Essais, liv. II, ch. xu
k ressemblent à la tour de Babel; elles commencent « par menacer le ciel, elles finissent par la confusion « des langues. Laissez-les tomber d’elles mêmes : la « science et la vérité n’ont rien à faire avec ces illu- « sions. » Ce dédain peu justifié a plus d’un danger. Il n’est pas vrai que les systèmes soient de pures créations de la fantaisie, comme sont les caprices d’un poëte ; les systèmes ont des racines profondes, il faut compter avec eux. Que la philosophie soit cause ou effet des idées régnantes, il y a toujours un lien étroit entre la vie d’une société et sa foi philosophique. En chaque siècle on trouve des doctrines qui entraînent les esprits, parce qu*elles répondent aux besoins, aux désirs, aux passions du temps. Dans l’empire romain, quand pour tromper la jalousie du maître chacun se réfugiait dans ses jouissances ou dans sa pensée, est-ce le hasard qui faisait triompher le matérialisme d’Épicure et le panthéisme des stoïques? Le spiritualisme, au contraire, n’a-t-il pas toujours été le fruit naturel de temps meilleurs? N’est-ce pas la philosophie de la liberté?
Il faut donc nier l’histoire ou reconnaître que dans toute philosophie digne de ce nom il y a un fonds essentiel, un élément vital qu’il n’est pas permis de dédaigner. Pour tout homme qui réfléchit, il vient une heure où se dresse devant lui le sphinx qui menace de le dévorer s’il ne résout pas le grand problème de toute vie comme de toute science humaine; ce problème, c’est celui de la personnaüté divine. Si cette recherche ne concernait que Dieu, on pourrait dire que l’éternelle Majesté n’a pas besoin de notre impuissante curiosité ;
le plus sage serait de se tenir dans le silence et le respect. Mais la personnalité divine implique la nôtre; c’est par là que cette question nous touche au plus profond du cœur. Si Dieu n’a ni volonté, ni liberté, ni conscience, si, en un mot, il n’est pas une personne, nous ne sommes rien. S’il n’y a dans le monde qu’un être universel dont nous faisons partie, si la pierre, la plante, l’animal, l’homme ne sont que les manifestations diverses de cette force aveugle qui ne se connaît pas, que sommes-nous autre chose qu’une goutte d’eau dans un torrent qui entraîne tout et ne s’arrête jamais? Qu’on ne nous parle plus de liberté, de vertu, d’immortalité; tout cela peut être notre apanage , si nous dépendons d’une intelligence et d’une bonté suprême, mais tout cela n’est qu’une illusion, si nous sommes un atome imperceptible de ce Léviathan qu’on nomme l’univers. Au milieu de ces phénomènes qui passent en courant, nous ne savons plus où nous prendre nousmêmes; nous sommes faits de l’étoffe des rêves, comme dit le poète, et notre courte vie est tout entourée de sommeil :
We are such stuff As dreams are made of, and our iittle life Is rounded with a sleep.
Si savants, si vertueux que soient les auteurs et les disciples de ces nouvelles philosophies, fussent-ils aussi sages que Marc-Aurèle, aussi constants et aussi résignés que Spinoza, leur doctrine, il faut le dire, fait le vide dans l’âme humaine, elle en chasse tout ce qui donne du prix à l’existence. Qu’est-ce que le devoir, s’il ne
nous engage qu’envers nous-mêmes ou notre espece? Qu’est-ce que l’espérance si elle finit au tombeau?
En signalant ces tristes conséquences, je n’entends pas qu’on puisse en tirer une fin de non-recevoir pour écarter sans discussion les nouvelles théories. Ce sont les principes seuls qu’un philosophe a droit d’attaquer : il ne condamne et ne rejette que l’erreur. La philosophie est la religion de la vérité ; elle prend le vrai où elle le trouve, sans égard aux croyances les plus respectables, aux préjugés les plus légitimes, aux intérêts les plus sacrés. C’est là sa force; c’est là ce qui, malgré tant de déceptions, lui ramène toujours les hommes. On se lasse et on se dégoûte des systèmes, mais notre âme a un invincible besoin de la vérité; nous la cherchons partout pour nous donner à elle ; il nous la faut, dût-elle nous ôter tout espoir. La seule chose que je veuille établir, c’est qu’en face de ces nouveautés il n’y a plus de place pour l'indifférence. Si notre foi est vraie, il faut la défendre; si elle est fausse, il faut y renoncer, fût-elle la plus douce et la plus nécessaire des illusions.
D’où vient qu’aujourd’hui on abandonne les idées qui ont fait la grandeur de la société moderne? Pour- * quoi n’a-t-on plus ce vif sentiment de la Providence et de l’immortalité qui soutenait nos pères dans l’adversité et les modérait dans la fortune? L’Évangile est-il épuisé, les philosophies sorties de l’Évangile sont-elles ruinées, pour que sous des noms nouveaux et des formes plus savantes on voie renaître ces doctrines païennes qui devant le christianisme naissant s’éclipsaient comme l’ombre aux premiers feux du jour? Il y a là une ques-
lion qui touche à la fois l’histoire et la philosophie ; elle mérite toute notre attention.
Notre âme, notre pensée, de quelque nom qu’on l’appelle, est une force vivante et identique; c’est par elle que nous sommes des iridividus, bien plus que par le corps qui change et se renouvelle à chaque battement de notre cœur. Dans cette âme, il y a des facultés diverses qui n’en détruisent pas plus l’unité que la variété de nos organes n’empêche l’unité de notre corps.
C’est la sensibilité, c’est l’imagination, c’est la conscience, c’est la raison, c’est la volonté. Toutes ces facultés vont à Dieu, mais par des chemins différents; toutes n’éclairent pas du même jour le problème de notre destinée. Un Aristote, un llossuet, un Leibnitz, un Cuvier tiennent en bride toutes ces énergies et les font marcher d’un même pas; le génie chez les grands hommes n’est qu’un suprême bon sens; mais c’est le petit nombre qui sait maintenir cet équilibre. La plupart du temps on se laisse entraîner par une faculté dominante ; comme le paysan de Luther, on ne se redresse d’un côté que pour verser de l’autre. Quand on n’envisage les choses que sous un seul aspect, on s’égare forcément. On tire une vérité de ses limites, et en la grossissant outre mesure, en lui donnant tout, on n’en fait plus qu’une erreur. C’est l’histoire des systèmes; tous sont faux parce que tous sont incomplets.
Cherchons des exemples autour de nous. Les sciences naturelles ont pris de nos jours un développement considérable. On a observé la succession des phénomènes, on en a saisi la marche ; dès lors on s’est trouvé maître y
de la nature. Dès qu’on la connaît, c’est chose aisée que de la plier à nos besoins; quand on lui cède, elle obéit. Cette méthode d’observation n’a pas seulement renouvelé les éludes physiques , c’est une vérité conquise qui a profité à la psychologie, à la morale, à la politique. Qu’il s’agisse de phénomènes naturels ou de phénomènes de la conscience, c’est à l’observation seule qu’on s’adresse aujourd’hui pour en obtenir des lois générales; oir n’explique plus les faits par des hypothèses; le temps des systèmes à priori est passé à jamais.
Tout cela est légitime, tout cela est la gloire de notre âge; mais cette découverte d’un admirable instrument a égaré des esprits absolus. Eutrés dans le sanctuaire de la nature, éblouis par le magnifique spectacle de ces phénomènes physiques qui pour la première fois se déroulaient devant eux suivant un ordre constant et enfin connu, des philosophes en sont venus à renfermer toute science dans l’observation des phénomènes sensibles, ils ont défendu à la raison de sortir de l’espace et du temps. M. Auguste Comte est le fondateur de cette école, qu’il a baptisée du nom de positiviste; elle a trouvé dans M. Littré un disciple plus grand que le maître, un avocat ardent, convaincu, qui emploie un talent de premier ordre à défendre par des arguments nouveaux une cause perdue depuis deux mille ans.
L’école positiviste se défend d’être athée ; car l’athée, dit-elle, est un théologien à sa façon, qui a son explication de l’essence et de l’origine du monde, tandis que la philosophie positive ü’étudie que le relaUf, ne sait
DK LA l’EUSONN ALITÉ DIVINE.
rien de l’origine des êtres, ni de leur fin, et, par conséquent, ne nie rien et n’affirme rien 1 . En d’autres termes, si je comprends M. Littré, c’est un scepticisme mitigé qui ne voit de vérité que dans l’observation sensible , et doute de tout le reste. Mais ce doute est insupportable, la raison ne s’y peut tenir; une philosophie qui écarte comme hypothèses insolubles l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme n’est pas pour nous une philosophie. Cela est si vrai que, malgré son dédain pour la métaphysique, l’école positiviste a une solution pour ces problèmes inévitables. Cette solution, c’est que l’univers est un ensemble illimité qui a ses causes en lui-même ; en d’autres termes, il n’est nul besoin d’un Dieu personnel pour l’expliquer. Sur ce point, écoutons M. Littré; il a au plus haut degré la première vertu du philosophe : la sincérité; c’est un écrivain puissant qui ne souffre jamais d’ombre sur sa pensée 2 :
« Encore bien qu’il ne puisse rester aucun doute sur ce qu’il faut penser des causes premières et finales... pourtant, dans une matière si sérieuse et si décisive, il importe d'être explicite et do ne pas laisser d’accès aux fausses interprétations. Ceux qui croiraient que la philosophie positive nie ou affirme quoi que ce soit là-dessus se tromperaient; elle ne nie rien, n’affirme rien ; car nier ou affirmer, ce serait déclarer que l’on a une connaissance quelconque de l’origine des êtres et de leur fin. Ce qu’il y a d’établi présentement, c’est que les deux bouts des choses nous sont inaccessibles, et que le milieu seul, ce que l’on appelle en style d’école le relatif. , nous appartient. Nous ne savons rien sur la cause de l'univers et des habitants qu’il renferme; ce qu’on en raconte ou
1. Lillré. Paroles de philosophie positive. Paria, 1859, p. 32-33.