L'ÉGLISE CATHOLIQUE
— Novembre 1S51 —
Le plus vif intérêt s'attache aujourd'hui à toutes les idées qui se présentent au public sous la protection de la foi catholique. Seules de toutes les opinions généreuses qui animaient et divisaient la France il y a peu d'années, les conviôtions religieuses oat si^ traverser victorieusement les crises que nous avons dû subir. Le vent de tempête qui éteignait tout autour d'elles n*a fait que les enflammer. Le calme excessif qui a succédé à nos agitations ne leur a rien ôté de leur vivacité. Elles sont demeurées fixes dans, la mobifité généi*ale, fortes au milieu de nos communes défaillances, pleines d'activité et d'espoir quand le découragement est partout. Tel est le secret du retour inattendu de leur popularité et des hommages que chacun, sceptique ou croyant, s'empresse à Tenvi de leur
i. A propos de divers ouvrages du pèic Ventura, de M. Donoso Corlèâ et de M. Tabbé Gaume*
rendre. Les hommes qui se consacrent an service et à la défense de TÉglise catholique savent où ils vont, d'où ils viennent , ce qu'ils cherchent et ce qu'ils attendent : un but certain est proposé à leurs efforts; une direction commune double leurs forces en les unissant; une autorité respectée les contient et les guide sans les humilier ni les contraindre. Inappréciable avantage au sein d'une société lassée, qui a essayé de tout sans tenir à rien, privée de traditions comme d'avenir, et qui, après de brillantes espérances et de vives craintes, n'a plus de force que pour savourer languissamment le repos d'un jour! Toutes les opinions sont en France comme des voyageurs qui ont perdu leur route. Après avoir piétiné longtemps dans le sable pour la retrouver, longtemps interrogé un ciel nuageux, de guerre lasse ils se sont assis, sans trop songer qu'il faudra se relever ni dans quel sens il faudra reprendre sa marche. Devant eux passe une troupe d'hommes bien approvisionnée, bien conduite, qui mar* che droit, sans s'inquiéter des longueurs, sans se plaindre des fatigues du chemin. La tentation de les suivre est grande, même chez ceux qui ne les connaissent pas. Voilà à peu près le sentiment que fait éprouver à toutes les âmes éprises du bien, mais déçues par les révolutions, le spectacle d'ardeur, de persévérance et d'unité que donne la propagande catholique.
Nous n'oserions affirmer que ce sentiment aille jusqu'ici fort au delà d'une surprise qui par moments s'élève jusqu'à Tadmiration. Le plus souvent, c'est un vif désir de connaître par quel secret l'Église catholique sait durer lorsque tout passe, renaître quand tout périt, espérer toujours dans un monde et dans un siècte de déceptions. Une curiosité pleine de trouble, telle est en effet l'expression que nous avons cru lire habituellement dans ces auditoires nombreux qui se pressent ordinairement au pied des chaires catholiques, sur le visage de ces jeunes
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gens à qui leur flge inspire un besoin de croyances que le temps actuel n'est guère propre à satisfaire. Que faut-il faire, non pas précisément pour son salut étemel (une préoccupation si sérieuse et qui parait si lointaine est toujours rare), mais pour croire, mais pour penser, mais pour vivre de cette vie intellectuelle et morale nécessaire aux âmes ^élevées, et dont les inquiétudes ou les jouissances matérielles ne peuvent étouffer complètement le besoin? C^est la nourriture de cette vie-là que la génération nouvelle vient demander à TÉglise catholique. De l'accueil que recevra cette demande dépend l'avenir de notre société. Elle ne peut en effet demeurer longtemps, sans achever de se dégrader, dans l'abattement d'esprit et de cœur qui l'opprime, et si les convictions religieuses ne viennent le ranimer, nous cherchons vainement où sera le sel assez puissant pour lui rendre sa force épuisée. Rien n'est donc plus intéressant que de suivre toutes les phases de cette réaction salutaire : rien ne serait plus funeste que de la voir compromise par une fausse direction. Le moment actuel est précieux. Suivant qu'il sera bien ou mal employé, le retour, encore superficiel, des sentiments religieux peut être une véritable renaissance de santé ou un caprice passager de malade, une mode éphémère ou le point de départ d'une ère nouvelle. La religion peut être pour la France une fantaisie, comme tant d'autres, avec le sacrilège et la profanation de plus, ou bien elle peut donner aux conditions nouvelles de la société française une stabilité et une paix qui leur ont jusqu'ici manqué. Jamais la responsabilité de tout homme qui professe l'amour de sa foi et de son pays, et veut les servff l'une et l'autre, n'a été si fortement engagée, et c'est pourquoi nous espérons que des réflexions sincères, exprimées avec modestie, mais avec franchise, ne paraîtront déplacées à personne.
C'est dans l'intention de donner à ces pensées une
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application plus précise que nous avons rëunî sous un même chef trois publications fort diverses, portant des noms très-inégalement célèbres, conçues, nous en sommes convaincu, fort indépendamment Tune de Tâutre, mais liées pourtant, sans que les auteurs s'en doutent^ par de très-étroits rapports. Aucune d'elles ne s'est proposé pour but l'édification chrétienne proprement dite. Ce ne sont point des livres ni des manuels de piété : un juste sentiment des convenances nous interdirait d'en traiter ici. Ce ne sont pas non plus des exposés du dogme catholique, tel qu'il est sorti d'une révélation divine et qu'il est maintenu par une autorité infaillible : le commentaire serait, en ce cas, également déplacé. Ce sont des idées appuyées sans doute sur de grandes autorités, mais présentées cependant sous la responsabilité personnelle dé leur auteur, des plans de philosophie religieuse, de politique religieuse, de littérature religieuse ; c'est une triple entreprise pour tirer de la religion catholique des conséquences qui embrassent presque tout le domaine, même séculier, même temporel, de l'intelligence et de l'activité humaines; c'est une tentative de former le moule d'une société où tout, pensées, lois, arts, serait dirigé par les règles et inspiré par l'esprit de l'Église catholique, d'une so-' ciété catholique par excellence. Unis dans le but qu'ils se proposent , les trois auteurs le sont aussi dans leurs conclusions ; ils aboutissent tous trois à un même idéal, qui est plutôt puisé dans leurs souvenirs que dans leur imagination. La société qu'ils veulent former a son type évidemment quelque part dans Fhistoire ; elle a son modèle dans le passé. C'est la société du moyen âge , ce sont la politique, la philosophie, la littérature du moyen âge, que M. le marquis de Valdegamas, le père Ventura et l'abbé Gaum^î ont tous trois en vue quand ils écrivent. Là est pour eux le catholicisme complet , avec toutes ses conséquences sociales, c'est à cette époque, dans leur pensée.
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que Tarbre a porté tous ses fruits et étendu toutes ses branches ; c'est à se rapprocher de cette époque, à combler Tabime qui nous en sépare, qu'ils ne cessent de convier par des appels pressants la société moderne.
Sous le nom de conférences, et bien qu'il parlât à deux pas de l'autel, du haut d'une chaire consacrée, le révérend père Ventura a fait dans ces dernières années un véritable cours de philosophie. Un exorde imposant habituellement tiré d'un texte saint, des péroraisons pathétiques pleines d'une émotion pieuse, toutes les habitudes d'un sermonnaire éloquent plutôt que d'un philosophe de pro-
' fession, ne doivent pourtant faire illusion à personne. Son livre est une suite de discussions philosophiques, et non-seulement, comme on pourrait s'y attendre, une controverse engagée pour la cause de la religion contre les
- attaques de l'incrédulité , mais la défense d'un système de philosophie particulier, à l'exclusion de toute opinion non-seulement opposée, mais différente. La scolastique, et dans cette grande école où les divisions n'ont pas fait faute, le système majestueux de saint Thomas d'Aquin , voilà pour le révérend père la philosophie tout entière 3 il n'en connaît point d'autre; il n'admet pas qu'aucune autre puisse être ni honnête, ni sensée, ni chrétienne. 11 l'appelle la raison catholique par excellence, la philosophie démonstrative, qui parvient seule à établir une série de vérités certaines, par opposition à la philosophie inquisitive, qui, selon lui, les cherche toujours sans les trouver jamais. Prendre, ainsi que le faisait saint Thomas d'Aquin dans sa Somme à jamais célèbre, tous les dogmes catholiques comme autant d'axiomes, sans discuter les fondements sur lesquels ils reposent, partir de là pour en tirer par une dialectique rigoureuse une suite de conséquences, faire ainsi de la science uniquement le commentaire de la foi, c'est là le rôle de la philosophie. Toute autre prétention est présomptueuse et suivie d'un
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prompt châtiment. Quiconque essaie de rechercher Torigîne des vérités premières, de discuter le fondement de la certitude, — qui se met en peine de trouver dans le spectacle de là nature, dans Fétude de la conscience humaine ou dans les conditions absolues de Tétre, des preuves rationnelles de Texistence et de la bonté divines, de rimmortalité de Tàme, de la sainteté des lois morales, — qui veut connaître et établir quelque chose par le raisonnement sans s'appuyer sur l'autorité de TËcriture, — perd son temps, sa peine et bientôt son âme. Pour l'avoir tenté, Descartes encourt une excommunication majeure, dont ne le préserve pas le souvenir des grands complices qu'il a comptés de son temps. Pour ne s'en être pas étroitement abstenu, M. de Bonald lui-même a mérité une réprimande , qui lui est adressée en termes assez sévères pour qu'elle ait vivement froissé la piété filiale de ses héritiers*. Quand ce juste n'est pas épargné, qui pourrait se vanter de trouver grâce? — Point d'exception, quelque , illustre qu'elle puisse être; point de miséricorde, quelques services éminents qu'on puisse invoquer. Toute autre philosophie que la philosophie scolastique du moyen âge n'est ni chrétienne ni catholique; c'est beaucoup si le père Ventura ne prononce pas qu'elle est hérétique et païenne.
Comme le père Ventura est philosophe, M. Donoso Cortès est politique avant tout : c'est au point de vue de la politique qu'il ei^visage principalement la religion. C'est dans le feu des discordes civiles que sa foi , si sincère et si vive, s'est allumée et épurée; c'est au jeu des débats parlementaires que sa forte dialectique s'est aiguisée; c'est le spectacle de ce peu de sagesse qui gouverne les choses humaines qui a élevé ses regards vers une sagesse plus haute. Membre distingué du parti constitutionnel
1. Voir les publications de M. le vicomte de Bonald et du révérend père Ventura au sujet de la philosophie de l'auteur de la Théorie du Pouvoir^ et CD particulier De la vraie et la fauhte Philosophie, par le pèro Ventura.
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d'Espagne, devant encore au rôle qu'il a joué une dignité érninente , qui fait assez voir le prix que ses amis attachent à ses services, M. Donoso Cor tes est en politique un converti de la révolution de 1848. Il avait travaillé à former la constitution politique de sa patrie assez exactement sur les exemples de la France; la chute rapide du gouvernement qui lui servait de modèle et d'appui Ta frappé d'une terreur solennelle. îl a cherché un principe d'autorité solidement attaché à un point fixe hors de la terre qui ne fût point du jour au lendemain abîmé dans ses ti*emblements. L'Église catholique a paru lui offrir un aliquid inconcussum qui peut supporter le levier mobile des gouvernements humains ; il embrasse ses pieds avec effusion , il les baigne de ses larmes de pénitence et de joie. Heureux d'avoir retrouvé l'autorité quelque part, il veut en étendre à toutes choses et principalement au gouvernement des peuples la salutaire protection. L'autorité , rien que Fautorité catholique en politique tout autant qu'en religion , c'est sa devise et son drapeau. Lui , l'orateur parlementaire, l'homme de la discussion par excellence, si fortement organisé pour la soutenir, îl a pris la discussion en horreur. L'athlète maudit là lutte, la palestre et les disques, cœstus artemque. La discussion a perdu le monde. La discussion, c'est le péché originel lui-même. Toute discussion est fille de Satan , née dans le paradis terrestre , au pied de l'arbre qui fut l'objet de la première tentation et la cause de la première faute de l'homme. Je vous dis que vous ne mourrez point , ce fut la première contradiction opposée par la créature rebelle au Créateur. De cette discussion primitive est sortie cette suite de débats déplorables qui ne cesse d'ensanglanter et d'agiter la terre : de là est sorti surtout le libéralisme, dernière expression de l'orgueil humain, lequel a enfanté le socialisme , qui en est le dernier châtiment. Nous n'exagérons ni n'atténuons rien; nous ne voulons ôter à la pensée de M. le marquis
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de Valdegamas ni sa forme paradoxale , ni son originalité piquante. Ne souffrant ainsi de discussion nulle part , connaissant pourtant les dangers de l'arbitraire humain, M. Donoso Cortès s'adresse à FÈglise pour contenir, en même temps qu'elle fonde , tous les pouvoirs de la terre. A ses yeux le catholicisme contenait dans son sein, dès le premier jour, tout un système politique. Jésus-Christ est venu fonder tout un ordre nouveau de sociétés et d'institutions. II a été révolutionnaire dans le bon sens du mot. n a constitué sur les ruines de l'ancien monde une hiérarchie graduée et régulière dont FÉglise catholique, représentée par son chef, est le couronnement visible et l'arbitre universel. La famille forme le premier anneau de cette chaîne , la commune le second , la royauté le troisième , Tautorité ecclésiastique le dernier. A chacun de ces degrés , il y a devoir pour l'inférieur d'obéir au supérieur, devoir pour le supérieur de commander justement à Pinférieur : il n'y a de droits nulle part. Ainsi l'a proclamé en propres termes M. Donoso Cortès dans une lettre insérée dans les colonnes d'un journal religieux et qui a fait quelque bruit en son temps. Il n'y a pas de droits, car le droit contient en lui-même le recours à la force, s'il est méconnu. Tout droit poussé à Textrême a l'insurrection dans ses flancs. 11 n'y a donc point de droits proprement dits; mais il y a des devoirs, des devoirs pour le roi, pour le noble , pour le père de famille , aussi bien que pour le sujet, le paysan ou l'enfant. Dépositaire de la morale, et infaillible elle-même , l'Église veille à l'accomplissement de ces devoirs; elle condamne les souverains qui abusent comme les sujets qui résistent; elte sert de garantie aux sujets contre la tyrannie comme aux souverains contre la rébellion. C'est ainsi, conclut M. Donoso Cortès, qu'elle fait régner l'harmonie dans la société politique.
Cette innocente utopie du pouvoir absolu fera sourire peutrélre quelques lecteurs : — heureuses les utopies qui
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font sourire ! nous en avons tant entendu qui faisaient frémir ! — mais dans la pensée de M. DOnoso Certes, ce n'est pas là simplement une utopie « c'est le droit* public de r£urope chrétienne tel qu'il existait sans doute avant que l'ambition des souverains ou l'insubordination des peuples Teût fait tomber en désuétude, alors que le souverain pontife disposait des couronnes , que tout roi se considérait comme le premier vassal de TÉglise, et qu'une dépo-* sition solennelle, prononcée sous forme de bulle, déliait, en cas de parjure du souverain , les sujets du serment de fidélité. Ici encore par conséquent, quoique M. Donoso Cortès ne le dise pas en propres termes, c'est le moyen âge qui rentre en scène, peutrêtre pas tout à fait le moyen âge historique et réel, plutôt le moyen âge des romans de chevalerie ou des romances de troubadour que celui des chroniques et des monuments , un moyen âge auquel on prête ce quil n'eut jamais , l'esprit de conséquence et de système; mais enfin c'est Tétat politique, plus ou moins épuré , du moyen âge qu'on nous donne comme le régime idéal des sociétés cathohques.
Venons enfin à la publication de M. Tabbé Gaume. Nous n'avons pas la moindre intention de renouveler ici ni la querelle si vive , aujourd'hui épuisée S ni la polémique si brillante dont elle a été Toccasion ; nous ne discuterons pas si on doit bannir Homère et Virgile de Téducation de la jeunesse. Après les hommes de goût et de science qui ont illustré ce débat, après l'intervention magistrale qui
I. Cette discussion, en soi si fàtilieuse,a eu l'avantage de faire apprécier ao public combien de science modeste et de talent trop peu connu se cachent dans les rangs des défenseurs de la religion. Après Ms' l'évêque d'Orléan», qu'on est accoutumé à vo|r mêlé avec tant d'éclat à toutes les lutiesdidBciles pour les bonnes causes, il faut mentionner, parmi les champions des saines traditions littéraires, M. Fabbé Landriot et M. l'abbé de Vairoger, les révérends pères Pitra et Cahours, qui ont traité la question sous toutes ses faces. H faut se garder d'oublier surtout les excel- IiAitea lettres de M. Foisset et la polémique quotidienne de M. Charles de Kiancey dans VAmi de la Beligion, etc.
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Ta terminé, il n'y a littéralement plus rien à dire. Les amis des lettres peuvent se rassurer : si une barbarie nouvelle, , spoliatrice ou industrielle, grossière ou violente, menaçait de les étouffer, il y a parmi les évêques de Gaule des héritiers des saint Irénée et des Sidonie Apollinaire; elles auront encore une fois un asile dans le sanctuaire. Mais c'est à Tordre d'idées qui avait amené M. l'abbé Gaume à une si bizarre conclusion que nous nous attacherons principalement , parce qu'il nous paraît offrir un rapport remarquable avec celui des deux écrivains illustres que nous venons d'analyser.
Pour M. l'abbé Gaume, il y a deux arts, deux littératures, deux beavx (si on ose mettre un tel mot au pluriel) parfaitement distincts l'un de l'autre : l'un est païen, l'autre est chrétien; l'un est réprouvé, l'autre est saint. Tout mélange de l'un et de l'autre est sacrilège et profane. Aussi, pour trouver l'art et la littérature du christianisme dans leur pureté , il faut les chercher dans les siècles qui se sont écoulés entre la chute de la société romaine et la renaissance des études classiques dans l'Europe moderne. Avant l'invasion des Barbares, les auteurs chrétiens, vivant au milieu des mœurs païennes, obligés de parler les langue grecque et romaine , tout empreintes de paganisme, ont subi , jusque dans leurs plus élégants écrits, quelques atteintes de la contagion générale. Les grands Pères du iV siècle , saint Augustin , saint Jérôme , saint Jean Chrysostome, conservent encore des habitudes du paganisme; ils sont païens par la forme. D'autre part, depuis le xvi« siècle, un culte malheureux pour les monuments de l'antiquité s'est emparé de l'Europe chrétienne : ce qu'on a appelé la renaissance des lettres n'a été que la renaissance du paganisme. A partir de cette époque , pour laquelle M. l'abbé Gaume n'a point assez d'horreur, le christianisme a disparu sans retour de l'imagination humaine. Lettres, sciences, arts, langue même, tout
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a cessé d'èire chrétien , tout s'est îmbu de la corruption païenne. Point de doute par conséquent : la littérature chrétienne et Tart chrétien, ^e sont exclusivement la littérature et Fart du moyen âge. Les cathédrales gothiques ( tout au plus les églises byzantines d'Italie , où se re*trouvent encore tant de débris et d'inspirations de l'art païen), les peintures de Giotto, de Cimabuë, d*Orcagna, les hymnes d'Église, Téloquence chrétienne de saint Bernard et de saint Bonaventure , Dante enfin , voilà la part du christianisme dans le domaine de l'art. Sans la dédaigner assurément, nous avions cru qu'elle était plus grande encore. Cette basilique qui est à elle seule une ville , qui a son atmosphère , son jour, presque sa population propre , élevée sur les ruines du mystérieux Vatican , nous offrait quelque iniage de l'unité incomparable et de la grandeur lumineuse de l'Égh'se catholique. Erreur : ce Panthéon élevé dans les airs est une débauche de paganisme. Nous admirions dans les bras de la Madone de Dresde toutes les grâces de l'enfance unies à la majesté divine; nous nous trompions : cet enfant divin a les formes trop arrondies, il tient de l'amour païen. Il nous semblait que Michel- Ange avait vu passer sur le visage de ses prophètes la lueur de quelque rayon céleste , et que Bossuet avait recueilli quelques échos inconnus de leur voix. Cela n'est pas : Michel-Ange a trop étudié la statuaire antique , et les poses de ses personnage rappellent la Niobé ou le Laocoon. Dans le lyrisme impétueux, mais pourtant savant, de Bossuet, dans ses peintures animées, mais profondes. Tacite ou Tite-Live pourraient avoir quelque chose à reprendre. Il faut remonter jusqu'au delà du xvi« siècle pour trouver une littérature et un art qui aient rompu tout pacte avec Vimpiété.
Ces propositions, auxquelles, encore un .coup, nous n'ajoutons rien, complètent notre démonstration. Il est clair que, suivant le système dans lequel se sont rencon-
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très, sans s'être concertés, le moine savant, Torateur illustre et le réformateur, jusqu'ici peu écouté , de renseignement public , le moyen âge et le catholicisme sont au fond une seule et même chose. Le moyen âge a été la réalité imparfaite dont le catholicisme est ridéa|. Dès lors, la conséquence est claire et se déduit sans grand effort de logique. Pour revenir au catholicisme , il faut se rapprocher le plus possible df s idées , des sentiments , des habitudes du moyen âge, — en tout genre, — par le cœur au moins, si on ne le peut pas par le fait, —dans la philosophie et dans les arts , si on ne le peut pas dans la politique. C'est là le but auquel il faut tendre aussi rapidement que le permettent la corruption des esprits , le malheur des temps et la force des préjugés.
Serons-nous excusable , si une conclusion aussi hardie nous fait éprouver quelque effroi ? Ce n'est pas l'impopularité, si grande au siècle dernier, des souvenirs du moyen âge qui nous arrête. Par un retour de justice aussi bien que par un caprice de réaction , cette impopularité est aujourd'hui fort diminuée. Les vertus calomniées , le génie défiguré de cette époque ont reçu d'abord de Timpartialité, ensuite de la manie d'exagération de notre âge, des hommages souvent mérités, parfois excessifs. En France, on est toujours sûr que le lieu commun 4'tier sera remplacé demain par le paradoxe opposé. D^ailleurs la vérité, nous le savons, se passe d'être populaire, e) l'Évangile brave volontiers la défaveur publique. Mais voici ce qui nous préoccupe. En considérant de sang-froid l'état de la société moderne en France et même en Europe, il est impossible de méconnaître qu'elle est, en tout point, l'opposé de la société du moyen âge. ]V{œurs, lois, idées, rien n'est commuii entre le xm« et le xix« siècle; toute chaîne a été rompue , tout effort d'assimilation serait chimérique. Établir par conséquent, comme un article de foi, la solidarité complète, l'identité absolue du moyen
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Age et du catholicistne , c'est prononcer sur Tétî. ' ' '^ , du monde un anathèrae sans rémission , c'est de "iLx ? la société moderne d'abjurer , non pas seulemen.. ses etreurS; mais toutes ses idées sans distinction, de faire pénitence non-seulement de ses fautes, mais de tous ses actes en général , de sortir en un mot d'elle-même comme d'une terre de malédiction, d'extirper jusqu'aux racines de sa propre nature.
Il n'y a pas moyen d'échapper à cette conséquence. Si la société du moyen âge est la société catholique par excellence, comme la société actuelle en diffère toto cœloy totd terrdy il faut prononcer qu'elle est radicalement, essentiellement anticatholique, et que ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de s'anéantir, si elle ne peut pas se transformer. Dès lors Fœuvre de la propagande catholique change entièrement de caractère. Elle n'apporte plus la paix , mais la guerre , — non pas cette guerre éternelle et toute morale que l'Ëvangile déclare aux passions et aux vices de l'humanité , et dont la palme ne se gagne pas en ce monde, — mais cette guerre parfois sanglante et toujours haineuse, avide de succès présents et d'avantages temporels , que se livrent entre eux les divers systèmes et les divers partis humains. La religion n'apparaît plus comme la conciliatrice d'une société divisée , étrangère à ses différents intérêts et ne lui parlant que de ses devoirs communs : elle porte elle-même le drapeau d'un transformation et, qui pis est, d'une restauration sociale.
L'énormité d'une telle entreprise n'est pas même encore ce qui nous effraie. Quelque grande qu'elle puisse être , elle ne saurait être au-dessus ni de la taille ni des forces d'une religion divine. Le christianisme fait l'impossible par habitude, et le surnaturel est sa nature. Aussi , s'il entrait dans les vues de la Providence de transformer brusquement, par l'intermédiaire de l'Église catholique, toutes les conditions de la société moderne, et
PHILV>fe»^»afltB HËLI6IBUSB. 409
Ire? ;iîfleurir les habitudes et. los idées d*uii autre
••<c, .toute qu'elle n'en pût très-bien venir à bout.
r . .^16 si, au lieu d'être une volonté divine, c'était là une
fantaisie purement humaine? Si la transformation rapide
et préméditée d'un état de mœurs tout entier était un de
ces miracles qu'il ne plaît jamais à Dieu d'accomplir, un
de ces signes que demandent les générations incrédules
et qui ne leur sont point accordés? Si, par cette intimité
^ étroite établie entre le catholicisme et le moyen ftge , au
lieu de grandir l'image de l'Église, on ne réussissait qu'à
r la défigurer, en la contemplant dans un miroir imparfait?
Si on méconnaissait surtout le caractère principal de sa
divinité, à savoir cette facilité merveilleuse avec laquelle
^ on la voit, à travers les siècles et d'un bout du monde à
. Tautre , se plier aux conditions les plus diverses, s'accom-
f mpder des coutumes, des opinions, des institutions les
> plus dissemblables, et consacrer partout la variété des
développements de l'intelligence et de la liberté de
l'homme?
Béflécliissons un peu , en effet, au nom divin que porte l'Église, à ce nom dont les catholiques, justement fiers, sont empressés de se faire honneur. Si l'Église de Dieu est dite catholique , est-ce uniquement parce que sa doctrine est prêchée sous toutes les latitudes , dans toutes les langues , à tous les peuples de l'univers? Cette universalité de lieux rend-elle bien toute la force et toute l'idée du mot catholiq'ue? — Nous croyons , pour notre part, et nous pensons n'être pas seuls dans cette conviction , qu'il y a une catholicité moi'ale aussi bien que matérrelle. L'Église catholique est universelle , aussi bien parce qu'elle n'appartient à aucun peuple que parce qu'elle n'est l'apanage exclusif d'aucun état social particulier. Elle traverse les siècles et les révolutions, comme les mers, toujours portée sur la surface agitée des flots, et partout où elle aborde, elle arrive dans son domaine. Son Dieu n'est
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ni la Pallas d'Athènes ni le Jupiter Capi^olin ^e Qoq[|e)il n est plus même le dieu des Juifs qui ne protégeait pas les Gentijs ^ mais il n'est pas davantage le dieu d'une époque historique. Il est le Dieu de tous les temps comme de toutes les nations ; il est le Dieu de la nature humaine tout entière. Dès lors il n'y a pas plus, à nos yeux, de méthode philosophique , d'inspiration littéraire et de combinaison politique qui puisse réclamer exclusivement la protection du catholicisme qu'il n'y a de terre ou de royaume qui puisse se vanter d'être son temple et sa demeure de prédilection. Toute phijosophie qui s'accorde avec les données de la religion chrétienne , quelque mode àe démonstration qu'elle emploie, toute politique qui observe les règles du juste , toute forine de l'art qui reflète l'image du beau , sont compatibles avec le catholicisme. Penser autrement, c'est faire descendre l'Église aux proportions d'un parti , c'est fermer, «comme faisaient quelques secfes étroites, les bras étendus du Sauveur crucifié. Que si ce système exclusif est contraire à l'idée et au nom même de TÉgjise, est-il p}us confornie à son histoire? Est-il vrai que le moyen âge soit en toutes choses l'âge d'or de TÉglise catholique? Nous connaissons plus d'un ennemi de l'Église qui serait pressé d'adhérer à cette proposition , car enfin , si du xi* au xv* siècle l'Église catholique a passé de sa fleur à sa niaturité , elle doit toucher aujourd'hui aux limites de l'extrême vieillesse,' et c'est précisément la thèse qu'affectionne l'incrédulité polie de nos jours. Nous qui n'avons pas le même intérêt à rétablir, nous pensons hardiment qu'il n'en est rien! Nous n'accordons au moyen âge, ni en littérature, ni en philosophie, ni en politique, aucun brevet ni exclusif ni éminent de catholicisme. L'histoire de l'Église au moyen âge est une des phases de sa vie immortelle et toujours renaissante. D'autres Font précédée, d'autres Tont suivie qui ne lui cèdent ni en grandeur, ni en sainteté, ni eii
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. 4li
éclat. L'action de l'Église au moyen âge n'est son état ni essentiel ni idéal : c'est un accident glorieux , mais passager. En essayant de faire voir les causes qui l'ont amené, la véritable origine, le véritable caractère qu'il faut lui attribuer, on se convaincra, j'espère, de Terreur profonde de ceux qui confondent le corps éternel dé l'Église avec le vêtement qu'il a revêtu un jour.
Jamais l'action intelligente et douce de l'Église ne fut plus remarquable qu'à sa première apparition sur la scène du mondé. Par une exception qui le distingue de toutes les religions ordinaires , le christianisme a pris naissance , non pas dans des temps semi-héroïques et semi-barbares^ mais au sein d'une civilisation toute formée. Son fondateur ne fut point un législateur ni un sage mis au rang des dieux par la reconnaissance de ses concitoyens pour avoir donné des lois à sa ville natale , inventé ou introduit^ les arts utiles. Quand Jésus naissait obscurément dans là Judée , l'empire était pacifié, les lois romaines assises sur des bases solides j les mœurs romaines délicates et polies jusqu'à la corruption. La civilisation de l'empire s'était tout entière développée en dehors du christianisme, à l'ombre du culte des faux dieux. Tout y portait l'empreinte de l'idolâtrie. Les lois civiles et politiques, instituées d'abord par ces patriciens qui étaient à la fois prêtres et jurisconsultes, par ces Césars dont le souverain pontificat était la première dignité , étaient pénétrées eh tout sens par le polythéisme. Les arts, les lettres, les moeurs privées, tout était païen. Aucun monument qui ne fût sous l'invocation d'une divinité , aucun poëme qui n'en célébrât la mémoire, aucun festin qui ne commençât par une libation , aucun toit domestique qui ne brûlât un feu sacré devant des dieux lares. Ainsi, parfaitement indépendante du christianisme , cette civilisation avait dû lui être très-décidérnent hostile ; elle n'y avait pas manqué. S'écartant; à son égard, de ses habitudes dé tolérance j)olitique,
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la société romaine avait prodigué au christianisme le mépris, Toutrage et la persécution. Pendant trois siècles, la religion chrétienne avait grandi dans Pignominie et dans les supplices. Les sages Tavaient raillée , les politiques l'avaient châtiée , la populace l'avait poursuivie de ses huées farouches et de ses clameurs homicides. Le sang des martyrs avait souillé la base des plus beaux édifices de Rome, la fumée de leur bûcher en avait noirci la cime.
Aussi, lorsque les progrès de la vérité, aidée parles péripéties de la politique, eurent enfin rendu TÉglise victorieuse avec Constantin , quelle belle occasion , que d'excellentes raisons pour détruire toute une civilisation profane et sacrilège! Si, dès le lendemain de son trimphe, FÉglise était entrée en guerre ouverte avec la société romaine , si elle avait mis le feu à ses monuments, brisé ses images, incendié ses bibliothèques, bouleversé ses lois, elle n'aurait fait qu'un acte de justes représailles, et elle aurait pu donner le prétexte qu'elle anéantissait ainsi la berceau et le foyer de l'erreur. Les moyens ne lui manquaient pas plus que les motifs pour exécuter cette justice sommaire* Sans qu'elle eût eu besoin de faire appel au zèle des populations converties, les forêts de la Germanie tenaient en réserve de rudes auxiliaires tout prêts à faire la tâche à leurs frais. L'empire était déjà blessé à mort par l'anarchie intérieure et par le débordement des Barbares; l'Ëglise n'avait pas besoin de lui porter elle-même le coup fatal 3 elle n'avait qu'à le laisser périr.
Ainsi auraient fait sans doute les sectaires du xvi' siècle et les révolutionnaires de notre âge; ainsi auraient probablement conseillé d'agir, pour le plus grand bien du monde à venir, de fervents sectateurs de l'abbé Gaume : ainsi ne fit point la mère prudente et tendre du genre humain. Elle considéra cette civilisation romaine qui lui était livrée non point comme le présent maudit du
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génie du mal y mais eomme l'œuvre mélangée de Thumanité. Là, comme dans tout ce qui énïane de la créature déchue, durent se trouver perdus dans les nuages de Terreur des rayons de lumière qu'il ne fallait pas éteindre,' mais rappeler promptement dans le foyer toujours ardent de la vérité étemelle. S'établissant paisiblement au sein de la société impériale, siégeant à Rome même, pendant que Constantin effrayé n'osait y braver les vieux génies de la république, TÉglise ne détruisit rien, adopta tout, corrigeant, réformant par une infiuence insensible, mettant le signe vainqueur de la croix sur tous les monuments, et faisant circuler, par une chaleur pénétrante, l'inspiration chrétienne dans toutes les lois. Le quatrième siècle de TÉglise n'est pas remarquable seulement parles hommes de génie qui Tout illustré. Ce qu'on ne peut se lasser d'y admirer, et ce que je ne serais pas surpris qu'un historien voulût un jour étudier de plus près, c'est ce travail lent que la religion chrétienne y fit subir à la civilisation païenne pour l'épurer à la fois et l'absorber. Toutes les formes de cette civilisation demeurent , l'esprit seul en est changé. C'est la même langue , le même gouvernement, les mômes procédés de raisonnement et d'action. Un nouveau souffle anime seulement tous ces membres rajeunis. Rien n'a péri; tout est renouvelé. L'Église agit sur toutes choses, mais par une puissance morale et secrète qui ne ressemble en rien à ce que sera plus tard son autorité au moyen âge. Nous ne trouvons, dans cette première floraison du catholicisme, rien qui fasse près* sentir ni le code théocratique de M. Donoso Certes, ni la philosophie impérative du père Ventura , ni la littérature puritaine du Ver rongeur.
Quoi de plus contraire, par exemple, aux théories politiques de M. Donoso Certes que la constitution de l'empire au ive siècle? Une démocratie militaire tout entière incarnée dans un homme : cet homme investi, il est vrai,
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de tous les pouvoirs, maïs habituellement justiciable par rinsurrection de ses peuples et de ses soldats; nul corps intermédiaire, une vaine ombre d'aristocratie de cour, voilà ce qu'était la Constitution impériale. (Test nous reporter bien loin de là hiérarchie savante qtf on nous donne comme l'essence de la pofitique catholique. Nous défions pourtant M. Donoso Ck)rtès de trouver dans aucun des actes de FÉglise au iv« siècle la moindre tentative, même indirecte^ pour apporter le plus léger cliangement à Tètat politique de Tempire. Cette grandeur surhumaine attachée à la; personne de I*eitipereùr qui avait engendré tant d'abus et fait tourner de si fortes têtes, TÉplise l'accepte avec déférence, elle se refuse seulement à fàdulation superstitieuse. Elle admet l'obéissance, elle dénie l'adoration et Tapothéose. Elle met l'empereur aussi loin qu'il veut au-dessus des hommes > pourvu qu'il consente à se mettre encore plus loin encore au-dessous de Dieu. Nulle prétention de faire elle-même ou de défaire les souverains à volonté. Elle n'a point sacré Constantin : elle ne dépose ni l'arien Constance, lïi Papostat Julien. Encore un coup; ce n'est pas la force, c'est ta volonté qui lui manque pour s'emparer, sur les affaires temporelles de l'empire, de ce domaine éminent que revendiquent pour elle les théoriciens modernes. Tout le mondé faisait des Césars dans l'empire romain : une cohorte enivrée, une province rebelle, une populace ameutée portait ses favoris sur le pavois. Les évêques seuls ne prennent jamais part à ces élections turbulentes. Assez pùissahl ^our amener Théodose pénitent au pied du CFibiïnal spirituel, saint Ambroîse, qui exigeait la soumission dû fidèle , respectait l'indépendance de l'autorité impériale. Tempérer ainsi, par une intervention hardie autant que miséricordieuse, la rudesse habituelle dû cornmahcfement, arrêter le glaive levé sur des rebelles ou les armes aiguisées pour les discordes' intestiliès, faire apporter par éêè rescrits
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impériaux des modifications pleines de douceur à la rigueur des anciennes lois civiles de Rome , voilà tout le rôle politique de FÉglise au iv« siècle, c'est-à-dire à l'époque où, n'ayant rien perdu ni dé sa vigueur native ni de sa pureté originelle, elle soulevait le inonde par la force de cet «sprit vivifiant qui arrivait direètèment du Calvaire à travers les cataconibes.
En philosophie, on pense bien que FÉglise ne pouvait se montrer ni si îndirférente ni sî accommodante qu'èii politique. Elle avait là les droits de fa vérité à revendiquer contre les témérités de Forgùeil humain ou contre les bassesses de Tidolâtrie. Elieri n'égale donc, nous en convenons, la sévérité des expressions des Pères de cette époque sur les erreurs de la philosophie païenne. Le révérend père Ventura les rapporte avec triomphe : il en tire une démonstration à ses yeux concluante, que FÉglise n'a jamais reconnu d'autre philosophie légitime que celle qui naquit plus tard dans ses écoles, et qui marche pas à pas à côté du dogme pour le commenter. Nous ne pensons pas qu'une lecture attentive de ce qu'on -peut appeler la philosophie des premiers Pères confirme en aucune maniée une assertion aussi décidée. En proclamant trèshaut l'insuffisance, en flétrissant les erreurs de la philo- •sophie païenne, les premiers Pères ne Font cependant jamais enveloppée tout entière dans cette excommunication radicale que le révérend père d'aujourd'hui fait peser sur elle. Ils ne faisaient nulle difficulté de reconnaître et de réunir tous les lambeaux de vérité épars dans les écrits des philosophes. C'étaient autant d'armes qu'ils enlevaient à l'ennemi, autant de biens dans lesquels rentrait le propriétaire légitime. Fallait-il démontrer la sagesse des dogmes de Funité de Dieu contre Fabsiirdité du polythéisme ; les apologétiques éloquentes de Tertullien, de Minutius Félix, d'Arnobe, invoquaient sans rougir léS démonstràtioné ràîsôrinées dé tarit de sàgés païens,
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et Lactance ne craignait pas de dire aux persécuteurs du cbristianisme qu'ils n'auraient encore rien fait^ si en même temps que i'Ëvangile ils n'anéantissaient pas les écrits de Cicéron. Puis venaient aussi les vues profondes de Platon sur la nature divine et ses pressentiments célestes sur l'immortalité de l'âme. Platon tient incontestablement une grande place dans cette première phase de la philosophie chrétienne : non pas que nous voulions lui rapporter, comme les incrédules l'ont fait souvent, l'origine d'aucun de nos dogmes chrétiens; à Dieu ne plaise que nous soyons coupable d'une telle hérésie contre l'histoire aussi bien que contre la foi ! Mais, s'il n'a rien inventé dé nos dogmes, il sert souvent à les commenter. Les Pères emploient souvent la métaphysique platonicienne pour donner aux esprits curieux quelque compréhension des mystères, quelque explication de l'inexplicable. Platon inspire d'abord et puis égare Origène, le plus grand philosophe chrétien de ces premiers temps. Le père Ventura cite quelque part une expression de saint Irénée, qui appelle Platon l'assaisonnement de toutes les hérésies : condimentum omnium hœreseum; mais les hérésies d'une époque ne sont que les exagérations de ses tendances, comme les fautes d'un homme ne sont que les excès de son caractère, et l'expression originale d'frénée ne fait qu'attester la grande influence qu'exerçaient sur les esprits chrétiens de cet âge les écrits et les idées du disciple chéri de Socrate. On saisirait, si on l'osait sans profanation, entre la philosophie chrétienne des premiers siècles et la muse de l'Académie toute la ressemblance de port et de traits qui peut exister entre un enfant du ciel et une créature de là terre. Elle ne s'avance point avec la majesté didactique qu'aura la maîtresse sévère des écoles du moyen âge ; sa marche n'a rien de précis : elle suit librement les contours du texte sacré; tantôt son vol s'élève jusqu'au sein brûlant de TÉtre absolu et éternel,
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tantôt elle redescend sur la terre pour y cueillir une fleur de poésie et d'éloquence. Elle se pare volontiers de vêtements allégoriques. A la pureté de l'épouse du Christ elle joint la grâce d'une fille d'Athènes et la splendeur d'une prêtresse d'Orient.
Voilà déjà une philosophie et une politique chrétiennes et catholiques assurément Tune et l'autre, et qui n'ont rien de commun avec les types arbitraires qu'on se plait à nous tracer. Elles sont nées toutes deux de l'alliance intelligente de l'esprit chrétien et de la civilisation an* tique. Est-ce que les arts et la littérature de ce temps n'offriraient pas le même spectacle ? L'embarras de M. l'abbé Gaume nous a déjà répondu. L'éloquence et la poésie des Pères du iv* siècle contrarient beaucoup l'auteur systématique du Ver rongeur. Tant de vestiges de l'étude de Tantiquité s'y trouvent avec une telle abondance de sève chrétienne, qu'il y a là un démenti constant donné à l'antagonisme irréconciliable qu'on veut établir entre la forme profane et l'inspiration chrétienne de l'art. M. l'abbé Gaume ne sait aussi quel parti prendre à leur égard. Quand il ose, il les déclare, nous l'avouons, païens par la forme. £st-il pressé vigoureusement sur une si étrange assertion par la logique serrée de Mer l'évéque d'Orléans, il recule , il se rétracte ^ il a voulu simplement dire que les Pères du iv® siècle employaient les formes païennes pour se faire comprendre d'une génération corrompue, tout en les détestant sincèrement , et en songeant métne à fonder une latinité, probablement aussi un hellénisme nouveaux, pour éviter la contagion qui des mots s'étend aux idées. Nous tirerons si nous pouvons M. Tabbé Gaume de peine. Non , saint Augustin , saint Grégoire de Nazianze , saint Basile ne sont des païens ni par le fond ni par la forme. Us sont des Romains de l'empire, et voilà tout. Ils sont de leur religion d'abord, de leur temps et de leur pays ensuite. Ce fut le secret de leur autwité sur leurs contem-
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poraîns. C'est le caractère que portent les monuments de la littérature dont ils sont les modèles. Cette littérature a toute la sainteté du christianisme ;; mais etie a aussi tes qualités et quelques-uns même des défauts de la société romaine en décadence. Elle a les fortes et fraîches inspirations de rËvangile ; elle a les délicatesses et parfois les subtilités de goût naturelles à une langue un peii vieillie. On sent dans les panégyriques de saint Grégoire l'élève d'Isocrate et aussi parfois le rhéteur des écoles affectées d'Athènes. Il y a dans saint Augustin du Virgile et du Claùdîen. te qu'on n'y rencontre nulle part, c'est la naïveté et la rudesse du moyen âge. L'antiquité et le christianisme, voilà lès seuls éléments de là littérature chrétienne du IV* siècle.
Et pourquoi, en effet, les Pères de cet âge se seraientils fait scrupule de puiser largement à ce vaste réservoir de poésie qui coulait des sources d'Honièrè? Est-ce qu'une des preuves favorites qu'ils aimaient à donner de la vérité de leur religion n'était pas précisément son ràpJ>ort avec les traditions antiques de toiis les peuj^tes dont la poésie demeurait seule dépositaire? Quand ôri leur re]f)rochaît (]ue leur religion était nouvelle, ifs en appelaient aux vieux oracles, aux antiques légendes^ à toute cette religion primitive où se trouvaient eri effet^ sous une apparence énigmatique et sonibrè, tant de vestiges des dogmes chrétiens. Lorsque l'autre jour un prélat; qui prit parti pour là thèse de l'abbé Gaûme, disait èh raillant qu'il aimait mieux les i)rot)hètes (}(ie les sibylles,' il se montrait plus difficile qiie Lactànce et Euàèbè, qut citent à toutes les pages les oracles sybîHins et lès vers des poètes dans leurs préparations évàngéliquès. Ce genre dé démonstration par les traditions dntic(uès était mèrhte i si j'ai bonne mémoire, fort revenu â là mode dans ces derniers temps. Sans vouloir prêter tro]) de force à dès fireuves douteuses par leur iiaturé; il est èërfâih Hh't tout înstànf • ftanl là
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lecture des poètes antiques, du sein même des impuretés qui leur sont trop habituelles s'élèvent tout d'un coup de singuliers souffles de christianisme. La poésie grecque atteint souvent une profondeur et une pureté morales fort supérieures à l'état des populations antiques. L'inspiration lui révièle des vérités dont elle semble ne pas avoir conscience. Homère vient de peindre Achille et 4gamemnon se disputant une concubine avec la grossièreté de deux barbares ivres. Oîi va-t-il prendre fout d'un coup cet élan sublime et pur de V^mour conjugal cjui remplit le dialogue d'Hector et d'Andromajjue ? I^a tencjresse confîantç et soumise cbez la femme, protectrice chez l'homme, le devoir, le sacrifice et 1 amour, j<out le niariage évangéliqiie est là. Un prédicateur chrétien ne j'eût pas mieux peint et devait s'émouvoir devant ce fableau. Anfigone cherchant le corps de son frère sur le champ de bataille ail péril de ses propres jours n'a-t-elle pas déjà ce noble culte des morts qui entraînait tant de vierges chrétiennes sous le fer des bourreaux pour dérober les restes sacrés des martyrsî Polyxène mourante n'a-t-elle pas leur pudeur? Le dernier entretien de Diane et d'Hippolyfe n'estr il pas une magnifique allégorie de ce\\e chasteté virile dont, de nos jours encore, le christianisme seul semble avoir le secret î Le frivole pvide ne peint-il pas la création du monde et de l'homme dans des termes presque dignes de la Genèse? D'où viennent à l'antiquité païenne ces inspirations qui la soulèvent un instant e\ cjui J'abandonnent? Sont-ce des pressentiments? ne soni-ce pas plutôt des souvenirs? L'imagination est la véritable ménioire des peuples. L'enfant enlevé au |)erçeau ne voit plus que dans ses rêves les images de la maison paternelle.
Quoi qu'il en soit , c'est en sachant reconnaître et recueillir ainsi dans la philosophie, dans les lettres, dans |e$ lois antiques, tout ce qui était compatible avec le christianisme, qu'en moins d'un siècle, sans la mohidre révoju-
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lion apparente, sans aucune de ces destructions violentes qui accompagnent les plus heureuses révolutions humainesy TÉglise eut renouvelé la société romaine tout entière. Triomphante sans insurrection, elle régna sans châtiments et sans vengeance. On ne saurait mieux se faire une idée de ce qui se passe dans ce siècle mémorable qu'en regardant quelques-unes de ces belles peintures qu'un travail intelligent vient de faire sortir toutes vivantes des catacombes. La couleur éclatante , les formes délicates , rappellent les ravissantes arabesques des thermes de Néron et des maisons de Pompeï : les figures de femme portent les mêmes vêtements , leurs poses ont la même grâce ; mais un trait de feu a passé dans tous les regards ; ces nymphes, livrées naguère à une volupté langoureuse, sont devenues des orantes dont les yeux et les mains tendent vers le ciel. Telle est la Rome du iv^ siècle; antique par les formes , elle est pleine d'un sentiment tout nouveau.
Elle nous offre en même temps l'image d'une société tout animée de l'esprit chrétien , et cependant parfaitement différente de la société du moyen âge. Le catholicisme ne s'y montre accompagné ni de la féodalité, ni de la scolastique, ni de l'architecture ogivale. Il n'en faut pas davantage pour montrer la vanité des systèmes qui les confondent ; mais, en y regardant de plus près, on s'aperçoit de plus que le moyen âge , à le bien prendre , n'est qu'un des résultats de ce travail d'assimilation que l'Église opère au iv* siècle sur toute la partie saine de la civilisation antique. Bien loin donc qu'on puisse regarder la société du moyen âge comme le produit propre du catho- Ucisme , bien loin surtout qu'on puisse établir, comme M. l'abbé Gaume, une hostilité régulière entre les deux civilisations païenne et chrétienne, il faut reconnaître que la civilisation romaine est un des éléments intégrants de cet état de mœurs complexe qu'on a nommé le moyen
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âge. Si nous voulions donner une définition courte et vraie du spectacle que donne Thistoire de l'Europe au moyen âge , nous dirions qu'on y voit TÉglise catholique domptant et poliçant les Barbares avec Taide et par le moyen de la civilisation romaine. Dans cette œuvre, qui dura plus d'un jour, l'Église catholique fut le bras, la civilisation romaine fut Tinstrument le plus puissant.
Grâce à la protection intelligente que le christianisme avait étendue sur tout le monde antique , voici en effet ce qui arriva. L'empire fut rajeuni par le christianisme; mais il n'en reçut pas le don de l'immortalité. La religion chrétienne prolongea ses jours; elle ne le sauva point de la fin commune aux institutions humaines. Les Barbares continuèrent à s'avancer dans son sein, étonnés d'y rencontrer une résistance inaccoutumée , étonnés surtout de se trouver sensibles eux-mêmes à la grandeur pénétrante de la nouvelle religion de Rome. Ils avancèrent pourtant : la marée semble reculer ; mais elle gagne toujours. A mesure que l'inondation s'élève , la terreur saisit tout une société affaiblie par une longue paix. Plus que jamais elle se serre contre l'Église, dont la yoix seule sait fortifier le cœur des vaincus et apaiser la colère des vainqueurs. Respectée des Barbares, chérie des Romains, TÉglise devient médiatrice entre une conquête farouche et une civilisation opprimée. De toutes parts on dépose entre ses mains tout ce qu'on veut sauver du pillage et de la flamme. Partout les basiliques reçoivent les marbres, les statues , les peintures de grand prix , les manuscrits enlevés aux bibliothèques, l'or et les joyaux qui ornaient les palais. On en voit autour de Rome qui enferment des monuments tout entiers, qui encadrent dans leurs vastes nefs des temples et des édifices romains parfaitement intacts. C'est l'image du mouvement qui s'opère d'un bout à l'autre de l'empire. Poésie, philosophie, beaux -arts, tout accourt au pied des autels :
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Précipites atra ceu tempestate columbx.
Condensas, et divûm amplex» simalacra sedebant.
L'Église reçoit tout : elle accorde Tbospitalité à toutes ces filles égarées, mais pénitentes, de la pensée humaine : elle devienl ainsi Théritière de toute Tceiivre des siècles, et tous les souvenirs de Rome font cortège à Léon le Grand s'avançant à la rencontre d'Attila.
De cette rencontre solennelle est ^orti cet état nouveau de l'Europe qu'on a appelé le moyen âge. Dans cette négociation conclue avec la barbarie , TËglise ne traite pas Seulement pour les vérités dogmatiques dont elle était dépositaire , elle traite aussi pour la civilisation tout entière, dont elle s'était emparée par déshérence. Vicaire de Jésus-Christ , le pape succède en môme temps aux droits du sénat et des empereurs. Dès lors TËglise a deux, rôles à Jouer, elle a deux tâches à remplir. Elle a toujours sa mission éternelle, celle de maintenir dans leur pureté ces dogmes célestes que rien n'éj^ranle ni n'altère, qui ne sont point nés et ne mourront pas sur cette terre , de préparer les âmes aux biens qui ne passent pas et à la vie qui ne finit pas. Elle a reçu aussi, qans le naufrage du monde, la mission accidentelle d'inoculer aux nations barbares les arts passagers , les biens périssables. Ces deux missions sont dignes d'elle, mais inégalenqent glorieuses; il faut se jgarder de les confondre, t'une est la tâche propre et par conséquent perpétuelle de TÉglise , celle qu'elle tient des paroles mêmes de son divin maître; elle y a toujours prétendu sans déguisement, elle n'y peut renoncer sans périr. L'autre lui est apportée par les circonstances, sans qu'elle l'ait jamais cherchée : elle s'en empare de ce droit qui appartient, dans les grandes nécessités, à l'intelligence et au dévouement; elle en est investie par un monde en perdition. C'est saint Paul sortant de ses prières pour mettre
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lâ main au gouvernail et rassurer lés pilotes au désespoir. Pour la première de ses missions, toute divine par sa nature. rÉglise n'emploie que la parole de Dieu. Pour la seconde, humaine dans ses applications, elle appelle à àon aide sans difficulté tous les moyens humains ; lés sciences, les lettres, les lois, les trésors mêmes et les richesses de lâ vieille civilisation païenne sont mis hardiment à contribution par elle. Lâ première de ces œuvres est élevée audessus de toute faiblesse et par conséquent de toute critiqué par rinfaillibiiitë promise; la seconde^ qui s'accomplit siir le théâtre même des passions de la terre, entre la rudesse des Barbares et les raffinements des vieux Romains , ne t)eut échapper à toute imperfection et à tout mélange. Exprimons cette distinction par un seul mot : la première est adorable; la seconde est admirable.
Il ne fiiùt pas perdre cette différence de vue dans toute rétude du moyen âgé. Tandis que , dans les premiers siècles, rÉglise n'avait eu qu'à se prêter à une civilisation toute faite, âti moyen âge elle a eu à présider elle-même à l'eiifantement d'une société nouvelle. Demeurée dans le débordement dé la force matérielle , le seul asile de là justice, de l'imagination et de lâ pensée, il lui a bien fallu donner aux homnnies des leçons de philosophie , de politique et de lettres ; mais ce serait une erreur de penser que, comme elle à été mêlée à tout ce qui s'est fait à cette époque ; elle ait aussi tout consacré. Il y a eu au moyen âge une philosophie enseignée par des docteurs de TÉglise, et qui, pour cela, n'est pas infaillible, une politique pratiquée par des ministres de l'Église, et qui, pour cela, n'est pas impeccable, des essais d'art et de littérature tout religieux, et qui, pour cela, n'atteignent pas la beauté absolue. La raison en est simple : c'est que, quand l'Église où plutôt ses représentants humains font liné œuvre humaine par sa nature , ils ne peuvent lui donner ce qui n'appartient pas S l'homme, la perfection et là perpétuité. De
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quelque point de vue qu'on examine le développement social du moyen âge, à côté de Tinfluence prépondérante du catholicisme, ne craignons point de faire voir Félément humain, parfois corrompu, toujours périssable.
Qui pourrait se refuser à reconnaître un tel mélange dans la société politique de cette époque? Se moque-t-on quand on nous donne le régime du moyen âge comme un type de pureté politique? La gageure n'a pas même le mérite de la nouveauté : elle a été plus d'une fois soutenue , malheureusement par des arguments qui ne s'accordent pas trop bien ensemble. On a écrit, on écrira encore de gros volumes sur le régime politique du moyen âge. On y a trouvé , on y peut trouver encore le modèle à peu près de tous les systèmes politiques possibles , depuis la liberté constitutionnelle jusqu'au despotisme pur; on y a cherché Texemplaire de tous les crimes comme l'idéal de toutes les vertus. J'out peut se trouver à peu près également, en effet, dans un régime politique qui a couvert toute une partie du monde et embrassé une durée de six ou sept siècles, et qui ne nous est connu qu'à travers des documents imparfaits. C'est le cas ou jamais de faire éclater avec quelle souplesse les faits , bien manœuvres , peuvent se ranger en ligne à l'appui des théories les plus opposées. Y a-t-il eu au' moyen âge un régime politique unique, un type de féodalité pure? La féodalité comportait-elle une hiérarchie de pouvoirs régulière avec des attributions déterminées? Le droit du suzerain sur le vassal, du vassal sur le vavasseur, du vavasseur sur le serf, la juridiction suprême de l'Église et du pape sur cette pyramide d* autorités superposées, tout cela a-t-il été nulle part nettement établi ? Toute cette machine a-t-elle jamais exercé régulièrement ses fonctions? Nous prenons la liberté d'en douter grandement. Les siècles du moyen âge nous paraissent présenter au contraire Timage d'un litige universel, d'une lutte acharnée et constante engagée
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sur chaque petit point du sol. Des hommes toujours bardés de fer et une terre hérissée de châteaux crénelés, nous en demandons bien pardon à M. Donoso Certes, mais c'est là un singulier uniforme pour Tharmonie politique par excellence. Si le code des droits politiques a existé dans cet âge , il a eu habituellement le sort de ces traités de droit des gens et de droit national que des publicistes élaborent dans leurs cabinets, que les hommes d'Ëtat invoquent dans leurs pièces diplomatiques, mais qui, n* ayant d'autre sanction que le sort des combats, sont habituellement interprétés par la force et fléchissent sous le poids des gros bataillons.
C'est qu'en effet TEurope entière , après Tinvasion des Barbares, était retombée subitement sous les conséquences les plus rudes de cet état des sociétés primitives qu'on nomme en droit public Tétat de nature. Ck)nquises presque d'un seul coup , toutes ses lois civiles et politiques , toutes ses règles d'administration et de justice devaient disparaître à la fois et faire place à un seul droit incontestable et illimité : le droit de la conquête. L'empire romain appartenait corps , âmes et biens aux Barbares, en plénitude de propriété, avec la faculté d'user et d'abuser : c'était la prérogative du vainqueur; ni Yattel, niGrotius ne la lui auraient contestée. Rien ne subsistait, en droit, après la conquête, de l'ancienne constitution romaine, et ce n'étaient pas les lois informes des peuplades nomades de la Germanie qui pouvaient s'y substituer. Le monde s'en allait donc au plus complet état d'anarchie qui ait jamais été, si l'Église n'était intervenue. C'est elle seule qui fit jaillir quelque lumière sur ce chaos. En l'absence des droits positifs , elle plaida en faveur des vaincus la pitié chrétienne , l'équité naturelle , la fraternité humaine; elle plaida, par son exemple et sa majestueuse discipline , la cause de l'ordre et de l'autorité contre l'anarchie. Le régime féodal sortit de cette
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lutte patiente de l'Église et de la barbarie. Ce fût là charte qu'arracha lambeau par lambeau la religioii à la conquête. Comme toute transaction , elle porte à la fois l'empreinte et comnie le sceau des deux parties contractantes; elle a la rudesse de la domination arttiée, tempérée par je ne sais quel souffle de miséricorde paternelle. Le vaincu, qui eût été, dans l'antiquité, esclave, ilote ou gladiateur, devient le serf de la glèbe , dont le iràvaîl est à la discrétion , mais dont la vie est sous la protection du maître , et qu^n ne peut ni prfvet de son pécule ïiî airracher de sa cabane. Entre les vainqueurs, ce n'est plus cette dispute grossière de butin qui met en général des bandes de pillards aux prises. Cest un partage régulier qui laisse subsister entré les chefs des diverses tribus un lien de subordination et de société, et qui sauve d'une destruction complète les richesses du tnonde entier. Tel est à nos yeux le caractère du régime politique du moyen âge. La conquête est partout à son Origine : les monuments les plus complets qiii en subsistent, les lois des Normands en Angleterre, les assises du royaume de Jérusalem sont des codes de conquête; mais, s'il est partout né des combats, partout aussi ce régime a reçu la tutelle d'une éducation chrétienne. Issu de la force et tendant vers la règle , il porte par conséquent , dans son propre sein les principes d'une lutte entre ses divers éléments qui le tient en quelque sorte dans une ébuTlition constante : incompréhensible et insaisissable , si l'on perd de vue ou sa naissance sanguinaire ou le baptême de vie morale qu'il reçut de l'Église catholique ; semblable à ôè limon fangeux , qui , dans les admirables fiasques de Michel- Ange, semble palpiter sous l'attraction magnétique du doigt de Dieu, et dessine déjà, en se soulevant, les nobles formes de l'être animé!
Pour faire naître ainsi une société régulière du sein de la barbarie, TÉglise emjployà sstns doute princî^leniient
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rascéridaht des dogmes chrétiens. Gardons-nous pourtant de croire que ce fut là son unique instrument; elle se servit de tout ce qui se trouva sous sa main : coutumes barbares aussi bien que lois romaines. Elle ne dédaigna pas même lès vieilles traditions de la Germanie, toutes les fois qu'elles présentaient quelques germes ou de justice ou d'humanité , et elle aurait méconnu , elle aurait laissé toniber dans l'oubli ces admirables monuments d'équité, de logique et de bon sens que la jurisprudence romaine avait élevés pendant des siècles! Nous; n'avons point lii sans surprise, dans quelques-uns des admirateurs passionnés du moyen âge , des comparaisons dédaigneuses faites entre le droit canon et le droit romain, comme si rintimité la plus étroite n'avait pas toujours existé entre ces deux formes du droit * î comme si toutes les universités du moyen âge n'avaient pas toujours mis sur le même pied l'un et l'autre droit : uirumquejus! comme si le droit romain avait cessé uii seul jour d'être la règle civile de tous les pays où l'Église exerce son influence directe, comnîe en Italie, par exemple! Non, grâces en soient rendues mille fois à l'Église, et c^est peut-être, dans l'ordre humain , le ^lus grand service dont le monde luî soit redevable : elle â sauvé le droit romain de la déchéance fatale dont l'avait frappé la conquête; elle à conservé à la justice humaine ces règles savantes de la raison écrite. C'est avec le droit romain, modifié à la fois en bien par les nouvelles lumières du christianisme et en mal par tes coutumes de là Glermànie , qu'elle a enfanté
1. On sait que la critique historique a fait justice de l'opinion répandue au siècle dernier, et qui attribuait la résurrection du droit romain au moyen âge à la découverte d'un mapuscril des Pandectes faite par les Piâans dans le pillage d'Amalûen 1135. En fait, le droil romain n'a jamais péri dans l'Europe moderne, ni surtout en Italie. C'est un point déflniU- Yemeet étai)li , en paEilculier par M. Ozanam > dans ses savantes Aecherches sur VHisioire littéraire d'Italie depuis le huitième siècle Jusqu'au treizième.
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Tordre civil de la société moderne. Les Barbares ne firent point les inutiles distinctions de nos jours entre Félément chrétien et félément païen de la civilisation. Quand ils se convertirent au christianisme, ils prirent de la main des évéques , avec une surprise , une gaucherie et une révérence égales y tous les lois du monde poli qu'ils avaient dompté. La Rome impériale avec son administration régulière y la Rome chrétienne avec sa morale divine , ne faisaient qu'un tout et un bloc à leurs yeux. Ils confondirent Tune et Tautre dans leur admiration naïve y dans leurs essais inexpérimentés d'imitation. Quand Charlemagne voulut rompre tout à fait avec son origine barbare, il demanda au pape de le faire héritier des Césars. Il alla chercher à Rome, dans une église chrétienne, la couronne impériale.
Il semble qu'on saisisse maintenant d'un seul coup d'oeil la grande opération accomplie par l'Église catholique. Elle commence par absorber en elle-même toute la civilisation romaine; elle la communique ensuite lentement, imparfaitement, par une action patiente, à l'invasion barbare. Elle seule put présider à ce mélange. Le foyer de la religion était seul assez ardent pour opérer la fusion de ces métaux réfractaires. Il est naturel, par conséquent , qu'elle ait la haute main sur toute la politique du moyen âge ; mais qu'il y a loin de là à un plan raisonné et idéal de gouvernement ! Que de mélanges , que d'éléments rudes et grossiers! Indiquons, par des traits rapides, la suite de cette action de l'Église sur toutes les parties du développement social au moyen âge : nous y trouverons partout le même ouvrier divin travaillant sur les mêmes matériaux imparfaits.
Parlerons-nous, par exemple, de cette philosophie même dont le révérend père Ventura s'est fait dans ses conférences le panégyriste encore plus que l'interprète? Il est parfaitement vrai qu'au moyen âge les docteurs de
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FÉglise , qui jusque-là n'avaient fait de la philosophie en quelque sorte que par occasion, lorsque l'exigeaient les besoins de la prédication religieuse, présentent pour la .première fois aux fidèles un système de philosophie complet, dogmatique, régulièrement établi et enseigné. La Somme de saint Thomas est une encyclopédie philosophique ; toutes les parties se tiennent, tous les raisonnements se suivent, tous les problèmes de la nature humaine et divine y reçoivent une solution logique. C'est donc une philosophie en règle, faite, sinon par l'Église, au moins dans son sein et avec sa protection. Est-ce à dire que pour cela la main de l'homme ne s'y laisse pas apercevoir? Elle s'est, au contraire, marquée par une empreinte forte, il est vrai, et grandiose, mais qui est pourtant une empreinte humaine. L'ange de l'école ne nous contredirait pas. n est un nom qu'il cite à toutes les pages, une autorité qu'il respecte non pas à l'égal sans doute, mais immédiatement au-dessous de l'Écriture : on a nommé Aristote. Pour tout bon scolastique , Aristote vient aussitôt après Jésus-Christ et ses apôtres : si l'on s'agenouille devant les uns, on s'incline devant l'autre. VOrganon du philosophe de Stagyre est , avec l'Écriture , le coefficient de toutes les formules scolastiques. Que dira donc M. l'abbé Gaume, de trouver encore ici un des systèmes philosophiques de l'antiquité étroitement lié ainsi à une philosophie chrétienne? Qu'en dira le révérend père Ventura, ou plutôt pourquoi n'en dit-il rien, car il ne peut l'ignorer? Par quelle ingratitude Aristote ne tient-il aucune place , ne reçoit- il aucun honneur dans la réhabilitation de la scolastique?
Avec la permission du père Ventura, nous croyons deviner la raison de son silence. Le révérend père veut absolument que la scolastique soit la forme éminente et presque unique de la raison catholique. Il nous l'impose tout entière avec une autorité dogmatique. Tant qu'il
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n'invoque que le nom de saint Thomas, ses auditeurs s'y prêtent d'assez bonne grâce; mais, quelque loin qu'ils puissent porter la soumission, ils seraient surpris, nous en sommes sur, d'entendre «ûflSlrmer eh chaire qu'on ne peut être bon chrétien sans commencer par être pérîpatéticien , et que les dix catégories sont aussi respectables que le Décalogue. Des gens raisonnables en concluraient que, puisque le catholicisme a' pu faire alliance avec un système philosophique qui n'avait rien de chrétien à son origine, il pourrait aussi, dans d'autres circonstances, se prêter à d'autres systèmes encore. Ils arriveraient peut-être iiinsià une opinion, suivant nous, modeste et sensée, à savoir qu'aucune philosophie , pas même celle du moyen ftge, ne peut se dire ni chrétienne ni catholique par excellence, ni surtout par exclusion à toute autre, parce qu'il n'a pas plu à Dieu de nous révéler un système métaphysique tout entier, parce qu'il ne nous a donné la vérité que par mesure , dans là proportion de iios besoins réels et non de nos désirs curieux , et qu'en dehors clés points qu'il a confiés à la foi il laisse la raison de l'homme s'exercer dans sa liberté et dans son ignorance.
Force est donc bien de convenir que la philosophie scolastiquc est, comme toute autre , humaine et par suite faillible. De cette condition suit encore une autre conséquence, c'est qu'elle pourrait bien n'avoir eu dans son ensemble qu'une application et une Utilité temporaires. Que si en efiPet les vérités philosophiques sont, par leui* essence , de tous les lieu3^ et de tous les temps , les méthodes qui y mènent changent suivant la disposition des esprits. Le point où Ton veut arriver est toujours le même, mais le point d'où on part est très-diflerent. Or la philosophie scolastique , nous l'avons dit, part de l'autorité, comme principe fondamental et généralement reconnu ; elle admet tous les dogmes de l'Église comnië autant de Vérités incontestables i c'est ensuite à lès définir avec
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précision et à en tirer des conséquences rigoureuses qu'elle applique toute la subtilité et toute la vigueur de la logique d'Aristote. C'est là , aux yeux du père Ventura , le principal mérite de*la Somme de saint Thomas; ce n'est pas son tort aux nôtres, mais, si nous osons ainsi parler^ c'est sa date ; c'est la marque du temps où vécut ce puissant esprit; c'est le caractère de la tâche qu'il eut à remplir. Il n'avait pas affaire , comme les Pères du premier sîècljs, à des incrédules raisonneurs ou même à de nouveaux fidèles exercés à la dispute et qu'il fallait ranger à la foi; il avait, au contraire, des croyants simples et barbares à élever jusqu'à la science. Il n'avait personne à convaincre ni à combattre , mais tout le monde à enseigner; ir n'avait pas de doutes à résoudre, mais des lumières à répandre, domme tout bon architecte doit faire, il bâtit l'édifice de la science sur les bases qu'il trouva déjà posées dans le sol. Son enseignement partit de la foi connme d'un premier principe , parce que la foi était partout répandue; il s'avança au nom de l'autorité , parce que l'autorité était universellement respectée. Est-ce à dire qu'il eût fait de niême dans des temps d'incrédulité , de discussion ou de doute, — dans ces temps où l'autorité, avant de se faire obéir , a besoin de se faire reconnaître , — où c'est l'autorité elle-même qui est en question, et où, par conséquent, commencer par la poser dans les prémisses du raisonnement, ce serait commettre cette faute de logique que l'école elle-même eût appelée cercla vicieux et pétition de principe? Nous croyons saint Thomas beaucoup trop bon logicien pour supposer qu'il se fût rendu coupable d'an sophisme si grossier. Si , au lieu de vivre dans des jours de piété et de soumission , il fût venu au monde le lendemain d'une révolution morale qui aurait ébranlé le principe même de la foi , il aurait consacré à raffermir les fondements du dogme une part de cette
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force d*esprit qu'il employa tout entière à en déduire les conséquences.
Mais au moyen ftge, ne nous lassons pas de le répéter, l'Église ne convertissait pas, elle instruisait : elle faisait le.raétier de précepteur universel, elle s'en acquittait dans les moindres, dans les plus humbles détails. Elle n'enseignait pas le droit romain ou la philosophie, elle apprenait les premiers éléments de grammaire ou de linguistique. Elle façonnait le gosier rauque des Germains à articuler les sons harmonieux de la Grèce et de Rome. Les églises et les monastères étaient, pour tout le monde du moyen ftge, comme les écoles élémentaires des langues antiques. D en est de Tadmirable langue latine comme des lois romaines; sans la messe et la Bible de saint Jérôme, elle aurait disparu sans retour, entraînant avec elle tous les chefs-d'çBuvre de l'esprit auxquels elle avait prêté sa grâce et sa force. Le vainqueur aurait fait sa langue comme sa loi. Il ne. fallait pas moins qu'une institutrice divine pour faire asseoir sur les bancs d'une classe, épeler, compter et lire, des écoliers de la taille des Goths d'Alaric ou des Sicambres de Clovis. L'Église daigna leur enseigner l'alphabet. Si le latin n'a pas rejoint dans la nuit des temps les idiomes disparus de Carthage ou de Babylone, si les inscriptions de Rome antique ne sont point des hiéroglyphes exerçant aujourd'hui l'imagination des voyageurs et des érudits, il en faut remercier ou accuser l'Église. Cest le christianisme qui a été sur ce point encore le bienfaiteur ou le corrupteur (si M. l'abbé Gaume le veut) de l'intelligence humaine.
La conservation, la consécration des langues anciennes, par suite leur mélange avec les idiomes modernes auxquels elles ont donné la force , la noblesse et la clarté, tel est, suivant nous, l'inappréciable service que l'Église a rendu aux lettres au moyen âge. C'est bien assez pour
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qu'elles en doivent être éternellement reconnaissantes, et pour que Ton ne puisse qualifier en termes trop sévères leur ingratitude. Irons-nous plus loin, essaierons -nous d'établir, comme M. l'abbé Gaume, qu'il ]f aeu au moyen âge toute une littérature nouvelle, ^ale en tout point à la littérature antique, où Ton peut étudier avee autant de ])erfection et de profit les modèles du beau et les règles du goût? Dirons*nous que Téloquence de saint Bernard vaut, au point de vue de l'art, celle de Démosthène ou de Bossuet, la poésie de saint Thomas celle de Virgile ou de Racine? Au risque d'encourir le reproche de modération^ si cruel aux yeux des partis extrêmes et qui a mené plus d'une fois les gens au supplice^ nous avouerons qu'en eita^ gérant l'admiration qu'on doit aUx monumeittê UtMrairea du moyen àge^ nous oraindrions de la compromettre. A nos yeux le moyen âge conserve le souvenir des lettres antiques, couve le germe des lettres modernes; il a été pour les poètes et les romanciers des âges qui l'ont suivi une source abondante d'inspirations littéraires, mais il ne possède pas pour son compte ^ en son propre nom , de littérature véritablct Ce qu'on appelle de ce nom ne s'est proposé dans aucun des buts de la littérature et n'en remplit aucune des conditions. Nous aurions besoin de beau-^ coup de développements pour faire comprendre ici toute notre pensée. Parmi beaucoup de raisons qu'il serait trop long de déduire, nous n'en choisirons qu'une Seule qui a l'avantage de nous renfermer dans le cercle même où s'est tenu M. l'abbé Gaume, et qui parait faire la véntable arène où il attend et provoque ses adversaires. Le moyen âge, dans notre pensée, n'a point eu de littérature proprement dite : il n'en a eu que des commencements, des éclairs et des germes, parce que l'instrument de toute littérature, la langue, a fait défaut à toutes ses inspirations.
Si des pensées élevées, si la chaleur des croyances et
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des paasioQs, si une imagination vive, si la naïveté et l'ardeur suffisaient à enfanter une littérature, quels temps eussent dû être plus littéraires que ceux où tout brûlait ou de foi ou de haine, ou de charité ou de convoitise? Ce n'est pas le sentiment qui manque assurément au moyen Âge ; on dirait , au contraire , qu'il déborde. En tout genre, en bien comme en mal , pour le ciel comme pour la terre , pour se sacrifier ou se satisfaire , pour aimer Dieu ou les femmes , les plaisirs ou la mortification , la richesse ou la pauvreté , les hommes du moyen âge furent les plus passionnés qui furent jamais. C'est l'expression qui , en littérature du moins, manqua à cette surabondance de sentiments. Malheureusement l'art est un composé de fond et de formes auquel la parole n'est pas moins nécessaire que le cœur. Pour être éloquent et poète, il faut sentir, mais il faut aussi parler et chanter. Placé sur les limites de la nature morale et delà nature physique, sur les confins obscurs de l'âme et du corps, témoignage et symbole de notre double substance , l'art n'est ni sentiment ni matière pure, il est le produit de Taccord de Tune et de l'autre* Si la matière est rebelle, le sentiment se paralyse et l'art s'évanouit. Or, en fait de littérature, la matière, c'est la langue. L'organe indispensable de toute grande littérature est un idiome parvenu à un tel point de perfection et de plénitude , que non-seulement il n'arrête plus la pensée à son passage, mais qu'il la soutienne, l'éclaircisse, la fortifie et la colore. Les écrivains, môme de génie , ne font pas , quoi qu'on en dise, leur style à eux seuls : le temps, Iqs circonstances, l'éducation générale de leurs contemporains leur préparent l'instrument qu'ils aiguisent et perfectionnent. A toutes les grandes époques littéraires , la langue courante était à la fois élevée et simple, précise et savante, pleine de grâce dans les rapports familiers, et de force dans l'expression des sentiments nobles, rendant les idées populaires sans trivialité,
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les remarques fines sans recherche , les haates inspirations sans emphase. C'était un cheval aux membres ner. veux et aux aides fines qui n'attendait que Féperon du cavalier. Tel est, même avant Thucydide, le grec du siècle de Périclès, même avant Cicéron le latin des derniers temps de la république, même avant Bossuet le français du siècle de Louis XIV,
La latinité du moyen âge réunissait-elle ces qualités? M. Fabbé Gaume le soutient sans balancer. Nous osons croire que pour se ranger de son avis, il faut un assez grand effort de parti pris. Autant le moyen âge a rendu service au monde en conservant Tintelligence du latin, autant Tusage qu'il en a fait personnellement a été et devait être ingrat et malheureux. Les conditions mêmes que le moyen âge imposait à la langue latine ne lui permettaient pas de se prêter à une renaissance littéraire. Pour en faire pénétrer les éléments dans les mémoires courtes, dans les cerveaux rebelles des nouvelles populations chrétiennes, il avait fallu la simplifier, la mutiler par une froide analyse. M. Tabbé Gaume lui-même en convient dans un examen assez ingénieux des différences de la latinité chrétienne et de celle du siècle d'Auguste ^ Il ne faut plus demander au latin du moyen âge les inversions hardies , les larges constructions périodiques du style cicéronien. Les inversions, les périodes ne sont possibles que lorsqu'une connaissance correcte des terminaisons spécifiques de chaque nom et de chaque verbe permet de retrouver la suite logique des pensées sous leur désordre apparent. L'esprit enfantin des Barbares se serait perdu dans ces détours. La sécheresse d'un ordre plus rationnel, mais moins vif, a remplacé les allures libres de l'ancienne phrase latine. Il a fallu aussi immoler, par un