DERNIERES REFORMES
L'INSTRUCTIOS PUBLIQUE
inftùiT
— Juin 1858 » —
Si l'on veut se faire une triste , mais juste idée de la mobilité de nos institutions et de nos esprits , si l'on veut apprécier, au risque d'en être étourdi, la rapidité dif tourbillon qui nous entraine, il faut s'attacher à quelque question isolée, en suivre toutes les vicissitudes , prendre part aux alternatives de liberté extrême ou de répression violente, de passions ou de dégoûts , d'inimitiés ardentes ou de réconciliations subites qui en signalent toutes les phases. Ainsi avons-nous fait pour notre humble part à toutes les questions qui se rattachent à Tégard de renseignement public. Nous avons tenu note de toutes les lois qui ont été présentées, abandonnées ou adoptées depuis dix
I. Cet article est séparé des précédents par une révoluUon. La publication déjà commencée en a été suspendue au mois de juin dernier, par le retrait du projet de loi qui devait servir de complément aux changements d^à accomplis par M. le ministre actuel de l'instruction publique. Nous le reproduisons tel qu'il était écrit en nous félicitant que, pour la dernière partie au moins, nos remarques soient restées sans appliaction.
ans sur renseignement secondaire. Il n'y en a pas moins de sept, toutes conçues à des points de vue différents. Nous connaissons presque tous les programmes d'études auxquels ont été tour à tour soumises ou soustraites les jeunes intelligences dans nos collèges. Ceux-ci sont si nombreux qu'il faut presque renoncer à les compter. Le souvenir des luttes si vives qu'excitaient ces sujets abstraits dans une société qui , à la veille même de sa chute , se souciait encore de la pensée, est présent, comme si c'était d'hier, à notre mémoire. Nous n'oublions pas non plus le généreux effort de conciliation qui suivit, et cette loi faite en commun par tant d'esprits éminents , longtemps divisés, pour réunir dans l'œuvre de l'éducation d'une race nouvelle, toutes les lumières de la génération présente, vanité ! des passions , des contentions , des conquêtes humaines !
Hi motus animorum alque baec certamina tanla, Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.
Un décret inséré au Moniteur a déjà déchiré le traité de paix acheté par tant d'efforts. L'Université et la liberté d'enseignement, après avoir ébranlé un trône par le choc de leurs combats, vont peut-être succomber Tune et l'autre le même jour et presque du même coup.
Personne ne pourrait se méprendre en effet sur le résultat immense des modifications que subit en ce moment l'enseignement public et privé. Chacun des actes du gouvernement a porté au fond et altéré dans son essence l'institution qu'il atteignait.
La veille du décret du 9 mars , l'Université formait un corps dont tous les membres avaient une situation indépendante, conquise par le concours et, dans une certaine mesure, inaccessible aux volontés du pouvoir. Un professeur titulaire ne pouvait être éloigné de sa chaire que par une décision du conseil supérieur. Le plus humble
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membre de l'Université ne pouvait être privé de son grade que par un jugement solennel encouru pour une faute reconnue et déterminée et devant une juridiction prise dans le sein de sa corporation môme.
Le lendemain du décret du 9 mars , tous les professeurs de rUniversité ont été sans distinction amovibles et révocables à la volonté du ministre de Tinstruction publique. (Décret du 9 mars 1852, art. 1 et 4. ) Les chaires les plus élevées ont pu être acquises non plus par une série d'épreuves régulières, mais par l'effet d'une nomi'nation ministérielle qui n'est même pas enfermée dans les catégories déterminées. (Même décret, art. 2.) On entre dans l'Université et on en sort par un simple acte d'autorilé souveraine. C'est dire assez que d'un corps indépendant, rUniversité de France est devenue une administration subordonnée.
La veille du décret du 10 avril dernier, il n'y avait, en France, qu'une seule éducation pour tous les jeunesgens ou nés dans les rangs supérieurs de la société, ou prétendant un jour s'y faire une place, et cette éducation était l'ancienne éducation de nos pères, celle qui a reçu le nom de classique par excellence. C'était celle qui débute par l'analyse du mécanisme savant des langues anciennes , s'avance sur les pas de tous les maîtres de la pensée humaine et s'achève à la lumière des hautes vérités philosophiques. Le latin, le grec, la philosophie et l'histoire, tel était le fond de cette éducation uniforme. Sans ces connaissances universelles et indispensables, un Français n'était qu'nn homme et un citoyen imparfait. Les sciences, malgré leurs riches et féconds développements, n'arrivaient qu'en seconde ligne pour bâtir sur le fondement déjà posé par les lettres. Sans les lettres, on pouvait encore exercer un métier lucratif, mais non s'élever à une profession libérale.
A partir du décret du 10 avril, il y aura en France deux
éducations diverses placées sur le même pied de considérations et tfavanlages. Les sciences auront leurs adeptes et la littérature les siens qui , dès Tâge de quatorze ans, n'entretiendront plus de rapports les uns avec les autres. On sera médecin, professeur de science, on entrera dans les corps savants pour arriver à commander les armées sans avoir des langues et de l'histoire autre chose qu'une connaissance vague, légèrement imprimée dans «ne imagination enfantine, et promptement effacée. La prérogative des lettres aura disparu.
Enfin, sous l'empire des lois diverses qui ont régi l'enseignement depuis vingt années , la liberté de fonder en face de l'éducation de l'État une éducation non officielle ne relevant que du choix des pères de famille a toujours été, sous des conditions plus ou moins sévères, ou promise ou concédée. Espérée , réclamée longtemps, la constitution à la main, dans les chambres monarchiques , obtenue, sur les débris de la royauté, par le don d'une assemblée républicaine , cette liberté paraissait entrée dans le di'oit commun des Français. Des établissements libres se multipliaient sur tous les points de la Prance. Ces établissements n'étaient soumis qu'à la police générale des magistrats qui représentent la société ; mais , ouverts sans autorisation , ils subsistaient de leur propre droit , sans crainte de se voir troublés par une condamnation administrative.
Si nous en croyons les révélations que la presse presque officielle nous a déjà faites, cette liberté doit cesser. L'autorisation préalable, le monopole reparaîtra. Cette autoritatfon sera, il est vrai, délivrée par deux autorités différentes ; ce monopole sera partagé par une dotible faveut*; l'église catholique l'exercera en commun avec l'État. Chaque évêque, dans son diocèse , délivrera les permis d*enseigner au même titre que chaque recteur dans son académie. Le séminaiije et le collège se regar-
deront en face dans le silence de tous autres concurrents, L'Église et TÉtat seront invités à se partager la dépouille de la liberté.
Ainsi, état du personnel enseignant, matière de l'enseignement, conditions du droit d'enseigner, tout désormais sera changé. Une nouvelle ère commence pour Tinstruction publique de France. Il ne saurait être défendu de former quelques prévisions sur son avenir et de présenter, au nom d'un intérêt qui est celui de tous , quelques considérations exemptes de préjugé politique.
A en juger par les documents qui les précèdent et nous révèlent la pensée du législateur, les nouvelles réformes n'ont qu'un but ; soustraire les écoles à l'influence de cet esprit révolutionnaire que nous avons vu s'y propager d'époque en époque, et qui semble préparer les générations nouvelles à détruire périodiquement l'œuvre des générations précédentes. Arrêter à ses sources mêmes le mouvement qui précipite la France de révolutions en révolutions, inspirer de bonne heure aux jeunes gens par l'exemple même de leurs professeurs, le respect du pouvoir , la soumission à la loi , la modestie des prétentions personnelles — au lieu d'une jeunesse que Torgueil trompé conduit trop souvent au mécontentement, et qui de présomptueuse devient aisément rebelle , élever pour la société des esprits droits et des cœurs simples, rendre à l'influence religieuse l'ascendant qui lui appartient dans toute œuvre morale , et prévenir le retour de ces débats entre la religion et la science dont le spectacle a été trop fréquemment donné aux regards étonnés de l'enfance , telle a sans doute été l'intention des nouveaux réformateurs de l'instruction publique. 11 serait impossible de n'y pas applaudir , et impossible même de contester qu'un mal déjà invétéré , depuis longtemps combattu , appelait encore de nouveaux remèdes. Mais c'est en se plaçant au point de vue même qui paraît avoir préoccupé les auteurs
de ces divers actes que des doutes graves s'élèvent dans notre esprit. A nos yeux, les voies nouvelles qu'on a voulu ouvrir à renseignement public sont plutôt de nature à élargir qu'à resserrer les canaux par lesquels circule Tesprit révolutionnaire, et la substitution du monopole à la liberté, bien loin d'affermir Finfluence religieuse sur le terrain qu'elle a heureusement reconquis , la place dans une situation précaire, agitée , où elle aura chaque jour à repousser de nouvelles agressions par de nouveaux combats. Un peu d'examen ne nous permet pas de douter que tel soit le résultat involontaire, mais certain, des réformes qu'on vient d'accomplir.
Et pour commencer par la première, est-il bien certain qu'en sgumeltant le corps enseignant tout entier, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble de ses membres , au pouvoir discrétionnaire de l'Élat, en lui retirant toute garantie d'indépendance, on ait pris le bon moyen pour le pénétrer des idées de conservation et d'ordre dont on désire qu'il soit l'oi^gane auprès de la jeunesse ? Nous ne saurions nous en convaincre. Qu'il soit commode à un ministre de pouvoir rayer des contrôles à un jour donné , par une décision expéditive, tel professeur dont l'enseignement lui parait contraii*e à la saine direction des études, que, dans certains cas, cette autorité étendue ait pu servir utilement à abréger des scènes scandaleuses, nous ne prétendons pas en disconvenir. Mais nous n'en sommes pourtant pas à apprendre, après soixante ans de révolution, que le parti immédiatement le plus commode n'est pas toujours définitivement le plus sûr. Destituer promptement les mauvais professeurs nous parait utile à coup sûr; l'est-il moins d'en faire naître et d'en produire de bons ? Éliminer est excellent, à la condition de ne s'y pas prendre de sorte qu'il ne reste bientôt plus de bons choix à faire. Amputer les branches parasites est une fort bonne opération, mais à la condition que la hache n'aille pas jusqu'à atteindre
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' danssaséve et dans sa moelle la végétation de Tarbre * ^ entier. Or, nous craignons fort, à dire le vrai, que tel
- soit pour le corps enseignant le résultat de la mutilation It qu'on vient de lui faire subir.
ii' Nous prions, en effet, qu'on veuille bien examiner au
I^ fond des choses et en dehors des circonstances accidentelles, où réside la difficulté de la formation d'un bon
^ corps enseignant. Pourquoi ne sufSt-il pas, pour le créer d'un jour à Tautre, d'une volonté exprimée avec
» netteté et imprimée avec force? Pourquoi ne fait-on pas
> un bon service d'enseignement comme on dresse en peu d'années un service exact de comptabilité, d'enregis-
> trement ou de poste , comme on apprend le service mî- 1 litaire à de nouvelles recrues? Pourquoi le corps ensei-
- gnant a-tril toujours été, en tout temps et en tout pays, la partie la plus promptement corruptible, et pour ainsi dire l'organe le plus délicat des institutions sociales? C'est dans ses conditions mêmes qu'il en faut chercher la cause. Un bon corps enseignant suppose une des combinaisons les plus rares qui puisse se rencontrer dans une réunion d'hommes. Il faut des esprits élevés qui se trouvent à leur aise dans une situation médiocre ; il faut des hommes d'élite qui se contentent d'une condition ordinaire. Coniparez ce que la société demande à un corps enseignant et ce qu'elle lui promet en retour, et vous serez étonné de l'inégalité de l'échange. Un corps enseignant ne saurait avoir ni assez de gravité dans ses mœurs, ni assez de pureté dans ses sentiments, ni assez de dignité dans l'extérieur même de ses manières, ni assez de hauteur dans ses vues, ni même (un peu de réflexion empêchera de s'en étonner) assez de vivacité heureuse dans l'imagination. Pour épurer de jeunes âmes sans les appauvrir, pour assouplir des volontés sans les abattre, pour diriger l'ardeur des intelligences sans en éteindre le feu , il faut réunir en sch les dons les plus rares : il faut n'avoir
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ni bassesse dans le ccÊuf nî Jtftfguèar dans rîntèîligencê. On explique mal Virgile et <*laton sî Ton n'est digne de Tim et de l'autre . Une bonne ôlasse de rhétorique (on ne s'en douterait guère à première vue) suppose do^nc les germes presqitè éclos d'nn poète et d'un philosophe. Voilà le tribut qu'un pfrofesserfr véritablement digne de ce nom' apporte pour sa part à là société. Voici maîritenatnt, dsins la ftieilleuï*e hyj^othèse , Ce <ju'il en obtîerrt : tine tâche assez ingrate à remplît , l'timforiTiité d'une situation modeste dans quelque ville de second 6tùte orf dans qtïèlque cotnignofé d'dhè capitale; au bout de sa carrière, une retraite honorée maïs' obscttre et un rénorti enfèrrné dans le cercle des érudîts. C'est là l'avenir promis à des hommes qu'Ott fâfit vhie dans le commerce des grands esprits, dans là familiarité dès gi-ands exeriiples de l'histoire. On leur demande à Itf fors et d'élever incessamment leurs pensées et de borner étroïtèfrieht lérirs èspérarices. On ' leur demande dé cônco'irrîr par leurs VèîWès et letiH efforts à l'éclaft fuftiir dé la sdtiéié, sanfs leur donner une espérance fondée d'y prendre part. Il n'est portft de ptofessîôtf à qiii la soèiété infiposè autant de sacrifices ett Vexpdéittti à autant de séductions. (1 y à là tin supplice de Tantale qui aigrit et corromfpt afsémerit lès âmes. Or si, dans toute nation , l'esprit réVoluftionnairè se nourrît et se propage Chez les Citoyens par la disproportion de leurs désirs et de leur sîttTâtîori — si lès prenfifrers mécontents et, par conséquent, les plus proin'pts* à se |ète^ dans les aventures^, sont ceux pour qui s'est mofitré lé plus pénible le contraste affligeant de l'uniformité de la vie réelle et des rêves brillants de !a jeûïiesse, — on comprendra sans pëînè pourquoi les tinitersités ont tottioursf joué un graftd rôîe dans toutes lesf éiriôtî6ris politiques et religieuses eri Italie et en Espagite au moyen âge , en Angleterre an xvn" siècle, en France et eri Allemagne de nos jours j poitrquoJ c'est sî souvent de la chaire d'un professèitf
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(p'e§l p^ffl^ )• é|ipp)e)le ^l.ecjt^qjiiç 4oat la coxmnoUw a ébranlé des sociétés entières.
Le pr.Qbl^.e d'im hon corps «epaeignant est don,c au fmi , W l* mUw ipéme 4e^ choses, plus difficile à résoudre qu'q^ ne pej9.se. H le devient t^m d^v^jatage dans une naiion réduitjç on paryennje (comnie pn voudra) à Vétat de 4énripcrati^ pur^. Qans nne jte}le ^Ojciété , Timagination est occupée de bon^e heu^e par les espéra^c0s ejt les aml^itions que l'é^lité civile perrijet ^ pfaacu^. Par pela seii) que ip pouvoir et les h^on^eui's sont apcesslUes à tpu^ les mérites , tpjMs les amours-propres .s'i^iaginent aisément qu'ils leur sont (JtfJS. Pe tgJJes sociétés fpot, d'ailleurs, surtout cas 46 cer^^i^ djpQs pTtUaifiis qqi ét^ranlent et séduisent la foji^^e : rentraineme^t de l'éloquence, la chaleur çt réoiat ,du style $ sont appréciés trpp souvent aqx dépens du sens pratique et de la simple justesse des idées. Un tel élat^ç ijQœurs sewWe fait, par conséquent, pour accroître en naéme temps et dénaturer l'influence d'un corps en- , seignanjt. De jeunps professeurs , pouvant animer à leiu* gpé , p^ uij débij brillant et une parole facile , ces passions dje la jeunesse , se sentent en possession d'un instrument et comice d-m levier qui leur permet de remuer leur patrie, e» se plaçant eux-mêmes à sa tête. Leur chaire leur paraît ajsémept le marche-pied de la tribune politique. Légitime mais dangereuse séduction qui altère la gravité de renseignement et remplace par le souci de la popularité personnelle les soins désintéressés de l'éducation des âmes : éprejuve souvent fatale où, pour deux ou trois qui réussissent, des centaines sont condamnés à retomber avec découragement et dépit dans les liens d'une professioQ pénible dpnt une ambition trop élevée leur aura fait perdre le gpù)i et l'esprit. Ainsi s'accroît et se propage dans les rangs d'un corps enseignant cet esprit de mécontemeinept 3Qurd, source des mauvaises insjHralions, qui
couve dans les temps tranquilles et éclate aux jours de crises politiques.
Ce n*est donc pas à l'Université de France en elle-même, c'est aux conditions générales d'un corps enseignant dans une société démocratique , qu'il faut s'en prendre ^ si , à diverses reprises , on a vu des excitations politiques , d'une nature dangereuse , troubler la paix des études. La nature même des choses y portait plus vite encore que l'illusion et la folie des hommes. Comment, par quelles précautions^ par quelles combinaisons le mal était-il autrefois , sinon tout à fait prévenu, au moins atténué dans ses effets? Comment la société d'autrefois était-elle régulièrement pourvue , à chaque génération, d'une race d'hommes conciliant la hauteur des pensées avec la simplicité des mœurs, capable de comprendre ce qu'il y a de plus élevé et de se contenter de ce qu'il y a de plus humble , développant , cultivant leurs facultés, uniquement dans le but de faire part de leurs richesses intellectuelles à la jeunesse qui leur était confiée et de passer eux-mêmes obscurément tout entiers dans autrui ? Il faut le dire , ici se manifeste dans toute son étendue le vide qu'ont laissé , en disparaissant, les congrégations religieuses d'enseignement. Du moment où on parle de sacrifices (et quel sacrifice plus grand peut-on demander aux hommes que de vivre uniquement pour préparer la vie de leurs successeurs?) c'est du côté de la religion que les regards se tournent naturellement. Les congrégations religieuses d'enseignement avaient l'esprit de sacrifice pour mobile, et, si elles l'oubliaient parfois , leur règle , leurs vœux , leur habit même, tout s'empressait de le leur rappeler. Dans cette voie de dévouement, elles avaient aussi la méditation pour consolation et pour soutien. L'étude devenait pour elles non pas la préparation d'une carrière brillante , mais la distraction d'une solitude résignée. Ainsi se formait, à l'ombre
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des cloitr^s , une pépinière de savants modestes, trop heureux d'inscrire leurs nom^ au bas de quelques-uns de ces monuments gigantesques d'érudition , qui étaient Fœuvre commune et devenaient la gloire d'un ordre entier. Aucune institution laïque ne peut assurément emprunter aux anciennes congrégations religieuses le secret de ce mobile divin du sacrifice : c'est un feu sacré qu'on ne peut enlever du sanctuaire. Mais l'exemple de ces grandes corporations est-il cependant tout à fait et sur tous les points inimitable? Nous pensons, au contraire, qu'il doit ètl*e médité avec soin par tous ceux qui se préoccupent de la formation d'un bon corps enseignant.
n en était , en efiet , des corporations religieuses comme de toutes les grandes institutions ecclésiastiques. IndependanHnent de l'esprit surnaturel qui les anime , elles sont toujours soutenues par une combinaison ingénieuse des ressorts naturels du cœur humain : elles sont audessus de l'humanité , ^sous un certain rapport; sous d'autres, elles ne sont que Thumanité même, dirigée, conduite, tendue , pour ainsi dire, avec une merveilleuse intelligence de ses ressources cachées. Car elles particijïent du caractère particulier de la religion chrétienne ; elles sont à la fois supérieures et conformes à la nature humaine. L'homme entre les mains de la religion chrétienne est un instrument touché par l'ouvrier même qui l'a formé et qui sait en faire jouer tous les accords. Ainsi, dans les corporations religieuses , à côté de cet esprit de sacrifice que la religion seule peut commander, figurait, à un degré éminent, un sentiment de tous temps fécond en grandes actions , et que notre langue a consacré par une énergique et singulière expression : l'esprit de corps. Cet esprit de corps est un des plus incontestables, bien qu'un des plus étranges phénomènes de notre nature : c'est une des transformations les plus honorables de l'égoïsme. Perdre de vue ses sentiments personnels ,
le soiu de sa dignité et de son ambition, po,ur s'attacher tout eotier à la gloire et aux intérêts du corps dont pp fait partie, absorber sa personne entière dans cet être coUectif et de raison qu'oja appelle une corporation , se sacrifier pour elle avec une teUe intensité de passion qu'on croit encore se satisfaire en se dévouant, cela pai'aît impossible, à tête reposée, et cela se voit, cela se voyait surtout tous les jours, dans les anciennes sociétés , chez des corps de noblesse , de bourgeoisie pu de magistrature, mais nulle part avec plus d'éclat que dans les ordres religieux. Jusqu'à quels prodiges de vertu çt en même temps jusqu'à quel excès de passion ce sentiment pouvait tour à tour élever et entraîner d'bumble.s mpinçs, rbistpired<espr<Jres religieux, de leurs œuvries presqjue héroïques, con>m^ de leurs inimitiés parfois véhémentes, le montre à çh#que pas. Là, par un échange qui pe fut nulle part aussi conipl^r, l'individu faisait abandon à son corps de ses forces , de ses passions, de sa science, de son talent, de tout son être ; le corps communiquait à l'individu la copsidération dont il jouissait, le respect dont il était entppré, l'indépendance de ses prérogatives et dç ses richjBSses, et quelque chose même de sa durée séculaire. Aiusi^ sous l'influence d'un orgueil plus élevé, s'anéantissaient les sentiments et les préoccupations de l'amour-propre personnel. Faire partie de l'institut de saint 3enoU ou de saint Dominique , comme plus tard de saint Igp^ce , était une qualité si honorable que topt ce qui restait d'araourpropre dans le cœur d'un religieux pouvait s'en tenir pour satisfait. Dans la plus humble des positions où il plaisait à un supérieur de se placer, la dignité de son corps le relevait ; il était encore le collaborateur et le fière de ces abbés, de ces procureurs influents dans ces cours, écoutés dans les conciles, conseils et apppis du chef suprême de l'Église. D'ailleurs l'ordre prenait soin de son sort, pour lui et mieux que lui-mêipet Un patro^
oage puijssan^ était £^ssiu*.é .à toujtes ses ce^yyps - we ji'etraite certaine attendait sa vieillesse . L'prdre le déct^argeait ainsi du soin de sa prorre d^st^i^ée^ ppyr le laisser r/eitQui*uer, libre 0^ tquf, jsojuq gjer^Qpne} , à raniour de Pjieu ^ à Tétude dii 'Vrai, au cu)JI^ du )^au, à J'^ucalioi) des jeunes ânjyes.
Tel .étaix le ressort pijissa^ 4^s porporftioii^ reli* gieuses, et c'est là ^s^, du jjioins en pai'tie, ^e secret de leurnaériteenipatière d'ep^eigneme^J. jG'e^ ainsi qu'elles forfliiaient des niaUreis dévouée à jleMr t^/che <et sachant s'y renfejTfljiep. IJ ne flous paraît pas doujte.u^ic quje le fondateur de rUuiyer^^Jté i^va^t péflé|tré et youJait ravjr ce secï:et pour le conjpjyupjq/^er I sop jnsiùtujtion ï^puvçlje. jGe que TEmpepeijr vpuI/Lit faire en fondant rUnivjçrsitié, ,ce »'était pas seulexnept établir pn gystè^xe complet d'ensagnement, c'était a,vant tout créep un,e eorppratipn ens.eigïwnte. Il troijLvait les abbayes rasées, Iqi^rç moines dispersjés^ leurs biens vppjdijs, jet un préjugé pre.sque i»§urr?iontable, dont lui-in,4pïe p'était pas tput k fajjt exenapt , survivant encore ^ 1;^ destruci^pn des ordres religieux et s'opppsant à leur r,établissen),e»t. Il es^ay^ de fornjer ^r leur rpodèle une corporation Jaïque , donjt leg roembres fussent unis par la confraternité des sentiments et par une commune direction d'esprit. Cette pen,s,ée cpuya longtenjps, confuse et indécise, dap.s cett/ç grande intelligepce, qui s'avançait par instinct plus que par raisonnement. Il essaya une première organisation des lycéen en IgOi, il discuta deux ou trois projets en conseil d'État avant de pouvoir comprendre biefl lui-mêm/? et faire comprendre autour de lui le plaq qu'jl pntrevoyait. Les instruments surtout lui manquaient pour l'exécuter. 11 était environné d'esprits exacts, mais un peu courts, tels que les révolutions les font, parce qu'en ron^pant avec l'expérience elles tarissent la source la plus féconde des idées politiques. Désespérant de se faire comprendre et préférant ^e faire pl?éir; ce .qui était alors
plus facile y TEmpereur se borna à faire voter une petite loi en trois articles, portant qu'il serait formé, sous le nom d'Université impériale, un corps enseignant chargé de l'enseignement et de l'éducation publics dans tout Vempire. Mais deux décrets émanés de son omnipotence posèrent toutes les bases et scellèrent pour ainsi dire tous les anneaux d'une corporation nouvelle. Le fondement du système fut de faire de la qualité de membre de rUniversité un caractère spécial, immuable , presque indélébile; égal chez tous, sans distinction de rang, d'emploi ou de grade. On dut être membre de l'Université avant d'être professeur, ou recteur, ou même conseiller impérial; comme on était bénédictin ou jésuite avant d'être abbé ; prieur ou {H*ovincial. Ce caractère dut à la fois établir un lien de confrérie entre tous les membres du nouveau corps, et les séparer du reste des citoyens par une distinction profonde. Pour constituer un tel caractère, il fallut y attacher un ensemble d'obligations et de droits, de devoirs et de garanties corrélatifs* Il dut être aussi difficile à acquérir qu'à perdre -, ce dut être à la fois et un engagement et un privilège. Il dut imiter autant que possible et le vœu religieux qu'on ne peut rompre et la dignité sacerdotale qu'on ne peut perdre. Dans cette pensée, tous les membres de l'Université durent être soumis à l'obéissance d'un grand-maître, à la juridiction d'un conseil spécial, non-seulement pour l'exercice de leurs fonc- . tions, n>ais pour la tenue générale de leur vie entière. La pensée de l'Empereur alla même un instant jusqu'à leur imposer le célibat et le régime de communauté ^ MaiS; en revanche, le grade universitaire fut inaliénable. On ne put être rayé des contrôles de l'ordre que par un jugement environné de toutes les formes prolectrices d'une instruction et d'une défense, devant un tribunal de
I. Voir i^piHiéns de Napoléon, par M. Pelel de la Lozère, p. 4«S.
famille composé de pairs et de collègues. Tel fut le ciment de la corporation universitaire. Son couronnement fut une série de dignités honorifiques, une riche dotation, un ensemble de faveurs dont Téclat rejaillissait du chef à tous les membres, et grandissait aux yeux du peuple les individus par la grandeur du corps entier, a Je veux, disait l'Empereur dans sa pittoresque improvisation , un corps enseignant qui ait des privilèges qui ne soient pas trop dépendants des ministres et de TËmpereur... Les pieds de ce grand corps seront dans les bancs du collège et sa tète dans le sénat... Il faut que ces metnbres épousent rinslruclion publique comme leurs devanciers épousaient Téglise... Je veux qu'on mette quelque* solennité dans cette prise d'habit, tout en l'appelant d'un autre nom ^ » Par ces combinaisons profondément méditées, l'Empereur espérait que la palme .universitaire, brodée sur la robe du grand-maître comme sur l'habit du plus humble professeur, deviendrait l'orgueil des familles et la consolation des emplois obscurs. Il voulait que chaque professeur, devenu incommutable possesseur de son grade, prît ces sentiments de dignité paisible que nourrit l'usage indépendant de la propriété.
Que telle fût la pensée de l'Empereur, c'est ce qu'il n'est pas permis de mettre en doute. Ce fut , avant tout, une corporation qu'il voulut créer, et il prit tous les moyens pour l'animer d'un puissant esprit de corps. Il voulut avoir, sinon tout à fait un sacerdoce, au moins une magistrature d'enseignement. Il n'est pas moins certain que le décret du 9 mars dernier a sapé cette institution par sa base. Après ce décret, en effet, l'Université ne diffère plus en rien de l'administration des douanes et des contributions indirectes. On y est admis, on en est rayé au gré de l'arbitraire ministériel: la porte est grande