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L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE

— NOTembre 18*9. —

PREMIÈftB PARTIE.

Convenons-en : c'est une situation douloureuse, et qu'il ne serait pas généreux d'aggraver , que celle d'un ministre de la république française, venant proposer, en Tan 1849, une loi sur renseignement. Une telle loi appartient par excellence à l'avenir , et l'avenir aujourd'hui , quel est-il? Dans une nation depuis longtemps éclairée comme la nôtre , une telle loi doit aussi se rattacher aux souvenirs du passé , et le passé de la France qu'est-il devenu? où nous a-t-il conduits? Toutes ces questions poignantes se pressent dans l'esprit au seul nom de Tinstruction publique. On se rappelle ces jours d'espérance où la France y déjà parvenue, depuis un siècle., au comble de la renommée , essayait de tourner vers les études politiques des esprits polis Jusqu'à l'excès par la culture litté-

raire. On se retourne , on regarde : on trouve une tribune assaillie par des cris sauvages^ et Tignorance, sous ses traits brutaux , assise sur les bancs de la souveraineté nationale. On entend voler de grossières invectives. Des compatriotes de Mirabeau parlent le langage des halles. Voilà donc où vient aboutir, à travers Rollin et Fontanes, la société de Louis XIV et de Racine! Et cette instruction populaire, objet, il n'y a pas longtemps encore, de tant d'espérances et d'orgueil , n'en sommes-nous pas réduits à douter si elle est un bien? L'État , cet État qu'on accuse de n'avoir rien fait pour le peuple, s'était mis courageusement à l'œuvre pour faire pénétrer les lumières dans le fond des villages les plus reculés. Il élevait dans ce des* sein , à ses frais , une pépinière de jeunes maîtres. Il est arrivé qu'il a enseigné les populations juste à temps pour leur permettre de lire des appels aux armes. Ces distributeurs de connaissances qu'il avait établis d'étape en étape se sont trouvés comme autant de pionniers révolutionnaires. Ces soins pacifiques de l'intelligence ont tourné en soif de violence et en surexcitation des plus basses passions matérielles. vanité des efforts humains ! ô désespoir de la civilisation !

Si quelqu'un pouvait ne pas être trop accablé d'un tel résultat, ce devrait être l'auteur de la loi nouvelle, que la France regrette si vivement de voir aujourd'hui sortir momentanément du pouvoir. La nature bien connue de ses convictions le préserve d'un découragement excessif. Où la philosophie la plus généreuse ne trouve plus de remède , la foi chrétienne conserve encore des espérances. Le mal d'ailleurs*, le grand mal de la nature humaine, déconcerte le philosophe ; il afflige le chrétien sans le surprendre. Si l'instruction raffinée , si la civilisation presque excessive de la France l'ont conduite jusqu'aux portes de la barbarie, M. de Falloux n'est pas embarrassé , sans doute, de nous en donner l'explication. A ses yeux , c'est

que le sentiment religieux a disparu à mesure que Tintelligence se développait. Si l'instruction primaire a servi de propagande à Tesprit de révolte, c'est qu'elle a négligé de se présenter sous les auspices de la religion. Depuis TÉden jusque aujourd'hui , depuis le riche jusqu'au pauvre , la raison, sans Dieu, n'engendre que l'orgueil et le mal. Il y a un véritable soulagement, de nos jours plus que jamais, dans la profession sincère d'une telle doctrine. Elle seule peut nous sauver d'un découragement sceptique de toute entreprise généreuse. A ces nobles sentiments, M. de Falloux joint une conviction plus rare peut-être encore par le temps qui court : il a foi dans la liberté. Il espère que la concience des pères de famille les guidera mieux dans le libre choix des maîtres de leurs enfants , que le monopole universitaire de TÉtat n'a pu faire jusqu'ici. La loi qu'il propose est avant tout , et quoi qu'on en dise, malgré quelque confusion de principes, une loi de liberté d'enseignement.

Nous admirons sincèrement cette confiance , et nous sommes prêt à lui laisser libre cours. Que la liberté d'enseignement fasse tout le bien qu'on s'en promet, c'est ce que nous n'osons pas affirmer. A coup sûr, elle ne fera pas pis que le monopole, tel que nous l'avons, n'a sinon fait, au moins laissé faire. L'Université, que nous n'avons jamais outragée, nous permettra de le lui dire. L'épreuve a été faite le 24 février 1848 : le monopole de l'enseignement n'a pas réussi. Une grande institution comme l'Université impériale, investie d'omnipotence, étendant sa main dans toutes les familles, destinée à donner le ton à l'esprit public, et qui n'a pas réussi à le^présever ni à se préserver complètement elle-même de la perversion étrange dont nous sommes témoins, n'a évidemment pas atteint son but, et ne peut trouver mauvais qu'à côté d'elle on essaie de réussir par quelque autre moyen.

a Sa Majesté, disait-ou en 1808, dans un style qu'on ne

saurait méconnaître, a organisé FUniversité en un corps, parce qu'un corps ne meurt jamais , et parce qu'il y a transmission (inorganisation et d'esprit^ elle veut trouver dans ce corps une garantie contre les théories pernicieuses et subversives de l'ordre social Ce corps, étant le premier défenseur de la morale et des principes de TËtat, donnera le premier l'éveil et sera toujours prêt à résister aux théories dangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser, et qui, de période en période, renouvellent ces vaines discussions qui, chez tous les peuples, ont si fréquemment tourmenté l'opinion publique. »

Pense-t-on que si l'écrivain altier qui dictait ces lignes était rappelé aujourd'hui sur la face de cette France que son bras avait sauvée des révolutions, pour y assister à tel discours tenu en Sorbonne , pour entendre tel professeur du collège de France, si on lui montrait des Louis Blanc, des Proudhon , boursiers et lauréats des collèges royaux , il trouvât sa pensée bien réalisée et se complût pleinement dans les fruits de son institution? Est-ce à dire que nous en voulions conclure, avec l'injustice ordinaire aux écrivains de parti, que le socialisme, la révolution et tous leurs monstres sont sortis tout armés du sein de TUniversité ? A Dieu ne plaise que nous méconnaissions à ce point tout ce que rUniversité , à son origine , a sauvé ou relevé en France de saines traditions, tout ce qu'elle abrite d'existences modestement consacrées au devoir I Mais cela veut dire tout simplement que le pouvoir absolu n'est pas bon à garder par le temps qui court. Il impose une responsabilité fort supérieure à ce qu'il peut donner de puissance. Personne, d'ailleurs, n'est assez sûr de soi-même pour entreprendre de l'exercer. L'Université a partagé le sort de toutes les grandes créations impériales mises tout d'un ' coup aux prises avec un régime de liberté. L'anarchie y a pénétré pendant que l'esprit d'opposition s'animait contre elle. Comme cela est arrivé successivement à tous les

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gouvememenls, elle est devenue, à un moment donné, le bouc émissaire d'une société malade dont elle avait paiv tagé plutôt que causé les désordres. Chacun lui reproche non-seulement les maux dont il est victime, mais ceux-là mêmes souvent dont il est l'auteur. Gouverner Tesprit public de nos jours est décidément une tâche au-dessus des forces humaines. A la place de FUnivérsité, nous serions charmé d'être déchargé d'un si périlleux monopole.

Nous ne reprocherons donc pas, à DiiBU ne plaise, au nouveau projet de loi de briser le monopole universitaire. Pour tout dire y nous eussions mieux aimé que, profitant de l'occasion , on -arrivât du premier coup à une solution plus hardie et plus complète. Comme quelques-uns des amis de M. Falîoux le lui ont fait* sentir sans ménagement, nous craignons qu'il n'y ait dans sa loi des aberrations de principes qui seraient visibles dans ses conséquences. Nous craignons qu'elle ne laisse subsister entre renseignement libre et l'Université trop de points de contact, qui pourraient devenir autant d'occasions de conflits; mais nous savons parfaitement à quels embarras le consciencieux ministre avait eu affaire, nous savons avec quelles difficultés s'opère un accord entre des opinions longtemps hostiles. Ces difficultés sont les mêmes qui Pendaient, dans ses derniers jours, les questions religieuses si pénibles au gouvernement déchu. On ne lui en tenait pas compte alors : il faut s'arranger avec elles aujourd'hui. Prenons cet heureux accord tel qu'il est et pendant qu'il existe (si tant est qu'il existe encore), et craignons même de le troubler en soumettant ses conditions à un examen trop approfondi.

Ce que nous nous proposons de faire ici par conséquent, ce n'est nullement une discussion détaillée de la loi, en ce moment soumise à l'Assemblée nationale. Nous prenons, au contraire, cette loi pour point de départ et comme accordée. En l'envisageant, nous y trouvons une part con-

sidérable faite encore à l'action de TËtat en matière d'éducation. D'une part, TUniversité y est maintenue; un enseignement complet continue à être donné au nom du gouvernement. D'autre part, au-dessus de TUniversité comme des institutions libres, nn vaste conseil, formé, par la voie d'une élection spontanée , dans le sein des plus grands corps de TËtat, est destiné à veiller à la fois sur l'enseignement officiel et sur l'enseignement privé. A en juger par le soin avec lequel l'exposé des motifs et le rapport même de la commission s'étendent sur la composition de ce conseil, c'est l'objet de la prédilection des auteurs de la loi nouvelle. On lui suppose donc beaucoup de pouvoir; un grand effet en est attendu. Enfin le projet de loi maintient les examens et les grades en vigueur dans le système actuel d'éducation. Quels que soient les juges de ces examens et les distributeurs de ces grades, la seule existence d'une série d'épreuves nécessaire pour l'entrée des carrières libérales, épreuves dont le progranune émanera indubitablement d'une autorité supérieure, donne encore à l'État un immense moyen d'agir sur l'éducation de la jeunesse. En un mot, si l'Université descend au second rang, l'instruction publique subsiste, et à bon droit, comme une des premières préoccupations de la société et des pouvoirs qui la représentent. C'est de l'instruction publique ainsi entendue et de la part que l'État y prend sous toutes les formes que nous avons dessein de nous occuper. A nos yeux , cette action, qui devrait être salutaire, est dénaturée, depuis de longues années, par des vices qui s'aggravent chaque jour : il est urgent d'y apporter des remèdes actifs. De ces vices, une partie sans doute est imputable à l'Université, une autre à l'ensemble de nos lois administratives, une autre enfin, et ce n'est pas la moins grande, à la société tout entière, aux pères de famille qui s'en plaignent , et dont la vanité impatiente a souvent corrompu les meilleures institutions. Mais, si per-

sonne n'est exclusivement responsable d'un si grand mal, tout le monde est également intéressé à le réparer, et, puisqu'on renouvelle aujourd'hui les autorités préposées à Finstruction publique, puisqu'on les retrempe dans Félection, apparemment pour leur inspirer un sentiment plus juste des nécessités sociales, il ne peut être inutile de leur mettre sous les yeux un tableau sombre, mais sincère, des maux qu'elles vont avoir à réformer.

Que Téducation publique d'un pays doive être tenue constamment en rapport avec son état social , c'est un axiome de sens commun dont pourtant le souvenir semble nous avoir échappé depuis un demi-siècle. Comme, après tout, ce qu'on se propose en élevant des jeunes gens, c'est d'en faire un jour des hommes, et qu'on est , quoi qu'on fasse, l'homme de son temps et de son pays, c'est pour ce temps, c'est pour ce pays qu'il faut les élever. Cest en tenant l'oeil sur l'enfance qu'on doit diriger la jeunesse 5 c'est en voyant ce que sont ou ce que doivent être les hommes qu'on apprend ce qu'on doit faire des enfants.

Or, nous n'avons pas la prétention de rien enseigner à personne en disant que le trait caractéristique de l'état social en France, c'est le triomphe à peu près complet du principe démocratique. Nous avons vu successivement les combats sanglants de ce principe pour s'établir dans nos lois, son avènement armé sur le trône, son règne paisibfe au sein d'une prospérité toujours croissante , bien que toujours menacée. Nous venons d'assister depuis un an à son délire brutal et à son enivrement passager. Sous quelque aspect qu'il se présente, violent ou calme, régulier ou déréglé, révolutionnaire ou légal, ce principe règne parmi nous ; c'est un fait accompli , sur lequel il serait insensé autant qu'impossible de revenir. La règle fondamentale qu'un tel principe impose à l'état social qu'il régit, c'est que la plus haute ambition soit permise au moindre citoyen; c'est qu'aucune infirmité d'origine, aucune ob-

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scurité de naissance ne défendent l'entrée des carrières les plus brillantes et Tavénement aux postes les plus élevés; c'est qu'il n'y ait rien où chacun ne puisse parvenir. L'égale admissibilité des Français à tous les emplois était le second article de la charte de 1814, et Ton a dit avec vérité, bien qu'avec quelque dénigrement, que d'était Talpha et Toméga des libertés de la France. Par une conséquence naturelle , ce qui fait l'essence du principe démocratique fait également son péril. Le péril d'une démocratie , c'est que l'ambition de s'élever, permise en droit à tous les nouveaux venus d'une société, soit en fait allumée dans tous les cœurs ; c'est qu'une concurrence déréglée n'encombre toutes les voies qui peuvent conduire aux honneurs , en laissant déserts et méprisés les carrières modestes et les métiers utiles; c'est, en un mot, que le grand nombre des hommes prétende au petit nombre des places. Travaillée par un tel mal, une société souffre incessamment du trop plein de certains organes et du périssèment de certains autres; elle a recours à des révolutions, comme à des saignées périodiques qui la soulagent en l'épuisant. La légitimité de toutes les prétentions personnelles est la condition d'une démocratie pure; leur débordement est par conséquent son péril.

Il n^est qu'un moyen de mettre un peu de règle dans un tel envahissement, et le bon sens comme le véritable intérêt des démocraties le leur a depuis longtemps suggéré. Si le principe démocratique exige en effet que tout le monde puisse aspirer aux situations les plus hautes , il y met pourtant cette restriction nécessaire , qu'on saura les remplir par ses aptitudes naturelles, et qu'on en deviendra plus digne encore par le travail et les connaissances acquises. La capacité et le travail sont les deux seules limites, mais les limites nécessaires imposées à la grandeur des ambitions, à la généralité des espérances qu'autorise et fomente le principe démocratique. Ces limites, je le

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sais, ne plaisent pas plus que d'autres, et pour cause, à certains amoureux bruyants que la démocratie compte dans les estaminets et dans les riies : les privilèges sérieux du talent et du travail les gênent tout autant que les frivoles avantages de la naissance. Mais la démocratie sage , réfléchie, la démocratie avouable se fait un honneur de les reconnaître. Elle eût posé elle-même ces barrières, si la nature des choses ne l'avait fait avant elle. Une société démocratique qui ne veut pas être une arène confuse où toutes les médiocrités ambitieuses se précipitent en se Culbutant n'a d'autre ressource que de s'en tenir avec fermeté à Taxiome d'Alexandre mourant : Au plus digne. C'est la prétention et la devise de toutes les démocraties. Les seules vraies , les seules bonnes , les seules durables , sont celles qui ne se- bornent pas à le professer hautement , mais qui le mettent résolument en pratique.

Or, ou nous nous trompons fort , ou c'est en ceci qu'un système d'éducation publique fortement combiné pourrait rendre d'éminents services à une société démocratique. Nous concevons en effet , dans une telle société , Téducation publique comme destinée à dresser en quelque sorte l'échelle de la capacité et du travail de chacun. Nous croyons que c'est à elle de donner à tous ceux qui entrent dans la vie la mesure des efforts qu'ils doivent faire pour pouvoir prétendre à de certains buts , et à la société ellemême la mesure de la valeur des prétendants. Nous concevons l'éducation publique disant à son début, d'une façon claire , au jeune homme ou à ses parents : Que voulez-vous faire dans la vie? Quel est votre but , votre destinée , votre prétention , votre espérance? Quand vous me l'aurez dit, je vous ferai connaître ce que vous devez faire, ce que vous devez être , ce que vous devez savoir pour les remplir. Je vous dirai les chemins par où vous devez passer. Nous concevons ensuite l'éducation publique disant à la société, au moment où elle lui rend l'enfant devenu

homme : Celui^^i est capable de telle chose ^ et celui-là de telle autre. Dans telles voies , ses prétentions sont légitimes ; dans telles autres , s'il entre , que ce soit à ses risques et périls. Sachez bien qu*à moins de ces développements tardifs qui étonnent la nature , il n'ira pas jusqu'au bout. Nous voudrions, en un mot ^ tirer de l'éducation publique un puissant élément de règle pour le tourbillon au sein duquel s'opère le mouvement d'une grande société démocratique.

Comment l'éducation publique pourrait s'acquitter d'une si grande tâche sans gêner la liberté d'enseignement, c'est ce que nous tâcherons de faire comprendre par la suite , et nous prions ceux qui attachent un juste prix à cette liberté de ne pas trop s'en inquiéter par avance. A coup sûr, armée comme elle l'était du monopole , la chose eût été possible à l'Université de France. L'a-t-elle fait? Tout en rendant justice à des tentavives isolées, qui n'ont pas été sans effet, nous craignons qu'elle n'ait jamais envisagé cette tâche en face et dans son ensemble, et que, sans s'en douter, elle n'ait travaillé précisément en sens contraire.

Figurez-vous, en effet, un enseignement qui, depuis son plus bas jusqu'à son plus haut degré, soit disposé pour faire naître l'ambition dans l'âme des élèves qui le reçoivent, mais iftie ambition vague, sans destination expresse ; un enseignement qui ne soit jamais mis en rapport ni avec la position au sein de laquelle un enfant est né ni avec la carrière qu'il doit parcourir, qui , par conséquent, ne s'accorde ni avec son état présent et connu ni avec son état futur et possible. Qu'après avoir fait appel aux plus délicates facultés de Tintelligence , et touché les cordes les plus sensibles de Tâme , cet enseignement s'arrête brusquement à l'entrée de la vie , abandonnant l'adolescent à lui-môme le cœur gonflé d'espérance, la tête pleine de connaissances imparfaites , l'amour-propre en fermentation , l'imagination en campagne. Que cet enseignement

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à peu près universel soit couronné par des examens si légers , qu'un exercice mécanique de mémoire , l'audace d'un moment, le hasard souvent, suffisent pour s'en tirer à son honneur, et que par conséquent chaque année il fasse présent à la société de deux ou trois mille jeunes gens pourvus du même diplôme et se croyant tous des droits égaux à toutes choses. Figurez-vous tout cela, et vous n'am^ez encore qu'une idée imparfaitede ce foyer d'espérances passionnées, de vanités indomptables, d'illusions et de chimères que tient sans cesse allumé , pour le plus grand repos de la société , l'éducation publique de France. Pour que ce tableau approche de la vérité , il faut encore s'imaginer que , bien que nominalement répandue sur toute la surface d'un grand territoire, cette éducation soit pourtant organisée de telle manière qu'elle n'existe d'une façon réelle , complète et brillante qu'au sein d'une capitale d'un million d'hommes. Il faut s'imaginer qu'elle agit comme une sorte d'aimant pour attirer vers cette capitale, dès l'âge de douze ou quatorze ans , tous les enfants qui semblent promettre à la prévoyance de leurs maîtres ou simplement aux illusions de leurs parents quelque germe de mérite à développer. Il faut supposer dès lors que cette éducation s'accompfit au bruit des agitations d'un grand centre politique, et que c'est sur le pavé d'une grande ville qu'elle dépose son contingent annuel. Enfin , ce ne sera rien encore : la mesure ne sera comblée que quand vous aurez ajouté que l'ambition, déjà inoculée aux jeunes gens par le mode comme par le théâtre de leurs leçons, leur est communiquée, comme par contagion, dans l'exemple de leurs maîtres , que le corps enseignant luimôme en est travaillé à tous ses degrés , et qu'un cours de sixième semble souvent au jeune agrégé qui le remplit le marche-pied de la tribune politique. Alors , si vous prenez en considération le petit nombre d'hommes de génie dont il plaît à Dieu d'honorer un siècle , et le petit nombre

de premiers ministres que la constitution la plus démocratique comporte, vous comprendrez comment on s'y prend pour faire, non pas une république de sages à la mode de Platon, mais une nation de médiocrités mécontentes.

Ce tableau parait-il chargé? Malheureusement nous ne le pensons pas. Essayons de suivre, dans quelques détails, les divers degrés de l'éducation publique en France.

Nous dirons peu de mots de Féducation primaire ; le mal est saignant , pour ainsi dire ; il a frappé tous les yeux. Le rapport de la commission de TAssemblée est à cet égard d'une éloquence qui dispense de tout commentaire. La France entière s'est épouvantée , lorsqu'elle s'est aperçue que la ^ande masse des instituteurs primaires était profondément imbue de principes révolutionnaires, et *que par conséquent toutes les sources où les nouvelles générations populaires allaient puiser leur vie intellectuelle étaient empoisonnées par avance. Le fait était effrayant et ne pouvait être dissimulé. Bien des gens s*en sont émus jusqu'au point de douter si l'instruction , répandue sur une si vaste échelle, était véritablement un bienfait. A notre avis, le mal qui s'est produit là n'était qu'une face plus saisissante et plus sensible du vice qui ronge , du haut en bas , la totalité de l'éducation publique , et c'est à ce titre que nous voulons y insister un moment. L'éducation primaire, autant et plus que toute autre , dans ses leçons comme dans ses maîtres , porte le cachet du défaut que nous reprochions tout à l'heure à l'éducation publique en général; elle n'a négligé d'établir aucune proportion entre le régime auquel les premières années de l'enfance sont soumises et le but auquel doit s'employer l'activité de l'âge mûr. Cela est vrai des enfants dans chaque école de commune, cela est plus vrai encore des instituteurs dans chaque école normale de département.

Et d'abord n'est-ce pas là, comme le fait remarquer M. Beugnot dans son rapport , le caractère essentiel de

cette iusiitution des écoles normales primaires? L'éloquent auteur de la loi de 1833, dont le nom est assez illustre pour supporter une critique comme son esprit est assez large pour l'admettre , dans le rapport qui la précédait, s'étendait en termes pleins de magnificence sur la réunion de qualités extraordinaires que rendait indispensables le rôle humble et pourtant sublime d'instituteur de la jeunesse populaire. Mais, aurait-on pu lui demander, y a-t-il apparence, Tespèce humaine étant ce qu'elle est, peu abondante en dévoilements et passablement atteinte d'intérêt personnel , que vous fassiez sortir de terre un assez grand nombre de ces mérites satisfaits de rester inconnus, pour en compter, d'ici à dix ans , un par commune de France ? Le moyen de les produire est-il de leur donner une éducation précisément faite pour éveiller en eux tous les goûts qu'ils ne pourront pas contenter dans leur vie? Ils sont destinés à vivre seuls, épars dans les campagnes. Est-ce une bonne préparation que de les élever en commun dans une ville ? Leur existence obscure va se passer entre des parents qui mènent la charrue et des enfants qui quittent l'école pour aller glaner dans les champs. Dix années passées à toucher la fleur de toutes les connaissances humaines leur rendrontelles plus agréables les conversations d'un jour de foire ? Dans le métier ingrat d'ouvrir de petites intelligences qu'on n'a pas même le temps de polir jusqu'au bout, à faire épeler des lettres , tracer des barres , exécuter et vérifier les quatre règles , il n'y a pas le moindre aliment pour un esprit actif, pas le moindre emploi pour des facultés exercées, pas le moindre stimulant de concurrence et de vanité. Quel noviciat pour une telle vie, sèche , aride, décolorée, qu'une grande école publique, recrutée de tous leé points d'un département , avec tout le corlége de solennités académiques , de glorioles littéraires que de telles institutions comportent ! Et quel silence glacial ne se fait pas tout d'un ooup autour d'un brillant élève d'école pri-

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maire couronné la veille sous les yeux du conseil général, envoyé le lendemain dans une pauvre commune rurale , en dehors de toute communication , où tous les bruits du monde viennent se perdre dans le calme des vastes plaines ou dans la profondeur des grands bois? Quel étonnement qu'une aigreur constante soit le résultat de ce changement de température subit , et que son impatience se porte contre cette société qui ne Ta mis un jour en lumière que pour Tensevelir le jour suivant!

C'est pourtant là, peut-on dire , ce que fait depuis bien des années, sous nos yeux, la plus pacifique des institutions de ce monde, la religion catholique. C'est du sein des petits séminaires , où ils sont élevés en commun dans des études philosophiques, au centre même du diocèse, que partent ces prêtres de campagne , qu'on retrouve ensuite paisiblement assis dans toutes les chaumières. Les écoles \ normales primaires ne sont que de petits séminaires laïques. Eh! sans contredit, la religion le fait sans effort, mais pour une raison qu'il faut bien confesser, c'est que la religion fait des miracles et que l'État n'en fait pas. Elle en fait à tout instant par un flux en quelque sorte continu; elle fait des choses surnaturelles avec la régularité de la nature. Nos yeux s'y accoutument , nous trouvons la chose toute simple , et nous nous plaignons même quand le miracle n'est pas immédiat et complet. Mais qu'on essaie seulement un jour de faire à sa place et en dehors d'elle ce qu'on lui voit exécuter tous les jours sans effort , l'abîme qui sépare le ciel et la terre se montre aussitôt à découvert. Je n'en connais pas de si frappant exemple que ces résultats si différents de deux institutions très-analogues en effet dans leur composition, les séminaires diocésains et les écoles normales départementales, l'une couvrant nos campagnes de missionnaires de paix , dont la simplicité égale le dévouement; l'autre, depuis douze ans qu'elle existe, ayant étendu sur nos communes les mailles d'im réseau

révolulionnaîre. Les législateurs de i833 avaient oublié qu'on n'inspire pas Tesprit de l'Église en copiant son cadre extérieur; ils avaient oublié qu'il est plus aisé d'annoncer TEvangile aux pauvres, pour lesquels il est fait, que de leur faire enseigner Tarithmétique et la géographie , et que les mystères de la foi donnent à Tâme une nourriture intérieure qui supplée au mouvement extérieur. Sur le théâtre le plus étroit , le prêtre-est au large au pied de l'autel. Sa solitude est vivante. C'est la cellule dont parle le mystique. Dans les veilles de la méditation , elle s'embellit et s'anime : abandonnée par l'esprit, elle devient vile et languissante, tœdium générât atque vilescU.

La religion est-elle seule à pouvoir venir à bout de ce grand problème de l'instruction populaire si admirablement posé, si hardiment abordé, mais si imparfaitement résolu par la loi de 1833 , à savoir, de faire vivre sans un ennui insupportable, qui ne tarde pas à engendrer un mécontentement violent , les esprits éclairés en dehfors de toute culture iutellectuelle , à contenir dans les limites d'une humble profession des esprits supérieurs à cette profession même? Absolument, nous le pensons. Il n'y a que la candeur chrétienne qui puisse mettre la science en harmonie avec la simplicité rustique. Ce sont les jeux favoris de la religion que de donner tour à tour la raison élevée des idées simples et la forme simple des idées élevées. Aussi, il faut bien le reconnaître, partout où la religion a mis son empreinte sur l'instituteur primaire , elle a donné à l'instruction populaire une autorité et une paix qu'aucune institution laïque ne pourra jamais égaler. Mais, s'il n'est pas possible à des institutions laïques d'éviter complètement ce désaccord entre les connaissances élevées nécessaires à Tinstituteur et la condition de sa destinée , c'était une raison de plus pour ne pas l'exagérer artificiellement. Vous êtes obligé de donner à l'instituteur des lumières supérieures à l'emploi qu'il doit faire de sa vie, ne

lui donnez pas au moins des habitudes qui y soient contraires. Ne Tenlevez pas sans nécessité, pendant les années de la jeunesse où se reçoivent les plus fortes influences , à ces champs qui Font vu naître et qui doivent le voir mourir ; que son enfance s'écoule là même où il doit plus tard instruire celle des autres , que ces jeux aient pour témoins les mêmes lieux où il doit plus tard faire entendre ses leçons^ en un mot^ tâchez que Tinstituteur soit de la commune et ne s'en soit guère éloigné. Rétablissez ainsi, autant que vous le pourrez , ce rapport entre l'emploi de la jeunesse et celui de Tâge mûr, entre le but et le moyen , que les écoles normales primaires ont achevé de détruire, et nous croyons que ce sera déjà un pas de fait pour atténuer le mal effrayant qui corrompt tous les bienfaits de l'instruction populaire.

Le rapport de la commission , dont nous venons de parler, paraît avoir entrevu cette idée ; mais il entre dans peu de détails sur les moyens pratiques de la mettre à exécution. Nous essaierons peut-être, dans un prochain travail, de les établir avec un peu plus de précision. Pour le moment, qu'il nous sufiise d'avoir indiqué où réside le véritable mal de l'instruction primaire. Ce mal ne se borne pas là , nous l'avons dit : nous allons le retrouver d'étage en étage, accompagné partout des mêmes effets. La trace douloureuse que l'éducation des écoles normales primaîVes laisse chez les instituteurs, l'éducation secondaire des collèges , l'éducation supérieure des facultés, Timpriment sur la presque totalité de la classe moyenne de France. Paris est pour les uns ce que le chef-Ueu de département est pour les autres; le résultat est le même: une vanité froissée qui dégénère ici en un brutal socialisme , et produit là cet esprit d'opposition qui provoque et accueille avec joie les révolotions.

Ce n'est pas pourtant sans quelque timidité que nous abordons cette grande question de l'éducation secondaire,

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à laquelle se rattachent toute la gloire littéraire et,- jusqu'à un certain point, la civilisation de notre pays. L'éducation de nos collèges consiste , on le sait , principalement dans rétude des langues savantes, le grec et le latin, Thistoire, la géographie, les connaissances littéraires , en un mot ce qu'on a nommé les humanités. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a reproché à cette éducation d'employer sept à huit ans de la jeunesse à des études qui n'ont pas d'application pratique; ce n'est p^s d'aujourd'hui qu'on a proposé de substituer à cette haute et fine culture de l'intelligence des connaissances plus usuelles, de mise plus fréquente dans la vie, les langues vivantes par exemple , les notions des sciences applicables aux arts et iliétiers. Ce qu'il y a de matérialiste dans ces reprochés iTous a toujodrs profondément choqué, et il nous eu coûté d'avoir l'air de nous y associer. Dieu saitM re^dbation classique nous est chère, et si pqps àv^s en honneur là philosophie et les lettres ! Je prendrai volontiers le ciel à lémoin que rien ne m'inspire plus dé répugnance que l'idée, souvent proposée, de transformer en quelque sorte nos collèges en un atelier industriel / oiï la division du travail serait rigoureusement observée, où Fun apprendrait à devenir négociant, un autre chimiste , un autre médecin , celui-ci manufacturier et celui Jà agriculteur, et, où pas un n'aurait un moment à donner à la connaissance de la vérité désintéressée , à l'admiration du beau idéal. Ce que la philosophie et les lettres sont pour l'humanité et ce qu'elles ont été pour la France, homme, nous le sentons en nous-même, Français, nous le proclamons avec recomiaissance. Il n'y a que la sottise qui demande impertinemment à quoi servent la philosophie et les lettres. Elles servent, entre autres bienfaits, à donner à l'esprit ce 'mouvement qui enfante les grandes découvertes scientifiques et , par suite, les progrès matériels du bien-être. A quoi servent les tours qui s'élèvent au-dessus des cités? A défendre et à mesurer le sol

même où vous rampez. Pour en venir au point qui touche de plus près à Féducation, Tétude des langues, et en particulier de ces langues savantes, débris d'une civilisation sans égale, ne nous parait pas^ comme on le dit trop souvent, ingrate et stérile. Calque vivant de la pensée, c'est rhomme tout entier qu'on retrouve en les étudiant. Ce sont les facultés de Tbomme entier qui se fortifient dans cette cinalyse. Dans leurs métaphores naturelles, Timagination a peint toutes ses couleurs; dans leur syntaxe savante, la logique a déployé tous ses ressorts. C'est donc à bon droit que l'étude du latin et du grec fait le fond de l'éducation de tout homme qui prétend à figurer au premier rang d'une société, et le Jour où il en serait autrement marquerait une décadence dans Tint^Uigence d'une nation dont le contre-coup se ferairbîentôt sentir dans ses mœurs.

Mais à quelles conditions Téduclttion littéraire peutrclle produire ces heureux effets? Nous n'hésitons pas à ledh'e: c'est à la condition qu'elle soit sérieuse et coftiplète , que ceux qui s'y adonnent la creusent jusqu'au fond et la poussent jusqu'au bout. Une étude des langues superficielle et purement routinière , qui aboutirait à en graver tout au plus quelques mots dans le cerveau , sans familiariser Tesprit avec leurs richesses cachées , une étude de la littérature écourtée, qui, après avoir mis Tinstrument entre les mains , n'apprendrait pas à s'en servir sans se blesser, c'est bien cela qui serait véritablement du temps et de la peine perdus. Ce n'est pas cela tout à fait assurément^ ni pour tout le monde, qu'est notre éducation classique; mais c'est trop souvent , et pour trop d'élèves , quelque chose d'approchant.

Je voudrais poser, en effet, la question sérieusement,, la main sur la conscience, et toute diplomatie de profession mise à part, à un professeur de rhétorique intelligent. Dans cette dernière classe de nos collèges, couronnement de notre enseignement classique, combien ccmipte-t-il

d'élèves en état de profiter de ses leçons? Pour combien d'élèves parle-t-îl? De combien espère-t-il être compris? En mettant^ sur une classe de soixante élèves, le nombre à trente environ^ je crois qu'il pousserait les choses à Festréme. 11 suit de là qu'il y a , sur la masse des élèves des collèges de France, la moitié, au plus bas mot, qui les quitte , n'ayant , de leur aveu, de celui de leurs condisciples et de leurs maîtres , assisté que pour la forme aux leçons qui leur ont été données. On dira, si Ton veut, que c'est la faute des professeurs , qu'ils ont tort de négliger les esprits lents, les caractères paresseux, pour ne s'occuper que des sujets brillants qui leur font honneur. On dira qu'ils mettent leur vanité avant leurs devoirs, et il y aura quelque vérité , malheureusement , dans ces reproches; mais il y aura aussi beaucoup d'injustice. Après tout, un professeur de rhétorique n'est pas un professeur de grammaire ; il donne le complément des études et n'est pas chargé d'enseigner les éléments. Si, parmi les jeunes gens qui viennent recevoir ses leçons, il en est qui ne se soient jamais donné la peine d'apprendre les temps des verbes ni les déclinaisons des mots , il ne peut pas plus interrompre une explication de Démosthène ou de Ciçéron, pour revenir sur ces notions primitives, que M. de Laplace, dans sa chaire, ne pouvait suspendre le calcul des probabilités pour démontrer les quatre règles à ceux qui les ignoraient. Une génération de jeunes gens qu'on élève est comme un régiment en campagne : le temps presse, la vie s'avance ; coûte que coûte, il faut marcher. On ne peut pas arrêter toute la colonne pour les retardataires qui s'asseyent au bord du chemin. La faute, s'il y a faute, est donc autant aux élèves qu'aux professeurs. Parlons plus correctement, elle est à l'éducation littéraire elle-même. C'est sa faute, si c'en est une, d'être ainsi faite, que , pour être goûtée et suivie malgré ses débuts arides, elle exige un certain instinct du beau , une cer-

taine délicatesse de pensée, une certaine finesse de sentiments qui ne sont le partage que d*un petit nombre. Parmi les éducations de Tinteiligence , il n'en est pas de plus relevée que l'éducation littéraire. C'est peut-être pour cela qu'elle n*est pas faite absolument pour tout le monde. Le monde moral et physique a été créé de telle sorte qu'en tout.genre il n'y a pas beaucoup de places sur les som-* mets*

En attendant, le mal existe : des milliers de jeunes gens sortent tous les ans des collèges de France , n'ayant rien appris du tout, ni connaissances élevées, ni connaissances pratiques, n'étant bons à rien , dans toute la brutalité du terme, ns en sortent avec une habitude de paresse enracinée, car, depuis trois ou quatre ans qu'ils ont perdu le fil et désespéré de le rattraper , ne rien faire est devenu chez eux comme une sorte de parti pris et parfois même de point d'honneur. Mais le peu de littérature qu'ils ont appris erre encore devant leur cerveau comme des images confuses, détachées d'une sphère brillante qui les détourne de toute perspective moins sublime. Us ont appris à regarder en haut, sans savoir faire un pas pour monter. Qu'on juge quel élément de perturbation dans une société que cette infusion annuelle d'un ou deux milliers d'hommes, la plupart dépourvus de moyens réguliers de subsistance, pleins de l'âpre sève de la jeunesse et livrés sans remords à cette oisiveté qui attise , loin de les apaiser, les passions d'un âge périlleux ! C'est un liquide élevé au-dessus de sa pesanteur naturelle, qui, avant de tomber au fond, troublera longtemps la surface. Encore si, incapables comme ils le sont, ils étaient au moins reconnus pour tels et forcés de se rendre justice; si l'examen qui termine l'enseignement classique était sérieux , si le diplôme qui est donné a la suite de cet examen était distribué avec une juste réserve, de manière à attester des connaissances véritables, convaincus par des juges com-

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pétents, ils pourraient ronger leur frein avec désespoir, mais ils n'auraient au moins aucune prétention à élever ni aucun droit à faire valoir ; ils n'auraient rien à demander à la société, et, si elle ne faisait rien pour eux, ils n'auraient aucun titre pour se plaindre d'elle. En est-il bien ainsi ? L'examen qu'il faut subir à la sortie des collèges, ce fameux baccalauréat es lettres dont on a fait tant de bruit, est-il, peut-ilôtre un examen sérieux? Il suflSt d'en parcourir le programme pour se convaincre du contraire. Destiné à couronner huit à neuf ans d'étude, cet examen est nécessairement très-étendu : il embrasse la presque totalité des connaissances humaines ; il suppose l'étude détaillée de tous les auteurs de Tantiquité ; il descend chronologiquement la série des dates de toutes les histoires de tous les pays, depuis l'origine du monde: la géographie de toutes les contrées, à toutes les époques, en est nécessairement le corollaire. Suit un vaste appen* dice de connaissances naturelles , physiques et mathématiques* Pour interroger et répondre sur cet océan de matières, Texaminateur et l'examiné ont bien à passer ensemble environ la durée d'un quart d'heure. Parmi les faits à savoir, il en est de tellement connus, que tout le monde les a appris sans étude ; il en est de tellement obscurs , que personne ne les sait sans érudition. Un examen ainsi dirigé a juste l'effet dramatique et la valeur morale du tirage de la conscription. Personne ne pouvant répondre de le passer tout à fait bien, personne non plus n*est parfaitement sûr de le passer tout à fait mal. Le tout est d'avoir un bon numéro. Tout dépend de la fortune d'un moment, de l'humeur d'un professeur et de l'assurance d'un élève. Que risque-t-on d'ailleurs? manque-t-on la première fois, on peut se représenter le mois suivant. Avec un peu d'insistance , on est presque sûr d'en venir à bout. Refuser obstinément, cinq ou six fois de suite , à un jeune homme ce grade qui lui ouvre

rentrée de toutes les carrières libérales, le condamner par cinq ou six sentences successives y souvent sous les yeux de ses parens, à s'entendre dire qu'il a perdu son temps et leur argent y c'est une rigueur dont les professeurs de faculté y dont le cœur n'est pas dur d'ordinaire , sont rarement capables. Un bachelier de plus ou de moins, cela ne fait de mal à personne, et cela fait tant de plaisir à quelques-uns ! Voilà comment nous avons si peu de bons élèves dans les collèges et tant de bacheliers es lettres en circulation dans la société.

Mais, le lendemain du grade obtenu , la scène est bien changée : on a dans sa poche un diplôme qui vous déclare savant sous le grand sceau de TËlat , et avec le contre-seing d'un ministre. Vous n'ôterez jamais de l'esprit des pères de famille que c'est là une lettre de change souscrite par la société, et qui doit être tôt ou tard payée en fonctions publiques. On se sent au fond incapable de se frayer sa route soi-même dans les professions libérales. Une fonction publique , cela est plus noble , plus simple, et surtout donne mpins de peine : on a ses appointements tous les mois ; qu'on fasse bien , qu'on fasse mal, bon an, mal an, on est toujours payé , et, si l'on vient à être destitué, on a la ressource de se poser en victime politique. La société qui a donné un diplôme doit une place, et, si le billet n'est pas payé à l'échéance, nous avons cette contrainte par corps qu'on appelle une révolution.

Ne raillons point, la chose est trop grave. Il est évident qu'il y aurait de la part de la société envers la jeunesse un véritable acte de charité , et de cette charité bien entendue qui commence par soi-même , à mettre de bonne heure un peu d'ordre dans cette confusion , à détourner des carrières et de l'instruction libérales ceux qui, véritablement incapables d'en tirer le moindre profit, n'y entrent que pour leur tourment et celui d'aulrui. 11 est

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évident qu^une éducation plus simple, meublant l'esprit de connaissances moins hautes, mais plus usuelles, ce qu'on a appelé, en un mot, l'éducation professionnelle, insuffisante pour tous les membres d'une grande nation, serait infiniment plus appropriée à la destinée d'un trèsgrand nombre. Il est certain aussi qu'en procédant à celte division entre Téducation supérieure et l'éducation moyenne, non point d'après des catégories de naissance et de fortune, mais sur une inspection faite à temps de la capacité personnelle, on satisferait à toutes les exigences du principe démocratique sainement entendu. Ce point de vue ne pouvait manquer de frapper tapt d'esprits éclai* rés, qui ont fait de Finstruction publique une de leurs plus chères préoccupations. Des hommes d'Etat, des hommes du métier, qui sont en même temps des gens du monde et d'affaires, ont dit à ce sujet, avec une autorité qu*on ne peut égaler, des choses admirables. Dès 1836 , M. Guizot, dans l'exposé d'une loi sur la liberté de l'enseignement, la meilleure peut-être qui ait été méditée et qui, par malheur, n'a pas abouti, déplorait a cette perturbation qui jette un grand nombre de jeunes gens hors de leur situation naturelle, excite leur imagination sans nourrir fortement leur intelligence... et répand ainsi dans la société une multitude d'existences inquiètes et dépla* cées,qui lui pèsent et la troublent.» M. Saint-Marc Girardin cherchait en Allemagne des modèles d'une éducation plus proportionnée aux intelligences et aux situations moyennes. Des établissements de ce genre étaient essayés dans beaucoup de villes, sous le nom d'écoles primaires supérieures. Enfin, à la veille de la chute du dernier gouvernement, M. de Salvandy tentait, par un règlement nouveau, de faire dans le sein des collèges royaux euxmêmes une ligne de séparation entre les sciences et les lettres, qui correspondait sans doute à quelque idée du même genre* D est temps cependant de ne plus se borner

à des regrets éloquents , à des recherches iDgénieuses, à I des essais timides : il faut réussir. La nécessité, le besoin { d'une légitime défense , parlent haut. Nous essaierons de { montrer pourquoi on a échoué jusqu'ici devant la vanité i des pères de famille , et comment on pourrait à Tavcuir parvenir à lui faire entendre raison.

Après tant de critiques que nous croyons très-bien fondées» adressées à notre éducation publique actuelle, c'est avec joie que nous trouvons une occasion de lui rendre un sincère hommage. Si pour un grand nombre des élèves les études sont malheureusement nulles, en revanche, pour un petit nombre, elles sont fortes, saines et solides. Chaque année sort des collèges un petit nombre d'esprits bien faits, habitués à un travail sérieux, nourris dans l'étude de l'antiquité. S'il manque malheureusement quelque chose à la fermeté de leurs principes moraux, et surtout à la ferveur de leurs opinions religieuses, ils emportent du moins ces traditions d'un goût pur et cette franche admiration du beau, qui, faute de mieux, donnent à l'âme le pressentiment et l'instinct du bien; Les premiers élèves de chaque collège, et surtout des collèges de Paris, sont incontestablement , non-seulement de bons latinistes et des étudiants de grec très-passables, mais des sujets déjà préparés pour figurer avec honneur dans les professions de la société. Us ont, avant tout , ce que d'Âguesseau souhaitait à son fils en le voyant revenir chargé de couronnes : ils ont appris à travailler, c'est-à-dire que leur volonté a appris à gouverner leur intelligence. Reste à savoir ce qu'ils vont faire de cet apprentissage du travail, la plus précieuse des acquisitions de la jeunesse, et dans quel sens cette volonté fortifiée va diriger cette intelligence éveillée*

Au-dessus de l'instruction secondaire, le décret de 1808, qu'on a appelé la grande charte de TUniversité , pose une troisième instruction qu'il qualifie d'instruction supérieure.

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L'instruction secondaire se donne dans les collèges, Tinstruction supérieure se distribue dans les facultés. L'instruction secondaire ; dit toujours le décret, porte sur les études classiques , Tinstruction supérieure sur les études approfondies.

Autant qu'il est possible de se rendre compte de ce que voulaient dire ces termes un peu vagues, Tinstruction supérieure était destinée , dans la pensée du législateur, à appreudre aux jeunes gens quel usage ils devaient faire , pour la profession spéciale qu'il leur convenait d'embrasser, des connaissances générales , et plus encore de l'aptitude intellectuelle qu'ils avaient dû acquérir dans les collèges. Voilà des jeunes gens qui savent les éléments de ce que tout homme bien élevé doit savoir, dans quelque carrière quHI s'engage. Ils ont pris part à ce fonds commun de connaissances qui fait le lien et le charme de toute société polie. Il en faut faire maintenant des magistrats, des militaires, des hommes politiques, des directeurs de gran^ des entreprises et de grandes maisons commerciales , des avocats , des médecins. Leur esprit s'est développé : il faut maintenant qu'ils emploient Tinstrument qu'ils ont aiguisé et poli. Une instruction spéciale , élevée sur une forte base^ de connaissances générales, éclairée par la saine philosophie des premières études , tel paraît avoir été le plan de l'instruction supérieure dans TUniversité primitive.

Pour réaliser ce plan , des facultés ont été ouvertes, à savoir :

Des facultés de théologie , des facultés des lettres , des facultés des sciences , des facultés de droit , des facultés de médecin^*

Le décret bornant là son énumération , et personne , depuis , n'ayant essayé de le pousser plus loin , force est bien de s'arrêter avec lui; mais, à la réflexion , il est impossible de s'enfermer dans de pareilles limites. Quoi ! des prêtres y des savants, des avocats, des médecins, cette

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liste épuise toutes les professions d'une société civilisée au XIX» siècle! En présence d'un mouvement politique qui a la prétention de faire de tous les citoyens d'un État des magistrats, sinon des souverains, en présence d'un mouvement industriel qui s'est étendu sur le monde avec les proportions gigantesques des grandes conquêtes d'autrefois ; quand sous le nom de crédit public, s'est élevée dans les États une force assez grande pour gêner tour à tour les despotes dans leurs caprices et les révolutionnaires dans leurs saturnales , on croit avoir énuméré toutes les sortes d'apprentissages et de noviciats possibles pour la jeunesse éclairée d'un grand pays , en reproduisant cinq divisions empruntées aux universités du moyen âge! S'il faut trois ans d'étude pour apprendre le code civil et le droit romain , s'il en faut quatre pour pouvoir prétendre à soigner des malades , n'en faut-il aucune pour diriger utilement de grands capitaux, pour donner le branle à ces entreprises qui vont enrichir une nation par des travaux féconds, ou la ruiner et la corrompre par de folles spéculations? N'y a-t-il donc que sur les tréteaux de foire que l'on trouve des charlatans? Ne faut-il aucune étude non plus pour prétendre à diriger, dans les assemblées électives et délibérantes, les affaires générales de son pays? Il est des lois qui régissent la vie civile et privée, et qu'on fait très-bien d'enseigner dans les écoles de droit; n'en est-il point qui gouvernent la vie publique d'un citoyen sous un régime de liberté? tl faut étudier la santé des individus; mais l'hygiène de la prospérité publique , la science de la richesse des nations, s'apprend-elle par inspiration? Nous avons donné, pendant trente ans , le spectacle étrange d'un pays qui se disait constitutionnel , et qui voulait dominer l'Europe par son industrie. Dans ce pays , où chacun était appelé à voter les impôts , on pouvait avoir parcouru avec éclat tous les degrés de l'enseignement , sans avoir Jamais entendu parler de l'assiette des contributions , sans coq-

naître de nom seulement les grandes lois du crédit public, sans avoir appris à distinguer la dette flottante de la dette fondée , et la caisse d'amortissement de la caisse des consignations. Ce pays avait une adminstration complexe dont tout le monde voulait être fonctionnaire, et il avait en tout, sur toute sa surface, élevé une chaire où il était traité des rapports et de la hiérarchie des pouvoirs. Ce pays ne parlait plus que de chemins de fer, de capital social , de sociétés anonymes et de sociétés en commandite; mais il laissait à des maîtres amateurs , devant un auditoire bénévole , le soin de sonder comment s'élaborent avec mystère dans les entrailles d'une nation, comment s'enfantent dans la douleur ces capitaux, fruit des longues veilles et des âpres travaux. Un jour, on est venu dire à ce pays que sa constitution n'existait plus , mais qu'il n'eût garde de s'en mettre en peine, et que les choses n'en iraient que mieux; on est venu lui dire aussi qu'il était dans Terreur en pensant qu'il fallait gagner son pain à la sueur de son front et épargner pour s'enrichir ; on est venu lui dire qu'on mettrait son budget en équilibre en augmentant toutes les dépenses et supprimant toutes les recettes; on est venu lui dire qu'avec une presse et du papier, il allait faire sortir de ses retraites le crédit épouvanté , et qu'il pourrait l'appréhender au corps par des gendarmes! Un peu surpris, le pays s'est laissé faire; il n'a pas tout à fait dit non. Il n'était pas bien sûi* qu'il n'y eût pas du vrai dans les paroles de ces nouveaux docteurs. Il n'en est pas parfaitement assuré encore aujourd'hui! Où puiserait-il cette assurance? Instruit comme il l'a été, il faudrait qu'il eût le régime constitutionnel à l'état d'idée innée , et l'économie politique à l'état de science infuse. Les sciences politiques et économiques marquent donc une énorme lacune dans l'instruction supérieure de France. Nouvelle preuve de cette étrange aberration d'esprit, qui fait que l'éducation va d'un côté et la société de

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Tautre , sans qàSl y ait de confluent pour ces deuxtits parallèles. Ce n*est pas là pourtant , suivant nous , encore le plus regrettable défaut de notre instruction supérieure. Sur les cinq facultés qu'elle reconnaît , il en est deux au moins , si ce n'est trois y qui n'ont qn^e existence nominale.

Ne disons rien des facultés de théologie : d'honorables scrupules sur la légitimité de leur institirtion canonique, en les privant de la bienveillance dut^orps épiscopal , leur ont ôté , en plu»eurs endroits, cette autorité sans laquelle la religion n'est qu'une parole sans efficacité. L'institution doit en être révisée tout entière, de concert, nons dH-on, avec le chef de l'église. Ce serait assez pour nous commander le silence, quand nous ne serions pas par nonsmôme heureux de l'observer sur une matière si épineuse.

Les facultés de droit et de médecine , principalement celles de Paris, sont suivies par une affluence considérable d'élèves : leurs auditoires sont pleins , et leurs grades no manquent pas de compétiteurs. Les facultés des -sciences sont déjà beaucoup moins recherchées. Les grades dont elles ont la collation étant pourtant nécessaires pour les élèves de médecine , cette circonstance leur assure encore un nombre assez raisonnable, sinon d'auditeurs de leurs cours , au moins de candidats à leurs examens.

Il en est autrement des facultés des lettres : malgré Tincontestable mérite de leurs professeurs, celles-ci sortt presque désertes. D'élèves réguliers se faisant inscrire pour suivre les cours, passant par la filière des^grades, elles on comptent un si faible nombre, qu'il serait risible d'en parler. Chaque année voit bien faire encore (toujours à Paris) quelques licenciés et quelques docteurs es lettres , mais la plupart parmi les élèves de l'école normale centrale de Paris, pépinière du corps enseignant, qui ont chez eux , et pour leur propre u$ege , toute une hiérarchie de maîtres de conférences et de répétiteurs , tout un cours

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d'études particulier, qui paraissent à peine , et pour faire honneur à quelques professeurs d'élite , sur les bancs de la faculté y et rendent bommage à une vieille tradition universitaire eu se parant d'un titre suranné. Hors de là , point de eows d'étiuies systéniatique , point d'étudiants assidus. Les professeurs le savent si bien, qitlls en prennent tout à fait à leur aise avec k programme de leur enseignement. Si Fhistoire ancienne les fatigue, ils s'attaquent 9 sans plus de façon, à Fbistoire moderne; s'ils craignent les Keux communs rebattus dans un ordre d'idées un peu géoéral , ils s'arrêtent pendant plus d'un aasarv» petit point de critique historique ou littéraire ; s'ils ont un livre à faire pour se présenter à l'Académie , ils en prépareront en chaire tous les matériaux. L'essentiel est d'intéresser, s'il se peut , un petit choix de lettrés de profession et de gens de loisir, qui viennent pdir leur goût et passer leur temps. Ce ne sont point là de vrais étabiissements d'éducation : ce sont des académies d'éloquence et des athénées de littérature.

La conclusion à tirer de ceci est singulière : si Ton songe, en effet, que les facultés des lettres résument en dles^noémes tout ce qui s'enseigne en France, en deboi^ des collèges, sur la philosophie , la littérature et l'histoire, il s'ensuit qu'après une première éducation, toute littéraire, historique et philosophique, personne en France, passé dix-huit ans , n'honore plus d'une attention régulière l'histoire , la philosophie ni les lettres. Au sortir du collège , où l'instruction est , nous Tavouons, trop exclusivement, trop uniformément littéraire , on passe sans transition à une instruction supérieure, dont les lettres sont, de fait, à peu près bannies par l'usage. Un extrême vous amène brusquement à un autre.

De deux choses Tune cependant : ou les lettres, comme on le dit, sont un ornement superflu de l'esprit, et alors c'est beaucoup trop d'en faire Tunique occupation des

huit premières années de la jeunesse ; ou elles forment comme le fond même d'une intelligence éclairée , comme le tronc commun où toutes les branches élevées des connaissances humaines aspirent la sève qui les fait germer, vivre et croître , et alors c'est un inconcevable système que celui qui en interrompt brusquement l'étude, au moment même où l'intelligence entre définitivement en possession d'elle-même , et où elle rayonne pour ainsi dire devant elle dans tous les sens. Si l'esprit des lettres ne devait pas suivre l'homme dans toute sa vie , grandir et mûrir avec lui, il serait inutile de l'en pénétrer si fortement au début. Si toutes les sciences , si toutes les hautes conditions de la vie n'entretiennent pas avec les lettres de nécessaires et heureux rapports ; si les sciences physiques et la médecine , par exemple , qui en découle , peuvent se passer de la méthode philosophique , et si le droit prend ses fondements autre part que dans la morale et ses origines ailleurs que dans l'histoire ; si le temps du plus grand éclat des lettres parmi nous n'a pas été celui de la plus grande gloire de nos armes et des plus heureux succès de notre politique , la littérature est profondément oiseuse pour nos enfants comme pour nous , et c'est au début et dans les collèges qu'il faut laisser périr l'éducation littéraire. Mais il n'en est point ainsi : le droit, les sciences, l'économie politique , la politique elle-même , ne doivent leur véritable développement qu'à l'esprit d'une saine philosophie , et la saine philosophie ne s'établit que sous deux conditions indispensables : à l'ombre de la religion et à la lumière des lettres. Déjà, par l'effet de la hberté de conscience , l'influence religieuse est faible dans nos écoles , et voici que l'influence littéraire, unique et excessive dans les degrés inférieurs , cesse tout d'un coup de s'exercer au moment où le terrain venait d'être préparé pour la recevoir. Absolue dans l'instruction secondaire , elle est nulle dans l'instruction supérieure, ou plutôt, à propre-

ment parler, nous n'avons point d'instruction supérieure, car cet enseignement ne peut être honoré du nom de supérieur, auquel aucune vue philosophique ne préside. Aussi voit-on , dans les deux seules écoles qui restent fréquentées , le niveau de la doctrine s'abaisser pour ainsi dire tous les jours. Dans Tune, on est de moins en moins disposé à distinguer Tâme du corps ; dans Taulre , on met sérieusement en question Texistence du droit naturel , c'est-à-dire de la justice qui dicte les lois et de la conscience qui les observe. Quand les efforts de quelques esprits d'élite qui luttent encore auront définitivement échoué , nos étudiants de médecine et de droit arriveront à ne plus distinguer la pensée de la digestion , ni les lois arbitraires de la police, de ces éternelles prescriptions morales qui . sanctionnent les liens du sang et l'hérédité des familles. L'esprit se retire et le matérialisme envahit. Aînsi^ un enseignement supérieur qui se meut dans un cercle démesurément étroit , et qui , perdant subitement toute élévation, tourne sans préparation à une pratique sèche et minutieuse , tel est le couronnement des études des sujets les plus distingués qui paraissent dans nos collèges. Voilà dans quel commerce se passent , pour Télite et l'espoir delà nation, les années de la grande expansion de toutes les facultés et de toutes les passions. Faut-il s'étonnrr s'il en résulte un des états d'esprit les plus fâcheux dont une nation puisse donner le spectacle? Cette éducation, d'abord purement littéraire, mais privée ensuite de ce qui fait la grandeur des lettres , les points de vue élevés de critique et de philosophie, imprime à un grand nombre d'hommes, même laborieux et distingués, un des plus tristes caractères (jui soient au monde, celui de littérateurs manques. Ce caractère se reconnaît à deux traits principaux : une vanité impatiente de briller dans les petites choses, et une préférence habituelle accordée aux mots siu* les idées. Qui ne connaît de tels personnages?

t&ù LÉGISLATION

Le barreau surtout en peut produire iDdéfiDÎment sans s*épuiser. Écoutez, même chez des avocats de renom, cette parole émaîlJée des fleurs d'une fausse éloquence , suivez cette pensée déliée par les subtilités de la chicane; ne reconnaîtrait-on pas à cela seul qu'ils ont passé sans interruption d'une classe de rhétorique dans une étude de procureur? Qu'un homme ainsi préparé entre dans une assemblée politique , sa place est toute marquée. Une opposition tracassière, qui prête à quelque invective déclamatoire, qui se paie de mots et a soin d'ignorer les faits, qui discute à perte de vue sur un texte de la constitution comme sur un article de procédure civile , ou sur un traité diplomatique comme sur un mur mitoyen, voilà l'uniforme fait à sa taille et dont il va se revêtir naturellement. Qui oserait dire que ce n'est pas là , depuis trente ans, tout le portrait de plus d'un de nos grands meneurs d'opposition? Quelque aisé qu'il soit cependant, ce métier, avec la petite popularité qui l'accompagne, ne suffit pourtant pas encore à tout le monde. Il est des imaginations plus ardentes , il est des ambitions rebelles qui prétendent plus haut , des âmes qui ont en quelque sorte besoin de respirer plus au large. Pour celles-ci , ce n'est pas impunément qu'elles ont vécu , pendant Fenfance , dans l'atmosphère élevée, mais parfois brûlante, de la philosophie et des lettres. Elles ne peuvent plus se passer des émotions que ces souvenirs éveillent. Ce qu'il y a d'étroit dans ce que nous décorons du nom d'enseignement supérieur les rebute. N'y trouvant rien de large, rien de profond, rien de ce qu'elles ont entrevu et espéré, elles se mettent à l'aventure en quête par elles-mêmes. Peu à peu leur goût, d'abord pur, s'altère; leur raisonnement, autrefois droit, se fourvoie; elles prennent de toutes mains le complément d'éducation que les établissements publics ne leur ont pas donné. De tels esprits sont la proie toute préparée des premiers faiseurs de sys-

ET ECONOMIE SOCIALE. loi

tèmes qui se trouvent sur leur chemin. C'est dans Texaltalion des romans modernes ^ c'est dans les productions bizarres d'un théâtre dépravé qu'ils vont chercher la suite de leurs inspirations littéraires interrompues. Les journaux démocratiques et socialistes^ de leur côté , recueillent tous les amateurs de sciences politiques ou économiques qui ne savent où placer dans l'enceinte étroite de notre éducation un mouvement et des aspirations d'intelligence incommodes. L'enseignement supérieur de toute la jeunesse de France s'est fait, pendant dix-huit ans, dans les colonnes ou les feuilletons des journaux.

Ici encore nos reproches ne sont point nouveaux, et nous n'en réclamons pas l'invention. Il y a déjà seize ans que M. Cousin, dans son remarquable rapport sur l'instruction publique en Allemagne, comparant les universités de ce grand pays avec nos académies et nos facultés de province , signalait à la fois avec force le mal et sa cause : a Le plus inouï , disait-il , est de voir dans ce même pays (en France) les diverses facultés dont se compose une université allemande séparées les unes des autres , disséminées et comme perdues dans l'isolement. Ici des facultés de sciences où se font des cours de physique et de chimie , d'histoii'e naturelle , sans qu'il y ait à côté une faculté de médecine qui en profite; là, des facultés de droit sans faculté des lettres , c'est-à-dire sans histoire , sans Httérature et sans philosophie. En vérité , si l'on se proposait de donner à l'esprit une culture efxclusive et fausse, si l'on voulait faire des lettrés frivoles , des savants sans lumières générales , des procureurs et des avocats au lieu de jurisconsultes , je ne pourrais indiquer un meilleur moyen , pour arriver à ce beau résultat , que la dissémination et l'isolement des facultés.. . Hélas ! nous avons une vingtaine de misérables facultés éparpillées sur la surface de la France sans aucun vrai foyer de lumières... Hâtonsnous, ajoutait-il 9 de substituer à ces pauvres facultés de

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province, partout languissantes et mourantes, de grands centres scientifiques rares , mais bien placés... quelques universités comme en Allemagne , avec des facultés complètes se prêtant Tune à l'autre un mutuel appui , de mutuelles lumières , un mutuel mouvement. »

C'était bien là, en effet, la vraie chose à faire. Unir ensemble, par le lien d'un système commun d'études, nos diverses facultés , faire remonter leur enseignement jusqu'à la source commune d'où dérivent toutes les sciences, rétendre à toutes les connaissances exigées par l'état nouveau de la société, de manière à ce qu'un esprit philosophique, dans le bon sens du mot, y dominât, c'eût été la manière d'organiser une véritable instruction supérieure. C'est ainsi qu'on aurait pu régler, en le satisfaisant, tout le mouvement d'esprit d'une jeunesse effen'escente, et la faire passer avec ardeur, mais sans orage, par une forte transition, des études préparatoires de l'enfance aux devoirs de la vie civique; mais comment organiser un pareil système d'éducation, lorsque, comme M. Cousin le remarque , il n'existe d'ensemble de facultés qu'à Paris, et que les plus grandes villes de province ne comptent qu'une ou deux facultés isolées? M. Cousin a mis là le doigt sur le dernier et plus sérieux grief que nous ayons à élever contre notre système d'éducation publique : il est parisien , il est centralisateur par excellence. On dirait qu'il est chargé de commencer dès l'enfance ce régime d'assujettissement d'une nation entière à sa capitale, dont nous portons le joug en murmurant sans trop savoir par où le lien peut en être relâché.

C'est encore ici avec l'Université que nous parlons. C'est elle-même qui nous apprend, dans ses documents officiels, dans les rapports aussi élégants que solides de M. JVillemain par exemple , les efforts constants, mais stériles , qu'elle a faits i)our ranimer dans les collèges et dans les facultés de département quelque ombre d'animation et

quelque sérieux d'étude. Ce sont ses chifires authentiques qui nous enseignent dans quelle proportion la jeunesse studieuse se partage entre la capitale et les départemeats. En i836% sur quarante collèges royaux existant et comptant en tout quatorze mille quatre cent soixante-qua- Ire élèves, les six collèges de Paris en absorbaient, pour leur part, un peu plus de cinq mille , c'est-à-dire plus du tiers du nombre total. Si Ton opère maintenant sur une base plus large, si Ton considère non pas seulement les collèges royaux (aujourd'hui lycées) , où renseignement secondaire a tout son développement, mais l'ensemble de tous les établissements d'éducation privés et publics de tous les degrés , collèges communaux , institutions , pensions, etc., les chiffres ne sont guère moins significatifs. En 1840 2, sur soixante mille et tant d'élèves recevant, dans une mesure quelconque , faible ou forte , imparfaite ou approfondie , les éléments de l'instruction secondaire , Tacadémie de Paris en comptait dans son sein plus de douze mille , dont dix mille cinq cents au moins dans les deux seuls départements de Seine et de Seine-et-Oise , c'est-à-dire dans Paris et dans sa banlieue. Le sixième, par conséquent , de toute espèce d'éducation lettrée , le tiers de toute éducation complète , est en fait distribué dans Paris. Ce n'est point là assurément le rapport de la population de Paris avec les populations des départements, et, bien qu'il faille tenir compte de la supériorité de lumières naturelle aux habitants d'une capitale , bien que le nombre des familles en état et en volonté de faire bien élever leurs enfants soit proportionnellement beaucoup plus grand à Paris qu'ailleurs, il est impossible d'expliquer par ce fait seul l'énorme prépondérance d'une seule ville

1. Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des députés sur le projel do loi relatif à l'enseignement secondaire. 4837. *

2. De l'Instruction secondaire ^ par M. Kilian, chef du cabinet du ministre de l'instruelion publique.

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d'un million d'âmes au milieu d'une population de trentesix. Il est clair, et c'est un fait d'ailleurs avéré , que le personnel des collèges de Paris se recrute autant dans les familles de province que parmi celles qui habitent Paris ménœ.

Si des collèges vous passez maintenant aux facultés , il ne faut plus parler de proportion; tout équilibre est rompu , toute mesure de comparaison disparut. Ce n*est plus le tiers ou le sixième, c'est la moitié , ce sont les deux tiers ou les trois quarts des élèves des facuUés qui sont compris dans la seule académie de Paris* 800 élèves de médecine sur 1,800; 3,783 élèves de droit sur 4,711 , suivaient, en 1846, les cours des facultés parisiennes. Sur %Q00 gradués reçus dans la facaUé de 'droit pendant cette année 1846 , 1,274 l'ont été dans la seule faculté de Paris ^ C'est là ce que M. de Salvandy , dans un projet de loi remarquable pourtant par la sagacité de ses vues , çt où perce , plus que dans un autre document offi-' ciel , le pressentiment des funestes effets de notre éducation , appelait , sans trop s'en étonner^ f immense attrait de Paris.

Cet attrait est grand, il est vrai. Les arts, la politique, rivresse des plaisirs grossiers et le charme des jouissances délicates , l'espoir ou l'éclat de la fortune , tout conspire à donner au seul nom de Paris ^ d'un bout de l'Europe à l'autre , un effet véritablement magnétique. Ceux qui y ont toujours vécu s'en font difficilement une idée juste. Ce n'est qu'au loin que ce foyer, qui se dévore incessamment lui-même et embrase ceux qui l'approchent, projette tous les rayons éblouissants de sa lumière. Qu'il agisse ainsi sur des petites villes de province de France , quand, de Saini-Pétersbourg ou de Madrid, on résiste difficile-

\. Exposé des motifs des projets de loi sur Venseignement du droU et de la médee^, par M* de Salvandy , ministre de Finsiruction publique.

£T écOirOMIB SOCIALE. 1$5

maat à sa sédiictioQ , c'est de tfm , sans contredit , \\ n'y a pas à s'étonner ; que le charme soit plus actif encore à cet âge^tiiesty par excellence , celui des aventures et des plaisirs ^ c'est encore assez naturel ; noais il y a lieu d'être plus surpris qu'un grand système d'éducation paraisse disposé de maiû^. à favoriser cette smf d'émotions et de hasards qui iM*écipite des générations à peine écloses vers ie centre cotmnun de toutes les aoîbîtions et de toutes les jouissances. Il y a lieu d'être plus surpris qu'une corporation enseignante, qui devrait avant tout rechercher, pour ceuxqui lui onl consacré leur vie comme pour ceux qu'elle doit cendre è la vie commune , les loisirs laborieux de la réflexion , l'activité réglée des études et la modération des dé^rs, paraisse organisée tout entière comme une administration de théâtre qui prépare , réserve, achète au besoin hors de prix ses premiers sujets en tout genre pour les applaudissements du public bruyant d'une capitale.

N'exagérons rien, il y a sans doute de la force des choses et de la faute de notre constitution sociale tout entière dans cette concentration précoce de la jeunesse de France dans la seule ville de Paris; mais il y a aussi de la faute des dispositions du système universitaire. C'est bien, sans contredit , à l'Univ^sité d'avoir établi à grands frais , depuis vingt ans, des collèges de plein exercice dans beaucoup de dids^liettx de département; mais ce qu'elle fut d'une main , elle le détruit de l'autre en conservant aux collèges de Paris des prérogatives d'honneur qui n'ont d'auti-e résultat que de leur assurer une supériorité systéluaiique sur tous les collèges de province. On va dire que c'est un bien petit détail , en présence de si hautes considérations, que les concours généraux de l'académie de Paris et les grandes solennités qui en font le prestige aux yeux des écoliers ; mais , comme il arrive souvent, ce pe- )it détail dontte la dé d'un résultat général dont les coaséquences é(OBneBt« Cette brittanle oéfémoAie aanuelie dans

laquelle figure ^ s'adressani directement aux jeunes gens , un des premiers personnages de TÉtat, souvent un des premiers orateurs de la tribune politique; ces noms proclamés au milieu des fanfares , et que le lendemain le Moniteur enregistre et les journaux répètent à grand carillon 'y ces dîners ministériels qui couronnent la journée , savez-vous ce que c'est que tout cela? C'est tout simplement la gloire avec ses angoisses et ses émotions brûlantes qui vient remuer toute une population petite de taille , mais vive de sentiments. L'écho des applaudissements de ce jour retentiront toute la vie aux oreilles qui Tout entendu. La soif allumée dans cette coupe ne s'éteindra plus, bien souvent, que dans les amertumes des humiliations et de la misère. Mais c'est mieux que de la gloire. Grâce aux prérogatives attachées à un ou deux prix qui ont le titre d'honneur par excellence , c'est souvent le commencement d'une fortune : l'entrée gratuite aux écoles de l'État, la préférence pour certaines fonctions publiques assurée , tout cela pour le hasard d'une victoire académique. Il y a trois prix d'honneur, par conséquent trois gros lots à tirer dans l'académie de Paris, et il n'est pas étonnant qu'on arrive d'un peu loin pour prétendre à une telle prime. Aussi les classes de seconde et de rhétorique des collèges de Paris reçoivent-elles chaque année , après les vacances , une importation de lauréats de province qui viennent directement pour concourir aux prix d'honneur, et, reculant pour mieux sauter, reprennent le programme des études d'un ou deux ans au-dessous du point où ils l'ont laissé dans leur ville natale. Si l'idée ne leur en était pas venue d'eux-mêmes, elle leur eût été suggérée de Paris par des industriels enseignants, qui, autour des lycées, calculent pour leurs bénéfices sur un certain nombre de couronnes du concours général , et s'en vont chercher, à moitié prix, dans les lycées de province, des élèves de belle espérance, conmie on cherche des chevaux de course dans des baras.

Ces petites annonces insérées dans les journaux par les chefs d'institution privée , à la fin de chaque année scolaire, nous révèlent la conclusion ou du moins la proposition de plus d'un marché de ce genre. C'est ainsi donc, c'est à quatorze ou quinze ans que commence la première traite émise , si Ton ose parler ainsi , de Paris sur les départements , le premier pèlerinage des départements vers Paris. A l'issue de l'instruction secondaire, une seconde couche de jeunes gens plus considérable encore se presse sur les pas de la première, et cela par Teflet de cette langueur des facultés de province si bien décrite par M. Cousin. Il est reçu comme axiome dans les familles , et avec quelque vérité , qu'il n*y a qu'à Paris qu'on puisse faire de bonnes études de droit et de médecine. On les fait en effet, ces bonnes études , mais avec quelle addition de connaissances non prévues , avec quelle culture supplémentaire des bonnes mœurs, avec quel étrange perfectionnement d'un savoir-vivre équivoque , toute personne qui a traversé le quartier latin, et qui se connaît en physionomie , le dira sans que j'insiste davantage. Xe cœur saigne quand on pense où vont se dépenser, à Paris, les épargnes des familles de province , achetées par des nuits sans sommeil, prises sur le vivre des parents. Qu'en font-ils , ces fils , objets de tant de sacrifices ? Ihapprennent à mépriser l'honnête famille qui les leur envoie et les vertus modestes qui les ont sou par sou laborieusement entassées?

Le comble de cette attraction de Paris est mis enfin , le dernier coup aux études de province est porté par cette règle de Tadministration française dont nous avons déjà eu occasion de parler ici même *, et qui consiste à distribuer tous les emplois jusqu'aux plus minimes par l'intermédiaire de directeurs-généraux, à Paris, sans consulter les convenances locales et en ayant soin d'éloigner

I. Yoir le morceau précédent, inUlulé: Questions constitutionnelles,

158 LBOIBLATIOlf

régulièrement tou« les employéfi de leur pays oatol. Or, comme tout le monde sait qu'on fait mieuK dans les bubureaux ses affaires soi-même que par procureur , c'est une raison de plus pour eavoyer les jeunes gens étudier à Paris, afin qu'ils soient tout portés , quand 1^ au>jaaeat sera venu de solliciter un emploi. De cette règle générale, à laquelle Tadministration tient beaucoup pour des raisons de service qui ont leur valeur , notre éducation publique ne peut pas, il est vrai, être donnée pour responsable 'f mais quelle raison avait-elle pour rimiter scrupuleusement, et chaque jour davantage, dans son propre sein, dans tout ce qui regarde Tavancement de son personnel? D'où vient que TUniversité procède, daas ses choix de professeurs, exactem^^nt comme la direction de lenregistrement ou des contributions iudirectes, envoyant indifféremment les gens du nord dans le midi ou vice versa, traitant ses postes de province comme des garuLsons par lesquelles il faut passer le plus vite possible pour revenir terminer ses jours à Paris? Sur ce point, la création d'une grande école normale unique pour toute la France et casernée dans Paris, l'établissement du concouts d'agrégation dont les assises se tiennent aussi à Paris , ces deux fondations, développées par le dernier gouyernejment, qui ont puissamment contribué à la renaissance des études, ont altéré cependant, nous le pensons, d'une manièi^ fâcheuse le plan de l'Université primitive. Pour entrer à l'Ëcole normale, pour être reçu agrégé , par conséquent pour être professeur, de toute nécessité il faut venir finir ses études à Paris. Or, qui a vu Paris , encore un coup, c'est une règle infaillible, ne le quitte plus qu'à regret.-^ Prenez ce poste, diton au jeune agrégé, reçu après un concours brillant, en renvoyant à €aen ou à Bordeaux, exilez-vous (c'est le mot) quelque temps e^ provioce. Soyez tranquille, on pensera à vous, on ne vous y oubliera pas* — Il obéit en murmurant : il ^ tiçjxd dans la ville

iâC(»Hifte qui lui est destinée, les yenx tendus vers ce Paris d'où l'avancemenl doit lui venir. Seul avec lui-même, inconnu à tous, privé à la fois des douceurs de la famille et du mouvement de Paris , il éprouve un profond et insupportable ennui. Par suite, je ne sais quelle fadeur se répand sur son enseignement tout entier. Il fait sa besogne tant tÂen que mal, comme on fait ce qui vous coûte et ce qu'on est pressé d'avoir fini , avec la résignation indifférente qa^on accorde à une pénitence ; il est le prenoner à presser ses meilleurs élèves de le devancer sur cette route de Paris où il espère bien qu'ils ne Fatlendront pas bien longtemps.

Voilà comn>ent, du haut et d'en bas, par le fait des professeurs et des élèves, l'éducation publique dépérit dans les départements, tandis qu'elle reçoit à Paris une vie fébrile et exubérante. Rien cependant n'est plus contraire au véritable esprit de la science ; rien n'est plus dérogatoire aux bonnes règles de renseignement; rien ne porte un coup plus mortel à la vie politique et morale des départements; rien n'atteint, par un désordre plus fatal, Téquilibre de la société tout entière. Depuis quand d'abord croit-on que Tatmospbère enfumée et orageuse des grandes villes et leur sol incessamment remué conviennent à cette plante de lenfe croissance , avide d'air et de solitude, qu'on appelle la science ? Nos pères du moins, dans l'âge de la science par excellence , ne le pensaient pas ainsi. Ces monuments de leur érudition, qui écrasentnotre imagination autant que les arceaux de leurs cathédrales, n'ont pas pris naissance dans le tumulte des cités. C'est dans des monastères perdus au fond des vallées, ou dominant, du sommet de quelque hauteur, l'étendue et le bruit des plaines habitées , que l'esprit, s'élevant entre la contemplation et la prière, rendait à la science, après Dieu, un culte sans partage. Sur les pas de la religion, qui les guidait alors , lés établissements d'éducation propre-

ment dits semblaient tous se presser vers la solitude. A l'exception de Paris, qui a montré de bonne heure sa tendance envahissante , aucune des célèbres villes d'universités, ni Salamanque, ni Bologne, ni Louvain, n'étaient des capitales d'un grand État; c'étaient des villes élues, dont les études étaient la grande afTaire , et les étudiants la principale population. Même au milieu des merveilles dû grand siècle, la sèche, mais forte école de Port-Royal se faisait volontairement, aux portes de Versailles, un simulacre de désert. Encore aujourd'hui , de l'autre côté de la Manche , où s'est conservé tout ce qu'il y avait de sain dans les Institutions d'autrefois, les universités britanniques offrent le môme spectacle. Quand on a vu ces étudiants anglais , aux membres élancés et aux faces roses y errer dans les riantes plaines d'Eton, ou se promener, leurs livres d'études sous le bras et vêtus de la robe classique, dans les rues gothiques et paisibles d'Oxford, on ne peut songer sans soupirer à notre enfance étiolée qui se débat huit ans dans nos préaux de collège, et se précipite en suite en bouillonnant dans je ne sais quel cloaque impur du faubourg Saint- Jacques. Nous sommes la seule nation qui ait imaginé d'assurer la tranquillité des études en entassant toutes les écoles dans la capitale , et la tranquillité de notre capitale en couvrant son pavé de cinq ou six mille jeunes gens sans famille. On dirait que nous nous sommes proposé de procurer à ceux de nos professeurs qui le désirent la faculté de transformer les chaires en tribunes de clubs, et à nos étudiants, les grands jours, le divertissement des barricades. Mais si ce séjour préféré de Paris est funeste à ceux qui étudient, que n'est-il point pour ceux qui enseignent ! Après les prélats et les abbés de cour, dont on s'est tant moqué , concevez , si vous pouvez, quelque chose de plus étrange que des gens qui, par leur profession , ont fait don de leur vie à la science , et qui mettent mentalement cette restriction, qu'ils la passe-

ront cependant tout entière au milieu des distractions d'un grand centre ! Ce qu'ils y vont chercher , je le sais bien, c'est la facilité de s'y faire un nom, c'est un marchepied vers les hautes dignités politiques. Qu'il nous soit permis de le dire, malgré tant d'illustres exemples qui Fautorisent, l'ambition (qui n'en est certes pas bannie) ne doit pourtant pas être l'unique mobile d'une corporation enseignante. C'est le dévouement , au contraire , qui doit en être Tàme, Si , par une idée dont on ne peut contester la grandeur, le génie qui fonda l'Université en voulut faire une corporation et non point une simple branche d'administration hiérarchique , c'est précisément parce que, dans un grand corps , le point d'honneur collectif peut remplacer et modérer l'ambition individuelle. -Qui dit enseignement de la jeunesse dit une sorte de sacerdoce, et qui dit sacerdoce dit sacrifice. Dans une corporation enseignante, par conséquent, les hautes (Ugnités devraient être comme les dignités épiscopales dans l'église, qui vont chercher le mérite, mais ne doivent jamais être ardemment poursuivies par lui. Cela est difficile , je le sais , à la nature humaine ; peut-être même cela est-il impossible lorsqu'on a commencé par ôter les hommes à leurs liens naturels de famille , lorsqu'on ne leur donne jamais une place telle qu'ils puissent s'en contenter, et en faire , au sein de leur ville natale , le pivot d'une existence honorée , mais qu'on distribue tous les postes comme les degrés d'une échelle qu'il faut monter l'un après l'autre, et dont le sommet se trouve à Paris. Difficile cependant ou impossible, cette condition est nécessaire pour acquérir sur la jeunesse la moindre autorité morale. Cet âge y voit clair en effet, et ne se méprend pas sur le but des soins qu'on lui donne; et chez quelquesuns de ceux qui lui enseignent la philosophie, par exemple, s'il vient à rencontrer un contraste trop frappant entre le culte officiel de la vérité absolue et une ambition

tes LÉGISLATION

essentiellement contingente, c'est un trait qui n'échappé point à sa malignité naturelle.

Mais voici une conséquence plus grave encore. Depuis le dernier coup d'autorité exercée le 34 février par Paris sur les départements , et qui a véritablement comblé la mesure , nos départements se plaignent beaucoup de la centralisation excessive qui les gène dans leurs moindres mouvements. Us cherchent à y porter remède en augmentant les pouvoirs des autorités locales ^ en dénaturant ou démembrant Tédifice administratif. Nos conseils généraux, dans leurs dernières sessions, unanimes dans le vœu et différant sur le mode d'exécution, ont tous, à leur ma-^ nière, fait quelque projet de ce genre. A nos yeux, il y a quelque chose de plus grave que la centralisation admi* nistrative des institutions : c'est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la centralisation personnelle; c'est cet état de société qui fait qu'il ne peut poindre sur aucun lieu de France ni mérite ni distiction d'aucun genre qui ne soit pressé de venir s'absorber , perdre 6on originalité native, et en quelque sorte s'éventer à Paris ; c'est cet attrait qui pousse vers la masse commune les richesses physiques et matérielles, les capitaux et les talents. Avant d'enlever aux départements toute leur liberté, Paris commence par leur soutirer toute leur sève. Il y a beaucoup de causes à ce fait social, qui a suivi le progrès de la monarchie française; mais, parmi ces causes, Féducation publique a sa place, qui n'est pas la dernière. Il importe que les départements le sachent: au moment oti ils vont intervenir puissamment par leurs représentants, pour récupérer leurs attributions injustement confondues dans le pouvoi;* central, il faut qu'ils sachent que, par le mécanisme d'une éducation publique qui vient en aide à la tendance des mœurs, dès l'âge de vingt ans, tout ce qu'ils ont produit de meilleur les a déjà quittés sans esprit de retour. Leurs meilleurs avocats font leur droit à Paris, leurs meil-

leurs professeurs sont à TEcole normale , leurs meilleurs mathématiciens à TEcole polytechnique. La centralisation a fait son œnvre dans leurs esprits avant d'avoir plié leurs destinées sous son joug. Que les départements y réfléchissent : ce n'est pas tout de demander des pouvoirs, il faut avoir des mains toutes prêtes pour les recueillir.

Enfin, nous Tavons dit en commençant, et nous le ré^ pétons, car ceci est le point capital , le vice de toute démocratie , qui corrompt tous les bienfaits de Fégalité , c'est l'esprit d'aventure qu'elle inspire ; c'est la prime qu'elle propose à toutes les folles présomptions de la jeunesse. Il y a une part énorme de loterie dans toutes les démocraties. C'est une forme de gouvernement qui, comme la loterie, invite à chaque instant les populations à changer le certain contre l'incertain; mais les loteries sont d'autant plus attayantes et d'autant plus dangereuses, on le sait, qu'elles s'adressent à de plus grandes masses et demandent de moindres mises. A ce compte, l'éducation publique, combinée avec l'administration française, forme une tontine d'une effroyable puissance qu'aucun jeu de hasard n'a jamais égalée. Des études qui peuvent être fortes si on le veut , mais dont le taux indispensable est relativement très-faible, qui ne sont jamais poussées jusqu'à ces profondeurs où se révèlent les vrais mérites de l'esprit, qui ne préparent d'une façon pratique qu'à un très^petit nombre de carrières, voilà l'enjeu de petite valeur que notre éducation publique demande à tous les concurrents qui veulent tenter la fortune. Pour les admettre à l'épreuve, elle les réunit dans une ville où s'impriment cinquante journaux de l'opposition , et qui a vu trois fois en cinquante ans lés pavés se soulever pour rejeter un gouvernement. Puis elle les laisse, en colonnes serrées, en face d'une administration centrale qui dispose d'un budget de seize cents millions et d'une myriade

d'emplois, et qui, n'ayant aucun élément pour faire un choix réfléchi, doit nécessairement puiser parmi eux au hasard. Quelle épreuve pour les caractères ! Soyons juste pour la nation française : de plus modestes et de plus patients n'y résisteraient pas longtemps.

Comment nous en sommes arrivés là serait une longue histoire qui ne serait autre que Thistoire de France tout entière. Chaque siècle y a contribué; chaque opinion tour h tour y pourrait revendiquer sa part d'influence et de responsabilité : la monarchie aristocratique avec Louis XIY, là noblesse dans les antichambres de Versailles , la révolution enthousiaste et pure avec la constituante, la révolution effrénée avec la convention, la révolution comprimée avec Napoléon. Nous n'avons assurément pas le temps , etxîe n'est pas ici le heu de faire ce départ. La passion de l'unité à tout prix , la recherche d'une régularité apparente y voilà le sentiment qui n'a cessé d'animer, depuis de longues années , toutes nos grandes institutions. Avoir un centre d'où tout rayonne, une seule autorité bien définie dont tout émane , faire ensuite manœuvrer les hommes , comme des pions tous égaux, qu'on peut transplanter à son gré d'un point à un autre , voilà en tout genre l'idéal de l'administration française. L'Université, qui contenait les germes d'un tout autre et beaucoup plus large principe , entraînée dans le mouvement général , y a beaucoup trop sacrifié , et comme elle est placée , pour ainsi dire, aux sources mêmes de la vie , elle a donné au cours naturel des esprits une impulsion nouvelle d'une force extrême et déplorable.

Pour noire part, cette unité qui plane sur le chaos nous fatigue singulièrement. Depuis la révolution dernière , il nous est impossible de considérer cette machine de l'administration française avec sa régularité extérieure qui couvre une si effroyable confusion sociale , sans songer à une anecdote qui a diverti autrefois le parlement britan-

£T ÉGONOMIB SOCIALE. 165

nique. C'était dans un des moments de spéculation eifré< née communs à cette nation entreprenante. La construction des canaux était alors la manie des faiseurs de plans. Un d'entre eux ^ mandé dans une commission parlementaire , développait avec chaleur un vaste système destiné à couvrir Je territoire tout entier de la Grande-Bretagne d'un réseau de canalisation. Il en vantait les avantages, régalité de la profondeur des eaux, la rectification de ces sinuosités profondes qui retardent le cours des rivières. — Et pourquoi donc pensez-vous , dit enfin le président impatienté, que la Providence ait fait les fleuves ? — Pour donner de Teau aux canaux latéraux , répondit Timperturbable spéculateur.

L'administration française , et dans ce mot nous comprenons l'Université comme nos autres grandes institutions, nous paraît être ce spéculateur téméraire qui a détourné partout les eaux vives des lits creusés par la main divine pour les enfermer dans des canaux faits par la sienne. Ces canaux sont tracés au cordeau; ils ont des écluses qui montent, par des niveaux calculés , d'étage en étage; mais ces parois de rochers qui résistaient au rongement des eaux , mais ces bois qui arrêtaient les fontes de neiges, que sont-ils devenus? Aucune des digues posées par la nature et qui contiennent le débordement des passions n'est restée debout , ni rattachement si vif chez l'enfant pour les lieux qui l'ont vu naître, ni la puissance des liens de famille , ni la prédilection naturelle au fils pour l'héritage de la profession et du talent de son père. Un tiers de la France , dépaysé dès l'enfance , erre sur sa surface, n'ayant plus de toit domestique; la France est une nation déracinée.

S'il existe quelque remède à une maladie qui semble parvenue à son dernier période, ce que nous n'osons pas afiirmer, on ne peut le trouver, à coup sûr, qu'en marchant droit à sa source : c'est par l'éducation qu'il faut

IM LlftGISLATIOlf

commencer. Nous essaierons , dans un prochain travail , d'indiquer quelques moyens, dont nous n'exagérons pas la portée, mais dont la pratique nous parait aisée dans une certaine mesure et Tutilité certaine. Nous ne le ferons pas, assurément, sans encourir le reproche de vouloir remonter le cours des âges , de combattre des faits devenus irrésistibles , prétexte habituel pour ne rien faire , qui convient merveilleusement à l'esprit fataliste d'un public sceptique et à la paresse d'une nation fatiguée. Nous ne pouvons espérer non plus de contenter complètement ceux à qui une inimitié ardente semble faire croire qu'il suffirait de détruire FUniversité pour que tout le mal de l'éducation disparût. La tâche ne nous paraît ni si impossible ni si simple : nous nous adressons au petit nombre d'esprits sensés de toutes les opinions , qui sont alarmés sans être découragés , qui ne se font aucune illusion sur les maux présents, mais ne veulent se priver, pour les combattre , d'aucun des éléments qui existent, qui croient, d'une part, que l'on n'a le droit de détruire qu'à la condition de remplacer, et, de T autre, que , si la société doit périr, elle ne peut succomber honorablement qu'après avoir fait tout ce qui lui était possible pour vivre.

DBBNIÈBE PAfiTIB.

Nous avons essayé , dans un précédent article, de faire voir quels étaient les vices principauxule l'éducation publique en France. Nous Tavons fait sans nous préoccuper des vives querelles qui avaient donné aux questions d'enseignement une si grande portée politique, évitant de rentrer sur le terrain déjà tant remué des vieilles discussions, et ayant soin, pour ne pas faire renaître de f&chenx souvenirs f de n'adresser à TUniversité aucun des reproches ^

BT^éG«lf9¥IS SOCIALE. 167

même fondés ^ que ses vioienis adversaires avaient pu diriger contre elle. Nous avons cherché à rester en dehors de tout le débat proj[Mrenient dit de Isl liberté d'enseigne* ment. Cette neutralité ^ passible au rôle de simple critique, ne peut pas être gardée aussi strictement au montent où nous voulons essayer d'émettre quelques idées de réforme. Il faut de toute nécessité se prononcer sur la question sé^ rieusement agitée par quelques-uns de savoir, en premier lieu , si la plus courte et la meilleure des céformes ne se-* rait pas la destruction pure et simple de TUniversité et l'abandon de tout enseignement public àla.^oncurrence, et ensuite si , dans Tétat de nos croyances, il peut y avoir un enseignement officiel quelconque donné sans danger au nom du gouvernement. Quelques principes sont donc nécessaires à établir en coqnmençant , et nous le ferons en termes qui , sans avoir rien de trop rigoureux , ne laisseront , s'il se peut , aucune incertitude sur notre pensée véritable.

Le plus simple, en effet, en pareille matière, est d'aW 1er droit au but et de dire tout d'abord où Ton en veut venir. Or voici , sur les deux questions que nous venons de poser, notre réponse sans déguisement.

D'une part, nous voulons la liberté d'enseignemeat pleine et entière , la liberté du projet de loi de M. de Falloux, faute de mieux et si on ne peut pas obtenir davantage; — une liberté plus complète , plus radicale , une séparation plus entière de l'enseignement de l'État et de renseigneaaent libre , si Tesjwit public le permet , et si on peut trouver pour rétablir une majorité d'assemblée nationale qui s'y ^éte , et nous indiquerons même à tout hasard , sur la manière d'y arriver un jour, quelques idées qui appellent l'examen et que le temps mûrira.

Cela dit, nous croyons que l'Université non-seulement doit être maintenue , mais activement et profondément réformée. Nous croyons que la réforme de TUaiversité reste.

après comme avant la liberté d'enseignement , la véritable affaire urgente en matière d'éducation publique. La liberté d'enseignement comme en Belgique et plus qu'en Belgique , nous a toujours paru un palliatif très-impuissant aux maux de notre éducation. Et cela, suivant nous, par une raison très-simple , c'est que ce n'est pas TUnîversité qui a fait la société à son image, mais la société qui a plié l'Université à ses tendances. L'Université a eu le tort de se laisser faire , voilà tout.

Tous ces vices, en effet, que nous avons dénoncés en les déplorant, ce n'est pas TUniversité qui les a d'elle-même et pour son plaisir inoculés à la jeunesse. Il n'y a qu'un esprit d'opposition inexpérimenté qui se figure trouver chez les dépositaires du pouvoir, dans un pays libre, ces volontés machiavéliques de corruption préméditée. Le pouvoir, en tout genre , a beaucoup trop à faire , par le temps qui court, pour vivre et se défendre; il n'a pas le loisir de songer à mal. Le pouvoir sort de la société, il en a les maux , il en subit à chaque instant la contagion ; il les combat timidement , dans la mesure de ses forces , qui sont petites , et en ayant soin de ne pas se mettre trop d'embarras sur les bras. Est-ce l'Université, par exemple, qui a inspiré à tous les pères de famille , en France , Tassez sotte vanité de faire donner à tous leurs enfants , sans se préoccuper de leur carrière future , une éducation littéraire? Plus d'une fois, au contraire, elle a essayé de détourner, en élevant la force des examens , les concurrents inhabiles. Puis les sollicitations , les obsessions în-* dividuelles sont arrivées; elle a laissé briser ou abaisser cette barrière à peine posée. Plus d'une fois elle s'est adressée aux communes pour obtenir leur concours , afin de substituer à des collèges on décadence des écoles industrielles plus appropriées aux besoins véritables des localités. Les conseils municipaux , composés de citoyens c'est-à-dire encore de pères de famille, ont presque tou^

joui*s préféré la satisfaction de posséder un petit collège , où on enseignait mal les connaissances élevées , à Thumiliation de se contenter d'une bonne école de second ordre. Nous l'avons enfin indiqué déjà dans le précédent article , ridée constitutive de TUniversité , rétablissement d'une corporation enseignante, d'une sorte de communauté d'honneur, par conséquent qui devrait grandir, à leurs propres yeux , la position des plus humbles membres , était une idée essentiellement conservatrice. L'esprit de corps est un des plus puissants éléments de règle et de résistance que renferme en soi lemécaiflsme social. C'est le débordement de l'esprit démocratique qui , peu à peu , a fait eau dans cette forte machine.

Que si c'est, à le bien prendre , la société qui a dénaturé l'Université , est-il à croire que la liberté à elle seule guérisse la société? La liberté, qu'est-ce autre chose que la société livrée à elle-même et à ses propres^inslincts? La liberté, c'est la concurrence. A quoi d'ordinaire s'adresse la concurrence? Aux goûts et souvent môme aux faiblesses du public. Je sais bien quelle comparaison un peu matérialiste fait illusion aux amateurs exclusifs de liberté. Comme dans l'industrie la concurrence a souvent pour effet d'élever à elle seule la qualité des objets offerts , en excitant entre leurs producteurs une vive émulation , on s'imagine qu'il va en être immédiatement de même en matière d'enseignement. On se met en tête que les institutions libres et les institutions publiques vont rivaliser surle-champ de bonne et saine éducation, les unes et les autres pour attirer la confiance des pères de famille. L'honorable rapporteur de la loi soumise à l'assemblée nationale n'en fait même aucun doute. Nous craignons qu'il n'y ait là une confusion inaperçue entre les besoins matériels elles besoins moraux. Les besoins matérielssont âpres et cuisants; ceux qui les éprouvent en souffrent vivement ; ils cherchent avec anxiété à s'en délivrer. Il en est tout

ffO LieifiLATIOlf

autremeiit des besoins moraux : souvent on s'en aperçoit d'autant moins qu'on en est plus affecté ; le mal est d'autant moins sensible qu'il est plus profond. Les consciences les plus chargées , par exemple , sont en général les moins scrupuleuses; les esprits les plus ignorants sont les moins curieux de s'instruire. L'indifférence est 1^ dernier abîme de rirréiigion. La concurrence en matière d'enseignement trouvera les pères de famille tels qu'ils sont en grande masse en France , désirant , en fait d'éducation , ce qui brille plutôt que ce qui est solide, mécontents surtout quand on les troublî dans leurs illusions paternelles. N'estil pas à craindre que trop souvent elle ne les serve à leur fantaisie? Elle leur offrira ce que l'Université leur donne déjà, mais pas assez complètement à leur gré , une instruction à la fois économique et superficielle , qui les flatte sans les ruiner, qui leur permet des rêves brillants pour l'avenir ^ans leur imposer pour le présent des sacrifices trop onéreux. C'est vers Paris que se portent les regards des pères de famille. C'est à Paris que la concurrence s'em|Nressera de les devancer. En un mot , loio de résister au courant, elle se placera complaisamment au fil de l'eau pour le descendre. Ce n'est pas une raison , sans doute, pour refuser la liberté d'enseignement, que tant d'autres motifs élevés réclament ; mais c'est une raison pour ne pas se fier à elle outre mesure , et pour organiser plus que jamais, en face d'elle, , un enseignement public qui , résistant avec intelligence , mais avec force , aux penchants funestes de la société, serve à l'enseignement privé, sinon de règle , au moins de modèle , et place à des hauteurs fixes les divers niveaux de l'éducation générale.

Mais voici ce qu'on peut nous dire. Le grand mal des générations nouvelles , c'est la négation de toute croyance qui guide et rallie les intelligences et qui affermisse les caractères 3 de telles croyances ne prennent racine que dans Tenfance , et, quoi que vous fassiez, votre ens^gaernent

ET ÉCONOHIB SOCIALE. Ht

oi&cîel ne pourra jamais s'employer à les rétablir. On fait observer que dans un pays où , grâce à la liberté des cultes , plusieurs communion» religieuses Jouissent de droits égaux j et où la liberté de penser, c'est-à-dire Tindépendance de toute religion positive, est un droit commun dont, en fait, beaucoup profitent, renseignement donné par Tétai ne peut jamais porter le cachet exclusif d'une religion dogmatique. Il doit s'abstenir de toucher à ce qui fait la différence des diverses communions entre elles, à ce qui distingue aussi la religion de la philosophie , les dogmes proprement dits et la révélation qui les fonde. Il lui est interdit de se réclamer d'aucune autorité surnaturelle , visible ou invisible , ecclésiastique ou scripturaire. L'éducation donnée par l'État se trouve par là privée d'une des plus grandes sources d'autorité morale qui soit en ce monde. Ainsi dépourvue de bases fixes, elle devient ajoutet-on , plus dangereuse qu'utile. Elle donne aux facultés un développement qui les égare. Les croyances religieuses sont en quelque sorte le centre de gravité des connaissances humaines: quand il s'ébranle, les esprits flottent à l'aventure.

Il y a , dans ce raisonnement , un singulier mélange de vrai et de faux qui rend difficile , au premier moment , de le réfuter complètement. Convenons d'abord de la vérité. Nous n'éprouvons aucun embarras à le reconnaître , c'est un grand malheur que la religion , et par là j'entends une religion positive et dogmatique , — disons plus , il est difficile de donner sincèrement ce grand nom à plusieurs choses , — c'est un grand malheur, dis-je , que la religion chrétienne ne puisse pas servir de règle absolue et d'inspiration constante à l'enseignement de l'État. Nous savons tout ce qu'une conviction religieuse sincère prête de force et de douceur à la parole du maître , même quand l'objet qu'il enseigne ne se rattache pas directement aux vérités dont la religion s'occupe. Dans les écrits de celui qu'on a

nommé le bon RoUin^ par exemple , même au milieu des récits des temps du paganisme , on respire je ne sais quel parfum de charité , qui avertit que c'est un chrétien qui parle. Et si cela est vrai d'un ouvrage , combien n'est-ce . pas plus vrai d'un homme! Dans les rapports personnels des maîtres et des enfants, difficiles par eux-mêmes, car la tâche est ingrate et Vâge est sans pitié , la religion seule peut venir à bout de former à justes doses ce mélange d'affection, d'estime et de crainte qu'on appelle le respect. Si cette heureuse influence n'est pas bannie , quand elle se rencontre , des collèges de l'État , il est parfaitement vrai que , sans une inquisition sur les croyances des professeurs, contraire à nos lois comme à nos mœurs, elle n'y peut être ni toujours ni nécessairement présente, et nous le déplorons sincèrement. Tout ce que l'État peut et doit exiger de ses professeurs, c'est qu'ils n'offensent jamais la religion ; il ne peut pas leur commander de l'inspirer. Cette décence extérieure est peu de chose , nous en convenons; mais n'y a-t-il qu'en matière d'éducation qu'il faille regretter l'absence d'un principe religieux positif? Est-ce que dans tous les grands actes que l'État fait au nom de la société , il ne serait pas désirable que la religion interposât — entre la loi qui commande et le citoyen qui obéit — cette autorité mystérieuse qui rend la contrainte inutile? Est-ce qu'il ne serait pas heureux que le caractère religieux fût empreint sur tous les actes d'un grand État ? Dans beaucoup d'autres matières que l'éducation , dans la charité publique par exemple , dans le régime pénitentiaire , partout où il y a une action morale à exercer, le vide d'une religion nationale se fait cruellement sentir. Faut-il donc en conclure, par un raisonnement analogue , qu'un État qui professe la liberté des cultes , dépourvu de croyance officielle , est par là même incapable d'exercer sur la société qu'il commande aucune action morale? Gela serait grave à prononcer, car, d'une part,

la France n'est pas prête à renoncer à la liberté de conscience, et de r autre je ne saurais être matérialiste à ce point de croire qu'on peut parler aux corps sans passer à travers les âmes.

11 n'y a donc, dans les difficultés qu'on nous pose , rien de spécial à l'éducation. Il en faut conclure simplement que la liberté de conscience d'où résulte l'absence d'une religion nationale est, en matière d'éducation comme en toute autre, une des grandes difficultés des gouvernements modernes. Privés de l'appui qu'ils trouvaient dans des dogmes respectés et dans une église officiellement reconnue, leur autorité morale reçoit un coup qui se communique à leur force matérielle. Dénuée de la sanction religieuse, ridée de pouvoir s'énerve. Découronnée de son auréole divine, l'image même de la patrie pâlit et se décolore. Et cependant la liberté des cultes est une des conquêtes inviolables de la conscience humaine, elle n'y laissera pas toucher. C'est donc là une des mille faces de l'un des plus grands problèmes que la Providence semble avoir posés pour tourmenter nos esprits, et dont elle réserve, espéronsle , la solution à nos enfants. Cette solution n'est pas impossible à imaginer. Il n'est pas impossible de se figurer une société où la religion, sans emprunter aux lois aucune force apparente , aurait cependant un tel empire sur les cœurs, qu'instinctivement et parla volonté toute-puissante des majorités, tous ces actes, même politiques , en porteraient le caractère. Comme une nation sincèrement animée d'un esprit libéral imprime à la marche entière de son gouvernement le respect de la vraie liberté , une nation vivement touchée des vérités religieuses ne pourrait rien dire ni rien faire, où l'inspiration religieuse, débordant en quelque sorte , ne se fît aussitôt sentir. Son enseignement officiel se trouverait ainsi naturellement retrempé dans ces eaux salutaires. Il serait religieux sans effort , parce que Tatmosphère autour de lui respirerait la religion , et qu'il

en sortirait pour ainsi dire tout imprégné. Ce ne serait plus la religion d'État , ce serait mieux , ce serait la religion populaire. Quelque chose de pareil éclate déjà dans cette république des États-Unis , où il faut bien aller chercher plus d'un modèle; là, au sein d'une liberté des cultes presque exagérée , toutes les lois portent l'empreinte du respect pour la Térité évangélique. Les cultes les plus opposés s'y prêtent; une ferveur commune unit des convictions différentes. Aucun spectacle plus beau ne peut être donné au monde et à Dieu , car si le culte d'un être libre est déjà par lui-même Thommage le plus agréable au Créateur du monde, celui d'une nation maîtresse d'elle-même, humiliant sa souveraineté devant celle qui fait les empires, doit réjouir toutes les puissances du ciel.

A dire vrai , l'avenir de la civilisation européenne dépend, à nos yeux, de la question de savoir si lès convictions religieuses pourront y devenir ferventes et populaires au sein d'une complète liberté de conscience. L'Europe est loin d'un pareil état , et si elle est destinée à l'obtenir, c'est par un enfantement pénible ; plus d'une nation périra dans ses douleurs. Après tout pourtant, il ne devrait pas être plus difficile à l'Évangile de convertir les peuples du sein de la liberté que sous le feu de la persécution, de secouer la torpeur de l'indifférence que de purifier des souillures du paganisme. L'État ne peut pas grand' chose pour aider la religion dans cette œuvre, et, en attendant qu'elle Fait accomplie , sa tâche à lui , singulièrement difficile , ne doit pourtant pas être interrompue. En donnant sa démission de toute espèce d'action morale, il ajouterait, loin d'y porter remède, à l'anarchie des esprits. Avec l'action de l'État se retirerait l'esprit d'ordre et de règle, dernière et faible digue au flot toujours montant du scepticisme. Le chaos s'emparerait de tout le terrain qu'il aurait abandonné, n doit continuer à remplir les devoirs qui seuls lui donnent le droit de commander, se rattachant avec force à ces

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croyances communes à la raison comme à la foi , et dont toutes les religions se glorifient d'affermir les bases et d'é* purer la pratique ; laissant du reste à la religion le champ libre pour y répandre sa propagande , et l'appelant à son aide dans la mesure que permet le respect des consciences. C'est dans ces limites souvent méconnues que doit s'exercer, suivant nous. Faction de l'État dans Féducation publique. Si ses leçons ont soin , par une saine morale , de défricher le terrain des intelligences ; s'il ouvre en même temps toutes les voies à la religion pour y semer librement, ou bien la religion a perdu cette vertu communicative qui. a fait son triomphe dans le monde, ou bien elle ne doit pas tarder à régner partoutoù il lui est donné de pénétrer. La conclusion que nous tirons de tout ceci , c'est qu'il faut mettre activement la main à Fœuvre pour extirper de l'enseignement de FÉtat toits les vices qui corrompent son action morale. Précisément parce qu'il est privé de la douce chaleur des idées religieuses, c'est une raison de plus pour l'enfermer dans des cadres sévères qui contiennent l'entraînement des passions. La règle doit suppléer à ce qui peut manquer à l'esprit. Or les vices de Féducation publique, tels que nous en avons donné , dans le précédent article , l'exposé détaillé , se réduisent , nous l'avons vu, à deux principaux : nul rapport entre Féducation des enfants et leur situation future dans la vie ; habitude funeste de les arracher à leurs familles et à leurs liens naturels. L'éducation publique de France déclasse et déplace tout le monde. C'est à combattre ces deux résultats par deux mouvements en sens contraire que la réforme doit s'attacher. Il faut qu'en respectant l'égalité démocratique, elle introduise dans Téducation des principes de classification seinblables à ceux qui se retrouvent dans la nature. Il faut que, sans altérer l'unité de la France , elle désaccoutume pourtant les esprits de penser qu'il n'y a qu'un seul endroit où on puisse vivre , et qu'il n'y a de bonheur

pour la destinée ou de place pour l'ambition que hors du cercle ou Ton est né. Tout ce que nous allons dire est conçu dans ce double but. Qu'on pardonne, en raison de son importance y Taridité de quelques détails. Les idées générales n'ont de valeur qu'à la condition d'aboutir à quelques conclusions pratiques.

Nous avons peu insisté sur les défauts de notre éducation primaire : nous n'insisterons guère davantage sur les réformes qu'elle exige. En réduisant le programme des écoles à ce qui est essentiellement nécessaire aux ouvriers des villes ou aux journaliers des campagnes, en provoquant la suppression des écoles normales primaires, la commission de rassemblée nationale a déjà fait le plus important. Elle propose de remplacer le noviciat des écoles normales par un temps de stage dans une école primaire. Si les idées que nous avons suggérées sont justes , un pareil plan a droit à une pleine approbation. Le stage, l'instruction donnée par un maître futur sous les yeux d^un maître déjà formé, a précisément l'avantage d'élre une éducation parfaitement en harmonie avec son but , un apprentissage en un mot encore plus qu'une d'éducation. Mis en présence , dès le début , avec ce qu'il y a d'aride et d'ingrat dans la tâche méritoire de l'instruction populaire, l'honnête jeune homme qui s'y consacre ne se nourrira pas d'illusions , et par conséquent ne se préparera pas de désappointements. Une vie plus tard isolée ne commencera pas par des années passées dans une attrayante fraternité d'études ; des connaissances théoriques ne précéderont point un métier essentiellement et minutieusement pratique. Il apprendra en enseignant ce qui , pour les choses simples , est une bonne manière d'apprendre. Malheureusement, dans le rapport de la commission , cette utile institution du stage est plutôt conseillée qu'établie. On ne nous dit ni où n* comment elle sera pratiquée. Suivant nous, elle perdrait la moitié de son mérite , si ceux qui en veulent profiter en devaient

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chercher le bénéfice loin de leur demeure. Il faut qu'elle soit répandue d'une manière générale , sinon partout , au moins à portée de tout le monde , et il nous paraît assez facile , avec deux ou trois dispositions réglementaires, de lui donner cette extension.

Qui empêcherait, par exemple, que les dépenses très-considérables que font, chaque année, les départements pour Tentretien de leur école normale fussent converties en un supplément de traitement accordé aux maîtres des écoles du chef-lieu d'arrondissement et du chef-lieu de canton , à la charge d'entretenir chez eux , soit un , soit deux jeunes gens se destinant à l'éducation primaire , et qui partageraient avec eux , sous leur direction , la conduite de leurs élèves. Ce serait pour les mitres un petit profit pécuniaire et une compagnie salutaire. Gela remplacerait pour eux le frère novice qui souvent , dans les ordres religieux , accompagne le frère profës. Pour bien faire , une préférence devrait être accordée , dans la concession de ces pensions temporaires, aux jeunes gens nés ou résidant soit dans Tenceinte du canton , soit dans les limites de l'arrondissement. Le comité supérieur de l'instruction primaire se ferait rendre un compte exact , non-seulement du travail , mais de la conduite de ces différents pensionnaires. Au bout de deux ans passés ainsi , il serait rare qu'il n'y eût pas , dans le voisinage du lieu de leur stage , une école de conmiune vacante à laquelle , si leurs notes étaient favorables, ils seraient appelés. Aucun maître d'école ne serait nommé par conséquent sans être spécialement connu de l'autorité qui le désignerait. Quant à l'école du chef-lieu de canton elle-même , plus considérable comme nombre d'élèves, et par conséquent comme revenu, exigeant nécessairement un peu plus de connaissances, elle serait ré^ servée comme récompense à l'un de ces mêmes instituteurs après cinq ou dix ans d'exercice et de rapports constamment favorables. Les écoles de commune formeraient par

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conséqueni elleft-mèmeà un second degré de stage préparaat à l'école plus élevée du canton. L'amovibilité serait {deine et entière pour les instituteurs de commune qui sont encore à l'essai ; elle serait soumise à quelques formalités judiciaires pour les instituteurs de canton qu'on suppose déjà plus éprouvés. Le bienfait absolu de rinamovibilité ne serait accordé qu'à l'instituteur du chef-lieu d'arrondissement, poste qui formerait comme le dernier degré de l'échelle d'une petite hiérarchie, difficile à atteindre, puisqu'il serait unique , comme une sorte de bâton de maréchal de cette carrière modeste qui ne serait obtenu qu'après des services reconnus.

Le mérite, à nos yeux, de cette ébauche d'organisation serait de réduire les perspectives du maître d'école , dès le début, à des limites très-étroites et à un but très-précis. Il ne serait point appelé à sortir des bornes d'un arrondissement, souvent même d'un canton. Dans cette pensée, contrawement au projet de loi de TAssemblée nationale, qui transporte le comité supérieur d'instruction primaire, c'est-à-dire l'autorité qui nomme, surveille et destitue les instituteurs , au chef-lieu de département , nous le laisserions, comme il est aujourd'hui, avec plus d'autorité seulement, au chef-lieu d'arrondissement. Nous voyons deux avantages à borner ainsi à l'arrondissement toute la hiérarchie de l'instruction primaire : le premier, c'est d'établir une surveillance plus facile et plus personnelle en en restreignant le champ ; le second, c'est de ne jamais éloigner l'instituteur du cercle de ses habitudes, et, pour tout dire, du voisinage de ses parents. Du moment qu'ils ne seraient pas artificiellement brisés, les sentiments naturels reprendraient leur empire. L'avantage comme l'agrément de se trouver au milieu des siens , de servir de soutien à son vieux père, de mêler ensemble leurs économies, le porterait naturellement à rechercher la place d'instituteur de sa propre commune, et un comité supé-

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rieur un peu înieili^nt ne ferait pas dUiSculté de la lui accorder. Nous n'aurions plus alors de ces instituteurs nomades, qui, mal à Vsàse dans leurs demeures isoiées, font des cafés de village leur séjour habituel. La place d'instituteur redeviendrait ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une occupation rurale comme une autre. Au village, le maître serait le camara(|e de tous ses élèves ou le frère de queiques-uns d'eux. Toute émulation ne serait pourtant pas découragée ; quelque espoir d'avancement, quelque crainte sérieuse de destitution , subsisteraient, à la différence des instituteurs actuels, qui, inamovibles comme ils le sont, et n'ayant aucun avancement à atte^Ulre, sont à la fois privés de jouissances , de crainte et d'espoir. Us se retrouveraient ainsi placés dans les conditions naturelles de leur destinée, et la société ne leur ayant rien promis ni rien ôté, mais donné quelque chose, il est à croire qu'ils ne lui en voudraient pas si fort. C'est ainsi, pensons-nous, qu'on pourrait appliquer avec avantage, dans la sphère de l'éducation primaire, la double règle que nous nous sommes posée en commençant. Les maîtres d'école ainsi préparés ne perdraient jamais de vue ni leur profession future ni leur toit paternel. L'éducation secondaire , il faut en convenir, se prête beaucoup moins aisément à de pareilles combinaisons. Les enfants qui viennent recevoir l'éducation secondaire ne peuvent avoir, à l'âge tendre où die les prend, aucune carrière bien déterminée. Leur en fixer une avant de les avoir éprouvés serait un attentat de la société à leur hberté future , une entreprise sur les secrets de la Providence , qui a pu déposer dans leur cerveau les germes d'un talent inconnu. La puissance paieraçUe seule a de pareils droits, et elle se sent elle-même fort intimidée pour en user. D'ailleurs, le principe démocratique, qui autorise i'ambkioo, perm£i bien qu'on essaie de 1% régler, mais ne soufte pas cju'on l'éiouffe, Tout enrecon*

naissant, par conséquent, qu'il serait raisonnable, pour la plupart des pères de famille, surtout dans les fortunes moyennes , de borner de bonne heure les espérances de leurs enfants à l'héritage de leur propre profession, où ils pourraient leur procurer des débuts faciles, il faut confesser que la loi n'a aucun moyen de les y contraindre. Elle doit respecter jusqu'aux illuâons de leur amour. Le principe démocratique, nous le reconnaissons, exige une certaine uniformité au début de l'éducation , et cette éducation uniforme ne peut être autre que l'éducation littéraire, la seule qui, par son influence générale, ouvre et façonne l'esprit à toutes sortes d'études. Il s'ensuit que c'est bien, en effet, par les lettres, comme aujourd'hui, que doit commencer habituellemeht l'éducation secondaire , jusqu'à ce que les vocations se soient fait jour , jusqu'à ce que les facultés diverses aient montré leurs tendances, jusqu'à ce que les qualités inégales aient pris leur niveau, jusque-là, disons-nous, mais pas un jour de plus. Or, ce que nous reprochons à l'éducation secondaire actuelle, c'est de prolonger beaucoup plus longtemps qu'il ne faut cette uniformité fâcheuse, mais indispensable au premier degré. Pour savoir à quoi un enfant est propre, quel emploi peut mettre ses facultés en valeur, il peut être nécessaire de commencer par les mettre à l'épreuve, mais il n'est pas nécessaire d'attendre qu'il ait dix-huit ans, et de l'avoir fait passer par un cours de philosophie. Bien avant un pareil âge, il n'est pas un père ou un maître attentif qui ne sache parfaitement à quoi s'en tenir sur les prédispositions naturelles d'un enfant, pas un enfant même qui n'ait déjà le secret de sa vocation et de son goût. Ce qu'on ignore à huit ans , avant de s'être essayé à l'étude , on le sait à treize ou quatorze, après en avoir essuyé les premières difficultés. Prenez, par exemple, au hasard, dans une des classes de nos collèges, en troisième ou en quatrième, un de ces élèves ; dont nous avons tracé le

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fidèle portrait, qui occupent régulièrement les dernières places, et à qui on fait expliquer Virgile sans qu'il sache conjuguer un verbe, croyez-vous que trois ou quatre ans ne lui aient pas suffi pour savoir que les études classiques ne sont nullement ce qui convient à son esprit , et qu'à mesure qu'on va Télever dans des régions où il se promène un brouillard sous les yeux , cette conviction ne grandira pas tous les jours en lui? De deux choses Tune : ou cet enfant a tout simplement reçu du ciel des facultés bornées qui lui interdisent tout espoir de réputation et toute profondeur de savoir, ou il est une de ces natures peu spéculatives, à qui Tétude n'a rien à révéler, et dont Faction seule peut développer l'énergie secrète. Dans l'un et l'autre cas, l'épreuve est faite : il faut l'enlever au plus tôt à des travaux où ses facultés se rouillent en quelque sorte dans l'inertie , et le précipiter sans délai , soit dans ces métiers plus lucratifs qui, faute de mieux, pourront l'honorer en l'enrichissant, soit dans ces carrières actives qui sauront trouver et tendre les ressorts cachés de sa nature.

Nous voudrions donc qu'à cet âge de treize ou quatorze ans environ, à la sortie de ce qu'on appelle encore par habitude les classes de grammage, une distinction stricte fût établie entre ceux qui doivent poursuivre et ceux qui doivent abandonner l'éducation littéraire. Cette distinction, un examen seul, un examen solennel et sévère, peut la faire avec autorité. Un tel examen pourrait être, nous le pensons, beaucoup plus sérieux que n'est aujourd'hui l'examen qui précède le baccalauréat es lettres, précisément parce qu'il serait moins étendu. Embrassant beaucoup moins de matières, il pourrait les approfondir. S'il est impossible d'interroger aujourd'hui un candidat au baccalauréat sur toutes les dates de l'histoire du genre humain, il n'y aurait qu'à ouvrir au hasard les grammaires grecquesoulatines^ ou quelque précis chronologique d'une

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ou deux parties d'histoire pour'avoir un avis sur la valeur des concurrents à Texamen nouveau que nous voudrions voir établir. Une composition écrite rendrait Tépreuve encore plus certaine. Enfin Texamen serait sérieux, nous Tespérons; pourquoi? parce qu'il s'agirait, non point comme aujourd'hui, d'une sentence de mort à porter contre un jeune homme, d'une destinée à briser, du fruit de sept ou huit années perdues à jeter au vent, mais d*ua avertissement opportun à donner à un enfant avant qu il se soit engagé mal à propos dans une voie où il ne peut marcher. Un candidat bachelier , aujourd'hui , est une victime qui attend son arrêt: il a passé Tâge d'entrer au service ou de se faire apprenti dans une maison de commerce ; s il n'est pas bachelier , il ne saura que devenir ; la misère, une misère sans espoir, Tatteod à la porte de la Sorbonne. Placé de bonne heure, au contraire, pour prévenir et non pour tromper de fausses espérances, rcxamcn que nous proposons laisse encore à l'enfant même refusé, outre la faculté de recommencer l'épreuve, s'il lui convient, toutes les portes ouvertes vers une activité digne et utile : ce n'est point une condamnation qu'on porte, c'est un conseil qu'on lui donne et un service qu'on lui rend. Les motifs de pitié qui affaiblissent naturellement la sévérité des juges dans l'examen actuel du baccalauréat es lettres ne militeraient point, dans cette nouvelle épreuve, en faveur du candidat.

Cette idée a déjà été mise en avant plusieurs fois : on en a ébauché, mais compromis en même temps l'exécur lion, en essayant d'établir , à l'issue de toutes les classes, dans l'intérieur même des collèges , une sorte d'épreuve orale, qui, n'ayant d'aulre appréciateur que le professeur lui-même, intéressé naturellement à ne pas avou» fait de trop mauvais élèves, n'a pas tardé à dégénérer en une vaine formalité, li faut, suivant nous, y revenir promptement, en entourant l'examen nouveau de toutes les ga-

ranties qui peuvent lui donner une consistance véritable. D faut que ce soit un premier degré dans la carrière des lettres, un pas vraiment difficile à franchir. Tout le temps qu'il n'existera pas à ces conditions, il ne faut pas espérer de voir cesser la confusion funeste qui précipite dans une seule direction tonte la jeunesse de France. Vainement ouvrirez-vous des écoles industrielles, ou dans les collèges mettrez-vous à côté des classes d'humanité d'autres leçons de sciences usuelles ou de langues vivantes; ces écoles et ces classes seront désertes, et cela par une raison toute simple : c'est que, quelque peu de goût et d'aptitude qu'on se sente au fond pour l'éducation littéraire, comme elle a quelque chose de plus flatteur qu'aucune autre , comme à tort ou à raison l'opinion commune en fait l'apanage des gens bien élevés , comme toute autre éducation a un parfum mercantile qui déplaît , personne n'y renonce de soi-même et ne descend volontairement d'un degré l'échelle sociale. Des enfants s'y résigneraient-ils, que les pères ne veulent pas consentir à un si cruel échec d'amourpropre. Un examen sévère est la seule chose qui, en les éclairant sur l'aptitude de leurs enfants, puisse les décider à consommer ce sacrifice. L'éducation publique, qui s'est prêtée à leurs espérances , en recevant leurs enfants dans ses classes, doit, au bout d'une épreuve suffisante, leur tenir en temps opportun un langage pénible, mais utile et franc. Dût-elle les contrister, elle leur doit la vérité ; c'est cette vérité que les juges de ce nouvel examen seraient chargés de leur faire entendre.

Mais, la blessure à peine faite, il faudrait s'empresser de la panser. Il faudrait ouvrir aussitôt des perspectives nouvelles à ceux qui, après avoir tenté une ou plusieurs fois la fortune, se seraient vu fermer la carrière littéraire. Il faudrait leur faire voir qu'il y a d'autres moyens d'assurer sa vie et peut-être de monter à la renommée. Ce qui a manqué jusqu'ici à tous les essais d'éducation pro-

fessionnelle, usuelle, intermédiaire (on prendra le nom qu'on voudra) , ce n'est pas seulement la petite contrainte nécessaire pour décider la jeunesse à s'en contenter : c'est un motif d'attrait ou d'espoir quelconque. Tandis que renseignement littéraire conduit au diplôme de bachelier es lettres, qui est exigé pour toutes les fonctions publiques et pour le plus grand nombre des professions libérales , les écoles ou les classes d'éducation intermédiaire qu'on a tentées soit d'établir sous le nom d'école primaire supérieure, soit en dernier lieu de grefier dans les collèges , n'ont jamais eu , si on ose ainsi parler , de débouché naturel. Ceux qui se résignent à les suivre n'ont droit, en les quittant, à aucun titre régulier. Le temps qu'ils y ont passé, les connaissances qu'ils ont pu y acquérir, n'étant constatés par aucun diplôme, sont nuls et non avenus pour le public. Le dire commun dans les col^ léges, c'est que cette éducation ne mène à rien. Il n'est pas étonnant alors que personne ne se porte de ce côté, et que ces classes deviennent le rebut et comme le caput mortuum du collège. Supposons , au contraire , que dans chaque collège de plein exercice , à côté de l'éducation littéraire , un plan régulier d'éducation intermédiaire soit établi, au bout duquel soit donné, après un examen sérieux aussi , un diplôme , non pas égal en droit , mais pareil en forme au baccalauréat ès-lettres; supposons que ce diplôme soit reconnu pîir l'administration comme formant une aptitude à certaines fonctions publiques d'un ordre inférieur, cette éducation, ayant ainsi son but et sa récompense, ne tarderait pas à être recherchée. Elle recueillerait, outre ceux qui s'y consacreraient naturellement et par choix, tous ceux qui auraient été rebutés par les difficultés de l'éducation littéraire. Au lieu de penser à arriver de plein saut aux positions supérieures par l'éducation littéraire, on se flattera d'y monter plus tard par un avancement hiérarchique. Ce sera une espérance lé-

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gitinie et une consolation. Le programme de cette éducation intermédiaire devrait êlre composé d'une partie fixe comprenant les langues vivantes, Thisloire de France, les sciences physiques, naturelles et mathématiques jusqu'à un certain degré, et d'une partie mobile appropriée, sur Tavis des autorités du département par exemple, aux besoins particuliers des populations. En outre, un certain temps devrait être réservé à chaque élève pour se livrer aux études proprement relatives à telle ou telle profession qu'il désirerait particulièrement embrasser. De cette sorte, on établirait , en regard de l'éducation littéraire , une éducation rivale moins brillante , mais aussi sérieuse, qui aurait, comme l'éducation littéraire, ses grades, ses privilèges, son but plus modeste, mais aussi mieux défini, où l'aiguillon de l'émulation se ferait sentir, où le champ de l'ambition serait également ouvert , mais sous un horizon plus borné et pour être parcouru d'un pas plus réglé.

Mais quoi ! nous dira-t-on, vous ne craignez donc pas de multiplier les diplômes et de créer ainsi une nouvelle sorte de candidats aux fonctions publiques. Nous ne multiplions ici ni ne créons rien ; nous distinguons seulement là où le système actuel a le tort de confondre. Au lieu d'un diplôme unique donné à la fin des études avec une facilité désespérante^ qui passe en quelque sorte le niveau d'une moyenne très-vulgaire sur toutes les inégalités d'intelligence, nous proposons d'établir de bonne heure une ligne de démarcation entre les facultés diverses des jeunes gensj et de constater ensuite cette diversité par des titres d'inégale valeur. Au lieu d'exiger ce diplôme unique et pêle-mêle pour toutes les fonctions publiques, de quelque ordre qu'elles soient, élevées ou inférieures, humbles ou brillantes , qu^elles touchent à des détails d'administration ou à de hauts intérêts politiques, nous proposons deux ordrea de certificat d'aptitude proportionnés au

degré d'importance des divers emplois. Dans rélat a(îluel, le baccalauréat es lettres est la clef commune de toutes les carrières. 11 faut aussi bien être bachelier pour être employé surnuméraire dans Tenreglstrement que pour être auditenr au conseil d'État. Le diplôme de bachelier établit ainsi entre des situations et des qualités profondément inégales une égalité factice qui n'engendre que du désordre. Il met en concurrence des mérites qui Q*auraient jamais dû se rencontrer sur la même ligne. Notre plan, en séparant de bonne heure les jeunes gens destinés, par leurs facultés, à la haute éducation des lettres de ceux à qui une instruction plus simple est seule appropriée, puis en dirigeant les prétentions de ces derniers exclusivement sur les fonctions publiques qui n'exigent que peu de connaissances, introduirait quelque ordre dans la foule qui assiège la porte des administrations: Sans contredit, il vaudrait encore mieux que cette foule fût tout à fait dispersée, et que Ton n'eût pas tant rhabitude, dans les familles , de compter sur le budget pour compléter ce qui manque à leur patrimoine ; mais , puisque cette faiblesse ou plutôt ce fâcheux état social existe, il faut compter avec lui : il faut régler le débordement qu'on ne peut contenir. Ce peut être même là pour l'État une manière d'agir insensiblement sur les mœurs générales de la société. En mettant ainsi en regard ces deux éducations, l'une classique et l'autre professionnelle, en traitant Tune et l'autre avec un soin égal, puis en échelonnant leurs élèves à divers degrés de la hiérarchie administrative, il accoutumerait les esprits les plus passionnés d'égalité à reconnaître une certaine classification, non pas de rang, mais de mérite^ à laquelle le principe démocratique le plus absolu ne pourrait rien trouver à reprendre. Ces fonctions publiques, dont l'administration nous paraît pouvoir disposer sans inconvénient pour les jeunes gens pourvus des diplômes de l'éducation inter-

médiaire, sont, par exemple, tous les emplois inférieurs des finances et des travaux publics dans leurs diverses branches, Tenregistrement , les contributions indirectes, les douanes, etc. Il n'y en aurait pas pour tout le monde assurément , et il y aurait encore des mécontents ; mais sait-on que) serait, suivant nous, le moyen de les réduire au plus petit nombre possible? Nous, le répétons, dussions-nous en fatigtier le lecteur, ce serait que l'administration voulût bien conférer les nominations de ces divers emplois aux chefs de service qui siègent au cheflieu de chaque département. Par une disposition naturelle, ce chef choisirait alors ses nouveaux sujets parmi les jeunes candidats sortant du collège même du département. N'ayant qu'un petit nombre de nominations à faire, et dans un nombre restreint aussi de personnes qui se connaîtraient et s'apprécieraient à peu près toutes, l'opération n'aurait plus ce caractère de confusion et de hasard qu'elle jpreud à Paris dans les bureaux du ministère. Chacun saurait combien d'emplois sont vacants et quels titres ont les concurrents qu'on lui prétière. Gela pourrait tempérer l'expression, sinon la vivacité des regrets de ceux qui se verraient écartés. Plus d'empressement d'ailleurs à venir à Paris; l'intérêt même pousserait chacun à rester chez soi : ce qui attire aujourd'hui vers la capitale retiendrait dans le département. Plus de sollicitations et par suite de récriminations ouvertement adressées à un ministre responsable et mêlé à la politique. Nous savons quelles objections l'administration fait à ce système et l'importance qu'elle attache à isoler ses agents pour être servie par eux en liberté, sans craindre les influences de famille. Ce raisonnement nous toucherait, nous l'avouous, davantage, s'il ne tenait pas du conquérant plus que du souverain , s'il ne ressemblait pas tant à celui des gouvernements qui soudoient des étrangers pour être plus sûrs de frapper fort, en cas d'émeute.

Tel serait 9 suivant nous, le moyen de donner en France à réducation intermédiaire Timportance qui lui a manqué * jusqu'ici et qu'ont, en Allemagne, par exemple, les écoles de genre , qu'on appelle écoles réelles. Tel serait le moyen . de leur attirer des élèves sérieux et de donner de la vie à leurs études. Par ce procédé , on soulagerait en même temps réducation littéraire de tout le bagage d'élèves incapables, indifférents et dégoûtés qu'elle traîne aujourd'hui péniblement après elle , et qui alourdit en quelque sorte son enseignement. L'examen que nous avons proposé d'établir à l'issue des classes de grammaire fait justice de tout ce qui ne peut ou ne veut pas approfondir rétude des lettres. Dans cette supposition, par conséquent, il ne reste plus, dans les classes de lettres, que des élèves laborieux , relativement distingués, en état de comprendre et de suivre un enseignement élevé. Ces classes se réduisent nécessairement, par là, à un plus petit nombre. Chaque élève peut, dès lors, prétendre à une part de l'attention de son maître. Il n'y a plus de paresseux de profession pour troubler une classe entière et user l'autorité magistrale en sévérités inutiles et constantes. L'éducation littéraire reçoit déjà par cela seul plus de force. Déchaîné de cette lie , son cours doit devenir plus clair et profond. Mais ce n'est pas assez de cette amélioration qui doit se faire d'elle-même. L'éducation littéraire ne produira en France les heureux fruits qu'elle peut porter et qu'on est aujourd'hui excusable de méconnaître qu'autant qu'elle sera couronnée par une véritable éducation supérieure. C'est ce couronnement indispensable qu'on ne saurait trop se hâter de lui donner.

J'appelle éducation supérieure , comme le précédent article a déjà essayé de le faire comprendre, celle qui, saisît l'esprit du jeune homme au moment où il possède déjà des connaissances précises, mais froides et peu vivantes, où les faits historiques sont rangés par ordre dans sa

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mémoire, où il tient le fil des détours des langues anciennes, où il sait manier le délicat instrument du style, et qui vient répandre sur tous ces éléments encore confus les vives lumières de la critique et de la philosophie. J'appelle encore éducation supérieure celle qui élève Tintelligence jusqu'à ce centre commun d'où Ton voit se détacher toutes les sciences, et la civilisation se développer harmonieusement par leur concours, comme la résultante de leurs forces équilibrées. J'appelle éducation supérieure celle qui éclaire l'histoire des peuples par leur littérature et qui explique leurs institutions par leur histoire, celle qui rattache aux lois éternelles et philosophiques de la matière les propriétés physiques des corps ou leurs affinités chimiques, celle enfin qui, pénétrant dans Tintérieur de Tétre humain, sépare le sentiment spirituel de la sensibilité animale, et instruit ainsi à la fois le médecin sur les phénomènes de la santé et le moraliste sur les passions de l'âme. Cette éducation supérieure ainsi comprise , qui a pour but d'établir un lien commun entre toutes le sciences et de les féconder Tune par l'autre , nous l'avons vu , elle n'existe pas aujourd'hui en France , et ce qu'il y a de plus triste à dire , c'est qu'il n'y a qu'en France, et de nos jours, qu'elle n'existe pas. Les universités d'Angleterre et d'Allemagne, celle même de la petite ville de Genève, sont plus avancées que nous à cet égard , et la Sorbonne de l'ancien régime pourrait en remontrer, sur ce point , à l'académie de Paris du nouveau. La scolastique et l'encyclopédie , Abailard et Diderot , s'élèveront au dernier jour contre notre génération pour nous demander ce que nous avons fait de l'esprit généralisateur et du génie universel par excellence de la France. Le plus fâcheux effet d'une telle lacune est d'ôter, pour ainsi dire, sa raison d'être à l'éducation littéraire. C'est l'éducation supérieure qui est chargée de montrer l'heureuse influence des lettres sur toutes les branches de l'esprit humain. Privée de l'éducation supérieure , l'édu-

cation littéraire est un corps sans tête et un effet sans cause.

Que faut-il pour donner à la France une éducation supérieure ? Tout simplement prolonger d'un ou deux ans réducation littéraire, incorporer les cours de philosophie et de lettres des facultés dans le programme obligatoire des études, au même titre, quoique sous des conditions différentes , que la classe de rhétorique des collèges. La raison de ces deux obligations serait parfaitement pareille , car s'il est bon d'apprendre à expliquer couramment Sophocle, Démosthènes ou les pères de TÉglise, ce n'est pas apparemment pour se détourner ensuite avec dégoût de ces grands monuments , et les reléguer dans quelque coin oublié de son esprit et de sa bibliothèque : c'est pour arriver à se pénétrer de leurs beautés , c'est pour élever son âme dans leur commerce , c'est pour que l'imagination se colore, c'est pour que le cœur se fonde à la chaleur de cet enthousiasme honnête qui s'allume au flambeau de Tart. Dès lors, il est parfaitement naturel que ceux qui ont passé six ou sept ans à apprendre le grec et le latin en donnent un ou deux pour parcourir avec un guide éclairé tout ce domaine enchanté dont l'accès leur a été si difficile. Et qu'on ne dise pas que le temps presse , et qu'il faut pourtant faire passer les jeunes gens en temps utile de l'éducation à la pratique. D'une part, en effet, en plaçant dans ces deux années des études philosophiques obligatoires, on pourrait supprimer la classe de philosophie du collège, et abréger ainsi d'un côté ce qu'on prolongerait de l'autre. Ensuite , comme nous l'avons déjà fait remarquer, grâce à la séparation que nous avons essayé de tracer entre les jeunes gens destinés aux diverses professions , il ne nous reste plus ici, dans l'hypothèse, que ceux qui se consacrent aux professions savantes et pour qui l'étude n'est jamais du temps perdu, ou bien ce petit nombre particulièrement favorisé par la fortune, que le besoin de vivre

ne presse pas , et qui a tout à gagner à passer un an de plus loin des tentations du monde brillant quiTattend. Enfin, il ne nous parait nullement impossible de combiner avec ces années supplémentaires d'études littéraires et philosophiques le commencement d'études plus spéciales. Rien au contraire n'est plus facile ni plus conforme à un plan véritable d'éducation supérieure.

S'il nous était permis , par exemple , sans trop de ridicule , de tracer ici le programme de l'éducation supérieux*e comme nous Tentenclons , nous le composerions de deux années d'études générales j et de deux ou trois d'études spéciales. En supprimant, comme nous Tavons dit, la classe de philosophie des collèges, qui devient inutile du moment que les facultés reprennent un enseignement sérieux y ce ne serait qu'une année au plus ajoutée à celles qu'exigent aujourd'hui déjà les facultés de droit et de médecine.

Des deux années d'étudrs générales , l'une serait entièrement consacrée au perfectionnement littéraire , à la critique historique et aux éléments de la philosophie. Les cours seraient les mêmes uniformément pour tous les élèves.

Dans la seconde année , la diversité des professions futures se manifesterait déjà. Il y aurait encore des cours communs de littérature et de philosophie, mais ils ne rempliraient pas tout le temps des élèves; il en resterait à l'avocat futur pour commencer à s'initier aux généralités du droit , au médecin pour entrer dans les recherches des phénomènes de la nature physique; chacun des élèves se tournerait déjà vers sa vocation personnelle, tout en conservant encore avec les autres un lien de comniunauté. L'étudiant en droit commencerait les Institutes, tout en suivant un cours de droit naturel. L'étudiant en médecine ferait marcher de front l'anatomie et la psychologie , et serait forcé de tenir compte de Tâme; tout en s'occupant

du corps. Ainsi se déroulerait à leurs yeux le rapport qui unit les diverses sciences entre elles y et la pratique découlerait de la source élevée des principes.

Dans les deux ou trois dernières années, la séparation serait consommée; chacun ne songerait plus qu*à son affaire. Les cours des sciences et des lettres approfondies pour les professeurs, les cours de médecine , les cours de droit (dont on' pourrait distraire quelques parties pour les administrateurs futurs , et les remplacer par l'économie publique , les finances , et tout Tensemble des connaîssan* ces politiques), formeraient , comme aujourd'hui , autant de facultés séparées qui s'empareraient exclusivement du travail des étudiants. Cependant le seul fait qu'elles seraient rattachées à une même origine maintiendrait entre elles, à travers la diversité de leurs poursuites, une certaine fraternité d'idées, et comme une sève commune. Elles donneraient à Tesprit de leurs élèves le sceau d*une unité profonde de sentiments bien supérieure à cette uniformité monotone que la centralisation promène sur les intelligences en les déprimant.

Nous ne saurions trop insister sur la nécessité de s'emparer ainsi fortement, par un enseignement animé, de l'imagination et de l'ardeur de l'adolescence. On n'étouffe point cette imagination , on n'éteint pas cette ardeur; le sang et l'âge ont leurs droits. Il faut que la jeunesse appar. tienne à l'étude , ou elle sera la proie des plaisirs et le jouet des faux systèmes. Si la ferveur juvénile échappe aux docteurs de l'éducation publique , d'autres la rencontrent dans la rue et s'en emparent. Les sens trouvent leur chemin quand vous laissez égarer l'âme; le sophisme remplit tous les vides de la raison. Les chaires que vous n'ouvrez pas se transportent dans les cafés ou dans les souterrains des sociétés secrètes. Mais tout dépend , va-t-on dire, du langage qu'on leur tiendra. Si la littérature dont on occupe les jeunes gens ne leur présente que des peintures sensuelles,

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si la critique historique , trop fidèle aux traditions de Vol* taire ou de Volney, dénigre tous les objets du respect, si la philosophie est vague ou sceptique , n'allez-vous pas leur inoculer vous-mêmes le mal dont vous voulez les préserver? Hélas ! c'est le malheur d'arriver au milieu d'une longue décadence que tout vous manque à la fois sous la main. On est comme un malade à Tagonie dont les organes usés ne supportent plus même la potion médicinale. Il est^ dans notre état social épuisé , des plaies si vives , qu'on craint de les envenimer en les sondant. Le moindre pansement peut les irriter. On ne peut pourtant pas les laisser gagner jusqu'au cœur. Nous croyons qu'une administration supérieure de renseignement public qui se proposerait ^ non pas, comme on l'a fait trop souvent, d'exalter sans mesure ou de calomnier sans ménagement l'Université, mais d'honorer le bien pour l'encourager et de réprimer le mal , trouverait abondamment , dans le sein de ce grand corps , de quoi former, sur huit ou dix points de la France, des centres intellectuels puissants, où l'étude pourrait recevoir tout son développement , sans que cette expansion ébranlât les fondements des croyances et de la morale. La Sorbonne retentit encore de l'écho de la voix brillante qui, la première, a jugé Voltaire et réhabilité saint Augustin. La poésie des sentiments domestiques n'a jamais trouvé d'accents plus pénétrants que dans la chaire de M. Saint-Marc Girardin. Dans les écrits de M. JNisard , la grande autorité de Bossuet fait encore , à distance et à travers le tombeau , pâlir Tincrédulité. Un corps qui fait encore entendre de telles leçons ne demande qu'à être ramené à son véritable point d'équilibre, pour suffire à tous les besoins d'un enseignement public supérieur. D'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, le mode d'enseignement dans les facultés doit différer essentiellement de celui des collèges. Dans les collèges, on n'entend qu'un seul professeur; il parle avec autorité ^ il impose son opinion sans la discuter; il faut la

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lui rapporter par écrit telle qu'il Ta émise. La soumission implicite de Télève est nécessaire ; son âge et la discipline des établissements d'éducation secondaire no se prêteraient pas à la moindre contradiction. Dans des facultés bien organisées , il en serait tout autrement. Comme c'est déjà le cas dans les écoles de droit et de médecine , plusieurs professeurs feraient concurremment le même cours. L'élève, déjà plus formé, pourrait se décider entre eux suivant sa préférence; il n'aurait même aucun devoir d'embrasser ou de partager les opinions de son maître ; son assiduité seule serait obligatoire , son jugement resterait pleinement libre* Nous n'aurions plus alors (et ce n'est point un des moindres avantages de la constitution d'un enseignement supérieur], nous n'aurions pas ce spectacle qui a soulevé une opposition légitime, celui d'une philosophie dont le libre examen est le principe , enseignée avec autorité à des enfants de seize ans par l'entremise d'autres jeunes gens de vingtcinq. Aucune entreprise , disons-le en passant , ne fut jamais ni moins philosophique ni moins libérale. La discussion, en efEet, est l'élément vital d'une philosophie, comme l'autorité est la pierre angulaire d'une religion. Gomme la religion s'écroule sans autorité, la philosophie sans discussion se dessèche et languit. A la place donc de lachaire unique et dogmatique de philosophie descolléges, nous voudrions voir dans les facultés des chaires voisines et rivales, où les divers systèmes philosophiques , astreints à respecter les lois communes de la morale et à ne point cependant outrager les cultes reconnus, pourraient se livrer à ces combats de la pensée d'où jaillit la lumière. Et parnû ces chaires diverses , savez-vous celle que nous voudrions aussi voir s'élever? Au risque de surprendre le public par une idée étrangère à ses habitudes, nous le dirons: ce serait une chaire de philosophie chrétienne et catholique même de profession , où le sens intime des dogmes, leur rapport avec la raison naturelle, leur accord avec Fana-

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]yse intime de Tâme humaine , et ]es misères de sa destinée, seraient exposés et défendus sous les yeux et avec le contrôle de Taotorité ecclésiastique. On y verrait, en un mot, la raison naturelle marcher dans les sentiers du dogme , à la lumière et avec Tappui de l'Église. Je ne vois pas pourquoi la philosophie de saint Anselme et de saint Thomas n'aurait pas de chaire à Paris , comme celles de Reid et de Condillac. Personne ne serait forcé de la suivre, mais chacun aurait le droit de s'en tenir à celle-là. Cette chaire pourrait être à la fois l'espoir des familles et la gloire de la religion. Elle montrerait d'une part que la religion ne redoute aucune comparaison et ne se soustrait à aucun combat, et de Fautre elle serait Tasile de tous les chrétiens timorés que l'agitation des débats philosophiques effraie. Que les défenseurs du libre examen veuillent bien en effet ne pas Toublier, il n'y a que les libertés révolutionnaires dont on soit forcé d'user malgré soi. Les libertés libérales sont plus généreuses , et la liberté de penser, bien entendue , s'étend jusqu'au droit de ne pas penser librement.

Tout ce plan d'éducation supérieure suppose, comme on Ta déjà pu remarquer, que les diverses facultés sont unies entre elles , qu'elles sont ouvertes dans le même lieu et mieux encore dans le même bâtiment , qu'une même autorité les régit , qu'elles font partie en un mot du même système d'éducation. C'est là une condition itidispensable, et nous avons vu dans, quels termes énergiques M. Cousin la réclamait dès 1833; mais, malgré les efforts intelligents qui ont été faits dans ce but par cet homme éminent luimême pendant son court ministère , et que ses successeurs ont poursuivis avec zèle , ce résultat est loin d'être obtenu. Nous avons encore , par ui>e combinaison dont on n'admirera jamais assez la bizarrerie , des facuhés de sciences dans une ville et des facultés de lettres dans une autre ; une faculté de médecine à Montpellier et une faculté de

droit à Aîx , une faculté des lettres à Lyon , branches éparses qui n'ont pas de tronc , ce dont on s'aperçoit parfaitement à leur sécheresse. Il faut rougir d'un pareil état, d'autant plus que le motif qui le maintient est encore plus honteux, s'il est possible, pour un grand gouvernement. C'est tout simplement la crainte de mécontenter un certain nombre de petites villes qui tiennent à garder une faculté, fût-elle isolée, pour avoir quelques professeurs et quelques élèves à loger et à nourrir, comme elles veulent garder un régiment de cavalerie pour consommer leurs fourrages. Ce n'est pas la seule fois , dans nos institutions, qu'en voyant le char arrêté sur le penchant d'un abîme , on s'aperçoit que c'est un grain de sable qui empêche ses roues de tourner. Ce n'est pas la seule fois non plus qu'on voit nos départements, qui se plaignent aujourd'hui si hautement de la prépotence de Paris , s'entraver ainsi mutuellement par une jalousie mesquine , et tirer chacun à soi, dans un petit intérêt personnel , quelques parcelles d'administration , qui , séparées du mécanisme général , deviennent inutiles entre leurs mains. Paris est toujours là, qui profite de ces dissentiments puérils, car, avec ses tribunaux, ses écoles, sa division militaire au complet, il a la tunique sans couture dont les autres se disputent les • lambeaux. Si nous voulons sauver l'éducation et par suite la société de cette absorption de Paris dont nous avons si longuement, mais si justement, nous le croyons, dépeint tous les maux , il faut créer au plus tôt , en dépit des difficultés administratives , en brisant les entraves de la routine , de vastes centres scientifiques en province , des capitales intellectuelles, suivant la belle expression d'un des derniers ministres de l'instruction publique ; il faut attirer et retenir la jeunesse dans leurs murs, en donnant à chaque partie de la France un enseignement conforme à ses croyances, respectueux pour ses souvenirs, analogue a son génie naturel.

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Or, en y réfléchissant sérieusement, nous ne voyons d'autre manière d'arriver à ce but, non pas seuleitient désirable, mais nécessaire, qui n'est pas seulement un avanisige à gagner, mais une condition sine quâ non de notre existence , qu'une réforme hardie sans doute , choquante peut-être au premier coup d'œil, dans le mode de recrutement de notre corps enseignant. Pour que ces centres de de province , une fois créés , aient une vie véritable , il faut que chacun d'eux ait un corps de professeurs qui lui appartienne, qui n'ait pas été élevé à Paris ni envoyé de Paris, qui sorte du sein même de l'école , qui ait commencé par y apprendre avant d'être appelé à y enseigner. C'est déjà , à ce que nous croyons savoir, la direction que M. de Salvandy avait donnée aux recteurs en leur remettant la nominafion du personnel des collèges communaux. Plus libres dans leurs projets que cet homme d'État ne l'était dans ses mouvements , nous l'appliquerions, sans une rigueur trop absolue assurément , mais comme règle générale , aux professeurs des lycées aussi bien que des facultés. Disons quelques mots pour démontrer que cetle innovation serait à la fois praticable et avantageuse.

La pratique , en premier lieu , nous parait la chose du monde la plus aisée et même la plus économique. Supposez que , par un effort de volonté rare , nous l'avouons , chez l'administration supérieure , n;ais enfin possible en soi, une ordonnance eût institué, dans huit ou dix villes de France , ces ensembles de facultés diverses que nous réclamons et qui ne représenteraient pas en totalité un beaucoup plus grand nombre de professeurs que ceux qui sont aujourd'hui épars et courant les uns après les autres sur la surface du territoire, ces facultés réunies formeraient un tout auquel on donnerait le nom qu'on voudrait: académies, universités locales, écoles supérieures , les dénominations importent peu. Chacune de ces unités parfaites serait superposée en quelque sorte à un certain nombre de

lycées répandus dans les divers départements environnants, à peu près comme les cours d'appel le sont aux tribunaux de première instance. Chaque école supérieure aurait un certain nombre de lycées dans son ressoii; qui correspondraient avec elle pour la collation des grades , et dont elle recueillerait les élèves, après la fin de l'instruction secondaire, pour leur fournir le complément élevé de réducation. Ces ressorts répondraient aux diverses régions de la France. Chacun embrasserait des populations assez semblables entre elles d'habitudes , de tournure d'esprit et de croyance. Sans entrer ici dans le détail de ces organisations hiérarchiques , il est évident qu'il faudrait , sous peine de désordre, un directeur unique à ces facultés unies , et que ce directeur et son conseil auraient sur tout le ressort de l'école supérieure un pouvoir prépondérant. La présentation des professeurs à nommer, sinon leur nomination directe, et une certaine juridiction disciplinaire, analogue à celle du recteur dans les académies actuelles, leur appartiendraient naturellement. Cela posé, et du moment qu'il existe dans chacune de ces villes d'études un ensemble de professeurs distingués, faisant face à toutes les branches de l'enseignement, et une autorité supérieure régulière , nous ne voyons pas ce qui empêcherait de créer, à côté et dans l'enceinte même des . facultés , sept ou huit places de pensionnaires sous le contrôle immédiat du directeur commun de là haute école. Ces pensionnaires seraient tenus de suivre assidûment les cours approfondis des lettres et des sciences , et les professeurs des facultés mêmes , dans l'intervalle de leurs leçons , pourraient leur servir de maîtres de conférence et de répétiteurs. Ce serait une petite éeole normale annexée sans aucuns frais nouveaux à l'école supérieure ; elle serait recrutée habituellement parmi les élèves distingués de l'école après un concours local, et par son renouvellement annuel elle devrait pourvoir, à son tour , au recrutement

habituel de tous les professeurs du ressort. En un mot , ce serait, sur une petite échelle, le grand mécanisme de l'Université de France appliqué dans Tenceinte de chaque circonscription d'études, et opérant, toutes proportions gardées, comme il opère aujourd'hui. Chaque école supérieure serait une université complète en réduction. Matériellement , que cela se puisse , nous ne croyons pas que personne le conteste.

Quant à l'utilité d'une telle combinaison , on en jugera différemment, suivant que Ton trouve utile ou superflu d'avoir en province une éducation sérieuse. D'espérer en effet que l'on peut garder en province un corps enseignant dont tous les membres sont obligés de venir prendre leur investiture à Paris, arrivent de Paris et ne respirent que pour y retourner, et que les élèves ne suivront pas infailliblement l'exemple des maîtres , c'est se faire une étrange illusion. Dans Télat actuel des choses , tout l'enseignement des provinces leur est envoyé , comme les modes nouvelles , sous la bande et avec le cachet de Paris. A tant faire que d'avoir l'influence de Paris de seconde main, on aime mieux Taller puiser à sa source. Pour être éclairé par le reflet , autant vaut aller chercher le soleil. Point de rapport, d'ailleurs, d'habitudes, point d'unité de sentiments entre ces jeunes professeurs, expédiés de TÉcole normale par la malle-poste , et les générations qui tombent sous leurs mains inexpérimentées. On est Breton et catholique, on est Alsacien et protestant; on sera endoctriné par un esprit fort des environs de Paris. Où trouver le point d'harmonie entre la classe et le maître ? Les études provinciales ne reprendront de la vie et ne compteront par conséquent des élèves que lorsqu'elles voudront bien tenir un peu de compte de la diversité des génies populaires , lorsque des centres existeront où ces génies seront éminemment représentés par des hommes du lieu , dont le talent exprime les sentiments, dont la réputation flatte l'amour-propre des

populations. Et ne dites pas que cette diversité a disparu, qu'elle a cessé d'être chère aux masses et qu'on ne peut pas la ressusciter. Partout , au contraire , des efforts sérieux se font , depuis plusieurs années, pour en raviver les souvenirs. Des recherches dans les archives des provinces, de savantes réparations de leurs monuments , des statues élevées sur les places à tous leurs grands hommes , attestent au contraire qu'on tient partout à rester fils et héritier de ses pères. Que manque-t-il à ce mouvement pour se développer? Des organes naturels qui l'expriment, un corps savant qui se mette à la télé, ayant des racines dans le sol, et non composé d'érudits et de lettrés de passage. J'entends déjà des gens qui s'inquiètent pour l'unité de l'esprit français. Qu'ils me permettent de ne pas partager ces alarmes. Je ne crains pas pour l'unité du génie de la France après Louis XIV et Voltaire , mais je craindrais bien plutôt qu'à force d'effacer la patrie sensible, celle qu'on voit de l'œil et qu'on touche du doigt , qui se colore des souvenirs de l'enfance , pour lui substituer une patrie abstraite et philosophique , une sorte de nombre pythagoricien , on ne finisse par en désintéresser tout à fait l'imagination. L'église catholique elle-même, la plus puissante unité de ce monde, a respecté, dans tout ce qui ne touchait pas à la foi , la variété de sentiments des peuples; elle ne s'est jamais hasardée à dénationaliser ses ministres et à désorienter les fidèles. Que TUniversité ne prétende pas à plus d'unité que l'Église ; elle ne sait pas elle-même ce qu'elle y perd. Si elle s'est plainte plus d'une fois que , dans les attaques violentes, souvent injustes, qu'elle a eu à subir, elle n'a pas trouvé suffisamment d'appui ni dans tous ses membres ni surtout dans ses élèves , si l'esprit de corps est, quoi qu'on en ait dit , assez faible en elle , c'est qu'elle a broyé dans les cœurs , par son unité impitoyable, plus d'une fibre dont la rupture est douloureuse. Il est certain que les grands hommes élevés aux universités de Gam-

bridge et d'Oxford ne prononcent point le nom de Yafma mater sans une émotion que les nôtres n'éprouvent pas au souvenir de leurs classes. C'est qu'il y a dans ces universités célèbres quelque chose de l'organisation que nous voudrions donner à nos écoles supérieures. Elles se recrutent par elles-mêmes. Plus d'un professeur n'est jamais sorti des! murailles de rétablissement. La vieille abbaye , le cloître et la bibliothèque représentent poufeux la maison paternelle. Tous ceux qui s'y sont abrités sont frères ; souvent quelque opinion particulière , quelque tradition d'école , quelque idée religieuse ou philosophique les tient unis ensemble. Tout cela lie les hommes entre eux, donne une vie à la corporation , en fait une sorte de famille , et rend à Téducation publique quelque chose du chariîie et de l'empire de l'éducation domestique.

Nous terminons ici ce long travail. A tous les maux que nous avions mis en lumière dans le premier article , nous avons essayé d'opposer un remède, non pas souverain assurément, mais dans une certaine mesure efficace et, autant qu'il a dépendu de nous , toujours pratique. Pour suppléer aux écoles normales primaires , dont l'influence fâcheuse est partout reconnue , nous développons un système d'apprentissage qui nous paraît avoir l'avantage de déranger le moins possible la destinée naturelle des instituteurs , et de tenir leurs espérances au niveau de la réalité. Pour arrêter rencombrementdescarrièreslibérales,nousopposons la barrière d'un examen sérieux, subi à l'âge où les dispositions naturelles se font déjà connaître, mais où il n'y a pas encore de temps perdu , et où le choix d'une carrière active reste encore libre et facile. Pour apporter un peu d'ordre dans cette poursuite confuse des fonctions publiques , qui est une des grandes souffrances de notre état social , nous proposons de les partager en deux ordres correspondant à deux sortes d'aptitudes reconnues. Pour retenir sous la main , non pas de TÉtat, mais d'une saine

inflnpnce sociale, rimagînâtion bouillante de la jeunesse, nous avons poussé la témérité jusqu'à dresser nous-même le plan d'une éducation supérieure qui peut satisfaire et nourrir les intelligences. Enfin , pour arrêter la course effrénée des générations vers Paris , nous proposons à la fois, et de remettre aux autorités du département même rentrée de presoue toutes les carrières publiques , et de créer des centres TCÎentifiques et littéraires correspondant aux diverses régions de la France et animés de leur esprit.

Ces mayens sont-ils suffisants? Sont-ils inutiles? Ne prop'osdns^ous pas trop d'innovations? N'avons-nous pas trop de respect pour l étal actuel des choses ? Toutes ces questions , à la suite desquelles viennent autant de reproches, nous seront faites, nous le savons, et nous avouons que nous les méritons indistinctement. Essayons un peu d'y répondre en deux mots par avance. Ces remèdes seraient suffisants, nous le pensons, si tous les maux de la France tenaient uniquement à son système d'éducation , si son histoire passée , si son administration générale , si mille causes qu'il serait impossible de connaître et surtout d'énumérer n'y étaient pas pour leur grande part; mais comme nous avons dit cent fois qu'il n'en était rien , et que TUniversité , ainsi que tous nos autres grands corps, est autant dépravée par l'atmosphère qu'elle respire que par ses vices organiques , il ne nous en coûte rien de convenir qu'à eux tout seuls nos plans sont loin d'être suffisants. D'autre part , nous les tiendrions pour inutiles , si nous partagions la disposition , si commune aujourd'hui , à croire que les sociétés sont placées sur des pentes fatales où la -main de Dieu les pousse sans qu'elles puissent jamais ni remonter ni se retenir; mais, comme sous prétexte d'honorer la Providence , ce système fataliste lui fait, suivant nous , le plus cruel outrage en contestant son plus bel ouvrage, qui est la liberté humaine,- comme nous croyons que Dieu châtie le désespoir et récompense l'ef-

ET ÉGONOUIE SOCIALE. :t03

fort désespéré, sans nous exagérer le résultat, nous voudrions voir mettre la main à Tœuvre. En seedhd lieu, si nous croyions que TUniversilé actuelle ne contient rien de bon dans son sein , qu'elle est corrompue du chef jusqu'à la racine, nos projets seraient beaucoup trop timides; il faudrait la jeter au loin sans tarder, et la France avec elle apparemment, car l'Université, convenons-en, ressemble à la France à s'y méprendre. Enfin , si ^Université, an contraire , était l'arche sainte que pensent certains de ses partisans , s'il n'y avait réellement aucun tort à lui reprocher, nous serions coupable d'une extrême témérité , et il ne nous resterait plus qu'à rechercher pourquoi, étant si bonne , l'Université a été si impuissante et nous a fait don de la société que nous avons. C'est entre ces dispositions extrêmes (partant cependant du même fonds) à tout demander et à ne rien tenter, à tout détruire ou à tout garder, que nous avons essayé de nous placer. On jugera si nous avons réussi.

En tout cas, ce qui nous attache surtout à nos idées, c'est que nous pensons que l'Université , reconstituée ainsi de nouveau sur d'aussi fortes bases , pourrait braver une liberté d'enseignement beaucoup plus large que celle qui a été proposée jusques aujourd'hui. Tous ceux , par conséquent , à qui ce système d'éducation n'agréerait pas complètement auraient la ressource d'une concurrence très-étendue pour s'y soustraire. Dans la résistance opiniâtre et exagérée que l'Université a faite jusqu'ici aux idées libérales en matière d'enseignement, nous croyons qu'il y a eu à son insu une conscience de ses propres faiblesses , ou du moins du peii qu'elle faisait pour lutter contre les faiblesses générales de la société. Appuyée sur une assiette plus solide , embrassant sa tâche par une plus vaste et plus sûre étreinte , nous croyons qu'elle se montrerait moins jalouse du monopole, moins craintive en face de la liberté. Assurément nous n'avons pas l'intentioa

de traiter ainsi incidemment une question qui partage la France depuis tant d'années, et d'ailleurs, nous l'avons dît en commençant , ce serait déjà un tel bonheur pour nous qu'on eût pu arriver, dans cette querelle malheureuse , à une solution quelconque , que Dieu nous garde de dire un mot pour troubler les efforts qu'on fait en ce moment. C'est donc avec toutes les réserves de droit pour la loi actuellement en discussion , et uniquement dans des vues d'avenir, que nous voudrions expliquer, avant de terminer, pourquoi j après une réforme véritable de PUniversité, nous irions, en fait de liberté, beaucoup plus loin qu'aucun projet de loi ne s'est encore avancé jusqu'ici.

A dire le vrai, en effet, pense-t-on que ce qui, sous le gouvernement dernier, retenait tant d'hommes d'État éclairés dans une assez grande réserve à l'égard de la liberté d'enseignement, ce fût, comme on le disait, une terreur puérile de l'envahissement du clergé ? Ce serait faire trop de tort , je ne dis pas à des caractères qu'on peut juger diversement , mais à l'esprit dont on ne les a jamais accusés d'être dépourvus. Quiconque aurait gouverné la France de nos jours et pourrait s'être effrayé pour elle de l'excès des convictions religieuses aurait, il faut en convenir, le cerveau hanté d'une étrange hallucination. Fût-on le pire des gouvernements, on ne conspire point à ce degré contre ses propres intérêts. Ce qui arrêtait dans la voie de la liberté des esprits naturellement libéraux , c'était précisément la crainte de lâcher les dernières écluses qui retenaient encore le torrent des passions ambitieuses dans la société; c'était la crainte que la liberté, comme nous le disions tout à l'heure, ne se mit au service de toutes les fantaisies d'une nation déréglée. On craignait l'abaissement des études , et , avec cet abaissement , un élément de confusion de plus dans le chaos des situations et des espérances. Ce mélange d'idées libérales et de craintes au fond assez sensées est visible dans les essais ^ dans les ta-

lonnements successifs (si on ose parler ainsi) , qui , sous le nom de projets de lois , se sont produits dans nos assemblées. Il apparaît encore dans la loi nouvelle, qui n'est , en réalité , qu'une nouvelle édition plus modifiée dans le sens de la liberté de tous les compromis qu'on a essayés depuis dix ans. D'une part, on accorde aux individus la liberté d'enseigner; de l'autre , on veut tenir en lisière encore , en quelque mesure , l'usage de cette liberté. On veut réserver à l'autorité enseignante de l'État le droit de s'enquérir des actes de l'enseignement privé , le droit d'en contrôler les résultats par ses grades. Puis , comme il est assez évident que si ce droit était poussé à la rigueur, la liberté même y périrait , on modifie celte autorité ellemême, en lui associant .des éléments qui lui sont étrangers et qui paraissent offrir des garanties à la liberté ; on crée des conseils supérieurs et des conseils académiques, où les membres des corps enseignants siègent à côté de membres libres, qui sont censés représenter l'enseignement privé. On veut associer de même , dans les commissions qui confèrent les grades , aux juges pris dans l'Université même , d'autres examinateurs moins suspects de prédilection et de préjugés. On coupe des deux parts le différend par la moitié ; on constitue une autorité partagée pour présider à une demi-liberté. Regardez au fond de toutes les lois proposées ou discutées : qu'on fasse la part plus ou moins grande à l'un ou l'autre des éléments , c'est toujours là le procédé qu'on emploie; c'est le jugement de Salomon qu'on applique au procès de l'Université et de la liberté d'enseignement.

Encore un coup, nous comprenons comment, dans l'état présent de l'éducation publique , on en est réduit à de pareils expédients. Le malheur, c'est que d'ordinaire , ne satisfaisant personne et ne soutenant pas une discussion régulière, ils succombent au dernier moment devant l'opposition combinée des deux intérêts qu'ils blessent eh pré-

tendant les concilier, et au fond ni Fun ui Taiitre n'ont absolument tort. Qu'est-ce d'une part, en effet, qu'une autorité enseignante qui ne peut agir, même dans la sphère de renseignement public , même pour ses attributions les plus essentielles, sans être mise en quelque sorte en suspicion légale , et tenue en échec dans son propre sein par des éléments étrangers et même souvent hostiles? C'est une autorité frappée de mort qui ne tardera pas à se décourager d'elle-même. Nous sommes d'avis, sans doute, qu'il est naturel d'admettre dans les conseils supérieurs de l'enseignement des représentants de toutes les fonctions éminentes et de toutes les professions élevées de la société et particulièrement de la religion; mais il y a loin de là au conseil supérieur qu'on nous propose aujourd'hui, composé de différentes délégations armées de mandats impératifs et investies de droits égaux , sans direction supérieure pour les contraindre ou les dissoudre. Cette machine nous paraît de difficile manœuvre , et nous éprouvons une curiosité impatiente de la voir en marche , pour savoir si elle pourra faire un pas. Il en est de même des commissions mixtes pour la collation des grades , qui , si elles ne sont pas dans la loi nouvelle, font partie d'un système général , et doivent , nous le savons , en faire le complément; nous avons toutes les peines du monde à nous figurer des professeurs de lettres, de droit ou de médecine , obligés , pour examiner leurs propres élèves sur leur propre enseignement, d'aller chercher au dehors des examinateurs libres, qui ne seront au courant ni de leurs doctrines ni de leurs méthodes. Nous nous demandons ce que deviendra , sous un pareil régime , l'unité de l'enseignement, le respect dû à l'autorité du professeur. N'auronsnous pas ainsi à tous les degrés deux pouvoirs jaloux côte à côte , s' appliquant à se décrier mutuellement , à se contrarier en détail , l'un absolvant où l'autre condamne, l'un toujours facile là où l'autre est toujours sévère? Quel speo

tacle pour les élèves ! Et que deviendra surtout, dans les conflits qu'il ne pourra manquer de faire naître , Tinterêt commun des études, qui ne profite pas d'ordinaire à l'avilissement de l'autorité dirigeante? L'Université est donc assez fondée à voir dans tous les projets de ce geArele germe d'une assez funeste anarchie.

Mais, d'un autre côté, la liberté n'est pas si mal venue dans ses plaintes. La liberté d'enseigner, c'est apparemr ment la liberté d'enseigner comme on veut et ce qu'on veut. La liberté des méthodes , des objets et de l'esprit de l'enseignement est une partie essentielle de la liberté d'enseignement : c'est au fond ce qui en fait le prix et doit lui donner la vie. Si les institutions privées ne doivent faire , autre chose que d'être la pâle copie des institutions de l'État , que de répéter son enseignement d'un ton affaibli, ce n'est pas la peihe de les affranchir. C'est leur donner l'existence en les condamnant à mourir d'inanition; c'est leur ôter leur vrai mérite, celui de pouvoir être les éclaireurs de la science dans des voies nouvelles. Or, on a beau dire, dans la loi actuelle comme dans toutes les précédentes, que le conseil de Pinstruction publique ne les fera surveiller qu'en ce qui touche l'hygiène et la moralité , et laissera leurs méthodes entièrement libres, si les choses doivent se passer rigoureusement ainsi , pourquoi est-ce ce conseil et non pas le préfet qui s'en charge? La moralité et la salubrité publiques ne sont-elles pas du ressort habituel de l'administration et de la justice, delà justice pour les délits définis et tombant sous les termes précis des lois, de l'administration pour tous les manquements vagues dont le fait est insaisissable et la tendance seule répréhensible ? Le conseil de l'instruction publique aura , en fait de méthodes d*enseigrtement , des prédilections inévitables; H aura des systèmes , des partis pris; on peut assez légitimement craindre qu'il ne s'y abandonne dans la surveillance des établissements libres. Il y a plus : l'o-

bligation des grades , à la bien prendre en elle-ménie , qui entraîne la nécessité d'un programme d'études , ne contient-elle pas au fond toute une méthode d'enseignement? En prenant le programme des examens de la faculté de droit de Paris, par exemple, est-ce qu'on n'aurait pas toute la méthode de renseignement de cette faculté? Celui qui veut passer ces examens n'est-il pas obligé de commencer par le droit romain et de descendre le code civil livre par livre , et n'est-ce pas là précisément une méthode qui a suscité de la part des savants d'Allemagne les plus vives critiques? S'il n'en est pas ainsi pour les grades des lettres, c'est parce qu'aujourd'hui ces grades sont frivoles et mal disposés. Le jour où ils deviendraient sérieux , où on décomposerait , comme nous le proposons , le baccalauréat es lettres en deux ou trois examens successifs, portant sur une série d'études définies , l'obligation du baccalauréat es lettres équivaudrait , pour les établissements libres, à l'imposition d'une méthode. On pourrait leur faire la loi, modifier leur esprit par le choix des auteurs , par l'ordre des études , tout aussi bien que par une inquisition positive. Dès lors, où serait la hberté d'enseignement? C'est ainsi que les mômes expédients qui affaiblissent le pouvoir d'un côté oppriment la liberté de l'autre , et que des institutions d'enseignement ainsi combinées ressemblent à certaines institutions politiques dont il ne faudrait pas aller chercher trop loin le modèle, et qui tempèrent une anarchie journalière par un arbitraire accidentel.

Quand viendra donc le moment où , laissant de côté ces misérables subterfuges de législation , gauches , incohérents et impuissants, renseignement privé pourra se donner carrière sans entraves, dans toute sa liberté? Nous n'hésitons pas à le dire , c'est quand l'éducation publique sera constituée dans toute sa force. Le jour où nous aurons une éducation publique qui en toute conscience puisse répondre d'elle-même, qui se présente aux parents sans

s'imposer, mais avec la noble confiance d'une supériorité intellectuelle et morale reconnue ; le jour où rUniversilé , rétablie dans sa vigueur, réparée de ses avaries , pourra se tenir à îlot sur le déluge des agitations démocratiques , les pouvoirs publics s'épouvanteront naturellement beaucoup moins des écarts de la liberté privée. Ils comprendront , nous le croyons , qu'un terme ne sera apporté à de fâcheux dissentiments que lorsque l'enseignement libre et renseignement public seront radicalement séparés 'un de l'autre. La vraie manière entre concurrents de terminer les conflits , c'est d'éviter les rapports : donner et retenir, c'est la source de tous les procès. Ils finiront , nous en avons la conviction , par abandonner renseignement privé non point à une licence illimitée , mais èT cette police générale qui sera plus tutélaire pour la moralité publique qu^iine autorité spéciale partagée , hésitante , où deux partis sont occupés de se faire équilibre plus que de défendre en commun l'intérêt de la société. Le jour également où rUnîversité sera sûre de fournir aux professions libérales des sujets dignes de les remplir, ce point de comparaison une fois trouvé , elle craindra beaucoup moins , je ne dis pas seulement à son point de vue personnel , je dis dans l'intérêt général , la concurrence des élèves des établissements privés. Elle ne s'effraiera pas de voir établir pour cet enseignement des épreuves spéciales entièrement différentes des siennes , différentes par leur nature comme par leurs juges, portant, non comme les grades de sciences et de lettres, sur la série des études , mais uniquement sur leur résultat général , et pareilles à celles qu'on ferait subir à un esprit déjà formé pour mettre en lumière son aptitude à telle ou telle profession déterminée. L'Univer*site resterait maîtresse de ses grades; l'enseignement libre aurait ses concours propres à l'entrée de chaque profession et devant les maîtres de cette profession même. Les fortes leçons de l'éducation publique maintiendraient

seulement dans toutes les régions le niveau commun de la science élevé. Ce jour-là nous aurions combiné , dans renseignement, les avantages d'un pouvoir fort et d'une liberlé étendue : ici la règle et Funité , là l'esprit d'initiative et de découverte; ici une morale tempérée et tolérante , là le zèle avec ce qu'il a d'ardent et quelquefois d'étroit. Nous aurions surtout cet avantage, qu'État et liberté, chacun répondrait exclusivement de ses œuvres et paraîtrait devant le public pour être estimé à sa propre valeur.

Le temps d'un système aussi hardi ft'est peut-être pas encore arrivé, et c'est ce qui nous dispense de le développer ici plus au long. C'est pourtant dans cette double opération de fo]^tifier*le pouvoir de l'État pour ses attributions essentielles, et de le déchaîner entièrement de la respon- ' sabilité pour toiit le reste , que nous voudrions voir en tout genre l'administration française s'engager résolument. Il est évident pour nous, après l'expérience des révolutions, que l'État a pris en France , sur toutes choses , une responsabilité qui Taccable. Ses charges inutiles lui font négliger ses devoirs impérieux. Le monopole de l'enseignement, la police passablement inquisitoriale des cultes, la tutèle des communes , le soin des trois quarts des intérêts privés, c'est trop par un temps où le principe d'autorité est si faible. La mer est trop grosse pour un bâtiment si chargé : il faut jeter par-dessus te bord Une partie de son bagage. 11 faut partout resserrer l'action de l'État en la simplifiant. Nous voudrions avoir émis quelques idées saines sur une petite partie de cette réforme générale.

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