‹ Études morales et politiquesChapitre 21 sur 58 · Timée, «le Platon · texte numérisé non relu

Timée, «le Platon

corde le fini et l’infini, en réduisant tout au phénomène. C’est. encore là un de ces tours de force qu’on

admire; à mon grand regret, je n’y vois qu’un jeu d’esprit.

Comme tous les panthéistes, Hegel a une logique à part; avant de. confondre l’infini et le fini dans le monde, il veut les identifier dans l’esprit. La logique de Hegel est d’une hardiesse extrême. Jusqu’à lui on avait cru que les contradictoires s’excluent mutuellement. L’ôtre et le néant, la liberté et la nécessité sont des notions irréductibles; il semble qu’on ne peut les ramener l’une à l’autre. Pour Hegel, les contradictoires sont identiques; ils se concilient en s’absorbant dans une unité supérieure. Toute idée, tout être (pour Hegel l’être et l’idée ne font qu’un) renférme une contradiction, et cette contradiction non-seulement elle existe dans les choses, mais elle les constitue et en amène le développement. La dialectique est la loi du monde. Toute thèse trouve son antithèse et se concilie avec elle dans une synthèse supérieure ; cette synthèse, c’est la vie, c’est-à-dire l’union de deux éléments qui tout ensemble s’eicluent et s’appellent nécessairement. Je ne discute pas cette singulière confusion de l’être et de l’idée que Schelling appelait le premier mensonge du système. Je ne suivrai pas davantage Hegel dans ses combinaisons trop ingénieuses pour être vraies; je voudrais seulement montrer comment, pour la grande question qui nous occupe, Hegel trouve moyen de se débarrasser de l’infini et réduit tout au devenir , ou , pour parler français, au phénomène.

oO ÉTUDES MORALES ET POLITIQUES.

Prenons l’idée la plus simple, l’abstraction ia plus vide : l’être pur, indéterminé. Quel est l’opposé de l’être? C’est une idée encore plus vide, c’est le néant. Suivant Hegel, ces deux termes sont tout ensemble contradictoires et identiques. Qu’est-ce que l’être considéré en soi? C’est ce qui n’est ni fini ni infini, ni esprit ni corps , ce qui n’a ni quantité ni qualité , ni rapport. Mais tout cela peut se dire du néant; penser au néant, c’est faire abstraction de toutes les formes de l’existence. Voilà l’identité dans la contradiction, voilà la grande loi qui régit les idées et les choses.

Mais l’être ne reste pas immobile ; il a besoin, selon Hegel, de se définir, de se diviser, de s’opposer à luimême ; il exclut et il appelle le néant. De là sort une troisième idée qui réunit les deux autres, le devenir , la ' vie, le développement, par quoi un être devient ce qu’il n’était pas. La vie tient à la fois de l’être et du néant; elle en est la synthèse et la conciliation.

Si tel est le système de Hegel , si j’ai bien compris l’habile exposé qu’en fait M. Saisset, il est clair que nous avons devant nous un dialecticien adroit et fin, qui a le tort de demander au raisonnement ce que l’observation seule peut fournir. Mais alors même que Hegel se joue au milieu des abstractions les plus hardies et les fait miroiter à nos yeux surpris, il me semble qu’il ne nous trompe guère; le bon sens réclame contre ces trop subtiles inventions. Cet être indéterminé qui n’a ni quantité, ni qualité, ni rapport, n’est sans doute qu’une abstraction; réellement il n’existe pas; et pour notre imagination même, c’est un pur néant. Mais

DE LA PERSONNALITÉ DIVINE. ül

logiquement nous ne confondrons jamais la notion de l’être avec celle du néant; car malgré la suppression de toutes les qualités sans lesquelles on ne peut se rien figurer, l’être abstrait est par définition ce qui est, tandis que le néant est par définition ce qui nest pas. La contradiction subsiste, et nous ne concevrons jamais comment l’union de ce qui est et de ce qui n’est pas peut enfanter ce phénomène de la vie, qui n’est ni l’être ni le néant.

Où donc veut en venir Hegel avec toutes ces subtilités qui paraissent si' peu sérieuses? Ce qu’il veut, suivant moi, c’est se délivrer de cette énigme qui pèse sur nous, de ces difficultés qui nous abattent. L’infini et le fini, l’être et le néant, sont à la tête du système, mais comme une étiquette qui cache le vide ; une seule chose existe : c’est le phénomène ou le devenir. Tout cet effort de logique tourne la question et ne la résout pas/ Cette méthode est delà fausse monnaie, disait Schelling, et Schelling avait-il tort?

Mais quand on a tout réduit au phénomène, qu’a-t-on gagné, sinon de nier l’infini, comme fait l’école sensualiste, ou de le confondre avec l’indéfini, comme fait le panthéisme? Qu’est-ce le Dieu de Hegel? La vie de ce Dieu, c’est l’ensemble des choses vivantes ; sa pensée, c’est l’amas des pensées humaines; il n’est, à vrai dire, que le mouvement de l’univers, mouvement sans cause et sans objet. 11 est tellement mêlé aux phénomènes, que nous ne pouvons le détacher ni de* choses ni de nous-mêmes, si bien que nous ne savons où le prendre. Dieu n’est pas au point de départ : il n’y a là que l’être

abstrait et le néant; il n’est pas au point d’arrivée : je ne vois là que des individus. Ce n’est pas Dieu qui a conscience, c’est Ilegel, ou, si l’on veut, l’humanité.

Ainsi finit cette science ambitieuse; on nous promet le secret du monde et de la vie, on aboutit à une conception du divin (je n’ose pas dire de Dieu) tellement vague, tellement vide, qu’en vérité je ne sais où saisir le Dieu qu’adorent Hegel et ses disciples. Il est, dit-on, partout; je le cherche et ne le vois nulle part. On me montre le rayon divin dans la nature et dans l’homme; mais le foyer d’où sort cette lumière, où est-il? J’ai beau lire ce qu’on écrit en l’honneur de cette force aveugle et muette, j’entends la prière, je ne vois ni le Dieu ni l’autel. Ce Dieu qui n’arrive à se connaître que dans la conscience humaine, et qui par conséquent ne se connaîtrait plus si l’humanité disparaissait; cet idéal que conçoit l’esprit de l’homme, et qui n’a point de réalité, qu’est-ce que tout cela, sinon un reflet de notre pensée, une ombre de nous-mêmes, une vaine imagination? Soyons conséquents : c’est la première vertu du philosophe. Si Dieu n’a conscience de lui-même que dans l’humanité, ou s’il n’est qu’un pur. concept de la raison, c’est l’humanité ou la raison qui sont divines, ce sont elles qu’il faut adorer. Élevons donc des temples à l’humanité, rétablissons les statues de la déesse Raison, chacun de nous a son quart d’heure de divinité, chacun de nous est Dieu à son tour. « O dieux de chair et de sang* dit Bossuet, dieux de boue et de poussière, vous mourrez. »

En face de ces doctrines étranges qui se donnent

comme le dernier mot de la science, comme le suprême effort de l’esprit humain, voit-on maintenant quels services nous rendent les philosophes qui défendent le trésor qu’on nous dispute? Ce n’est pas seulement l’héritage de Platon, de Descartes, de Leibnitz qu’on menace ; ce ne sont pas seulement de grandes et saintes doctrines qu’on veut anéantir, doctrines qui, depuis l’avénement de l’Évangile, font l’espoir et la consolation * de l’humanité; ce qu’on nous arrache, c’est la liberté, c’est la responsabilité morale, c’est le devoir, c’est l’attente de l’immortalité.. Et que nous offre-t-on eu échange? La superbe résignation des stoïques ou la contemplation des bouddhistes.

Je sais qu’on fait de vaillants efforts pour échapper à ces fatales conséquences du panthéisme ; je rends pleine justice à des hommes qui, tout en s’égarant, défendent ce qu’ils croient la vérité avec talent, esprit et courage.

On nous dit que, Dieu réduit à l’idéal, le devoir n’en subsistera pas moins, que la vertu sera toujours bélle et le dévouement d’autant plus héroïque qu’il sera plus désintéressé. Noble illusion d’une âme généreuse qui se prend aux pièges de l’imagination et croit se grandir en dédaignant l’immortalité. Mais comment ne voit-on pas qu’avec ce dangereux sacrifice on se jette en dehors des conditions de l’humanité? 11 faut à notre âme une force qui la soutienne, non pas un vain idéal, non pas une abstraction vide, mais un Dieu vivant qui nous écoute et qui nous réponde comme si dans l’univers nous étions seuls avec lui. Il faut à notre intelligence une vérité, une beauté qui subsistent par elles-mêmes

et ne changent pas avec nous. Il faut à notre conscience, non pas une règle qu’elle dresse elle-même et qu’elle fausse à son gré, mais un législateur qui nous commande au milieu du cri des passions, et qui, malgré la révolte de notre cœur, nous range à la loi du devoir. Yoilà les vrais besoins de l’homme, voilà ce que le panthéisme ne satisfera jamais. Qu’importe cet empire de la nature dont on nous flatte? Cette puissance d’une heure ne ferait qu’ajouter à notre misère et à notre désespoir. Qn fait bon marché de l’immortalité, comment ne voit-on pas que s’il n’y a pas une autre vie, celle-ci est un mensonge et une dérision. L’immortalité, c’est autre chose qu’une récompense : c’est l’achèvement, c’est la justification de la vie, c’est la possession de ce que nous cherchons ici-bas, la justice et la vérité.

Ce ne sont pas seulement les amis de la philosophie qui doivent remercier AI. Saisset, ce sont aussi les chrétiens de toutes les communions. Selon moi, chrétiens et philosophes ne sentent pas assez que le spiritualisme est une doctrine sortie de l’Évangile, et qui naturellement y ramène les âmes qui ont besoin d’aimer non moins que de connaître. Les philosophes spiritualistes ont besoin du christianisme, les chrétiens ont besoin de la philosophie spiritualiste. L’assertion étonnera des esprits tranquilles, qui jouissent en paix du Dieu de l’Évangile et craignent le bruit et la discussion. Qu’on prenne garde cependant; la foi qui ne raisonne pas et quidédaignela philosophie est une foi mal assise et qui court plus d’un danger. Vienne le flot des passions, viennent les déceptions de la vie, la santé dé-

truite, Ja fortune renversée, les espérances confondues, la mort autour de nous; vienne le doute, compagnon ordinaire de.Fâge mûr, il faut un soutien où se retenir pendant Forage, et c’est un pauvre chrétien que celui qui, en perdant la foi de son enfance, perd Dieu du même coup. C’est ce que sentaient Bossuet et Fénelon ; ils étaient assez chrétiens pour n’avoir pas peur de regarder leur croyance en face, assez philosophes pour voir dans l’Évangile la plus haute et la plus saine des philosophies, la seule où Famour et la raison s’unissent pour mener à Dieu.

L’avouerai-je en finissant? quand, à la suito d’un guide aussi savant et aussi sûr que M. Saisset, j’ai traversé cette mêlée de doctrines; au sortir de ce bruit et de cette poussière, je me trouve plus instruit sans doute, et cependant je me sens triste et découragé. Involontairement je pense à Faust et à cette science qui, en nous enseignant que nous ne pouvons rien savoir, nous ôte toute croyanoe, toute joie, tout amour. Las et abattu comme un homme accablé par un rêve pénible , j’ouvre l’Évangile; il me semble que je sors de l’empire des ombres pour entrer dans le royaume de la vérité. Ce langage familier qui a charmé mon enfance m’étonne par sa profondeur , j’y sens, j’y vois une science qui dépasse de bien loin toutes les conceptions humaines. Après dix- huit siècles, la sagesse jdu jour nous ramène aux doutes d’un monde expirant; après dix-huit siècles, le Christ nous parle de Dieu, de notre âme, du salut, de la liberté, du devoir , de la justice, de la vérité, coihme s’il venait d’entendre notre voix émue, comme

s’il répondait au cri de notre cœur troublé. Voyez ce que' Hegel a péniblement enfanté après une vie de méditation et de recherches ; étudiez ces constructions tourmentées, suivez la subtilité de ces raisonnements où les mots prennent la place des choses, et maintenant prenez l’Évangile et lisez au hasard un discours du Christ ; cherchez-y non pas un dogme, mais une philosophie; mettez sans crainte à côté de Spinoza et de Hegel la douce et sereine figure de Jésus. Où est l’idéal du beau, du vrai, du bien? Où est la doctrine qui puisse charmer les plus grands esprits et consoler les plus petits ? Où trouve-t-on la règle des mœurs pour l’homme, la règle du devoir et de la justice pour le citoyen? Où est la vie, où est l’espoir ? Encore une fois, oubliez votre Église ou votre école, et regardez froidement.

Les théories de Spinoza n’ont pas survécu à leur maître. Le système de Hegel est mort et ruiné, comme toutes les œuvres humaines; une seule philosophie est debout; dix-huit siècles l’ont si peu usée, que c’est à peine si l’humanité commence à la comprendre : c’est la doctrine de Celui qui seul a pu dire aux homme : Si vous vous tenez à ma parole, vous connaîtrez la vérité , et la vérité vous affranchira *.

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