SUR LE COMMERCE DES ESCLAVES
En lisant dans les journaux le discours que M. Jackson a prononcé ddhs le Congrès pour qu'on ne se mêlât pas de la question de l’esclavage, ou qu’on n’essayât pas de corriger la condition des esclaves, je me suis rappelé un discours semblable, prononcé, il y a un siècle à peu près, par Sidi-Mohamet-Ibrahim, membre du Divan d’Alger, discours que l’on trouvera dans le récit que Martin nous a laissé de son Consulat en 1687. Il s’agissait de repousser la pétition de la secte nommée Erika ou les Purs, qui demandait l’abolition de la piraterie et de la servitude, comme étant deux choses injustes.
M. Jackson ne cite pas cette allocution ; peut-être ne l’a-t-il
1. Le recensement de 18GO donne le chiffre de 4,002,996 esclaves.
2, Franklin, Essays. Lond., 1829, p. 217.
pas vue. Si donc quelques-uns de ses raisonnements se trouvent clans ce discours éloquent, cela prouve seulement que dans les mômes circonstances, chez tous les hommes, l'intérêt agit en tous pays et en tous climats avec une surprenante ressemblance. Voici comment, dans la traduction, s’exprime l’orateur africain :
« Alla Bismilla, etc. Dieu est grand et Mahomet est son prophète.
« Ces Erika ont-ils considéré quelles seraient les conséquences de leur pétition, si on y cédait? Si nous ne faisons plus do croisières contre les Chrétiens, où- trouverons-nous les commodités que fournit leur pays et qui nous sont si nécessaires? Si npus ne prenons plus de Chrétiens pour en faire des esclaves, qui donc, dans un climat si chaud, cultivera nos terres? Qui exécutera le gros travail dans nos villes et dans nos familles? Nous serons donc nos propres esclaves? Et ne doit-on pas plus de pitié et plus de faveur à nous, Musulmans, qu’à ces chiens de Chrétiens?
« Nous avons plus de cinquante mille esclaves à Alger et aux environs. Ce nombre, si nous ne l’entretenons pas par des importations, diminuera bientôt et finira par disparaître. Si donc nous cessons de prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire en esclavage les matelots et les passagers, nos terres deviendront sans valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons dans la ville baisseront de moitié; les revenus du gouvernement, qui consistent dans une part de prise, seront totalement détruits.
« Et pourquoi? pour satisfaire le caprice d’une secte fantasque qui voudrait, non-seulement que nous ne fissions plus d’esclaves, mais encore que nous missions en liberté ceux que nous avons. Et qui indemnisera les maîtres après une telle perte? L’État? mais le trésor est-il suffisant? Les Erika? mais veulent-ils et peuventils le faire? Pour rendre justice aux esclaves, comme ils disent, feront-ils une plus grande injustice aux maîtres? El si nous affranchissons nos esclaves, qu’en ferons-nous? Il en est peu qui retourneront dans leur pays natal ; ils savent trop qu’ils y seraient soumis à de plus rudes épreuves. Us n’embrasseront pas notre sainte religion; ils n’adopteront pas nos usages; notre peuple ne voudra pas se souiller en se mariant avec eux. Les laisserons-nous mendier dans nos rues, ou abandonnerons-nous nos fortunes à leur pillage? car des hommes accoutumés à la servitude ne travailleront pas pour vivre, à moins d’y être forcés.
« Et qu’y a-t-il de si triste dans leur condition? Est-ce qu’ils n’étaient pas esclaves dans leur patrie? L’Espagne, le Portugal, la France, l’Italie, ne sont-ce pas des États gouvernés par des despotes qui tiennent tous leurs sujets en esclavage, sans exception? L'Angleterre môme traite ses matelots commedes esclaves, car aussitôt que le gouvernement l’ordonne, on les saisit et on les confine sur des vaisseaux de guerre ; ils sont condamnés non-seulement à travailler, mais à combattre pour de misérables gages, ou pour un simple entretien qui ne vaut pas mieux que celui de nos esclaves. Leur condition s’aggravo-l-elle quand ils tombent dans nos mains? Non, ils ont seulement échangé une servitude pour une autre, je dirai même pour une meilleure ; car ils sont transportés sur une terre où le soleil de l’Islamisme épanche sa lumière et brille dans toute sa splendeur; ils ont l’occasion do connaître la vraie doctrine, et de sauver ainsi leurs Ames immortelles. Ceux qui restent dans leur pays n’ont pas ce bonheur. Renvoyer nos esclaves dans leur patrie, c’est les renvoyer de la lumière dans les ténèbres.
« Je répète ma demande. Qu’en ferons-nous? On dit qu’on pourrait les établir dans le désert, où il y a de la terre en abondance pour les nourrir ; ils pourraient prospérer dans un état libre.
« Mais je crois qu’ils sont trop peu disposés à travailler sans y être forcés, et trop ignorants pour établir un bon gouvernement; les Arabes du désert les auront bientôt troublés, détruits ou remis en esclavage. Quand ils nous servent , nous prenons soin de les fournir de toutes choses, et nous les traitons avec humanité. Les ouvriers de leur pays sont, à ce qu’on m’assure, moins bien nourris, moins bien logés, moins bien vêtus. Ainsi la condition de la plupart de nos esclaves est déjà améliorée, et ne demande aucun autre adoucissement. Ici leur vie est en sûreté. Ils ne sont pas exposés à être enrôlés comme soldats, et forcés do se couper la gorgo entre Chrétiens, comme cela a lieu dans leurs guerres. Quant à ces bigots, à ces fous religieux qui nous fatiguent de leurs niaises pétitions, si dans un accès de zèle aveugle ils ont affranchi leurs esclaves, ce n’est ni la générosité ni l’humanité qui les a poussés à cet acte, c’est la conscience du péché qui pèse lourdement sur eux, et l’espérance que le mérite imaginaire de cette bonno œuvre les sauvera do la damnation.
« Gomme ils so trompent grossièrement en s’imaginant que
l’Aleoran condamne l’esclavage ! Pour n’en pas citer davantage , n'y a-t-il pas deux préceptes qui prouvent clairement le contraire : « Maîtres, traitez vos esclaves avec bonté. — Esclaves, servez vos maîtres fidèlement et de bon cœur? » Le livre sacré ne peut pas condamner non plus lo pillage des infidèles, car il est bien connu que dans l’Alcoran Dieu donne le monde et tout ce qu’il contient aux fidèles Musulmans, qui doivent en jouir aussitôt qu’ils le conquièrent. Qu’on ne nous parle donc plus de cette proposition détestable : l’affranchissement des* esclaves chrétiens. L’adopter, c’est déprécier nos terres et nos maisons, et par conséquent dépouiller de leur propriété une foule de bons citoyens : c’est créer le mécontentement universel, et provoquer des insurrections, au giand danger de l’État, au risque d’une confusion générale. Je no doute donc pas que ce sage Conseil ne mette le bien-être et le bonheur de toute une nation de vrais croyants au-dessus de la fantaisie de quelques Erika et qu’il ne repousse leur pétition. »
Le résultat fut, comme Martin nous l’apprend, que le Divan adopta la résolution suivante : La doctrine qui prétend qu’il est injuste de piller le% Chrétiens et de les jeter en esclavage est au moins problématique, mais l’intérêt de l’État à continuer cette pratique est évident; par conséquent il faut rejeter la pétition. — Et en conséquence elle fut rejetée.
Et puisque des motifs semblables produisent en général dans l’esprit des hommes des opinions et des résolutions semblables, ne peut-on pas conclure de ce récit que les pétitions contre la traite adressées au Parlement d’Angleterre, pour ne pas parler d’autres législatures, et les débats sur ce sujet, auront une même conclusion?
Mars 23, 4790. historicus.
A ces illustres amis de la liberté, il faut joindre un homme qui, moins connu en France, a laissé aux États- Unis un nom justement honoré': c’est John Jay, un des principaux auteurs de la constitution , un des conseillers les plus chers de Washington. Jay fut toute sa vie le défenseur de l’émancipation ; ilia voulait, non comme
une faveur, mais comme un droit. Jusqu'à ce que /’csclavage soit aboli, écrivait -il en 1780, les prières que l' Amérique adresse au ciel pour la liberté seront impies. Le mot est fort , mais il est juste 1 . Jay mettait d’accord sa conduite et ses principes. A l’époque où il était à Paris, occupé de signer le traité de paix, comme envoyé des Etats-Unis, on le voit rédiger l’acte suivant, où respire cet amour vrai de l’humanité, qui, au milieu de bien des erreurs, est la gloire du dix-huitième siècle. Nous sommes plus sages que nos pères, mais nous n’aimons pas comme eux la liberté ni la justice.
« A' tous ceux qui verront ces présentes, ou qu’elles inléres?seront, Moi, John Jay, de la ville de New- York en Amérique, mais résidant actuellement à Chaillot, près Paris, en France, Salut. Attendu que dans le mois de décembre de l’année 1779 j’ai acheté à la Martinique un enfant nègre, nommé Benoît, qui depuis lors ne m’a pas quitté.
« Et attendu que les enfants des hommes sont également libres suivant les lois de la nature, et ne peuvent sans injustice être réduits ni tenus en esclavage; attendu, par conséquent, qu’il est juste que le susdit Benoît soit affranchi quand il m’aura servi assez longtemps pour que ses services fassent une compensation équitable à l’argent qu’il m’a coûté, et attendu qu’en me servant encore trois années, il y aura suivant moi compensation : Sachez tous que si le susdit Benoit continue à me servir fidèlement pendant trois années à compter d’aujourd’hui, il sera libre à cette époque. Je déclare pour moi, pour mes héritiers, exécuteurs testamentaires ou administrateurs, que tous mes droits sur le susdit Benoît seront alors expirés, nuis et sans valeur, et qu’il sera dès lors libre en toutes choses, comme s’il n’avait jamais été esclave. En foi de quoi je mets ici mon seing et mon sceau. A Chaillot, le 21 e jour de mars, l’an de Notre-Seigneur 1784.
« JOHN jay. (l. s.) *. »
* 1. Life of Joint Jay. New-York, 1833; t. I, p. 23Ü.