérales comme les grammairiens, les rhéteurs et même les géomètres. Ce voisinage au moins n'a rien qui nous répugne.

Les Grecs dont parle Juvénal mettaient au service de leur ambition une merveilleuse souplesse de caractère, leur devise était : Tout à tous, aussi le succès ne leur manquait guère. Habiles à composer leur visage sur celui du maître, ils flattaient; c'est le grand secret de plaire; ils applaudissaient entente occasion, même dans des circonstances singulières :

JUVÉKAL. 359

Si bene ructavit, si rectum minxit amicus.

Les éructations, que Ton dissimule avec tant de soin ciiez nous et dans beaucoup d'autres pays, ne sont pas considérées comme une incongruité chez les Arabes. Les gaz s'écliappant de Testo* mac sont l'indice d'une bonne digestion, d'une bonne santé, et les Orientaux diraient volontiers, à ceux qui rotent, comme nous à ceux qui élernuent : Dieu vous bénisse ! Quant au second chapitre, rectum minxity il y a là un signe évident de vigueur, de jeunesse, et puisque ces actes s'accomplissaient en public, il n'est pas étonnant qu'ils fussent l'occasion de remarques de ce genre et de compliments analogues. Mais notre Grec ne se borne pas à cela ; il félicite le patron qu'il encense d'une autre chose bien difficile à dire en français :

Si truila inverso crepitum dédit aurea fundo.

Dusaulx n'a pas osé traduire ce vers^ et bien d'autres ont fait comme lui. Une longue note latine de M. Âchaintre donne tous les éclaircissements nécessaires sur ce passage si dégoûtant. Nous emprunterons encore à M. Constant Dubos deux vers de son excellente traduction. Nous l'avons dit, ce confrère se croit ici en pleine clinique, il ne recule devant aucune expression, jugez-en :

De son anus béant si la charge élancée

Tombe avec bruit dans l'or de sa chaise percée.

C'est une paraphrase, mais elle dit tout; elle dit trop, sans doute, et nous regrettons les derniers mots qui ne rendent pas truila aurea. Mais hâtons-nous de passer outre, car, si médecin que nous soyons, nous devons être discrets et ne pas abuser de ces particularités de garde-robe bonnes à réjouir les Purgon et les Diafoirus de Molière.

Les vers de Juvénal ont un merveilleux coloris, il leur donne une forme piquante; l'expression qu'il emploie est toujours juste, mais elle est surtout pittoresque. En voulez-vous la preuve ? lisez ceci :

Nam, quum facilem stillavit in aurem

Exiguum de naturœ patriaeque veneno, Limine submoveor ;

Dès qu'un Grec a versé dans la crédule oreille du patron quelque goutte du poison dont il est pourvu par la nature, je suis mis à la porte ; perierunt t&inpora hngi servitiiy on oublie mes anciens

services. — Le flatteur habile n'oublie rien, lui, il loue à tout propos, sermonem indocti, la parole d*un imbécile; faeiem deformis amici, le laid visage d'un ami :

Et longum invalidi coUam cervicîbus œqnat HercaUs, Antsum procul a teUure tenentis.

Pour lui un malade au col long et maigre est un Hercule capable d'étouffer Antée loin du sol protecteur. —

Si Juvénal est un grand peintre, il est aussi un excellent moraliste; il a creusé le sol humain jusque dans ses profondeurs les plus cachées, et ce pauvre Umbritius dit bien vrai quand il laisse échapper, avec un soupir, ces mots :

Nil habet infelix paupertas durias in se Quam quod ridiculos homines facit.

La plus grande amertume de la misère, c'est qu'elle ^a jusqu'à rendre ridicules ceux qui en souffrent le plus. — Mais tout en étudiant ainsi notre cœur, il n'oublie pas les infirmités du corps, il en signale même les causes, et nous devons ici une mention particulière à des vers qui ont un grand mérite à nos yeux. Le poète parle du séjour de la campagne, de l'air pur qu'on y respire, du calme qui s'y trouve, et il oppose à ces avantages les graves inconvénients de la vie qu'on mène à Rome :

Plurimus hic seger moritur vigilaudo : sed illmn Languorem peperit cibus imperfectus, et hsrens Ardeuti stomacho.

Ici, plus d'un malade meurt d'insomnie; une mauvaise nourriture produit ces langueurs et surcharge l'estomac qu'elle irrite. — On ne dort pas à Rome, même à prix d'argent, et c'est là ce qui nous tue, inde caput morbù Le bruit est tel, dans les rues de la ville, que le sommeil de Drusus et des pho(iues n'y pourrait résister :

Eripient somnum Druso vitulisque marinid.

Il y a là une allusion que nous ne comprenons pas, un fait dont la tradition s'est perdue et que les scoliastes ont passé sous silence. Quant aux veaux marins qui dorment si profondément, nous n'avons pour garant de cette particularité d'histoire naturelle que. les opinions de Virgile et de Pline, mais peu nous importe.

La foule est énorme dans les rues de Rome, magno populus preniit agmine lumbos qui seqnitur; celui-ci me frappe du coude,

JDVÉNAL. 361

feril hic cubito, celui-là me heurte au fronl, capiti incutit; cet autre m'atteint de ses jambes crottées, pinguia crura luto, et enfin je suis assailli de toutes parts. Vous voyez que le poète désigne avec exactitude les parties atteintes et que sa description est exacte.

Examinons maintenant la rv« satire, celle que l'on connaît sous le nom de Bhombm, le Turbot. Chacun sait de quoi il s'agit- Un monstrueux poisson de cette espèce fut pris par un pêcheur dans l'Adriatique, en face d'Ancone, et l'heureux possesseur de cette pièce rare se hâta d'en faire hommage à l'empereur :

Jam letifero cedeDte pruinis

Autumno, jam quartanam sperantibus segris.

C'était au temps où l'automne cède la place à l'hiver, quand les malades sentent venir la fièvre quarte. — On a prodigué les explications à propos du moi speraniibtis ; on a dit que la fièvre quarte servait de crise à d'autres maladies, qu'elle ne tuait pas, qu'il ne fallait pas la guérir, et bien d'autres imaginations analogues, ressources d'une médecine impuissante, sorte de fatalisme qu'on ne rencontre pas seulement chez les gens du peuple. Nous ne voulons voir, dans le mot de Juvénal, qu'une expression poétique ; sperantibus est pour timentibus. Nous n'oublierons pas que Virgile a dit :

Hune ego si potui tantum sperare dolorem.

et nous pourrioTis multiplier ces exemples d'une forme littéraire qui prend sa source dans le génie de la langue grecque.

Mais Domitien fait appeler près de lui les sénateurs; ils arrivent en toute hâte, autant que le leur permettent l'âge et les infirmités; en voici un, Montanus, à qui son gros ventre allonge le chemin :

MoDtani quoqiie venter adest abdomine tardus.

Cet autre est aveugle, il admire à gauche le poisson qui est à droite; vil courtisan, il flatte le maître redoutable, cœcus aduht^ ior, grande et conspicmim nosiro quoque tempore monstrum , dit Juvénal ; et cette revue des séïiateurs est écrite avec une verve prodigieuse.

Montanus l'aveugle était de l'ancien temps, il avait connu Néron et ses nuits de débauches, l'art du tyran à renouveler son appétit rassasié , aliam famem, lorsqu'il s'était abreuvé d'un Falerne brûlant, qunm pulmo Falerno arderet. L'expression pulmo est de

nature à nous causer quelque embarras. Le vin enflamme Testomac, mais le poète établit des rapprochements de par les droits souverains de sa muse, vesica remplace cunéus^ meiere veut dire semen emittere, analogie de figure et d'usage, comme il appartient au génie d'en créer et qui donne aux vers des grands poètes une couleur qu'on ne saurait trop admirer.

Voici le tour des parasites. La \^ satire flagelle ces gloutons qui souffrent si patiemment le dur esclavage de leur ventre; elle leur reproche les viles complaisances qu*ils déploient pour obtenir un souper, et quel souper! On vous donne un vin qui ne serait pas bon à dégraisser la laine, vinum quod succida nolit lana pati, et qui vous transforme en Corybantes. Vous vous injuriez, vous vous battez, rubra deterges vulnera mappa. les serviettes servent à étancher le sang de vos blessures» et pendant vos combats, le patron s'abreuve d'un vin récolté sous les anciens consuls.

Si stomachus domini fervet vinoque ciboque, Frigidior Geticis petitur decocta pruinis.

Si les aliments et les boissons brûlent son estomac, on lui verse une eau glacée, plus froide que les frimas des Gètes. —

Le menu du dîner de Yirron ne nous apprend rien d'intéressant sur le régime alimentaire des Romains du temps de JuvénaL; les champignons y figurent, les espèces douteuses sont pour les amis suballernes, le bolet exquis n'est que pour le maître :

Yilibus ancipites fangi ponentur amicis, Boletus domino,

comme ceux dont se régalait Claude jusqu'au moment où Agrippine lui en servit un qui le dispensa d'en manger d'autres, posl quem nil amplim edit. — Voilà des traits qu'on rencontre dans l'œuvre de. notre poète, qui rendent sa lecture si attachante, si instructive, et qui justifient l'admiration de la postérité. Et lorsqu'il a stigmatisé les effrontés gourmands si patients aux outrages de quiconque les nourrit, il s'écrie : Ille sapit qui te Hc ntilurl II fait bien, celui qui vous traite ainsi! — Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage, dit M. Const. Dubos; amnia ferre si potes, et debeSy et il a raison.

Nous arrivons à la diatribe contre les femmes qui constitue la vp satire. Jamais la violence n'atteignit de pareilles limites.

Si le parasite bafoué, ne pouvant plus dissimuler sa rage, laisse déborder sa bile en pleurs amers, ut per lacrymas effnndere bikm cogaris, que feront les malheureuses auxquelles le poète prodigue les plus sanglantes invectives? Juvénal entre brusquement en matière, il parle de la femme primitive, sauvage, dont le mari mangeait des glands , glandem ructanie marito ; qui nourrissait ses enfants de son lait, portanda ferens infantibus ubera magnis, si différente de Cynthie et de cette autre (Lesbie), à qui la mort d'un passereau coûta tant de larmes :

Haud similis tibi, Cynthia, nec tibi, ciijus

Turbavit nitidos exstinctus passer ocellos.

Donc la femme aujourd'hui n*a plus les vertus d'un autre âge, elle a oublié ces mœurs si pures, cette pudeur si délicate; le monde en vieillissant s'est corrompu :

Videront primos argentea sœcula mœchos,

Et cependant. Posthumus, tu prétends prendre femme? On te croyait sage, et tu te maries ! Certe sanuseras. Uxorem ducis t — Sanus veut dire ici sain, bien portant, raisonnable, il s'agit du corps et non de l'esprit, comme le prouve un passage que nous allons rapporter.

Ursidius veut avoir des enfants, il lui faut, à lui, vieux libertin, une femme de mœurs antiques, antiquis tixorde moribus quœri' tur, Omedici, mediam periundiie venamf Médecins, ouvrez-lui la veine ! Nous ne devons pas, nous, omettre l'expression mediam. Il s'agit d'un vaisseau spécial , celui que l'on désignait à l'instrument de l'opérateur, la veine médiane, qu'on nommait encore vena nigra^ et qui établit une communication entre la basilique et la céphalique. Les commentateurs nous renvoient aux œuvres de Paul d'yEgine et d'^Etius, à propos de la convenance de cette saignée chez les maniaques et les frénétiques.

Nous ne pouvons suivre Juvénal dans la description qu'il donne de toutes les impudicités de ses héroïnes, le latin seul affronte ces horreurs, et M. Const. Dubos lui-même, armé de son double privilège de médecin et de poète, a senti chanceler sa muse dans cette lutte désespérée. Ainsi Hippia, femme d'un sénateur, s'enfuit en Egypte avec un gladiateur; la mort ne l'effraye pas, car les femmes montrent un grand courage dans les choses qui les déshonorent :

364 ÉTLDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LAHNS.

Fortem animam praestant rébus, quas turpiter andent.

— S'il s'agit de suivre un amant sur la mer lointaine, sUmaeho valet ; si c'est un mari, illa maritum convomit. Mais quel est donc ce héros qui a séduit à ce point Hippia ou toute autre femme? C'est un vil histrion, Sergius, déjà vieux, privé d'un bras, secto lacertOy attendant son congé , requiem sperarey et qui brille surtout par ses difformités; la pression d'un casque pesant a produit sur son front une excroissance charnue qui lui descend sur le nex, attritus galea, mediisque in naribus ingens gibbus ; ses yeux éraillés distillent sans cesse une humeur corrosive, acre malum semper stillantis ocelli. Ces détails chirurgicaux sont d'une précision remarquable.

Il en est d'autres que nous devons passer sous silence : la scène où Messaline, quittant la couche de Claude, va dans uu mauvais lieu afin de se livrer à tous les excès d'une véritable nymphomaniaque.

Ce tableau d'un grand maître a souvent été copié, on a voulu assouplir notre langue si chaste aux exigences de la muse latine, on a lutté contre des difficultés insurmontables ; depuis Thomas l'académicien jusqu'à M. Const. Dubos, les poètes français ont essayé de traduire des vers où l'indignation de Juvénal éclate comme le tonnerre ; nous ne relèverons ici qu'une seule expression, celle qui semble porter avec elle une excuse en faveur de cette femme dévergondée. Vltima cellam clausity la dernière elle ferme sa loge, elle s'en va, adhm ardensrigidœ tentiginevuloœ, d'ardents prurits encor, de spasmes harcelée , comme le dit avec bonheur M. C. Dubos, etlassataviris, sed nonsatiatarecesHt. Ne nous est-il pas permis, à nous médecins, de voir, dans celle scène effroyable, un des cas de nymphomanie que la science recueille et cherche à guérir? Est-ce donc là un acte de la volonté, eln'estr ce pas plutôt un entraînement instinctif, irrésistible, que le médecin entoure de ses soins et de sa pitié? Tous ceux qui ont suivi la clinique de la Salpétrière ou qui ont connu des établissements consacrés au traitement des maladies mentales, ont vu des faits analogues. Il y a là des Messalines qui n'ont rien à démêler avec la morale, témoin cette jeune fille qu'Esquirol avait traitée vainement et qui lui dit un jour, quand il venait de la rencontrer sur le trottoir où elle provoquait les passants : Vous le voyez, Docteur, je me guéris !

JLVÉNAL. 365

Que l'hippomane soil le mucus vaginal d'une cavale en rut ou quelque partie du délivre d'un poulain nouveau-né, nous abandonnerons volontiers ces immondices aux sorcières romaines, ainsi que les maléûces chautés par elles, mais le reste mérite attention :

Hippomanes, carmenque loqnar, coctumque venenum.

Juvénal n'en parle pas autrement, il désigne et voilà tout ; ce qui nous laisse dans un grand embarras. On ne peut nier les empoisonnements, c'était chose commune à Rome, il y avait des Locustes en quelque sorte patentées, mais nous ne savons quelles substances elles employaient.

Le divorce était facile, on renvoyait sa femme sous le prétexte le plus insignifiant. L'époux de Bibula aimait, non pais sa femme, mais sa beauté. Très riiga^ subeant, trois rides se forment ; cutis arida laxet. la peau desséchée se relâche, les dents noircissent, les yeux sont moins grands, fiant obscuri dentés, oculi minores, et le voilà qui donne ordre à son affranchi de renvoyer la malheureuse dont les charmes sont devenus insuffisants. Et ce brutal lui dit : Partez; vous vous mouchez trop souvent, cela nous déplaît, il nous faut un nez plus sec :

Jam gravis es nobis, ut saepe emungeris ! Exi Ocius, et propera : sicco venit altéra naso.

Ces détails n'ont pas un caractère très médical, nous en convenons volontiers, mais ils montrent la vraie manière de notre poète, les formes techniques qu'il affectionne, la couleur qu'il sait donner à son style, toutes choses empruntées à la science dont nous nous occupons et qu'on ne rencontre nulle part à un degré semblable. D'ailleurs, il nous paraît curieux de constater l'importance qu'on attachait à cet état des narines. Quel que soit le sens qu'on adopte, réel ou figuré, il nous importe de signaler un fait qui se retrouve dans tous les poètes romains. Horace parle sans cesse du nez, de son état physique et physiologique ; cet organe et ses maladies servent à chaque instant de comparaison, nous ne pou* vions donc nous dispenser d'en parler ici.

Juvénal n'aime pas les femmes fières ; la vertu, la naissance, tout cela n'est rien sans un certain charme, les matrones orgueilleuses gâtent leurs plus grands mérites par une fierté qui blesse tout ce qui les entoure.

Rara avis in terris, nigroque simillima cycno I

dit-il de Tune d'elles, et cette comparaison, si juste au temps de Domitien, n*a plus la même valeur aujourd'hui, car le cygne noir n*est pas rare à la Nouvelle-Hollande, on le voit à Paris et ailleurs, vivant, et tous les cabinets consacrés à rornithologie en possèdent de beaux exemplaires.

Nous trouvons encore une comparaison pittoresque et qui n'a pas cessé d'être juste. La femme orgueilleuse gâte tout, plusaloes qiiam mellis liabet, Famertume remplace la douceur ; il s'agit ici du suc concret de l'aloês, dont la saveur amère est parfaitement connue. Hélas ! il y a bien d'autres amertumes dans le mariage, dit Juvénal, surtout pour le mari qui aime sa femme; ntiUaminvenies quœ parcat amanti ! La femme est sans pitié pour l'amant qui Tadore ! — Les dames romaines faisaient une grande coosonimation de maris, Juvénal en cite une qui en eut huit en cinq ans, sic fiunt octo mariti quinque per autumnos. Divorce ou trépas, le nombre n'en est pas moins effrayant, et l'on n'y pourrait croire si vingt passages de ce genre n'en attestaient la réalité. Nous trouverons dans Martial la contre-partie de ces horreurs.

Voici une petite scène où la médecine joue un rôle. Une mère qui a quelque intérêt à tromper le mari de sa fille, fait mettre celle-ci au lit, appelle Ârchigène, bien qu'elle se porte à merveille, tune corpore sano advocat Archigenen; elle l'enveloppe de couvertures, onerosaque pallia jactat. Le reste de cette odieuse comédie est impossible à décrire, et nous eussions voulu qu*Archi* gène eût démasqué les menteuses et chassé l'amant qui devait en avoir le profit. Au reste, on sait que ce médecin, qui vivait sous Trajan, a écrit sur la physique et sur la médecine. Suidas nous apprend qu'il était d'Apamée, en Syrie, qu'il mourut à soixante-trois ans, et que son père s'appelait Philippe.

Cette vp satire est vraiment terrible ; le poète étale, avec un courage effrayant, les vices qui ont souillé Rome, le luxe qui suit une trop longue paix et venge le monde asservi, sœvior armis luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem, et de là des désordres qui dépassent les bornes du possible. Nous ne raconterons pas les jeux lubriques de Tullia et de sa sœur, qui outragent Tautel de la pudeur longis siphonibus, en urinant sur les images sacrées; nous passerons sous silence les fêtes de la bonne déesse où ces dames se livrent à des jeux obscènes capaliles de réchaut-

JUTÉNAL. 367

fer les glaces du Tieux Priam et de faire oublier sa hernie à Nestor lui-même :

Qnibos incendi jam frigidos evo

LaomedoDtiades et Nestoris hemia possit.

n faut des gardiens, mais qui gardera ceux-ci, dit le poète, sed quis custodiet ipsos custodes? Les eunuques sont une faible garantie, car les femmes ont du goût pour ces monstres, quod abortivo non est opus. Ici se révèle une particularité. On mutilait les enfants en bas âge, mais alors ils subissaient un arrêt de développement qui leur était toute leur valeur. D'autres n'étaient châtrés qu'à Tétat adulte, inguina traduniur medicisjam pectine nigrOy et quand certains organes ont pris tout leur accroissement, postquam cœperunt esse bilibres. Ces mots traduntur medicis, nous causent une impression désagréable; les commentateurs disent de cet Héiiodore dont parle Juvénal, castratoTy et c'est tout, c'était sa spécialité, il faisait tort aux barbiers, tonsoris damno tantum, et nous avons là un confrère faisant un ignoble métier.

Une femme passionnée pour la musique et plus encore pour Pollion, son professeur de lyre, supplie les dieux de donner le prix du chant à ce maître bien aimé ; ses vœux sont ardents, elle invoque Janus, Yesta ; on croirait qu'il s'agit de la santé de son époux, d'une maladie grave de son enfant, dont les médecins désespèrent :

quid faceret plus

.£grotaiite viro ? medicis quid tristibus erga Filiolum?

Medicis tristibus nous plaît beaucoup, c'est un témoignage de sensibilité qu'on nous refuse habituellement, et Ton doit savoir gré au poète de nous rendre justice, lui si peu disposé à l'indulgence, même quand elle est légitime. Il raille impitoyablement les femmes effrontées qui fatiguent les autels de leurs prières, celle-ci pour un musicien, celle-là pour un gladiateur; si bien que les prêtres toujours debout y gagnent des varices, varicosus fiet haruspes.

Une scène de bains nous révèle quelques particularités de Thygiène nntique. Une femme se rend aux Thermes, la nuit, avec un attirail d'esclaves, de vases, de parfums. Elle veut suer et se livre à des exercices fatigants, elle agile à leur de bras des masses pe-

santés, telles que les conseillent aujourd'hui les professeurs de gymnastique et comme on en trouve chez tous les pharmaciens anglais ; ce sont deux boulets de fer (à Rome, au temps de Juvénal, ils étaient en plomb), réunis par une tige de métal semblable; il y en a de toute taille, de tout poids, suivant l'âge et la force du sujet, et cet instrument, que l'habitude rend familier, développe utilement les muscles des épaules et du thorax. Mais la matrone est lasse de cet exercice, elle s'abandonne aux frotteurs, et rendez si vous le pouvez, en bon français, les deux vers suivants :

Callidus et cristœ digitos impressit aliptes. Ad summum dominée fémur exclamare coegit.

La dame après ces émotions,rentre au logis, où ses convives affamés l'attendent depuis longtemps. Elle engloutit du vin en si grande quantité qu'elle le rejette aussitôt, et cet agréable exercice lui donne un appétit dévorant, rabidam facîums orexim. C'est une lotion de l'estomac, un moyen de le stimuler; le liquide est pris avant le repas, ducitur ante cibum^ il revient, rediif et loto terram ferit intestino. Celte dernière expression est prise pour stomacho. Les vomissements préparatoires étaient chose commune parmi les gastronomes romains, et cependant il ne parait pas que tout le monde s'en accommodât, car le mari de cette dame, témoin de ce spectacle dégoûtant, éprouve des nausées, tnarittu nauseat, atque oculis bilcm substringit operti$\ il se couvre les yeux et peut à peine retenir sa bile qui va s'échapper.

Nous devons relever un trait piquant dirigé contre les coquettes qui se couvrent le visage de pâtes, d'onguents, de cosmétiques recherchés, dont le visage graissé de pommades miseri viscantur labra mariti. Le poète demande malignement si cette face enveloppée de tant de drogues, de cataplasmes divers, est un visage ou un ulcère :

Tôt medicamiDibus, coctœque siliginis offas Accipit, et madidse ; faciès dicitur, an ulcus ?

Les scoliastes disent que Ton se servait en pareil cas, de pain blanc, candidipanis offas, vel frusta et crustas lacté asinino madidas. On traitait de même les ulcères ; les cataplasmes étaient composés candidipanis e siligine (fleur de farine) fabaaut oryza cocti maceratique lacté asinino, etc. Ces formules un peu surannées n'ont pas disparu de la pharmacie populaire.

juvénal. 369

Juvénal passe en revue les femmes crédules, superstitieuses^ qui obéissent aveuglément aux sorcières, à certains prêtres menteurs si habiles à exploiter leurs faiblesses. Un des desservants du temple de flybèle, semivir, un de ces mulilés par les fragments de vase samien, prescrit à une matrone des choses énormes, par exemple, en hiver, la glace étant rompue, elle devra descendre, au matin, dans le fleuve et se plonger trois fois dans son onde qui tourbillonne :

Hibernum fracta glacie descendet in amnem Ter matutino Tiberi mergetur, et ipsis Vorticibus timidum caput abluet.

Une Juive, habile aux enchantements, promet des merveilles après avoir consulté les entrailles, ou plutôt les poumons d'une colombe égorgée, calidœ pulmone columbœ Iractato. Les chiens, les poulets servaient à ces singuliers usages, et les petits enfants eux-mêmes n'étaient pas épargnés. Les Chaldéens étaient encore plus recherchés que les Juifs pour ces sortes d'offices; une femme qui a recours à l'un d'eux, lui demande si l'ictère dont sa mère est atteinte sera promptement mortel :

Consulit ictericse lento de fuuere matris.

Elle veut savoir si sa sœur mourra bientôt, quando sororem effarai et patruos, et ses oncles, et toute sa famille. En voici une autre qui s'occupe de médecine plus directement, elle consulte les sorts et les nombres de Thrasylle, son Pétosiris ne la quitte jamais ; les deux astrologues en renom lui fournissent des indications pour tous ses actes ; si prurit (rictus ocelli angulus, si l'œil lui démange, elle demande à son livre un collyre, inspecta genesi, collyria poscit. Enfin elle est malade; mais elle mourrait plutôt que d'enfreindre les prescriptions absurdes des charlatans quand il s'agit de choisir l'heure où il faut manger :

iËgra licet jaceat, capiendo nuUa videtur Aptior hora cibo, nisi quam dederit Pétosiris.

Lisez sans frémir, si vous le pouvez^ le passage où le poète reproche aux femmes riches de ne plus vouloir devenir mères, /ace^ aurato vix nulla puerpera lecto, tant on connaît de drogues pour empêcher la grossesse, tantum medicamina possunt, quœ stériles facit, atque homines in ventre necandos conducit t

Les empoisonnements reviennent à chaque page de l'œuvre de

Juvénal, et cette vi** satire en est pleine, mais sans désignation assez précise pour que nous puissions en apprécier l'espèce et la nature. Ainsi les belles-mères se débarrassent de Tenfant d'an autre lit :

Livida matemo fervent adipata veneno.

Mais de quoi se compose ce pâté livide et si dangereux? Prends-} garde, pauvre enfant ; qu'un autre en fasse l'épreuve avant que tu y touches ; aliments, boissons, ne te bâte pas d'en faire usage, laisse ton gouverneur les goûter avant toi : ^

Mordeat ante aliquis quidquid porrexerit illa Quse peperit : timidus prœgustet pocula pappas.

On s'épouvante de ces horreurs, et Juvénal s'écrie : Fingimus hic! Vous croyez que j'invente à plaisir ! Mais ces choses ne sont que trop vraies ; écoutez Pontia qui dit : Feciy confiteoTj puerisque meis aconita paravi f Voici du moins une désignation expresse, mais elle nous est connue. Il ne restait plus à ceux qui redoutaient sans cesse une mort violente que de chercher des antidotes; on n'y manquait pas, et Fart dans lequel Mithridate avait fait tant de progrès était cultivé avec zèle ; mais les recettes conservées par quelques historiens ne contiennent que des choses ridicules, et nous ne croyons pas devoir leur accorder la moindre attention.

Les gens de lettres et leurs misères ont fourni de tout temps matière à des déclamations passionnées. Juvénal a consacré sa Yi\^ satire à ce sujet un peu personnel : Litteratorum egestas^ et nous allons voir si noys y trouverons quelques passages à l'appui de notre thèse spéciale.

Nous rencontrons dès le début une phrasiB intéressante. Le' poète affirme que, grâce à César, protecteur des lettres, quiconque aura senti Finspiralionde la muse et mâché du laurier, (aurumque momordify ne sera plus réduit à des travaux indignes, etc. Le laiirus nobiliSy ou laurier d'Apollon, qu'il ne faut pas confondre avec le prunus lauro-cerasuSy est Tarbre qui fournit les couronnes dues au génie, au triomphe ; mais pourquoi mâcher cette feuille, et que veut dire Juvénal ? Les annotateurs nous apprennent que c'est une allusion à certaines pratiques des initiés : les prêtres du temple de Delphes mâchaient des feuilles de laurier, numine îfiflare cndebantur.

JUVÉIIAL. 371

Mais enfin, voici un poète qui ne le cède à Homère que pour une raison singulière, cedit Homero propter mille annos. On pouvait déjà invoquer une pareille antiquité du temps de Juvénal, et depuis lors, dix-sept siècles se sont entassés sur ce génie qui, au travers des âges, semble échapper à l'humanité même ! Mais il mendiait, et Ton mendiait aussi sous Domitien. Un certain Mumitor, qui paye largement sa maîtresse, achète fort cher un lion familier; il donne aussi quelque chose à un poète non moins affamé que le féroce animal, et capiunt plus intestina poetœ. Ces rappMchements ne sont pas une simple figure de rhétorique, et de tout temps la littérature a été le dernier des métiers quand elle n'est point le plus noble des arts.

On était peu généreux à Rome pour les auteurs qui se produisaient en foule. Qui donnerait à un historien ce qu'il offre à un notaire ?

Quis dabit historico, quantum daret acta legenti ?

Mais ces pauvres gens ont beau s'agiter, Juvénal leur dit : Rumpè miser tensum jecur, romps-toi le foie, malheureux, et quelle récompense t'attend après tant d'efforts?

Les orateurs ont peu de succès , les rhéteurs encore moins, et quand chacun d'eux réclame le prix de ses leçons, l'élève se plaint de n'avoir rien appris. Est-ce ma faute -à moi, dit le professeur, qtwd lœva in parte mamillœ nil salit, si rien ne bat sous ta mamelle gauche! — La justesse anatomique de cette expression n'est pas ce qui nous louche le plus, le génie de Juvénal s'y montre dans tout son éclat, et les siècles suivants ne l'ont pas oubliée.

A propos d'un heureux de son temps, le poète dit : Il a tout pour lui: qu'il parle, on l'applaudit; qu'il chante, on vantera sa voix, fût-il enrhumé ! etj si perfrixity cantat bene. — Le motperfrigere est expressif, se refroidir ; Celse dit : Qui perfrixity celui qui a eu le frisson. Il s'agit d'avoir du bonheur, d'être né sous une heureuse étoile, car celte chance vous arrive en naissant, primas incipientem edere vagitus^ aussitôt que vous poussez vos premiers cris, que vous avez encore la rougeur primitive, adhuc a matre rubentem. S'agit-il ici de la couleur des enfants nouveaunés ou, comme le croit Dusaulx, d'une coloration sanguine étrangère ? Nous acceptons la première opinion qui est aussi celle des anciens commentateurs.

Ceux que le destin contraire poursuit avec acharnement meurenl à la peine, et Juvénal cite plusieurs martyrs des lettres. Athènes ne fut jamais prodigue que de ciguë, Athenœ, nil prœter gelidoi ausœ conferre ciculas. La ciguë qui glace est une belle expression, exacte, poétique, et qui montre avec quel talent les auteurs anciens observaient les phénomènes naturels et savaient les rendre.

Hais hàtons-nous d'arriver au terme de cet examen. Juvénal est riche en choses médicales, il écrivait à Tépoque où Pline avait publié son immense travail, où déjà quelques ouvrages de mMecine devenaient populaires, par conséquent, il profitait de la science acquise, ce qui explique le rôle considérable que joue celle-ci dans ses satires. Voyons si la viii*', intitulée Nobiles, nous fournira une ample récolte.

Le poète débute bien : Nobilitas sola est atque unka virlus, et cela nous fait pressentir une diatribe violente contre les fils dégénérés de ces grandes familles qui ont illustré la république. Nanum cujtisdam Atlanta vocamm^ mais appelons Atlas un nain; Mthiopeny cymum, cygne un nègre ; parvatn exiortamque puellaniy Europen ; nous comparons à la nymphe Europe une fille bossue et rabougrie ; on appelle lion un chien galeux qui rampe, canibttë pigris scabieque vetmta levibus : ces lâchetés Tindignent, il inscrit en lettres d'or, comme sur le fronton d'un temple, ces beaux vers :

Summum credc nefas animam prseferre pudori, Et propter vitam vivendi perdere caussas.

Regarde comme un grand crime de préférer l'existence à l'honneuf, et de renoncer pour la vie aux vertus qui nous rendent dignes de vivre. — Nous voudrions que les médecins prissent ces vers pour devise ; il n'en est pas qui s'appliquent mieux à leurs œuvres qui sont secrètes et qui, par conséquent, ne sortent pas du domaine de la conscience ; qui ne subissent aucun contrôle, ne relèvent que du sentiment intime qui doit diriger tout honnête homme.

Il y a, dans cette viii^ satire, un passage qui flatte notre orgueil national. Les généraux romains ravageaient les pays conquis, le poète les invite à ménager certains peuples fiers et courageux, la sauvage Espagne, le pays des Gaules et les Illyriens robustes :

Horrida vitanda est Hispania, Gallicus axis, niyricumque latus.

A ceux-là, lorsque vous aurez ravi le peu d'or qui leur reste , les armes ne manquent jamais, spoîiatis arma supersunt; nous aimons ce témoignage rendu à la valeur de nos ancêtres. Axis Gallicus, singulière expression'qu il nous importe de commenter puisqu'elle nous touche personnellement. Or, le vieux scoliaste pense que Juvénal fait ici allusion aux chars dont se servaient les Gaulois, quod Galli curribus uierenlur. Peut-être le poète a-t-il voulu dire que la Gaule était placée au nord de Tltalie , respectu RomcBj ad axem, vel ad septentrionem jaceat ; mais ici, suivant toute probabilité, axis veut dire climat, région, pays. N'oublions pas de signaler en passant une petite phrase de Cicéron qui a bien son mérite : Terra circum axem se convertUy la terre tourne autour de son axe. Nous ne voulons rien ôter au mérite de Galilée s'écrianl : E pur si muove I mais enfin le grand orateur romain n'a-t-il pas quelque droit à revendiquer la priorité? La démonstration mathématique d'un fait a souvent été précédée de la découverte intuitive de ce fait : le génie est le précurseur de la science.

Quittons, quoiqu'à regret, le ciel radieux de l'intelligence pour des réalités terrestres.

Voici une satire, la ix«, consacrée à nous peindre les infamies des Cinœdi et des Palhici* Tâchons de rendre un pareil sujet supportable aux oreilles contemporaines, n'empruntons au misérable Nœvolus que ce qui pourra nous être utile. Il est triste, renfrogné , vultus gravis, horridd siccœ silva comœ, ses cheveux arides sont ébourriffés, nullu^s Iota nitor in cute, sa peau est décolorée, on n'y a pas appliqué comme de coutume la poix de Brutium, sorte de résine odorante que l'on recueillait dans les forêts de la Calabre et dont les médecins et les baigneurs faisaient un fréquent usage. Enfin le pauvre Nsevolus

Fruticante pilo neglecta et squalida crura,

ressemble à un malade dévoré par une fièvre quarte, fièvre si tenace qui se perpétue, qui élit domicile chez yous et ne vous quitte plus:

Quid macies aegri veteris, quem tempore longo Torret quarta dies, olimque domcstica febris.

Ce dernier trait est excellent, il repose sur une observation at-

ou

tentive ; ces sortes de pyrexies interminables étaient un vrai fléau à Rome, fléau domestique entretenu par des conditions locales qui sont toujours les mêmes. Juvénal ajoute : Tu ne peux dissimuler ni tes douleurs ni ta joie :

Deprendas animi tormenta latentis in œgro Corpore ; deprendas et gaadia.

Donc ce pauvre Nsevolus accuse les destins ; en vain il avait tout ce qui pouvait lui assurer la fortune, car à quoi bon de tels avantages quand le sort vous est hostile ?

Nil faciet longi mensora incognita nenri !

Les maîtres sont avares, les plus éclatants services, la complaisance la plus entière, ne vous valent que de minces avantages, et cependant si vous saviez quel courage il faut pour accomplir certains prodiges? Nous n*en signalerons qu'un seul, qui restera comme un monument de Taudace poétique de Juvénal, qui prouvera jusqu'à quel point il poussait la réalité des peintures. Yoici deux vers que la plupart des traducteurs ont passés sous silence :

An facile et promim est agere intra viscera penem Legitimum, atque illic hestemœ occurrere cœnœ?

M. Const. Dubos, lui, n'a pas reculé, et ses deux vers peuvent lutter d'efl'ronterie avec le texte latin. Ce sont des tours de force qu'on admire en frissonnant.

Ces hideuses passions conduisaient à tous les crimes. Un Virron trahi ne cherche que vengeance, il la trouve, à tout prix : 9umere ferrumy fuste aperire caput, saisir. un poignard, briser une tète avec un bâton, et enfin le poison, le poison qui ne paraît jamais cher à celui qui l'emploie, nunquam cara est annona veneni. Mais le monstre qui s'abandonne à toutes ses fureurs espère en vain qu'il les dérobera au public ; tout se sait, tout se dit ; les valets se vengent des étrivières, rumoribus ulciscuntur bûliea : et si vous voulez savoir d'où vient le mot balteumy le commentateur vous dira : cingulum e corio bullatum. Il s'agit d'une lanière de cuir garnie de clous, instrument de torture à l'usage des esclaves. Si les étymologies vous plaisent, vous comprendrez la signification des mots cingler, sangler, à l'usage des gens à main légère, de ceux qui frappent d'abord avec une cravache, une baguette ou même un bâton; mais poursuivons notre affaire.

JDVÉNAL. 375

On ne cache pas ses méfaits, les turpitndes de Virron, si secrètes qu'il les croie, seront connues; un buveur dans la rue vous les criera aux oreilles, miseram vinosus inebriet aurem, et voici encore une des tournures de phrase qui semblent n'appartenir qu'à Juvénal.

Nsevolus a vieilli, obrepit non intellecta senectus, l'âge est arrivé tout doucement, sans qu'on y prit garde, et la misère est menaçante. Le poète le console à sa manière : ne trépida, sois tranquille, Rome ne manquera jamais de débauchés riches qtii mâchent Yeruca. C'est une crucifère à laquelle on attribuait des propriétés aphrodisiaques. Martial a dit : Venerem revocans eruca morantem, Columelle partage cette opinion : excitet ut veneri tardas eruca maritos, mais Ovide, le grand docteur en ces matières, avertit les imprudents, ceux qui en abusent :

Nec minus erucas aptum est vitare salaces.

Cette plante n'a rien conservé de son antique renommée; comme tant d'autres elle est tombée dans l'oubli. Juvénal dit encore à Naevolus : On en trouve toujours de ces efféminés, qui digito scalpunt uno caput, qui grattent leur tète avec un seul doigt, de ces hommes qui , muliebri more, caput componunt ne ornatum capitis ambiliosum perturbent. Mais ce misérable Naevolus ne croit pas à des destins favorables, il dit que la fortune, quand il l'invoque, se bouche les oreilles comme les matelots qui voulaient résister au chant des sirènes perfides :

Affigit ceras illa de nave petitas

Quœ Siculos cantus effugit rémige surdo.

Nous félicitons la fortune de résister aux prières d'un pareil misérable, de ne pas donner au monde l'affligeant spectacle du vice heureux, du crime triomphant, véritable insulte à la morale, à la justice, à la vertu.

Vota, les Vœux, tel est le titre de la x« satire, dans laquelle Juvénal montre la folie humaine ardente à se créer des maux, courant après un bonheur imaginaire, et pour qui l'expérience est perdue. Cette pièce a été considérée comme le chef-d'œuvre de notre poète ; elle étincelle de beautés merveilleuses ; la raison y parle un langage élevé ; voyons si dans cette revue des extravagances de l'homme, il y aura pour nous quelques vers bons à recueillir.

Chacun demande la fortune, tout le inonde voudrait boire dans une coupe d*or enrichie de pierreries, sed nulla aconita bibuntwr in.fictilibuSy mais ce n*est pas dans Targile qu'on verse le poison. Voyez ces deux philosophes, l'un pleure sans cesse, l'autre rit toujoms j perpeîuo risu pulmonem agitare solebat Democritfs; Xowi deux avaient raison, car il y a assez de misères et de ridicules pour exciter des sentiments aussi opposés.

On trouve une belle leçon à l'adresse des héros conquérants : Expende Annibalem : quod libras in duce summo inverties? Pesez la cendre d'Annibal : quel poids lui trouvez-vous? — Voilà donc ce qui reste de l'homme qui fit trembler l'Italie! PyreiMum transilit, il franchit les Pyrénées; les Alpes^ et leurs neiges ne l'arrêtent pas; il brise les rochers, diducit scopulos et montem rnpit aceto, et dissout la montagne avec du vinaigre. — C'est là une opération de haute chimie dont nous ne garantissons pas l'aothenticité, mais enfin nous ne refusons pas d'enregistrer le fait, quitte à en attendre l'explication. Le pauvre Annibal est fort maltraité par notre poète, qui se venge des terreurs qu'il inspira anx habitants de Rome. Annibal ne périra pas par l'épée, par une flèche, par le caillou d'une fronde, non giadii, non saxa dahunl, non tela, un simple anneau, contenant du poison, suffira pour terminer une vie si glorieuse et si misérable. Quel était ce venin si prompt, renfermé dans le chaton d'une bague ? Nous l'ignorons entièrement, mais il faut admettre que celte substance était très active, qu'elle causait la mort à une faible dose, et qu'elle pouvait se conserver longtemps, toutes raisons qui impliquent sa nature minérale.

Da spatium vitœ, multos da, Jupiter, annos !

Prolonge ma vie, ô Jupiter, accorde-moi de nombreuses annéesl — Quel insensé n'a formé ce vœu ? Et cependant, voyez ce qu'est la vieillesse : Beformerriy tetrum vultum^ deformem pro cute pêllem, pendentesque genas^ et des rides comme celles des vieux singes ! La jeunesse brille de qualités variées, mais les vieillards se ressemblent tous, una senum faciès, la voix tremblante et le nez humide comme celui d'un enfant, madidique infantia noat; la gencive désarmée ne peut broyer le pain :

Frangendus misero gingiva panis inermi Non eadcm vini atque cibi, torpente palato Gaudia ; nam coitus jam longô oblivio.

jrvÉ5AL. 377

Dn palais blasé ne connaît pins les joies du bon fin, d*an mets délicat, — mais ici nons protestons contre des caractères qui ne sont pas justes : les plaisirs de la table, Tàge ne les détruit pas ; ils sont les seuls qui consolent la vieillesse de tant d'autres privations. Quant au chapitre de Tamour, Juvénal a raison, et nous l'approuvons fort quand il ajoute :

Velà

Coneris, jacet exiguus cum ramice nervus.

Et, quamvis tota palpetur nocte, jacebit.

Singulier mélange de morale austère et d'obscénités révoltantes, étrange poésie où l'on trouve le précepte d'une philosophie sublime, presque chrétienne, et les pratiques d'un sensualisme grossier; comme si le génie si pur, si hautain de notre poète en ces époques de transition, n'avait pas encore eu le temps de se débarrasser des honteuses coutumes d'une société vouée au culte des plaisirs matériels.

Cette peinture de la vieillesse est semée de traits énei^iques ; le poète n'oublie aucune des infirmités qui l'accompagnent, et voici un chapitre qui nous intéresse :

Quid refert, magoi sedeat qua parte theatri, Qui vix comicines exaudiet atque tubanim Concentus ?

Qu'importe la place qu'il occupe au théâtre, lui qui saisit à peine le bruit des cors et des trompettes , lui à qui l'on ne dit l'heure et l'on n'annonce une visite qu'à grands cris ?

Clamore opus est ut sentiat auris

Quem dicat venisse puer, quot nuntiet horas.

Il a toujours froid, le malheureux, la fièvre seule peut le réchaufl^er et donner à son sang une marche rapide, febre sola calel sanguis; circumsilit agmine facto morborum omne genus; les maladies l'assaillent en foule, plus nombreuses que les amants d'Hippia (ce qui nous intéresse peu), que les malades tués par Thémison dans un automne :

Quot Thémison aegros autumno occident une.

Arrêtons-nous ici un moment. Thémison, le chef de la secte méthodique, vivait sous Auguste en même temps que Celse; on ^ peut supposer que Juvénal donne ce nom à quelque médecin de son temps (la poésie use de ces privilèges), à moins que notre auteur

ne constate une médisance venue jusqu'à lui. Quoi quMl en soit, ce trait (le satire atteignant un honirae de l'art, un des plus grands médecins exerçant à Rome, nous étonne un peu, car Juvénal a toujours parlé convenablement de nos confirères, témoin Ârchigënes, dont il dit beaucoup de bien.

Laissons toutefois cette boutade d'une humeur chagrine, et voyons en passant la série de misères qui accable le vieillard. L'un se plaint de l'épaule, celui-ci des reins, l'autre de la cuisse, ilk humerOy hic lumbis, hic coxa debilis ; en voici un qui est devenu aveugle et qui porte envie aux borgnes, amhas perdidit ille oculas, et Itiscis inviet; un autre a besoin qu'on' le fasse manger, hujw palfida labra cibum accipiunt digitis alienis. Juvénal se plaît en ces détails cruels, il montre à nu des réalités désespérantes; l'imbécillité du vieillard est son dernier coup de pinceau, et nous ne nous y arrêterons pas davantage.

Pompée, le grand Pompée, après tant de victoires, n'eut pas le bonheur de mourir en un jour de triomphe, la flèvre le prit dans la Campanie, Pompeio dederat Campania febres^ et que ne le tua-t-elle ? Mais bientôt tous les revers l'accablent, il est vaincu, assassiné, mutilé, plus à plaindre que Catilina lui-même, dont le cadavre intact resta sur le champ de bataille , ;acut/ Calilina cadavere Mo, Il faut dire, pour l'intelligence de ceci, que les mutilations posthumes, par leur ressemblance avec le supplice infligé aux criminels , causait une grande horreur aux guerriers romains.

Les mères demandent aux dieux propices la beauté pour leurs enfants, don trop souvent fatal ! Lucrèce était belle , et l'on sait ses malheurs; Virginie eût désiré d'être bossue comme Rutila:

Cuperet Rutilae Virginia gibbum accipere atqae, Suum Rutilse dare.

Pline dit que cette dame, gibbosa et deformis, nonaginta septem annos excessif. Et si c'est un garçon, rappelez- vous que,

Nullus ephebuiu

Deformem saeva castravit in arce tjTannus, Nec prœtextatum rapuit Nero loripedem, nec Strumosum, atque utero pariter gibboque tumentem.

Jamais un tyran, dans son repaire, ne fil châtrer un enfant difforme ; jamais Néron ne fit enlever, parmi les jeunes patriciéiDS,

JUVÉICAL. 379

un boiteux, un scrofuleux ou un rachitique portant une double bosse. — Notons ici un mot que nous avons déjà signalé dans la Pharsale : Utero gibboque tumentem, bossu par derrière et par devant, gros dos et gros ventre; c'est la même acception que dans ce passage, demittere utero per fautes abrasas.

Et si cet enfant si beau devient homme, que n'a-*t-il pas à craindre des maris outragés ? Necat hic ferro , secat itle crue^tis verberibus : celui-ci périt par Tépée, celui-là sous des verges sanglantes ; — aux jeunes adultères on inflige le supplice du muge, poisson aux épines acérées qui déchire le rectum ; quosdatn iiU9chos et mugilis intrat.

Donc, insensés que nous sommes, laissons les dieux agir et mener le monde à leur gré, permittes ipsis expendere quid conveniat nobis, ils savent mieux que nous ce qu^il nous faut, carior est mis homo, quam sibi. Ne demandons qu'une seule chose et prions-les de nous l'accorder, ut sit mens sana in corpore sano, et c'est par là que nous terminerons l'étude d'une pièce que tout homme sensé devrait relire au moins une fois par an.

La satire xi^ est dirigée contre le luxe et la table, mensœ Itucus. Le poète y vante la sobriété, il blâme les folies des Apîcius et de ceux qui, sans être riches, veulent les imiter ; il se moque des gens qui ne peuvent manger que sur une table soutenue par un pied d'ivoire, hinc surgit orexis, hinc stomacho bilisf c'est là ce qui excite leur appétit, ce qui irrite leur estomac, mot à root, ce qui attire la bile vers l'estomac, expression singulière qui a sa source dans les habitudes de gastronomes blasés. Juvénal signale un fait bon à noter. A la table de ces grands mangeurs on ne parlait pas toujours latin, le grec était de mode, de bon ton, aussi dans un modeste dîner qu'il offre à un ami, il lui dit : Quum posceSy posce latine f Ce que tu demanderas, demande-le en latin ! —

Mais il blâme surtout les danses lascives qu'un hôte élégant prodigue à ceux ^ui dînent chez lui. Les danseuses étaient de Cadix; elles étaient habiles dans leur art, même trop habiles, car Juvénal nous décrit leurs allures passionnées :

Ad terram tremulo descendant clune pueilœ, Irrilamentum veneris languentis, et acres Divitis urticae.

Les Gadétanes étaient renommées pour leurs grâces et leur beav^A

et plus encore pour leur lubricité ; tous les commentateurs id sont unanimes et Martial, du reste, n*a rien laissé à dire sur ce point : témoin la petite épigramme suivante(livre xiv, n* 203) :

TaiD tremalum crissât^ tam blandum profit, ut ipsum Mastubatorem fecerit Hippblytum.

Cependant nos libertins aiment mieux autre cbose, ils l'avouent sans honte, major tamen ista voluptas alterius sexus; l'autre sexe danse avec plus de vigueur, il excite davantage les yeux et les oreilles, et mox auribtis atque oculis concepta urina movetur. Il faut se rappeler ce que nous avons dit des mots vesiea, meiere, et Ton comprendra toute la valeur de cette expression singulière autant qu'énergique.

Juvénal flétrit ces honteux excès : il faut laisser de pareilles infamies, dit-il, à ceux qui ont l'habitude de souiller par des vomissements les tables rondes de Lacédémone :

Qui Laccdœmonium pytismate lubricat orbem;

Pytisma signifie crachat, mais ici il exprime les actes dégoûtants dont nous avons parlé, et qui , à cette époque de gloutonnerie, étaient devenus un simple procédé à l'usage des gens qui, ayant beaucoup mangé, voulaient manger encore. Le poète donne à ceux-ci un bon conseil :

Voluptates commendat rarior usus,

Et M. Const. Dubos l'a rendu en un vers excellent :

Ménager ses plaisirs c'est en doubler le prix !

Notre course, déjà longue, tire à sa fin. Juvénàl a écrit qoinie satires, nous arrivons à la douzième, laquelle est consacrée â célébrer le retour de son ami Catulle. Elle n'est, à vrai dire, qu'un prétexte. On sait combien les Romains étaient ardents à convoiter les héritages, quels soins ils mettaient à capter les testaments, comme les corbeaux qui ne voltigent qu'autour des cadavres, dit Sénëque. C'est cette cupidité honteuse que Juvénal attaque avec son énergie accoutumée, et nous y trouverons sans doute l'occasion de quelques remarques utiles.

Catulle a essuyé une tempête horrible , mais qui n'a été battu par les flots courroucés ? VoHva testantur fana tabella plurima, nos temples sont remplis de peintures votives attestant de pareils malheurs. — Donc le navigateur cherche à sauver sa vie, il fait

JTJVÉNAL. 381

jeter à la mer des bagages précieux, imitant le castor qui sacrilie les organes dont il connaît la valeur médicale, et qui, disent les anciens naturalistes, se châtre lui-même, avec ses dents :

Imitatus castora, qui se

Eonucham ipse facit, cupiens evadere damno Testiculi : adeo medicatum intelligit inguen.

Nous ne relèverons pas de pareilles erreurs, qui ont disparu depuis longtemps de tous les traités d'histoire naturelle et de thérapeutique.

Voici une petite particularité assez intéressante. Le Catulle de Juvénal est père de famille, le poète n'a donc aucun intérêt à faire des vœux pour sa santé. Les amateurs de testaments ne sacrifieraient pas une poule boiteuse en faveur d'un homme dont on n'a rien à espérer, gallinam claudentem impendat amico tamsteriliy coturnixnullaunquampro pâtre cadety pas même une caille pour son propre père ! S'il s'agissait de Paccius et de Gallita, deux riches sans enfants , s'ils éprouvaient la moindre fièvre, sentire calorem si cœpit, oh! alors, les temples sont assiégés, légitime fixis vestitur tota libellis porticus. les portiques sont aussitôt couverts de tablettes dépositaires des vœux les plus ardents. — C'est là une coutume qui rentre dans notre domaine spécial, un acte accessoire de la maladie et bon à signaler dans notre travail.

Juvénal a toujours un dernier mot à l'adressé des coupables ; il termine cette satire si pleine de mouvement , de persifSage et de poésie, par un vers qui la résume d'une manière admirable. Qu'il amasse des richesses, cet homme insatiable , qu'il vive plus longtemps que Nestor, qu'il ait plus d'argent que n'en vola Néron, mais qu'il n'aime personne, que personne ne l'aime !

Nec amet quemquam, nec amatur ab ullo!

Dans une autre satire, la xiii% intitulée Depositum^ le Dépôt, on voit briller le talent du poète, son art merveilleux de rattacher à un fait particulier et sans grande importance, des considérations générales du plus haut intérêt, de féconder une idée simple par des développements inattendus.

Calvinus a confié à un prétendu ami une somme que celui-ci refuse de restituer, et Calvinus éclate en reproches; mais Juvénal ne trouve pas qu'il faille faire tant de bruit pour si peu de chose, pour un événement si commun.

Flagrantior sequo

Non débet dolor e^se viri, nec vulncre msgor.

Il faut mesurer la plainte au mal, et pour une douleur qui nous arrive en passant, il ne faut pas faire tant de bnrity n imJam eanguamque malorum particulam, tu, vix féffé poteê^ spumanîUm^ ardens visceribus* — Voilà le vrai style de Juvénal, plein d'images, de couleurs empruntées à la science qui nous est chère. Ainsi, parlant de richesses mal acquises, il dit : Partosgladio velpyxide nummos. Que doit-on entendre i^a,Tpyxide? Un commentateur dit: Intelligii veneficas et venenum in pyxide clausum. Un autre ajoute : Sunt quiper pyxidem intelliguntpyrgum aleatorium^ fri tillum y sive phymum , un cornet à jouer aux dés, mais ce n'est pas vraisemblable ; gladio indique le sens du mot suivant, le fer et le poison vont bien ensemble et les Romains ne s'en faisaient pas faute.

Juvénal s'indigne de ces infamies, nona œtas agitur, dit-il avec amertume, pejoraqtie sœcula ferri temporibus, et ici nous pensons que le chiffre indiqué se rapporte au temps où écrivait le poète. C'était vers Tan 870 de la fondation de Rome, par conséquent dans le ix^ siècle, car l'ère chrétienne, déjà commencée depuis plus de cent ans, ne comptait pas pour les Romains.

Voici un dépositaire infidèle qui se parjure sans honte , attestant les dieux vengeurs qu'il n'a rien reçu, et prodiguant les serments les plus redoutables :

Comedam, inquit, flebile nati

Sinciput elixi, Pharioque madentis aceto.

Si je mens, dit-il, que je sois réduit à manger la tète de mon fils bien-aimé , assaisonnée de vinaigre ! — Celte traduction est fort peu exacte, il s'agit du sinciput bouilli et macéré dans le vinûgre de Pharos, d'Egypte.

Un autre voleur, qui affecte de grands airs de piété, s^adresse à Isis, s'expose à ses plus cruelles vengeances. Brise-moi de ton sistre vengeur, s'écrie cet effronté coquin, prive-moi de la lumière, irato feriat mea lumina sistro, que je devienne phthisique, que je perde une jambe, plutôt que cet argent dont je nie le dépôt :

Et phtliisis, .et voinicœ putres, et dimidium crus Sunt tanti? Pauper locupletem optare podagram Nec dubitet Ladas, si non eget Anticyra, nec Archigene.

Ladas, le coureur, échangera volontiers sa pauvreté contre la goutte; pourvu qu'il soit riche, il se moquera de l'ellébore et d'Archigènes. — Remarquons ces expressions singulières, dimi^ dium crus, une moitié de jambe ; vomicœ putres^ des abcès pur rulents, disent les meilleurs latinistes modernes, sans s'inquiéter du pléonasme. Ces deux mots, vomicœ putres^ ^nt pris plus tard, dans le vrai langage médical, une acception différente que les scoliastes, même récents, ont méconnue. En effet , ulcéra, apostemata, abcessus maligni et latentes, putridi et puris pleni, disent les annotateurs des Variortim, et surtout Lubin. Il y a, dans la phrase qui concerne Ladas, une difficile interprétation, mais nous n'avons pas à nous en inquiéter. La célébrité d'Archigènes est de nouveau constatée et cela nous suffit.

Voici un autre médecin moins renommé à tous égards et qui suffit au traitement des affections les plus légères. Vous êtes gravement malade, près de la tombe entr'ouverte , appelez alors les plus fameux docteurs :

Gurentur dubii medicis majoribus aegri.

Cela se conçoit, la prudence l'exige ; mais si vous n'avez qu'une indisposition de peu d'importance, vous pouvez livrer votre bras à un élève de Philippe :

Venam vei discipulo committe Philippi.

Ainsi les jeunes aspirants suivaient les leçons ou la pratique d'un maître, il y avait là une sorte de clinique particulière, un professeur et son disciple, le maître et son adjoint; Tun appelé dans les cas graves, l'autre choisi pour les choses plus légères. Lies commentateurs disent venam incidendam, une saignée à faire, mais on pourrait tout aussi bien ne voir là que l'action de tâter le pouls , les anciens ne faisant aucune différence entre la veine eV l'artère.

Il est question, dans cette satire, de deux difformités remarquables : le goitre des montagnards, chose très commune dans les régions alpines, quis tumidum guttur miratur in Alpibus? et l'hypertrophie mammaire particulière aux femmes d'Egypte ; quis in Meroe crasso majorem infante mamillam, sous-entendu, miratur f Ainsi, aux bords du Nil, à Méroé, le sein des nourrices était plus gros que l'enfant allaité. Juvénal, exilé dans la haute Egypte, a pu vérifier le fait, et je ne sache pas que les voyageurs aient insisté

38i ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

sur cette particularité anatomique. Je la signale en passant à M. le professeur Yelpeau.

Le remords, punition des coupables, est décrit dans cette satire xiTi* avec une verve admirable. Voyez le parjure, il croit jouir des biens acquis par un crime, mais son cœur est plein d'angoisses ; à table même il n*a pas de repos :

Perpétua anxietas ne'c mensœ tempore cessât, Faucibus ut morbo siccis, interque molares Diffîcili crescente cibo.

La crainte le saisit, une fièvre brûlante lui sèche le gosier, les aliments s'entassent sous ses dents , il rejette les meilleurs vins, vina misellus exspuit, et si vous lui en offrez de plus parfaits, comme ceux d'Albe, Albani veteris pretiosasenectuSj oh! alors il ride son front comme s'il devait boire un Falerne acre, demimma ruga cogitur in frontemy velut acri ducta Falerno. — Parmi les traits de cette peinture éclatante nous en distinguons quelquesuns qui nous intéressent :

Pi'âelerea, lateris vigili cum febre dolorem

Si cœperc pati, missum ad sua cori>ora morbum

Infesto credunt a numine.

Enfin, si la fièvre et une douleur de côté viennent à se faire sentir, les coupables croient aussitôt qu'un dieu vengeur leur envoie ces maux. — Dolor lateris cum febre^ nous connaissons cela, et Juvénal ne se trompait pas sur la valeur des deux symptômes caractéristiques de la pneumonie.

Exemplum^ l'Exemple, tel est le titre de la xir** satire, où Juvénal se montre tout aussi admirable que dans les précédentes. C'est là qu'on trouve une parole mémorable qu'on devrait inscrire partout et que nul homme ne devrait jamais oublier : Maxima debetur puero reverential L'enfance a droit à tous nos respects. — Nous n'avons pas à nous occuper du côté mural de l'admirable thèse si bien soutenue par le poète, mais nous avons le droit d'intervenir quand il écrit des vers comme les suivants :

Unde libi frontem libertatemque parentis, Quum facias pejora senex, vacuumque cerebro Jampridem caput hoc ventosa cucurbita quœratt

En effet, Juvénal s'adresse à un père qui gourmande son fils libertin. De quel front, vieillard plus coupable, peux-tu agir en

JUYÉNÂL. 385

père irrité à l'égard du jeune homme, toi dont la tête sans cervelle a besoin d'une ventouse salutaire? — Voilà un mode de traitement qui a été indiijué par Celse. Il dit en effet : Phretiilicis, occipitio inciso, cucurbitam admovendam esse. Suivant les anciens auteurs, on traitait deux états cérébraux bien différents de deux manières fort distinctes, sicut qui parum sanœ mentis elleboro indigere dicitur; ita stultum et imanum cucurbitam quœrerejubet Juvenalis. Nous ne garantissons pas les résultats, mais il n*en est pas moins curieux de relever des pratiques fondées sur une vieille expérience.

Il y a, dans cette satire, un passage concernant les Juifs et que nous devons signaler : les enfants des observateurs du sabbat, nubes et cœli adorant ^ dit Ju vénal, adorent le ciel et les nuages, ils s'abstiennent de la chair du porc autant que de celle de l'homme ; mox et prœputia pronunty enfin ils se font circoncire et ne suivent de lois que celles qui sont dans le livre de Moïse :

Servant ac metuant jus,

Tradidit arcano quodcumque volumine Moses.

Un circoncis s'appelait à Rome verpus, par la raison que verpus veut dire mentula. On ne comprend pas toujours ces associations d'idées. Turnèbe, le savant commentateur, a Tair d'expliquer cette difficulté en disant : Hic idem est quod appella sine pelle, vel mentulam habens cute denudatam; mais, pour ma part, je déclare que la chose ne me paraît pas plus claire : au reste, peu nous importe.

Les pères donnent à leurs enfants le goût des richesses, ils stimulent leur zèle : Travaillez, faites que Lélius remarque votre tête inculte, que le peigne de buis n'a pas touchée, vos narines velues, votre large poitrine, caput intactum buxo, nares pitosas, grandes miretur alas ; mais si vous n'avez pas de goût pour la guerre, si le son des trompettes belliqueuses exerce une action violente sur vos intestins, trepido solvant tibi cornua ventrem cum liluis audila, alors livrez-vous au négoce, etc. Et quand ton fils, devenu cupide, regrette les jours qui te sont accordés, quand ta vieillesse lui pèse et qu'il compte sur ton héritage impatiemment attendu :

Ocius Archigenem quaere, atque eme quod Mithridates Composuit, si vis aliam decerpere ficum,

Atque alias tractare rosas. M edicamen babendmn est Sorbere ante cibum quod debeat et pater, et rex.

Cours chez Archigènes, fais emplette da contre-poison de Hithridate, et alors tu pourras cueillir encore la figue et les roses de l'an prochain. Les pères et les rois doivent, avant le repas, faire usage de cet antidote. — Voila une société tombée bien bas, mais elle tombera encore et Martial nous réserve de terribles aliments contre un monde prêt à finir.

La superstition est le texte de la xv<» satire; c'est une déclamation étonnante contre les maux qu'engendre cette maladie de l'intelligence humaine, cette crédulité intolérante qui rend l'tiomme cruel et a fait répandre, de tout temps, des torrents de sang et de larmes. Juvénal exilé dans la Pentapole^ chargé d'un long âge, en proie aux douleurs de la patrie absente , croyait n'avoir plus qu'à mourir lorsqu'il assista, épouvanté, aux scènes sanglantes d'un fanatisme exécrable. Deux villes voisines se livrent un combat meurtrier à propos de leurs dieux de prédilection :

Adspiceres jam cuncta per agmina yultos

Dimidios, alias faciès, et liiantia ruptis

Ossa genis, plenis oculorum sanguine pugnos.

Ce ne sont partout que visages mutilés, figures méconnaissables, crânes entr'ouverts, mains souillées du sang des yeux crevés. Paucœ sine vulnere malœ, peu de mâchoires sont sans blessures; vix cuiquam toto certamine nasiis integer, et peu de nez sortent intacts du combat. — Tout cela est peu de chose, nos poètes épiques racontent de plus terribles lésions; mais la fureur des Égyptiens ne se borne pas à des atteintes plus ou moins graves ; un des combattants, blessé, reste entre les mains de ses ennemis, ceux-ci le prennent, le coupent en morceaux et le dévorent tout cru, tout palpitant :

Nec ardenti decoxit aheno

Aut venibus ; longum usque adeo tardumque putavit Exspectare focos, contenta cadavere crudo.

Une telle scène de cannibalisme ne surprenlra pas ceux qui ont lu et vu, qui connaissent Thistoire des folies religieuses et politiques, qui ont assisté aux saturnales de 93 et aux extravagances de certaines sectes américaines. On Ta dit avec raison, homo homini prœcipue noxins^ Thomme n'a pas de plus cruel ennemi que luimême. Mais laissons là le récit de cette aventure horrible dont

Ju vénal fut le témoin à Coplos, pendant le consulat de Quintus Junius Rusticus, Tan 119 de notre ère, sous le règne d'Adrien, et terminons cette longue étude par un mot au sujet d'une coutume importante, Faction de brûler les cadavres. Le poète, parlant des sujets de nos plus vives douleurs , place au premier rang la mort d'une jeune fille, quum funus adultœ virginis occurrit, ou bien celle d'un enfant trop jeune encore pour être livré au bûcher, vel terra claudUur infans et minor igné rogi. Ces combustions étaient un des principaux points de l'hygiène des Romains, et même des Grecs, car, chez ces derniers, l'usage de brûler les corps a précédé la guerre de Troie. Mais cette coutume n'a jamais été générale : Cyrus fut enterré, dit Cicéron. Sylla fit exhumer le cadavre de Marius et le jeta à la voirie ; et comme il craignait qu'on n'en usât de même à son égard, il ordonna que son corps fût brûlé. On suivait l'une et l'autre coutumes en même temps, et l'usage du bûcher se conserva jusque sous le règne du grand Théodose. Pline dit que l'on ne brûlait pas le corps des enfants morts avant d'avoir des dents.

En est-ce assez pour prouver que Juvénal, dans la peinture éloquente des vices de son époque, a déployé un talent, une verve puisés à une source qui nous est familière ? Personne ne pourra méconnaître que ce grand poète, armant sa muse d'une mordante hyperbole, a dû la plus grande partie de son succès à l'emploi des idées médicales, des mots techniques empruntés aux médecins de son temps : aucun auteur ne nous a présenté un tel luxe de comparaisons, d'images tirées de notre science. Il semble que la langue latine usuelle ne pouvait suffire à peindre les crimes de tout genre dont Juvénal était témoin et qui allumaient sa colère; il lui fallait des expressions plus énergiques : il tranchait dans le vif, il portait le fer et le feu dans les entrailles des coupables; le supplice qu'il leur infligeait avec une sorte de cruauté vengeresse avait le caractère matériel qu'il reprochait à leurs crimes, de sorte que son langage et ses descriptions appartiennent à une poésie nouvelle, plus réelle, plus scientifique que tout ce que l'on trouve chez ses devanciers.

Ne nous en plaignons pas, cette alliance de la médecine et de la poésie est un honneur pour nous; cette parenté signalée dès les premiers âges du monde constitue un de nos titres de noblesse, et puissent les médecins ne l'oublier jamais ! Â une époque où

règne l'utilité directe, où l'on calcule avant tout le produit de toutes choses, il faudrait déplorer celte répudiation adultère de la muse pour un mercantilisme déshonorant. Le domaine de l'imagination n'est pas interdit au jugement, la poésie n'engendre pas toujours la folie, on peut cultiver les arts de l'intelligence et les sciences plus sévères ; ne brisons pas le lien sacré qui nous unit aux plus nobles esprits de l'antiquité, et cherchons dans l'étude de leurs œuvres des leçons de morale, de vertu, en môme temps que des modèles accomplis de style, d'esprit et de goût.

Juvénal, nous Favons dit, a échappé aux recherches des érudits ; on ne sait exactement à quelle époque il est né, quand il mourut. On dit qu'il a vécu sous onze empereurs qui ont rempli les quatre-vingts années de sa longue carrière. Il est certain que, sousDomitien, son génie éclata comme la foudre, que sa renommée fut grande dès le début ; Quintilien semble le désigner parmi les plus fameux satiriques, et Martial lui consacre plusieurs épigrammes louangeuses.

La première édition de ce poète si énergique date de 14''0, elle parut en même temps à Rome et à Venise. Cinq ans plus tard, un commentateur, D. Calderino, consacra de longues veilles à expliquer le texte mis en lumière, et, en 1499, J. Britannicus entreprit avec succès une tâche semblable. Depuis, que de travaux ont illustré le grand satirique ! quels trésors d'érudition se sont amassés autour de ses vers admirables ! On lira toujours avec fruit l'édition Variorum, et pour ma part, dans ce commentaire médical, j'ai constamment eu sous les yeux celle de Henri Westenius, pubUée à Amsterdam en 1 684. Elle m'est précieuse à double titre, par son excellence d'abord, et puis parce que je la dois au sentiment confraternel d'un honorable médecin, H. le docteur Hergolt, professeur agrégé de la Faculté de Strasbourg. Mon travail sur les poètes latins ne m'eût-il valu qu'un pareil témoigni^e d'intérêt, je me trouverais déjà récompensé de mes elTorts; mais j'en ai reçu d'autres et je les signale ici, plein de reconnaissance pour ceux qui me les ont donnés, plein de joie en constatant le goût des médecins pour des éludes littéraires qui ont fait autrefois la gloire de notre profession.

liRTIAL.

L'époque brillante qu'on est convenu d'appeler le siècle d'Auguste, bien que la plupart des hommes qui l'ont illustrée fussent déjà célèbres lorsque le neveu, le fils adoptif de César était encore un enfant; le siècle d'Auguste, si digne, sous tant de rapports, de nos respects et de notre admiration, n'a pas légué à la postérité des œuvres scientifiques bien remarquables. Galien l'Encyclopédiste ne devait naîlre que cent cinquante ans plus tard; Musa et quelques autres représentent toute la médecine de ce temps, où le dogmatisme remplaçait l'observation, où l'espril inventait en attendant que les yeux eussent appris à voir. Mais parmi ces hommes divins qui , dans la culture des belles-lettres, avaient conquis une gloire immortelle, il en est, nous l'avons constaté, dont l.es ouvrages reflètent avec éclat le génie médical de Rome, et à qui nous devons la connaissance des idées dominantes de cette société, la plus polie de l'univers.

Virgile était mort ; ses œuvres didactiques ou épiques ne devaient rien à l'étude de son temps; le cygne de Mantoue chantait, comme le dit son épitaphe, pascua, rura, duces ; il ne se mêlait guère aux passions de la foule ; les mœurs de la ville éternelle n'attiraient pas son attention; aussi la médecine contemporaine n'a-t-elle laissé que de faibles traces dans ses beaux vers. Les combats de ses héros donnent lieu à des descriptions de blessures, comme dans Homère ; le traitement des plaies fait voir les merveilleuses propriétés du dictame, mais la chirurgie n'a rien à gagner aux exploits des fils d'Esculape.

Horace et Juvénal, tous deux moralistes et poètes, cultivant à la fois la philosophie et la satire, découvrant sans pudeur les plus

tristes infirmités de l'homme, ont par cela même introduit dans leurs compositions des idées plus précises ; leur langage ne recule pas devant les réalités de la science : il emprunte à la médecine ses expressions, à la pratique ses formules, il cite les noms propres ; en un mot, il est rempli d'intérêt, et les études précédentes ont montré, trop à nu peut-être, un tableau capable de scandaliser ceux qui oublieraient, pour un moment, le génie de la langue latine, c'est-à-dire ses hardiesses, ses licences, et, convenons-en, son effronterie.

Si les écrivains les plus châtiés de cette grande époque de la littérature romaine ont pu se permettre des choses qui révoltent notre délicatesse, notre pruderie, que dirons-nous des poètes qui ont succédé à ceux-ci, des hommes qui ont commencé la décadence, et dont la plume sans frein a répudié les élégances de ces maîtres inimitables ? Toute planète a ses satellites, tout astre a ses éclipses ; les splendeurs du grand siècle s'éteignent rapidement ; après les magnificences des jeux séculaires, où le génie d'Horace effaçait en quelque sorte la gloire du maître du monde, viennent les indignes Césars dont Pétrone nous a retracé les turpitudes ; le sénat s'abaisse aux plus viles complaisances ; Juvénal écrit sa quatrième satire {Rhomims, le Turbot), et Domitien, marqué au front, portera éternellement le stigmate d'infamie qu'il a reçu de la main du poète d'Aquinium..

Mais si le fouet vengeur de Juvénal poursuivait les crimes odieux qu'Horace corrigeait en riant, d'autres poètes, plus indulgents encore que ce dernier, flattaient le pouvoir, prodiguaient les louanges à ce même Domitien ; de sorte que ceux qui recherchent, dans les auteurs de cette époque, non le charme enivrant des beaux vers, mais les enseignements qu'ils contiennent, s'étonnent de lire, dans des œuvres presque contemporaines, la satire la plus violente et les éloges les plus explicites d'un personnage auquel l'histoire ne doit que la vérité.

Entre Juvénal, qui est le juge sévère de son temps, et Martial, qui en est le flatteur, le parasite, il y a un abîme; l'un est le vice, l'autre la vertu ; celui-ci est la vérité, celui-là le mensonge ; les mâles accents du grand poète sont récompensés par l'exil et la mort ; les petits vers du courtisan servile rapportent à leur auteur des cadeaux, des sourires, le honteux salaire d'un encens prostitué ; et si Maniai ne recueille enfin, pour tant de lâchetés, que la

honte et presque la misère, c'est que la conscience publique applaudit à ces chutes légitimes ; elle ne veut pas que le mal soit récompensé, que les méchants triomphent, et que les plus saintes lois de rhonnêteté soient impunément violées.

Nous n'avons pas à nous occuper ici des misères de la poésie dégradée, de l'abaissement du poète ; la postérité a été sévère pour Martial : tout son esprit, toute sa malice ne lui ont pas fait trouver grâce devant. un certain tribunal qui résiste aux séductions de la muse. Mais cet homme qui tombe sans cesse en des adulations infmies, qui se prosterne aux pieds d'une idole abhorrée, cet homme connaissait à merveille la vie privée de ses contemporains, il partageait leurs goûts , leurs mœurs étaient les siennes ; mêmes plaisirs, mêmes vices, et parlant jamais tableau de la décadence romaine ne peut nous intéresser davantage par sa hideuse réalité. Même en nous bornant au point de vue tout spécial de ces études légères, nous pourrons faire une abondante moisson dans l'œuvre de Martial, car ce poète de cour, ce flatteur, ce baladin toujours en quête d'un sujet d'épigramme ou de louange, nous initie à tous les mystères de la vie de ses héros; amis ou ennemis, il met chacun en lumière; il a beau dire que sa devise est : Parcere personis, dicere de vitiiSy nous n'acceptons celte déclaration intéressée que sous bénéfice d'inventaire, pas plus que nous ne croyons à cette précaution délicate du pseudonyme qu'il s'attribue si volontiers. Martial a une certaine audace ; il loue en face, sans ménagements, sans vergogne ; il ignore parfaitement cette pudeur délicate qui cherche le mystère et s'y plaît, qui laisse deviner de quelle main viennent des vers si doux à lire ; mais il ne se gêne pas plus pour décocher une épigramme sanglante à l'avare qui lui refuse la sportule, au débauché qui lui enlève sa maîtresse, au médecin qui tue son malade.

Ici commence notre office, et l'on verra bientôt que ce n'est pas une petite aff'aire. La médecine est fort maltraitée par Martial. On se demande ce qu'il y a de commun entre elle et le poète, de quel droit cet impudent flatteur de tous ceux qui le payent attaque ainsi la science et ceux qui l'appliquent, c'est-à-dire toute une classe utile de citoyens romains ; comment il ose accabler de ses traits envenimés des hommes qui n'avaient rien à démêler avec lui.

L'histoire de tous les temps nous montre la médecine et les

médecins en butte à des haines jalouses, à des critiques envieuses; les plus anciens livres contiennent roxpressiou de ces sentiments hostiles, monument des préventions, et surtout des prétentions médicales du vulgaire. La mort a toujours raison, la médecine a toujours tort ; Tirrévocable loi n'est jamais subie sans murmure, et comme on ne peut protester contre elle, on proteste contre le médecin ; tous ceux qui n* atteignent pas Textrême vieillesse de Priam ou de Nestor reprochent à la science son inutilité ; on la maudit, et quelques esprits légers et malins se répandent en épigrammes contre des hommes qui ne garantissent pas la vie du malade lors même que celui-ci se tue par ses imprudences, sa sottise^ ou sa folie.

Martial a fait comme Horace, comme Juvénal, il s'est rendu Vécho de ses contemporains : il a déversé le blâme, le ridicule sur les médecins de son temps, et son livre est fertile en sarcasmes contre tout ce qui pratique l'art de guérir. Il ne faut pas lui de* mander des réflexions morales, des enseignements utiles, la peinture élégante d'un travers, le portrait d'un ridicule; il ne se pose pas en précepteur du genre humain ; non, une si noble tâche n'a pas d'attrait pour lui ; il ne veut que rire aux dépens de son prochain, percer d'un trait aigu quelque renommée qui l'offusque; le côté plaisant, malin, satirique, attire son regard, excite sa verve railleuse, allume sa bile, et une épigramme â pointe acérée vient prendre place dans ce recueil de médisances, de lâchetés, d'infamies, divertissement des oisifs de Rome, et que leur méchanceté a transmis à la postérité qui n'en avait pas besoin.

Les beaux vers d'Horace, si purs, si harmonieux, tout empreints du génie de la Grèce, dont ils sont une émanation directe, les pages si énergiquement burinées par Juvénal, sont les joyaux de la muse latine ; Martial ne peut être mis sur la même ligne, et cependant il y a encore dans ses écrits un charme qui appartient au siècle d'Auguste : l'expression est vive et pittoresque, la tournure du vers élégante et facile ; on ne sent pas encore le mauvais goût qui va poindre dans 6taudien ; mais croira-t-on que les deux satiriques dont nous nous sommes occupé, et Martial que nous tenons en ce moment, auraient autant amusé leurs contemporains et la postérité, si leurs ouvrages eussent traité de matières simplement philosophiques ou morales ? Lucrèce et Lucain n'ont jamais eu autant de lecteurs ; Tibulle et Properce n'ont pas été

traduits, commentés, épilogues autant que Martial, et cela parce que cet effronté coquin, dans une galerie de portraits où il occupe tant de place, a montré des figures qui nous intéressent, parce qu'il s'est moqué de tout le monde, et que les gens pleins de malice et d^audace sont toujours ceux que la foule préfère. C'est un abominable drôle, dit-on, mais qu'il a d'esprit ! Il n'y a pas assez de coups de bâton pour l'échiné de ce misérable, mais qu'il est amusant! Les Romains d'autrefois parlaient ainsi (j'en sais aujourd'hui qui tiennent le même langage), et chacun avait chez soi le livre de Martial : Terittir noster, utique lihei\ tel est le compliment qu'il adresse à sa muse (n« 3, livre viii«) ; et il ajoute, à l'imitation d'Horace, comme s'il en avait le droit, ces quatre vers ambitieux, vraie lettre de change tirée sur la postérité et acceptée par elle, il faut bien en convenir :

Et quum rupta situ Messalae saxa jacebunt, Altaque quum Licini marmora pulvis ernnt ;

Me tamen ora legent, et secum plurimus hospes Ad patrias sedes carmina nostra feret.

Et lorsque les monuments de Messala seront détruits, quand les marbres de Licinius seront en poussière, on me lira encore, et plus d'un hôte retournant dans sa patrie, emportera mon recueil. — Ailleurs, livre x% n<* 2, il compare de nouveau son œuvre aux marbres de Messala, aux colosses de bronze mutilés, et il dit avec assez de fatuité : Mes écrits n'ont rien à redouter du destin, les siècles ne peuvent rien contre eux, ce sont des monuments immortels :

Ai chartis nec fata nocent, nec sœcula prosunt, Solaque non norunt hœc monumenta mori.

Ecoutez-le quand il s'adresse à un envieux (livre vi«, n» 61 ) : Rome aime mes vers, elle les chante, elle les loue, ils sont dans toutes les mains :

Laudat, amat, cantat nostros mea Roma libelles, Meque sinus omnes, me manus omnis habet.

Sinus veut dire ici le pli que forme la toge au devant de la poitrine. C'est un curieux détail de mœurs ; les Romains n'avaient probablement pas de poches ; mais assez sur ces bouffées de vanité si communes chez les poètes anciens et modernes.

On applaudissait aux méchancetés qui atteignaient un ami , un voisin, jusqu'à ce que le rieur fût blessé à son tour, a)ors il criait

' bien haut, donnant à rire à ceux qu'il n'avait pas voulu plaindre, et le livre n'a eu garde de disparaître sous Teffort du temps ; il a traversé les ténèbres du moyen âge, à peine Fimprimerie commençait-elle à produire la Bible Magontine que déjà les épigrammes de Martial trouvaient un éditeur ; Vindelin de Spire, en 1470, publia à Venise la fameuse édition princeps que dom Bettio, le savant bibliothécaire de ISaint-Marc, me fit admirer en 1833, et que chacun voudrait posséder; mais hélas! c'est d'elle que Ton peut dire : Rara avis t

Ainsi la malice humaine se plaît à ces coups d'épingle, d'épée ou de poignard qui blessent et tuent même les innocents; on riait, du temps de Martial, quand ce diable d'homme colportait sous le manteau, en attendant la publicité des copistes, une épigramme comme celle-ci (livre vi«, n« 53) :

Lotus nobiscum est, hilaris cœnavit; et idem

Inventas manè est mortuus Andragoras.

Tarn subitœ mortis causam, Faustine, requhîs t

In somnis medicum viderat Hermocratem.

Il s'est baigné avec nous, il a soupe gaiement, et ce matin on l'a trouvé mort dans son lit. Vous me demandez, Faustinus, ce qui a pu causer cette mort foudroyante? Il aura vu en songe le médecin Hermocrate. — Ces quatre vers sont charmants, et un médecin de bon goût ne s'en serait pas fâché ; mais cette petite pièce si piquante est trop fine, trop délicate pour un poète comme Marr tial ; aussi Farnabius la regarde-t-il comme une imitation de l'Anthologie grecque. Notre homme n'a pas la main si légère, il frappe plus rudement, témoin le distique passablemement brutal que voici (livre viii®, n^ 74) :

Hoplomachus nunc es, fueras ophthalmicas ante : Fecisti medicus quod facis hoplomachus.

M. Dubos père, qui a traduit de Martial tout ce qui pouvait

être traduit décemment, a rendu cette épigramme par ces deux

vers :

Médecin autrefois, aujourd'hui spadassin, Paul, tu n'as pas quitté ton métier d'assassin.

Ce n'est qu'une imitation, un à peu près ; hoplomachw veut dire gladiateur ; Martial joue sur ces mots à consonnances ; l'oculiste crevait les yeux de ses clients, le gladiateur pourra en faire autant à ses adversaires : voilà le sens réel ; mais cette pensée platt à

notre poète ; il y revient , il lui donne des formes nouvelles (livre I", n" 48) :

Nuper erat medicus, nunc est vespillo Diaulus. Quod vespillo facit, fecerat et medicus,

OU bien encore celle-ci, toujours contre le même personnage (livre I", n« 31):

Chirurgus fuerat, nunc est vespillo Diaulus.

Cœpit, quo poterat, clinicus esse modo.

Ce malheureux Diaulus est devenu croque-mort, vespillOy son travail est le même ; il tuait ses clients, il porte leurs cadavres, c'est toujours la même occupalion. Nous avons en bon français l'équivalent de cette épigramme :

Paul, ce grand médecin, Teffroi de son quartier. Qui causa plus de maux que la peste et la guerre, Est curé maintenant et met les gens en terre : Il n*a pas changé de métier.

On voit que Martial donne à Diaulus divers titres, il est medicuSy puis chirurgus, et enfin clinicus; et que ce soit caprice du poète, nécessité de la mesure du vers ou réalité, le même individu pouvait exercer les diverses parties de l'art, ce qui n'était pas un litre à l'indulgçnce du satirique. Quoi qu'il en soit, Diaulus tombé dans l'infortune recourait à des métiers déplorables, sans doute, mais enfin il travaillait, et misère n'est pas vice; tout autre homme que Martial l'eût plaint. Hélas ! Martial n'a de charité que pour lui-même, il accuse et condamne sans miséricorde ; on croirait qu'il invente le mal pour le dénoncer. Voici une épigramme (la 97® du livre ix) qui nous semble un peu terrible pour le corps médical de la ville des Césars :

Clinicus Herodes truUam subduxerat œgro ; Deprensus dixit : Stulte, quid ergo bibis ?

Ce qui veut dire : le médecin Hérodès avait volé le gobelet d'un de ses malades. Pris sur le fait par celui-ci : Imbécile, lui dit-il, que buvez-vous là? c'est-à-dire, qu'osez-vous boire ainsi sans mon ordonnance? — Voilà un médecin voleur, et si habile qu'il soit à déguiser ce larcin, si plaisant que paraisse le motif allégué par le coupable, il faut passer condamnation et se consoler, en avouant qu'après tout l'homme n'est pas parfait. Et puis, peut-être était-ce une monomanie. Martial parle souvent de ces gens enclins à tout

dérober, témoin ce luscum furem (livre ym'y n* 59), qui vole ses propres pantoufles à l'esclave chargé de les garder. Racine nous en a fourni un beau type, la pauvre Babonnette , la femme de Dandin, des Plaideurs, dont son mari disait:

Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Tai connu un médecin affligé de cette maladie, et il ne s'en est guéri qu'avec une forte dose d'acide hydrocyanique. Hais disons en passant que le trait si plaisant de la comédie de Racine appartient à Martial, qui a dit d'un certain Hermogènes (livre ni*, n» 29) :

Ad cœnam Hermogènes mappam non attulit onquam. A cœnâ semper rettulit Henuogenes.

Les poètes du siècle de Louis XIV sont pleins de pareils emprunts, et il est juste de dire que Racine et Boileau, dans lenrs imitations, se montraient souvent supérieurs à leurs modèles; mais, enfin, il est toujours glorieux de servir de modèle à Boileau et à Racine.

Si le confrère Hérodès a cédé à une telle faiblesse ; si, pris la main dans le sac, il essaye de se sauver par une pasquinade, que dirons-nous de cet autre médecin qui figure dans Tépigramme 31' du livre vi* :

Uxorem, Charideme, tuam sois ipse, sinisque A medico f* : vis sine febre mori.

Charidemus, ta femme a pour amant ton médecin, tu le sais et tu le souffres : tu veux mourir sans fièvre, c'est-à-dire tu seras empoisonné ; prends garde, ton imprudence est extrême, ta vie est entre les mains d'un homme qui, etc. — Passe encore pour le tour du gobelet du docteur Hérodès ; mais voici un médecin qui est à la fois adultère et presque empoisonneur, et Martial traite la chose assez lestement pour faire croire qu'elle était simple et commune. On n'est pas de meilleure composition ! Par exemple, dans répigramme suivante, la 28^ du livre xi :

Invadit medicum sica nephreticus, Aucte, Et praecidit Hylan ; hic, puto, sanus erat.

Un malade aflecté de néphrite devient fou furieux ; il poignarde Hylas, son médecin. — Savez-vous la réflexion qu'inspire à Mar-

tial cet événement tragique ? Il me semble que ce malade se portait assez bien ! — Voilà toute l'oraison funèbre de ce pauvre Hylas, et encore il est fort douteux que Martial lui eût accordé ces deux lignes si le nom du défunt n'eût prêté à la plaisanterie. Prœcidit Hylan; il y a là un souvenir de la mythologie grecque : comprenez, si vous 1 osez, ce rapprochement , sica prcBcidit, Ne nous arrêtons pas à ces ignobles jeux de mots, et concluons de ces premières études sur Martial, que la médecine et les médecins étaient fort maltraita s par ce poète. Voici encore une preuve à Tappui (livre x% n» 77) :

Nequius a Caro nihil unquam. Maxime, factum est.

Quam quod febre périt : fecit et illa nefas.

Sœva nocens febris saitem quartana fuisset!

Servari medico debuit illa suo.

Une fièvre aiguë, continue, a tué Carus, ô Maxime ! Quel malheur ! Cruelle fièvre ! que n'était-elle quarte ? Carus eût bien su l'entretenir ! — Cette traduction ne rend fidèlement que Tidée ; ces distiques, ces quatrains offrent souvent une concision telle qu'il est difficile de donner en français leur équivalent , il faut se contenter de saisir la pensée de Martial, de voir le but qu'il se propose. Entre les vers de M. Dubos père et la prose de la grande édition de Panckoucke (Paris, 4835), il y a des différences considérables ; les meilleurs traducleurs ne saisissent pas Yacutum de la même manière ; aussi ai-je pris la liberté de choisir entre eux et de donner mon sentiment.

Et puisque nous avons parlé de la fièvre quarte que l'homme de l'art était capable de faire durer longtemps, voyons si les pyrétologistes du premier siècle de l'ère chrétienne ont fourni quelque chose d'intéressant au poète de Bilbilis. Voici une jolie épigramme, la 17^ du livre xii, dans laquelle Martial donne une bonne leçon de tempérance à un voluptueux, Lentinus, qui n'avait pas besoin du docteur Carus pour éterniser ses accès fébriles :

Quare tam multis a te, Lentine, diebus Non abeat febris, quœris, et usque gémis.

Tu veux savoir pourquoi celte fièvre est si tenace; mais qu'y a-t-il là d'étonnant ? Tu la mènes à la promenade, aux bains, tu la nourris de champignons, d'huîtres, de sanglier, tu l'enivres des

vins fameux de Falerne, de Setine ; ta ne prends le Cécube que glacé, etc. :

Gestatur tecum pariter, pariterqae lovator.

Cœnat boletos, ostrea, sumen, apmm, Ebria Setino fit sspe, et espe Falemo ;

Nec nisi per niveam Cœcuba potat aqnam.

Et enfin Martial termine la description du singulier régime du glouton Lentinus, par le trait suivant :

Quum sit ei pulchre, quum tam bene vivat i^Mid te. Ad Damam potius vis tiia febris eat !

Entourée de tant de délices, si bien traitée par toi, Youdrais-to que la fièvre allât de préférence chez Damas? — (Sans doute quelque pauvre diable qui n'eût pas si bien hébergé cette ennemie.) Mais voici un autre fiévreux qui attrape en passant une bonne prescription de notre grand docteur. Il s'agit d'un certain Zoîle, œyrum se simulanlem (n<» 16, livre ii''), dont Martial révèle la manie bizarre. Ce personnage veut étaler son luxe; il faut qu'on admire ses belles couvertures, son lit égyptien, ses vêtements écartâtes, son linge parfumé :

Zoilus œgrotat : faciunt hsc stragula febrem.

Si fuerit sanus, coccina quid lacientT Quid torus à Nilo, quid sindone cinctus olentisT

S'il se portait bien, à quoi serviraient ces richesses ? — Et le poète ajoute : A quoi bon les médecins ? congédie tous les Machaons :

Quid tibi cum medicis ? Dimitte Machaonas omnes. Vis fieii sanos ? Stragula sume mea !

Et si tu veux te bien porter, prends mes couvertures! — Où diable la vanité va-t-elle se nicher ? Mais Tesprit humain, ondoyant et divers, a dit un sage, est fertile en inventions de ce genre; chacun s'ingénie à satisfaire sa passion, et si Zoïle aspire au bonheur d'être malade pour exhiber ses trésors, voici un certain Mathon

(n<> 81 , livre w) qui ne veut pas avoir la fièvre ou du moins qui agit comme s'il ne l'avait pas.

Déclamas in fcbro, Matliou : banc eaae phrenesim

Si nescis, non es sanus, amice Matbon.

Déclamas seger, déclamas hemitritœus.

Si sudare aliter non potes, est ratio.

MARTIAL. tW9

Tu as la fièvre Mathon, et tu déclames, tu professes; mais c*est de la frénésie, mon cher, et, s'il faut te le dire, tu n'as pas le sens commun. Tu es malade, tu as une hémitritée, et tu déclames encore ! Si tu n'as pas d'autre moyen de suer, à la bonne heure. — ' Martial aurait pu s'en tenir à ce trait, mais il ajoute':

Magna tamen res est. Erras : quum viscera febris Exurit, res est magna tacere, Mathon.

Tu crois montrer en cela un grand courage. Erreur ! Quand la fièvre nous brûle, il est encore plus difficile de se taire. —

N'oublions pas de noter une fièvre d'un caractère particulier ; Mathon est hemitritœus, il a une de ces formes rares que nos maîtres en clinique ne rencontrent guère dans leurs salles, maïs que les médecins de l'hôpital du Saint-Esprit reconnaissent encore au milieu de la foule de fiévreux que produit la campagne de Rome. Là où tout le monde a des accès de fièvre, on observe tous les types, toutes les variétés, et aujourd'hui comme autrefois la ville éternelle subit les effets de Varia cattiva. Un candidat au troisième examen à qui l'on demanderait ce que c'est qu'une hémitritée, serait peut-être collé de fond en comble. Soyons-lui favorable ! Qui sait si la lecture de ce passage ne lui épargnera pas un échec? Donc, cette fièvre demi-tierce se compose d'accès quotidiens, mais avec deux accès le second jour, dont l'un est marqué par un frisson initial. N'allez pas confondre l'hémitrifée avec la double tierce, et encore bien moins avec la tierce doublée, ce serait une faute énorme. Mais assez de cette pédagogie rétrospective, revenons à Martial qui n'en a pas fini avec l'hémitritée. On trouve dans le livre ii, sous le n» 40, une épigramme fort intéressante :

Uri Tongilius maie dicitur hcmitritœo.

On prétend, mais à tort, que Tongilius est dévoré par une hémitritée. Je connais le personnage, novi hominis mores, il a faim, il a soif; on prend pour lui des grives grasses, on pêche le brochet et le barbeau :

Esurit atque sitit,

Subdola tenduntur crassis modo retia turdis.

Hamus et in muUum mittatur atque lupum.

On prépare les meilleurs vins, ceux qui ont mûri sous le consulat d'Opimius; et cependant :

Omnes Tongilium medici jussere lavari.

stulti, febrem creditis esse ? Gula est !

Tous les médecins ont ordonné des délayants ou peut-être simplement un bain. Pauvres gens, vous croyez que Tongilius est un fiévreux ? C'est un glouton, un goinfre ! —

Voulez-vous un troisième cas de fièvre hémitritée? En voici un (livre xii% n<> 91) qui donne lieu à un fait assez plaisant :

Pro sene, sed clare, votum Maro fecit amico, Gui gravis et fervens hemitritœus erat.

Pour son ami, vieillard en proie à une fièvre ardente, Hams fait à haute voix un vœu : une noble victime sera immolée aux autels de Jupiter. Le malade va mieux, et môme les médecins répondent

de la guérison :

Gœperunt certain medici spondere salutem, Ne votum solvat, nunc Maro vota facit.

Maintenant Marus fait de nouveaux vœux pour n'avoir point à remplir le premier. — Mais dans Tobservation de Tongilius, notre poète ne se laisse pas attraper, il se pose en grand mattre, sa perspicacité dévoile ces faux semblants de maladie, et les plus habiles praticiens sont loin de posséder son coup d*œil. Il porte un diagnostic non moins sûr à propos d'un certain Parthenopœus (n* 86, livre XV) qui tousse terriblement. Martial ne croit ni à une bronchite ni à une pneumonie, Tasthme et la pleurésie ne l'inquiètent pas :

Leniat ut fauces medicus, quas aspera vexât

Assidue tussis, Parthenopeee tibi MeUa dari, uucleosque jubet, duicesqiie placentas,

Et quidquid pueros non sinit esse traces.

Pour rafraîchir ton gosier qu'une toux fréquente déchire , le médecin t'a prescrit du miel et les pignons doux (on faisait avec ces deux choses une sorte d'éicctuaire vanté par Pline, et qui ressemble assez à certains nougats de la Provence ou des tles Baléares); il t'a même ordonné des gâteaux sucrés, enfin tout ce qui calme les enfants. Et cependant tu tousses sans cesse ; ce n'est pas un rhume, c'est la gourmandise ! — Martial ne craint pas de se répéter, il reproduit l'épigramme contre Mathon : Non est hœc tussis, Partbenopœe ; gula est.

Qui n'a vu dans sa pratique des malades de cette espèce? Quand, dans les hôpitaux de Paris, une économie un peu sévère remplaça

MARTIAL. 40i

le sirop de sucre par la dexlrine , et q^*OQ ne donna plus à certains catarrheux de profession que de la décoclion de réglisse, quelles clameurs s'élevèrent, et combien de Parlhenopseus réclamaient les douceurs supprimées administralivement! Que de peines n'ont pas les chefs de service et les médecins des bureaux de bienfaisance à trouver les équivalents de ces friandises absentes ! Il est assez amusant de rencontrer, à dix-huit siècles d'intervalle , les mêmes appétits pour ces chatteries ; mais cela ne surprendra que ceux qui croient à la perfectibilité du cœur et de Festomac humain.

On s'est toujours plaint de la saveur de certains médicaments. L'épigramme n*» 95, livre ix, reproche à un médecin surnommé Hippocrale l'amertume d'une potion faite avec une armoise (Arthemisia Santonica), et le malade indigné parle de se venger en mêlant de Tellébore au vin doux que demande Fauteur de cette prescription diabolique :

Santonica medicata dédit mihi pocula virga.

Os hominis ! Mulsum me rogat Hippocrates.

Quelle impudence ! Os hominis t Ah ! quelle tête ! disent les écoliers de notre temps. Mais pourquoi le praticien demandait-il ce mulsum à son malade ? Est-ce comme honoraires ? Il y a là un fait sur lequel se taisent les commentateurs, lacune importante que je dénonce aux futurs érudits. Quoi qu'il en soit , le malade, plein de rancune, affirme qu'il ne sera pas aussi sot que ce Glaucus dont parle Homère, qui cliangea son armure d'or contre la cuirasse d'airain de Diomède :

Dulce aliquis munus pro munere poscit amaro ? Accipiat, sed si potat in helleboro.

Il veut du doux pour de l'amer. D'accord, mais il le boira avec de l'ellébore ; ou bien, suivant certains traducteurs : Je lui donnerai ce mulsum (vin doux, nouveau) s'il convient qu'il est fou. — Cette interprétation est ingénieuse, mais elle me paraît trop recherchée ; Martial ne veut faire qu'une antithèse, il aime ces jeux d'esprit qui ne sont guère que des jeux de mots.

Virga Santonica est une absinthe venant des Gaules, de la Saintonge, du pays des Santones^ de Saintes, en un mot; de même que Y Arthemisia Pontica venait du Bosphore de Thrace. Toutes les armoises aiment les plages maritimes ; quant à relié*'

bore, on sait son goût àcrg, brûlant plutôt qu'amer, et la vengeance était cruelle. Pardonnez-moi cette botanique de passage, et voyons à Tœuvre un clinicien dont l'espèce n'est pas perdue. Un certain S^mmachus (livre v, n« 9), suivi d'une foule d'élèves, s'abat avec sa troupe autour du lit d'un malade. Celui-ci dit :

Languebam : sed tu comitatus protiuus ad me

Venisti centum, Symmache, discipulis.

Centum me tetigere manus Aquilone gelatœ.

Non habui febrem, Symmache, nunc habeo.

Cette épigramnie est très connue ; on l'a citée bien souvent à l'occasion du zèle indiscret de certains chercheurs de symptômes qui s'occupent trop peu du patient. Combien de Symmachus ont torturé les pauvres tuberculeux pour constater un tintement métallique I J'en ai vu qui pratiquaient la succussion hippocratique pour obtenir le bruit dû à Tagitation du liquide d'un pneumothorax, et le malade, secoué vigoureusement, donnait le signe recherché, cela est vrai, mais il donnait aussi un peu de sa vie : je n'oublierai jamais le regard d'un phthisique qui disait à son Symmachus : Laissez-moi donc mourir tranquille I Je demande la permission de renvoyer ces terribles cliniciens au chapitre de la pathologie générale de M. Chomel, sur lequel j'ai écrit quelques réflexions dans la Gazette Médicale de Paris, n* du 21 juin

Je plains moins les maladies simulées , par exemple , les prétendues hystéries dont parle Marlial en plusieurs endroits de son recueil. Dans i'épigramme n^ 71 du xi^' livre , Léda dit à son vieux époux qu'elle est hystérique, qu'il lui faut un singulier remède, mais qu'elle ne peut s'y résigner, qu'elle préfère mourir :

Hystericam vetulo se dixerat esse marito,

£t queritm* se fut... Leda necesse sibi :

Sed liens atque gemens tant! negat esse salutem,

Seque refert potius proposuisse mori.

Le mari débonnaire la prie de vivre, de ne pas renoncer au vert printemps de sa jeunesse ; il lui permet de chercher ailleurs ce qu'il ne peut lui donner :

Vir rogat, ut vivat, virides ne deserat annos : £t iieri, quod jam non facit ipse, sinit.

Le respectable M. Dubos père n'a pas osé traduire ces vert, assez jolis cependant ; virides ne deserat annos est une expreiftion

charmante. Mais allons jusqu'au bout, car c*est là que se trouve le trait dirigé tout à la fois contre la malade et le médecia. Donc Martial ajoute les deux vers suivants :

Protinus accédant medici, medicœque recedunt. ToUuntur pedes : medicina gravis !

Mais voici les médecins...^, les matrones se retirent. ToUuntur pedes : comment traduire ces mots? Un plus hardi le ferait au pied levé , mais je n'ose. Essayons cependant : On entre en danse.... Médecine redoutable ! leriible remède ! — Le poète se moque de nous tout à son aise; mais laissons-le dire, et constatons seulement que ces medicœ qui entouraient Léda et qui peut-être avaient provoqué la consultation des docteurs, apparaissent ici pour la première fois. Je ne connais, dans les poètes latins, aucun passage ayant trait à ces sortes de fonctions domestiques, familières, et je dois remercier Martial de nous avoir initiés à ces mystères du gynécée romain. Consultez Vhistoire de la médecine de Daniel Le Clerc, in-4% La Haye, 1 729, vous trouverez à la page 431 , ii® partie, livre ui, un chapitre intitulé : De Cléopatre et^ à son occasion, des femmes qui ont anciennement exercé la médecine. Au reste, il ne faudrait pas remonter bien haut ni chercher bien loin pour trouver des pratiques de ce genre dans le traitement de Thystérie vraie ou supposée; cette maladie est une de celles dont la cure restera éternellement dans le domaine des vieilles femmes.

Voici une autre malade moins modeste ou plus courageuse que la pauvre Léda ; elle se nomme PauUa (livre vi, n» 7) ; elle a des amants, elle vole au rendez-vous; mais comment, aux yeux de son mari, motiver une absence qui Tinquiète? Que lui dire? Quel prétexte alléguer ?

Au temps de Domitien, on pouvait se flatter d'avoir attiré les regards de l'empereur ; mais sous Nerva, chaque femme doit se conduire en Pénélope. Tout cela est fort bien :

Sed prohibât scabies, ingeniumqae vêtus.

Mais le tempérament! disent les traducteurs officiels (j'aime mieux démangeaison, prurit, le diable au corps; scabies rappelle le tenligo vulvœ i\e Juvénal); mais l'habitude! Veltis ingenium est très élégant. Les casuistes disent, dépouiller le vieil homme. Et si tu dis que ta mère est malade, ton mari t'accompagnera. A quelle tromperie vas-tu donc recourir ?

AQi ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

Quas igitur fraudes ingeniosa paras?

Dicet et hystericam se forsitan altéra mœcha In Sinuessano velle sedere lacu.

Tout autre mœcha se dirait hystérique, et demanderait les eaux de Sinuesse. —

Le lac de Sinuesse, dans la Campanie, avait, dit-on, la vertu de rendre fécondes les femmes stériles. Tous ces subterfuges ne sont pas du goût de Paulla ; elle dit tout simplement à son époux qu'elle va chez son amant, ce qui prouve au moins un grand respect pour la vérité. Mais ce bienheureux lac n'était pas le seul qui eût des qualités stimulantes, car nous trouvons dans le livre i", n® 63, une épigramme qui montre que, du temps de Martial, la saison des bains était fertile en aventures, et que de nos jours on ne rencontrerait pas mieux. Voici les vers adressés à la chaste Lsevina :

Gasta, nec antiquis cedens Lsevina Sabinis,

Et quamvis tetrico tristior ipsa viro, Dum modo Lucrino, modo se permittit Avemo,

Et dum Baianis ssepe fovetur aquis, Incidit in flammas, juvcnemque secuta, relicto

Gonjuge, Pénélope venit, abit Hélène.

Ainsi les eaux du Lucrin , celles de l'Averne et même celles du golfe de Baïa, ont incendié cette matrone, jusque-là chaste comme les antiques Sabines, plus sévère encore que son triste mari ; la voilà qui s'enfuit avec un jeune homme; arrivée Pénélope, /elle est partie Hélène ! — Doutez donc après cela du danger de ces thermes; mais aussi, vous, médecinsjudicieux et observateurs, ne doutez pas de Tefficacité d'un pareil remède quand vous aurez à traiter des constitutions débiles , des chloroses , des scrofules, tout ce qui demande une stimulation puissante : craignez seulement que TefTet ne dépasse vos prévisions !

La Société d'hydrologie fera bien de s'occuper de Martial. On trouve à chaque instant, dans son recueil, des passages se rapportant aux thermes des environs de Rome ; et si j'avais l'honneur d'être un des membres de cette savante compagnie , je prendrais à tâche de relever tous les documents qui se rapportent à ce sujet. Peut-être ce travail est-il tout fait dans l'immense compilation in-folio imprimée à Venise en 1553, et qui a pour titre : De Balneis, omnia quœ exstant apud CHrœcoSy Latinns el Arabasy etc. La chose est à examiner, elle en vaut la peiae, et

puisque je suis en train de faire de l'érudition sur cette matière, j'indiquerai un autre livre fort digne d'intérêt dont voici le titre exact : Délie antiche terme Tfiurine, esistenti net terrilorio di Civita-Vecchia, di Gaetano Torraca, dottore di medicina. Roma, 1761, in-4f°. Vous apprendrez, en lisant cet ouvrage, de quelle importance étaient, sous Trajan, les aquœ Ceretanœ, les aqtue Apollinarœ; et si Martial n'en parle pas, c'est que, depuis Néron jusqu'à Domilien et Nerva, la mode entraînait les oisifs de Rome vers le golfe de Naples. Pour mon compte, je trouve que les Romains avaient parfaitement raison, et les Romaines aussi.

Mais revenons à notre affaire. Martial est un fin matois, il affecte une modestie à laquelle on peut très bien se dispenser de croire ; il se moque sans scrupule des imperfections de son prochain, physiques ou morales, réelles ou supposées, témoin un certain Nasutus, auquel il dit :

Nasutus nimium cupis videri.

Nasutum volo, nolo polyposum.

Prenez celte plaisanterie comme vous voudrez, au propre ou au figuré (les traducteurs varient), il y aura toujours là un trait piquant, qu'il soit dirigé contre une prétention vaniteuse à la finesse, à la perspicacité, ou contre un de ces appendices exorbitants dont on a dit :

C'est trop court pour être une trompe.

Et c'est trop long pour être un nez.

Je ne cite l'épigramme de Martial (n« 37, livre xiP) que pour faire voir que le poète avait observé l'étrange difformité que produit un polype développé dans les fosses nasales. Mais les Romains ne s'en tenaient pas à ces comparaisons. Horace avait dit: Homo emtmctœ naris, pour exprimer la finesse ; Quintilien disait des écrivains de la Grèce : Altici limati et emuncti; et Martial, renchérissant sur ses maîtres, s'écriait, en parlant de ses contemporains :

Grede mihi, nimium Martia turba sapit.

Majores nusquam ronchi, juvenesque senesque Et pueri nasum rhinocerotis habent.

Ces jolis vers sont adressés à son livre (n'A, livre !*')• Crois-moi. lui dit-il, les enfants de Mars sont de trop habiles critiques jeunes et vieux, tous ont un vrai nez de rhinocéros. — On ne

pouvait rien dire de plus flatteur aux Romains de ce temps-là. Il y a cependant un certain Cœcilius à qui il dit, n« 42, livre i** :

Non cuicumque datum est habere nasom.

Notez que cet homme si modeste faisait à son recueil tous les compliments possibles, ses vers les plus licencieux n*étaieut que jeux innocents :

InDOcuos censura potest permittere lusus i Lasciva est nobis pagina, vita proba est.

H se rendait facilement justice, mais personne n'était de son avis sur ce point, et Slertinius lui-même, bien qu'il eût placé dans sa bibliothèque la statue de Martial encore vivant , n'aurait pu par* donner à ce flatteur de circonstance, qui ne craignait pas de lâcher une épigramme contre Domilien mort, après avoir accablé Domitien vivant des plus basses adulations.

Si les difl'ormités physiques sont Tobjet des railleries de Martial, si les maladies bien caractérisées flgurent à chaque page de son œuvre, il agrandit encore le vaste champ de cette pathologie en empiétant sur le domaine des passions, en les considérant comme des infirmités qu'il s'arroge le droit de traiter, soit sérieusement, à force d'invectives, soit plaisamment, avec des remèdes de sa composition. Voici une épigramme (n<> 60, livre xi®) qui doit nous intéresser à tous égards.

Il s'agit de deux beautés, Chionis et Phlogis, dont les mérites divers sont l'objet d'un examen approfondi. La première est la plus belle, mais l'autre a.... devinez quoi?

Pulchrior est Chione : sed Phlogis ULCUS habet.

Donc Phlogis a un ulciiSy un ulcère, et l'on se demande où est l'avantage. Mais si l'on cherche dans les vers suivants, Téclaircissèment ne se fait pas attendre :

Ulcus habet, Priami quod tendere possit alutam , Quçd senem Pylium non sinat esse senem.

Cela commence à devenir plus clair; on comprend que les commentateurs aient dit : Veneris sensum, urticas, pruriginem^ de sorte que cet ulcus imaginaire doit nous rassurer pleinement sur la santé de celte intéressante Phlogis. On voit quels miracles elle produirait sur les illustres vieillards de Ylliade^ seulement je

rais fort embarrassé de traduire alutam Priatni. Juvénal avait déjà dit (salire vi«, vers 324) :

Omnia fient

Ad verum, quibus incendi jam frigidus œvo Laomedontiades et Nestoris hemia possit.

Tune prurigo morœ impatiens, etc.

Martial n'est pas moins explicite. On voit que ces mots sadtieSy prurigo, empruntés au chapitre des dermatoses, expriment très bien la pensée du poète ; et pour rendre toute erreur impossible, il ajoute à propos de cet ulcus :

Quod sanare Griton, non quod Hygia potest.

Hygie elle-même n'y pourrait rien, Criton seul peut le guérir. — On voit que notre science est impuissante contre un pareil mal et que le beau Criton en a le spécifique ; mais laissons là cette af~ faire de boudoir, Martial est passé maître en pareil cas, et voyons si nous ne rencontrerons pas dans son recueil quelque maladie plus réelle.

Nos lecteurs n'ont peut-être pas oublié un certain passage de Juvénal qui a donné lieu à d'amples réflexions (page 352) :

Podice levi

Caeduntur tumidœ, medico ridente, mariscse.

Ces marisques ont fourni à Martial une épigramme (livre 7% n^ 71) ou plutôt un jeu de mots que nous dédaignerions volontiers si ce morceau n'avait pas d'autre mérite. Il est intitulé : De familia ficosa. Or les fies , comme les marisques de Juvénal, sont des excroissances assez mal placées, et que le poète a l'air de considérer comme contagieuses, ce qui, pour le dire en passant, exigera de notre part un léger examen dans la suite de ce travail. Mais voici le texte de Martial et les singuliers rapprochements qu'il établit :

Ficosa est uxor, ficosus et ipse maritus ; Filia ficosa est, et gêner, atque nepos.

Toute la famille est atteinte du même mal qui ne se borne pas là, car le ravage s'est étendu jusqu'aux proches, aux serviteurs, aux esclaves :

Nec dispensator, nec villicus ulcère turpi, Nec rigidus fossor, sed nec arator eget,

On voit que personne n'a échappé à ce mal immonde, et que Ton peut facilement remonter à sa source empoisonnée. Martial, après avoir établi sa généalogie, ajoute :

Quum sint ficosi pariter juvenesque senesque, Res mira est, fie os non habet unus ager !

C'est un simple calembour, comme on en rencontre assez souvent dans ces poésies légères^ qui ne brillent pas toujours par un goût bien pur. Tant de figues et pas un figuier! dirions-nous en français. Mais cherchons quelque chose de plus sérieux, un mal plus redoutable, une de ces lésions cruelles, hor^>bles, qui font désirer la mort, comme celle du malheureux Festus qui est décrite n» 79, livre i«' :

Indignas premeret pestis quum tabida fauces Inque ipsos vultus serperet atra lues.

De quoi s'agit-il ici ? Pestis tabida premeret fauces, atra lues vultus serperet, on peut rapporter ces expressions énergiques à une affection cancéreuse, car, ne l'oublions pas, Festus, le malade, était vieux , il était l'ami du prince ; il avait une des lésions graves qui sont le partage des vieillards. Quoi qu'il en soit, Festus a pris la résolution de mourir ; il console ses amis, il ne veut pas souiller sa bouche par un poison obscur, il ne veut pas se laisser moiirir de faim :

Nec tamen obscure pia poUuit ora veneno, Aut torsit lenta tristia fata famé.

Il se perce de son épée, il ouvre à son âme une plus noble route, comme Caton , comme les stoïciens farouches qui disposaient de leur vie :

Dimisitque animam nobiliore via.

L^expression est belle, et c'est là, pour le dire en passant, ce qui rehausse singulièrement le mérite de l'œuvre de Martial. Souvent au milieu d'une pièce qui révolte nos délicatesses, qui montre à nu les turpitudes d'un monde voué aux plus grossiers appétits, on rencontre un trait brillant, une idée pleine de couleur et de lumière, un jet heureux de cette flamme sacrée allumée au foyer de Virgile et d'Ovide, d'Horace et de Juvénal. Il faut bien reconnaître que l'esprit de Martial, avec tout son piquant, n'eût peutêtre pas eu tant de succès si la forme ne lui fût venue en aide, si de beaux vers, frappés au coin du génie, n'eussent recommandé

à la postérité des compositions si indignes d'elle sous tant d'autres rapports.

Mais voici une maladie fort analogue à la précédente, seulement elle s'est développée chez une jeune fille et Ta tuée avant sa septième année accomplie. Martial, qui a écrit son épitaphe, livre xi% n« 91, fait voir ici un peu de cette sensibilité qu'il déploie si rarement; le genre de mort de la pauvre enfant est plus triste que sa mort même :

Tristius est leto leti genus : horrida vultus

Abstulit, et tenero sedit in ore lues, ïpsaque crudeles ederunt oscula morbi,

Nec data siint nigris tota labeUa rogis.

Une horrible plaie a dévoré son visage et sa bouche charmante, et le bûcher n'a pas reçu ses lèvres entières. — Remarquez encore ces expressions si heureuses, crudeles morbi ederunt oscula, et tâchez de trouver en français quelque chose qui en rende l'énergique élégance ; nec tota labella data sunt rogis, encore une petite phrase qui défie nos plus habiles traducteurs. Cependant M. Dubos père, qui a consacré tant d'années et de talent à nous donner un Martial en vers (le Martial possible), ne s'est pas tenu trop loin de son modèle :

Un ulcère rongeur osa décomposer Son visage si frais, sa lèvre si fleurie, Organe et trône du baiser; Et son bûcher n'en eut qu'une peirtie.

On voit que la maladie de la jeune Canace a suivi une marche très rapide ; le poète dit en effet :

Si tam praecipiti fuerant ventura volatu, Debuerant alia fata venire via.

Etait-ce donc une des gangrènes de la bouche si bien décrites par nos confrères qui s'occupent des affections morbides du jeune âge ? On le croirait volontiers, et si la jeune fille fut jugulée par un mal redoutable, Martial en donne la raison :

Sed mors vocis iter properavit claudere blandœ : Ne posset duras flectere lingua deas.

Si la mort dut sitôt la soumettre à ses lois. Fallait-il que ce fût par ce mal effroyable ? Mais elle se hâta de lui ravir la voix D^ ppur qu'elle fléchît la parque impitoyable.

Ces quatre vers de M. Dubos sont fort bien tournés, ils rendent exactement le sens du latin, ils en ont la brièveté, la douceur et Féclat ; on voit que le vieux professeur du collège Louis-le-Grand, habitué à une lutte perpétuelle contre son auteur favori, s'est quelquefois rendu digne de lui, et ce n'est pas peu dire.

Jusqu'ici nous avons trouvé dans l'œuvre de notre poète beaucoup plus de médecine que de chirurgie; tâchons de rétablir l'équilibre et montrons que Martial n'a pas oublié les opérateurs de son temps. On trouve dans le livre xp, sous le n* 84, une épigramme assez vive, assez plaisante contre le barbier Antiochus. Ce bourreau maladroit écorche ses pratiques ; les mentons qui s'adressent à lui sont bientôt couverts de cicatrices, comme le visage des vieux athlètes, comme celui des maris qu'attaquent les ongles d'une femme acariâtre ; enfin, il est plus redoutable que le chirurgien Âlcon quand il opère une hernie ou réduit une fracture :

Mitior implicitas Alcon secat enterocelas, Fractaque fabrili dedolat ossa manu.

Toute hyperbole à part, il s'ensuit que le docte Alcon n*avait pas la main légère en opérant une hernie intestinale ou bien en replaçant des os brisés. Manu fabrili est une injure ; resie à savoir jusqu'à quel point elle est méritée. N'est-ce pas là l'éternel reproche adressé aux chirurgiens? La main qui agit sur un membre rompu, qui rapproche des fragments osseux, cause nécessairement une douleur aiguë ; le bistouri qui divise les chairs arrache des cris au patient, et celui qui les endure attribue à l'homme de l'art des souffrances nécessaires; la main ferme qui remédie au mal semble cruelle à celui qui subit la torture d'une opération bienfaisante, et l'épilhète fabrilis s'échappe d'une bouche qui, plus tard, bénira le chirurgien de ses rigueurs salutaires. On n'avait pas encore inventé le chloroforme !

L'Italie moderne a conservé l'habitude d'attribuer à l'opérateur la fâcheuse issue d'une maladie exigeant une opération. J'ai vu à Florence, dans une église remplie de monuments funéraires, un bas-relief en marbre sur lequel on représentait la mort (sous la forme du squelette consacré) portant le fer dans l'abdomen d'une jeune fille hydropique. Voici une allégorie bien claire à Fadresse du médecin qui avait fait la ponction ; seulement on

n'avait pas mis le nom de ce confrère. C'est de la sculpture diffamatoire qui n'est pas rare chez nos voisins. Ils ont même la singulière habitude d'indiquer dans leurs èpitaphes la maladie à laquelle le défunt a succombé; renseignement utile aux amateurs de statistique et à ceux qui croient à l'hérédité de certaines affections morbides.

Revenons à Martial qui est moins sérieux. Il nous parle d'un certain Fabianus (n*> 84-, livre xii«) qui avait coutume de se moquer des infirmités de son prochain, et qui, dans les thermes publics, criblait d'épigrammes tous ceux qui avaient des hernies, des hydrocèles ou toute autre tumeur scrotale :

Derisor Fabianus herniarum, Omnes quem modo colei timebant Dicpntpm tumidas in hydrocelas.

Disons que ce moqueur eut son tour et qu'il dut se taire. Mais la coutume de se baigner en public , sans vêtements , et même sans que rien séparât les deux sexes, donnait matière à une foule de mauvaises plaisanteries qu'on retrouve presque à chaque page de l'œuvre de Martial. Les juifs seuls affectaient plus de réserve, parce que la circoncision était alors une chose honteuse. Horace, Juvénal et Martial ont eu un profond mépris pour les peuples de l'Orient qui se soumettaient à cette mutilation, qui prœputia ponunt, comme dit Juvénal.

Voici une épigramme singulière (n** 56, livre x*) qui renferme l'indication d'un bon nombre de talents chirurgicaux fort prisés par le monde élégant de Rome. Martial s'adresse à un certain Gallus qui le persécute en exigeant de fréquentes visites :

Totis, Galle, jubés tibi me servira diebus, Et per Aventinum ter quater ire tuum.

II paraît que la course était longue ; aussi se récrie-t-il contre une telle fatigue : il se plaint d'être brisé , rompu, et après avoir cité les hommes habiles qui guérissent une foule de maux , il demande qui le guérira de la courbature gagnée à des voyages si nombreux.

Eximit, aut reficit dentem, Cascellius, œgrum.

Ainsi voilà un dentiste, Cascellius, qui arrache une dent malade ou qui la conserve, ce qui est plus habile.

Infestes oculis uris, Higine, pilos.

Aii ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

Higinus Toculiste cautérise les poils, les cils qui nuisent à Toeil, et cette méthode de traitement contre le trichiasis est encore usitée de nos jours.

Non secat, et toUit âtillaDtem Fannius uvam.

La luette est-elle relâchée, Fannius ne la coupe pas, il la relève ; reste à savoir comment. Martial aurait dû nous le dire, et plus d'un médecin moderne en eût fait son profit.

Tristia servoruin stigmata delet Eros.

La chirurgie réparatrice était déjà inventée: Éros effaçait les honteux stigmates de l'esclavage, et ce ne devait pas être un art inutile dans un monde où le maître avait droit de vie et de mort sur les serviteurs de sa maison, où Ton se faisait un jeu des mutilations les plus affreuses.

Enterocelarum fertur Podalirius Hermès.

Voici Hermès qui est le Podalire des gens affectés de hernies , et plus habile sans doute que cet Âlcon dont nous avons parlé précédemment. Martial , après cette énumération de spécialités renommées, s'écrie:

Qui sanat ruptos, die mihi, Galle, quis est?

Dis-moi, Gallus, quel est le médecin qui guérit les éreintés ? — On pourrait encore demander la même chose aujourd'hui ; mais si Martial vivait , il lirait la quatrième page des grands journaux , il s'arrêterait à chaque coin de rue, où s'étalent des afiSches de toute couleur, de toute dimension ; il se serait peut-être abonné à certaines feuilles plus ou moins médicales , et, riche de documents puisés à ces sources impures, il saurait qu'il n'y a plus de maladies incurables , que les maux les plus invétérés cèdent comme par enchantement à une foule de spécifiques , que les indispositions légères sont traitées et guéries subitement, oculo mamique, comme dit Figaro, et la courbature en question serait le triomphe de quelque grand docteur connu dans l'univers et dans mille autres lieux. Hélas! nous avons singulièrement perfectionné l'art ingénieux de l'annonce, de la réclame, et ceux qui consentent encore à être malades ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes, car les guérisseurs ne manquent pas.

Il y en avait aussi du temps de Martial ; mais il ne paratt pas qu'on dût avoir en eux une confiance absolue. Si déjà nous avons

parlé d'un certain Charidème qui pourrait bien se repentir de recevoir les soins du docteur, amant de sa femme, et ne pas mourir de la fièvre, voici un Grec, du nom de Baccara, qui ne court pas un moindre risque. Tâchons d'expliquer la situation.

Gurandum penem commisit Baccara Grœcus Rivali medico : Baccara GaUus erit.

Le cas est grave : un pénis malade, confié à des mains infidèles, va subir une horrible mutilation ; car, vous le savez , Gallm veut dire prêtre de Cybèle, c'est-à-dire eunuque, et cette opération redoutable sera, de la main d'un rival, un acte de vengeance, l'effet de la jalousie, quelque chose qui, de nos jours, entraînerait pour le coupable la peine des travaux forcés. Mais les Romains de ce temps-là n'étaient pas élevés dans la crainte des dieux et de la justice ; ils n'avaient pas un tribunal vengeur de tous les attentats contre les personnes ; la vie des citoyens n'était pas protégée par des juges vigilants et intègres, témoin cette épigramme (n» 79, livre ix®) adressée à Picentinus :

Funera post septem nupsit tibi Galla virorum, Picentine : sequi vult, puto, Galla viros.

Comment sont-ils morts? Voilà la question, et la réponse paraît claire. Mais les défunts ont trouvé un vengeur, Galla ne peut éternellement survivre à tant d'époux, Pir.entinus se charge de la réunir à ses nombreux maris, sans doute par un procédé analogue. Il paraît que la chose n'était ni rare ni difficile; en voici la preuve (n° 43, livre viii^) :

Effert uxores Fabius, Ghrestilla maritos ;

Funereamque loris quassat uterque facem.

Victores committe, Venus ; quos iste manebit

Exitus, una duos ut Libitina ferat.

Fabius enterre ses femmes , Ghrestilla ses maris ; tous deux allument ou plutôt secouent la torche funéraire sur la couche nuptiale. Mariez-les, ô Vénus ! et bientôt la mort les frappera du même coup. — Charmants époux et si bien assortis ! Admirons seulement la douce quiétude du poète qui raconte des crimes pareils et qui laisse à ses lecteurs le soin de blâmer les coupables. Voici une certaine Chloé (n*> 16, livre ix«), qui n'oublie pas de rendre de pieux devoirs à ses nombreux maris; elle leur élève des

tombeaux, elle y met une épitaphe, et ce style lapidaire prête à rire à Martial :

iDscripsit tumulo septem celebrata viromm Se fecisse Chloe : qnid pote simplicius ?

Ainsi elle écrit : Chloé fecit, sur chaque monument funèbre, c*est juste, nous le savons bien. On n*est pas plus naïf! — Que ditesvous (le cet Âper, qui a la main si malheureuse, qui tue en jouant sa femme richement dotée, en lançant au hasard une flèdie promptement mortelle ?

Dotatœ uxori cor arundine fixit acuta :

Sed dum ludit Aper, ludere novit Aper.

Si c'est un jeu, Âper, il faut convenir que tu es un joueur habile. — Il y a dans l'œuvre de Martial un grand nombre de passages qui se rapportent à des actes semblables et qui attestent le peu de cas que Ton faisait de la vie humaine. Ainsi notre poète a pu dire à un certain Pliiléros (n'» 43, livre x«) ;

• Seplima jam, Phileros, tibi conditur iixor in agro. Plus nulli, Pliileros, quam tibi, rcddit ager.

Le nombre sept est fatal, il nous semble, du moins se reproduitil souvent dans ces épigrammes. Voici un homme habile, qui remplit le champ funèbre des cadavres de ses victimes ; aussi ce champ fertilisé lui donne-t-il d'abondantes récoltes, aucune propriété ne lui procure un pareil revenu. — C'est toujours la cupidité qui produit de tels crimes, à moins toutefois qu'un antre sentiment n'en devienne le motif, comme dans l'épigramme n* 24, livre IV®, adressée à Fabianus.

Omnes, quas habuit, Fabiane, Lycoris amicas Extulit ; uxori fiât arnica meœ.

Lycoris a mis au tombeau toutes ses amies : puisse-t-elle devenir l'amie de ma femme ! — C'est encore là une des gentillesses des Romains, gâtés par le luxe et la débauche; il leur fallait de l'argent pour payer tant de plaisirs dispendieux , on se mariait pour hériter promptement, comme l'effronté Gemellus de Tépigramme n* II livre i^"" :

Petit Duptias MaroDillœ,

Et cupit, et instat, et precatur, et donat.

Cette femme est donc charmante ? Au contraire , elle est abominable. Mais alors pourquoi tant d'empressement ?

Adeone pulchra est? Immo fœdius nii est.

Quid ergo in illa petitur et placet ? Tussit.

Elle tousse, la malheureuse, elle ne durera pas longtemps. Gemellus, comme le Bassus de Tépigramme 76, livre iii«, mérite qu'on dise de lui :

Nec formosa tibi, sed moritura placet.

Mais on se trompe dans ces calculs odieux, la mort ne vient pas au gré des méchants qui Tallendent, témoin Bithynicus (n» 26, livre ir), dont la femme, Naevia, s'obstine à vivre en dépit des symptômes les plus fâcheux.

Quod querulum spiral, quod acerbum Nœvia tussit,

iDque SU05 mittit sputa subinde sinus :

Jam te rem factara, Bitbynice, eredis habere ?

Erras : blanditur Naevia, non moritur.

Elle se plaint en respirant, elle tousse horriblement, ses crachats retombent sur sa poitrine, tant elle est faible. — Certes le tableau est effrayant de vérité, et cependant elle tarde bien à mourir: elle ne meurt pas, elle le flatte, Bithynicus ! —

Tous ces compétiteurs d'héritages nous montrent à nu un des plus hideux côtés de la société sensuelle et corrompue de la Rome impériale. Il était temps que le christianisme vînt régénérer une nation perdue dans des débauches sans nom. Mais ce grave sujet de méditations n'est pas de notre ressort , et nous n'en avons pas fini avec le côté scientifique de l'œuvre de Martial.

Le costume habituel des Romains entraînait d'assez graves inconvénients. Une grande robe, majestueusement drapée autour du corps, enveloppait les jambes , mais sans s'y appliquer ; aussi prenait-on l'habitude d'épiler celles-ci, de les frotter à la pierre ponce. Les efféminés portaient fort loin le soin de leur personne; Martial en fait l'objet de ses critiques ; on voyait les varices si communes serpenter autour des membres inférieurs, et pour peu que le personnage n'y prît pas garde, la toge relevée laissait voir des organes qu'il convient de dérober aux regards du public. Horace, dans sa seconde satire (voyez p. 156), a peint deux originaux, deux distraits, l'un qui laisse traîner sa tunique, l'autre qui la relève d'une manière ridicule. Ces mêmes organes non soutenus devenaient souvent difformes, le scrotum s'allongeait, le varicocële, les hernies, se montraient fréquemment, et si Ton ajoute à cela

rhabitude dont nous avons parlé, de se baigner en commun, tous les jours, dans de vastes piscines où les sexes confondus rendaient les précautions rares et insuffisantes, on comprendra comment les satiriques romains, les poètes comiques, et autres observateurs aimant à critiquer^ ont prodigué les remarques à ce siyet. Je pourrais fournir un grand nombre de passages ayant trait à ce chapitre de la vie privée des contemporains de Martial ; mais il suffit de noter le fait général , et de dire encore une fois que les idées de pudeur sont relatives au temps, aux mœurs et à diverses circonstances locales que chacun peut apprécier.

Voyons cependant si, parmi les maladies des organes génitaux faciles à constater à première vue, il n*en est pas qui pourraient nous conduire à des observations utiles. J'ai parlé du Grec Baccara, dont le pénis malade a tout à redouter d'un rival médecin. Rien n'indique la nature de la maladie ; mais enfin elle était grave, puisque, pour la guérir, on devait avoir recours à une mutilation. Nous trouvons (livre ii, n° 45) un certain Glyptus encore plus à plaindre que Baccara, car Topération a été pratiquée. Tâchons de savoir pourquoi.

Quse tibi non stabat, prsecisa est mentula, Giypte. Démens ! Gum ferro quid tibi ? Gallus eras.

On t'a coupé un pénis sans vigueur. Insensé ! pourquoi recourir au fer? Tu étais eunuque, prêtre de Cybèle, impuissant I Quel besoin d'enlever un organe inutile ? — Le poète ne dit pas ce qu'avait Glyptus; peut-être n'avait-il que cela, mentula non sk^; mais alors quelle nécessité de recourir au fer ? Nous croyons que l'organe était malade, sérieusement même , et que le chirurgien ne l'a sacrifié, que parce qu'il ne pouvait pas être conservé.

On me permettra d'insérer ici une historiette gaiement racontée par Martial ; elle se rapporte à notre sujet et prouve que les chirurgiens ne jouaient pas seuls du couteau. Un certain aruspice recommande à un paysan qui voulait immoler un bouc, de lui enlever les testicules, afin d'empêcher que la chair de l'animal ne devînt fétide :

Dixerat agresti forte rudique viro, Ut cito testiculos peracuta falce secaret, Teter ut immundœ carnis abiret odor.

La recommandation était bonne ; les chasseurs ne manquent pas d'en faire autant au gros gibier qui s'en trouve bien. Mais le

prêtre, penché sur Tautel, laisse voir un scrotum énorme, gonflé par une hernie ; et le rustre ; croyant obéir aux rites sacrés, coupe d'un seul trait cette tumeur et châtre le pauvre aruspice , qui , de Toscan qu'il était, devient Gallm ^ Gaulois : il change de nation :

Ingens iratis apparuit hernia sacris.

Occupât hanc ferro rusticus, atque secat.

Sic modo qui Tuscus fuerat, nunc Gallus aruspes.

Il y a ici un jeu de mots, l'opposition de Tuscus et de Gallus, et cette dernière expression, caractérisant les prêtres de Cybèle, mutilés, comme on sait, donne lieu à une foule de plaisanteries qu'on retrouve dans la plupart des poètes latins. Nous ne plaignons pas beaucoup cet aruspice qui a été opéré cito et tuto, sinon jucunde, parce que le chirurgien improvisé s'est servi d'un bon instrument, falce peracuta^ tandis que les prêtres de Cybèle suivaient un procédé sauvage pour arriver au même résultat. Ainsi, dans répigramme n» 81, livre m, où Martial fait de graves reproches au prêtre Béticus, fort dissolu, il lui dit :

Abscissa est quare samia tibi mentula testa Si tibi tam gratus, Baetice....

Pourquoi, à l'aide d'un fragment de vase samien , t'a-t-on enlevé cet organe inutile, si néanmoins tu aimes tant, ô Beticus, etc. — Les érudits affirment que c'était la coutume, l'instrument consacré, et peut-être cette incision à l'aide d'un outil grossier étaitelle moins dangereuse, moins souvent suivie d'hémorrhagie. On frémit à l'idée de mutilations si fréquentes, punition très ordinaire des coureurs de bonnes fortunes, vengeance permise, de droit commun en pareil cas, et que la loi avait dû réglementer pour en restreindre l'abus. On trouve sous le n'' 60, livre ii, une épigramme adressée au jeune Hyllus qui a fait agréer ses hommages à la femme d'un tribun militaire. Ce Chérubin, à qui l'on dit de prendre garde, se flatte de n'encourir, en cas de surprise en flagrant délit, que la peine infligée aux' adolescents, c'est-à-dire le fouet, mais il se trompe ; Martial lui crie :

Vae tibi, dum ludis ; castrabere ; jam mihi dices : Non iicet hoc : quid, tu quod facis, Hylle, licet ?

Malheur à toi ! tu joues un jeu périlleux ! Tu seras châtré. En vain lu dis : Cela n'est pas permis ! Et ce que tu fais, Hyllus, est-ce

donc permis? — La raison ne paraît pas suffisanle, mais enfin on savait à quoi l'on s'exposait : Tépée de Damoclis élait suspendue sur la tète du coupable. Que direz-vons de ce guet-apens où tombe le malheureux Mislius, qui, gagnant Ravenne, son pays, rencontre une Iroupe de ces demi-hommes, ainsi que les appelle Martial, et fait route avec eux ?

Semiviro Cybeles cam grege jmudt iter.

Sous un prétexte futile, les eunuques, que le vin échauffe et qu'un ardent prosélytisme enflamme , surprennent le vieillard endormi, le mutilent :

Sonmi post vina petnntar :

Continue femun noxia torba Togii^ Exciduntque senem....

On se demande toujours : Que deviennent ces blessés? comment se termine cette affaire? Les gens du monde, du moins de nos jours, ont une singulière idée de la gravité de ces blessures. L'homme de l'art s'en inquiète moins. Qui n'a vu les mutilations qu'exercent sur eux-mêmes certains maniaques et qui sont si promptement guéries? Au dire de quelques voyageurs, la guerre, dans TÂfrique centrale, donne lieu à l'émasculation immédiate des prisonniers, et les frères d'Abbadie racontent à cet égard des choses effroyables ; cependant ces opérations, faites avec une violence extrême, dans des conditions d'âge fort diverses, laissent survivre la plupart des blessés. Les climats chauds, on le sait, favorisent la cicatrisation des plaies. Quoi qu'il en soit, il parait qu'à Rome l'abus de ces sortes de mutilations était si grand que Domitien fit une loi pour y mettre un terme. Martial l'en félicite (n« 2, livre vi):

Lusus erat sacrse connubia fallere tœdœ :

Lusus et immeritos exsecuisse mares.

Martial revient sur un si grand bienfait dans une autre occasion et avec plus de détails (n<* 9, livre ix) ; il rappelle que des spéculateurs en débauche s'emparaient des enfants nouveau-nés :

Immatura dabant infandas corpora pœnas.

Non tulit Ausonius talia monstra pater.

Domitien , le père de Tltalie, n'a pas voulu tolérer de pareilles infamies, et l'empereur qui avait déjà protégé la jeunesse a fait plus encore :

Idem qui teneris nuper succurrit ephebis,

Ne faceret stériles saeva libido viros.

Dilexere prius pueri, juvenesque, senesque.

At nunc infantes te quoque, Caesar, amant.

Et ils ont bien raison, les pauvres petits, de se montrer reconnaissants, car on ne leur laissait ni repos ni trêve ; on les poursuivait jusque dans leur premier asile ; la lubricité de quelques monstres infâmes cherchait des raflînements incroyables à peine soupçonnés par le dévergondage de la Régence. Lisez, si vous l'osez, répigramme n« 61, livre xi ; écoutez Martial vous raconter les exploits de Manneius :

Modo qui per omnes viscerum tubes ibat, Et voce certa, consciaque dicebat, Puer an puella matris esset in ventre.

On me dispensera de dire à Taide de quel procédé ce personnage arrivait à un diagnostic impossible, comment il pouvait pénétrer ce mystère intra-utérin : Martial né nous donne à cet égard aucun éclaircissement, mais il dit que Manneius entendait les vagissements des fœtus :

Vagientes intus audit infantes.

II prenait sans doute pour des sons vocaux des borborygmes plus ou moins sonores. Quoi qu'il en soit, le coupable est puni (diraije par où il a péché ?), sa langue est frappée de paralysie :

Partem gulosam sol vit indecens morbus,

et c'est bien fait ; mais semblable accident se rencontre encore une fois chez un des libertins que cite notre poète : Ta langue, Zoïle, est frappée d'une paralysie subite :

Sidere percussa est subito tibi, Zoile, lingua.

Si l'on cherchait bien dans cet amas d'immondices, on trouverait d'autres personnages qui, comme Zoïle et Manneius, ne méritent aucune pitié. Mais la paralysie de la langue n'est ici qu'un hors-d'œuvre, et quelque étrange que paraisse le phénomène, qu'il se rattache ou non à une lésion cérébrale, ou tout simplement à une affection du nerf trijumeau, nous ne nous en occuperons pas davantage. Ceux de nos confrères qui voudront voir jusqu'à quel point la société romaine avait perdu toute trace des mœurs des antiques Sabins , jusqu'où le désordre avait atteint, parcourront du doigt et de l'œil le livre de Martial^ et ils seront

convaincus que ce qui n'est plus chez nous qu'une rare exception, qu'une suile d'aberrations maladives, telles qu'on en rencontre dans les maisons d'aliénés, était à Rome, sous les empereurs, une coutume acceptée par les plus illustres citoyens, et protégée par l'assentiment public.

Tout cela est bien sérieux, que le lecteur nous le pardonne; il est difficile, en lisant l'œuvre de Martial , d'éviter ces cavernes que la poésie n'a pas craint d'illuminer, et qui attirent le regard des curieux, des oisifs, des hommes qui aiment à comparer les temps anciens aux temps modernes. Notez que Martial l'effronté fait quelquefois le modeste : il parle des écrits de Musée (livre xii, n* 96) qui sont pleins d'une licence effrénée, de ces livres assaisonnés d'un sel brûlant :

Musϔ pathidssimos libelles, Qui certant sybariticis libcllis, Et tinctas sale prurientes chartas.

Il reproche à Sabellus, livre xii, n^ 43, de décrire en trop beaux vers des choses abominables :

Facundos mihi de libidinosis Legisti nimiom, Sabelle, versus.

Et^ pour le dire en passant, il y a, dans cette pièce singulière, un vers qui a été la cause d'une erreur bizarre. Un auteur moderne a lu novemfigurœ au lieu de novœftgurœ^ et ce chiffre, qui ne se trouve dans aucune des éditions que j'ai sous les yeux^ sert de base imaginaire à un système erroné sur l'iconographie libidineuse des Romains. Il a fallu une étrange préoccupation d'esprit pour prêter à Sabellus un sens qui est aussi loin de sa pensée. Martial a bien assez de griefs à lui reprocher, et il a mille fois raison quand il Taccuse de se complaire dans des descriptions dangereuses. Après une énumération d'actes prodigieux non moins que révoltants, il s'écrie : Ce n'était pas la peine de déployer tant d'éloquence !

Tant! non erat esse te disertum !

Que ne s'appliquait-il cette réflexion, et pourquoi cette pensée n'a-t-elie pas arrêté sa plume indiscrète? Les peintures de mœurs ont leur prix, sans doute ; mais elles sont affligeantes, on se demande si le côté moral de l'homme s'affaiblit, s'altère, à mesure que les États s'agrandissent, si la vertu s'efface quand la puis-

MARTIAL. 42i

sance publique atteint son développement extrême, enfin, si la gloire de Rome entraînait absolument la décadence de ses citoyens. Nos anciens professeurs d'humanités ne savaient guère ce qu'ils faisaient quand ils nous donnaient en prix l'ouvrage de Montesquieu, Grandeur et Décadence des RomainSy ce grand argument en faveur du régime politique des Chinois, c'est-à-dire, l'immobilité en toutes choses. Le mieux en gouvernement est l'ennemi du bien en morale particulière, témoin les siècles de Périclès, d'Auguste, des Médicis et de Louis XIV.

Pour ne pas tomber dans ces misanthropies légitimes, revenons à Martial le méchant, à Martial le persifleur, à ses épigramme% où la malice lienl la première place. Voici un petit trait à l'adresse d'un certain Nestor qui s'étonne de ce que l'oreille de Marins offense l'odorat (livre m, n'' 28) :

Auriculam Mario graviter miraris olere !

Tu facis hoc : garris, Nestor, in auriculam,

Martial n'est pas embarrassé pour expliquer ce phénomène : C'est ta faute, Nestor, tu babilles, tu chuchotes à son oreille ! — Cela donne une singulière opinion de la bouche de Nestor ! Passons à un autre infirme. Il s'agit d'un personnage qui n'a pas le même inconvénient, mais qui a un vilain défaut : il lit mal, et cependant il prend des précautions pour conserver sa voix ; il met une sorte de cravate, ou plutôt il entoure de laine son cou ; Martial lui donne un bon conseil (livre iv, n'' 41) :

Quid recitaturus circumdas veUera coUo ?

Conveniunt nostris auribus illa magis.

Ce n'est pas à ton cou, mais bien à nos oreilles qu'il faudrait un tel préservatif. — Et puisque nous avons entamé le chapitre des maux de gorge, donnons place dans cette galerie de ridicules au poète enrhumé (livre vi, n« 4), qui se trouve dans un si grand embarras .

Qui récitât lana fauces et colla revinctus, Hic se posse loqui, posse tacere negat.

Il ne peut pas parler, mais il n'a pas le courage de se taire : c'est un bavard, un importun, quelque Trissotin dont on peut rire à l'aise, comme le Maximus (livre m, nM8) à qui Martial adresse les deux vers suivants :

Perfrixisse tuas, questa est prœfatio, fonces. Quum te excusaris, Maxime, quid recitas?

Tu es enrhumé, enroué, Texcuse est bonne ; pourquoi yeux-tu nous réciter quelque chose ? — Mais ici ce sont les oreilles des auditeurs qui sont menacées. Notons ces coutumes hygiéniques qui ne sont pas tout à fait perdues. L'usage de placer de la laine autour du cou, afin de conserver la voix , se retrouve encore aujourd'hui dans certaines localités, et peut-être a-t-on renchéri sur les contemporains de Martial en employant la laine grasse, velleray en suint, comme on dit ; nos ménagères qui placent un bas de laine autour du cou des enfants affectés d'angine gutturale, obéissent, sans s'en douter, à la tradition, et peut-être trouverions-nous l'origine de cette pratique dans des temps encore plus reculés.

Ne quittons pas encore cette voie ; elle peut nous conduire à des observations assez intéressantes, témoin l'épigramme, n* 77 livre V, que Dubos père n'a pas cru devoir traduire et qui ressemble assez à une énigme. :

Narratur belle quidam dixisse, Manille, Qui te ferre oleum dixit in auriculam.

Ce qui veut dire, mot à mot : On raconte, MaruUus, un mot heureux à ton sujet ; quelqu'un a dit que tu portes de Thuile dans l'oreille. — M. N.-Â. Dubois, qui a traduit cette partie du Martial de Panckoucke, n'a pas pris la peine de nous expliquer ces deux vers, quant au sens caché du moins , et les gens simples, bien intentionnés, n'y cherchant pas malice, sont libres de penser que Marullus fait provision de cérumen, ce qui n'annonce pas de sa part un grand soin de sa personne. Mais était-ce bien la peine de composer un distique pour apprendre à la postérité une particularité aussi peu intéressante? Tâchons donc de rencontrer le pourquoi de cette affaire.

Un homme comme Martial, passant en revue toutes les choses de son temps, et surtout les choses usuelles, doit nécessairement avoir recours à des locutions communes, proverbiales, en quelque sorte ; il pourrait donc bien arriver que ces mots : Ferre oleum in auriculam, eussent précisément ce caractère d'intimité domestique. M. Yict. Le Clerc fait remarquer que le mot auriculam^ à Taccnsatif, indique mouvement; Marullus porte l'huile dans l'oreille de ses auditeurs; il ne s'agit pas de la sienne, ce n'est pas dtiis son

oreille qu'est cette huile, c'est lui qui la met dans les oreilles des autres, il y a action, et Martial veut dire sans doute par là qu'il possède l'art de la persuasion. Farnabius, l'auteur des notes sa* vantes qui enrichissent le Martial imprimé à Londres en 1615, cite un adage : Ferre ore oleum, avoir de l'huile dans la bouche, qui s'appli(]ue aux flatteurs, aux courtisans, lesquels semblent verser de l'huile dans l'oreille des puissants de la terre, et l'on comprend la justesse de cette image. On a cru pouvoir lire atirtcula^ à l'ablatif, et alors l'auteur aurait eu l'intention de reprocher à Marullus la complaisance de son oreille, ouverte à tous, acceptant tout, organe banal dont le libre accès n'offre aucune garantie. Je crois que telle n'est pas la pensée de Martial, et je ne vois pas en quoi cette épigramme trouverait son complément, son explication dans une autre qui est adressée à Oppianus (livre vi, n« 42) et semble avoir un tout autre motif. En lisant avec attention cette dernière, qui est fort élégante et où il est question d'oreille, peut-être, nouveau fil d'Ariane, nous viendra-t-elle en aide, pour sortir de ce labyrinthe. Le poète veut séduire Oppianus , il lui fait un pompeux éloge des thermes d'Étruscus; c'est là seulement, dit-il, qu'on peut se bien baigner; les sources d'Apone et celles de Sinuesse, Passer, Anxur, Cumes et Baïes aux flots bouillants, ne sont rien en comparaison. Et après une énumération des qualités merveilleuses de l'eau chaude d'Étruscus, il ajoute :

Non attendis, et aure me supina, Jamdudum quasi negligenter audis.

lUotus morieris, Oppiane !

Tu es distrait, et, l'oreille en l'air, tu m'écoutes à peine. Oppianus, tu mourras sans t'être baigné. — On dirait une réclame en faveur d'un nouvel établissement de bains; Élruscus, l'entrepreneur de cette industrie, a sans doute payé à beaux deniers comptants les louanges de Martial, et celui-ci a fait son prospectus en conscience. M. A. Dubois a traduit illotm par purifié, mais il ne s'agit ici que d'un bain, de son action physique.

Notre annotateur trouve dans les mots aure supina quelque rapport avec l'huile que Marullus porte dans l'oreille de son prochain. J'en demande bien pardon au docte Farnabius, mais je ne puis être de son avis sur ce point délicat , et je crois avoir justifié mon opinion. Quoi qu'il en soit de ce grave conflit , que cette épigramme ait un sens direct ou figuré, nous pouvons pro-

m ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.

fiter des renseignements qu'elle contient sur certains actes de la vie privée des Romains du temps de Martial, et, à rexception de Pline le Naturaliste, qui a eu la prétention de parler de tout^ on ne trouverait peut-être nulle part ailleurs une peinture aussi exacte des coutumes hygiéniques d*un peuple qui avait porté au plus haut degré de perfection les raffinements d'une civilisation coupable.

Les cosmétiques jouaient un grand rôle chez les Romains; notre poète en parle dans vingt endroits de son recueil , et nous ne nous y serions pas arrêté si ce chapitre ne contenait quelques particularités assez intéressantes. Les antiquaires de profession connaissent une foule d'instruments trouvés dans les maisons de Pompéia et même dans des tombeaux de quelques élégantes Romaines; cet arsenal ne laisse pas de doutes sur L'art avec lequel les femmes parvenaient à suppléer la nature. On a écrit de gros livres sur cette matière délicate, et il serait facile d'élaler une érudition qu'on rencontre toute faite dans certains traités d'hygiène ; mais je préfère demander à Martial des renseignements plus directs, et vous allez voir qu'il est aisé d'en trouver dans son recueil. Parlons d'abord de Lselia, qui abuse vraiment de la prothèse (n» 23, livre xii) :

Dentibus atque comis, nec te pudet, uteris emptis. Quid faciès oculo, Lœlia ? non emitor.

Dents et cheveux, achetés par toi; tu n'as pas honte de t*en servir; mais, LsBlia, comment remplacer l'œil absent? On n'en vend pas! — Ainsi l'on pouvait, pour de l'argent, regarnir sa mâchoire. Martial dit tout crûment à deux dames, Thaïs et Lucania :

Thais habet nigros, niveos Lucania dentefi.

Quse ratio est ? emptos hœc habet, illa sues.

La première a celles de l'art, l'autre celles de la nature. Nous avons vu que le dentiste Cascellius était un habile homme ; les coiffeurs tenaient des magasins de chevelures où Fabulla allait faire ses emplettes :

Jurât capillos esse, quos émit, suos, Fabulla: Dumquid, Paule, pejerat? nego.

Ils sont à elle, elle les a payés. Elle ne ment pas, Paulus, j'en conviens. — Mais on ne savait pas encore fabriquer des yeux artificiels, les borgnes ne pouvaient celer leur difformité, et je voudrais bien connaître le nom de l'artiste qui a eu le mérite d'une telle in-

vention. Martial se moque souvent des yeux malades, détruits, des borgnes ; mais de quoi et de qui ne se moque-t-il pas? Une dame, la pauvre Phiienis ( n« 22, livre xii ), n'a qu'un œil , et il est tel qu'elle gagnerait à être aveugle :

Quam sit lusca Philaenis indecenter.

Vis dicam breviter tibi, FabuUe î Esset cœca decentior Philaenis.

Et cette chère Galla (livre ix, n« 28), qui, le soir, quitte ses dents ainsi que sa robe, qui renferme ses appas dans une foule de boîtes, qui ne couche pas avec son visage?

Nec dentés aliter, qnam serica, nocte reponas,

Et jaceas centum condita pyxidibus ; Nec tecum faciès tua dormiat, innuis illo,

Quod tibi prolatum est mane supercilio.

Tu me fais des signes, tu m'agaces avec le sourcil que lu t'es fait faire le matin. — Voilà un équipage complet qu'il ne serait pas difficile de rencontrer de nos jours ; mais continuons une étude d'un si vif intérêt.

Portait-on des perruques au temps de Martial ? Grave question que les érudils ont dû résoudre ! Les femmes mettaient de faux cheveux, nous venons d'en administrer la preuve; mais les hommes, moins habiles, moins coquets, remédiaient à leur calvitie par un artifice plus grossier, du moins le Phœbus de l'épigramme 45, livre xii, avait recours à un procédé assez primitif, il nous semble :

Hœdina tibi pelle contegenti Nudae tempora verticemque calvœ.

Festive tibi Phœbe, dixit ille, Qui dixit caput esse calceatum.

Ainsi Phœbus couvrait son sinciput et ses tempes nues d'une peau de bouc, et un plaisant disait avec finesse qu'il avait la tête bien chaussée. — Voilà certes une singulière perruque, rudiment informe de ces édifices qui prirent un si majestueux développement sous Louis XIV, et que nos artistes capillaires modernes, avec leurs toupets invisibles, couvriraient d'un juste mépris. Mais dans les beaux-arts, les plus glorieux chefs-d'œuvre ont eu d'humbles débuts, et il ne faut pas trop médire du couvre-chef de ce pauvre Phœbus: il était loin de pouvoir soutenir la comparaison avec un élégant du beau monde comme celui dont Martial nous a laissé

un portrait si séduisant (livre xii, n* 38), et chez qui brillaient, entre autres perfections, les suivantes :

Crine nitens^ niger ungaento, perlncidos ostro, Ore tener, latus pectore, crure glaber.

Sa chevelure est brillante, luisante, grâce à une pommade qui la noircit ; son vêtement est de pourpre ; son visage est tendre, enfantin ; il a la poitrine large, la jambe épilée, etc.

La laine dont nous avons parlé à propos des oreilles et des gosiers malades, la laine pouvait aussi être employée à d'autres usages, ainsi que cela se voit dans Tépigramme n** 90, livre xii, où Charinus se trompe sur le siège de son mal :

Quod lana caput alligas, Gharine, Non aures tibi, sed dolent capilli.

Martial a des traits piquants pour toutes les infirmités ; il ne ménage personne, pas même ses amis ; car si beaucoup de ses épigrammes sont faites contre tel ou tel personnage, in ThaideHy in Ponticum, d'autres sont adressées ad Faustinum, ad Ohm, c'est-à-dire à des personnes qu'il ne traitait pas en ennemies. Olus, dont je viens de citer le nom, reçoit de notre poète le com* pliment qui suit (livre iv, n<* 33) :

Cana est barba tibi, nigra est coma : tingere bartMm Non potes, hœc causa est, sed potes, Ole, comam.

Martial reproche à ce personnage de ne pouvoir teindre en noir sa barbe blanche, tandis qu'il peut teindre ses cheveux. On ne comprend pas trop comment le même procédé n'était pas applicable à ces deux parties du système pileux. C'était sans doute l'enfance de Tart, et la nécessité de remédier à des imperfections si communes rendit habiles en pareille industrie tous ceux qui en éprouvaient le besoin. Un certain Lentinus, livre m, n* 48, opère ce changement en un clin d'œil, du moins Martial nous le lait entendre quand il dit :

Mentiris juvenem tinctis, Lentine, capUlis ; Tarn subito corvus, qui modo cyenus eras.

De cygne que tu étais tout à l'heure, te voilà devenu corbeau ; c'est une jeunesse menteuse à laquelle Proserpine ne se trompera pas, etc. — On voit que le procédé était très ezpéditif. Pourquoi tant de soins ? Martial dit quelque part : Il n'y a rien de pire qu'un chauve qui veut paraître chevelu :

Galvo turpius est nil comato.

Au reste, nous trouvons dans Tépigramme n° 47, livre vi, une preuve des talents acquis dans ce genre de supercherie; écoulez la petite histoire qui suit :

Mentiris fictos unguento, Phœbe, capillos,

Et tegitur pictis sordida calva comis.

Tonsorem capiti non est adhibere necessum :

Radere te melius spongia, Phœbe, potest.

Pour tondre cette chevelure menteuse qui couvre ta sale tête , ce n'est pas un barbier qu'il te faut, mais bien une éponge. — II paraît que telle peinture n^était pas rare ; voici un vieillard qui en use sans réserve (livre vi, n« 74) :

Medio recumbit imus Ule qui lecto Calvam tripilem semitactus unguento, Foditque tonsis ora laxa lentiscis ; Mentitur, Esculane : non habet dentés.

Ce convive, couché au bas du lit du milieu, dont la tête chauve montre encore trois cheveux peut-être tracés à l'aide d'une pommade... — Voilà pour le chef, et je vous fais grâce de l'importante discussion qui s'est élevée entre les érudits à propos des mots semitactus et semitatiis, el bien plus encore entre ceux qui veulent trifiliet non pas tripili, sans compter Contins, qui Mi tripalem; ce procès est toujours pendant et je me récuse. Mais Martial ajoute un trait : ce même convive se sert d'un cure-dents en bois de lentisque pour nettoyer sa large bouche : il nous trompe, il n'a pas de dents. — Allez à Rome, et vous trouverez encore aujourd'hui, sur toutes les tables, de petits instruments semblables à celui dont se servait ce personnage ; en Espagne, en Algérie, les cure-dents en bois sont toujours de mode , el je ne répondrais pas que le Pistacia lentiscm, si commun dans tout le bassin de la Méditerranée , ne servît pas encore au même usage. Au reste, Martial nous dit qu'on se servait aussi de plumes taillées, du vrai cure-dents parisien (livre xrv, n« 22) :

Lentiscum melius est, sed si tibi frondea cuspis Defuerit, dentés penna levare potest.

Nous ne pouvons passer sous silence une des recherches extravagantes de quelques efféminés qu'on se montrait au doigt du temps de Martial. Voici un homme , si toutefois le nom d'homme lui convient (livre ii, n« 29) :

Ciijus olet iota pinguia coma MarceUano, Et splendent vuldo brachia trita pilo.

Ses cheveux exhalent Todeur de tous les parfums que prépare Harcelianus; ses bras, épilés avec soin, brillent comme de Tivoire — (cette comparaison se retrouve dans plusieurs épigrammes analogues); puis viennent d'autres merveilles : un brodequin écarlate, une agrafe élégante, enfin :

Et numerosa linunt stellantem splenia frontem.

Il S* agit de savoir ce que Martial entend par splenia. Les commentateurs, les traducteurs ne sont pas d*accord; est-ce une simple bandelette parsemée d'étoiles, comme le veut H. Â. Dubos, ou bien de petits emplâtres , c'est-à-dire des mouches qui constellent ce front superbe, comme le prétend H. YiclorYerger, Tua des derniers traducteurs de Martial ? On trouve , livre vm, n* 33, le vers suivant :

Talia lunata splenia fronte sedent.

Ici le poète désigne évidemment, non pas une petite bandelette frontale qui n'aurait rien de lunaire, mais bien un petit emplâtre très mince, une mouche arrondie, ornement d'une coquette. Dans les deux passages, le sens parait être le même, et je suis porté à croire que cette dernière version est la bonne ; elle a, d'ailleurs, pour elle l'autorité de notre Quicherat, et je m'en contente. N'est-il pas remarquable de trouver une pareille coutume à une époque déjà si lointaine ? Et les dames du xviip siècle, qui ont fait un si grand abus de cet ornement singulier, se doutaientelles qu'au temps de Martial les hommes eux-mêmes avaient usé de mouches, renouvelées des Romains et probablement des Grecs, qui, sans doute, ne les avaient pas inventées ?

Voici un cosmétique singulier et destiné à un usage plus singulier encore : Martial, qui nous raconte le fait, en tire une moralité de bon goût (livre m, n« 42) :

Lomento rugas uteri quod condere tentas, Polla; tibi ventrem, non mihi labra Unis.

Lomentum veut dire une sorte de pâte faite avec de la farine de fèves, et Polla veut dissimuler les rides de son ventre à l'aide de ce Uniment épais. Le reste ne nous regarde pas. Martial blâme une précaution de ce genre, et la raison qu'il en donne nous parait excellente :

Simpliciter pateat vitium fortasse puslllum : Quod tegitur, majus creditur esse malum.

Laisse en évidence ce défaut peut-être minime : une imperfection que Ton cache parait plus grande. — Martial a dit la même chose à ceux qui se parfument trop, et après plusieurs épigrammes où il attaque la manie de sentir si bon, par exemple quand il dit à Posthumus, livre ii, n» 12 :

Hoc mihi suspectum est, quod oies bçne, Posthume, semper. Posthume, non bene olet, qui bene semper olet,

il lance un trait aigu contre Gellia, qui semble porter sur elle toute la boutique de Cosmus le parfumeur :

Quod quacumque venis, Gosmum migrare putamus.

Et fluere excusso cinnama fusa vitro.

Nolo peregrinis placeas tibi, GeUia, nugis.

Sels, puto, posse meum sic bene olere canem.

Comment peux-tu te complaire en ces superfluités étrangères? Je pourrais donner le même mérite à mon chien. Quand tu arrives, Gellia, tu nous embaumes ; on dirait que toutes les essences de Cosmus s'échappent de leurs flacons brisés. — Voulez-vous* un autre voluptueux, Coracinus, qui prodigue les aromates les plus rares (livre vi, n» 55) ?

Quod semper casiaque, cinnamoque Et nido niger alitis superbae Fragras plumbea Nicerotiana.

La cannelle et le cinname, nous savons ce que c'est ; mais le nid d'oiseau merveilleux, sans pareil, quel est- il et que doit-on entendre par là? Farnabius parle du phénix, qui composait son nid de matières odorantes, résineuses, et l'explication nous paraît assez plausible. Nicerotus était un autre parfumeur célèbre.

On voit par ces passages nombreux que Martial connaissait bien les artistes de son temps, et qu'il ne se faisait pas faute de gourmander les sybarites des deux sexes qui avaient recours à leurs talents divers. Mais il n'est pas assez explicite sur les procédés mis en usage, et j'ai longtemps cherché une indication précise qui me mît sur la voie; enfin j'ai rencontré, livre m, n» 74, quelques mots bons à noter : Gargilianus épile son visage, il épile même son crâne, mais à l'aide de quoi ?

Psilothro faciem Isevas, et dropace calvam.

Qu'est-ce donc que ce psilothrum? Nous pourrions le demander à Dioscoride ou à Pline, mais il est plus facile de trouver une réponse dans un bon dictionnaire. Or notre Quicherat, que je cite si souvent, nous dit: Vigne blanche^ employée comme épilatoire. Mais qu'est-ce que cette vigne blanciie^ vitU aUm, des annotateurs ? Pour peu que Ton ait herborisé aux environs de Paris, on aura rencontré le long des haies, sur la lisière des bois, dans des terrains incultes, une plante grimpante qui couvre de ses longues tiges les arbustes des environs, qui s'accroche à l'aide de ses vrilles à tout ce qu'elle peut atteindre, et dont les fleurs blanchâtres sont dioïques. C'est la bryone, Bryonia albà de Linnée, dioîca de Jacquin, et que le vulgaire connaît sous les noms de couleuvrée, navet du diable, etc. Cette dernière désignation se rapporte à la racine de cette plante^ qui est de la famille des Cucurbitacées et qui contient un suc acre, violent purgatif et même rubéfiant quand on l'applique sur la peau. Mais quelle est la partie de la bryone dont se servaient les élégants de Rome pour épiler leur visage ; voilà ce que je ne sais pas, et je ne sais pas davantage sous quelle forme on en faisait l'application.

Quant au dropax destiné à détruire les cheveux , en puisant à la même source, je trouve que c^est un onguent épilatoire, et rien de plus. De quoi le composait-on ? A quelle substance devait-il son efficacité? Je l'ignore, et je laisse à résoudre ce problème difficile, m'excusant à la fois sur son peu d'importance et sur beaucoup d'autres occupations.

De mauvais plaisants ont parlé, dernièrement des Françaises peintes par elles-mêmes, c'est-à-dire se faisant un teint de roses, des sourcils arqués, des lèvres de corail ; il y en a qui, plus habiles, font serpenter sur le satin de leurs tempes des' veines bleuâtres, chef-d'œuvre d'une peinture qu'on n'enseigne pas à l'École des Beaux-Arts. Les Romaines n'étaient guère moins adroites, témoin cette Lydie dontr Martial fait un portrait si plaisant (livre XI, n» 102) :

Non est mentitus, qui te mihi dixit hàbere Formosam carnem, Lydia, non faciem.

On ne m'a pas trompé, Lydie, quand on m'a vanté la beauté de ton teint et nullement celle de ton visage. — Remarquei la distinction, elle est fort importante. Or, la belle Lydie conserve tous

ses charmes tant qu'elle reste assise, tranquille, tant qu'elle ne parle pas :

Sed quoties loqueris, carnem quoque, Lydia, perdis.

Aussi Martial lui conseille-t-il de ne pas bouger, de se tenir comme une figure de cire, comme un tableau :

Quam silet in cera vultus, et in tabula ,

et il ajoute un dernier avis, le meilleur, celui qui, sous une forme piquante, montre jusqu'à quel point de perfection était porté le travail de Lydie :

Audiat iEdIlis rie te, videatque caveto :

Portentum est quoties cœpit imago loqui.

Surtout prends garde que l'édile ne te voie ou ne t'entende : un portrait qui parle est un prodige ! — Plusieurs traducteurs n'ont voulu voir dans cette épigramme qu'une allusion à la bêtise de cette femme, mais je pense qu'il s'agit d'une coquette qui craint de déranger le laborieux édifice de sa beauté. Formosam carnem, non faciem, il y a là une opposition toute physique qui justifie ma manière de voir.

Mais j'ai trouvé quelque chose de plus positif, de plus précis. Martial élail-il affecté de mentagre? Voici ce qu'il dit de lui-même (livre Xj n® 22) :

Cur spleniato saepe prodeam mento, Albave pictus sana labra cerussa, Philœni, quaeris ! Basiare te nolo.

Tu veux savoir, Philénis, pourquoi je mets souvent un emplâtre sur mon menton, et pourquoi je blanchis mes lèvres saines avec de la céruse? — Si l'on en croit les commentateurs, Martial n'aurait eu recours à ces moyens singuliers que pour se dispenser d'embrasser Philénis, du moins lit-on, livre ii, n» 33, une terrible épigramme contre cette femme qui est rousse, chauve, borgne, etc. On n'est pas moins galant ! Constatons en passant la présence de la céruse parmi les substances employées comme cosmétiques, et l'on a lieu de s'en étonner, car à Rome les émanations sulfureuses n'étaient pas rares , et les préparations de plomb devaient changer de couleur, au grand détriment des visages qui se servaient de cette drogue. La craie dont FabuUa fait usage (livre viii, n* 33) a moins d'inconvénients, en si petite quantité qu'elle l'emploie :

Crassior in facie vetulœ stat creta Fabnll».

Je pourrais allonger ce chapitre, car, à uaé époque déjà loin* taine, en 1837, lorsque les hasards du concours pour la chaire d*hygiène me donnèrent à traiter la question des Vêtements et des Cosmétiques, Martial me fournit une récolte abondante, mise en réserve, et qu'il me serait facile d'exploiter aujourd'hui; mais rassurez-vous, je ne veux pas vous en accabler I En voilà assez, trop peut-être. Achevons toutefois cette revue de l'œuvre de notre poète en parlant du poète lui-même, et cherchons à tirer quelques enseignements utiles de cette longue étude.

A propos de l'épigramme intitulée : De familia fieosa, j'ai fait pressentir que le fait de Tinfection générale de tant de personnes soulevait une grave question, celle de certaines maladies spécifiques, contagieuses, quelque chose de fort analogue à la syphilis: je ne suis pas compétent, je Tavoue , pour formuler une opinion bien nette sur une matière aussi délicate. Il y a dans Martial un grand nombre de passages qui peuvent donner lieu à une interprétation dans le sens aiBrmatif, et les partisans de la pérennité des maladies vénériennes n'ont pas manqué de s'appuyer sur ces textes pour montrer que les Romains, comme les Hébreux, connaissaient des affections contagieuses de l'appareil génital de l'un et de l'autre sexe. Reste à savoir quel sens il faut donner à ces expressions si communes dans notre poète : morbus indecens, lues venerea ; je n'ai pas l'autorité nécessaire pour faire prévaloir mon avis, mais je pense qu'il est très raisonnable, en pareil cas^ d'accepter la distinction fondamentale qui doit exister entre une ma* ladie vénérienne et une affection syphilitique.

Au surplus, ceux de nos confrères qui seraient curieux de connaître les nombreux arguments dont on appuie l'existence de la syphilis à Rome, au temps de Martial, peuvent lire un gros livre, vaste compilation en six volumes in-8<*, intitulée : Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis PantiquiU la plus reculée jusqu'à nos jours , par Pierre Dufour; Paris 1851, 1854. Cet ouvrage, qui semble écrit à la hâte, renferme des propositions bien hasardées ; mais tel qu*il est, il ne manque pas d'intérêt ; il traite de la manière la plus générale une question que Parent-Duchatelet avait resserrée dans l'étroite limite parisienne, et les médecins peuvent y trouver des renseignements utiles. Rs les puiseront plus certainement encore à une source

cette expression ; s*agit-il de frictions, de remèdes topiques, de quelques procédés manuels si chers aux magnétiseurs et qui pré* tendent retrouver, dans ces vagues indications, Torigine des jon* gleries si bien exploitées par de modernes industriels?

Voici le beau Virbius, fils d'Hippolyte et d*Aricie. On dit que Diane^ touchée de pitié à Faspect du fils de Thésée mis en pièces par ses propres chevaux, le ressuscita, gut^rit ses plaies à Faille de certaines plantes médicinales et le transporta en Italie où il vécut ignoré. Virgile attribue ce miracle, Pœoniis herbis, aux herbes pé.oniennes. — Homère parle de Péon, au v** livre de Vniade; c'était un fameux médecin, et sans douie un savant botaniste, dont le nom a été donné à Fune des plus belles plantes d'ornement de nos jardins, le Pœonia officinalis^ magnifique renonculacée dont les vertus n'ont pu résister à Fesprit d'observation de nos modernes professeurs de matière médicale.

Au x*> chant, alors que la bataille devient plus terrible, quand Énée, à la tête des troupes que lui fournit le vieil Évandre, ramène la victoire sous ses étendards, les grands coups d'épée produisent de grandes blessures; mais le poète n'est pas prodigue de descriptions, il indique très sommairement la nature de ces plaies presque toujours mortelles, et ne fait, pas un vain étalage de connaissances anatomiques. Notons cependant quelques particularités intéressantes. Le héros troyen, après avoir percé de son glaive Fénorme Théron, ne le retire du corps de son ennemi que pour le plonger dans le sein de Lichas. Or ce Lichas avait été consacré à Esculape par la raison que voici :

Inde Lichan ferit, exsectum jam matre perempta, Et tibi, Phœbe, sacrum, casus evadere ferri Quod Ucuit parvo.

Il frappe Lichas, retiré du sein de sa mère déjà morte, et consacré à Phébus (au dieu de la médecine), qui a permis qu'en naissant, un fer salutaire vînt à son secours. — Les traducteurs me semblent avoir mal rendu cette dernière partie du passage cité. Lichas n'a pas échappé au fer, il a échappé par le fer, comme ce personnage de la famille Julia, qui fut appelé César quia matris alvus cœsus fuerat^ et dont le surnom fut conservé par tous ses descendants. Nous trouverons dans Ovide plusieurs exemples de cette grande opération qui semble appartenir aux premiers temps des sociétés.

Les blessures à la gorge se rencontrent souvent dans les combats décrits par Virgile et toujours avec ces mêmes symptômes, la perte de la voix, une hémorrhagie considérable et une mort très prompte. Voici une autre blessure non moins grave : Turnus atteint Lagus d*un trait qui pénètre dans le dos, là où la colonne vertébrale sépare les côtes,

Intorto fl^t telo, discrimina costis Per médium qua spina dédit.

Le jeune Pallas, fils d'Évandre, signale son ardeur par des coups portés d'une main ferme; il tue les deux fils jumeaux de Daucus, à l'un il tranche la tôte, à l'autre il abat la main et celle-ci s'agite encore, ses doigts semblent chercher le fer :

Te decisa smim, Laride, dextera quaerit Semianimesque micant digiti, terrmnque retractant.

On se rappellera qu'Eniiius a dit d'une tète récemment coupée et qui roule sur la poussière ,

Semianimesque micant oculi, lucemqae requirunt,

et il est impossible de ne pas saisir ce rapprochement. Nous pourrions en montrer d'autres exemples; Virgile a tiré beaucoup d'or de ce que Ton a prétendu désigner sous le nom de fumier d'Ennius, et les critiques ont eu raison de dire que le vieux poète des Annales avait été fort utile au chantre inspiré de YÉnéide.

Le héros troyen fait un grand carnage parmi les soldats de Turnus, il atteint à l'aine gauche Lucagus qui doit bientôt succomber, IcBvum perforât inguen, et moribundm volmtur arvis. — La région inguinale est encore un de ces endroits où les moindres blessures ont un danger réel. Homère et tous les poètes qui l'ont imité n'ont pas manqué d'en citer des exemples; il en est de même des tempes, de la poitrine, des plaies pénétrantes qui atteignent les principaux viscères, et l'on doit en conclure que la guerre, vieille comme le monde, a fourni de bonne heure des occasions d'acquérir, en ce genre de connaissances, une expérience trop chèrement payée par tant de douleurs , par tant de morts violentes.

Ainsi le jeune Pallas a succombé à une plaie du poumon gauche, peut-être même du cœur, levi patens in pectore vulnuSy et l'expression de Virgile prouve l'importance qu'il attache i ce lieu choisi entre tous. Mais suivons Camille, qui, dans la xi*

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rite tire an singulier profit, Martial , le ?ilaia homme qui se platt à divulguer les petites misères de tout le monde, ajoute :

Et quod mireris magis, infantaria non est,

et, ce qu'il y a de plus singulier, de plus étonnant, infantaria non est, elle n'aime pas les enfants. — Mais alors pourquoi donc une pareille précaution ?

Ergo quid in causa est? Pedere Bassa solet.

Vous le voyez, elle prend une sorte d'éditeur responsable, elle veut qu'on puisse mettre sur le compte de cet innocent un bruit qui lui appartient et dont elle a honte ; preuve que Ton ne riait pas toujours de cette garrulité , et que tout le monde n'applaudissait pas les explosions d'une tympanite orageuse. Jupiter ne les tolérait pas, comme on le voit dans l'épigramme (livre xii, n® 77) où le pauvre ^thon fut si cruellement puni :

Multis dum precibus JoTem salutat Stans summos resupinus usque in ungues, ^thon in Gapitolio pepedit.

Prosterné aux pieds de Jupiter Capitolin , appuyé sur ses ongles, iEthon laissa échapper un bruit indiscret :

Riserunt comités ; sed ipse Diynm Offensus genitor...

Tout le monde se prit à rire; mais le père des dieux, offensé, le condamne à vivre chez lui pendant trois jours; — ce qui était une rude punition pour un avare ou un gourmand. Martial reproduit la même pensée dans le distique suivant :

Ante Jovis statuam crepuit satur Idstrio : pœnam Jupiter indixit, vivere de proprio.

Mais assez sur ces infirmités physiques et morales ; voyons si nous ne pourrons pas trouver quelque chose de plus intéressant.

Martial est impitoyable pour les vieilles femmes, il les accable de traits empoisonnés, il leur prodigue des outrages fort poétiques, sans doute, mais qui devaient faire de lui la béte noire des matrones incapables d'accepter les arrêts du temps. Si vous voulez savoir jusqu'à quel point il pousse la satire, quelles mor^ dantes hyperboles il accumule contre une de ces pauvres femmes qui ont encore la prétention de se remarier après de nombreux veuvages, lisez l'épigramme n« 93^ livre ui, adressée à YetustiDa.

Ces injures, si plaisantes qu'elles soient, ne nous sauraient intéresser; le poète, il est vrai, y déploie une admirable vigueur d'expression ; mais nous n'avons rien à voir dans des vers si pleins de feu , de bile , d'ironie mordante , de sarcasmes blessants. Cependant comme il y a un mot qui nous touche, nous médecins, je m'y arrête un instant. Voici c« que dit Martial à Yetustilla :

Quod si cadaver exigis tuum scalpi ; Stematur à Coricle clinico lectus.

Enfin, si tu veux absolument qu'on dissèque ton cadavre, que Coriclès, le médecin, dresse ton lit...., etc. — Que devons-nous entendre par ces mots, et qu'a de commun le clinicien Coriclès avec une matrone si ardente à convoler en des noces perpétuelles ? Les scoliastes nous apprennent quo ce personnage décoré du titre de médecin était tout simplement un vespillo^ un croque-mort, un des hommes qui préparaient l'espèce de cercueil ou plutôt de litière appelée sandapila sur laquelle on plaçait les cadavres, et Martial donne très plaisamment le titre de clinicus à un employé des pompes funèbres. Ne nous formalisons pas de ce rapprochement sinistre, une bonne plaisanterie peut être acceptée; relevons plutôt le mot scalpiy qui est resté dans notre vocabulaire anatomique et que les Anglais ont pris bien plus franchement que nous. Qui ne se rappelle les sauvages de Fenimore Cooper scalpant les ennemis vaincus, enlevant les chevelures avec ce couteau si dextrement manié, scalpel comparable aux meilleures lames des Charrière père et fils ? Il ne nous appartient pas de poursuivre les étymologies, de faire de la linguistique ; cependant nous pouvons, en passant, signaler une analogie évidente entre les expressions purement latines, seco, disseco, et le verbe scalpo^ que Martial, avec sa hardiesse ordinaire, a mis au passif. Pardon de cette recherche pédantesque dont notre poète lui-même nous donne l'exemple, car il joue quelquefois sur les mots, il épilogue sur une expression dont le sens est douteux, qui prête à des commentaires plaisants, comme on le voit dans l'épigramme n« 66, livre I", à propos du mot ficm :

Quum dixi, ficus, rides quasi barbara verba,

Et dici, ficos, CaRciliane, jubés.

Dieemus ficus, quas scimus in arbore nasci :

Dicemus ficos, Cœciliane, tuos.

Nous nommons ficos, 6 Caecilianus, ce qui, dans (a personne (disent les traducteurs de TUniversité) ressemble au fruit du figuier. — Cette plaisanterie» fondée sur une équivoque, se renouvelle sans cesse en Italie ; l'étranger qui croit savoir le pur toscan, et qui, à table, dit avec prétention: Date miunafica^ prête à rire aux naturels du pays transalpin. Au surplus, c'est chose singulière de considérer combien s'éternisent certaines plaisanteries. De l'aveu des Italiens de nos jours, sur cent finesses, bons mots, allusions, épigrammes plus ou moins drolatiques des Romains du Corso ou de la villa Borghèse, des Florentins de la piazza Ducale ou des Cascine, il y en a soixante-quinze qui appartiennent en propre à la littérature du siècle d'Auguste ou de ses successeurs. Tant il est vrai que l'esprit des nations est une conséquence de leur vie habituelle, un produit de la localité, l'èxpres*^ sion normale de conditions matérielles dont on ne peut bien saisir le caractère que quand on a vécu dans les mêmes circonstances ; et que les langues elles-mêmes subissent l'influence des localités et se modifient en raison de certaines dispositions topographiques dont on peut se rendre compte.

Et cependant Martial n'était pas un vrai Romain, il était né en Espagne, dans la Celtibérie, qui forme aujourd'hui les royaumes de Valence et d'Aragon ; Bilbilis, petite ville dont il parle avec amour, et qui, suivant lui, doit se glorifier de le compter au nombre de ses enfants, Bilbilis fut abandonnée par notre poète, pour Rome où l'appelaient d'assez tristes destinées. Il avait vingttrois ans quand il arriva dans la ville éternelle; ambitieux, souple, intrigant et avide, il ne recula devant aucun moyen pour aœeoir sa fortune sur des bases solides; il dépensa pour vivre plus d'esprit qu'il n'en fallait pour gouverner le monde, si le inonde se gouvernait par l'esprit, et après trente-quatre ans de soins assidus, de misères cachées, de sourires menteurs et de colères concentrées, il revint dans son pays aussi pauvre qu'il en était parti ; il nous le dit lui-même :

Sum, fateor, semperque M, Gallistrate, pauper.

C'était bien la peine de traîner sa vie, son talent, dans l'adulation de toutes les tyrannies, de dévorer les outrages que prodiguaient les grands à leurs parasites, de courir vainement après des faveurs si chèrement achetées^ et de répandre» chemin faisaat|

les trésors méconnus d'une muse élégante et féconde! Si, plus tard, un des plus beaux génies dont s'honore la France a dit que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute, cette vérité n'en était pas une du temps de Martial : le poète qui distribuait ses éloges et ses vers à tous ceux qui pouvait les payer, en retirait rarement un salaire proportionné à leur valeur et surtout à ses besoins. Il se montrait éloquent dans la peinture de ses misères, il cherchait à attendrir des cœurs trop souvent endurcis par l'habitude du bonheur, par l'égoïsme de la richesse; et quand enfin, las de tant de vaines sollicitations , à bout de patience et de courage, il se vengeait par quelque épigramme railleuse, par quelque sarcasme amer, des dédains de ses prétendus amis, il voulait partir pour Bilbilis, revoir ses pénates déserts, la douce patrie que l'enfant ingrat avait abandonnée depuis si longtemps; mais ces belles résolutions ne duraient qu'un jour, le lendemain apportait avec lui quelques espérances nouvelles toujours bien accueillies, toujours décevantes, et le poète recommençait sa course effrénée après une fortune qu'il ne devait pas atteindre.

Martial n'avait pas à lutter, comme Horace, contre les incommodités d'une santé faible ; il avait bon pied, bon œil, la tête saine, l'estomac excellent et fort peu de cœur, en un mot, toutes les conditions de la vie heureuse, car il l'a dit lui-raôme, dans sa charmante épigramme adressée à Martianus, livre vi, n« 70 :

Non est vivere, sed valere, vita.

Peut-être, cependant, n'avait-il pas joui de l'immunité complète que nous lui attribuons, car il semble porter envie à un heureux homme, à Cotta, qui, arrivé à la soixantaine, n'a jamais été tourmenté par la fièvre :

Nec se taedia lectuli calentis Expertum meminit die vel uno.

Voyez en passant quelle expression élégante il emploie : tœdia lectuli calentis, les ennuis d'un lit brûlant ; nec vel uno die meminit expertum, il n'a pas, souffert môme un seul jour, dans ce pays où tout le monde a la fièvre ; aussi Cotta se moque des médecins les plus renommés :

Ostendit digitum, sed impudicum Alconti, Dasioque, Symmachoque.

Il fait la nique, il nargue les maîtres de l'art, il les montre au

doigt, dirions-nous, mais à Rome on agissait autrement : il leur montre son doigt, sed impudicum, c'est-à-dire, il leur fait un signe obscène que les gamins de Naples n'ont pas oublié et sur lequel vous trouverez d'intéressants détails dans l'ouvrage du chanoine Andréa de Jorio, dont nous avons déjà cité le piquant travail sur la mimique napolitaine.

Martial ajoute une réflexion éminemment juste :

At nostri bene computentur anni, Et quantum tetricae tulere febres, Aut languor gravis, aut maU dolores, A meliore vita separentur :

Infantes sumus, et senes videmur.

Le calcul est simple ; retranchez de la vie le temps consumé par les fièvres cruelles, les douleurs, les angoisses , et vous arriverez d'un saut de l'enfance à la vieillesse. —

Martial était un habile homme ; une petite maladie de temps en temps ne l'eût pas affligé , et peut-être est-il allé jusqu'à feindre quelque gros accident de ce genre, car la coutume romaine était favorable aux convalescents : on ofl'rait des présents à ceux qui revenaient à la santé, ceux-ci pouvaient même en exiger, comme Polycharme (n° 56, livre xii) :

iEgrotas une decies, aut saepius, anno ;

Nec tibi, sed nobis hoc, Polycharme, nocet.

Nam quoties surgis, soteria poscis Éunicos.

Sit pudor : aegrota jam, Polycharme, semel.

Ce n'est pas toi, c'est nous qui souflfrons de tes nombreuses maladies, il te faut des présents.... Par pudeur, ne sois malade qu'une fois, une seule, c'est-à-dire meurs de cette maladie. — Soteria est un joli mot grec, comme on en rencontre souvent dans Martial ; c'est un emprunt de bon goût; soter veut dire sauveur, et notre poète, qui ne résiste pas facilement au double plaisir de montrer qu'il sait la langue d'Athènes et de faire une plaisanterie énigmatique, un calembour hybride, nous a montré son talent en ce genre dans une épigramme adressée à la fille du médecin Sota (livre iv, n° 9) :

Sotœ filia clinici, Fabulla, Déserte sequeris CUtum marito.

Et donas, et amas, sxwç xo-utoùç

Saisissez-vous la finesse? Notre confrère Sota (le nom indique la

qualité) a une fille, Fabulla, qui abandonne son mari pour Clitus, son amant, qu'elle adore, à qui elle prodigue tout; elle est perdue, par conséquent, elle n'est plus sota, sauvée, ou bien elle s'abandonne à des plaisirs coupables, à la débauche : l'expression tunntti, signifie tout cela, c'est-à-dire plus qu'elle n'est grosse, et c'est par là que je termine cette étude interminable sur Martial, non que je pense avoir épuisé la matière, non qu'il ne reste pas de quoi défrayer les amateurs qui voudraient poursuivre l'exploration d'une mine inépuisable, mais parce que je crains de fatiguer l'attention des lecteurs. Il y a un grand charme dans un travail de ce genre, justement parce qu'il est nouveau, parce que nul autre médecin-, que je sache, n'a eu la fantaisie de demander aux poètes latins leur opinion sur la médecine de leur temps. J'espère avoir prouvé que cette recherche n'était pas vaine; que les beaux esprits qui représentaient le mieux l'état social de Rome, connaissaient assez bien leurs contemporains, professant la science ou pratiquant l'art de guérir. Pourquoi les poètes, ceux surtout dont l'extrême sensibilité vibrait à toutes les émotions de la vie , ceux qu'une imagination ardente rendait si aptes à saisir les impressions du moment, dont le génie s'identifîait avec les passions de la foule, pourquoi les poètes n'auraient-ils pas offert le reflet le plus vif des misères dont ils avaient leur part, des causes de ces souffrances et de l'action bienfaisante ou non des hommes qui avaient mission d'y remédier?

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