American Almanach, 1855, p
partie du territoire de la Louisiane, et ont aussi des esclaves. Tels sont avec le Texas, dont je parlerai plus loin , les Etats qui ont conservé la plaie de la servitude.
Il peut sembler étrange que l’esclavage soit resté dans un pays où les hommes les plus distingués, les patriotes les plus considérables le condamnaient comme une injustice et un danger, où la constitution même, tout en le tolérant, refusait d’en prononcer le nom; on peut s’étonner que le Congrès, où la majorité appartenait aux États libres, n’ait jamais pris le parti de l’émancipation ; mais cet étonnement cesse quand on connaît la constitution des États-Unis. La Louisiane, la Virginie ne sont pas des provinces d’un empire, comme autrefois la Guyenne ou la Normandie étaient des provinces de France, ce sont des États indépendants comme la Prusse ou la Saxe dans la confédération germanique^ on n’a confié au Congrès, ou pouvoir central, qu’une faible part de la souveraineté. L’Union ne s’occupe que des intérêts communs, définis par la constitution; l’esclavage n’est point dans cette catégorie; c’est une question intérieure. Chacun des États est donc maître absolu d’accorder ou de refuser l’émancipation ; c’est à lui seul qu’il appartient de régler les conditions de la servitude ou de l’affranchissement. En ce point, il n’y a jamais eu d’objection sérieuse. Channing, tout désireux qu’il est de voir cesser l’esclavage, proclame aussi haut que personne la souveraineté des États, principe fondamental de l’Union. Si jamais l’affranchissement a lieu dans la Virginie ou le Maryland, c’est que la Virginie ou le Mary-
land l’auront voulu ; il peut y avoir une pression de l’opinion publique, il n’y aura jamais une loi du Congrès, car cette loi serait une violation de la constitution. A supposer, ce qui est impossible, que le Congrès usurpât un pouvoir qui ne lui appartient pas, la Cour suprême, le tribunal fédéral des États-Unis, empêcherait l’exécution de la loi; et, dans la république, la représentation nationale elle-même est obligée de plier devant la souveraineté de la justice.
Mais si le Congrès est désarmé devant les souverainetés particulières, il n’en est pas de même quand il s’agit d’organiser ces vastes territoires sans population, ces déserts qui deviennent si vite des États. En ce point le Congrès a montré plus d’une fois son amour de la liberté. C’est ainsi qu’en 1787 une loi rédigée par Jefferson, et également adoptée par les députés du Sud et du Nord, organisa le territoire au nord-ouest de l’Ohio et déclara qu’il n’ y aurait point d'esclaves ni de servitude involontaire dans le susdit territoire. Grâce à cette loi protectrice, l’Ouest, le Far West, réservé à la liberté , est devenu en un demi-siècle la partie la plus riche des États-Unis, celle qui aujourd’hui pèse le plus dans la balance. L’Ohio, le Michigan, l’Iudiana, l’Illinois, le Wisconsin , l’Iowa , sont sortis comme autant d’essaims de cette terre fécondée par la liberté. Il y a là six grands États qui, en 1790, n’étaient que forêts et prairies parcourues par quelques sauvages, et qui en 1850 comptaient déjà près de cinq millions d’habitants, dont un tiers est venu d’Europe pour demander à l’Amérique l’indépendance et le travail.
De 1818 à 1820, la controverse, et ce qu’on a nommé le Compromis du Missouri, montra encore combien l’opinion était peu favorable à l’extension de l’esclavage. Le Missouri, qui jusque-là n’était qu’un territoire, c’està-dire un pays ayant moins de quarante mille habitants, et soumis en cette qualité à la juridiction du Congrès, le Missouri ayant dépassé le chiffre de population voulue se donna une constitution dans laquelle il reconnut l’esclavage, et défendit même à sa législature de jamais s’en mêler ; moyen sûr d’empêcher qu’on ne fît de l’abolition une promesse électorale ou un moyen d’opposition et de popularité. Cette disposition fut vue de mauvais œil parle Congrès; deux fois la Chambre des représentants vota pour que l’esclavage fût exclu du nouvel État; deux fois le Sénat, se faisant le patron d’un abus, vota l’admission du Missouri avec sa constitution. De guerre lasse , on consentit à admettre le Missouri dans l’Union , mais en stipulant qu’on ne pourrait plus établir l’esclavage dans ce qui restait delà province de la Louisiane au nord et à l’ouest du Missouri. Une parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord sépara la liberté de la servitude. Le Sud accepta ce compromis, auquel M. Glay eut la plus grande part; le Sud y gagnait deux voix dans le Sénat, et l’extension de l’esclavage dans les nouveaux États qui se formeraient au midi de la parallèle. En effet, c’est ainsi que .l’esclavage fut reçu sans difficulté dans l’Arkansas et le Texas. Le Nord céda par une faiblesse qu’on lui a souvent reprochée; il crut sauver l’avenir en sacriüant le présent. Désormais l’esclavage était ren-
fermé dans des limites nettement fixées, tandis qu’il restait tout un monde pour y former des États libres, et qui auraient un jour la suprématie dans le Congrès.
Cette controverse du Missouri, qui dura trois ans et souleva une agitation des plus vives, fut une révélation. On vit alors pour la première fois que l’esclavage, loin d’avoir perdu pied depuis 1787, avait énornaément grandi, et devenait pour l’Union une question qui dominait toutes les autres. D’une part, les esclaves s’étaient multipliés et étaient devenus une source de richesse considérable pour le Midi ; de l’autre, l’émancipation accomplie dans les États au nord du Delaware les avait politiquement séparés du Sud, tandis qu’au contraire l'esclavage donnait à tous les États dii Sud un intérêt commun. L’humanité disparaissait devant l’industrie et là politique.
En 1787, l’esclavage n’avait qu’une valeur industrielle assez médiocre. La principale production du Maryland et de la Virginie, c’était le tabac, et comme cette culture ainsi que le climat n’ont rien de dangereux pour la santé des blancs, rien ne serait plus aisé que d’abolir la servitude dans ces deux États; il est possible même que la production y gagnât. Dans les deux Carolines et la Géorgie, l’indigo, le riz étaient la richesse du pays; mais l’Inde fournissait ces deux articles à meilleur marché, et il est à croire que l’esclavage n’aurait pas survécu longtemps à l’abolition de la traite, quand l’invention d’un obscur ouvrier du Massachusetts dota l’Amérique d’un outil qui permit la production du coton et du même coup riva les chaînes de l’esclave,
je veux parler du Saw-Gin , ou machine à éplucher le coton, inventée en 1793, par Withney. Le coton courte soie, la seule espèce qui soit cultivable dans la plupart des terres, donne une gousse où la graine adhère si fortement à la bourre, qu’à les séparer à la main, un homme travaillant tout un jour ne nettoierait pas une livre de coton. En 1793, l’Amérique n’exportait que 187,000 livres de coton, et probablement ce n’était que du coton longue soie; en 1794, l’année même qui suivait l’invention de Withney, l’exportation fut décuplée. En 1795, elle atteignait six millions de livres; en 1800, c’était 18 millions; en 1819, quatre-vingt-treize millions. Depuis lors le commerce n’a fait que grandir, et par exemple, en 1851, l’Amérique a exporté des cotons pour une somme de 112 millions de dollars, c’est-àdire pour environ 600 millions de francs. C’est le travail servile qui a fourni cette immense production.
Le sucre a été une autre cause d’asservissement, au moins dans la Louisiane. Comme le marché est immense, et que la récolte impose un travail forcé qui use vite le malheureux ouvrier, la demande des nègres s’accroît tous les jours, et une demande qui va au loin chercher des bras, car la Louisiane consomme plus d’esclaves qu’elle n’en produit.
Ce besoin d’esclaves pour les pays qui cultivent le coton, le sucre et le riz, la traite y a satisfait aussi longtemps que l’Amérique a toléré cet horrible commerce ; mais depuis qu’on a suivi l’exemple chrétien si généreusement donné par l’Angleterre et adopté par toute l’Europe, il a fallu s’adresser à l’intérieur, et alors s’est
J.’eSCLAVÀGE AUX ÉTATS-UNIS.
établie au Maryland et dans la Virginie une industrie inconnue , l’élève des nègres. Comme la culture du tabac a épuisé les meilleures terres, l’occupation la plus lucrative aujourd’hui dans ces deux États, c’est d’élever des noirs pour l’exportation, comme ailleurs on élève des chevaux ou des bœufs.
Voici comment, en 1831 , un représentant du peuple, M. Gholsen, défendait ce droit étrange devant la législature de la Virginie :
‘ f C’est peut-être une erreur, mais les gens solides, les hommes de vieille roche ont toujours considéré que le propriétaire du sol a un droit raisonnable aux produits annuels de la terre, le propriétaire d’un jardin a le même droit sur les fruits de ses arbres, le propriétaire de juments sur leur croît, le propriétaire de femmes esclaves sur leur fruit. Nous n’avons pas cette intelligence aiguisée. cette finesse de légiste qui permet de distinguer entre choses semblables. La maxime légale : Partus sequitur ventrem, est de même âge que le droit de propriété lui-même, et elle est fondéo en sagesse et en justice. C’est en s’appuyant sur Injustice et l’inviolabilité de cette maxime que le maître renonce momentanément au service de la femme esclave, la soigne pendant sa grossesse et élève l’enfant qui autrement serait sans secours. La valeur de la chose justifie la dépense, et je n’hésite pas à dire que le croit est une grande part de notre richesse. »
Qu’on ne suppose pas , du reste , que de semblables assertions passent inaperçues en Amérique, dans les États mêmes où règne l’esclavage. Voici, par exemple, uue réponse de Thomas Jefferson Randolph, qui respire la plus vive humauité :
« C’est une industrie, et une industrie en progrès dans certaines parties de la Virginie, que d’élever des esclaves pour le marché. Comment un homme honorable, un patriote, un ami do son pays,
peut-il supporter de voir la vieille province 1 , illustrée naguère par le noble dévouement et le patriotisme de ses fils dans la lutte de la liberté, changée maintenant en une grande ménagerie, où l’on élève des hommes pour le marché comme des bœufs pour la boucherie ? Est-ce mieux, n’est-ce pas pire que la traite, ce commerce contre lequel se sont réunis les honnêtes gens et les sages de toutes les religions et de tous les climats? Le marchand reçoit l’esclave du négrier qui l’a acheté au loin; le noir est un étranger par le langage, l’aspect, les manières. Les liens de père, de mère, de mari, 'd’enfant, ont tous été brisés ; avant qu’on l’achète ici, son âme est endurcie. Mais chez nous ce sont des individus que le maître a connus dès le berceau, qu’il a vus jouer avec toute l’innocence de l’enfamce, qu’il a accoutumés à compter sur sa pro- . tection, ce sont ceux-là qu’il arrache des bras de la mère; il les vend dans un pays lointain, à des étrangers, à des maîtres cruels.
« On essaye de justifier l’esclavage ici parce qu’il existe en Afrique et que, dit-on, on le trouve par tout le monde. En vertu du môme principe, on justifierait le mahométisme avec la pluralité des femmes, et toutes les abominations des sauvages. L’esclavage existe-t-il quelque part dans l’Europe civilisée? Non, nulle part*. »
Ce sont là de nobles paroles; mais il faut l’avouer, en pratique, c’est M. Gholson qui a raison dans sa brutalité. La femme esclave n’est qu’un animal d’une espèce particulière et dont on attend le même profit que de tout autre animal domestique. Qu’on en juge par l’annonce suivante, copiée du Mercure, un des journaux politiques de Charleston (Caroline du Sud ) 3 :
nègres a vendre. Une fille de vingt ans, élevée en Virginie, avec ses deux petites filles, l’une de quatre et l’autre de deux ans. Elle est d’une force et d’une santé remarquables, et, sauf la petite vérole, n’a jamais eu dans sa vie un jour de maladie. Les enfants
1. The ancient Dominion, c’est le nom d’honneur que prend la Virginie comme étant la plus ancienne plantation de l’Amérique du Nord.