PROPERCE. — GALLUS. — PUBLIUS SYRUS
éternelle affaire des cœurs épris ; mais au milieu de ces plaintes et de ces allégresses, il nous arrivera de rencontrer quelques détails se rattachant à notre sujet. Ainsi dans Télégie iv", livre second, le poète, parlant de l'amour^ dit élégamment : Nous ne connaissons ni sa cause ni ses symptômes, nous sentons les coups sans savoir d'où ils viennent :
Quippe ubi Dec causas, nec apertos cemimus ictus, Unde tamen veniant tôt mala, cseca via est.
Et il ajoute, comme un homme habitué à ces souffrances : L'art des médecins devient inutile, le duvet ne soulage pas le malade, l'air et la saison n'ont sur lui aucune influence. —
Non eget hic medicis, non lectis mollibus œger. Huic nuUum cœli tempus et aura nocet.
Était-ce un retour à des temps meilleurs? Propercc commençaitil à comprendre un sentiment plus pur que celui qui régnait i Rome lorsqu'il vint y demeurer ? Il invoque, dans la vi* élégie, Templa Pvdicitiœ, il voue aux dieux infernaux celui qui, le premier, remplit les demeures des Romains de peintures obscènes, corrompit l'innocence, et lui enseigna tous les vices :
Qnae manus obcœnas depinxit prima tabellas
Et posuit casta turpia visa domo, lUa puellarum ingenuos corrupit oceUos,
Nequitiœque suœ noluit esse rudes.
J'ai rencontré (livre iv, élégie m) un vers qui pourrait donner lieu à une erreur singulière. Une femme dont l'époux combat contre les Bactriens et les Scythes, lui recommande d'éviter les blessures mortelles produites par des masses arrondies de plomb :
Piumbea quum tortœ sparguntur pondéra fùndœ.
J'avais déjà remarqué ce fait dans Lucrèce, et ce poète ajoute que la balle échauffée par l'extrême rapidité de son vol, devient brûlante et fond même. On croirait entendre parler de la guerre dé nos jours. Ces globes pesants étaient lancés par la fronde et produisaient de graves blessures.
Dans réiégie vi« du dernier livre, Properce couvre d'imprécations la vieille Acanthis*, affreuse lena qui a souillé de ses conseils les oreilles et le cœur de Cynlhie. Cette horrible mégère, dont on pouvait compter tes os à travers la peau, per tenues ossa numerâla cutês^ reçoit le prix de ses infamies, la mort va la saisir : .
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Vidi ego rtigoso tussim coDcrescere collOi Sputaque per dentés ire cruenta cayos, Atque animam in tegetes putrem exspirare patemas.
J'ai vu une toux opiniâtre gonfler le cou ridé d'Acanthis, le sang venir souiller ses dents cariées, et son âme impure s'exhaler du grabat paternel. — Ces sortes de violences sont rares dans l'œuvre de notre poète, évidemment elles répugnent à sa nature sentimentale. On le sent bien en le voyant rentrer aussitôt dans ses tendresses accoutumées. Un songe raconté dans la Vu* élégie du livre IV, nous montre un acte de la vie privée des dames romaines ; Cynthie est morte, elle apparaît à son amant et lui dit :
Lygdamus uratur, candescat lamina vemœ.
Condamne au feu Lygdamus, ou du moins qu'il soit soumis à l'épreuve des lames brûlantes, car j'ai reconnu sa perfidie quand il m'a présenté la coupe empoisonnée :
Sensi ego, quum insidiis palUda vina bibi.
On était peu avancé en toxicologie, du moins ne savait-on i qnels signes reconnaître la substance vénéneuse introduite dans Téconomie vivante. On recourait à des tortures, après avoir essayé des procédés bizarres ; ainsi la savante Nomas, après avoir en vain craché, arcanas tollat versufa salivas, emploie des procédés plus énergiques, le coupable subira l'application des lames rongies, et confessera son crime :
Dicet damnatas ignea testa manus.
Il y a loin de ces opérations magiques, de ces incantations, à la science moderne si précise, si sûre, à ces réactifs si puissants qui dévoileutt jusqu'au fond des entrailles de la victime , les moindres parcelles de la matière toxique. Il a fallu attendre pendant dix-huit siècles un homme, Orfila, qui, comme Ta dit un éloquent panégyriste, apparaissait au milieu des débats judiciaires armé d'une science infaillible, la providence des innocents, la terreur des coupables, la sécurité des magistrats.
Une élégie intitulée Marcelli obitus, la mort de Marcellus (n* xviii, livre iii^), demande de notre part un moment d'attention. Le poète dit :
His pressas Stygias- vultum demersit in undas,
C'est là, dans le golfe de Naples que Marcellus a coarbé ta léle
raOPEBCE. — GALLUS. — PCBUOS STRU8. Î19
devant les flots du Styx. — Que doit-on entendre par là ? Les savants ne sont pas d*accord. Dion nous raconte que ce jeune héros fut soigné, dans une maladie légère, par Antonius Musa; que le traitement fut la seule cause de sa mort, et que ce traitement consistait en des lotions d*eau froide après le bain. Le bruit courut que Livie, jalouse, ne fut pas étrangère à cetle mort ; ce qui établirait une afiTreuse complicité entre elle et le médecin d'Auguste. Mais Scaliger prétend que Marcellus s'est noyé, près-suSy submersus interiissey et Properce aurait eu Tindélicalesse de mentir pour être agréable à Livie. Nous laissons aux érudits le soin de vider ce débat ; Properce, habile courtisan du pouvoir^ n'a rien xiit qui puisse nous mettre sur la voie. Ce n'est pas lui qui aurait eu le courage de flétrir un crime et de dénoncer les coupables.
Notre poète a subi plus d'un reproche semblable, et, chose plus fâcheuse, ces reproches étaient mérités. Plongé dans les mollesses d'une vie consacrée aux voluptés, il cherchait avant tout le plaisir, le bien-être, sans souci de la moralité des actes qu'il louait, de la valeur des personnages auxquels il prodiguait ses flatteries intéressées. Complaisant admirateur de ses propres mérites, il se promettait la gloire dans les siècles futurs, immortalité même ; à l'exemple d'Horace, il répétait : Non om' nis motiar / et il a eu raison ; mais cette renommée, qui lui a été fidèle, n'a tenu compte que du charme de ses vers, de leur tendresse expansive et douce, d'une muse harmonieuse aux purs accents, aux sentiments passionnés et nobles.
Properce mourut l'an de Rome 739, quinze ans avant l'ère chrétienne, et l'on ne sait à quoi attribuer une fin aussi prématurée : il avait à peine quarante ans. Il était lié d'amitié avec Gallus, Ovide, Bassus et tous les poètes de son temps ; il fut en« terré à Spello, ou du moins on a découvert, le 7 juin 1722, une pierre tumulaire indiquant avec certitude le tombeau de Properce. Reste à savoir si ce monument funèbre n'y avait pas été apporté.
Nous venons de parler de Gallus, poète élégiaque appartenant au siècle d'Auguste, puisqu'il est né l'an de Rome 688; sa destinée a été singulière. Cornélius Gallus, nommé, tout jeune homoie qu'il était, en 712, triumvir, pour lever des tributs dans
la Gaule Cisalpine, était né dans le Frioul, d*une famille distinguée, qui renvoya à Rome afin d'y faire son éducation. L'emploi important quMl avait à remplir lui fournit Toccasion heureuse de protéger Yirgile ; c'est à lui que le poète dut de pénétrer jusqu'à Mécène, de connaître Auguste, et de rentrer dans l'héritage dont il avait été dépouillé. Gallus était poète lui-mèroe, et l'estime de ses contemporains lui assigne une belle place dans cette pléiade gracieuse qui fait la gloire de Rome.
Protecteur éclairé des victimes de la guerre, Gallus cessa plus tard de déployer cette générosité de caractère dont Virgile s'était montré si reconnaissant. Devenu préfet de l'Egypte, il usa de rigueurs extrêmes dans l'administration de cette grande province, il se montra ingrat envers Auguste, et, tombé dans une disgrâce trop bien méritée, il se fil justice : il mourut de mort violente et volontaire lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. Et cependant Ovide nous dit qu'il n'était coupable que d'indiscrétion, il buvait, Sed linguam nimio non tenuisse mero.
Cornélius Gallus, comme les autres poètes romains de la bonne époque, est tout imprégné du génie attique ; il a traduit du grec les poèmes d'Euphorion de Chalcis, des fragments d'Hésiode, mais tout cela est perdu. Ces nobles préludes l'ont conduit à chanter ses amours, et ses contemporains parlent de quatre livres d'élégies dont nous devons également déplorer la perle. Que nous resle-l-il donc de cette muse charmante dont les orateurs et les poètes du temps d'Auguste ont célébré à l'envi la grâce et l'élégance? Rien, peut-être, ou du moins bien peu de chose, et encore, dans ces débris échappés à l'injure des siècles, trouverons-nous à peine la trace de ces idées médicales que nous nous sommes donné la tâche de découvrir.
Nous n'entrerons pas ici dans la discussion des textes euxmêmes, de leur authenticité, des audacieuses interpolations de Pomponius Gauricus, efforts impuissants pour restituer i Gallus six élégies qui ne peuvent lui appartenir. Nous croyons devoir accepter comme un jugement sans appel, comme un arrêt souverain, l'opinion de nos maîtres en ce genre d'érudition ; et quoi qu'il nous en coûte de renoncer à des écrits dont le mérite est incontestable, nous nous contenterons de jeter un coup d'œil sur ceux que les meilleurs critiques ont acceptés, au risque peut-être d'attribuer quelques vers de notre auteur à un second Gallus
PROPERCE« — GALLUS. — PUBLItS SYRUS. 221
(Âsinius), également poète, né l'an 7i5 de Rome et qui appartient, à titre égal, au siècle d^Âuguste. Ainsi, qu'il y ait quelque erreur dans ces attributions douteuses, nous sommes tranquille sur un point essentiel, les poésies que nous allons interroger sont, sans contredit, des produits d'une époque où la belle latinité florissait sans mélange.
Gallus est de l'école de Catulle et de Tibulle, il chante le plaisir plus encore que sa maîtresse ; Lycoris lui plaît, elle est belle, mais il ne lui demande que des joies légères, des voluptés faciles, et nous ne retrouvons plus, dans ces vers erotiques, le sentiment tendre de Properce pour Cynthie. — Crois-moi, malheur à celui qui diffère ses joies ; pendant que nous parlons le jour fuit et la mort arrive :
Heu maie, crede mihi, si quis sua gaudia differt ! Dum loquimur, nox est, mortis et umbra subit.
Nous connaissons cette philosophie, Horace l'avait chantée ; mais voyons si Gallus sortira de ce thème consacré et nous fournira quelques renseignements utiles.
Il y a dans la première élégie , la seule peut-être qui soit bien de Gallus, une petite scène que nous avons signalée dans la plupart des poètes de cette époque ; une vieille femme, une lena, cherche à entraîner une jeune fille dans des amours mercenaires, et de là des apostrophes haineuses de la part de celui qui se croit aimé. La Lycoris en question parait bien gardée, elle a des parents sévères dont elle redoute le courroux :
Heu ! jaceat menses pœne sepulta novem.
Nec tantum morbus, quantum gravât ira p£urentis.
Ces vers constituent une énigme que M. Jules Genouille, le dernier traducteur de Gallus, ne nous paraît pas avoir résolue. S'agit-il ici d'une retraite forcée de neuf mois, causée par une maladie plus redoutable que la colère des parents? Â prendre les choses dans leur sens le plus naturel, on ne verrait là qu'un fruit de Tamour, produit ordinaire de ces liaisons peu platoniques. J'incline vers cette explication suffisante, d'autant plus que la mère de Lycoris désire une nombreuse postérité :
Cupit illa patemam
Impleat ut pulchra filia proie domum.
Et cependant la vieille lena dresse ses embûches pour s'emparer
222 ÉTUDES MÉDICALES SUtl LES POÈTES LATIHS.
de la jeune fille : elle apporte en secret des parures brillantes, elle vante les charmes d*un jeune amant riche et généreux, elle dépein tGallus forcé de partir pour la guerre :
Me quoque jam canis narrât splendere capUUs ;
Elle me montre déjà avec des cheveux blancs, et enfin, affaibli par une affreuse blessure, vulnere tardus eam. — Nous ne pou* vons guère nous apitoyer sur de tels malheurs. Gallus n*a pas une haute opinion de la fidélité des dames, de leur constance en amour, il leur applique un vers qui ressemble à un proverbe de Salomon :
Femina natura varium et mutabile semper.
Properce avait déjà dit (livre ii, élégie ix) :
Sed vohis focUe est verba et componere faraudes : Hoc unum didicit fœmina semper opns.
Et cependant Lycoris ne paraît pas si volage, elle résiste courageusement à Tautorité paternelle, patris imperium; les ordres de sa mère ne sauraient Témouvoir, matris non aspera jussa sollid" tant y et nous nous demandons quelles sont ces mœurs singulières qui ont scandalisé avec juste raison M. de Pezay et d'autres tra« ducteurs ?
Il nous paraît utile de dire quelques mots d'un auteur qui a joui d'une immense célébrité à Rome, sous les derniers consuls et même sous Auguste.
Publius Syrus, né en Syrie, comme son nom l'indique, fut réduit en esclavage, puis amené à Rome à l'âge de douze ans. Sa naiïisance remonte à l'an de Rome 688; il fut affranchi très jeune et prit le nom de son maître ; il composa un grand nombre d'ouvrages dont il nous reste à peine quelques fragments, cités par les auteurs contemporains. Sénèque, Aulu-Gelle, saint Jérôme et bien d'autres encore, rapportent des sentences extraites de ses comédies. On les a recueillies et traduites, mais il est bien difficile de distinguer celles qui lui appartiennent d*avec une foule de pensées qui sont en quelque sorte le patrimoine de l'humanité. Chaque esprit élevé, chaque philosophe instruit par l'observation et Texpérience, et mieux encore par Tétude de son propre caractère, signale les infirmités de notre nature, ses passiouSi ses er^
MOPBRCB. — ÛALLUS. — PUBUHS S¥ROS« ^
reurs, et formule en quelques mots bien sentis des conseils bons à suivre.
Les sentences attribuées à Publius Syrus, ou du moins publiées sous son nom, sont au nombre de plus de 800, et il serait facile de prouver que, dans beaucoup de cas, il n'a fait que recueillir ces échos de la sagesse des temps anciens. La Bruyère, La Roche- Foucault et bien d'antres moralistes ont puisé à cette source abondante, et pour notre part nous y trouverions bien des vers qui se rapportent à nos études spéciales.
Grudelem medicum intemperans œger facit.
Le malade intempérant rend son médecin impitoyable. — C'est porter la chose à l'extrême, mais on comprend cette nécessité de protéger celui qui souffre contre les égarements de sa passion, et le praticien qui condamne à une diète rigoureuse le gourmand dont la vie est menacée est parfaitement dans son droit. Il ne faudrait pas publier cependant un grand principe auquel les plus célèbres médecins ont égard dans certaines circonstances. L'influence des habitudes ne doit pas être oubliée ; un ivrogne de profession ne peut être complètement sevré de son stimulant ordinaire, même pendant une affection aiguë : j'ai vu M. Chomel, dans un cas de pneumonie grave, permettre au malade une dose de vin bien supportée et qui soutenait une organisation accoutumée aux excès.
Deux sentences méritent de nous arrêter un instant :
Gontingere est molestum, quœ cuiquam dolent.
Il est désagréable de toucher un endroit sensible, et cela s'ap* plique aussi bien aux blessures de l'âme qu'à celles du corps. Mais le poète philosophe, celui qui avait été esclave et qui connaissait sans doute par expérience les procédés cruels si souvent employés par les citoyens romains dans le cercle intime de la famille, ce pauvre Syrus qui avait souffert et vu souffrir, a écrit :
Etiam innocentes cogit mentir! dolor.
La douleur force à mentir même les innocents. — Les hommes qui abusaient des tortures corporelles dans une foule de cas, auraient dû réfléchir et comprendre la vérité renfermée dans ces mots si simples ; mais il ne faut pas leur faire un grand crime de ces violences du fort contre le faible, de la société contre un in<^
9/U ÉTtDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LAT1K6.
dlvidu. Ces cruautés dont la justice, chose étrange, s'était réservée le privilège, ont persisté jusqu*à la fin du xviii^ siècle; Louis XVI a eu la gloire de les abolir, mais la société devrait rougir de les avoir conservées si longtemps.
On comprend les haines, les rancunes des victimes de ces barbaries contre leurs oppresseurs; hélas ! oublie-t-on de pareilles misères, et qui dira le mal fait à la cause religieuse par les atrocités des inquisiteurs ? Syrus a dit :
Etiam sanato vulnere cicatrix manct.
La cicatrice reste encore quand la blessure est guérie. — Cela veut dire, pour nous médecins, qu'il faut une main légère dans les actes où nous devons intervenir ; que la douleur est facile à produire, et que c'est notre devoir de la prévenir ; que le travail réparateur de la nature ou de l'art demande une protection efficace. 11 y a de grands chirurgiens qui ne descendent pas à ces petites choses.
Injuriam aures quam oculi facilius ferunt.
Les oreilles sont moins sensibles à l'injure que les yeux; — et comme complément de sa pensée, Syrus ajoute :
Oculis habenda quam auribus est m^jor fides.
On doit se fier plutôt à ses yeux qu'à ses oreilles. — L'erreur est facile de part et d'autre, et sage sera celui qui n'oubliera pas combien sont infidèles les témoignages de nos sens. Nous ne savons au juste sur quoi se base notre philosophe pour vanter l'œil au détriment de Toreille. Au reste il dit lui-même :
Ssepe oculi et aures vulgi sunt testes mali.
Et qui peut se flatter de ne pas faire partie de ce vulgaire qui a des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre? C'est là une affaire de sensibilité spéciale que nous ne voulons pas contester, et nous consignons le fait parce qu'il se rapporte à nos recherches sur l'appareil auditif. Syrus a prétendu que la main outrageait encore moins qu'une mauvaise langue,
lojuriœ plus in malcdicto est quam in manu.
Dispensez-vous de m'insuller, je ne me bats pas, dit un personnage d'une comédie moderne ; et lui seul peut-être , poussé i bout, pourrait dire si un soufflet est plus difficile à supporter que
PROPERCE. — GALLUS. — PDBLtUS STRD8. Hà
certaines épiihètes. Mais cela ne nous regarde pas; voyons quelque chose de plus médical :
Magister osus onmiam est rerum opiimus.
En toutes choses l'expérience est le meilleur maître. — Nous pouvons appliquer cet adage à nos propres affaires, mais le point important, c'est de déterminer ce que l'on doit entendre par expérience. Tout le monde prétend en avoir, comme si tout le monde avait la faculté de regarder, de comprendre, de discerner, de choisir, de juger. La véritable expérience, celle qui est le produit de ces actes divins de notre intelligence, est le lot du plus petit nombre, et cependant chacun se targue d'une science acquise à peu de frais, fondée sur des observations sans valeur, et dont les conséquences ne sont pas plus légitimes que les prémices d'où elles découlent. Ainsi nous acceptons la sentence de Publius Syrus, mais avec le corollaire que nous venons d'y joindre. Comment devons-nous prendre le vers suivant :
Mala est medicina, ubi aliquid naturse périt.
Un remède est mauvais dès qu'il coûte quelque chose à la nature.
On a commenté les aphorismes d'Hippocrate, et les plus hautes intelligences ont déployé dans'ce travail une patience et une sagacité qui nous ravissent, nous, les derniers venus, si heureux de rencontrer ces initiateurs habiles qui nous révèlent les mystères de la pensée antique. Je ne me charge pas de dire au juste quelle est l'idée de Syrus, à quels signes on peut reconnaître cette atteinte à la nature et par conséquent le danger d'un médicament quelconque; il y a là quelque chose de vague, d'indéterminé qui appartient à une époque où la science médicale n'était basée sur rien de solide, où le plus grossier empirisme était la règle unique des gens de l'art.
Voici une sorte de plaisanterie à notre adresse, un de ces mots qui sont éternels comme la médecine, comme les malades, et que le public répète d'âge en âge, parce qu'ils semblent vrais au vulgaire, qui ne voit qu'un métier là où il n'y a qu'un ministère, qui confond un sacerdoce avec une industrie :
Maie habebit medicus, nemo si maie habuerit.
Le médecin se porterait mal, si tout le monde se portait bien : —
c'est-à-dire que le bien-être de tous serait notre ruine, que nous
profitons des misères de chacun, qu'il faut qu'on souffre pour que
au ÉTUDfiS 1IÉDIGALE5Ï SUt\ LES POÈTES LATINS*
nous soyons heureox. La condition dn médecin serait la pire de toutes si cela était vrai; nous devrions être en exécration au genre humain, dont les larmes feraient notre fortune; véritables vespillonSy nous engraissant des cadavres livrés à nos mains sinistres. Les maladies sont le patrimoine inévitable de l'homme ; elles sont le plus souvent la conséquence de ses fautes, de ses passions, de ses imprudences, de sa bêtise, comme le disait M*« Geoffrin ; et loin de chercher à les produire, à les faire durer, le rôle du médecin est de les prévenir, d'y mettre un terme et d'en empêcher le retour. Nous n'acceptons pas ce rapprochement fâcheux, et nous ne protestons pas avec moins d'énergie contre le vers suivant :
Maie secum agit œger, medicum qui heredem huât.
Un malade se trahit lui-même quand il fait de son médecin son héritier. — Martial, nous le verrons, n'a pas été plus courtois à notre égard quand il a dit à un certain Baccara : Prends garde, tu confies ton mal à un médecin, ton rival, Gallus erU. Ces accusations sont graves, elles attaquent au premier chef notre probité, notre honneur; on nous suppose capables de tout sacrifier à notre intérêt, à nos passions, et cependant^ si l'on voulait être juste, il faudrait convenir que le corps médical a bien rarement mérité de pareils reproches. Cependant la loi a en quelque sorte consacré cette injure à notre profession par des dispositions restrictives : les testaments faits à notre profit ne sont pas valables dans certaines circonstances. Il est vrai que cette défiance du législateur, ou plutôt cette sauvegarde des héritiers légitimes opposée aux faiblesses des moribonds, cette réserve mise à la reconnaissance exagérée des malades, nous sont communes avec les prêtres et les autres personnes qui entourent le malade ; c'est une mesure gêné» raie qui perd par là ce qu'elle aurait d'odieux pour nous, et nous devons n'y voir qu'une preuve du zèle de la loi en faveur des intérêts des familles.
Voici une série de sentences qui se rapportent toutes à un cha* pitre des plus intéressants. Nos folies nous coûtent cher, mais nous ne songeons guère à la dépense quand le plaisir nous sourit et nous entraine, laissant à sa suite une ample moisson de regrets.
Misera est voluptas, ubi perioU memoria tst
MOPERGE. — GALLUS. — PUBLIUS 8YRUS. Ht
Le plaiâr est bien triste quand il faut songer au péril qui Faecompagne. — Chacun s* est dit cela, mais combien peu se loftt tenus pour avertis et ont évité la chute !
Mœtu respicere non soient, qnnm quid jnvat.
Quelle crainte peut arrêter celui que le plaisir entraîne? Aussi se précipite-t-on en mille extravagances qui compromettent la santé, qui amènent une vieillesse précoce et avec elle une foule d'inconvénients. On a beau se dire :
Metue senectam ; non enim sola advenit.
Chacun sait cela, mais on dévore les jours et les nuits, on pro-; digue sa vie à tous les hasards de la jeunesse, la santé paraît on trésor inépuisable, on court gaiement au-devant de misères qui paraissent impossibles jusqu'à ce que la maladie se montre impérieuse, inexorable, et alors on se dit avec notre poète philosophe : L'intempérance fait la fortune des médecins : Medicorum nutrix est intemperentia.
Les sages, comme Cassandre, répètent en vain cet avertissement prophétique, personne n'y prend garde ; la jeunesse nous dit en souriant : Allez, docteur, soignez bien votre catharre ; la flanelle est bonne aux rhumatismes ; la goutte ne vient qu'à ceux qui ne veulent pas courir! Et ces propos légers ne scandalisent personne, parce que chacun a été jeune à son tour, chacun a eu sa dose de folie printanière, chacun a regardé la vieillesse et ses misères comme un de ces lointains horizons qu'on ne doit jamais atteindre.
Et cependant chacun a ses illusions^ l'expérience est la chose du monde la plus difficile à acquérir et la plus facilement perdue ; on a beau le dire, après l'avoir entendu dire cent fois :
Mortalis nemo est, quem non attingat dolor,
on s'expose de nouveau à souffrir, on recommence le régime qui nous a valu une première atteinte du mal ; la rechute n'est pas plus efficace contre les atteintes assurées d'une semblable mciladie, et les plus intempérants, les plus fous sont ceux qui en« veloppent le plus volontiers leur folie sous la livrée philosophique ; ils demandent un masque au stoïcisme et disent :
Morti.debetur, quicquid usquam nascitur.
Les sentences de Publius Syrus sont vraiment surprenantes en
228 ÉTUDES MÉDICALES SUA LES POÈTES LATlftS.
ce sens qu'elles montrent une collection de pensées dont Tori^ne date sans doute du berceau des sociétés. Il y a dans ce recueil bien des choses étranges, on croirait que Fauteur a connu les proverbes de Salomon, les fables de Pilpay ; toute la sagesse des nations se retrouve dans ses vers, sous une forme concrète ; ses apophthegmes embrassent le cycle humain, physique et moral; il n*y a pas un précepte que ne signerait Socrate, pas un conseil que n'approuverait Epictète ou Marc-Auréle, pas une critique qui ne plairait à nos plus rigoureux casuistes, car on y sent un avantgoût de la charité chrétienne. Cependant il y a bien aussi une place à la malice, et nous ne nous chargeons pas de justifier on propos comme celui-ci :
Mulier quum sola cogitât, maie cogitât.
Il est vrai que la Sagesse a dit à l'homme : Yœ soli / ce qui n'insinue rien de bon pour le sexe fort, et c'est peut-être pour cela que dans un ordre célèbre, le fondateur a prescrit comme règle essentielle d'être toujours trois. La connivence pour certains maux diminue en raison du nombre.
Ne croirait-on pas que les vers suivants ont été faits pour servir d'épigraphe à notre temps :
Pecunia una regimen est rerum omnium.
Repente dives factus est nemo bonus.
Jamais homme de bien n'est devenu riche tout à coup, et Syrus n'est pas le seul qui ait porté cet arrêt redoutable. L'argent est le seul mobile de toutes les affaires, dit-il encore. Notons seulement que cette sentence ne s'applique pas à nous et que chacun a le droit de créer une exception en sa faveur, ce que l'on fait volontiers ; mais revenons à la médecine.
Syrus connaissait-il l'aphorisme d'Hippocrate (n® 46, section 2*), Ex duobtis doloribus simul obartis, etc.? Il est permis d'en douter, et cependant il a dit :
Pro medicina dolor est, dolorem qui necat.
Une douleur qui détruit une autre douleur en est le remède. — J'aime assez cette variante du poète, elle donne à la douleur une vertu, un mérite, tandis que le vieillard de Cos se contente de signaler un fait qui n'est pas même à l'abri d'une critique bien fondée.
Salomon, si savant, a dit : Nil novi sub sole^ et il n'est rien de