I. 2 vol. HiWiothèque-Charpenlier
La personnalité divine, cst-cc là un problème qu’on ait besoin de discuter aujourd’hui? Oui, sans doute, et j’oserai dire que pour notre société il n’y en a point dont la solution soit plus nécessaire et plus urgente. Nous ne sommes plus au temps où Bernardin de Saint-Pierre, rompant avec l’athéisme du dix-huitième siècle, prenait en main la cause de l’Ètre suprême devant un pu- . blic étonné de cette hardiesse; mais si personne aujourd’hui ne se dit athée, si personne n’est assez insensé pour prétendre que les choses vont au hasard et que l’univers n’a point de loi, il s’en faut de beaucoup que la science moderne accepte le Dieu du christianisme, le Dieu de Descartes, de Bossuet et de Leibnitz. Pour la plupart des naturalistes, comme pour les nouveaux philosophes qui s’inspirent de l’Allemagne, Dieu est devenu un nom vague et sans objet. Ce n’est plus l’Être vivant, source de toutes les existences, celui qui a librement créé l’homme et le monde, qui les environne et les soutient de sa toute-puissante bonté; Dieu, c’est le synonyme de l’absolu, de l’infini, de l’idéal, considérés comme attributs de l’univers, ou comme de purs concepts de la raison ; en d’autres termes, Dieu n’est plus qu’une abstraction et un mot.
Regardons autour de nous, nous verrons des écoles diverses d’origine et de caractère, écoles qui s'entrecombattent, mais qui toutes s’accordent en ce point, qu’elles cherchent à écarter du monde un Dieu personnel. C’est l’école positiviste, qui s’enferme dans l’étude des phénomènes et ne voit dans la succession des choses que le jeu de lois nécessaires au delà desquelles la rai»
son n’a pas le droit de remonter. Ce sont des systèmes qui s’inspirent des idées de Ilegel, qui les habillent à la française et les transforment de mille manières ; mais sous ces déguisements on reconnaît toujours le maître à son Dieu Nature et Humanité, Dieu qui ne se connaît pas lui-même, et qui n’est, sous un autre nom, que l’ensemble des êtres. Voilà les doctrines qui, dit-on, doivent réconcilier la science et la philosophie en ruinant les idoles de l’antique théologie; voilà les théories que défendent des hommes dont on ne peut contester ni la sincérité ni le talent; voilà les idées qui peu à peu s’infiltrent dans les esprits et gagnent les cœurs. En dehors du christianisme et de l’école spiritualiste, la philosophie marche à la négation d’un Dieu personnel. La Providence n’est plus qu’un vieux mot inventé par la foi naïve de l’humanité. Une loi inexorable tourne le monde; la nature est une force inconsciente qui produit et absorbe toutes les existences; nous revenons à la fatalité des stoïciens.
« Qu’importent ces vaines théories? dira-t-on. N’y « a-t-il pas vingt siècles que Cicéron s’écriait déjà qu’il « n’y a rien de si absurde qui n’ait été avancé par « quelque philosophe *? Montaigne n’a-t-il pas remarie qué depuis longtemps qu ’ infinis esprits se trouvent « ruynés par leur propre force et soupplesse; et que « c’est de la plus subtile sagesse que se fait la plus « subtile folie 1 2 ? Toutes ces orgueilleuses constructions
1. Nescio quomodo nihil tam absurdnm dici potest quod non dlcatar ah aliquo philosophorum. De Divin., liv. II, LV111, 1 10.