‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 24 sur 49 · CHARLEMAGNE ET L^EUROPE, IQS · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE ET L^EUROPE, IQS

roche friable ; catacombes d'hier, qui font revivre et palpiter le souvenir des catacombes d'autrefois ; vous rappelez-vous ces inscriptions et ces peintures, savantes et naïves, tracées d'une main lourde par un vieux curé qui est mort dans cet asile i C'est là que des paysans du Limbourg se sont retirés pour adorer le Christ, au temps où des « libérateurs » leur apportaient le culte de la déesse Raison. Ces étranges libérateurs auraient ils eu le droit de s'indigner contre Charlemagne punissant de mort les Saxons qui refusaient le baptême ?

Je n'abuserai pas des communards; je reconnais que la persécution politique ou religieuse est devenue plus rare et moins cruelle qu'autre fois : mais prenez-y garde ! Quand nous sommes tolérants, n'est-ce point par scepticisme et par indifférence plutôt que par humanité ? Vienne une révolution sociale, mon cher Commandant, et vous me direz des nouvelles de la tolérance moderne !

J'en reviens à Charlertiagne. Il y a, dans Y histoire de France de M. Keller une belle page sur la tristesse et les remords de Charlemagne vieillissant... Peut-être le grand empereur a-t-il prévu la dissolution de son empire... Ecoutez :

Du reste, dit M. KelIer, c'était un rêve impossible que la durée de cet édifice, reposant sur la tête d'un tel génie et miné d'avance au sein de sa famille. Ce qui lui manqua surtout, c'est le secret, ignoré des enfants de Clovis, pour

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lequel saint Lambert avait versé son sang, et que les descendants de Timpudique Alpalde ne devaient point posséder ; le secret de la chasteté. Il avait souvent changé de femme, et, plus d'une fois, l'orgueil de ces reines d'un jour avait révolté les grands et troublé la paix du palais et de l'Empire. De ces unions peu bénies, Charlemagne avait eu des fils qu'il vit presque tous mourir à la fleur de l'âge, et des filles légères dont les fautes attristaient son cœur. Il se faisait vieux, et au poids de quarante années de règne s'ajoutait celui d'une sombre mélancolie. La mort allait venir ; que deviendrait alors ce bel empire, fruit de ses combats, de ses travaux, de sa vie tout entière ? Pour en porter le faix, il ne lui restait qu'un fils faible de cœur et d'esprit... Heureux le pauvre vassal ou le barbare du Nord à qui une épouse fidèle avait donné des enfants nombreux et forts, l'espoir de sa race I

Déjà, de toutes parts. Frisons, Saxons, Sarasins, insultant à sa vieillesse, viennent piller les rivages de ses états. Vamemenl pour les châtier, il construit de gros et forts bateaux... ils lui échappent sur leurs barques légères, insaisissables. Un jour il les vit de ses propres yeux; ils avaient disparu à l'horizon que son regard pensif les suivait encore. C'étaient les fils de ces Saxons dont, en 25 ans, sa forte épée n!avait pu tarir la race. A quoi bon ce pays désert et ravagé, ces peuples décimés, mais non convertis et ces flots de sang répandus (1)? Les morts crient vengeance ; à leurs fils l'avenir, la richesse, l'empire. Tandis que les pirates vont piller sa capitale, disperser ses écoles, ruiner ses peuples, les vaincus de Poitiers, les enfants de

(1) En vain les moines anglo-saxons et le pape luimême prêchent la clémence ; si les Saxons ne connaissent l'Eglise que par les dîmes et les supplices, ils auront horreur du baptême ; les rigueurs continuent, arrêtent les conversions et amènent d'autres rigueurs (Hist. de Fr. de M. Keller, t. 1, p. 124).

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Mahomet vivront paisibles et triomphants dans leurs pa* lais de Séville et de Cordoue; leurs savants fameux effaceront l'éclat passager d'Alcuin et de ses disciples. Qje deviendra l'Eglise du Christ à laquelle lui, Charlemagne, a voué son bras et son épée ? Tristes retours de l'homme à cette heure tardive où il pèse ses fautes, voit s'évanouir ses rêves et ne sait pas encore comment ni pourquoi la Providence s'est servie de lui ! L'empereur, sur le bord de la tombe, ne prévoyait pas que l'œuvre de Dieu, qui seule ne périt point, grandirait sur les ruines de sa famille; que les Francs rajeunis par les Saxons, l'emporteraient sur les Sarrasins usés par la polygamie; que, sous les saintes lois du mariage, surgiraient dans toute l'Europe des familles fortes et durables, des peuples jeunes et vigoureux, recueillant son héritage et se souvenant un jour d'avoir eu, sous son sceptre, un commun et glorieux berceau (i).

Après avoir attendu que le Président eût replacé dans son rayon le livre dont il venait de lire un passage, PAbbé lui dit : Vous parliez de tolérance... la tolérance religieuse, en même temps que la piété la plus fervente, voilà précisément ce qui fait, au milieu des poèmes héroïques du moyen âge, un des caractères distinctifs des Chansons du Cid.

L'Archiviste intervint. Etes-vous sûr, mon cher Abbé, dit-il, que l'intolérance n'ait jamais été, dans certains moments, inévitable et nécessaire au salut des peuples ?

L'Abbé. Convenez, mon cher ami, qu'il serait assez piquant de me voir défendre contre vous

(1) Ib. p. iSj.

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la cause de la tolérance, à propos de Roland et du Cid...

Le Président, Nous parlerons du Cid un autre jour, TAbbé. Ce soir, il est tard, allons nous coucher.

La bibliothèque était au re^ç-de-chaussée ; les appartements des quatre amis y à T étage. Au pied de Fescalier, le Président dit à ses hôtes : Montez, Messieurs, ne m'attendez pas, je vous prie; je suis vieux; si vous restez avec moi, franchement j'aurai peur de vous ennuyer par ma lenteur, je me dépêcherai, je m'essoufflerai ; ça me fera du mal...

Le Commandant, Je suis encore bien moins leste que vous, mon Président, avec ma pauvre jambe. Je vous tiendrai compagnie.

Il se forma deux groupes : F Archiviste et FAbbé passèrent les premiers, et bientôt le Président et le Commandant, qui s'arrêtaient à chaque marche, se trouvèrent seuls. Alors, tout à coup, levant la tête :

Qu'est-ce que la métaphysique? dit le Commandant, Ce diable d'Archiviste n'est plus là pour nous embrouiller. Pourriez-vous m'expliquer la chose, — mais sans grec, sans allemand, sans matagrabolisation d'aucune espèce, là, mon Président ?

Le Président, Par exemple, quand l'Abbé nous disait, hier : « la fonction providentielle » de l'étonnement et de l'admiration, c'est de

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