CHARLEMAGNE ET L EUROPE
Le Président, Mais bien volontiers !
UAbbé. La chanson de Roland s'est répandue dans toute TEurope ; tous les peuples chrétiens l'ont admirée, traduite, imitée : c'est qu'en effet les poèmes du cycle de Charlemagne, et surtout le Roland, qui en est le chef-d'œuvre, contiennent^ plus et mieux qu'une pensée nationale. Ils contiennent la pensée la plus largement humaine qui se soit jamais exprimée dans un poème héroïque. Ils ont ravivé dans toutes les âmes des impressions profondes et confuses, d'ardentes aspirations vers l'unité qui ne s'arrêtaient pas aux frontières indécises, qui n'opposaient pas dans un patriotisme étroit, haineux, des intérêts et des ambitions rivales, mais embrassaient tous les peuples de l'Europe dans une sorte de fédération chrétienne, armée pour étabhr dans le monde entier le règne de la justice. Cette passion de l'unité se rattachait au souvenir historique, vague, mais puissant, de l'empire de Charlemagne.
Le Charlemagne légendaire, le Charlemagne épique est un personnage surhumain C'est le vainqueur du monde entier. Il est d'une stature colossale ; son visage est d'une mâle beauté ; ses yeux sont tour à tour doux et terribles. Il est grave, parle peu, ne rit jamais; sa longue barbe « fleurie » et ses cheveux de neige montrent seuls sa vieillesse prodigieuse ; il a toute la vigueur d'un jeune homme. Et quelle vie! toujours à
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cheval, toujours sous le haubert, courant d'un bout de la terre à l'autre, à l'appel de Dieu, pour défendre partout le droit contre la force. Il est fatigué ! Cependant, les jours de bataille sont ses meilleures fêtes. Dès qu'il voit Tennemi, ,sa belle tête pensive devient rayonnante. Il a Tair d'un lion, mais d'un lion joyeux. Joyeuse est le nom de son épée : quand il la tire, elle brille comme l'éclair et frappe comme la foudre. Il est fatigué. Parfois il désire la paix. Parfois il voudrait dormir au moins une seule nuit dans lace chambre voûtée » de son palais : — non ! sa tâche n'est jamais accomplie. Un ange, de la part de Dieu, le réveille dans son premier sommeil : « Lève-toi, Charles ! lève toi Rassemble ton armée ; va là-bas, au delà des montagnes et des mers, secourir cette cité chrétienne menacée par les infidèles I » Car Charles ne doit jamais connaître le repos ; il doit lutter et peiner toujours ; mais il ne doit pas non plus connaître de défaites : s'il le faut, les lois de la nature seront suspendues pour lui assurer la victoire et le soleil s'arrêtera pour lui comme pour Josué.
Les travaux historiques de nos jours ont détruit bien des gloires. Bien des héros, vus de plus près, se sont trouvé n'être que des hommes dont le hasard a servi l'ambition. Charlemagne, au contraire n'a fait que grandir. Quand on songe à . l'œuvre qu'il avait conçue, qu'il a
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presque achevée et qu'il a maintenue pendant toute sa vie ; quand on songe à son temps, et qu'on examine les moyens dont il a pu disposer, on comprend que l'admiration des peuples Tait entouré d'une auréole et lui ait donné une grandeur surnaturelle.
Représentons-nous ces peuplades guerrières à peine établies, ou plutôt campées au milieu des ruines d'une civilisation décrépite qui s'enfonce lentement dans une barbarie croissante. Rien n'est plus navrant ; rien n'inspire aux contemporains un découragement, un désespoir plus profond que cette décadence où l'on voit tout périr : les lois, les mœurs, les sciences, les arts et les lettres.
Cependant un jeune chef des Francs, héritier d'un empire militaire maintenu par une race de soldats, tente non seulement d'arrêter cette décadence, mais de reconstituer le monde sur des bases nouvelles, de tempérer la férocité germanique, de ranimer la langueur romaine, d'éteindre les haines et de rassembler les âmes sous la loi du Christ dans l'unité sociale de l'Empire et dans l'unité religieuse de l'Eglise. Clovis a pressenti la France, peut-être ; Charlemagne a voulu fonder « la chrétienté. »
S'unissant au Pape, il réforme l'Eglise ellemême ; et c'est le fondement de son œuvre ; il chasse les prélats usurpateurs, va chercher dans les monastères où ils se cachent des savants et
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des saints et les place aux premiers rangs dans sa cour ; il restaure tout ce qui peut encore vivre de la société romaine ; il emploie pour ses desseins les conciles ecclésiastiques et les assemblées germaines. 11 organise, de la base au faîte, une administration tout entière. Il établit partout l'accord entre les pouvoirs civils et religieux, partout, il en empêche la confusion. Rien n'échappe à son activité, ni les académies pour ce qui reste des hautes études, ni les écoles pour les petits enfants. Il s'efforce de séparer et de purifier les idiomes confondus; tout en adoptant ce qu'il peut des lettres latines, il recueille les vieilles traditions teutoniques, les chants barbares ; il refoule les envahisseurs arabes, il dompte les Saxons et les fait entrer dans le monde chrétien.
Son édifice est éphémère, il est vrai. C'est pour cela même que son œuvre et son nom restent profondément gravés dans l'esprit et le cœur des peuples. On s'habitue aux bienfaits quand ils se prolongent ; ils semblent tout naturels quand on continue d'en Jouir ; on oublie la reconnaissance. Jamais on ne comprend aussi bien le bonheur que quand on l'a perdu.
L'Empire de Charlemagne est éphémère, disais-je. Dès que le fondateur a disparu, son œuvre s'écroule ; la décadence et la confusion renaissent, plus affreuses qu'avant. Ce qui restait de la société romaine achève de se dis-
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soudre ; de nouveaux barbares, les Normands, brûlent et pillent tout, malgré les descendants amollis et corrompus des premiers envahisseurs ; on ne vit plus qu'au jour le jour, dans une anarchie continuelle ; toute culture intellectuelle disparaît ; plus de sécurité nulle part, et pas d'études ; les monastères mêmes ne sont plus inviolables ; l'immense majorité des hommes ne songe qu'à se défendre contre le meurtre, le froid, la faim, toutes les violences et toutes les misères. Les plus puissants, les plus favorisés du sort, les mieux doués par la nature, ceux qui ont pu réunir des gens armés et bâtir de ces forteresses primitives, de ces donjons de bois décrits par M. Léon Gautier, ceux-là même ont à veiller, à lutter sans cesse pour défendre leurs hommes, leurs biens et leurs vies contre des dangers de tous les jours, et sont absorbés par les rudes soucis de leur existence précaire. On ne sait plus écrire ; on sait à peine parler : la pensée distraite, indifférente, indécise, laisse flotter l'expression qui se trouble elle-même. Les langues balbutient. On se croit près de la fin du monde. Et cependant jamais- l'œuvre de Gharlemagne n'a péri tout entière : elle vit encore dans les âmes. Un instant soulevés au-dessus d'un cloaque sanglant de honte et d'angoisse, les peuples de l'Europe ont entrevu cet idéal sublime : la paix intérieure dans l'unité, l'action toute puissante au dehors pour la justice et le
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bien. Ils ne l'oublieront plus. Cette vision de gloire et de bonheur, sitôt disparue comme un rêve, dominera l'histoire. Tous les hommes de pensée et tous les hommes d'action ; philosophes, poètes, rois ou tribuns, les Othon, les Frédéric d'Allemagne, et même les Rienzi ; les Grégoire VII et même les Jules II, comme les Dante et même les Pétrarque, referont ce rêve.
Dès que la féodalité sortira du chaos ; dès que les institutions naissantes commenceront à s'affermir, et que la pensée, plus attentive, réglera la parole et fera jailUr des langues nouvelles des ruines du latin ; dès qu'on reprendra courage, qu'on recommencera d'aimer la vie et de croire au lendemain ; en un mot, pour parler avec le poète, dès que l'on verra
... d'un siècle barbare Sortir un siècle d'or, plus fertile et plus beau ; Quant le vieil univers fendra, comme Lazare, De son front rajeuni la pierre du tombeau,
alors, avant même de se sculpter dans la pierre et de rayonner dans les vitraux des cathédrales, le souvenir du grand empereur d'Occident resplendira dans la poésie. Charles deviendra plus qu'un homme.
L'admiration, le souvenir passionné des peuples encore enfants s'exprime d'une manière enfantine. Ces exagérations colossales, ce conquérant du monde, cette épée Joyeuse qui brille
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comme un soleil, cet empereur géant qui a vécu deux siècles, toutes ces hyperboles crues et violentes qui nous choquent au premier abord, deviennent poétiques, nobles et grandioses quand on se pénètre de Tesprit qui les a dictées. C'est l'esprit qui a fait les croisades.
Charlemagne, au moyen âge, est l'incarnation de ce désir ardent, de cet espoir obstiné de voir les peuples chrétiens unis, puissants par la paix, établir dans le reste du monde le règne de la justice et de la vérité.
Ce rêve des poètes anoblira l'ambition des peuples et des rois. Nous ne cesserons jamais de le poursuivre, même dans nos erreurs et dans nos folies.
Les peuples païens ont cherché tour à tour l'asservissement du monde sous le joug d'un vainqueur ; le citoyen d'Athènes et celui de Rome se sont crus seuls faits pour la liberté : les peuples chrétiens ont rêvé l'unité du monde dans la liberté des nations.
N'est-ce vraiment qu'un rêve ?
Le Président. Je ne sais. Qui donc oserait jeter un défi à la Providence? Peut-être se rapprocherat-on de cet idéal, dont je crois, malheureusement, qu'on s'éloigne aujourd'hui.
Le Président resta pensif quelques minutes, la tête penchée. Puis il reprit : J'admire comme vous Charlemagne, mon cher Abbé. Mais deux choses lui ont manqué, deux forces puissantes
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pour le progrès et Tunion des hommes; deux choses qui manquèrent, plus tard, au chef de l'aristocratie féodale et qui ne manquent pas moins aux « classes dirigeantes » de nos démocraties contemporaines : la tolérance et la chasteté ; le respect de la femme et le respect de la conscience désarmée.
Le Commandant parut étonné. Sans la présence de Fabbéj peut-être eût-il fait sur la réflexion du Président quelque remarque intempestive : son dos parut ébaucher un haussement d'épaules^ aussitôt réprimé, Puis^ se tournant vers le Président^ avec déférence, il dit : La chasteté, ça nous manque, j'en conviens; mais il me semble que nous sommes tolérants?
Le Président Les républicains de quatrevingt-treize. Commandant, n'ont-ils pas employé, chez eux et chez nous, pour tuer la superstition et faire de vrais sans-culottes à leur image, des procédés tout à fait analogues à ceux dont le Charlemagne légendaire se servait pour faire de Saragosse une ville chrétienne, et le Charlemagne réel, pour convertir les Saxons? Vous rappelez-vous, mon cher Archiviste, ces carrières de Berg-Terblyt que nous avons parcourues sous la conduite de M. Habets, votre savant collègue de Maastricht? Vous rappelezvous ces chambres, ces étables, cette chapelle avec son autel, son confessionnal, son baptistère, tout ce village souterrain taillé dans la