‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 48 sur 49 · L'AUTEUR DU OD · texte numérisé non relu

L'AUTEUR DU OD

Une part des 'sentiments qui lui ont inspiré son poème ont prévalu dans les idées et les mœurs. Ils ont fait au XVI® siècle, la'grandeur politique et littéraire de l'Espagne ; ils ont donné à Charles-Quint cet empire « dans lequel jamais ne se couchait le soleil. » S'ils avaient prévalu tous, et si TEspagne leur avait été fidèle. . . Mais telle est la triste condition humaine : dans les nations comme dans les familles, les vertus engendrent la prospérité et la puissance; la puissance engendre l'orgueil ; puis l'orgueil engendre les vices et détruit les vertus, la puissance et la prospérité.

En entrant dans la bibliothèque^ nos amis, trouvèrent le Président et le Commandant ensemble^ mais ne paraissant pas s'occuper tun de fautre. Le Commandant fumait au coin du feu, les pieds sur les chenets. Le Président était assis près de la table, pensif, accoudé, la tempe sur la main et lesyeux au loin, dans le vide. A quoi songez-vous àondidit F Archiviste.

Le Président. Je me rappelle nos entretiens et nos lectures... Si quelqu'un les avait sténographiés, cela ferait comme une carte d'échantillons. Essais et fragments d'études morales et littéraires ; rapports, influence mutuelle de l'idéal et de la réalité, de l'art et de la vie ; vieille critique au nom de feu le Bon Goût, nouvelle critique au nom de la sympathie humaine, universelle...

V Archiviste. Un peu de tout, mais le tout de rien...

Le Président. Où donc avez vous jamais

trouvé le tout de quelque chose, mon ami ?

Nous avons occupé quelques unes de nos soirées ; nous avons ressenti des impressions nobles et saines ; nous ne nous sommes point trop ennuyés, même des discussions de textes ; et nous savons par expérience que toutes les façons d'étudier une œuvre littéraire ont leur genre d'intérêt...

VArchiviste. Ce n'est pas une découverte, cela...

UAbbé. Non ; Je reconnais qu'on me l'avait dit, mais ce n'est pas la même chose que de le savoir par soi-même.

Le Président, Nos causeries ont le plus souvent paru marcher au hasard, et pourtant elles semblent avoir été guidées par une sorte de logique instinctive...

U Archiviste, La conduite de la Providence, n'est-ce pas, l'Abbé?

VAhhé. Pourquoi pas?

Le Président. Et savez-vous ce qui m'arrive?

C'est humiliant, à mon âge ! Figurez vous que je me convertis aux idées de l'Abbé ; dans une certaine mesure, au moins... J'admire les poèmes chevaleresques célébrant la guerre et l'amour...

Le Peintre. Une chose me frappe, moi — c'est bien banal, j'en ai peur, ce que je vais dire! — une chose me frappe, c'est que ce ne sont pas seulement les épopées du moyen âge, -mais toute poésie, qui célèbre la guerre et l'amour...

Le Président, Oui ; seulement il y a bien des nuances.

Le Peintre, Soit. Mais à part ces nuances, le genre humain, tout entier, est-il donc d'accord là dessus : il n'y a rien de plus beau dans la vie que de se battre et d'aimer?

Le Président, A peu près. Si nous poursuivions nos études à travers l'histoire littéraire de tous les peuples, nous y trouverions partout le même enthousiasme pour lamour et la guerre.

V Archiviste, Loi naturelle; alternance de la mort et de la fécondité. La guerre efface Tébauche, Tamour la recommence pour faire mieux. . .

UAbbé. Ça, Monsieur l'Archiviste, permettezmoi de le dire, c'est du Darwin, du mauvais Darwin. Dites, si vous voulez que chez les bêtes... et encore... dans les rangs inférieurs de l'animalité, la guerre et l'amour n'ont pas d'autre fonction que d'épurer et d'améliorer la race... Mais chez l'homme, il y a bien des espèces de batailles, comme il y a bien des espèces d'amour. Il y a l'amour des âmes, qui nous est commun avec Dieu...

VA rchiviste. Puis une seconde espèce d'amour qui nous est commune avec les bêtes...

Le Président, Plus, une troisième espèce d'amour : illusion, mensonge et comédie des deux autres, qui nous est commune avec le Diable... Cet amour-là fut inventé par le serpent, dans le paradis terrestre...

Le Commandant^ de son coin, grommelant dans la fumée de son cigare. Et perfectionné par Eve...

L'Archiviste, Ça, c'est Famour littéraire par excellence...

Le Peintre, Mais ce n'est pas l'amour pittoresque. Franchement, j'avouerai que le second amour, celui qui nous est commun avec les bêtes, me semble avoir en esthétique — je parle de mon métier et selon mon expérience de peintre — me paraît avoir en esthétique une importance considérable, une importance humiliante pour l'art...

Le Président. Entendons nous, mon cher ami. Il est vrai que la beauté plastique de la femme a dans l'art une importance capitale ; mais ce fait, bien compris, ne doit pas humilier l'artiste, parce qu'il n'est point humiliant pour l'homme. Il ne faut pas séparer l'âme du corps. La femme doit être, dans la société, gardienne du sentiment de la beauté, non seulement de la beauté plastique, mais de la beauté morale. A nous de choisir une femme qui non seulement

Donne à nos fils la force et la grâce à nos filles,

mais qui sache leur donner aussi la force et la grâce de l'âme, le courage et la pudeur ; à nous de mériter une telle femme par la noblesse et la beauté du caractère... Dans toutes les grandes

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épopées, c'est par des exploits qu'on se fait aimer...

L'Abbé, Je suis tout à fait de votre avis. Pour le commun des hommes — je mets à part les existences exceptionnelles...

Le Président. Comme la vôtre.

L'Abbé, Comme la mienne, en effet... pour le commun des hommes, disais-je, la femme est constituée, par la Providence, gardienne du sentiment et de la beauté.

Le Peintre, S'il en est ainsi, l'Abbé, les modes absurdes et ridicules qui faussent le goût, les modes laides qui substituent l'attrait du baroque à celui du beau sont une véritable trahison... C'est livrer à l'ennemi la place qu'on est chargé de défendre.

L'Archiviste, Eh ! mon cher Jacques, il en est des toilettes comme des tableaux et des livres... On coupe et recoupe de cent façons, dans la littérature et dans l'art, la queue du chien d'Alcibiade. C'est là ce qui fausse et corrompt l'art de s'habiller comme l'art de peindre et l'art d'écrire. Les robes sont des réclames... On dit : « tiens ! c'est bizarre, — ce n'est pas beau, non; mais c'est drôle. » Et on regarde la femme. Le tour est fait.

Le Président, C'est cela. Dans certaines affiches, on imprime les mots essentiels en diagonale ou même à rebours. .. Il y a dans les modes des choses très analogues...

FONCTION DU BEAU. 38g

V Archiviste. Mais il y a pis que cela; les souliers et les corsets qui sont des instruments de torture...

Le Président. Il y a pis encore. Déformer le corps; se prêter à des fantaisies dépravées en simulant des monstruosités, c'est mal ; se pervertir l'esprit et les sentiments pour suivre certaines modes, ressembler aux héroïnes de certains romans, caresser et flatter de mauvais instincts, et séduire l'homme par les passions les plus viles et les plus pernicieuses du cœur humain, c'est plus mal encore... Cela se voit et s'est vu bien souvent, et nous le verrons encore, mon cher Abbé, dans l'histoire de l'amour chevaleresque, quand nous arriverons au cycle de la Table Ronde.

L'Abbé. Il me semble que nous serons d'accord là-dessus, mon cher Président. Je crois qu'il est impossible de fausser le goût, sans risquer de corrompre le cœur. Quand on admire la laideur, pourquoi n'aimerait-on pas le mal?

L'Archiviste. Le bien et le mal, c'est clair. La laideur et la beauté, c'est vague. Mon avis est qu'il faudrait reléguer le sentiment du beau à sa vraie place dans la vie ; une place tout-à-fait secondaire...

Le Peintre, Essayez.

Le Président. Je voudrais bien savoir si notre ami Jacques a, sur la beauté picturale, des idées plus nettes que la plupart de ses confrères.

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Jacques, dites moi, qu'est-ce que le beau dans les arts de la couleur et du dessin? Donnez-nous votre avis et tâchez d'être original.

Le Peintre. Diantre ! Alors j'y renonce.

Le Président Eh bien, soyez banal si vous voulez, mon ami

Le Peintre. Vous me demandez ce que c'est que le beau? Je n'en sais rien. J'ai beaucoup réfléchi là-dessus, et lu quelques livres. Je pense qu'au fond de toute chose matérielle qui nous donne /7ar elle même une impression de beauté — son, couleur ou ligne — on trouve une harmonie de nombres : pour la musique, c'est évident; et si quelqu'un s'avise de prétendre que toutes les notes d'une gamme chromatique, plaquées d'un seul coup sur le piano, forment un accord, on lui répondra par un raisonnement arithmétique. La lumière, comme le son, est le produit d'un milieu vibrant. N'en serait-il pas de l'harmonie des couleurs comme de l'harmonie des sons? Ne peut-on faire une science des couleurs fondée sur des harmonies de nombre?

C'est possible ; cette science est commencée peut-être; mais elle n'est pas faite, au moins que je sache. Si vous demandez pourquoi le passage d'un ton musical dans un autre par la septième diminuée- nous plaît, on vous en donnera non pas la ra/50«, mais une raison mathématique; tandis que vous demanderez vainement pourquoi nous aimons, au coucher du soleil, à

FONCTION DU BEAU. SqI

voir une vapeur dorée prendre des reflets d'émeraude pâle dans le bleu du ciel.

Les beautés de couleurs sont très discutées ; et quand on pense aux inégalités de la vue chez diverses personnes, à la fréquence du daltonisme, à ses variétés infinies, la chose est facile à comprendre. En musique, l'oreille fausse est une exception; en peinture, l'exception, c'est l'œil Juste. Je parle de la couleur ; quand il s'agit de la forme, c'est différent : on est plus généralement d'accord.

Expérimentons donc sur la forme et choisissons un « cas )) très simple : le caléidoscope.

Je prends quelques grains de sable, des brins de mousse, un éclat de poterie, n'importe quels petits débris colorés ; je mets tout cela pêle-mêle dans un tube que je donne à un enfant. Je lui dis : « Tournez et regardez. » L'enfant tourne, regarde, et dit : « C'est beau. » Il tourne encore et s'émerveille: « Ça change! et c'est toujours beau I » Est-ce qu'il a tort? non ; c'est une beauté infime, si vous voulez; mais c'est beau.

Or, qu'est-ce qui est beau dans l'image du caléidoscope ? La couleur? Non : ouvrez le tube, versez au hasard sur une feuille de papier blanc ce qu'il contient ; vous aurez un petit tas informe, et l'enfant dira : « C'est du papier sali. » Ce qui est beau dans le caléidoscope, c'est une forme très simple d'ordre, cT arrangement^

dTiannonie géométrique ; c'est la forme la plus rudimentaire. on pourrait dire la plus enfantine de l'ordre; c'est la symétrie.

De la poussière colorée jetée au hasard, c'est une tache : reproduite six fois, en étoile régulière, par les miroirs du caléidoscope, ce sont des arabesques ; c'est une fleur fantastique ; c'est une cristallisation; c'est un dessin.

L'Abbé. Création mécanique du beau : cela paraît singulier. L'étoile du caléidoscope, c'est encore le hasard, si l'on veut ; mais c'est le hasard opérant sur un terrain préparé par une intelligence : cela produit un dessin, parce que c'est fait à (ie5se//i. Ceci n'est pas un calembourg; c'est la philosophie populaire du langage...

L'Archiviste. L'Abbé ne perd jamais de vue son idée de plan providentiel.

L'Abbé. En effet; tout nous y ramène. Dans le vieux français, dessin (graphique) et dessein projet ordonné d'avance, ne sont qu'un seul mot ; et ce mot correspond à désigner, qui se confond avec dessiner; dé-signer, comme signer, c'est marquer d'un signe, c'est laisser une trace reconnaissable, c'est la signature d'une cause intelhgente. Notre ami Jacques, et moi-même, par habitude, nous parlions tout-à -l'heure de hasard : pure forme de langage. Le hasard n'est qu'un mot, un mot commode qui sert à voiler notre ignorance et parfois notre paresse. Dans le caléidoscope, le hasard, ce sont les lois de la

FONCTION DU BEAU. BqB

gravitation et de l'optique... Si la pauvre petite intelligence humaine a la puissance de préparer le terrain et de produire un pauvre petit ordre à la portée de sa misère, c'est que le terrain était préparé d'avance par l'Auteur de l'Ordre Universel. Affirmer le hasard originaire, ce serait affirmer le néant...

Le Président, Nous sommes tous d'accord là-dessus, mon cher Abbé. Laissons parler notre ami Jacques, je vous prie. [Au Peintre) : Vous disiez ?

Le Peintre. A propos du caléidoscope, je disais que la symétrie plaît, parce que c'est une forme de l'ordre, — une forme très rudimentaire, sans doute, mais très facilement saisissable pour tous.

Avez-vous jamais parcouru V Analyse de la beauté, par le peintre Hogarth? Il y a là des remarques très ingénieuses, ce me semble.

La ligne courbe est plus belle que la ligne brisée. La ligne elliptique est plus belle que l'arc de cercle. Une ligne composée de courbes raccordées entre elles d'une façon très intime, tout en restant distinctes — supposez par exemple deux ellipses tangeantes ; au point de tangeance, vous quittez l'une pour suivre l'autre, — est plus belle encore.

Cette Hgne ondoyante, dit Hogarth, est, dans la forme, la ligne de la beauté ; dans le mouvement;, c'est la ligne de la grâce. Il étudie la

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forme humaine et les danses en partant de ces idées, et ses considérations, parfois, sont très curieuses. Je le dis, sans trop insister sur ce point, nous retrouvons ici Tharmonie mathématique : la ligne courbe est à la fois plus simple et plus complexe, plus riche d'éléments réductibles à Tunité que la ligne brisée ; la ligne elliptique est plus complexe que Tare de cercle... Ici encore, le sentiment de la beauté nous semble excité par des harmonies de nombres...

Le Président, Quand il s'agit de cette beauté purement matérielle; et dans les cas, assez rares, où nous pouvons nous rendre compte de ses conditions d'existence en l'isolant de tout élément étranger, de toute beauté morale, de toute beauté d'expression, nous trouvons toujours ceci : le rythme et la symétrie, des rapports de nombre. En cela, mon cher Jacques, je suis tout-à-fait de votre avis. Or je crois, avec l'école pythagoricienne, que la forme des lois de l'univers matériel est une harmonie de nombres :

Ta Twv àpt0|j.a)v (7Tot;^eîa rôiv ovtwv (JTOiyeïa,

Le rythme et la symétrie, c'est l'arrangement, le groupement harmonique d'un certain nombre de choses dans V unité supérieure de l'ordre ou de la loi.

L'ordre est partout, dans l'univers ; mais nous ne le voyons pas toujours. Souvent il nous échappe. Par exemple, nous ne le voyons pas

FONCTION DU BEAU, SqS

dans ce que nous appelons la matière amorphe, la matière informe. Ce mot informe exprime la laideur. Monstrum horrendum, informe, ingens...

Dans les corps cristalisés, nous voyons facilement, au contraire, la manifestation d'un ordre, d'une loi d'ensemble, d'une intégration, comme on dit aujourd'hui : cela nous paraît beau.

Dans notre propre organisme, tout est rythme, dans le temps et l'espace. Y a-t-il donc, dans le beau purement physique, un accord de vibrations; se produit- il quand l'organisme humain vibre dans des rapports harmoniques avec la nature extérieure?

L'Abbé. Saint Thomas semble le penser, quand il dit : quia sensus delectatur in débite proportionatis y sicut in sibi simiîibus.

Mais s'il y a, dans l'idée que saint Thomas se fait de la beauté matérielle, quelque chose de plus...

Le Président, Gela doit être, car saint Thomas n'a sans doute pas confondu le sentiment du beau avec une pure sensation, une sensation physiologique àQ plaisir.

Là dessus l'opinion des hommes, exprimée dans toutes les langues, est invariable. Un bon vin est bon; il produit au palais une sensation agréable ; sa couleur est belle ; elle plait à l'œil. On ne dit pas : l'oiseau-mouche est bon à voir et la bécasse belle à manger...

Le Peintre. C'est évident. Le sentiment du beau et du laid se confond si peu avec la sens;ilion de plaisir ou de souffrance, qu'ils semblent se développer en raison inverse l'un de l'autre.

Comme intensité de sensation, nos sens viennent dans cet ordre : goût, odorat, ouie, vue.

Un goût est bon ou mauvais. 11 y a des choses qui n'ont pas de goût; il n'y en a pas dont le goût soit indifférent au palais. Il en est à peu près de même des odeurs. Mais il y a des bruits qui ne sont ni agréables, ni désagréables. Quant à l'œil, il est incapable de nous donner une sensation de volupté proprement dite. Et pour aller jusqu'à la souffrance, il faut que l'excès de la sensation offense l'organe au point de troubler ses fonctions. L'éblouissement est une maladie de l'œil, une maladie qui peut être dangereuse.

Or, — en dépit de Brillat-Savarin, — parler d'esthétique à propos d'un bon dîner, ou de la H haute dignité de l'art i> à propos d'un excellent cuisinier, ce u'est q'une plaisnntcric. Aurai-je l'air plus sérieux, si je dis en parlant d'un parfumeur : « c'est un grand artiste; il a créé des odeurs qui ne s'arrêtent pas au nez. mais qui vous pénètrent jusqu'au fond de l'âme ïn Le gosier n'est pas le chemin du cœur, et le nez pas davantage. L'oreille, au contraire, nous donne des joies purement artistiques, eî l'œil mieux encore... mais peut-être là dessus les musiciens vont ils me chercher querelle, et me dire : vous êtes orfèvre...

FONCTION DU BEAU. 3g7

UAbbé, Si les musiciens vous attaquent, saint Thomas vous défendra. D'après lui, nos sens nous donnent d'autant plus le sentiment de la beauté qu'ils sont plus cognitifs, La vue est celui qui vient au premier rang : c'est le sens qui nous fait connaître à la fois le plus de caractères d'un objet. Dans cette connaissance, purement sensible, il existe déjà comme un élément intellectuel. L'accord de nos organes avec la nature extérieure est vaguement saisi par une sorte d'intelligence : « et sensus ratio quaedam est, et omnis virtus cognoscitiva... »

Le Peintre» Pensez-vous que les bêtes aient cette «ratio quaedam?» Sont-elles capables d'éprouver le sentiment du beau ? Ça ne fait pas de doute, à mon avis. Je ne citerai pas de faits exceptionnels, celui de Voiseau jardinier^ par exemple, qui entoure son nid d'un véritable parterre de fleurs : je me contenterai de vous demander à quoi sert au Colibri l'éclat métallique de son aile et pourquoi le Rossignol chante?

Le Commandant. Parce qu'il trouve sa chanson belle, et qu'il espère que la Rossignole sera de son avis, parbleu! Pourquoi chercher midi à quatorze heures? Ne soyons pas trop fiers : nous ressemblons fort aux bêtes, — ou les bêtes nous ressemblent, si vous aimez mieux ; — surtout en certaines circonstances, où les bêtes sont tout aussi... J'allais dire aussi bêtes que nous. Voyez donc les airs penchés de la Tourterelle...

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et le Paon faisant la roue .. et la démarche théâtrale, la cambrure du col et les tours de tête, d'une incomparable fatuité, du Coq paradant au milieu du poulailler! Je suis sûr qu'il se croit très beau, le Coq.

L'Archiviste, Très beau et très brave aussi.

Sa fanfare est une provocation à tous les coqs du voisinage. L'amour et la guerre, toujours ! Le Coq est un chevalier. N'est-ce pas votre avis, mon Président?

Le Président. Je n'en sais rien Ne nous lançons pas dans ces questions insolubles. Il paraît exister, — malgré Descartes, je crois qu'on peut dire : il existe — entre le monde moral, celui de la liberté responsable, et le monde matériel, celui des lois mécaniques, mathématiques et fatales, un moyen-terme étrange et mystérieux. Sensibilité, instinct, spontanéité...

Tout ce que l'on peut dire sur l'âme des bêtes me semble pure hypothèse. Mais c'est de nous qu'il s'agit; et nous pouvons argumenter de l'impression que les bêtes produisent sur notre âme, à nous. Elles nous donnent souvent le sentiment de la beauté plastique, et parfois, dans les rangs supérieurs de l'animalité, celui de la beauté morale.

Et nous retrouvons encore ici la loi que nous constations tout à l'heure. — La beauté nous apparaît dans la nature, avec l'harmonie, l'ordre, la réduction du nombre à l'unité d'un ensemble.

FONCTION DU BEAU. SçQ

A mesure qu'un ordre de plus en plus élevé s'établit dans l'être, sa beauté grandit : matière amorphe, point de beauté de lignes : le cristal, première apparition visible pour l'intelligence humaine de la réduction d'éléments multiples à l'unité d'un plan d'ensemble, nous donne la forme la plus abaissée de la beauté : symétrie de lignes droites et d'angles. Dans la nature vivante apparaît la ligne courbe ; elle domine de plus en plus à mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale. Au moment de la fécondité de l'être, du passage de l'individu à l'espèce, il y a comme un redoublement de beauté. L'éclat et la grâce des fleurs annoncent le fruit, l'aile du papillon et le chant de la fauvette annoncent et célèbrent l'amour... Tout être vivant se pare, ou plutôt la nature le pare pour la fécondité.

Cette parure est celle d*une victime. L'amour tue : parfois d'un seul coup, parfois lentement; mais il tue. Partout, d'un bout de la nature à l'autre, un irrésistible instinct sacrifie l'animal à la perpétuité du Ya. race; et la Beauté vient provoquer et parer le sacrifice.

Il est d'autant plus impitoyable et d'autant plus prompt que l'on descend plus bas dans l'échelle animale. Beaucoup de vertébrés voient plusieurs générations de leurs enfants. Ils sont rares, au contraire, les insectes qui voient naître leurs fils.

Le PeintJ'e, De même que vous, cher Prési-

^OO CIUPlTItE X

dent, cela m'a souvent frappé. Maïs aussi comme la douceur ou l'éclat des couleurs.comme la grâce et l'agilité des mouvements, dans Hqsecte, pare la recherche de cet amour qui donne la mort au père en même temps que la vie aux enfants 1 Quelle variété, depuis les tons grisâtres, fondus et crépusculaires des phalènes, jusqu'à la mouche luisante, feu-follet de nos belles nuits d'été, cherchant sa compagne, sans ailes, qui l'attend immobile comme une petite étoile tombée dans l'herbe!

Et le papillon ! Quelle existence étrange que celle du papillon!

D'abord la chenille, laide, à la peau llasque ou bien hérissée de poils rudes, se traînant gauchement sur des pattes dissemblables, a passé sa vie, sa longue vie, à manger. Avez-vous jamais regardé une chenille dévorer une feuille? Raclant de ses mandibules, toujours dans le même sens, le bord d'une échancrure en demicercle, qu'elle agrandit avec un mouvement égal et régulier de toute une moitié de son corps, comme celui d'un faucheur dans un pré, elle mange... et toujours, sans hâte, mais sans trêve et sans repos, elle mange ,. Puis, enfin repue et htiguée, elle s'enferme dans une sorte de tombe, et s'endort.

C'est la chrysalide, qui se réveillera papillon.

Mais alors, à ce réveil, quelle fête ! L'insecte dfplisse et développe lentement ses ailes diaprées.

Svelte, hardi, gracieux, rapide, il s'élance dans Tair plein de soleil. — S'il a faim, sa table est servie, splendidement servie: au calice de la fleur chatoyante, entre les ciselures, les fines dentelles, les satins et les moires, l'attend son festin, sa coupe de miel... Il daigne s'y arrêter à peine; il mange si peu I la faim n'est pour lui qu'une fantaisie ; il échappe à la loi du besoin, de la peine et du travail. Sa vie, c'est le plaisir et la passion. Mais la passion lui sera mortelle.

Voyez ces deux papillons se jouant dans la chaude lumière, tournoyant, semblant à la fois se poursuivre et se fuir. .. que cherchent-ils ainsi? Ils cherchent l'amour... et la mort.

Comme les poètes l'ont calomnié, le pauvre papillon, quand ils en ont fait l'emblème de l'inconstance ! Il n'aura qu'une seule compagne. Il épuisera sa force et sa vie dans une seule étreinte. Puis le père, tombant sur la terre humide ou poudreuse, y traînera, meurtrira, souillera ses ailes dans les convulsions de l'agonie : tandis que la mère, alourdie et débile, guidée par un instinct infaillible, ira déposer ses œufs sur la plante, choisie entre mille, qui doit un jour (un jour qu'elle ne verra jamais) nourrir sa hideuse postérité de chenilles — qui recommenceront sa destinée ; une vie de labeur, terminée par un instant d'ivresse.

Le Président. Le pittoresque vous entraîne, mon ami. Le papillon ne me touche guères. Il

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ne donne pas sa vie : la nature la lui prend. Vous trouveriez dans les sociétés animales — abeilles, fourmis, etc., — des apparences de dévouement à la patrie qui me toucheraient bien davantage, si la régularité, pour ainsi dire mathématique de l'instinct, n'enlevait toute idée de conscience... c'est seulement dans les animaux supérieurs et dans une sorte d'ébauche de la famille, que je trouve comme une image de la beauté morale... Rappelez-vous La Fontaine :

Quand la Perdrix Voit ses petits En danger...

Que se passe-t-il dans les oiseaux qui travaillent pour nourrir leurs petits ou s'exposent pour les sauver ; dans la lionne qui se fait tuer pour défendre ses lionceaux? Je n'en sais rien, mais cela m'émeut; et je l'admire. Cela ressemble aux sentiments humains, au dévouement volontaire .. car le dévouement volontaire, c'est toute la beauté morale.

Voilà pourquoi tous les poètes ont chanté l'amour et la guerre.

Ce sont les sources d'admirables dévouements, de sacrifices héroïques et féconds. L'amour fonde la famille et la guerre fonde la patrie.

V Archiviste. Et pourtant, qu'elle est dure, la loi de ces deux maîtres, de ces deux bourreaux du monde, la guerre et l'amour! Presque tout

FONCTION DU BEAU. 4o3

ce que Schopenhaûer en a dit est vrai, terriblement vrai...

Le Peintre. Les poètes le savert... De temps en temps ils essaient de résister à la force divine qui les guide ; ils s'écrient :

Amour, fléau du monde, exécrable folie!...

Ou bien encore :

Ce bronze que jamais ne regardent les mères...

Ce n'est qu'un instant de révolte ; bientôt ils se remettent à chanter la guerre et l'amour ; ils en adorent jusqu'aux folies ; ils pardonnent tout à qui sait aimer passionnément et mépriser le péril ; et ce qu'ils admirent au dessus de tout, dans la guerre et dans l'amour, c'est la souffrance et la mort.

Le Président, Voilà pourquoi le commandant, le seul d'entre nous dont la tête soit épique, a trouvé, sur le parallèle du Cid et de Roland, un mot juste et profond. (Le Commandant ouvre de grands j^eux stupéfaits ; le Président sourit et reprend :) juste et profond : « Roland se fait tuer. Le Cid n'en fait pas autant. Il n'y a rien à répliquer à cela ». Le dévouement suprême est de donner sa vie. Mourir pour une cause est le sublime de l'héroïsme. Tel est le sentiment populaire, universel, humain, naturel, épique enfin. Tous les raisonnements n'y peuvent rien. Le

commandant a raison : «il n'y a rien à répliquer à cela». Voilà pourquoi Roland meurt à Ronceveaux pour la France ; et sa fiancée meurt de douleur...

De tout temps le poète a chanté la mort héroïque du soldat. Et de tout temps ses vers ont été redits par la jeune fille timide et pure... Que le beau Paris soit aimé d'Hélène; à l'égoïste, au lâche, l'amour changeant et stérile de la femme adultère : mais aux cœurs généreux et vaillants, les cœurs vierges, les cœurs qui se donnent tout entiers et ne se reprennent jamais. Aux généreux, aux vaillants cet amour qui brave la souffrance et la mort, cet amour qui fonde la famille, conserve la vigueur du sang et les vertus de la race, transmet le courage aux fils et la pudeur aux filles!

iMrcWm/e.Très vrai, que les femmes aiment le courage... mais toute espèce de femme... et toute espèce de courage. Voyez dans Shakespeare, lorsque Falstaff expulse de ta taverne un autre ivrogne, plus ivre encore et plus couard que lui, l'accès de tendresse de Doll :

Ah ! l'aimable peiit coquin ! Hé ! Pauvre singe, comme tu as chaud I Laisse-moi t'essuyer la figure... Venez ici, mauvais garnemenl. Ah I coquin, sur ma foi, }e l'aime! (i).

Le Président. Mon cher ami, ce que vous me

FONCTION DU BEAU. 4o5

dites là justifie ma thèse. Shakespeare est admirable de vérité comme toujours ; il a toute la gamme du cœur féminin, de Desdémone à l'hôtesse de Falstaff ; guidé par l'instinct du génie, il montre la parodie du courage provoquant la singerie de l'amour... Comparez cette ignoble scène de taverne à la naissance de Tamour chez Desdémone : Othello racontant sa rude enfance abandonnée, ses misères et ses périls sur terre et sur mer, les choses étranges, effroyables, grandioses, qu'il a vues dans ses voyages ; puis les sentiments confus de la jeune fille, étonnement, pitié, frayeur, admiration ; ses aveux hésitants, propos déhcieusement embrouillés d'un amour pudique et timide ; et la conclusion d'Othello : « Elle m'aima pour mes souffrances et mes dangers ; et moi, je l'aimai pour la pitié qu'elle en eut (i). »

Mais si la femme est touchée des dangers qu'on a traversés, elle est pour ainsi dire subjuguée par les dangers que l'on va courir. C'est de tous les temps et de tous les lieux.

La guerre est déclarée. L'armée va partir.

Le régiment défile dans la rue, paré comme pour une fête, et la fanfare, ardente et martiale, jette aux fatigues, aux souffrances, aux périls, à la mort son superbe et joyeux défi.

Le jeune homme passe, droit sur son cheval,

(i) Othello, act. I, se. III.

4o6 CHAPITRE xvni.

le front pâle et fier. Il salue de son épée. Et.de sa fenêtre, la fiancée se penche vers lui, l'œil rempli d'orgueil et de passion sous ses larmes. L'éclat et le bruit ; l'or des uniformes et l'acier des armes; les hourras de la foule et la voix stridente des cuivres la mordent au cœur d'une angoisse délicieuse et terrible. Ah! Comme elle l'aime, cet homme qui va la quitter pour braver la mort!

L'Abbé, Et Dieu le veut ainsi. La race des braves ne doit point s'éteindre. Il est digne de vivre, le peuple où la femme sait aimer, où l'homme sait mourir.

Le Président, Mon ami, je sais un dévouement plus grand et plus beau que celui de la femme et de la mère, plus grand et plus beau que celui du soldat mourant pour son pays.

C'est le dévouement du prêtre, de l'apôtre, du martyr.

Il part, lui aussi, le soldat de la paix et de la charité.

II va donner sa vie pour des hommes féroces et stupides, qui le haïssent déjà sans le connaître. Jeune, il va quitter sa mère et ne veut pas de fiancée. Cet homme a du génie peut-être; il pourrait prétendre à la gloire : il sacrifie son rang dans le monde et sa réputation même. On rit de son dévouement; on le calomnie; on l'abreuve d'insultes; on l'entoure de persécutions viles et mesquines, plus dures à supporter pour

un homme de cœur que les supplices qu'il va chercher au delà des mers. Mais qu'il est noble, son dévouement! Qu'il est grand et qu'il est fécond ! Les premiers missionnaires du Christ ont enfanté le monde moderne. Sans eux, le mélange de la corruption romaine et de la barbarie germanique, cet. mariage monstrueux de la décrépitude et de l'enfance, cet amalgame de dégoûts désespérés et de passions brûlantes, de lâcheté fourbe et de courage féroce, de têtes sans bras et de bras sans tête, fut resté à jamais stérile. « Ils sont beaux, les pieds de ceux qui portent l'Evangile ! » L'amour et le dévouement qui fondent la famille sont digne d'admiration. Plus admirables encore sont le courage, l'abnégation qui fondent la patrie. Plus grand et plus noble encore, le zèle qui défend et propage dans le monde entier le Royaume de Dieu. Beauté suprême du dévouement sans réserve au Bien suprême !

Plus j'étudie l'histoire des arts et des lettres dans les chefs-d'œuvre universellement admirés toujours vivants à travers les âges, mieux je vois que ce sentiment de la beauté, de l'admiration, ' le plus désintéressé des sentiments humains, de plus en plus pur à mesure qu'il s'élève, a pour fonction de provoquer et de récompenser le dévouement de l'homme au progrès du genre humain..,

V Archiviste. Alors vous supposez que l'esthétique, cela suffit pour...

^08 CHAPITRE XVra.

Le Président, Hé non! Gela ne suffit pas. Je vous l'ai déjà dit, il faut à la morale une autre sanction que le sentiment du beau. Ce que je dis, c'est que l'amour du beau, dans les natures élevées, est un auxiliaire puissant et nécessaire de l'amour du bien. C'est en ceci, comme je vous le disais, mes amis, que je me rapproche de plus en plus des idées de l'Abbé : j'en arrive à croire que, séparé de l'amour du beau, l'amour du bien a quelque chose de terne et d'incomplet; il est comme découronné. C'est l'enthousiasme des belles actions qui donne à la vertu des héros et des saints une auréole de noblesse et de grandeur qui manque à la moralité la plus rigide et la plus sûre, quand elle n'est que rigide et sûre.

L'Abbé. J'ai presque peur de vous avoir trop converti, mon Président...

Le Président, Ne craignez rien. Je disais donc : l'amour du beau, ce sentiment qui s'annonce dès les premiers rudiments d'organisation dans la matière, qui s'éveille ou paraît s'éveiller confusément avec la vie, et qui va grandissant de plus en plus à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, c'est, pour parler, une fois encore, avec Leibnitz, un des leviers dont Dieu se sert, dès l'origine des choses, pour faire marcher l'Univers, d'un mouvement de plus en plus libre, vers un ordre de plus en plus parfait.

Nous pouvons, je pense, avec cette idée, com-

pléter la théorie de TAbbé sur la fonction du beau (i).

L'Abbé disait :

Dans le domaine de la connaissance, la fonction du beau, c'est de provoquer et de récompenser l'effort de l'intelligence vers une vérité de plus en plus haute.

Ajoutons :

Dans le domaine de l'action, la fonction du beau, c'est de provoquer et de récompenser l'effort de la volonté vers un ordre de plus en plus parfait.

UAbbé, Oui, mais...

Le Président. Attendez. Laissez-moi continuer : vous objecterez après.

Un développement de poésie, une sorte d'explosion du sentiment esthétique, marque les époques de formation dans les sociétés ; les époques d'organisation, de fécondité sociale; les époques où l'ordre et l'unité se dégagent de la confusion. C'est alors qu'apparaissent les épopées vraiment naturelles et spontanées.

Prenons, par exemple, dans l'antiquité grecque,les types les plus accomplis du poème épique, l'Iliade et l'Odyssée. Nous y retrouvons les mœurs de l'âge héroïque, avec ses aspirations vers l'idéal. Le temps de l'Iliade a plus d'un rapport avec la féodalité naissante : cela n'est pas

(1) Ch, VII de ce livre.

410 CHAPITRE XVin.

étonnant ; il y a dans la féodalité bien des traits qui lui sont communs avec le commencement de toute société. L'Iliade vous peint la vie des camps; c'est Tépopée de la guerre; l'idéal du héros, c'est le courage qui fonde et qui défend la patrie.

« Glaucus, dit Sarpedon, Glaucus, pourquoi nous honore- 1 on, nous fait-on asseoir au premier rang? Pourquoi, dans les festins, avons nous les meilleures parts, et notre coupe est- elle toujours remplie? Pourquoi, sur les rives du Xante, cultivons-nous un vaste et beau domaine, riche de vignes et de moissons? Il faut aujourd'hui, puisque nous sommes les premiers des Lyciens, que nous soyons au premier rang, fermes dans l'ardente mêlée... (i). »

Dans l'Odyssée, qui est le poème de la vie privée, Pénélope, en dépit de tous les périls, malgré les ruses et les violences des prétendants, reste fidèle à son mari, dont elle espère obstinément le retour.

Pour la femme, la honte suprême, c'est l'adultère ; et comme l'a remarqué notre ami Jacques, le poète, par une pensée vraiment heureuse et profonde, unit le lâche à la femme sans pudeur, Hélène à Paris.

Les poètes, les chantres inspirés des Dieux ont pour mission de célébrer la valeur des héros et la chasteté des femmes.

(i) Iliade, ch. XII, v. 3io et ss.

Il y a, sur ce dernier point, dans TOdyssée, un passage vraiment significatif et singulier : Clytemnestre a su longtemps résister à l'amour adultère d'Egisthe. Elle avait auprès d'elle un poète {âotc?o; âvvfp) que Ménélas, en partant, avait chargé de la protéger ou de la surveiller (If.ouTGaf). Mais la destinée était qu'elle succombât ; Egisthe enleva le poète et le conduisit dans une île déserte, où il fut abandonné pour servir de proie aux vautours... (i).

Les poètes sont les gardiens de tous les sentiments qui, dans la barbarie de la Grèce héroïque, ébauchent Tordre social. Ils célèbrent la fidélité aux promesses, Tamitié, le respect des hôtes et la pitié pour les misérables Ce qu'ils disent ne vient point d'eux-mêmes : ce sont les Dieux qui les inspirent. Le poète a conscience de sa mission providentielle. Témoin ces légendes expressives d'Orphée calmant la fureur des grands carnassiers et d'Amphion bâtissant la cité de Thèbes au son de sa lyre...

C'est encore l'éclat du beau parant et provoquant la fécondité. Les épopées naturelles, spontanées, vraiment populaires, apparaissent dans l'histoire au moment où des éléments jusque là séparés se rapprochent, s'amalgament et tendent à se fondre dans l'unité d'un peuple nouveau. Un grand éclat de poésie précède, an-

(1) Odyss. ch. III, v. 265 et ss.

412 CHAPITRE XVin.

nonce Tenfantement des nations. La Grèce est en germe dans Homère; la France dans Roland ; TEspagne dans le Cid.

Mais il est bien plus facile d'étudier cette mission providentielle du poète dans nos épopées du moyen âge que dans Homère. Nous devinons la barbarie antique; nous n'avons sur elle que des poèmes et des légendes. Nous connaissons la barbarie du moyen âge. Elle a ses historiens, ses lois écrites, ses documents et ses actes authentiques, parce qu'il en existait des témoins civilisés : ce sont les clercs, héritiers de la civilisation Romaine submergée par les invasions. C'est ce qui nous permet d'étudier les rapports de la poésie avec l'état social, les institutions et les mœurs. Aussi, pouvons nous constater dans les épopées du moyen âge, en précisant bien mieux que nous ne l'avons fait dans Homère, cette fonction naturelle, providentielle du beau : provoquer le dévouement au progrès social en parant de poésie, d'enthousiasme et de gloire, les sentiments nécessaires, féconds et sauveurs.

C'est avant tout la foi du Christ. Dès les derniers temps de TEmpire, la poésie païenne, qui ne fut jamais à Rome qu'une littérature d'initiés et de privilégiés, se meurt dans des jeux d'esprit froids et vides, passe-temps de quelques égoïstes ennuyés. Mais chez un petit peuple obscur et méprisé, Dieu tient en réserve des trésors de Vérité et de Beauté : le plus absolu

pm

FONCTION DU BEAU. 4l3

des dévouements dans un mystère d'amour et de gloire. Du sang divin de Jésus et du sang des martyrs, de la voix sacrée des prophètes et des prières de l'Eglise va naître une poésie nouvelle, la plus haute et la plus noble en même temps que la plus populaire, la plus universelle qui fut jamais.

L'empire tombe. Charlemagne essaie de reconstituer TEurope dans Tunité chrétienne. La tentative dépassait peut-être les forces humaines; son œuvre, à peine ébauchée, s'écroule, laissant à la poésie un idéal sublime enveloppé dans un impérissable souvenir.

L anarchie poursuit son œuvre de dissolution et l'achève. L'idole de la cité antique, le vieux patriotisme païen, est bien mort et ne peut renaître. Quels sentiments vont reher et grouper entre eux les hommes et former des nations nouvelles ?

Cest d'abord le sentiment féodal, l'attachement inviolable de Ihomme à son seigneur. Les poètes, d'un bout à l'autre de l'Europe, l'exaltent jusqu'à la folie ; ils foulent au pied, pour lui, tous les sentiments de la nature. Pourquoi?

L'Archiviste nous l'a dit. Tout doit contribuer à rendre ce lien social plus fort, « précisément parce qu'il est seul, parce que c'est l'ancre de salut dans une effroyable tempête d'anarchie, et que si cet ancre venait à céder, ce serait le der-

414 CHAPITRE XVIir.

nier naufrage, le chaos, la sauvagerie pure, la mort. »

Ajprès le sentiment féodal, celui que les poètes ont le plus célébré, c'est la haine de rislamisme, souvent poussée jusqu'à la férocité. La haine de l'Islamisme, c'est la forme la plus caractéristique prise au moyen âge par la passion universelle de la guerre. C'est que jamais plus effroyable péril n'a menacé la société chrétienne et le monde tout entier. Voyez quelle contagion mortelle achève de tuer, de nos jours, les peuples soumis au Coran!

Puis apparaissent dans la poésie, dès le XI« siècle, les signes d'un progrès qui sera bien lent encore à s'accomplir. Il s'ébauche dans la chanson de Roland ; il se poursuit et s'affirme nettement dans le poème du Cid. Le sentiment féodal se transforme. Le dévouement du vassal à son seigneur devient le dévouement du sujet à son roi. Mais le roi, pour le sujet, c'est l'incarnation de la patrie. Que le roi soit injuste ou perfide envers le sujet, n'importe : quelque soit l'homme, la royauté n'en est pas moins grande et sacrée. Il ne s'agit plus ici d'un lien personnel que la fantaisie peut briser : il s'agit d'un devoir public. Une seule chose peut rompre le lien de fidélité du sujet : le roi qui serait traître à sa patrie ne serait plus roi.

Où s'accuse le mieux cette transformation? En Espagne. C'est là qu'on a le plus besoin d'unité

PONCtlÔN DO BEAU. 416

dans Faction. Il s'agit d'abord d'expulser les maures de la péninsule ; puis c'est TEspagne qui va devenir le boulevard de l'Europe contre l'islamisme, depuis la bataille de las Navas de Tolosa jusqu'à celle de Lépante.

L'organisation féodale pèse lourdement sur la famille. La liberté du mariage est compromise par les droits du suzerain. La dignité de la femme dans l'amour est sacrifiée aux besoins de la guerre. Cela ne doit pas être; la poésie doit pousser un cri d'alarme. Le premier intérêt social, c'est la constitution libre et saine des familles; c'est la base de tout le reste. Une double réaction se produit. Le poète du Cid nous dépeint d'une part, l'attachement profond et le respect du héros pour sa chère femme honorée \ d'autre part, la misère des mariages politiques et la revendication des droits du père de famille sur ses enfants dans la légende satirique des comtes de Carrion.

En même temps, dans les Nibelungen et dans le lyrisme admirable du Minnegesangy se développe la vieille conception germaine de l'amour : l'émotion profonde et mystérieuse, à la fois douleur et joie, qui fait pâUr et trembler le jeune homme brave, généreux et chaste sous le regard de la vierge timide...

V Archiviste. Et l'amour libre de la Table Ronde ?

41 6 ChAPIl-RE XVlïI.

Le Président. Soyez tranquille. Nous y reviendrons. Cest une déviation, une dépravation.

V Archiviste, En vérité, à vous entendre, on croirait que la poésie peut remplacer avec avantage la science et la raison...

Le Président. Mais pas du tout. Je crois que dans le savant, dans le philosophe, dans l'homme d'état, il doit y avoir un poète; c'est à dire que le sentiment du beau, dans le développement social, comme dans la vie de l'homme, doit avoir sa large part d'influence...

Le Commandant. Ahl très bien! Cest toutà-fait mon avis !

L'Archiviste. Vous, Commandant?

Le Commandant. Oui, moi : pourquoi pas.

Monsieur? Tout en écoutant, je réfléchissais. Et Je me confirmais dans la haute opinion que j'ai du sentiment de l'honneur. Des idées vagues, que j'avais, se sont éclaircies. Le Président m'a fait mieux comprendre ce que c'est que l'honneur... C'est le culte de la beauté dans la conduite de la vie, n'est-ce pas? « Fais ceci, parce que c'est beau ; ne fais pas cela, parce que c'est laid. » Dans une famille de gens bien nés, bien élevés, de gens de cœur, quand on veut inspirer au petit enfant l'horreur du mensonge, que lui dit-on? — « Mentir... fi que c'est laid! » — C'est ainsi qu'on fait un homme droit et sincère, un homme d'honneur. Celui qui aurait de la science et de la morale, Monsieur l'Archiviste,

re- et même de la religion, Monsieur l'Abbé, sans

t honneur...

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