‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 21 sur 49 · SCIENCE ET POESIE. I · texte numérisé non relu

SCIENCE ET POESIE. I

UAbbé (au Président), Mon cher et vénéré magistrat, (à F Archiviste) mon cher savant, je crois que vous avez tous les deux besoin du poète qui est en vous, bien plus actif et bien plus puissant que vous ne le croyez vous même.

L'Archiviste. Montrez nous cela, — mon cher poète I

UAbbé, J'essaierai. L'influence du sentiment esthétique s'exerce à la fois sur l'intelligence et sur la volonté de l'homme, dans le domaine de la connaissance et dans celui de l'action.

Dans le domaine de l'action, cette influence est très complexe et très variable. C'est particulièrement cette influence morale du sentiment de la beauté que nous étudions ensemble dans la Chevalerie, n'est-ce pas, Messieurs? Et je commence à voir, grâce à vous, que la tâche est longue et n'est point facile.

Dans le domaine intellectuel et scientifique, la question me paraît plus claire.

Voici comment je formulerais ma thèse :

La fonction du beau, c'est de provoquer et de récompenser l'effort de l'intelligence vers la vérité.

L'étonnement et l'admiration — (dans toutes les langues, les deux mots se confondent ou s'échangent) — l'étonnement et l'admiration se trouvent à l'origine comme à la fin de toute science. Voyez l'enfant.

Ouvrant de tous côtés sa jeune âme à la vie, Laissant errer sa vue étonnée et ravie...

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Qui ne le connaît, cet œil étonné et ravi du petit enfant, cet œil tout plein de surprise et de lumière heureuse, qu'il contemple For du soleil couchant, le bleu du ciel ou le visage souriant de sa mère !

De même, s'étonner, admirer, l'art et la poésie, c'est toute la science des peuples enfants. Cette science a des pressentiments et des divinations étranges, disent les sceptiques ; des aspirations divines, des souvenirs sublimes d'une révélation primitive, disent les croyants.

Les premiers savants, les premiers historiens, les premiers moralistes et les premiers législateurs sont des poètes.

Mais l'homme et la race vieillissent. La curiosité devient de plus en plus inquiète, insatiable. On dédaigne ces premières impressions de beauté. Ce sont des apparences ou des rêves, dit-on ; ce sont des illusions. L'homme est fait pour le Vrai, qu'il poursuit obstinément, patiemment, au delà des phénomènes qui s'élèvent entre la réahté des choses et lui. Pour arriver à percer ces obstacles, il invente des appareils intellectuels difficiles et compliqués, des langues spéciales, des dialectiques, des algèbres. Le savant chemine lentement, creusant en tous les sens des galeries dans l'inconnu, tâtonnant et ne sachant pas bien encore où le conduira son dur labeur. Où va-t-il donc ainsi, fouillant sans trêve le fait et l'expérience, vieux avant l'âge, oubliant de vivre, et quel sera le fruit de ses peines ?

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Il n'en attend pas d'autre fruit que la science elle-même, dit-il. — Ne le croyez point. Il se trompe. Il ne sait pas scn chemin. Mais s'il est de bonne foi, Dieu le guide.

Vous rappelez vous, mon cher Président, le voyage que nous avons fait ensemble, en Suisse, il y a deux ans ? Vous n'avez certainement pas oublié le chemin de fer de Fribourg à Lausanne. Avant d'arriver en vue du lac de Genève, on traverse un long tunnel. Puis tout à coup, on débouche au flanc d'une montagne, en pleine lumière, et l'on embrasse du regard un des plus beaux paysages qu'il y ait au monde : cette eau bleue transparente, enchâssée dans la dentelure de ses rives, cet horizon fuyant d'élage en étage, cette couronne de montagnes lointaines dont la neige rosée se détache sur le ciel, tout cet ensemble est d'un effet irrésistible. D'un bout à l'autre du train, quels que soient les voyageurs, c'est un grand tressaillement, un cri spontané de surprise et d'admiration...

Revenons à notre savant — physiologue, penché sur son microscope ou sur son alambic; historien, cherchant péniblement sa route au milieu des manuscrits poudreux, déchiffrant des caractères inconnus» s'en terrant sous des montagnes de documents ; ou philosophe, métaphysicien, fermant les yeux, se bouchant les oreilles, s'enfermant en lui-même comme dans un cachot et disséquant, fouillant sa propre raison pour en mettre à nu les racines...

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N*allez pas le distraire ; ne lui parlez pas de la poésie, des arts ; ne lui parlez pas même de justice et de charité ; car il vous répondrait : — « Que m'importe ? Ce que je veux, c'est la vérité; » je la veux, entendez-vous, je la veux, fut-elle » hideuse et désolante, fut-elle immorale et fu- » neste. Je la veux, dussé-je en mourir, en mou- )) rir désespéré ! » — Quel est donc cet homme ? A-t-il mutilé son âme et détruit en lui l'œuvre de Dieu? Non : il est dans le tunnel, voilà tout.

Ayez confiance, il en sortira ; car pour lui, la science n'est pas jeu comme pour le sceptique « délicat » dont je parlais tout à l'heure ; pour lui, la science n'est pas tout simplement un métier, comme pour le manœuvre, le terrassier d'érudition dont le Président nous a fait le portrait peu flatté; c'est une ardente passion. S'il est de bonne foi, cet homme doute et souffre...

Laissons le travailler, creuser, achever sa galerie. Attendez : voilà qu'un dernier coup de pioche le ramèoe au jour. Subitement la lumière pénètre des régions encore inconnues, inexplorées par la pensée humaine ; il voit clairement un aspect nouveau, plus profond, plus vrai, de l'une de ces grandes lois de la matière et du mouvement qui font l'ordre et l'harmonie de l'univers physique : une de ces lois vaguement pressenties, longtemps désirées, qui régissent le soleil et l'atome; ou, mieux encore, une de ces lois de l'harmonie sociale, une de ces lois de

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l'intelligence libre qui relient tous les hommes à travers les âges et font Tunité du monde moral : regardez maintenant le savant, voyez cet oeil terni dans les veilles : n'y retrouvez-vous point avec une expression de surprise et de joie plus vive et plus profonde, cet étonnement ravi du petit enfant devant la lumière du jour ou le visage de sa mère qui se penche sur son berceau?

La recherche de la vérité est souvent pénible, a dit Bossuet ; mais sa possession est toujours joyeuse.

Il y a des heures (et ce sont des heures privilégiées et bénies) où le savant digne de ce nom se sent poète. Celui qui n'a jamais éprouvé ces nobles joies de l'âme ; celui qui dédaigne la beauté dans la nature et dans l'homme peut aimer les honneurs, la réputation, le succès; mais il n'aime pas la science et la vérité.

Vous êtes historien, vous, mon cher Archiviste ; voyez comme cette loi que le sentiment du beau provoque et récompense C effort de Fintelligence vers la vérité , se réalise dans le mouvement des études historiques de notre siècle.

L'âge précédent méprisait les origines chrétiennes de l'Europe, sans les connaître. Qui donc a remis en honneur le Moyen âge « cette histoire de loups », comme disait Voltaire? Est-ce une école de savants? Non, c'est une école de poètes ; c'est le romantisme, qui devinait le Moyen âge

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et parfois l'inventait. Augustin Thierry n'est-il pas en France un des premiers historiens qui ont réformé les méthodes routinières de l'histoire conventionnelle? Et qui la suscité, qui lui a révélé ses aptitudes et sa vocation ? Permettezmoi de vous relire encore ce passage célèbre de son plus beau livre où nous retrouvons l'impression profonde qu'il ressentit, encore enfant, en 1810, au collège de Blois, un jour que seul dans la grande salle d'étude, « dont l'aspect lui paraissait alors imposant et grandiose », il lisait les Martyrs de Chateaubriand :

J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination ; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la viUe éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie et de sa rencontre avec une armée de Franks.

J'avais lu dans l'histoire de France à l'usage des élèves de l'école militaire, notre livre classique : « Les Franks » ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de » l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Clovis, » fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481 et affer- » mit par ses victoires les fondements de la monarchie » française ». Toute mon archéologie du Moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais apprises par cœur. Français, trône, monarchie étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Francs de M. Chateaubriand, parés de la dépouille des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des

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bateaux en cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle oit Von ne distinguait qu'une forêt de /ramées, des peaux de bête et des corps demi-nus. A mesure que se développait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement ; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix en faisant sonner mes pas sur le pavé :

« Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu » avec l'épée.

» Nous avons levé la francisque à deux tranchants ; la » sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le » long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds » jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait » dans le sang des morts ; tout l'océan n'était qu'une » plaie. Les vierges ont pleuré longtemps.

)) Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu » avec l'épée !

M Nos pères sont morts dans la bataille, tous les vau- » tours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de car- M nage. Choisissons des épouses dont le lait soit du sang » et qui remplissent de vaillance le cœur de nos fils. » Pharamond, le bardit est achevé ; les heures de la vie M s'écoulent. Nous sourirons quand il faudra mourir... »

Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi ; mon attention ne s'y arrêta pas ; je l'oubliai même pendant plusieurs années ; mais, lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moirdres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers

récrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration ; il n'en est pas un qui ne doive lui dire, comme Dante à Virgile :

Tu duca, tu sigaore e tu maestro.

Vous le voyez : que trouvons-nous à l'origine de cet admirable développement de Thistoire et des sciences auxiliaires de l'histoire, qui sera la meilleure des gloires littéraires de la France contemporaine ? Un poète, car avant tout Chateaubriand est un poète, n'est-ce pas ?

C'est lui qui a donné l'élan : Augustin Thierry, puis bientôt, à sa suite, des légions de travailleurs se sont mis à fouiller les documents de toute espèce que nous ont transmis nos aïeux. Le premier résultat de ces recherches ardentes, pour Thierry lui même, ce fut d'ébranler ou de détruire les vieilles impressions poétiques de l'histoire de France ; on n'y vit plus que des illusions enfantines. On en revient maintenant, après avoir traversé le tunnel, à penser à peu près comme ces « petits livres tant aimés des mères (i) » qui montraient la royauté très chrétienne et la patrie française sortant unies, lors du baptême de Clovis, de cette ville de Reims

(1) Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettre 1".

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OÙ, près de dix siècles plus tard, après d'effroyables désastres, Jeanne d'Arc devait la ramener victorieuse et rajeunie.

Bien des hommes de notre temps, parmi les intelligences les plus élevées, ont suivi la voie d'Augustin Thierry. Un sentiment de la beauté pittoresque, une impression purement esthétique dans le sens le plus étroit et le plus exclusif du terme, a d'abord éveillé leur attention. Ils ont regardé, comme un spectacle curieux, ces temps réputés barbares. Mais bientôt la grande sympathie humaine s*est emparée de leur âme : ils ont vraiment compris le moyen âge, parce qu'ils l'ont aimé.

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