Saint-Priest, De la Royauté , chap. 1er
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quillité majestueuse et protectrice de la royauté moderne? Pourquoi, malgré Téclat des Jules et la vertu des Antonins , le pouvoir n'a-t-il jamais pu s'arrêter héréditairement dans une famille, de manière à prévenir, par une loi fixe, les troubles ensanglantés de Télection, à tempe-, rer, par l'éducation et l'habitude, l'étrange enivrement de l'autorité absolue? Pourquoi, malgré de longues années de paix , ce progrès sensible de décadence , cet abaissement constant des âmes , ce désespoir d'une nation qui se sent mourir, et dont les Césars eux-mêmes ne peuvent pas se défendre? Que signifient cette tristesse pesante qui assombrit le front de Marc-Aurèle, ce dégoût jde Sévère mourant? Pourquoi la plus grande monarchie du monde n'a-t-elle été pendant trois siècles qu'une suite d'aventures exploitées par une série d'aventuriers? a Tacite, disait Napoléon, n'a pas assez expliqué ses tyrans. » M. de Saint-Priest cite ce mot profond, et il essaie d'éviter le même reproche.
Il nous met en effet, nous le pensons, sur la voie de l'explication véritable en nous faisant toucher au doigt que toute l'histoire de ces trois siècles consiste dans une lutte sourde entre le sénat, qui avait le prestige de l'autorité, et l'empereur, qui conservait la force matérielle. Le sénat avait l'ombre et l'empereur la réalité du pouvoir; mais la réalité était sombre et triste, l'ombre était illuminée et glorieuse. Bien que le sénat fût rempli de toutes les créatures faméliques de César et d'Auguste, bien que plus d'un sénateur nouveau, gauchement drapé dans sa toge, ftt entendre l'accent barbare de la Gaule ou de ribérie , bien que les héritiers des plus grands noms ne pussent les porter sans fléchir, au sénat pourtant était le siège de Crassus et de Cicéron. Les murailles du temple dt? Vesta renvoyaient encore l'écho de leurs voix. Le negr^ du sénat rappelait un état de société dangereux , maf» brillant, dont l'intérêt avait pu souffirir^ mais qui conser j
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vait rattachement et le regret de tontes les nobles ftmes. Le sénat avait renfermé dans son sein fout ce qui s'élevait dans la société romaine au-dessns du niveau commun par la naissance, le talent ou les armes. Ce n'était pas comme le couronnement de ces grandeurs divei*ses, c'était sur leurs débris que la monarchie romaine s'était fondée. Quelque nécessaire que pût être d'ailleurs l'établissement àe cette monarchie dans Tétat général du monde, ce fut là (il faut en convenir avec M. de Saint-Priest ) son vice originel. Elle n'était pas le produit, elle était Tennemie du sénat. Ce n'était pas comme les chefs ûatarels des classes élevées, et polies, c'était comme les complices habiles d'une faction populaire que les empereurs avaient fondé leur établissement monarchique. Us n'étaient au fond que des Catilinas plus heureux, servis par le génie et les circonstances, qui avaient substitué une force régulière à une force brutale pour accomplir le but de tous les factieux , celui de couper toutes les tètes pour égaler tèutes les tiges. Quelque haut qu'il fût parvenu , le despotisme deà Césars partait cependant toujours d'en bas. De là sa défiance constante, de là ses inimitiés sanguinaires contre les débris d'une aristocratie abattue, de là ce soin jaloux d'entasser tous les pouvoirs sur une seule tête, de crainte qu'abandonnée à son libre cours , quelque parcelle n'en retournât à ses dépositaires naturels. Ainsi se traîna l'empire romain, entre un sénat régulièrement décimé, et des empereurs aussi régulièrement assassinés , entre deâ citoyens chaque jour plus avilis par des souverains chaque jour plus méprisables, jusqu'à ce qu'il ait mérité de la justice de la postérité le nom éloquent de Bas-Empire : expression d'une justesse incomparable, car cette combinaison d'un souverain qui exerçait une autorité sans prestige comme sans limites, et d'une nation qui prêtait une obéissance sans condition , mais sans respect, formait certainement le système de gouvernement le plus bas que
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le châtiment céleste eût réservé à une société coupable. Toute différente fut, dans son développement et son origine , la royauté héréditaire des temps modernes. Elle s'élève au-dessus de la tête, mais non sur les ruines des diverses aristocraties qu'elle subjugue sans les détruire. Vainement rappellerait-on ici les longues luttes soutenues par nos rois pour la destruction de la féodalité et les progrès de l'égalité civile. Outre qu'il n'y a pas de ressemblance entre la brutale et anarchique noblesse des temps féodaux et Taristoer^tie romaine, élégante, civilisée, politique, mère de tant d'orateurs et de généraux, toute autre analogie manquerait également de fondement. Les rois d'Europe furent longtemps les premiers gentilshommes et les premiers seigneurs de leur royaume. C'est même ainsi , M., de Saint-Priest le fait très-bien voir dans son second volume, que toutes les familles royales acquirent leur droit de régner. C'est après avoir été à la tête de la féodalité qu'ils entreprirent de la restreindre et de la dompter, et quand ils s'engagèrent dans cette lutte, c'était pour tendre la main à d'autres grandeurs nouvelles qui se débattaient pour s'élever et qu'ils aperçurent les premiers. Us aidèrent l'aristocratie de l'intelligence, celle du travail et des richesses honnêtement acquises, à prendre place à côté de celle de la naissance et des armes. Merveilleuse propriété de l'institution royale ! Elle s'associe successivement à tout ce qui s'élève ; elle se pare de tout ce qui illustre un pays. Sa grandeur n'est jalouse d'aucune autre. L'étendue de son pouvoir n'est jamais nécessaire à sa majesté , et peut-être ne paraît-elle jamais plus grande que . dans ces formes savantes et compliquées que les temps modernes lui ont fait prendre, et où l'on voit sous son égide la liberté défendue par la parole, et le pouvoir disputé par le mérite.
Ces considérations, auxquelles l'entraînement du sujet nous conduit, font apprécier la grandeur de vues qui
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règne dans Touvrage de M. de SaintrPriest. C*est un de ces livres qui excitent la pensée plus qu'ils ne la satisfont; les points de vue , les idées naissent à la lecture , et Ton sait gré à Fauteur de nous mettre ainsi sur la voie de découvertes nouvelles. Dans le cours de ses études historiques, M. de Saint-Priest a dû plus d'une fois profiter de ce coup d'œil étendu qu'il avait jeté sur l'histoire universelle. Un succès plus populaire attendait son second ouvrage, celui qui restera comme le véritable titre de sa réputation, VHistoire de la Conquête de Naples^ par Charles d'Anjou.
En écrivant cette histoire, M. de Saint-Priest remplissait presque un devoir patriotique; il réparait une ingratitude insigne de la France envers elle-même.
Nous savons mal notre histoire en France. Nous aimons peu notre passé. C'est un vice qui date de loin. Chaque génération insulte volontairement sa devancière, et se prépare ainsi un traitement pareil de la part de la génération qui la suit. Nous avons, dans les siècles écoulés, des richesses de gloire dont nous faisons peu de cas. Dans l'opinion courante, à peine avons-nous valu quelque chose avant le siècle de Louis XIV. François P'seul semble avoir trouvé grâce devant l'oubli, en faveur de quelques mois douteux ou de quelques refrains de ballades. Mais conçoiton qu'une nation chrétienne, et qui a eu quelques prétentions à la poésie, n'ait jamais consacré un souvenir d'art ou d'éloquence à la mémoire de saint Louis? Conçoit-on que les scènes un peu niaisement racontées du chêne de Yincennes soient tout ce qui reste dans la mémoire populaire du roi qui fut à la fois un saint, un législateur et un chevalier, qui joignit l'éclat des aventures à la sagesse des institutions , exerça sur le monde chrétien le double ascendant de la vertu et de la puissance ? Si nous avions un juste sentiment de nous-mêmes, nous revendiquerions le siècle de saint Louis aussi bien que le siècle de Louis XIV. Le règne de saint Louis marque en effet le point culmî-
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nanty le temps de halte et de repos de la monarchie féodale en Europe, comme celui de Louis XIY celui de la monarchie absolue. Ce fut le moment où le régime complexe, connu sous le nom de féodalité, atteignit le point extrême de régularité et de justice qu'il comportait. Saint Louis fat le roi féodal par excellence, et, à ce titre, il a exercé sur l'Europe de son temps la même influence prépondérante que quatre siècles après son plus superbe héritier. Consulté par tous les souverains, arbitre des querelles du sacerdoce et de Fempire , saint Louis avait fait dès lors de la France la première des puissances chrétiennes. Un scrupule de conscience lui interdisait les conquêtes : un de ses frères s'en chargea, et la moitié de Tltalie fut soumise, sous ses yeux, par des Français.
Tel est le fait niémorable que M. de Saint-Priest nous a raconté pour la première fois sous son véritable jour. Avant la lecture de V Histoire de la Conquête de NapleSj nous n'avions jamais bien compris ni la grandeur de saint Louis, ni celle de la France du toxl^ siècle. M. de Saint- Priest nous a fait connaître qu'il y eut alors pour notre pays un véritable âge de gloire , pour lequel la postérité , surtout en France, était ingrate. Saint Louis est la grande ligure de son livre : il tient, pour ainsi dire , le milieu du tableau ; mais que de personnages curieux à ses côtés , tracés de main de maître I Charles d'Anjou; le vrai type de son siècle , par sa foi simple et sa main rude, Frédéric n et Mainfroi qui devançaient les âges suivants par les raffinements de l'esprit et de la débauche, la pâle et tendre image deConradin,tous ces portraits sont vivants, et d'un style à la fois sobre et vif. A peine çà et là remarque-t-on peut-être quelques traits d'esprit qu'il eût mieux valu dire qu'écrire. Parfois le naturel lui-même n'est pas dépourvu d'un peu d'art, ni la facilité de quelque recherche. En général , la marche du récit est grave sans cesser d'être animée, et conduit le lecteur au bout de quatre volumes,
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sans le fatiguer > ni par des lenteurs, ni par ces emportements lyriques auxquels le goût des historiens modernes nous a trop accoutumés.
V Histoire de la Conquête deNaples a une qualité qu'on mettait autrefois au premier rang parmi celles de Thistorien, dans un temps où, du reste, il faut le dire, on la vantait sans la pratiquer. C'est une histoire impartiale, et qui n'est pourtant pas indifférente. L'auteur n'est pas sans préférence pour le bien ni sans indignation pour le mal, mais il est sans parti pris^ Son histoire n'est ni un pamphlet ni un plaidoyer; il n'est ni Tavocat des papes ni celui des empereurs. On a Tair de plaisanter quand on dit que ce fut un mérite de ne point porter de passion exclusive ni d'esprit de parti dans une histoire de 1250; mais il faut se rappeler que M. de Saint-Priest écrivait au lendemain du XVIII* siècle et dans la pleine réaction du xix«, qu'il avait lu Y Essai sur les Mœurs dans sa jeunesse, et qu'il assistait à une réhabilitation enthousiaste du moyen ftge , faite de compte à demi par une ferveur religieuse sincère et par un caprice de mode un peu frivole. Après avoir traité longtemps d'oppresseurs ignorants les pontifes éclairés qui furent les défenseurs de la liberté spirituelle du monde, ^aint Thomas de petit esprit et Dante de poëte burlesque, on s'était avisé tout d'un coup de nous enseigner avec gravité à considérer le xiu^ siècle comme le point de perfection de la civilisation chrétienne et presque l' avènement du règne de Dieu en ce monde. La prépondérance temporelle de l'église catholique à cette époque donnait une apparence pieuse à cette opinion, que relevait aussi , sans qu'on s'en doutât, l'attrait piquant du paradoxe. M. de Saint-Priest savait être piquant sans être paradoxal. C'était peut-être un de ses traits les plus remarquables , que de savoir trouver Toriginalité sans s'éloigner du bon sens, de ne point chercher l'intérêt dans la surprise et d'innover sans étonner. Sans crainte de paraître fade ou
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d*étre accusé d'éti*e tiède, il se pose dès la première page pour un appréciateur modéré de ces temps si vivement controversés du moyen âge.
ce A la tête des personnages de ce grand drame, disait*il, il en est un plus grand que tous les autres, la papauté. Entre les deux écoles historiques dont Tune n'a voulu voir dans les papes du moyen âge que les tyrans de la volonté et de la pensée , tandis que Tautre applaudit toujours en eux les défenseurs de la liberté humaine, dont l'une a trop facilement trouvé du sang sur le manteau pontifical quand Tautre n'y a jamais aperçu un grain de poussière , je me suis frayé une route à la fois respectueuse et libre. J'ai rendu hommage à l'élévation presque constante du but , j^ai déploré le choix moins irréprochable des moyens; surtout je n'ai jamais perdu de vue les temps dont je racontais les passions.et les violences. Ainsi que la monarchie, l'aristocratie et le peuple, la papauté participait de la rudesse d'une telle époque. Nul ne peut échapper à son siècle; même en le combattant, on reçoit et on garde son empreinte. La défense était alors inexorable comme Tattaque... Ceints du diadème ou de la tiare, couverts de ré|ole ou de Tarmure , les hommes du xiu° siècle étaient ceux qu'a peints Dante et après lui Michel-Ange. Dans les ténèbres de la chapelle Sixline, on découvre au-dessus de r autel toute une population aux regards féroces, aux attitudes convulsives, et on se demande : Où sont les justes? où sont les damnés? »
En écrivant ce morceau brillant ( où nous remarquons à regvet quelques taches ) , nous ne savons si M. de Saint- Priest se faisait pour son propre compte une idée assez haute du rôle de l'autorité spirituelle dans l'ordre immuable des dogmes catholiques; mais le rôle temporel de la papauté sur la scène mobile de l'histoire nous paraît sainement apprécié. Chrétien, il pouvait manquer quelque chose encore à ses convictions j historien, son jugement
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avait su trouver le point exact entre le paradoxe et le préjugé. Le dirons-nous même? admirateurs sincères comme nous le sommes de raction de l'église ^catholique dans la civilisation moderne, nous aimons mieux celte appréciation mesurée que certains enthousiasmes maladroits qui compromettent le Dieu qu'ils adorent. Nous aimons mieux faire deux parts dans le moyen âge , dont Tune revienne au compte de la barbarie encore mal domptée, et l'autre de réglise encore mal obéie , que de confondre dans une admiration, et par conséquent dans une responsabilité pareille, le mal comme le bien, les crimes comme les vertus , les servitudes comme les libertés dont ces temps tour à tour sublimes et grossiers offrent à chaque pas le singulier mélange. Le moyen âge est placé comme au confluent de deux fleuves. Dans le torrent de la barbarie germaine se sont confondus les flot$ abondants et purs de la religion chrétienne. De là cette saveur étrange, tantôt amère et tantôt douce, que présentent leurs ondes mêlées. Le moyen âge a toujours gardé la trace de sa double origine. Dans chaque institution, dans chaque peuple, presque dans Tintérieur de chaque homme, le barbare et le chrétien étaient toujours en présence, le vieil et le nouvel homme étaient aux prises. Aucun temps n'a jamais, reproduit au dehors d'une façon plus évidente le spectacle de cette lutte intime que décrivait et que prédisait TÉvangile. Que le nouvel homme ait enfln dominé, grâce aux efforts infatigables de Téglise catholique et de la papauté. Dieu garde de le contt^ster , et le livre de M. Saint-Priest le prouve à chaque pas; mais son triomphe a précisément consisté dans Tanéantissement de la plupart des institutions violentes et serviles dont le moyen âge donnait encore le spectacle. Nous voulons bien admirer le moyen âge, niais à la condition que ce soit en le plaçant entre la barbarie en arrière et la civilisation moderne en avant, se dégageant de l'une et marchant vers l'autre. L'égli^
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catholique a guidé cette marche le flambeau de la vérité à la main^ et le meilleur prix qu'elle ait obtenu de ses services, c'est le droit de se retirer de Tarène poudreuse des sociétés politiques, de ne plus se mêler activement des affaires humaines, où les mains les plus pures se souillent, de prier en paix au fond des sanctuaires pour les souverains détrônés et pour les peuples en révolution, au Heu de couronner un Charles d'Anjou tout couvert de sang ou de dévouer la tête charmante de Conradin par Tanathème à Téchafaud.
Nous croyons donc qu'en cette occasion M. de Saînt- Priest fut bien servi par Timpartialité naturelle de son esprit. Cette impartialité, que bien des gens prenaient pour de l'incertitude, était sa qualité dominante. Il la possédait naturellement à un rare degré, et comme il arrive souvent aux dons qu'on possède, il y mettait aussi quelque prétention. Il avait le goût, presque la manie de l'impartialité. Tout ce qui sentait le préjugé , le parti pris, l'opinion étroite, répugnait à sa conscience , et lui semblait peu digne d'un homme d'esprit. Fermer les yeux à une vérité, de quelque ordre qu'elle pût être, lui paraissait un acte de mauvaise foi ; écarter une idée fine , de quelque l)oint de vue qu'elle fût aperçue , lui aurait paru un trait de mauvais goût. Cette extrême largeur d'esprit lui donnait souvent les apparences du doute , surtout quand elle semblait se porter sur cet ordre élevé de convictions à qui appartiennent le don d'enflammer les cœurs et le droit de dominer les consciences. M. de Saint^Priest passait pour avoir des convictions flottantes , pai'ce que sa haine peut-être excessive pour l'intolérance lui rendait souvent difficile d'admettre l'autorité exclusive d'une vérité impérieuse et salutaire. Ceux qui suivaient de près le travail de son esprit ne s'alarmaient point de cette difliculté. C'est de nos jours surtout qu'il est vrai que qui cherche trouve. L'esprit curieux de M. de Saint-Priest cherchait sans
relâche. H a fini par trouver , et il restera comme un exemple que, dans un temps où la vérité n'a plus les préjugés d^enfance en sa Faveur , Tetalnen impartial est encore ce qui la sert le mieux.
Ge progrès de ses opinions est surtout seHsiUe dans les écrits nombreux qull a consacrés à éclairer divers pdnts de rhisloire du xvm* siècle. Tel que nous avons dépeint M. de Saint-Priest, ce siède de Tesprit et de la conversation par excellence devait avoir pour lui un attrait sans pareil, n y trouvait, sinon le résumé de ses opinions, au moins Tidéai de ses goûts. Un salon du xvtii* siècle eût été le théâtre naturel des succès de M. de Saint-Priest. La conduite des grandes affaires combinée avec le culte des lettres et les habitudes du grand monde, te duc de Ghoiseul signant le pacte de famille le matin, catisant le soir avec Tabbé Barthélémy sur quelques points de grammaire ou d^histoire, ou s'asseyant au cercle de M*^ du Deffand pour traiter d'une pièce nouvelle, tel avait dû être le rêve brillant^ tel devfiit être le regret habituel de imagination de M. de Saint-Priest. Cette société toujours de loisir, molle et pourtant ardente, animée, mais sans esprit de parti, lui aurait fait une place où il aurait mieux aimé vivre que dans notre grand atelier parlementaire et industriel , au milieu de gens toujours pressés, entre une politique âpre, TactiVité fébrile des intérêts et la vivacité des animosités personnelles. M. de Saint-Priest regrettait vivement ce parftim de grâce que le xnii« siècle en fuyant avait laissé "partout sur sa trace. Aussi conçoit-on que de bonne heure rWstoire du xvm« siècle ait été l'objet de ses prédilections, et il avait résolu d'en tracer, sous une forme quelconque, un tableau fidèle. Il avait tenté cette entreprise, non sans quelque hésitation, à plusieurs reprises et de plusieurs côtés. Tantôt il avait voulu faire entrer Thistoire des lettres dans un cadre politique, tantôt projeter seulement les ombres sérieuses de la politique sur une œuvre toute
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lîtiérilire* H avait i^ecueilli de nombreux maté.ri^ax sur le ministère du duc de Choiseul; puis enfin, à mesure que sa pensée prenait plus ^e largeur et son talent plus de hardiesse, il avait moins redouté d'abordé? de front ce Protée à mille forages et de le saisir dans s^ moelle et dans son essence. Quand la mort Ta surpris, il travaillait à une vie de Voltaire.
Ce travail devait sembler périlleux : {1 lui fut utile« II aimait le xviu* siècle par \\n dangereux attrait. Une plus mûre réflexion lui apprit k le juger. Sous les grâces apparentes , il découvrit t)ientôt les plaies cachées de la grande école du xYin** siècle : la légèreté sous Télégançe , la sensualité égoïste sous la aensibilité déclamatoire, Tambition de dominer sous Tapaour cle l'indépendance^ Il avait redouté longtemps Tintolérance religieuse ; en pénétrant dans les débats intérieurs de la secte philosophique, il put se convaincra que Tintolérance est l'éctieil de toutes les opinions ardentes, mais c|ue la religion seule a le tempérament delà charité.
Gç jugement équitable se fît voir, dès son premier essai sur l'expulsion des jésuites, qui parut pourtant dans un moment de controverse passionnée, en 1844 * . Il avait pla à la société politique du montent, çoQinie si elle n'avait pas assez à faire avec les problèmes sociaux qui grondaient sous le sol, de se faire une grc^pde difScuUé arbitraire au sujet de la présence ignorée et paisible de Tordre des jésuites en France. Les uns exhumaient d'anciennes lois qu'ils n'avaient pas l'intention d'appliquer; les autres protestaient ardemment contre des violences qui, au fond, ne leur faisaient que médiocrement peur : tous deux s'adressaient h grands cris au gouvernement, responsable de tout, comme c'est l'ordinaire, et qui ne savait auquel entendre. Au milieu de ce çonfilit de çplères fac-
\, Vàxm te npfufi dêA ^enx fondes, du i^ avril 18^.
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tices, mais bruyantes, quand M. de Saint-Priest se présenta pour donner des détails curieux sur rexpulsion des jésuites au siècle dernier, chacun se précipita avec avidité pour lire un pamphlet. On trouva un récit grave et piquant, plein de révélations curieuses, mais exempt de toutes récriminations amères. On apprît que raccusation des jésuites devant le parlement avait été dictée par des motifs puérils, que la sentence avait été inique, l'exécution brutale, mais la défense et Tattitude de Tordre assez médiocres, et foi*t dégénérées de ses glorieux fondateurs. Il n'y eut rien de décidé sur la vieille querelle de Pascal et de la société de Jésus; mais on put conclure que, si Escobar avait eu le tort d'absoudre par des subtilités de conscience des fautes réelles, les ennemis des jésuites, suivant un procédé contraire, surent faire frapper ce jour-là par le bras séculier des crimes imaginaires.
Si la vie de Voltaire avait paru, elle eût été conçue dans le même esprit d'équité. Ce n'eût été ni un libelle ni un panégyrique; c'eût été un portrait vivant. A peine peut-on trouver quelque ébauche informe de ce grand travail dans des notes rapidement écrites à la marge de la longue correspondance où Voltaire a mis lui-même toute son âme. M. de Saint-Priest interrompait chaque matin une lecture attentive pour jeter sur le papier les premières improvisations de sa pensée, ou même l'exubérance de ses propres sentiments. Il ne nous a été permis de jeter qu'un coup d'œil sur ses contidences tout à fait intimes ; mais il nous a sufB pour apercevoir quelques traits empreints de celte verve du premier jet qui manque souvent aux secondes touches. Jamais Voltaire sans doute ne s'était vu observé d'aussi près ni par des yeux aussi perçants. Le grand homme a été pénétré de part en part, nous dirions déjoué, si cette expression ne répondait mal au sentiment qui animait M. de Saint-Priest. Le biographe est sans illusion, mais il n'est pas sans sympathie pour
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son modèle. On n'approche pas de ces riches natures , dans lesquelles la main de Dieu a déposé le génie , sans se sentir pris pour elles d'une involontaire affection. M. de Saint^Priest est plein d'une pitié intelligente pour les misères enfantineé de Fimaginâtion et de Tamour-propre qui tiennent de si près à la sensibilité exquise du talent. Il pardonne^ en souriant, à Voltaire ses vives et presqtie tragiques émotions sur le succès de ses drames, sa susceptibilité prompte à s'irriter à la moindre atteinte du sarcasme (dont lui-même il était si prodigue pour autrui), sa tendresse prolongée sans dignité auprès des nouveaux amours de sa maîtresse, puis la douleur de la mort d'Emilie si vivement ressentie et si promptement effacée, enfin le mélange d'une complaisance extrême et d'une familiarité de mauvais goût auprès des souverains. Ainsi sont faites, M. de Saint-Priest le comprend, ces choses légères qu'on appelle des âmes de poëte. Rien n'est délicat comme les remarques qui accomagnent la fin moitié pathétique et moitié ridicule de cette pédante et pourtant touchante Èmilie.^-'Coniraste fréquent de la plaisanterie et de lamort/ s,'écvie-t'i\; tout ceci doit être raconté avec gravité et sans sarcasme.
Mais quand éclatent enfin ces longues haines qui firent oublier à Voltaire et le bon goût dont il avait donné tant de modèles , et l'humanité dont il se portait pour défenseur, quand on le voit invoquer la censure contre Palissot et déshonorer Fréron sur les planches, solliciter les rigueurs des pasteurs de Genève contre Rousseau sans asile , et disputer ainsi à l'auteur du Vicaire savoyard un toit et un morceau de pain , quand enfin son impiété croissante dégénère en rage sénile et empreint sur son visage l'expression d'un rire presque diabolique, M. de Saint- Priest détourne ses regards avec un sentiment que le respect de l'âge et du génie parvient à contenir, mais non pas à cacher.
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Cette étude, qui occupa les dernières années de H. de Saint-Priest, devait être au fond profondément méiancolique. Rien n'est tristç à suivre comme le cours et le déclin d'une vie humaine, quelque longue qu'elle puisse être, lorsque surtout, derrière les rives p&lissantes de la terre, d'autres perspectives ne se découvrent pas. Une biographie intime et détaillée est une œuvre douloureuse. On voit s'ourdir la trame insensible de la destinée; on voit les plus vives joies se dissiper, les douleurs elles-mêmes s'amortir, et tant d^mpressions diverses, en passant, en laisser d'autres traces qu'une ride de plus sur le front. Pendant que M. de Saint-Priest étudiait de près la plus remarquable vie peut-être des temps modernes, la sienne se précipitait rapidement vers son terme. Ses derniers jours furent remplis d'événements et d'émotions. Il vit combler ses rêves d'ambition personnelle par des succès qui lui valurent une réputation incontestée; mais il vit tromper toutes ses espérances patriotiques par la chute d'un gouvernement qu'il avait aimé et servi. Il fut témoin de cette chute soudaine, non sans regret, mais sans remords , car, membre pendant dix ans d'une des Chambres et souvent amené à faire opposition au pouvoir, il avait toujours usé avec mesure d'un droit alors sans péril. Il a tracé lu;i-même, du jour suprême de la monarchie, un récit pathétique qui fut en même temps un dernier hommage de justice et de dévouement ^ Père d'une tendresse extréaie , M. de Saint-Priest avait pjîs lui-même plaisir à former l'esprit de ses deux filles à cette école de grâces et de goût dont il était un modèle. Il les maria selon son cœur ; mais il eut tour à tour à partager leur juste douleur et leur bonheur pur. Le sentiment paternel touche de près au sentiment religieux ; aussi, quelque rapidement que la mort soit venue foi;idre sm* M. de Saint-
I . Un Mot sur le 34 février^ dans la Revue du 4«r juin 1849.
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Priest, la religion Tavait devancée. Frappé d*un mal inattendu 9 pendant un voyage qu'il faisait à Moscou , au lieu même de sa naissance, dès qu'il connut son danger, il tourna sa pensée vers le ciel. Dans la paix de ce moment suprême, il eut encore un soupir, non point pour la vie ou pour la renommée , mais pour ses enfants et pour la France. Il est mort le 29 septembre 1851 , à Ffige de quarante-six ans.