‹ Études morales et littérairesChapitre 17 sur 22 · M. A. DE SAINT-PRIEST · texte numérisé non relu

M. A. DE SAINT-PRIEST

A L'ACÀDÉMiE FRANÇAISE. — Man 18(0 -

Le fait est désormais avéré : TAcadémie Française subsiste, et la révolution expire à la porte de Tlnstitut. Cette noble et vieille compagnie soutient aujourd'hui le choc des ébranlements politiques avec le même calme qu'elle avait subi, pendant un siècle et demi, tout le feu des plaisanteries de ses détracteurs. Les vociférations des clubs n'ont pas plus étouffé sa voix qu'autrefois les quolibets des cafés où déclamait Fréron et soupirait le Pauvre Diable. Nous avons entendu l'autre jour le directeur de l'Académie invoquer un usage fondé sur un précédent de 1776. En quel autre lieu de France les amateurs du passé trouveraient-ils une pareille bonne fortune? Tel est le sort des institutions, sérieuses qu frivoles, mais fondées en conformité véritable avec le génie d'un pays, et placées, pour ainsi dire, dans le courant de l'esprit national. Ce

826 CBITIQUB LITTÉBÀIlilt.

courant les emporte avec lui^ elles sarnagent à'sâ surface. Bien longtemps avant qu'il y eût une politique au mondes r Académie Française en faisait, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir. Au milieu d'une société dont les divers rangs étaient profondénient divisés et sourdement hostiles, où Timpertinence qui tombait d'en haut ne cessait d'alimenter l'envie qui grondait en bas, ce fut dans une compagnie littéraire que le privilège et le talent se rencontrèrent; pour )a preipière fois, sur un pied d'égalité un peu conventionnelle, mais prélude d'une égalité véritable. Ce qu'elle n'avait Jl^mais voulu faire sur les bancs des États généraux ni même du parlement, l'aristocratie française y consentit sur les fauteuils de TAcadémie. Elle fit à son goût, ou, si l'on veut, à ses prétentions littéraires, le sacrifice qu'elle avait refusé à ses intérêts politiques. L'Académie Française est le seul théâtre où l'égalité ait été concédée sans avoir besoin d'être conquise.

C'est par ]à que l'Académie Française représente éminemment un des faits les plus frappants de notre histoire : le mélange de l'esprit littéraire à tout le développement social et politique du pays. Peu savante d'ordinaire, lisant peu et surtout impatiemment, la nation française est pourtant, qui ne Va remarqué? imbue de littérature jusqu'à ia moelle de ses os. Les lettres ont éclairé ses jours de gloire, et Vont consolée dans ses jours d'humiliation passagère : elle est restée littéraire dans ses plus sombres jours de crime. Sa première révolution fut préparée dans les académies, inaugurée dans les théâtres, et resta académique et théâtrale jusqu'au pied de Téchafaud. Que de têtes roulèrent alors pour arrondir une période l Comme Tinstrument de mort frappait avec la froide symétrie d'une antithèse de rhétorique! Et, hier encore, tout un peuple frémissant ne s' arrêtait-il pas ébloui par le faux éclat d'une méts^hore et charmé par les accents pompeux d'une voix moins juste que sonore I Avec un peu â-amou]>-

CBITIQUB LITTBAÀIBB. 'S37

propre et nioins de patriotisme , T Académie pouvait se dire qu'ajurès tout la révolution de février n'était faite que pour porter à la tête des affaires un de ses membres au lien d'un autre. Ce ne serait donc pas un des moins bons moyens d'apprécier en France le véritable état de Topinion et d'essayer quelque prévision de l'avenir, que de regarder dans quel sens se porte le mouvement littéraire. Là où est la vive et saine littérature du pays, là sont ses véritables sentiments, là doit s'arrêter le succès définitif. A ce compte, nous devrions reprendre confiance, car si, il y a cinquante ans, la littérature portait à pleines voiles vers la révolution, elle y résiste aujourd'hui par ses meilleurs organes. Elle attaquait alors, elle se défend maintenant; elle détruisait, elle conserve; ce fut un adversaire dangereux, c'est un allié que nous ne devons pas dédaigner. Miracle pour miracle, assurément, il lui a été plus facile d'abattre les murailles de Jéricho au son de la trompette qu'il ne lui serait aujourd'hui de relever, par une harmonie nouvelle, les remparts détruits de Thëbes; mais enfin la littérature a enfanté la société nouvelle : c'est bien le moins qu'elle la protège. Elle nous à faits tels que nous sommes, qu'elle tâche de nous conserver comme elle nous a faits. Il y va de son sort comme du nôtre. Au sein de tentatives révolutionnaires qui puisent uniquement cette fois leur force dans des appétits matériels, il n'y aurait plus de place pour l'intelligence. La révolution qui nous menace n'aurait, en fait de poésie, pas même de Marseillaise possible. A entendre dès à iH*ésent ses promoteurs, on voit où elle irait chercher le vocabulaire de son él6quencey et la mort où elle nous enverrait serait véritablement la mort sans phrases»

Cette intime solidarité entre la politique et la littérature explique pourquoi deux fois depuis un mois l'Académie a disputé l'attention publique à l'Assemblée nationale, et pourquoi la politique y a pénétré, presque à l'insu de ceux-

328 CBITIQUB LITTBRÂIBE.

làméme qui Vy introduisaient Assurément, M. deNoailles et M. de Saint-Priest avaient cent bonnes raisons pour ne pas parler politique à FAcadémie, et entre autres le sentiment de réserve qui porte toujours les hommes de goût à ne pas trop parler des affaires de leur métier. Il n*y a pas eu moyen cependant de Téviter. La politique s'est retrouvée sous leurs plumes, non pas cette politique bruyante qui vit d'émotions et s'exalte pour des noms propres» mais la politique élevée, paisible, qui se nourrit de méditations, qui se mêle à tous les mouvements de l'âme, et qui finit par pénétrer, en quelque sorte, à tel point rinteltigence, que toutes les pensées en portent l'empreinte. Cette politique a pris, chez M. de Noailles, une teinte mélanccrfique qui convenait au génie dont il consacrait le souvenir, et au passé dont il réveillait la cejidre éteinte. M. de Saint-Priest lui a donné, au contraire, un tour vif, railleur, il l'a répandue sur tout son discours avec une légèreté élégante. Entre ces deux procédés si divers, il y a plus de rapport qu'on ne le pense. L'ironie et la mélancolie sont deux formes du doute, et le doute est, quoi qu'on fasse, au fond de Tesprit de tous ceux qui, de nos jours, ont réfléchi ou travaillé pour voir leurs réflexions déçues et leurs travaux emportés.

M. de Saint-Priest s'est montré dans son discours, tel que les lecteurs de la Bévue le connaissent : toujours net et piquant dans son style, toujours impartial et sensé dans ses jugements; du xvni*' siècle, par la précision et la sobriété de la forme, par un certain cachet de distinction , d'originalité personnelle, qui manque d'ordinaire à notre âge, toujours imitateur et trop souvent vulgaire ; du xix% par la largeur de la critique et l'intelligence des idées d'autrui. Cette critique large, celte intelligence étendue, avaient beau jeu pour se développer. De M. Ballanche à M.Vatout, quelle distance à parcourir! que de cordes à toucher d'un bout à l'autre du clavecin I M. de Saint-Priest a insisté

CRITIQUE LITTÉRAIBE. 329

avec goût siirun rapprochement que le hasard amenait et que fart eut évité : il ne savait pas ou n'a pas pu dire que Torateur achevait le piquant contraste formé par la réunion des oraisons funèbres. M. de Saint-Priest, qui sait toujours ce qu'il dit et même un peu plus qu'il n'en dit, ne ressemblait guère en ce point, à M. Ballanche, et sa plaisaaterie, toujours prise au fond de sa pensée et soigneusement cachée derrière ses mots, n'est pas précisément celle de M. Yatout. Cette plaisanterie est pourtant ce qui lui a permis de donner à son discours Tunité qui manquait au sujet. Il n'y avait que son esprit délié qui pût parcourir avec cette heureuse volubilité tant de tons divers. 11 n'y avait que sa phrase élégante pour faire descendre les pensées de M. Ballanche à la portée de la foule et élever les jeux de mots de M.Vatout à la hauteur académique.

Le public a vivement goûté le ton de raillerie fine qui domine d'un bout à l'autre du discours de M. de Saint- Priest. Entraîné par la rapidité du style, ce public vraiment français s'est moqué de lui-même de la meilleure grâce du monde. Guidés par des appréciations toujours justes, mais aussi toujours critiques, nous avons raillé tous nos essais passés, tous nos espoirs futurs de gouvernement. Nous avons raillé, sans respect pour les dieux, cette époque inimitable de l'empire devenue si tôt une légende et presque une religion. Nous avons raillé, sans égard pour des mésaventures qui sont celles de tout le monde, ces délicates conceptions de la théorie politique à l'ombre desquelles nousavions vécu pourtant et même grandi pendant trente années, et qui ont disparu emportées par un tour-billon dans un sombre jour d* hiver : assez semblables à une de ces mécaniques savantes dont la science moderne a parsemé nos vallées, et qu'un troupeau d'animaux sauvs^es, chassé des forêts par la faim, serait venu dévaster tout d'un coup. L'auditoire a suivi avec complaisance tous le^traït^ décochés par M. de Saint-Priest contre tout ce

330 CRITIQUS L1TT8RÂIBS.

qui a été déjà et ce qui peut rêver d'être enccfte. It Ta va accabler les novateurs de cette forte expression : les architectes du vide, sourire de pitié aux prophètes du pftssé, et, sévère pour les systèmes absdus, se montrer sans rémission pour tous les mélanges. Le mariage morganatique du droit divin et de la souveraineté populaire^ cette douce et pacifique espérance des âmes concitîàntes, est sorti tout meurtri de cette séance impitoyable. Ce jugement rapide, toujours suivi d'une exécutioil sommaire, ne s'est arrêté que pour se recueillir dans des termes pleins d'émotion devant là majesté des infortunes royales et devant le spectacle touchant d'une mort prématurée couronnant un exil volontaire. En tin mot, au bout de cette heure qui a paru si courte à ceux qui l'ont passée en compagnie de M. de Saint-Priest, après avoir» écouté les conseils salutaires qui ont terminé son discours, chacun est sorti dans une disposition d'esprit parfaitement appropriée au temps où nous vivons, avec une énergique résolution de sâover la société menacée et une. assez grande incertitude sur les moyens d'y parvenir, avec une forte volonté d'arriver et une complète ignorance du but à atteindre, avec Fabtme en face et des ruines autour de soi.

Nous ne reprocherons pas à M. de Saint-Priest, à Dieu ne plaise ! le résultat un peu pénible où il nous a amenés sans avoir l'air d'y toucher et par tin chemin si riant. Nous nous sommes bien trop amusés pour nous plaindre. Puis l'artiste s'inspire de ce qu'il voit, et tout ce qu'on voit aujourd'hui de la France appelle assez naturellement la critique. D'ailleurs, le don de saisir à ce degré le ridicule et de le faire passer tout d'un trait dans l'esprit d'iin auditohre est un de ces talents qui dominent ceux qui le possèdent. Le sarcasme est conime l'enthousiasme de l'antiquité, il maîtrise le devin qu'il anime. Je soupçonne fort M. de Saint-Priest de ne pas être au fond si sévère pour la France, ni même pour son état social et politique, de ne

GftlTIftVS ItTtÉBÀIBB. 331

pas désespéf er autant de nous que sa verve moqueuse le ferait souvent penser. Les écrits qui l'ont illustrera défaut d'autres preuves, viendraient à notre aide dans cette supposition. L'écrivëin qnlydmsV Histoire de la conquête du royaume de Naples. nous a montré la France toute-puissante en Europe, pa* Tascendant du génie et des armes, dès le temps même de saint Louis; bien avant les malheurs de Crécy et d'Azincourt, qui nous fait retrouver ainsi toiit un premier siècle de gtoîrè enseveli dans les ténèbres qui l'ont siii^i, sait mîeiix que personne qtfune nation douée d'une telle fofce de vie peut avoir pfus d'une éclipse sartSi fbucher eflcore à sbn déclin. Sans chercher de déinonslratidn ailleurs que datis l'occasion f)réi^ente, plus d'un passage dé son discodi^s, et entre autres Te parallèle entre M* Ballaiiche et M. de Maistre, ce morceau càpltdfl qui résume toute la pensée de Porateur, sufBrait pour parolester Contre le caractère de désenchantement un peu %top général dont certains traité sôtit empfelhts. M. de Saînt-Prîest, qui reproche si sévèrement à M. de Maistrè d'avoir maudit la France, ne voudrait pas faire quelque chose d'analogue en la décriant tout à fait.

cette feômparaison était appelée par fe sujet même. Oh ne pouvait faire Féloge de M. Ballanche sans parler dé M. dé Maistre qu'il â tour à toiir âdmtré et condbattu. Élevés dans les mêmes opinions monarchiques et religieuses, éprouvant au spectacle des mêmes horreurs urte même indignation, attirés l'un et l'autre par une aspiration pareille vers une philosophie plus profonde que celle qui avait enivré le xym« siècle, M. Ballanche et M. de Maistre étaient entrés de bonne heure, même sans se connaître, dans cette correspondance secrète qui, d'un bout du monde àrautre, unit les esprits d'élite. Les considérations éloquentes que le bruit éloigné des massacres de Paris inspirait à Témîgré sayo^ârd à la cour de Saiînt-Pélersboilrg retentissaient dans le coeur de l'himible bourgeois de Lyon, qui avait vu

3S9 CBITIQUB LITTBRÀIBB.

le sang couler à flots pressés dans les rues de sa ville natale. Devant cet assemblage effirayant de gloire et d'iniquités, dans ces alternatives d'héroïsme et de fureur, entre le bruit du canon de Jemmapes et les cris des victimes de TAbbaye, Fun et l'autre durent se poser cette question redoutable, qui n'est pas encore résolue : Mais qu'est-ce donc que cette révolution française? Est-ce le terme de la civilisation européenne? ou doit-elle en sortir renouvelée? Est-ce une crise? est-ce une mort? est-ce une expiation? est-ce un supplice? est-ce le mal? est-ce le bien? Étrange événement dont, depuis soixante ans qu'il dure, le caractère ne peut pas encore être défini, qui tour à tour apparaît comme un bienfait inappréciable ou comme un mad irréparable, qui a retiré à L'arbre social des racines sans lesquelles il semble qu'il ne peut plus vivre, et lui a fait pourtant porter des fruits d'égalité et de justice auxquels on ne peut plus renoncer dès qu'on les a goûtés, qui nous a assuré toutes sortes de libertés précieuses, excepté, diraitr-on, la liberté d'être I Véritable signe de contradiction élevé parmi les hommes, tournant comme un phare à demi éclairé sur un pivot mobile, qui tantôt illumine la mer de ses feux, tantôt laisse le nautonier aux prises dans la nuit avec la tempête! L'esprit phis profond qu'étendu de M. de Maistre n'hésita pas. Il porta sur la révolution française un jugement sans restriôtion, et qui fut aussi sans appel. Il la déclara satanique dans son principe; il lui reprocha moiqs encore ses crimes que son esprit, et 93, à ses yeux, ne fut que le châtiment de 89. M. de Maistre prononça cet arrêt dès 1795; il vécut trente ans depuis sans le rapporter. Ni les pompes de l'empire, ni la sagesse du code civil, ni le premier éclat des luttes parlementaires sous la restauration, ni cette apparence d'une société régénérée que prit, sous ses yeux la France glorieuse d'abord et puis libre, rien ne put ébranler son jugement. Hélas ! que dirait-il aujourd'hui? M. Qallançhe

CBITIQUE L1TTSBÀIBE. 333

fut moins téméraire ou moins ferme. Averti peut-être par Fatmosphère qui Fentourait, par la classe dans laquelle il était né, par la perspicacité naturelle de son esprit, de Timpossibilité de faire un pas en arrière vers le passé, il vit que, s'il condamnait le présent sans ménagement , il faudrait désespérer sans retour de Tavenir : il craignit qu'il n'y eût quelque impiété dans ce désespoir. Moins confiant pourtant ({ue le libéralisme moderne dans la puissance des constitutions écrites pour remplacer les traditions, moins sûr que la philosophie rationaliste du temps d'arrêt que la raison saurait trouver elle-même, il passa toute sa vie, il épuisa tous ses efforts à opérer entre des idées d'origines contradictoires, entre des regrets, des craintes, des scnipules qui se heurtaient, une conciliation qui ne porta jamais la paix dans son esprit ni la clarté dans ses écrits. Ce n'est pas tout à fait à nous, dans les ténèbres où nous sommes aujourd'hui plongés, de lui reprocher de ne pas avoir vu clair. Si dans d'autres temps le regard de M. Ballanche nous sembla parfois un peu trouble , c'est peut-être que, plus étendu que le nôtre, il apercevait plus de nuages à l'horizon et embrassait plus d'objets à la fois.

Mais il faut laisser exposer à M. de Saint-Priest cette différence de jugement entre deux hommes si rapprochés de croyance, qui ne tarda pas à dégénérer en polémique. Si M. de Saint-Priest n'avait suivi que ses sympathies d'écrivain et d'homme de talent, à coup sûr il aurait donné la préférence à M. de Maistre. La force de la pensée, la précision du style, la puissance de l'ironie, ces mérites éminents de Tauteur des Soirées de Saint-Pétersbourg y sont des qualités auxquelles M. de Saint-Priest n'a pas le droit d'être insensible, tandis qu'il en a dû coûter à son esprit, qui aime à marcher droit, d'avoir à se démener l'espace de quatre gros volumes dans les régions où habitait trop souvent la pensée de M. Ballanche. Malgré ce penchant

814 CBITIQUK LITTiBAlAB.

naturel qu'il a dû avoir à corobattre, M. de Saint-Priest n'hésite pas à donner dans le différend l'avantage au partisan éclairé de la société nouvelle, à celui des deux chrétiens qui joignit à une foi aussi pure, bien que moins sévère, une charité plus bienveiUante pour les individus, et une meilleure espérance de la bonté de Dieu pour le monde.

a Tons deux, dit-il, partirent du même principe, tous les deux donnèrent à leur système la base éminemment

chrétienne de la chute du premier homme Mais, à

Faspect des crimes qui décimaient et souillaient la patrie, M. Ballanche n'avait point douté de son avenir, ni désespéré de la société. M* de Maistre Tavait maudite. Il avait surtout maudit la France, et, comme pour mieux la défier, il lui avait emprunté sa langue. A cet instrument affaibli et faussé, il avait su restituer quelque chose de sa force première. Fils des montagnes, il avait rendu à notre idiome cette saveur native qui semblait perdue. Cbmme tous les grands écrivains d'un temps de décadence, M. de Maistre était doué d'un caractère d'esprit à la fois subtil et rude, âpre et maniéré, mais original, mais animé, mais vivant! Son style sonne comme un écho excessif de Malebranche et de Pascal. H. Ballanche fut frappé de cette véhémence souvent naturelle et sincère, quelquefois factice et préméditée, de cette verve aventureuse du sophisme de bonne foi qui force l'attention en provoquant l'impatience, n se sentit attiré par l'éloquence abrupte du théocrate savoyard; mais, lorsqu'il le vit adopter le passé tout entier sans vouloir en rien distraire, le couvrir d'une protection hautaine, s'armer de toutes les ruines pour en écraser la génération présente, poursuivre de ses dédains et de ses sarcasmes les plus beaux génies, éternel honneur de la France, commenter avec complaisance les abus les plus odieux de la tyrannie, insulter la paix, diviniser la guerre, chercher des ch^constances atténuantes pour la

CfilTiQUS IITHiBÂIBS. tZi

torture, faire du plus étrange des fonctionnaires publics Tarc-boutant de la société, M. Ballanche ne peut contenir son âme courageuse et tendre devant une théorie si cruelle. »

Nous connaissons peu d'exemples d'un plus heureux mâange de la critique littéraire et du jugement philosophique que ce morceau achevé dans toutes ses parties. Les admirateurs de U, de Maistre (et nous nous comptons dans le nombre) trouveront satisfaction dans cette explication intelligente des ressorts de son talent. Les amis ab* solusde la partie contestable de ses doctrines s'en plaindront peut-être; ils regretteront que M. de Saint-Priest^ en prononçant le mot de cruauté, n'ait pas rappelé en présence de quels foits TÀme irritée de ^. de Maistre s'était exhalée dans ses écrits. C'était une génération nourrie par des déclamations sur la tolérance, par de larmoyantes idylles sur l'humanité, qui tout d'un coup s'enivrait de sang humain. Les rl^éteurs de la Convention avaient passé leur jeunesse à tresser des bouquets à Chloris et à répéter des comédies sentimentales. Cette littérature doucereuse des dernières années du xvnt*' ^ècle, arrivant avec l'écho des cris de la populace, avait je ne sais quelle saveur à la fois fade et sanglante qui soiùevait le cœur. Ce fut le dégoût encore plus que l'indignation qui fit M. de Maistre orateur^ et lui inspira ces élans d'éloquence abrupte. S'il a excusé la torture du moyen âge, c'était en pensant à Fouquier- Tin ville ; s'il a défendu l'inqpisition , c'était au lendemain du comité de salpt public. Les bourreaux philosophes de Paris ne tarissaient pas de sen^bilité dans leurs paroles : par un mensonge plus excusable, et pour ne les imiter en rien, le chrétien de Saint-Pétersbourg fut souvent dur daqs son langage. On perdait l'humanité en la flattant. M. de Maistre voulut trop souvent la sauver en l'offensant. Ce fut un tort, nous l'avons toujours pensé ; mais il n'en fut pas moins,

336 GBITIQUB LITTÉRAIRE..

depuis Bossue! et Fénelon, le premier écrivain de génie qui eût, en français, parlé aux hommes d'autre chose que de leurs passions, de leurs intérêts et de la terre. Voilà ce que M. Ballanche pensa sans doute, et voilà pourquoi, après avoir combattu M. de Maistre, il ne cessa jamais d'en parler avec une sincère admiration et versa même quelques larmes sur sa tombe.

Au fond, et à le bien prendre, le point du débat entre eux, débat qui dure encore et dont nous ne verrons pas la solution, c'est de savoir si les sociétés chrétiennes doivent périr comme ont péri les sociétés païennes. Si la révolution française considérée en masse, tout le bien et tout le mal compensé, est la décadence de la civilisation, comme elle est aussi , non pas dans ses crimes assurément (nous ne donnerons jamais aux crimes ces excuses fatalistes), mais dans ses idées générales et dans ses résultats sociaux, le développement assez naturel de tous les principes déposés au sein des sociétés modernes depuis Fère chrétienne, il s'ensuivrait que ces sociétés ont trouvé leur mort au bout de leur développement même. Elles seraient alors semblables aux corps mortels qui commencent de décliner le jour où ils ont atteint leur plénitude de croissance. Elles ne seraient pas comme Fâme chrétienne, qui ne cesse jamais de s'élever et de grandir. Gage d'immortalité pour les individus dans une autre existence, le christianisme ne le serait point pour les sociétés sur cette terre. A la rigueur, cela se peut, car l'Évangile, qui a tout fait pour les sociétés, ne leur a rien promis. Il n'a fait appel directement qu'à l'individu. Mais un chrétien est excusable de vouloir espérer de lui un bienfait de plus , et de croire que le christianisme communique à tout ce qu'il touche, homme, société, civilisation, patrie, une flamme qui peut s'obscurcir, mais non pas s'éteindre, et qui se rallumera toujours à travers les âges. Était-ce là

CRITIQUE LITTEBAIHE. 337

ce que voulait dire M. Ballanche sous le nom un peu mét^bysique de palingénésie sociale? Était-ce cette régénération dont il parlait? Nous serions porté à le penser ; mais c'est à M. de Saint-Priest que nous le demanderons* Nous craindrions, faut-il le dire? d'aller le vérifier nous-môme. Nous aimerons toujours mieux contempler la pensée de M. Ballanche dans le miroir limpide où son panégyriste la reproduit.

Nous voilà bien loin de TAcadémie, bien loin surtout de M. Vatout, dont l'éloge mérité et vivement senti forme la conclusion du discours. Tout est dans tout cependant, et rien n'est absolument sans rapport avec rien, dans cette grande unité que les révolutions établissent entre les hommes. Le nom de M. Vatout se rattache d'une façon inséparable à Tune des plus belles œuvres de ce règne pour lequel la justice de la postérité aura tant à faire, puisque Tinjustice des contemporains a dépassé la mesure commune : la restauration des palais royaux et la réconciliation au sein de la gloire de tous les grands souvenirs de la France. S'il y a eu un jour où on a pu croire que la Révolution française a été finie , c'est le jour où Versailles a été ouvert. Versailles rendait un passé à la France, sans lui enlever son présent. Il n'y eut jamais d'œuvre plus antirévolutionnaire. La révolution hait le le passé, et ses images lui causent des accès véritablement frénétiques. Les tableaux , les statnes , sont les premiers objets de ses fureurs; elle y reconnaît ses ennemis. Le roi qui a consacré dans ce sanctuaire la mémoire de tous les grands hommes, le prince royal qui marchait sur leurs traces, n'ont plus eux-mêmes une statue qui les rappelle à la France. La voix courageuse de M. de Saint-Priest aura la première fait entendre aux exilés les premiers mots du jugement de l'avenir.

L'émotion de ces vicissitudes mystérieuses, les souvenirs

d38 GBITIQUÊ LTTTÉRAIBB.

d'une amitié sincère pour M. Vatout, avaient commainti«é au discours de M. Dupaty une sensibilité qui a été piurta-gée par l'assemblée. L'appréciation très-fine du genre de talent de M. de Saînt-Priest a été aussi très-applaudie par un auditoire qui venait d'avoir le modèle sous les yeux, et a dignement terminé cette séance , une des plus animées dont r Académie garde le souvenir.

CBIXIQVX LITTBBAIBB. 889

LE CbMf É ÀLEXts BÎE SÀmt-PklËSf

— Mars 188S —

n n'y A pas tout k fait denx atis que M. Alexis de Saint- Priest, dans la force de l'âge et du talent , faisait une entrée Inilldnte à FAcadétnie Française. Les dons éminents qui, depuis sa jeunesse; avaient charmé toute la société polie y apparaissaient ce jour-là dans tout leur éclat au public plus étendu qui se presse dans ces solennitéâ littéraires. Son discours, d'une familiarité élégante , ressemblait à sa conversation : c'était la même variété d'aperçus, le même tour d'ironie fine , la même surabondance de traits heureux. Ceux qui n'avaient fait que lire M. de Sdint-Priest l'entendaient causer, et, malgré le mérite de ses écrits , c'était là encore la seule manière de faire vraiment connaissance avec lui.

La mort, quoi qu'on en dise, ne frappe point également, parce que la vie ne semble pas donnée à tous les hommes à doses égales. H en est qui , par l'activité de leur pensée comme piar le mouvement de leur skng , semblent vivre dèfttx fois plus vite et deux fois plus. Il en est aussi qui

340 CBITIQUB LITTÉBA.IBE.

répandent si libéralement les dons de leur intelligence, que le jour où la source tarit, la perte se fait sentir assez loin autour d^eux. M. de Saint-Priest était de ceux-là. Actif, studieux, capable (il Ta bien montré) de mener à fin des recherches approfondies et des travaux de longue haleine, il vivait pourtant de la conversation. Son esprit s'animait au contact des idées d'autrui. Cétait pour ses rares facultés un exercice salutaire à peu près indispensable. La parole lui était nécessaire pour stimuler, pour aiguiser la pensée. Ses entretiens animés du soir fécondaient ses sérieuses études du matin. Jamais homme, jamais auteur ne dut et ne rendit davantage à la société et à ses amis. Aussi cette société tout entière a-t-elle ressenti sa perte prématurée. Ses ouvrages , qui assurent sa réputation , ne la consolent qu'imparfaitement , parce que dans leur forme vive et piquante ils rappellent trop les grâces d'une conversation qu'on n'entendra plus. On y sait à regret la trace d'un mouvement d'esprit qui s'est trop tôt arrêté.

On n'aurait jamais cru que ce fût à mille lieues de Paris et de la France , sur les bords de la mer Noire , au milieu d'une colonie demi-sauvage et demi^militaire, que s'était formé l'esprit le plus français et même le plus parisien qui fût au monde. M. de Saint-Priest avait vu le jour à Saint- Pétersbourg, en 1805, d'un père que sa naissance avait condamné à l'émigration , et d'une mère issue des plus anciennes familles de Russie. Son enfance s'écoula en présence d'un des plus singuliers spectacles qu'ait offerts ce temps fécond en aventures. Deux gentilshommes français, après avoir lutté jusqu'au dernier jour pour la défense de leur roi contre les factions, n'ayant quitté leur pays qu'après les derniers soupirs de la justice et de la liberté , employaient les loisirs de l'exil, non point à se repaHre d'illusions ou à ourdir des complots stériles , mais à initier des populations encore barbares aux premiers rudi-

CRITIQUE LITTBBAIBB. 841

meûtsde la civilisation moderne. M.Ânnand de Saint-* Priesty père du jeune Alexis et fils d'un des plus intelligents ministres de Louis XVI, M. le duc de Richelieu, portant un nom plus illustre encore , petitHneveu du prélat superbe 9 petit*fils du guerrier frivole, avaient reçu de l'empereur Alexandre la mission de gouverner et presque de conquérir une seconde fois les provinces mal soumises de la Nouvelle-Russie et de la Podolie. Deux courtisans de Versailles avaient charge de dompter et de polir les fils des Scythes; ils portaient dans cette tâche, entre les guet-apens des montagnes , les pestes et les famines , cette audace pleine de sérénité et d'élégance qui avait aidé les émigrés à supporter leurs malheurs, en leur faisant pardonner leurs folies. Il y formaient en eux-mêmes de plus solides qualités d'administrateurs et de politiques. Ce fut ainsi à l'école la plus raffinée du xviu« siècle , mais en présence d'une nature rude et mal domptée , entre les souvenirs des salons de Paris et la vue des chariots roulants qui servaient de demeure aux tribus tartares, que se passa la > jeunesse d'Alexis de Saint-Priest. Il apprit au lycée français d'Odessa à parler la langue de Louis XIV en Tentrecoupant de sons échappés à celle d'Attila. Il eut là sous les yeux les deux conditions extrêmes de la société humaine: source féconde d'enseignements qui n'étaient pas perdus pour sa jeunesse sérieuse, de rapprochements inattendus, de contrastes piquants qui exerçaient sa sagacité précoce, et qu'il mettait en réserve pour l'avenir.

La race eut sur lui plus d'influence que le climat et le sol. Né de la civilisation , mais élevé au milieu de la barbarie , M. de Saint-Priest appartint dès le premier jour au monde civilisé. Les premières qualités qui se développèrent en lui furent les qualités sociales par excellence. Il regardait, il observait, à l'âge où tant d'autres ne font que voir et sentir. Il formait des jugements fins à cette époque de la vie où, chez la plupart, l'imagination se trouble par

S4Jl GHfTfQUfi LITTÉKÀIRB.

la vivacité même des impressions dont elle s'anime. Li^z le récit qu^l écrivait vingt ans aptes de cette administration sage et curieuse du duc de Richelieu à Odessa. Dans le tableau des lieux et des hommes qu'il avait connue tout enfant , vous ne trouverez aucune trace des confuses impressions de la jeunesse. Ce sont les jugements d'un esprit mûr et les remarques d'un spectateur intelligent. La nature matérielle (qu'il sait pourtant décrire d'un trait précis et courant ) y toute riche qu'elle soit sur ces côtes fertiles de la mer Noire, ne touche que médiocrement l'écrivain. Il avoue qu'il avait besoin , pour s'arrêter avec complaisance sur Tamphithéâtre imposant qui enferme Tancienne Tauride, d'évoquer à l'instant les souvenirs classiques d'Iphigénie et de Mithridate, et de peupler le désert dû moins des fantômes de la fable et de l'histoire. Mais que, sur cette plage et dans cette ville qui ressemble à un camp plus qu'à une cité , apparaisse tout d'un coup une véritable princesse d'Occident, une fille d'Autriche, une sœur de Marie-Antoinette, la reine Caroline de Naples , se rendant de Palerme à Vienne par Ck)nstantinopfe , pour éviter les longs bras du maître de l'Europe , à l'instant la scène .s'anime; on dirait que lé jeune observateur de dix ans a ouvert ce jour-là ses yeUx plus que de côuttime , pour ne rien perdre de cette procession d'un autre monde. Rien n'est mieux peint que les vives conversations de la reine pendant les longues heures de voyage que le père de M. de Saint-Priest passa dans sa compagnie. Le làisseraller d'une vie d'âventttres et des habitudes italiennes qui n'ôtaient rien à là dignité royale, les souvenirs abondants, les récits pleins de feu, les sarcasmes pleins de verve, interrompus par l'adhésion cérémonieuse et burlesque d'une vieille dame d'honneur, tout, jusqu'aux misères de ce cortège royal et fugitif, s'était gravé dans cette jeune tête avec le relief du drame de l'histoire.

De tels instincts appelaient rapidement Alexis de Saiht-

GBITIQIT8 lITTiBAIBE. S4S

Priest yers le théâtre oà se jouent depuis tant d'années les grandes scènes tragiques ou comiques de l'histoire européenne. La restauration rendit à son père une patrie et l'appela à la Chambre des pairs. Alexis le rejoignit , à peiiie ftgé de dix-sept ans , en 1822. Il arriva à Paris dans un de ces nioments de calme qui faisaient concevoir à la France réspôfr que la monarchie donnerait quelque durée aux bienfeits de la liberté. Par sa naissance , par le mariage brillant qu'il contracta de très-bonne heure, il se trouvait placé naturellement dans cette société formée des débris de l'ancienne aristocratie , dispersée par Fémigration^ raséemUée de nouvéad autour du trône, et qui essayait de se façonner à là polit{t|ue pour reprendre son rang dans la France renouvelée.

Des hommes comnie Alexis de Saint-Priest étaient rares et eussent été bien nécessaires dans cette société pour renouer ses traditions interrompues. M. de Saint-Priest possédait à un éminent degré quelques-unes des qualités qui auraient fkit le renom d'en grand seigheur d'autrefois. La culture assidue des lettres, la pureté du goût, le sentiment et l'amour du beau dans toutes les œuvres de rintelligence, ont figuré en efifet au premier rang parmi les titres d'honneur de l'ancienne aristocratie française. Ce ne fut pas là seulement pour elle un délâssemeht, encore moins une prétention. A y bien regarder, peut-être est-ce par son action sur les lettres que l'aristocratie a véritablement contribué au développement historique de la France. Si l'on voulait définir le rôle de la noblesse de France dans notre histoire, oh ne saurait, pour être équitable, dire qu'il ait été politique, mais il fût avant tout belliqueux et littéraire. Les armes et les lettres furent de très-bonne heure l'apanage dé cette classe brillante et irréfléchie qui ne sut jamaisprendrelesallurefe graves d'une magistrature politique et se laissa facltement évincer par une royauté ambitieuse et par une^ bourgeoisie patiente du gouvernement de soti

344 CRITIQUE LITTÉBAIBS

pays. La noblesse n'a jamais gouverné en France, mais elle a défendu le sol par son courage et formé Tesprit firançais , quelquefois par d'excellents modèles j toujours par une critique pleine de goût et de bon sens. Il n'est pas de nation peut-être qui -compte autant d'hommes de qualité parmi ses grands écrivains. Montaigne, La Rochefoucauld, Vauvenargues, Buffon, ne sontpasméme les plus éclatants. 11 faut nommer avant tout ces simples gentilshommes ou ces femmes incomparables qui ont su donner au récit de leur vie ou aux élans de leur cœur les traits éloquents du géoie. Il faudrait énumérer ces correspondance et ces mémoires, genres nouveaux de littérature presque inconnus hors de France et éternellement liés désormais aux noms immortels de Gtammont , de Sévigné et de Saint-Simon. Là se développa la supériorité véritablement originale de l'aristocratie française. Elle n'avait pas su donner des lois aux peuples dans les séances orageuses de la Fronde, mais elle en dicta au style dans les savantes assises de l'hôtel de Rambouillet , et , gauchement placés sur les bancs fleurdelisés du parlement, les ducs et pairs étaient à leur aise à l'Académie.

Associée ainsi par la littérature à tous les progrès de l'esprit français, ce fut par elle aussi que la noblesse prit part à ce mouvement du xviu« siècle dont on parle depuis cinquante ans, dont on pourra parler un siècle encc»re, sans en dire jamais ni assez de bien ni assez de mal. Les gens de lettres et les gens du monde descendirent ensemble, et dans un entraînement égal, cette pente rapide et fleurie qui précipitait la France vers un abîme. On eut des discussions philosophiques dans des boudoirs, on tailla des ouvrages graves en madrigaux de salon. L'alliance se prolongea jusqu'aux portes de l'Assemblée constituante ; mais, il faut le dire , elle fut brisée là. Dans cette Assemblée fameuse , qui eut tous les vices de l'ancienne France, dont elle secouait toutes les traditions, la littérature^ mère

GBITIQUB LITTBBJlIBE. 845

de la déclamation, fit des écarts et prit des libertés que la noblesse ne put ni imiter ni approuver.

La rupture durait encore au moment où M. de Saint- Priest fut admis dans le monde de Paris. La Restauration, sur ce point comme sur tant d'autres, n'avait malheureusement réussi à rien réconcilier. Trop méiée à la philosophie , et, par conséquent; à la politique du dernier siècle, la littérature en gardait Tempreinte^ aux yeux de l'émigration mal rassurée. Plus d'un grand seigneur qui, dans sa jeunesse, avait hanté librement les beaux esprits, regardait maintenant tout le travail littéraire, les idées ingénieuses, les phrases élégantes, Téclat de Timagination comme autant d'armes à feu périlleuses qui avaient fait explosion dans sa main. Il y avait de la philosophie , et, par conséquent, de la révolution dans tout. Les noms euxmêmes étaient mal famés, parce qu'on en avait trop abusé* On avait allumé tant d'incendies, au nom des lumières , qu'un peu d'obscurité paraissait souvent préféraUe. Ces impressions étaient naturelles, mais leur conséquence était fâcheuse, et ce fut peut-être là, il est bon de s'en souvenir , une des grandes faiblesses du gouvernement de la Restauration. Mal vue chez les partisans officiels du gouvernement monarchique , la littérature n'avait point perdu l'influence qu'elle ne cessera d'exercer en France sur l'esprit public. En renonçant à prendb*e sa part de cette puissance mystérieuse , mais irrésistible , l'ancienne aristocratie, déjà dépouillée, abdiquait un privilège de plus. Tout s'en ressentait autour d'elle, jusqu'à l'agrément de la conversation. Ce n'était plus ce badinage élégant qui avait plus d'une fois fait arriver la vérité jusqu'au pied du trône, sous la forme d'un bon mot. Effrayée d'avoir trouvé autrefois tant d'écho, cette conversation s'enfermait elle-même dans un cercle d'idées convenues auxquelles on tenait d'autant plus qu'elles étaient au dehors plus contestées. La contrainte s'y glissait, sous la

846 GBITIQVE LITTÉHAIES.

torvae d'une frivolité officielle^ et c^en élftit fait de ce charme piquant que les étrangers admiraient autrefois dans nos salons, le contraste de la légèreté du ton et du fond hardi et sérieux des idées.

A ce point de vue, on Ta remarqué avec autant d'esprit que de raison , M. de Saint-Priest était un honltlie d'avant 89. Il aimait passionnément les lettres et ne les craignait pas. Élevé plus loin des orages de la révolution que ses contemporains , son esprit avait moins profité eii pi*udënce, mais aussi moins perdu de liberté. Il était encore da temps et il arrivait du pays oti Catherine avait correspondu plaisamment avec Voltaire. Il pensait peut-être que les plus grandes supériorités sociales cessent de dominer du jour oii elles s'enferment. Sa conversation^ comme son style, voulait avoir les coudées franches. Il se sentait écrivain lui-même et ne redoutait pas ses semblables , parmi lesquels un instinct secret lui disait qu'il ne trouverait que peu d'égaux. Ce fut là, sans doute, une des raisoils qui distinguèrent d'assez bonne hÎBUre la manière de voir d'Alexis de Saint-Priest, de celle qui lui semblait tracée par sa situation sociale. Dès succès de salon dans la spiièl*e un peu étroite où ils étaient désormais restreints, de petits vers qu'il faisait avec grâce, des comédies de soôiété qiiMl débitait avec art, ne lui suffirent pas longtemps. Il a livré lui-même .au feu ces premières productions, jugeant sa petite gloire de coterie du haut de la réputation véritable où il était enfin parvenu. Il aspirait à un champ plus vaste, et voulait se retretnper à des sources plus vives. G'étiit le temps où diverses écoles se disputaient le monde littéraire. Ici un groupe d'écrivains réfléchis portait dans Thistoire, dans la critique, dans la philosophie, une réforme qu'ils essayaient de rendre prudente; là, un essaim impétueux de poètes tentait dans Fart une révolution qu'ils iie craignaient pas de pousser à Textrême. Les uns et les autres préparaient à la France, dirons-nous, denouveaust progrès

CB1TIQ0B llTtéBÀI&B. S47

OU de nouvelles illusions? En tout cas, ils lui imprimaient un essor irrésistible. M. de Saint-Priest, sans s'asservir à aucune école, ne craignit pas de s'associer au mouvement général : il écrivit dans des recueils périodiques où Tesprit d'innovation littéraire côtoyait d'assez près l'esprit de libéralisipe politique. On remarqua ses articles dans la Revue Françaisey avec satisfaction dans le public, avec quelque déplaisir peut-être dans les régions élevées du pouvoir, ^n les relisant aujourd'hui, comme tant d'autres dans ce recueil si riche d'idées, on n'a qu'un regret, c'est que le parti moparchique d'alors ait cru devoir témoigner tant de méfiance h toutes ces forces vives de l'intelligence, qu'il aurait pu tempérer en les absorbant, et qu'il ait plus d'une fois suscité lui-même l'hostilité en la supposant.

La révolution de 1830 surprit ainsi le jeune de Saint- Priest dans une disposition d'esprit un peu différente de cell^ du gouvernement et du parti qui s'écroulaient. Il était en relation d'amitié , en collaboration littéraire avec plusieurs des hommes que cptte révolution amenait au pouvoir. La royauté nouvelle parlait de liberté et d'institutions qui assuraient à l'intelligence une part prépondérante dans les affaires. C'étaient autant de séductions pour M. de Saint-Priest, dont l'esprit avait la liberté de la force, et qui sentait que sa place était marquée partout où la pensée était en honneur. Une affection véritable le liait d'ailleurs aii nouvel héritier du trône, à ce jeune prince que l'amitié seule a pu bien connaître, et qui semblait né pour rendre une sève plus vigoureuse à la vieille institution monarchique. M. de Saint-Priest entra dans la carrière diplomatique par un poste élevé : il fut ministre successivement au Brésil, à Lisbonne, à Copenhague. La politique réclama pendant dix ans toute son attention. Mais quand le démon des lettres a pris possession d'un homme, il ne le lâche pas si facilement : on fait de la littéfatare malgré soi ; en toutes choses ; en lisant; en vivant^

S48 CBITIQOB LITTBBÀIBB.

en écrivant. Ou porte en soi comme un spectateur intérieur qui observe tout d'un œil d'artiste , et fait provision d'idées et de couleurs à mesure que les événements passent devant lui : récrivain se forme pendant que Fhomme agit. Et si on a reçu du ciel (comme c'était le cas de M. de Saint-Priest ) les germes d'un talent historique^ alors rien n'est plus fait pour le développer que le spectacle des grandes affaires et surtout des affaires diplomatiques. Se trouver seul au milieu d'une nation dont on ne partage ni les intérêt^, ni les idées, ni les habitudes, placé cependant au centre d'une machine dont on peut voir jouer tous les ressorts, connaissant tout le monde et ne s' attachant guère à personne , au fait de tout et ne prenant trop vivement souci de rien, quelle situation pour un observateur ! G^est le tableau des passions humaines qui se déroule d^assez près pour qu'on puisse, en quelque sorte, le calquer sans que la main tremble ; c'est une sphère politique dont on voit passer le mouvement sans en subir l'attraction. M. de Saint-Priest fit son profit , peut-être sans s'en douter luimême, de cette situation sans pareille; tout entier aux affaires qu'il conduisait, il ne s'apercevait peut-être pas que ses dépêches préparaient un écrivain éminent. Il se montrait partout agent habile : il revint dans son pays historien accompli.

A dire vrai, il avait hâte d'y revenir. L'exil briHant d'un ambassadeur avait pourtant ses ennuis aussi bien que sa dignité. Il éprouvait de T^es peines secrètes que les Parisiens seuls peuvent comprendre : l'impatience de ne pouvoir communiquer autour de soi, dans leur nuance précise, l'abondance des idées nouvelles qui se pressaient dans son cerveau. Nous avons eu sous les yeux, grâce à une confidence pleine de bienveillance, des notes marginales mises de la main de M. de Saini-Priest à la Cùrres-pondance de Voltaire pendant son séjour à Berlin. A le voir entrer dans toutes les peines qu'^rouve un booimo

GAITIQUE IITTÉBÂIRE. 349

d esprit captif loin de Paris, sentir toutes les pointes, faire saigner toutes les blessures, on reconnaît une expérience personnelle. Si Voltaire s'écrie par exemple : « Je mourrai heureux à Berlin ! » M. de Saint-Priest ajoute à la marge : « Il n'aurait pas dit : J'y vivrai ! » Si Voltaire dit avec regret : fi Ce Paris que je ne vois plus, » le commentateur ajoute : « Voilà le poignard ! » Enfin , quelque part, nous trouvons cette remarque pleine d'une finesse déUcate : « Voltaire n'est sensible qu'à Beriin, comme M"* de Sévigné aux Rochers. Rien n'attendrit le cœur comme l'exil , volontaire ou non. » Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, suit une invective contre le climat du Nord. On reconnaît là quelque rancune contre le ciel brumeux de Copenhague. Il y était arrivé sous de fâcheux auspices, à la suite d'une disgrâce passagère, produit d'un de ces malentendus trop fréquents entre les ministres et leurs agents. Ni l'hospitalité bienveillante qu'il avait reçue dans cette capitale polie du Nord auprès d'un souverain éclairé , ni les richesses d'études et de sciences qu'il trouva dans les bibliothèques abondantes du l)anemark| ne purent dissiper tout à fait cette nostalgie de la conversation parisienne que dix ans d'éloignement avaient mise à trop forte épreuve. Dès que M. de Saint-Priest eut pu achever dans ses loisirs sa première composition de longue haleine, ses deux savants volumes sur la Royauté , il se hâta de venir chercher dans son pays des lecteurs, des contradicteurs et des juges.

C'est au lendemain de l'échec reçu par la plus vieille royauté de l'Europe moderne , c'était à la veille de la proclamation de la république , que M. de Saint-Priest s'était proposé, comme sujet de travail, la recherche de la formation et du développement de l'institution monarchique dans le monde. Il avait été frappé du problème que présente à la pensée l'établissement naturel dans tous les pays, la persistance obstinée à travers les âges, d'une forme de gouvernement qui semblerait^ à première vue, conven-

350 CfilTIQUB LITTÉKâIBE.

tionnelle et factice : la transmission héréditaire de l'unité du pouvoir dans une famille. Dès les temps les plus an* ciens dont l'histoire garde le souvenir , au berceau même de rhumanité, la royauté apparaît : elle se développe et se transforme avec les âges divers de la société. Patriarcale, théocratique, militaire, absolue, féodale, constitutionnelle, elle prend le caractère, et, pour ainsi dire, le vêtement de chaque siècle et de chaque peuple ; elle conserve ses traits constitutifs, elle est toujours une et héréditaire. Elle absorbe lentement, mais sûrement, en elle-même, toutes les sociétés rebelles oui, pour un temps plus ou moins long, prétendent s'en affranchir. La royauté hérite partout à peu près certainement des républiques. Quelle institution que celle qui commence avec Pharaon pour descendre jusqu'à la reine constitutionnelle de la Grande- Bretagne , en passant par Gharlemagne et Louis XIV, — qui fondait les pyramides il y a quatre mille ans et ouvrait hier la grande exposition de Findustrie! Assise sur ses vieilles et profondes racines , montrant son vaste tronc souvent creusé par Torage , mais que chaque siècle , en passant , a enfermé d'un anneau plus fort , cette antique institution a l'air de dire aux lois passagères qu'un jour voit naître et mourir :

Je puis encQf compter l'aurore Plus 4'une fpis sur vos ^pmbeàuz...

C'était une idée nouvelle et féconde de prendre la royauté à son origine, de la suivre à travers ies phases, d'étudier ses transformations, et de compter ses pas par ses bienfaits. C'était l'histoire générale du monde vue de son point culminant; mais, pour remplir complètement ce plan gigantesque, une vie entière de bénédictin n'eût pas suffi. M. de Saint-Priest n'y prétendit pas. D'infatigables recherches qu'il eut le bon goût et l'art de cacher par un récit

GBITIQtJE LITTÉBÀIRE. 951

entraînant, ne lui permirent pourtant de raconter que la période déjà assez longue qui s'étend de la fondation de Tempire romain jusqu'à l'ouverture des temps modernes. Dans cette forme incomplète , l'ouvrage demeure comme les assises majestueuses d'un grand pont que son ouvrier n'a pu achever. D'immenses matériaux ont été jetés dans l'abîme sans réussir à le combler.

Tel qu'il est, avec les défauts nécessaires d'un premier ouvrage, l'exubérance du style , la disproportion du plan et des détails,. la hardiesse parfois un peu légère de ses assertions, le livre De la Royauté est peut-être Fœuvre de M. de Saint-Priest où son esprit a pris le vol le plus étendu. Nous connaissons peu d'analyses historiques plus remarquables que celle qui, dès le début du livre, nous fait pénétrer dans le véritable caractère de la monarchie impériale établie à Rome. Noi^s disons la monarchie, en distinguant, avec M. de Saint-Priest, cette expression antique de ridée moderne et chrétienne que la royauté représente. M. de Saint-Priest le fait très-bien voir : il y eut à Rome un pouvoir unique, une concentration excessive de l'autorité dans une seule main , mais il n'y eut jamais de royauté proprement dite. Cette distinction est autre chosç qu'une puérile synonymie; elle cache une profonde différence matérielle et surtout morale. Qui reconnaîtrait la royauté à ce tableau éloquent que M. de SaintrPriest présente d'un césar romain à la fois consul, tribun, prêtre, général, et enserrant toute une société par ce réseau d'autorités et de despotisnies divers?

«Étrange gouvernement! s'écrie-t-il; jamais conditions plus bizarres ne furent imposées par le pouvoir d'un seul à la docilité d'un grand nombre; jamais régime politique ne fut moins simple, moins naturel, plus enveloppé des ambages et des artifices d'une civilisation vieillie. C'est mystérieux comme un oracle, sombre et sourd comme un antre, captieux comme une énigme. Où

353 CBITIQUB LITTSRAIRB.

trouver un asile et un recours? Le tribun perpétuel venge le père de la patrie, le préfet des mœurs protège le prince du sénat, le consul s'abrite derrière le bouclier de Vimperator^ et le souverain pontife les couvre tous de sa robe de prêtre. Quelle est donc la nature de ce pouvoir? Quelle est cette hydre à six têtes? Est-ce une monarchie? est-ce une république ? Autant de questions sans réponse, autant de pièges sans issue. Rome est toujours un État libre ; elle n'a point de chef avoué ; aucun titre ne le désigne à Tamour ou à la terreur publique. Toutes les magistratures sont conservées, et pourtant ce chef sans nom existe pour les absorber toutes ; elles sont à la fois distribuées et réunies; c'est en vertu de ces magistratures, c'est en leur nom qu'un homme surveille , gouverne , récompense et châtie. Épée froide et nue, sans aucun signe à la poignée, suspendue sur toutes les têtes, et reconnaissable seulement à son tranchant' ! d

Cette dernière image est saisissante; elle fait passer dans l'âme le froid du glaive. Mais qui jamais a éprouvé une pareille impression en suivant dans l'histoire de France le rôle bienfaisant de nos rois, source de toute justice, inventeurs et fondateurs des grands corps de magistrature , défenseurs vigilants de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel , tour à tour contenant et soutenant l'Église, protecteurs parfois intéressés mais toujours efficaces de la liberté civile de leurs sujets contre les despotismes enchevêtrés du moyen âge? D'où provint cette diiFérence? C'était là le grand problème qui se posait devant M. de Saint-Priest, et qu'il résolut avec sa perspicacité accoutumée, quoique dans des termes qui n'ont peut-être pas toute la clarté désirable. Pourquoi la monarchie impériale, qui a eu trois cents ans de durée, n'a-t-elle jamais pu prendre les allures calmes , la tran-

Page 1