religion, point de morale ; et, à plus forte raison
selon moi, point d'honneur.
Le Commandant, Soit. Il faut de la religion.
De plus, il faut de la conscience ; et de plus, il faut de l'honneur. Je suppose un homme qui n'a point de conscience et point d'honneur ; mais il croit en Dieu, — ça se rencontre, des hommes comme ça...
Le Président. Ma foi, oui. Je connais même des dévots « qui n'ont ni soif ni faim de la Justice » : si la justice ne les intéresse pas personnellement, ils trouvent que c'est viande bien creuse. Ils supposent que c'est d'autre chose que le bon Dieu les rassasiera dans le paradis. Quant à la vision béatifique — au bonheur de contempler en Dieu la beauté suprême, — ça leur est égal.
Ils ont des appétits et des vanités; ils sont là tout entiers. S'ils se donnent quelque peine en ce monde pour être chrétiens, comme tout travail mérite salaire, j'espère que le bon Dieu les mettra tous ensemble, à part, dans un petit paradis spécial où l'on mange, où l'on s'enrichit, où l'on est fort décoré...
Le Commandant. C'est ce que je voulais dire, mais je n'aurais pas osé le dire comme vous, mon Président Eh bien ! Voilà donc un bon-
.l8 CHAPITRE XVIII.
homme que l'injustice n'indigne pas, à moins qu'il n'en soit victime, et qui n'a pas la moindre horreur de la platitude. Mais il est élevé chrétiennement et pratique sa religion.,. Eh bien, son confesseur, avec la crainte de l'enfer, pourra lui fabriquer une espèce de conscience postiche, avec laquelle il marchera, vaille que vaille, comme un boîteux marche avec des béquilles... il ne vous prendra pas votre porte-monnaie... mais avec la peur de l'enfer, on ne lui fabriquera pas d'honneur., et je n'oserais vous répondre qu'il n'ouvrira pas vos lettres...
VAbbé. Il y a du vrai dans ce que vous dites là. Mais remarquez bien. Commandant, que si votre bonhomme n'était pas chrétien, il n'aurait pas de conscience du tout...
Le Président. En effet. Sans religion, ce serait une simple canaille; la religion a tiré tout le parti possible de sa misérable nature. Et puis, entre nous, qui ne boîte pas un tout petit peu, qui n'a jamais boité ou du moins bronché dans la vie? La crainte de Dieu, c'est le commencement de la sagesse. Sans doute, il faut éloigner l'enfant du mal par le sentiment de la honte ; il faut lui dire : « Fi, que c'est laid ! » Mais il faut ajouter : (( Quand même tu te cacherais. Dieu te voit. » Essayez un peu de supprimer la crainte de Dieu dans l'éducation des enfants, et vous m'en direz des nouvelles !
L'Abbé. A la bonne heure, mon Président.
Vous me rassurez. J'avais presque peur de vous avoir trop converti... D'ailleurs, qu'on boîte ou qu'on ait le pied sûr, on ne peut pas marcher dans le vide. Avant tout, il faut croire en Dieu, pour s'associer généreusement, avec amour, à ses desseins éternels, aussi bien que pour obéir, par crainte servile, à ses lois pénales. Comme vous le disiez tout-à-l'heure, cher Président, l'amour du bien et l'amour du beau sont deux éléments essentiels de notre nature morale. Il est bien vrai que dépouiller la morale de tout sentiment d'admiration désintéressée, c'est l'abaisser et la découronner. Mais, d'autre part, il ne faut pas l'oublier, la morale qu'on essaie de fonder sur le seul sentiment du beau, la morale esthétique est sujette aux plus étranges aberrations. Rappelez-vous, mon Président, le banquet et les aveux d'Alcibiade; rappelez vous du fond de quelle fange le divin Platon prend son essor vers la beauté suprême; rappelez- vous toutes les folies que la séduction des lettres et des arts a rendues contagieuses : tant il est vrai que l'arnour du beau, le génie même quand on n'accepte point avant tout la règle du devoir, ne sont qu'une puissance efifrayante au service des rêves parfois insensés : la foudre aux mains d'un enfant.
Le Président. Oui. L'histoire du sentiment chevaleresque, cooame celle de l'honneur moderne, qui en est sorti — c'est une morale esthé-
tique — nous fournira plus d'un exemple de ces aberrations. Si nous poursuivons nos études, nous aurons à constater sa longue décadence.
La poésie, de sa nature, est féconde, comme l'amour. Mais, comme Tamour, elle peut se corrompre ; alors elle devient stérile et funeste ; comme la débauche, elle tarit les sources de la vie. L'homme est libre; il ne faut jamais l'oublier . Le poète qui, volontairement perverti, verse la sève de son âme dans une œuvre stérile et funeste, une œuvre qui arrête le développement humain, et nous fait rétrograder vers le sauvage et vers la brute; celui là, de même que l'homme qui abuse de l'amour et le déshonore dans un vice infâme, celui là commet un crime contre la nature et contre Dieu. Il a mérité d'être placé, par le poète de l'Enfer, dans Tune de ces deux troupes de misérables qui sans cesse vont à la rencontre l'une de l'autre et se croisent en échangeant celte double insulte : Sodome!
Pasiphaé!
Dans les époques d'irrémédiable décadence — quand une société n'est plus qu'un obstacle aux desseins de Dieu sur l'humanité — Dieu permet que, par la perversité des hommes, le culte du beau se retourne. Ce ne sont plus les sentiments nécessaires, féconds et sauveurs que pare la poésie. Dans la putréfaction sociale d'un Bas-Mmpire,
tout ce qui hâte la dissolution et précipite la ruine, tout ce qui brise les liens de la famille et de la patrie; tout ce qui dessèche les coeurs, appauvrit et stérilise les races, tous les appétits honteux, égoïstes, lâches et pervers ont leurs poètes fervents qui les glorifient, qui se prosternent devant eux et les adorent. Ces malheureux ont aussi leur place et leur fonction dans îe plan divin : celle du vers dans le cadavre.
Pendant qu'on imprimait ce livre, j'ai perdu Tami d'enfance auquel je l'avais dédié. Je Toffre à sa famille, en souvenir de lui.
Pages DÉDICACE 5
Morale chevaleresque et morale chrétienne . 7
Les N1EBE1.UNGEN . . '. . . . . 3i
Les épopées naturelles, 32. ~ La première entrevue de Sifrid et de Krimehilde, 40. — La conquête de Brunehiide, 46. — La querelle des reines, 49. — La haine de Krimehilde, 65 — Les ondines et le chapelain, 68. — La garde du ménestrel, 72. — Le f stin sanglant, 74. — Le serment de Rudiger, 76. — Le trésor maudit, 79.
La chanson de Roland . . . .81
La chanson de Roland est devenue classique et redevenue populaire en France, 81. — Première partie : la trahison, 84. — Deuxième partie : la mort de Roland, 94. — Troisième partie : les représailles et le châtiment, 99. «^
Soldat et vassal 107
L'idéal d'une société, 107. — Idéal d'admiration, idéal de réaction, 110. — L'idéal de l'homme, dans Roland et dans les Nibelungen, est le soldat, 124. — Sa plus haute vertu est la fidélité du vassal, i3i. — Exagération inhumaine des sentiments sociaux : patriotisme antique, vassalité du moyen âge, 137.
Soldat, vassal et chrétien . . . . . 1 Sg
L'idée» ^retienne dans Roland, iSg. — L'épopée française est d'origine à la fois germanique et romane, 141 ; mais, tandis que la forme extérieure seule est chrétienne dans les Nibelungen, 141 , le christianisme pénètre la chanson de Roland, 143.
Clovis ET LA France 148
Le Mariage et le Baptême de Clovis ont-ils fait l'objet de récits épiques en langue Romane? Vraisemblances, 148. — Génie poétique des francs, 154. — Transformation légendaire d'une défaite, 1 bg. — Les Nibelungen sont le passé ; Roland est l'avenir, 160.
Science et Poésie . . .... 1.64
Accès d'enthousiasme d'un savant, i65.- Le savant
peut-il être poète? 166. — L'érudit et le savant, 168. — Le savant peut- il se désintéresser des luttes sociales et religieuses de son temps? 171. — L'enthousiasme et le sentiment du beau sont-ils nuisibles à sa clairvoyance? 177. — Exemple d'Augustin Thierry, 182.
Charlemagne "ET l'Europe 186
Le Charlemagne légendaire du Roland exprime à la fois un souvenir confus, mais très vivant, du Charlemagne historique, et le désir, l'espoir de réunir les peuples de l'Europe dans la chrétienté, 187. — La tolérance et la chasteté, igS. — Des causes finales : organe^^et fonction, 198.
Le CiD ......... 204
Un procédé de restauration et d'analyse, 204. — Le serment du roi, 206. — La première journée d'exil, 208. — Les adieux, 21 3. — Le comte de Barcelone, 214. — La réconciliation, 216. — Le lépreux, 225. — La famille, 227. — Don Pero le muet, 232. — Les infants de Carrion, 234. — L'outrage, 341. — Le châtiment, 245.
Un peu de critique 254
Adorées et battues, ou ni l'un ni l'autre, 254. — Se faire tuer, 255. — Objections et répliques : l'évêque Jérôme et l'archevêque Turpin, 260 ; les juifs, 261 ; les résurrections modernes du Cid,
Leconte de Lisle, Casimir Delavigne, 263. — Pero le Muet, 269. — Exemples de discussion et d'essai de restauration du texte : sources, 271 ; raisons de supposer une interpolation, 279.
Le Cm ET Roland , . 285
Il y a de grandes ressemblances de forme entre les deux poèmes , mais Vesprit est différent et même souvent opposé, 285. — Le poème du Ctd n'a pas exercé la même influence à l'étranger, que la chanson de Roland ; motifs, 292.
La date du poème du Cid 2g 5
La date matérielle du manuscrit, 295. — Motifs de supposer que le poème ne peut être antérieur ni de beaucoup postérieur à 1 1 35 : le bon empereur. 298 ; Alvar Fanez et Olivier, 3oi ; les filles du Cid, 3o3; V homme et le chevalier, 3o5.
Mon Seigneur le Roi 320
Le sentiment du vassal, dans la matière épique, en Espagne, 32o. - - Bernard del Carpio, 322. — Le mariage dans la mort, 329. — Pierre Anzurez et le Cid, 334. — Le sentiment féodal devient le sentiment royaliste, 340.
La Tolérance. . . , , ... . 344 Tolérance espagnole, 334. — Lutte contre le rituel
Table des matières. 42^
mozarabe, 35o. — L'archevêque Bernard et la mosquée de Tolède, 35i. -- Les prélats français en Espagne, 354.
Le Duel. ...:...• 356
Le duel judiciaire n'a pas le même caractère dans le Cid que dans Roland, 356. — Le duel est d'importation étrangère en Espagne, 359. — Combat des rituels, 36o. —L'avis d'Alphonse le Sage, 362. — Une expérience psychologique, 364.
Le Mariage 367
La femme féodale, 369. — La noblesse du Cid et celle des infants de Carrion, 372. — Mésalliance, 373. — Influence étrangère, 375. — Réaction, dans la poésie, 376 ; et dans les institutions, 377.
L'auteur du Cid 38 1
Fonction du Beau 384
La guerre et l'amour, 385. — La femme, gardienne du sentiment de la beauté, 388. — Le beau physique : le nombre, le rythme et la symétrie, 390.-— Le beau n'est pas une sensation, 395. — La beauté dans l'animal, 397 ; il est la parure de la fécondité, 399. — Le beau social est la parure du dévouement fécond, 402. — - La fonction du beau, 409.