I. le Ver rovgeur, chap. xxvi, p. 340 et guiv
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saerifioe analogue , cette prosodie pleine de nombre qui fiûaait de la poésie une vraie sœur de la musique , mais qui échappait à des oreilles rustiques. Le sentiment de l'accentuation ayant disparu , l'Église a dû y substituer dans ses poésies ie plus grossier des rhythmes^ celui dont les plus grands maîtres ont de la peine à conjurer la nionotomie, l'égalité des syllabes et la rime. Le cliquetis des assonances a remplacé la modulation des vers antiques. C'est ainsi que la langue d'Auguste a été dépouillée de toutes ses grâces. On dirait que le fer lui a retranché toutes les boucles de sa chevelure mondaine. 8'est-elle au moins, comme Tespère M. Tabbé Gaume, empreinte d*un esprit nouveau t Le christianisme lui a^t-il fait trouver des ressources ignorées qui remplacent ce qu'elle a perdu? Nullement. L'esprit des temps nouveaux la tra vaille en effet, la déforme, la torture, mais saïîs réussira la transformer. La raison en est simple. Pour devenir une langue nouvelle, il a manqué à la basse latinité une indispensable condition : elle n'a jamais été la langue populaire* En cessant d^étre élégante, elle n'a jamais cessé d'être érudite. A partir de l'invasion des Barbares , le latin n*a plus été qu'une langue d'église et d'école, bannie de habitudes familières et des rangs inférieurs de la société. Les femmes, les enfants, le peuple, tout ce qui sent, tout ce qui croit vivement chez une nation en avait perdu rintelligence et l'usage. Nul ne jouait, nul ne pieu rait, nul n'aimait dans cette langue. La naïveté des impressions, l'élan spontané des mouvements de l'âme, ces sources d'une littérature originale lui manquaient complètement. Les croisés , soulevés par la parole de Pierre l'Hermite , poussaient leurs cris de guerre dans le patois des campagnes. Joinville et saint Louis s^entretenaient dans le vieux français des fabliaux. Tandis que tout renaît dans les sociétés modernes , la langue latine
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demeure une langue morte ; dte ne prend point part à cette sève abondante de jeunesse et de vie qui elrcule et boullionne eonfusément dans le moyen âge.
De là le contraste habituel , mais choquant , qui frappe dans les grands auteurs chrétiens de cette époque. Ils sont jeunes par le coeur, la langue dont ils se servent est vieillie^ ils sont naïfs, elle est contournée; ils sont tendres, elle est desséchée. Bien loin de leur porter secours, elle les gène et les embarrasse; ils semblent engagés contre elle dans une lutte désespérée où ils laissent la moitié de leur force. Parfois, il est vrai , de cet effort sortent des effets inattendus; parfois aussi la beauté de la religion se manifeste plus à découvert , en Tabsence de tout ornemen t humain : rien n'est donc encore plus fructueux et souvent plus intéressant que leur lecture ; mais ce plaisir de découverte , de difficulté vaincue , de patience récompensée , ne ressemble en rien aux jouissances vraiment littéraires qui consistent principalement dans la parfaite harmonie de la pensée et de la forme, dette harmonie n'existe jamais dans la langue tourmentée du moyen âge. A proprement parler, ce n'est point une langue définie, c'est la décomposition qui précède la formation des langues nouvelles , c'est la chrysalide informe et terne qui renferme les germes d'un nouvel être.
Regardez pourtant: un de ces germes, déposé sous une terre encore réchauffée par de grands souvenirs, s'est déjà pressé d'éclore; le papillon a déployé ses ailes brillantes. Le Dante a parlé , une langue inconnue s*est fait entendre. Jetant de c6té Torgane usé et affaibli qu'il avait manié dans sa jeunesse, le Dante a fait résonner la première vibration d'un nouvel instrument. Si la Divine Comédie était écrite, comme on dit que le Dante en eut un instant l'intention , dans la latinité du moyen âge , elle nous paraîtrait aujourd'hui comme quelques-uns des damnés dont elle décrit le supplice , chargée d'un man-
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teau de glace. Gr^ce à la liberté d'une langue populaire et cependant déjà élevée par Tétude à un rare degré de noblesse et de clarté , tout vit , tout se meut dans le Dante, avec une franchise inconnue ila littérature du moyen âge. Pour la première fois, l'Europe moderne revoit les traits de la vraie beauté littéraire. C'est en inaugurant ainsi les lettres et les langues nouvelles, c'est en faisant violence à toutes ses habitudes, que le moyen âge a pu créer son véritable chef-d'œuvre poétique. Tel est le mérite et l'originalité de la Divine Comédie; appartenant au moyen âge par l'esprit, elle est moderne par la forme; elle nous peint les sentiments d'un temps qui n'a plus rien de commun avec nous dans une forme qui est déjà la nôtre ; elle nous laisse ainsi du moyen âge un portrait vivant où nous pouvons l'étudier tout à notre aise. Qui veut se faire une idée juste du moyen âge dans son ensemble, politique, philosophie, littérature, n'a qu'à lire et relh*e sans cesse la Divine Comédie. Le moyen âge y est tout entier, animé et debout. Nous y reconnaissons , ce semble, tous les traits que nous venons d'essayer de crayonnera la hâte: d'un côté Tinextinguible ardeur de passions semi*barbares, qui ont soif de vengeance et de supplices; de l'autre, une théologie sereine et pure se dessinant dans une lumière éthérée; entre cette terre bmgnée de carnage et ce ciel brillant de mille feux , les génies de l'antiquité s'élevant comme des demi-dieux. Ugolin , Béatrice et Virgile, voilà le Dante et voilà le moyen âge. Tous les éléments dont nous avons tenté l'analyse s'y trouvent peints au naturel.
Nous prions tout lecteur de bonne foi de nous dire, la main sur la conscience, si ce tableau lui paraît présenter cette paix, celte harmonie politique et sociale dont on se plaît à nous entretenir. Sincèrement, ces mœurs du moyen âge qui arrachent à Dante tant de satires sanglantes et tirent de son cœur ulcéré tant d'invectives amères, ces
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éléments discordants, plutôt rapprochés que combinés, et qui se heurtent plus qu'ils ne se mêlent, formaientils dans leur ensemble un édifice régulier et durable de société? Nous sommes sûr que tout appréciateur désinléressé sera de notre avis. Le moyen âge n'a été qu'une longue lutte entre la barbarie et la civilisation. La paix n'y existe nulle part. Toutes les phases de son histoire sont les incidents de cette bataille. U fallait que Tune ou l'autre Tempoi^tât. Grâce à TÉglise, c'est la civilisation qui a triomphé. Son triomphe, eu amenant nécessairement la fin de la lutte, a mis un terme aussi à Tétat social du moyen âge. La société du moyen âge s'est transformée quand ont cessé de prévaloir les raisons qui l'avaient fait naître. Elle a fmi tout naturellement quand l'Église a eu achevé de dompter et de polir la barbarie. Quand, sous rinfluence chrétienne , des pouvoirs civils ont été fondés, assez humains, assez justes, assez éclairés pour offrir aux nations une autorité protectrice, l'Église s'es retirée par degré de la scène politique pour rentrer dans le for inaccessible de sa domination spirituelle. Quand les sociétés temporelles ont été en mesure de faire leurs affaires par elles-mêmes, l'Église, sans cesser de les inspirer, a cessé de se charger directement de les gouverner. Quand les eaux du déluge ont été complétemeut retirées du sol , Tarehe a rendu à la terre ses habitants. Est-ce là ce dont on s'afflige quand on déplore la disparition de letat social du moyen âge? En ce cas, ce n'est pas à nous, c'est à l'Église même qu'il faut s'en prendre. C'est elle qui a travaillé longtemps, péniblement, bien des siècles et bien des jours, à tirer l'Europe de l'état complexe et grossier du moyen âge. Apparemment elle ne travaillait pas à l'aventure , et elle savait ce qu'elle faisait, elle ne se dissimulait pas les dangers qu'entraîne à sa suite une civilisation développée; mais elle avait assez de confiance en elle-même pour ne les pas craindre. Elle
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savait qué les lumières ont leurs périls , et elle n'a pas hérité pourtant à les répandre; elle savut qu'il n'est pas toujours salutaire à rhomme de beaucoup connaître, elle ne lui en a pas moins beaucoup appris. Elle n*a pas imité ces maîtres jaloux qui retardent l*éducation de leur élève pow garder plus longtemps une autcnrité plus facile. Bùt-elle fait ce calcul, elle n*aurait pu Texécuter. La religicMi chrétienne civilisait le monde par sa nature, rien n'aurait pu l'en empêcher. Si on veut trouver quelque part des religions qui compriment Tintelligence et font languir Taclivité humaine, des castes sacerdotales qui fondent leur empire sur Fignorance prolongée des populations, ce n'est pas à l'Ëglise qu'il fout s'adresser. L'erreur,
En esclaves fertile.
Pour un que Ton cherchait, en eût présenté miUe. Dans une longue enftutce Ua rauraieftt filt vieitKr.
Chargée de la tutelle du monde nouveau, l'Église a fait grandir son pupille au risque qu'il abusât de ses forces, et, malgré les écarts des sociétés chrétiennes, nous ne omviendrons jamais que cette mère généreuse ait eu trop à rougir des enfants qu'elle a nourris.
Concluons, il en est temps. Nous avcms essayé de fairc von* que les mœurs du moyen âge n'étaient l'état ni idéal ni même habituel des sociétés catholiques. Les premiers siècles de l'Église nous ont ofiert le tableau d'une société parfeitement différente de celle du moyen âge, et pourtant tout animée de l'esprit chrétien : ils nous ont fait voir en même temps de quelles circonstances violentes était sorti l'état primitif des nations modernes, et de quels éléments multiples et variés il était le résultat informe et transitoire. 8i nous avons réussi à faire comprendre noti*e pensée sous cette double face , notre démonstration peut passer pour com{dète, et nous avons le droit d'affirmer
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qu'il n'y a entre le catholicisme et le moyen âgé aucune espèce de solidarité à établir. Dès lors nous chei*chons vainement quel est le sentiment qui porte tant d'écrivains catholiques à autoriser par leur langage , par leurs affirmations systématiques et par leurs prédilections involontaires , une confusion que rien ne légitime. Nous craignons quHls ne cèdent à une susceptibilité honorable, mais excessive, à une sorte de point d'honneur qui serait plutôt militaire que religieux. Parce qu*au siècle dernier la philosophie incrédule a confondu dans ses calomnies l'Église catholique et la société du moyen âge, parce que le moyen âge a été Tarsenal où Voltaire allait puiser ses armes pour la croisade qu'il dirigeait contre FÉglise catholique, des écrivains généreux se sont crus obligés de relever le défi qui leur était porté. Ils ont fait comme des champions qui aiment mieux défendre une assertion fausse que de paraître recevoir un démenti. A un dédain inintelligent ils opposent une admiration qui n'admet pas plus de nuances. Parce que le xviii« siècle a tout confondu pour tout blâmer, ils se croient obligés de tout confondre aussi pour tout exalter. C'est ainsi que de défi en défi et de provocation en provocation l'honneur de l'Église s'est enfin trouvé engagé à soutenir que la société du moyen âge était la plus paisible et la plus éclairée qui ait jamais paru sous le soleil ! Il y a des tenants qui font la veille des armes pour faire souscrire à tout passant cette proposition.
Pour notre part, nous avouerons san^ détour que, toutes les fois que nous voyons engager dans la presse contemporaine un débat sur l'excellence ou la corruption , Bur les vertus ou les travers de la société du moyen âge, sur l'horreur ou l'admiration qu'elle mérite, notre premier sentiment est celui d'un profond ennui. De telles discussions nous paraissent à la fois également stériles et hiterminables. Nous n'espérons guère en voir sortir quel-
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que résultai utile, mais nous craignons fort qu'elles ne se prolongent indéfiniment. D'une part, le mojen âge est si bien fini, qu'eût-il été la plus belle époque de Thistoire, il a peu de chances de renaître. Depuis quatre cents ans qu'il est au tombeau, il donne si peu de signes de résurrection ! Les oraisons funèbres à la longue sont monotones. D'autre part, une grande époque historique qui a duré cinq ou six cents ans ressemble exactement aux langues d'Ésope : rien n'égale le bien qu'on en peut dire, excepté le mal; rien n'égal le mal, excepté le bien. On peut aligner par conséquent, pendant bien longtemps, des arguments opposés, de force et de quantités à peu près égales. Ce que nous sommes donc tenté de faire quand nous assistons à de pareils débals, c'est de donner raison aux deux adversaires en leur imposant également silence. Nous prendrions d'autant plus volontiers ce parti sommaire, que, les deux parts du bien et du mal une fois faites dans le moyen âge, nous ne serions pas embarrassé de les distribuer. Nous ferions hommage de tout le bien à l'influence (}p l'Église catholique; nous laisserions tout le mal en partage à la conquête, à la violence, aux, malheurs et aux crimes de l'humanité.
Mais l'ennui est le moindre des inconvénients de ces discussions : ce qu'elles ont de fftcheux, c'est qu'elles font perdre en tournois et en passes d'armes le temps et J les forces nécessaires pour soutenir la lutte sérieuse de la | foi contre l'incrédulité. Que les temps du moyen âge, et j principalement le rôle de l'Église catholique dans ces { temps, soient curieux et admirables à étudier, nous en convenons facilement. Cependant, si de l'étude il s'agissait de passer à l'imitation , si l'on entendait profK)ser les exemples du moyen âge comme des modèles, nonseulement de piété intérieure, mais de science et de conduite pour les catholiques de nos jours, si l'on entendait engager la propagande religieuse (qui se fait autour de
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nous avec tant d'activité et de succès) à reproduire aussi exactement qu'elle pourrait les traditions du xni? siècle, nous demanderions à faire de grandes et sérieuses distinctions; nous demanderions à rappeler ce que nous avons dit au début de cette étude , c'est qu'entre Tétat présent de notre société et celui du monde il y a quatre ou citïq cents ans, il existe fort peu de rapports, et qu'il est douteux que toutes les méthodes qui réussissaient alors soient aujourd'hui couronnées du même succès. Quand tout est changé autour de la religion, il faut nécessairement qu'elle change elle-même, non pas de fond, à Dieu ne plaise, non pas même de formes extérieures dans tout ce qui touche à la foi, mais d'armes de défense et de moyens d'introduction. Aujourd'hui, comme au xni« siècle, la vérité chrétienne est le résumé de toute vérité et comme le centre du monde moral. Seulement la route à suivre pour y parvenir, suivant qu'on est placé à Torient ou à l'occident de ce point central, est essentiellement différente. Bien qu'on tende au même but , on ne peut ni se servir des mêmes cartes ni se guider sur les mêmes astres. Or c'est précisément là la différence des temps présents et des temps passés. En toutes choses, le point de départ de la société française d'aujourd'hui est exactement l'opposé de celui de la société d'autrefois. L'une souffrait des défauts, l'autre souffre de l'excès de civilisation. On dirait que la civilisaticm ellemême a décrit un hémisphère, et qu'elle se trouve aujourd'hui placée à l'antipode de sa station primitive.
Nous avons déjà dit quelques mots de cette différence des points de départ en ce qui touche la philosophie. La société du moyen âge, simplement croyante et parfois crédule, avait, dans toute recherche philosophique, la foi dogmatique pour base et pour principe; Expliquer la foi, (Tétait toute son œuvre. Nous avons fait pressentir déjà pourquoi nous ne pensons pas que , tout en admirant ce
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pieux et sain état d'esprit^ tout en souhaitant sincèrement qu'il renaisse, on puisse essayer de transporter parmi nous la méthode philosophique qui en était sortie. La raison en est si simple, qu'elle a presque Tair d'une niaiserie. La philosophie parmi nous ne peut avoir la foi pour point de départ, paroe qu'on ne part que du lieu où l'on est déjà. Or, la société française n'est point assise dans la foi; elle erre au contraire dans le doute; le doute est son point de départ, comme la foi était celui du moyen ûge. Nous ne disons pas, à coup sûr, que ce soit un bien dont il faille s'applaudir; mais c'est un fait avec lequel il faut compter. Pour amener tes gens à la lumière que nous catholiques nous croyons fermement posséder, il faut savoir aller les chercher dans Tobscurité où ils sont plac^ ; il faut aller à eux , car nous attendrions vainement qu'ils viennent à nous. Avant de leur denaander de se soumettre à l'autorité, il faut teur avoir prouvé que l'autorité est légitime; avant de déduire à leurs yeux toutes les conséquences de la foi, il faut leur avoir [trouvé, par des arguments qui les touchent, que la foi elle-même est fondée en raison. Une philosophie démonstrative , développant une vérité déjà possédée , était la philosophie naturelle du moyen âge. Une philosophie inquisitive (pour nous servir des termes du père Ventura), qui aide les âmes sincères à conquérir une vérité désirée, espérée, mais malheureusement inconnue pour elles, est la philosophie fatale du xn.^ siècle.
Le père Ventura sent bien quelquefois que c'est là le c6té faiUe de sa méthode. Il convient quelque part * qu'il serait ridicule à la philosophie de prendre ses armes dans l'Écriture sainte, dans les décisions des papes et des conciles, dans la tradition chrétienne,,. Il convient avec
I. De la vraie et de la fausH PMtosopMêt en téponee à une lettre de M, le vicomte de Benald, p. 35.
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saint Thomas lui-même que , pour convaincre ceux qui iC admettent ni {Ancien ni le Nowoeau-Testament ^ il est nécessaire de recourir à la raison naturelle ;m9À% il veut que cette raison natureUe soit une foi et non pas un doute , qu'elle dxXses croyances générales , ses conceptions communes à tous les hommes ^ ses traditions universelles^ qui précèdent et dominent toute recherche. Si nous voulions chercher chicane au père Ventura, nous croyons qu'il ne serait pas difficile de faire sortir de cette concession tout le monstre de la philosophie inquisitive. Qui déterminera en effet ces croyances générales, ces conceptions communes, ces traditions universelles? à quels signes se reconnaîtrontrelles, et qui sera juge de ces signes? N'est-ce pas Tobjet nécessaire d'une recherche , d'une mjtii^t^ion véritable? Nous ne voulons cependant pas être trop rigoureux , et nous accorderons sans peine au père Ventura que , dans toute société humaine, il y a un fonds d'idées philosophiques transmises par l'éducation, aspirées en quelque sorte dès l'enfance. A côté des efforts personnels que fait chaque homme pour découvrir les vérités plnlosophiques, il y a l'influence des leçons de la jeunesse, des instructions paternelles , de l'opinion do-* minante autour de lui. Il y a dans toute société une tra* dition à côté d'une inquisition philosophique. Seulement le père Ventura nous accordera que l'une n'est pas plus infaillible que l'autre. La tradition humaine peut se cor^ rompre comme l'inquisition humaine peut s'égarer; l'une est sujette au préjugé, et l'autre à l'erreur. Or nous tenons que, dans la société française d'aujourd'hui, c'est la tradition qui s'est éloignée du christianisme , c'est l'inquisition qui s'en rapproche. Fille de l'incrédulité du xviu<^ siècle, ce que la société française d'aujourd'hui a reçu de ses pères, c'est la négation et le doute , ce sont les solutions légères et railleuses sur tous les grands problèmes de la destinée humaine. Ce fut là son funeste
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héritage. Tout ce qu'elle a acquis de vérité philosophique et religieuse , c'est son œuvre et son labeur propre. Ce qu'elle a gagné surtout, autant par les échecs que par les succès de ses efforts personnels , c'est le sentiment de sa propre insuffisance , c'est le besoin d'un secours surnaturel qui l'assiste sans Topprimer. Voilà le résultat de sa longue et souvent malheureuse inquisition. Chrétiens, pourquoi aurions-nous donc toujours l'air de faire appel à une tradition aveugle et de repousser une raison réfléchie et éclairée? C'est la tradition de la société présente qui nous est contraire, c'est sa raison qui nous appartient. Une philosophie rationnelle et par conséquent înquisîtive^ une philosophie partant de la raison pour s'élever jusqu'à la foi , est aujourd'hui autant dans les vrais intérêts du chdstianisme que dans la tendance et la nécessité de l'esprit moderne.
Ce que nous disons de la philosophie , nous pouvons le dire aussi de la politique. En toute matière politique, législation , administration , constitution des pouvoirs publics, le moyen âge, nous l'avons dit, partait de la conquête, c'est-à-dire de l'autorité absolue et illimitée d'un homme ou d'un petit nombre d'hommes sur tous les autres. La société présente sort d'une révolution, c'est-à-dire de l'affranchissement absolu et illimité de toute autorité régulière. On peut préférer indifféremment l'un ou l'autre de ces points de départ , on peut surtout ne les aimer guère ni l'un ni l'autre; mais ce qui n'est pas permis, c'est de les confondre. Ces points de départ différents donnent un caractère tout opposé aux tendances des deux sociétés politiques. Tout se faisait, au moyen âge, au nom de l'autorité : c'était au nom de l'autorité que les lois étaient portées, que les guerres étaient engagées, que les crimes mêmes se commettaient. Tout se fait, parmi nous, au nom de la liberté des peuples, même alors qu'on les opprime. Quand l'anarchie régnait au
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moyen âge, c'était par le débordement et le conflit d'autorités rivale?. Quand le pouvoir absolu s'impose la société présente , c'est à la faveur des excès et sous les dehors mêmes de la liberté. Le pouvoir absolu sent lui-même le besoin de demander son baptême à la liberté ^ dans les eaux de l'élection populaire. Et quand les forces sociales sont ainsi déplacées , on voudrait que rien ne fût changé dans le rôle et dans le mode d'action politique de TËglise! on lui demanderait de conserver les mêmes points d'appui, quand tous les éléments de puissance et de résistance sont renversés ! L'Église , au moyen âge , s'alliait habituellement avec les pouvoirs temporels, elle était devenue elle-même un pouvoir temporel de premier ordre, parce que c'était là la véritable force qui pouvait servir au bien ou être tournée au mal , qu'il fallait à la fois employer et tempérer. En se mêlant aux souverains, en devenant elle-même la première des souverainetés , elle employait le bras séculier pour avancer le bien moral des peuples; elle l'empêchait d'être mis au service de toutes les passions et de tous les vices. Aujourd'hui que feraitelle d'un pouvoir temporel affaibli, menacé, toujours éphémère, réduit à vivre d'expédients et concentré dans le soin égoïste de sa propre défense? Le bras séculier valait la peine d'être invoqué au moyen âge, quand il était fort : nous ne connaîtrions pas aujourd'hui de plus triste et de plus perfide appui. Si l'Église était souveraine de nos jours, elle aurait le sort habituel que nous faisons à nos souverains : elle serait adulée quelques jours, outragée ensuite , et enfin détrônée. Ce qui est vraiment fort parmi nous (malgré des défaillances momentanées et qui ne viennent que de son excès même), c'est le principe de la liberté individuelle. C'est là aujourd'hui ce qui peut servir et ce qui a besoin d'être tempéré. C'est de la liberté que naît cette force autrefois inconnue , maintenant irrés^istible, qui fait et défait tous les gouvernements, et
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qu'on appelle l'opinion. Apprendre à cette force nouveUe à se gouverner, à se modérer, à se diriger vers le bien , c'est là le râle politique actuel de l'Église. Elle a appris autrefois aux rois à être justes, et ils en avaient grand besoin ; elle doit enseigner aujourd'hui aux nations à être sages : elles en ont peut-être plus besoin encore. C'est donc avec la liberté et non avec le pouvoir qu'est l'alliance fructueuse et naturelle de TËglise. Elle a été autrefois le plus éclairé des pouvoirs , elle doit être aujourd'hui la plus pure et la plus régulière des libertés. C'était l'attitude qu'elle avait prise dans ces dernières années : trouve-t-on qu'elle lui ait si mal réussi, et pourquoi la tant presser d'en prendre une autre ? »
Dirons-nous quelques mots enfin de l'influence littéraire qui semble de nos jours convenir à la religion catholique? Ce serait pour faire ressortir encore le même contraste du moyen âge et du temps présent. C'est en littérature surtout qu'il éclate, s'il est vrai, comme le dit le bon sens du proverbe , que la littérature est l'image des mœurs. Entre une société ignorante et une société qui périt sous l'excès d'une science mal digérée, entre une société naïve et une société blasée , entre des esprits simples et des esprits raffinés, entre la fraîcheur des impressions et la satiété qui engendre le dégoût, quel rapport littéraire pourrait exister? Quand un écolâtre de Notre-Dame montait en chaire pour lire à des élèves venus de tous les bouts de la France à l'Université de Paris quelques fragments de ces manuscrits précieux qu'on ne se procurait qu'à prix d'or, et qui sortaient à peine de la poussière des couvents , chacune de ces gouttes de vérité distillée ainsipar cet étroit canal était reçue avec reconnaissance et respect par des intelligences altérées. L'Église tenait toutes les sources de la science ; elle les ouvrait , elle les fermait à son gré. Un petit nombre d'idées simples, exprimées dans une langue pauvre , mais parfois vive , suffisait
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à échauffer des âmes ardentes y à éclairer des itnagmations naissantes. Comparez avec cette enfance de rintelligence Tétat d'esprit de nos publics de théâtre , composés de gens qui ont lu dix journaux dans leur journée , papcouru deux ou trois fois l'Europe sur les chemins de fer, et généralement assisté , même dans la plus courte exis* tence, à deux ou trois révolutions accomplies au nom de principes différents. Que fkutril offrir à des esprits exercés ou gâtés de la sorte pour acquérir sur eux l'ascendant qui appartient à la véritable littérature et qui fait toute la vertu morale de l'art? La littérature du moyen âge, qui oscille entre la naïveté des légendes et l'aridité scolastique , a-t-elle les ressources nécessaires pour réveiller le goût émoussé et ranimer ces cerveaux malades? N'en doutons pas : il faut une littérature plus compréhensive et plus poignante , qui remplace la candeur évanouie par cette profondeur et cette sagacité morales que donne Pexpérience des passions. Il faut une littérature qui dise à cette société , comme le Christ à la Samaritaine pénitente, tout ce qu'elle a fait, qui sache pour cela tout ce qu'elle sait , qui porte toutes ses douleurs , et qui comprenne même ses fkutes pour y compatir sans les partager. Pour rendre d'ailleurs un peu de simplicité à une génération subtile , il faut avant tout une Httératnre naturelle. La nature seule parle à la nature; Thomme seul agit sur Thomme. Or, comme on est de son temps , quoi qu'on fasse et quoi qu'on en ait , les écrivains catholiques qui s'inspirent trop exclusivement des souvenues du moyen âge ont toujours je ne sais quoi de guindé et de faux qui se trahit dans toutes leurs paroles et en corrompt les plus salutaires effets. L'humilité qui parle , dit Pêne- Ion , n'est plus humilité ; la naïveté qui a le secret d'ellemême est la pire des affectations. Elle a te sort de la vieillesse , dont toutes les grâces recherchées ressemblent à des grimaces. La vraie slmpHcite, qui est à la fois le suas.
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bltfne de la religion et de l'art , du christianisme et de la littérature, consiste à exprimer les sentiments qui naissent naturellement dans le cœur avec les mots qui viennent naturellement sur les lèvres. Soyons de notre temps et parlons notre langue ; cela ne nous empêchera pas d'être catholiques , et c'est Tunique manière d'être éloquent.
11 n'y a donc , suivant nous , pour les écrivains et les hommes catholiques de nos jours , rien à imiter du moyen ftge, rien, si ce n'est Tesprit même qui a fait dans les temps passés et qui seul peut faire encore la grandeur et rinfluence de TÉglise. Cet esprit, nous l'avons dit en commençant et nous demandons la permission de le redire , c'est celui d'une conciliation intelligente avec tous les développements légitimes des sociétés humaines. La lettre tue, Tesprit vivifie. H faut imiter du rôle de TËglise au moyen âge, non pas littéralement ses méthodes philosophiques, littéraires ou politiques, mais cette supériorité universelle qui , en tout genre , assurait son ascendant. Si l'Église avait pris la tête de la société du moyen âge, c'est que les catholiques avaient eu le soin de se placer partout en avant sur toutes les routes de la civilisation. De ces postes avancés , ils dominaient aisément la société tout entière; ils étaient les plus éclairés et les plus habiles de leurs contemporains. Dépositaires de toutes les lumières connues de leur âge , experts dans le gouvernement des peuples, ils avaient rendu la religion savante, politique et lettrée , ce qui aidait beaucoup la science , les lettres et la politique à demeurer constamment religieuses. Ces qualités-là peuvent s'imiter en se transformant ^ BOUS en avons des modèles vivants de nos jours. Ce sont là les vraies, les saines traditions du moyen âge ; c'est là l'esprit toujours agissant du christianisme, qui renaît de ses cendres même toutes les fois qu'on le croit éteint* Le christianisme n'est point descendu dans le sépulcre du moyen âge ; ne restons pohit à le pleiurer auprès
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de ces langes mortuaires et de cette pierre funèbre où Fincrédulité avait cru renfermer, et qui n'ont pu le retenir^ ne cherchons point parmi les morts celui qui est vivant.
Nous avons dit sans détours notre pensée tout entière ; nous l'avons fait avec tous les égards que commandent le caractère et le talent des hommes dont nous ne partageons pas les sentiments , mais aussi avec cette liberté de langage qui n'est jamais plus hardie que lorsqu'elle se sent contenue par le frein salutaire de l'autorité. Les derniers débats religieux ont fait sentir l'avantage d'une discussion modérée dans le sein de l'Église, en même temps que l'inconvénient des exagérations qui naissent de l'entêtement d'une opinion exclusive. La querelle des classiques, qui a averti tant de bons esprits, est-elle un incident isolé? n'est-elle pas sortie comme une conséquence extrême , mais naturelle , d'un ordre d'idées faux auquel tout le monde s'était trop aisément abandonné? n'a-t-elle pas pris naissance dans une sorte d'idolâtrie pour les souvenirs du moyen âge , maladie plus subtile et plus dangereuse que l'idolâtrie païenne proprement dite? C'est la question que nous soumettons à un clergé éclairé , à tant de catholiques dévoués avec qui nous sommes unis par les liens d'une foi commune , et à qui nous ne demandons qu'un peu d'estime en retour de l'admiration que nous portons à leurs vertus. Dussions-nous nous exposer une fois de plus à des qualifications offensantes, nous croyons ne pas excéder le droit d'un humble fidèle en les priant de songer sérieusement que les réactions sont passagères et les imitations impuissantes.
« Post'Scriptum. — ^ Depuis que ces pages ont paru , M. Donoso Gortès nous a fait connaître , par une lettre pleine d'obligeance , que nous avions présenté inexactement son jugement sur le moyen âge, et que son opinion,
' '^ PHILOSOPHIE BSLIGIECSE.
sc':s ce rapport, se rapprochait de la nôtre beaucoup plus que nous ne pensions. Nous n*avons pas besoin de dire combien cette erreur a été involontaire de notre part, et combien nous serions heureux d'en être pleinement convaincu. Personne ne nous soupçonnera de nous être donné arbitrairement un adversaire aussi redoutable que M. Donoso Cortès. b