SCIENCE ET POESIE. I
y chercher des armes. Les partis ont chacun leurs savants, comme les plaideurs ont leurs avocats ; les uns, comme les autres, tirent du même dossier des conclusions absolument opposées... Où donc est-elle, cette cité paisible de la science pure dont vous me parliez tout à l'heure, mon cher Archiviste ? La science, de nos jours, est le grand champ de bataille des idées.
L'Archiviste, Je le déplore...
L'Abbé. Mais comment voudriez vous qu'il en fut autrement ? L'amour égoïste de la vérité, pour elle seule, sans nul souci de sa laideur ou de sa beauté, de ses conséquences utiles ou funestes au progrès des hommes dans la justice et le bonheur ne serait pas un sentiment humain. D'ailleurs, comment supposer que la connaissance de la vérité puisse être funeste, à moins de blaisphémer ou de nier Dieu ?
Il n'existe, à mon sens, dans le domaine philosophique, et cela depuis le premier éveil de la pensée des hommes, que deux grandes écoles.
L'une dit, avec SMean : Ev dp/^ri t^v o Uyo; : au commencement était la Raison suprême. Cette école croit à la Providence divine ; c'est l'école du dévouement, du respect et du devoir. L'autre ne croit qu'au Hasard ; c'est l'école du dédain, de Tégoïsme et du caprice. Dogme et morale, je ne l'ai jamais trouvée mieux délfînie que dans ces deux vers de l'anthologie grecque :
Ï74 CHAPITRE Vlï.
navra xovic xal nivra ysktùç xaï iroévra tô y-riâiy' nàyra yàp i$ oîkôytav eorl rà 7i7y6fiicva.
Tout est poussière, tout est dérision, tout est néant : car tout est le produit de la déraison.
S*il en est ainsi, je ne poursuis qu'une seule chose, le plaisir, et si je cherche la vérité, c'està-dire les faits, c'est que les faits m'amusent. « Les faits, du reste, m'amusent d'autant plus, que leur incohérence me prouve mieux qu'il n'existe point de lois qui pourraient m'empêcher de ne faire que ce qui me plaît. La vie est supportable si Ton n'y voit qu'une flânerie sans but, une « promenade à travers les réalités » ; n'en faisons pas une tâche... Je suis un dilettante de curiosité ; je suis un spectateur de la comédie humaine... La science est un jeu, comme tout le reste. Cela peut m'intéresser et me distraire ; cela ne me passionne pas. »
On ne trouve pas la vérité quand on la cherche ainsi.
La vérité n'est pas une maîtresse dont on n'attend que le plaisir : elle ne se donne point aux gens qui la méprisent ; c'est une fiancée qui veut notre âme tout entière.
L'Archiviste, Mon cher ami, qui vous parle de mépriser la vérité? Quel fantôme combattezvous là?
VAbbé, Je combats un fantôme, venu des brouillards d'Allemagne, qui a pris en France un corps saisissable.
SCIENCE ET POÉSIE. lyB
Y a-t-il vraiment des hommes qui pensent et qui sentent de cette manière, des dilletanti de la vérité qui n'y voient qu'un amusement? Ont-ils une « cité des âmes » en dehors des questions sociales et religieuses qui passionnent l'humanité? Je ne sais; mais parfois, certaines gens ont Fair de s'en vanter. Parlant à la cantonnade.. . passez moi le mot ; il y a chez ces gens-là quelque chose d'essentiellement théâtral... parlant à la cantonnade , comme s'ils s'adressaient à leurs pareils, ils disent au public, au grand public, à celui qui fait les réputations, dans des livres où le souci de la renommée se lit à toutes les pages :
« Hé ! c'est vrai ; la société des hom^nes est » l'œuvre de la force et de la ruse, succédané » de la force. Qu'est-ce que cela nous fait, à » nous , les princes de l'inteUigence ? Nous )) sommes, dites-vous, des produits de l'huma- » nité? D'accord, comme la fleur, avec son éclat » et son parfum, est le produit du fumier. »
« Donc, c'est vrai. L'histoire, c'est la conquête » éternelle du faible par le fort, du naïf par le )) fourbe. Voilà le fait. Il n'y a pas de droit. » Mais, de grâce, laissez là ces grands mots » brutaux de violence et dHmposture, C'est » grossier, c'est vulgaire, c'est démocratique. » « Entre nous, qui formons le petit nombre » — paucis humanum vivit genus — nous » savons à quoi nous en tenir sur la vérité, la
» beauté, la justice absolue... nous la connais- » sons bien, Téternelle vérité, c'est nous qui la » faisons tous les jours ! — Mais nous sommes )) délicats et discrets ; nous causons de tout cela )) dans un langage « exquis » inintelligible au » vil bétail de Thumanité vulgaire. — Nous » avons d'ailleurs à son usage de bons gros pré- )) jugés, bien « lourds » qui lui sont utiles ; car » nous nous amusons quelquefois à lui faire du » bien. »
. Le Commandant, Mais, — ! Si de telles gens existent, ils méritent un coup de pied...
L'Abbé Arrêtez, Commandant. Ils ne sont pas dignes de votre colère. S'ils existent... et comme vous, j'en doute... S'ils existent, ils sont trop bas pour la justice^ et trop vils pour la pitié,,. Ce sont de ces âmes qui ont fait le grand refus. Neutres dans le combat de la vie, le combat du bien et du mal. Ce sont des hommes qui n'ont au cœur ni amour, ni haine ; rien, rien ! qu'uns immense vanité. Le ciel et l'enfer les dédaignent et leur vanité même sera trompée ; ne leur faisons pas le plaisir de parler d'eux :
Fama di loro il mondo esser non lassa
Misericordia e giustizia gli sdegna
Non ragionam di lor, ma guarda e passa (i)..
Pour nous, qui croyons en Dieu, tout effort dans la vie n'a qu'un but : accomplir le plan
^ij Dante, enfer, chant III.
SCIENCE ET POÉSIE. lyS
divin dans Thomme et dans Thumanité. Or Dieu,
dès l'origine, a tout fait et tout disposé de telle façon que Funivers marche sans cesse, d'un mouvement de plus en plus libre, vers un ordre de plus en plus parfait (i). La matière inerte soumise à des lois fatales, n'est dans la main de Dieu qu'un instrument passif. L'homme, s'il veut, peut être un collaborateur. Pénétrer de plus en plus les desseins de Dieu, pour les admirer et les aimer toujours davantage et travailler à leur accomplissement avec une ardeur de plus en plus généreuse, tel est le but et la fin de la science comme de l'art et de la poésie.
L'univers, dans le temps et dans l'espace, dans la nature et dans Thomme, est un livre où Dieu parle de lui même aux intelligences qu'il a faites à son image, afin de les faire monter, de les attirer librement à lui
Gomme des enfants qui commencent à lire, chacun de nous, selon ses aptitudes, épèle quelque fragment de ce livre divin.
Le poète et l'artiste, dans une lumière éclatante qui les éblouit et parfois les trouble, voient étinceler le mot : Beauté. D'autres hommes, lentement, avec effort, dans une obscurité coupée de lueurs confuses déchiffrent le mot : Science. Dans toute âme saine, il existe, en germe, un poète et un artiste ; mais souvent ils s'atrophient
(i) Leibnitz.
176 CHAPITRE Vn.
de bonne heure, tandis que toute raison sincère, dans une clarté plus terne, mais plus fixe et plus sûre, lit distinctement les mots : Justice, Devoir.
Le Président. Permettez moi d'ajouter ceci :
malgré leurs dons exceptionnels, le savant et le poète doivent, tous les jours, humblement, comme les plus vulgaires des hommes, consulter cette voix de la conscience morale qui parle en eux. Ce n'est qu'à cette condition que le sentiment du beau, que l'amour ardent du vrai ne s'égarent point.
V Archiviste. Pardon, : n'amoindrissez vous pas un peu la part de la science? Je ne dis pas qu'il faille être un Pic de la Mirandole; mais enfin, pour être juste, il faut comprendre et juger les choses; n'est-on pas souvent injuste par ignorance ou passion ?
L'Abbé, Nous sommes d'accord. Devoir, science et beauté ne doivent jamais être séparés dans l'âme et dans la vie de l'homme, parce que ces trois choses n'en font qu'une au sein de l'éternelle Vérité.
Le Président, Sans doute; mais le plus sûr et le plus indispensable des maîtres et des guides n'en est pas moins la conscience morale... il n'est pas nécessaire d'être un savant, encore moins un poète...
L'Archiviste, Non seulement il n'est pas nécessaire, mais parfois il est dangereux d'être un poète.