‹ Études morales et politiquesChapitre 58 sur 58 · A PROPOS D’UN CATALOGUE · texte numérisé non relu

A PROPOS D’UN CATALOGUE

De toutes les folies qui peuvent mener un honnête homme à Charenlon, et même ailleurs, la plus innocente à mon gré, c’est la manie des livres. Paris est rempli de graves personnages qui sont entichés de ce vice incurable, toujours prêts à condamner les erreurs d’autrui pour glorifier leur propre faiblesse, et d’autant plus malades qu’ils se croient plus sensés. « Vous savez la grande nouvelle, me dit un amateur que je rencontre dans la rue, la figure tout en feu. — Oui, la paix est faite. — Il s’agit bien de la paix ! La bibliothèque de M. Sigogne est vendue, et à quel prix! Quatre cent mille francs pour posséder seul le Pierre Gringoire sur vélin, au chiffre de Diane de Poitiers! Quatre cent mille francs pour avoir, sur papier jauni et en lettres gothiques, de misérables poésies qu’on ne lirait pas si elles étaient lisibles. Si c’est à ce prix qu’on estime ces

! . Catalogue of the choieer portion of the magnificent library formed by M. Gugiielmo Libri, so eminent as a collector, who is leaving London in conséquence of ill healh, and soleltj for tkat rcason disposing of his literary i rcasures, etc. London, S. Leigh Sotheby and John Wilkinson, 1859, in-8.

ridicules et grossières vieilleries dont la rareté fait tout le mérite, que valent donc les anciens? — A propos d’anciens, quand nous donnez-vous cette édition de Pline le naturaliste que nous attendons depuis si longtemps? — Je suis le plus malheureux des hommes! Avez-vous vu le dernier catalogue de Leigh Sotheby! Un Pline elzevier, imprimé d’un seul côté et collé sur papier in-folio, un exemplaire unique, et en vélin ! Je suis sûr que c’est l’édition in-12 de Jean de Laet, quelque épreuve de correcteur; mais, si je n’ai pas ces trois volumes, ma préface est incomplète, je suis déshonoré. Je pars pour Londres, il me faut ce Pline à tout prix. » Celui-là se croit sage, il n’aime qu’un auteur ! Heureux homme du reste, et dont tous les jours se passent à préparer une édition qu’il ne publiera jamais. Si demain il était imprimé, comment vivrait-il ?

Yoyez-vous cette aimable figure qui avance vers nous? C’est le prince des imprimeurs, un éditeur tout dévoué à la science, un philologue excellent, le dernier successeur des Estienne; mais aujourd’hui ne lui parlez ni d’Aristote ni de Thucydide : on vend à Londres une collection xylographique, le télégraphe ne lui a pas encore appris s’il a enfin le trésor qu’il convoite depuis tant d’années. Vous connaissez sa riche bibliothèque; il vous a fait admirer le Décor puellarum, avec la date de 1461, le chef-d’œuvre de Nicolas Jenson; il vous a permis de toucher le Tewrdannck de 1517, la gloire de Nuremberg; à force d’argent et de peines, il a réuni les premiers et rudes essais de l’imprimerie naissante, il vous a montré la Bible des pauvres, le Douât , les

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Lettres d’ indulgence de Sixte IV; mais il lui manque le Planeten Buch sans date, le premier de tous les almanachs. Si on lui enlève aux enchères ces six feuilles de papier noirci qui, vers l’an 1460, charmaient les bonnes, gens de Mayence, comment voulez-vous qu’il achève sa grande histoire de l'imprimerie?

Tournez -vous maintenant et regardez ce nouvéau personnage qui marche à grands pas. A ces traits expressifs et mobiles, à ces yeux tour à tour si fiers et si doux, vous devinez un poète; vous- ne vous trompez pas de beaucoup : c’est le plus éloquent de nos philosophes, un grand écrivain, un causeur qui n’a guère de rival, mais, par-dessus tout, c’est un curieux. Rien n'échappe à sa passion : livres, manuscrits, gravures, tableàux, et partout où il met le pied, il est roi. Qui possède comme lui le siècle de Louis XIY? Il y a vécu, il en connaît tous les mystères, au besoin il aiderait le Mazarin à déchiffrer les énigmes de ses fameux carnets. Savezvous ce qui, en ce moment, l’absorbe tout entier?

C’est ce petit volume qu’il tient à la main, la première édition de Zayde , en grand papier, aux armes de cet abominable duc de La Rochefoucauld. Pour aujourd’hui, adieu la philosophie ; notre sage ne vil que pour sa trouvaille; il en oublierait jusqu’à la gloire. Auprès du plaisir qu’il ressent qu’est -ce que la vanité des louanges humaines? Songez-y, un exemplaire unique, non rogné, et en maroquin citron !

Qui donc l’aborde et le tire de sa rêverie? C’est un petit homme, au sourire gracieux, qui d’une main brandit une canne innocente et de l’autre tient un livre

soigneusement couvert de papier blanc. Celui-là, c’est l’honneur de la presse. Pendant vingt ans, il a défendu , & les idées libérales avec une infatigable vivacité; il n’a reculé devant personne, et. cependant il n’a pas un ennemi. C’est encore un amateur forcené de belles éditions et de belles reliures. Les lettres font le charme de sa vie; mais pour lui il n’existe que deux siècles, celui d’Auguste et celui de Louis X1Y : le reste n’est que barbarie ou corruption. Ne lui parlez pas des écrivains du jour, il n’en sait pas même le nom. Chaque année est un cercle tracé d’avance qu’il parcourt d’un pas égal dans la société des mêmes amis. Au printemps, Cicéron le mène à Salluste, puis Salluste le cède à Bossuet ou à Fénelon; il passe l’automne avec La Bruyère et madame de Sévigné , pour revenir en hiver auprès de Lucrèce ou de Tacite. Il a lu Homère, mais traduit par madame Dacier et relié par Derôme. S’il a jamais le courage 'd’abandonner pour un jour ces auteurs qu’il a mêlés à toute sa vie, il s’est promis de lire la Divine Comédie, et je le crois capable de tenir sa promesse, pourvu qu’il rencontre quelque bel exemplaire de Dante en veau fauve ou en maroquin. Esprit naïf et délicat, âme candide, qu’on ne peut connaître sans l’aimer, et qui ressemble de façon surprenante à un humoriste anglais qu’il ne lira jamais, car il ne lit que des classiques! Lui aussi, comme Charles Lamb, est né deux siècles trop tard; ce n’est pas au milieu de nos révolutions, dans notre ville refaite à neuf, qu’il devait vivre, mais dans le vieux Paris de la Sorbonne, sur la montagne de l’ Université, entre Saint-Jacques du Uaut-

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Pas et Saint-Séverin ! Quel respect il aurait eu pour le grand Àrnauld, que d’affection pour M. Nicole, et avec quelle joie il eût accepté la Bastille en compagnie du saint traducteur de la Bible, le pieux et bon Lemaistre de Sacy 1 !

Je m’arrête : pour peindre cette galerie d’originaux, il faudrait un La Bruyère, mais un La Bruyère qui eût la même maladie que ses modèles. L’ancien, je suis fâché de le dire, n’a rien compris ni aux collections ni aux amateurs. Sa raillerie est froide, et plus forte que juste. Qui n’a pas éprouvé la tentation ne sait pas ce que c’est que l’humaine faiblesse, et n’a pas le droit de la condamner. En morale, comme en médecine, ne me parlez point de ces docteurs qui prétendent guérir les maux dont ils n’ont pas souffert. Leur main est rude et maladroite, leur cœur est sans pitié.

De tous les amateurs qui ont paru de notre temps, le plus célèbre assurément, c’est M. Libri. J’écarte tout ce qui, de près ou de loin, réveillerait de tristes souvenirs. Tant qu’uu jugement de contumace ne sera pas anéanti, il faudra s’incliner en France devant l’arrêt de la justice; ceux qui croient à l’innocence de M. Libri n’auront pas le droit de le dire publiquement. Il y a là un fâcheux nuage que M. Libri seul peut dissiper et qu’il dissipera, j’en ai l’espoir. Je ne veux pas croire au divorce de l’esprit et de l’honnêteté ; c’est un bruit que dans tous les âges les sots se plaisent à répandre ; il

1. Dans ces portraits de fantaisie, on a voulu reconnaître M. Didot, M. Cousin et M. de Sacy. Je n’essayerai point de dire le contraire} le monde est devenu si méchant qu’on ne me croirait pas.

leur serait si commode de faire de leur nullité la marque de la vertu. Les lettres aussi sont une armée; on n’y connaît que le danger et l’honneur; il n’y a place ni pour l’intérêt ni pour les passions basses que l’intérêt traîne à sa suite. L’écrivain vaut le soldat ; les veilles, les luttes, les déceptions tuent aussi sûrement que la mitraille, et tandis que celui qui reste sur le champ de bataille y trouve le respect et quelquefois la gloire, trop souvent le pauvre auteur, après une vie d’épreuves et de déboires, tombe sans espérance, ridicule pendant sa vie, oublié après sa mort. Ce ne sont pas des âmes vulgaires qui choisissent une telle destinée. Prenez quelqu’une de nos grandes époques littéraires, le règne de Richelieu, la jeunesse de Louis XIV; pour tant de courtisans qui mendient, de nobles qui flattent ou qui trahissent, de financiers qui volent, combien donc trouvezvous d’écrivains qui se déshonorent, même parmi les plus pauvres et les plus dédaignés? Les cœurs ont-ils changé depuis que les lettres donnent plus d’indépendance et de considération? Pour moi, depuis vingt u’-nées que je suis entré en volontaire dans ce noble camp, j’y ai rencontré sans doute des petitesses et des misères, j’y ai entendu la jalousie et l’injure, je n’y ai jamais vu l’infamie. Si je m’éloigne de mon sujet, qu’on m’excuse; je suis soldat, j’ai foi dans l’honneur du corps; c’est notre commun drapeau que je défends.

La célébrité de M. Libri tient à toute autre chose qu’au bruit qui s’est fait autour de son nom. Quand nos opinions, nos préjugés, nos colères auront dis-

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paru avec nous, cette physionomie singulière restera comme un sujet d’étude à l’usage des moralistes et des curieux; c’est ainsi que je voudrais l’esquisser dès à présent. Je le répète, ce qui m’intéresse, c’est une figure originale, qu’Érasme eût placée en excellente compagnie dans son Eloge de la Folie; je ne veux pas remuer des cendres brûlantes et qu’un souffle peut enflammer. »

Le temps passe si vite qu’on a peut-être oublié ce qu’était M. Libri quand la France l’adoptait comme un des siens. Mathématicien et érudit, esprit fin et varié, il avait pris une belle place sur les confins des sciences et des lettres ; nul n'était mieux fait que lui pour réconcilier deux puissances qui trop souvent se brouillent et se querellent par l’ignorance de leurs serviteurs. Il ne m’appartient pas de dire quelle est l’estime des géomètres et des physiciens pour Y Histoire des sciences mathématiques en Italie; mais je sais que cette histoire est une œuvre littéraire, aussi bien conçue que bien écrite; elle éclaire de façon toute nouvelle la marche de l’esprit humain. Au milieu de ce grand travail, qui par malheur ne s’achève pas, le démon de la curiosité, qui depuis longues années tournait autour de M. Libri, a fini par le posséder tout entier. Passion ou folie, le goût des livres a dominé sans partage une ûme qui allait d’elle-même au-devant de la séduction; dès lors M. Libri a négligé la science pour faire des collections et des catalogues. Il est vrai que dans cet art il est sans rival; en fait de découvertes, jamais bibliophile n’a été ni plus habile ni plus heureux.

La plupart des amateurs s’enferment dans un cercle étroit pour y régner seuls. Les uns, comme Renouard ou Butler, ne recherchent que les Aides; les autres, comme M. Mottelet, n’ont qu’une idée, c’est de composer leur bibliothèque avec le catalogue des Elzeviers. delui-ci n’estime que les incunables ; un livre daté de 1500 n’a déjà plus de prix à ses yeux ; celui-là ne reçoit chez lui que Shakespeare ; un troisième ne connaît que Dante ou Boccace. Autant de curieux, autant de manies. Au contraire, ce qui distingue M. Libri, c’est qu’il n’a aucun de ces goûts exclusifs ou mesquins. Chez lui ce n’est pas sagesse, la sagesse est une vertu qui ne loge guère chez les bibliophiles; c’est tout simplement qu’une passion plus haute le domine et l’emporte, la passion du rare et du beau dans tous les genres. Il lui faut des Aides, mais en vélin, des Elzeviers, mais en papier bleu, des Dante, mais en manuscrit. C’est là son ambition, c’est là ce qui en fait un connaisseur à part, et cependant envié de tous. Il donne la main à toutes les faiblesses et justifie tous les caprices en les partageant.

Je ne crois pas que depuis vingt ans la curiosité ait ouvert un sillon nouveau sans que M. Libri ne s’y soit jeté et n’ait aussitôt dépassé ses concurrents. Manuscrits, incunables, éditions princeps des classiques grecs et latins, anciens poètes français, littérature italienne, origines du théâtre, premières éditions de nos grands auteurs, il a voulu tout avoir, rien ne lui a échappé. Un exemple suffira. On sait quel intérêt s’attache aux romans de chevalerie ; c’est l’épopée du moyen

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âge. Au treizième siècle, la France a produit une foule de poètes chevaleresques qui ont été traduits dans toute l’Europe, et qui partout ont donné le ton et l’accent français aux littératures naissantes. Par malheur, ces Homères oubliés ont écrit dans une langue qu’ils n’ont pas fixée; par malheur aussi, l’imprimerie à son début les a ignorés, et n’a reproduit que de mauvaises imitations en prose de ces originaux dédaignés ou perdus. Ces premières impressions gothiques sont des chefsd’œuvre ; Melci en a dressé le catalogue, le prince d’Essling s’est fait un nom parmi les curieux en réunissant les plus beaux exemplaires de ces vieux livres; aujourd’hui, parmi les bibliophiles, c’est à qui s’arrachera ces romans qu’on ne lit pas. Si don Quichotte revenait dans ce monde, où il n’a jamais existé, peut-être trouverait-on encore un sage licencié pour jeter par la fenêtre la bibliothèque du trop ingénieux chevalier; mais assurément notre compère le barbier, ce premier ancêtre de Figaro, y regarderait à deux fois avant de brûler Don Belianis ou Florismar (THircanie, car du prix de ses folies, vendues à d’autres fous, il achèterait les fameux moulins et le Toboso par-dessus le marché. Venu des derniers dans cette ardente mêlée, M. Libri a voulu refaire à son tour la bibliothèque de don Quichotte; on peut voir dans son dernier catalogue s’il y a réussi. Pour être complet, il ne lui manque guère que l’édition originale de Tiran le Blanc , cet autre phénix que personne n’a jamais vu; mais laissez faire M. Libri, il la retrouvera quelque jour et en grand papier.

La passion des bibliophiles pour les romans de che-

riGO ÉTUDES MORALES ET POLITIQUES.

valerie a du moins servi la science; elle a ranimé le goût du moyen ûge, elle a renouvelé une étude qui intéresse l’histoire de la civilisation. C’est le bon côté de ces fureurs épidémiques; en remuant la poudre des bibliothèques, elles remettent au jour dés trésors enfouis et des idées oubliées. Si la curiosité restait ainsi la servante de l’érudition, ce serait presque une vertu; mais, hélas! elle ressemble à toutes les servantesmaîtresses. La fortune lui tourne la tête, elle abuse de la faiblesse de ses adorateurs pour les plier aux plus ridicules fantaisies. En ce point, M. Libri se distingue tout à fait des amateurs ordinaires; au plus fort de la fièvre qui l’emporte, il reste toujours homme de lettres : c’est là son originalité. Les bibliophiles sont un peuple jaloux; trop souvent, quand ils ont payé au poids de l’or quelque volume unique ou inconnu, ils l’enferment à double clef, ne le lisent guère, ne le montrent jamais et ne s’en séparent qu’en mourant. Pour M. Libri, tout le plaisir est dans la découverte. Une fois maître d’un livre précieux, il le décrit, le catalogue et le vend. On dirait qu’il a hâte de remettre en circulation cette richesse perdue et d’appeler tout le monde à en jouir.

C’est là ce qui fait le prix des catalogues qu’il publie. Ce n’est pas comme de coutume une sèche nomenclature, un nom d’auteur, une date d’impression, qui ne disent rien qu’aux adeptes ; ce sont des notes succinctes, mais qui toutes contiennent quelque détail nouveau sur l’auteur, sur l’imprimeur, sur le livre. Ainsi conçu, le catalogue prend place dans l’histoire littéraire; c’est

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une création originale et qui reste. Et ce n’est pas seulement l’histoire de chaque édition que donne M. Libri, c’est l’histoire même du volume qu’il a dans la main, car ce volume a un passé. Il en est des exemplaires d’un même ouvrage comme des hommes d’une même génération, ils n’ont ni la même vie ni la même fortune. La foule disparaît dans l'ombre, quelques privilégiés surnagent, et leur nom triomphe du temps. Le grano papier, le vélin, les belles reliures, voilà pour les livres une noblesse de race, qui trop souvent, elle aussi, immortalise plus d’un indigne et plus d’un sot; les exemplaires historiques, au contraire, représentent la noblesse acquise, c’est le mérite parvenu. Pour ces heureux volumes, M. Libri a fondé un nouveau livre d’or": ce sont ses catalogues; c’est là qu’il dresse des généalogies littéraires avec toute l’exactitude d’un d’Hozier. Cette plaquette in-quarto, c’est la première édition d’ Athalie, corrigée de la main de Racine; ce maroquin 'rouge, avec des fers dorés, ce sont les Satires du sieur D ***, offertes par Boileau lui-même au cher M. Richelet. Voici un manuscrit de musique, le seul livre connu de la bibliothèque de Cromwell. Voilà YOffice de la Vierge Marie dont se servait Marguerite de Valois.

Dans la possession de ces beaux livres, n’y a-t-il qu’un plaisir de vanité, qu’une satisfaction puérile? N’est-ce pas, au contraire, un sentiment naturel qui nous attache à tout ce qui reste de ceux que nousadmirons ou que nous aimons? Nous mettons dans nos musées l’épée de Napoléon; y verrions-nous avec moins de respect VOssian qu’il lisait à la veille d’une bataille? La pervenche de

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Rousseau est-elle plus précieuse que le Barueh de LaFon- * taine? Relique pour relique, y a-t-il quelque chose de plus intime que ces pages fatiguées par la main d’un grand homme? N’est-ce pas là qu’il est le plus facile de ranimer sa pensée et de nous élever jusqu’à lui?

Ce ne sont pas seulement le§ lettres que les bibliophiles servent par leur curiosité; en ce moment, ils rappellent à la vie un art où la France a brillé : la reliure. Notre ûge a les qualités de ses défauts; s’il n’a ni foi exclusive, ni symbole, ni style, au moins a-t-il les avantages d’un siècle éclectique; il comprend tout, il admire tout. Les armures, les émaux, les ivoires, le Boule, le rococo, ont trouvé des connaisseurs pour les retirer de la poudre où les avait jetés le dédain de nos pçres; il est visible que les arts ont gagné à ce réveil d’un passé méconnu. La reliure devait avoir son tour; aujourd’hui c’est un engouement universel; un Majoli vaut son pesant (For, les Grolier sont hors de prix. Quand l’amateur lyonnais faisait relier ses beaux Aides à l’imitation de l’Italie, et qu’au-dessus de gracieuses arabesques il inscrivait en lettres d’or : Portio mea , Domine , sit in terra viventium , il ne se doutait guère comment l’avenir traduirait cette pieuse devise. Un volume de Grolier, c’est un héritage resté debout au travers des siècles, et qui ne craint ni l’impôt, ni la grêle; cette bibliothèque, qu’un simple trésorier de François 1 er rassemblait pour lui et ses amis, ferait aujourd’hui l’orgueil d’un roi.

M. Libri ne pouvait échapper à cette passion nouvelle; mais, suivant son usage, il l’a épurée et ennoblie.

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La collection qu’il vient de vendre à Londres était d’une beauté sans pareille; combien n’est-il pas à regretter qu’elle se soit dissipée aux enchères, et qu'il n’en reste ' plus qu’un catalogue! Quinze cents volumes en maroquin ou veau, avec les armes et les devises de leurs premiers maîtres, il y avait là les éléments d’un musée historique auquel on songera quand il sera trop tard.

Les Majoli, les Grolier, y touchaient les Diane de Poitiers, les De Thou, les Colbert, les Séguier. Tous les rois de F range y figuraient, depuis les François I er à la salamandre et les IleDri 111 à la tête de mort, jusqu’aux reliures plus simples, mais non moins élégantes, de Louis XIV et de Louis XV. Tous les rois d’Angleterre, depuis Henri VII jusqu’à George III, avaient cédé à M. Libri quelques-uns de leurs plus beaux livres. Les papes, qui presque tous ont aimé les arts, Pie V, Inno- . cent XII, Clément XI, Pie VI, y figuraient avec honneur ^ près du prince Eugène et du comte d’floym. Dans cette collection unique, on pouvait suivre pas à pas les progrès d’un art qu’au seizième siècle la France tira de l’Italie, mais pour lui donner aussitôt le cachet de son génie. Il y avait là des Derome, des Pasdeloup, des Dusseuil, qui resteront toujours des modèles, alors même qu’une nouvelle école les dépasserait en les imitant. C’est à ces maîtres célèbres que s’arrêtait la bibliothèque de M. Libri. On y trouvait sans doute des noms modernes; Capé et Duru y représentaient le retour aux saines traditions, mais on avait écarté les œuvres médiocres de l’Empire et de la Restauration; encore moins y eût-on rencontré quelques reliques de

la Révolution, par exemple, cette constitution reliéè en peau humaine qu’on a signalée dernièrement. La grande curiosité n’a rien de commun avec ces goûts dépravés; elle ne recherche ni le bizarre ni l’horrible, elle n’estime que ce qui est tout ensemble et rare et excellent.

En relisant le volume où M. Libri a décrit ces livres précieux, en reconstituant par la pensée cette bibliothèque digne d’un prince, il me venait une réflexion qui malgré moi m’offusquait l’esprit. Si petit amateur qu’on soit, on ne serait pas bibliophile, si, à la vue de tant de belles choses, on n’éprouvait une jalousie involontaire et une secrète envie. Que M. Libri remue les livres comme les spéculateurs remuent les millions à bourse, on le comprend, car il agit de la même façon. Vendre cest acheter , acheter c'est vendre , disait le patriarche des physiocrates, le vieux docteur Quesnay. De cet adage, qui contient toute l’économie politique, M. Libri a fait la devise de sa vie; c’est ainsi qu’avec la fortune d’un particulier il a pu se donner les jouissances d’un roi. Mais ce qu’on a plus de peine à comprendre, c’est comment un simple curieux, si riche qu’on le suppose, a pu rassembler de pareils trésors, et en si peu de temps. Car enfin nous connaissons la vie littéraire de M. Libri, ne fût-ce que par les catalogues qu’il a publiés. En 1847, il a vendu sa magnifique collection italienne. A la même époque, dit-on, il a cédé ses manuscrits à lord Ashburnam. En 1848, ses livres ont été saisis, et l’an dernier on en a fait la vente. M. Libri est donc arrivé en Angleterre, il y a dix ans, sans emporter un volume avec lui. Cependant, voici un catalogue du mois

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de mars 18o9 qui comprend douze cents manuscrits, dont soixante-dix sont antérieurs au douzième siècle. Un second catalogue du mois d’août contient près de trois mille numéros : ce sont ces livres de prix, ces reliures historiques dont je viens dé parler. On annonce une troisième vente pour l’hiver de 1860, et dans une préface, M. Libri déclare qu’il garde avec lui douze mille volumes. C’est ce qu’il nomme ses outils. Voilà donc trente mille volumes, presque tous rares, uniques, curieux, que M. Libri a réunis en peu de temps sans sortir de Londres. Où donc se cachaient ces incunables, ces vélins, ces livres splendides, et d’où vient à M. Libri ce bonheur insolent?

11 y a quelques années, je recevais à Fontainebleau un jeune Saxon. C’était un botaniste distingué, qui faisait le voyage de France tout exprès pour chercher un certain ail jaune d’une extrême rareté, car il ne pousse, dit-on, qu’à Fontainebleau, sur le chaume qui chaperonne les murs de la Faisanderie. Quand mon hôte eut trouvé sa merveille, je le promenai dans la forêt. Tout en causant voyage ou politique : « On a tort, me dit-il, de souffrir autant de lapins dans ce bois. —

Je n’aperçois pas de lapins, lui dis-je. — Ni moi non plus, me répondit-il en souriant; mais leurs traces sont à vos pieds. » Comme je ne voyais rien, je fis semblant de le croire et parlai d’autre chose. En approchant du Bas-Bréau, près de jeunes taillis, nous rencontrâmes un garde qui faisait sa tournée. « Les cerfs vous donnent . bien du mal ! lui dit mon Allemand. — Ne m’en parlez pas, répondit le garde; on nous défend de les tuer, ils

dévorent tout; voilà un canton ravagé. — Où donc voyez-vous des cerfs? demandai-je. — Regardez ces nouvelles pousses, me dit l’étranger : voyez comme la dent du cerf les a écrasées; elles seront perdues. — Et pourquoi, repris-je, seraient-ce des cerfs plutôt que des chevreuils ? — Monsieur n’est pas chasseur, dit le garde; un chevreuil eût rongé plus bas, et non pas de la même façon. » A la lisière de la forêt, un paysan armé d’un trident récoltait des pommes de terre. « Pressez-vous, mou brave, dit l’Allemand, ce soir vous serez deux. — Nous serons trois, répondit le bonhomme, car j’aurai mon fusil, et je dirai deux mots au voleur. — Prenez garde, reprit l’étranger, c’est un solitaire. — De qui donc parlez-vous? demandai-je fort étonné. — Du sanglier qui a labouré et piétiné ce coin de terre. — Vous l’avez vu ? — Non, me dit-il en riant de ma naïveté, mais je suis chasseur. »

Chasseur! c’est le nom qui convient aux vrais bibliophiles. Ils voient, ils sentent, ils devinent ce qu’un œil vulgaire n’apercevra jamais. Toujours à l’affût, toujours prêts, rien ne leur échappe; pour eux, tout est occasion et succès. Le dernier des Àntaldi se meurt à Pesaro; il y a là deux manuscrits de la Divine Comédie , signalés par Colomb de Batines; on en veut un prix énorme, et l’argent est rare. Qu’importe? de la cave au grenier la maison est pleine de livres, on vendra un étage s’il le faut, mais coûte que coûte, on aura les deux manus- . crits. Les journaux annoncent la vente de -la bibliothèque Albani à Rome : c’est là qu’à côté des beaux livres de Clément XI se trouve un exemplaire en vélin

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des Décrets du concile de Trente, imprimé par Manuce en 1564; aussitôt ordre est expédié d’acheter à tout prix cette merveille; on ne s’arrêtera que devant le pape, qui, en vrai connaisseur, a déjà retenu ce bijou pour la bibliothèque du Vatican. Jour et nuit, on étudie ces catalogues allemands, français, italiens, anglais, qui maintenant vont chercher des acheteurs par toute l'Europe; il ne se passe pas de semaine qu’on n’entre chez Payne et Foss pour y feuilleter ces vieux livres qui arrivent par cargaison de tous les points du continent. C’est là que triomphe le vrai connaisseur. Il est beaucoup d’amateurs, et ce ne sont pas les moins riches, qui ressemblent aux touristes anglais, à ces voyageurs qui ont toujours leur guide à la main, et qui, pour admirer un nouveau Raphaël, attendent que Murray les y autorise dans une prochaine édition. Pour ces bibliophiles à la suite, un livre n’a de prix qu’autant qu’il en est question dans le Manuel du Libraire. Tout ce que Brunet n’a pas anobli n’est qu’une plèbe roturière qu’on ne regarde même pas. Au contraire, c’est dans cette poussière dédaignée que s’enfonce le vrai chasseur; c’est là qu’il suit des pistes nouvelles et fait ses plus beaux coups. Il examine, il compare; il vérifie les dates, il compte les •feuilles, il mesure la hauteur des pages. Voici les comédies-ballets que Molière a composées, et à côté du Bourgeois Gentilhomme , le Ballet des Fêtes de Bacchus , qui a échappé à tous les éditeurs ; voilà à la date de 1 670, deux exemplaires des Pensées de Pascal qui n’ont pas le même nombre de pages, par conséquent deux éditions qui se disputent la primauté. Et

alors, entendez-vous ce cri de joie qui retentit en longs échos dans le catalogue ? Cet Aide : inconnu à Renouard ! Cet incunable : inconnu à Panzer ! Ce roman do chevalerie : inconnu à Melzi ! Cette vieille musique : inconnue à Fétïs! Ces vélins : inconnus à Grenville! Voilà de ces jouissances qui font oublier toutes les peines. Seulement, ne reprochez pas à cet homme heureux une fortune qu’il ne doit qu’à d’infatigables recherches. Cette longue patience appliquée à des œuvres plus nobles, c’est ce qu’on appelle le génie.

Fort bien, diront les gens difficiles. Que tous les dix ans M. Libri s’amuse à faire une bibliothèque, qu’il y mette jusqu’à son dernier sou, et qu’ensuite, à l’exemple de Nodier, il vende ses beaux livres pour en acheter d’autres qui ne les vaudront pas, nous lui passerons aisément ces fantaisies qui nous servent. Celui-là n’est pas bibliophile qui à un jour donné pent arrêter sa passion. Qu’il fasse de merveilleuses découvertes, qu’il retire de la poudre un Arioste de 1530, un Dante ou un Boccace incunable, nous lui pardonnerons un bonheur qui tôt ou tard nous profitera; qu’il retrouve même deux ou trois doubles d’ouvrages prétendus uniques, nous nous résignerons à perdre nos plus chères illusions. Aussi bien, avec ce terrible chercheur, l’exemplaire unique n’est plus qu’une chimère à laquelle il faut renoncer. Mais ces volumes historiques, ces livres royaux, avec lesquels M. Libri se fait une bibliothèque incomparable, comment sont-ils entre les mains d’un particulier? Pourquoi les Heures de Marguerite de Valois, l’Imitation de madame de Maintenon, les Livres de

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prières de Louis XIV, la Bible du roi Louis-Philippe, ne sont-ils pas au musée des Souverains? pourquoi ces beaux maroquins qui ont appartenu à Louis XV ne sont-ils pas au Louvre? M. Libri est-il l’héritier de Clément XI pour posséder ces précieuses .reliques d’un pape, grand connaisseur en bell.es reliures? Les Anglais sont-ils si indifférents, qu’ils abandonnent au plus offrant les souvenirs de leurs anciens rois ? Sans être ni trop curieux, ni trop jaloux, on peut demander par quel secret on a réuni ces joyaux princiers.

Ce sont là des réserves judicieuses; seulement il me semble qu’en raisonnant ainsi, ce n’est pas au bibliophile heureux qu’on fait le procès, mais à l’humaine condition. C’est le temps qui détruit ainsi toutes les œuvres des hommes; le même souffle qui jette au vent notre poussière dissipe au loin nos richesses et nos collections. Les révolutions, la guerre, la mort, la pauvreté, ces ennemis à qui rien n’échappe, renversent en une heure ce que nous avions bâti pour l’éternité. 11 y a trois siècles, la riche Italie s’était emparée de tous les restes de l’antiquité, de toutes les merveilles de l’art renaissant. De solides majorats enchaînaient en des palais héréditaires les chefs-d’œuvre de Michel-Ange et de Raphaël; aujourd’hui, que reste-t-il de ces antiques galeries? Allez à Munich, à Berlin, à Paris, visitez les splendides demeures des lords anglais, vous y trouverez ces richesses qui ne devaient jamais sortir d’Italie. Les livres ont suivi le sort des tableaux ; où sont les bibliothèques des Médicis, des Grimani, des Strozzi, des Spada, des Albani? Pour ne parler que de la France, comment la

révolution a-t-elle respecté les belles collections de nos

anciens couvents ou les châteaux de nos rois? Nous

avons beau faire, nous n’arrêterons jamais cette perpétuelle mobilité ; il en sera de nos livres comme des maisons que nous avons construites, comme des arbres que nous avons plantés : quelque successeur indifférent ou besoigneux se rira de nos longs espoirs, et, pour un peu d’or, livrera à des étrangers cet héritage qui ne devait jamais finir. Il y a, dit-on, à Twickenham un noble exilé qui, à l’exemple du prince Eugène, cherche une distraction dans l’amour des livres. Fonder une bibliothèque qui garde son nom, c’est aujourd’hui la seule ambition qui lui soit permise; cette ambition modeste sera trompée comme les autres. Quoi qu’il fasse, un jour * viendra où les amateurs se disputeront ces beaux livres, comme ils se disputaient hier ceux de François I er ou de Louis XIY. Faut-il s’effrayer de cet avenir inévitable? Nos arrière-neveux sont souvent peu dignes de nous comprendre; l’histoire est ingrate et suit la fortune; d’ailleurs, les morts vont si vite qu’à peine elle a le temps d'inscrire leur nom; mais les connaisseurs sont un peuple tenace et qui a une longue mémoire : dans trois siècles, peut-être, en se partageant les livres de Twickenham, ils penseront encore à celui qui trompait sa mauvaise fortune par le goût des lettres et des arts.

Ne soyons donc pas si cruels pour les amateurs qui recueillent ce qu’emporte le temps et qui nous gardent les reliques du passé. En faveur des services qu’ils nous rendent, pardonnons-leur une innocente manie.

— L’amour des livres, dira-t-on, n’a rien de commun

LA MANIE DES LIVRES

avec l’amour des lettres. — Cela n’est vrai que de quelques ignorants qui d’un livre ne connaissent et n’estiment que la peau ; le bibliophile digne de ce nom est celui qui sait choisir également le livre et la reliure. Eh quoi! les anciens trouvaient la vertu même plus gracieuse quand ils la rencontraient unie à la beauté, et il ne serait pas permis d’aimer mieux la morale et l’éloquence sous une enveloppe élégante! Enfants, on nous fait admirer Alexandre enfermant Y Iliade dans la riche cassette de Darius, et plus tard on nous reprochera le luxe d’un Cicéron en maroquin ! Nous mettons dans nos musées les ivoires que sculptait la piété de nos aïeux pour en orner les beaux manuscrits des Évangiles, et ce serait une faiblesse que de rechercher ces reliures jansénistes, dont la noble simplicité encadre si bien la parole divine! — Puériles fantaisies! dira-t-on, amusement indigne d’un esprit sérieux ! — Mais, ô graves censeurs, il faut se consoler de n’avoir plus trente ans : pourquoi donc envier une dernière et paisible jouissance à ceux qui ont passé l’âge des premières illusions? Heureux, sans doute, ceux à qui la vie, en avançant, garde des plaisirs virils ! Heureux ceux qui vivent au grand jour de la tribune, et qui, comme le vieux lord Lyndhursh, peuvent servir de leur dernier souffle le pays de leurs pères; mais c’est là un bonheur qui n’est pas donné à tous. Il faut souvent renoncer aux pures ambitions de notre jeunesse, il faut se résigner à vivre obscurément dans quelque pauvre cabinet, où n’entrera jamais l’ombre même de la gloire; quelquefois même il faut sortir de sa patrie, et goûter l’amertume d’un pain

et d’un sel étrangers. C’est alors qu’il est bon de se choisir dans le passé des amis qui ne changent ni avec les aimées, ni avec les révolutions, ni avec le malheur; c’est alors qu'il est permis d’entourer de notre amour et d’embellir d’un luxe innocent ces compagnons qui consolent de tous les mécomptes, et qui élèvent notre âme au-dessus des faiblesses qui l’énervent ou des colères qui l’avilissent. Ces beaux livres, derniers plaisirs, derniers soutiens de notre âge, nous gardentjusqu’à la fin des illusions dont l’homme a besoin pour vivre. Ils nous empêchent de désespérer, ils nous promettent que notre nom ne périra pas tout entier. Tant que dureront ces volumes chéris que nous avons marqués de notre devise, il y aura quelque part un bibliophile, c’est-àdire un ami, pour conserver notre souvenir. Cette élégance même qu’on nous reproche sera comme un dernier témoignage de la distinction de nos goûts, de la noblesse de notre âme, et peut-être nous vaudra-t-elle dans l’avenir ce que trop souvent les passions du jour nous refusent : un peu de justice et de sympathie.

Septembre 1 S5t).

M. Potier, libraire, distribue en ce moment le catalogue d’une riche collection de livres rares et curieux, . dont la vente, qui doit se faire à la salle Silvestre, commencera le 20 de ce mois, et ne remplira pas moins de vingt-sept vacations. Cette bibliothèque est calle de M. Ch. G'**, initiales transparentes sous lesquelles il ne sera pas malaisé de retrouver un connaisseur excellent, un bibliophile passionné, qui, avec la fortune d’un particulier, a eu le tort d’aimer les livres comme un prince seul eût pu le faire. Ajuger par le catalogue que nous avons sous les yeux, et qui est fait avec une méthode, une clarté, et surtout une simplicité qu’on ne saurait trop louer, cette collection, qui ne compte pas moins de 3,304 numéros, c’est-à-dire quelque chose comme sept ou huit mille volumes, parmi lesquels il n’en est pas un. seul qui soit insignifiant, cette collection, dis-je, tiendra sa place à côté des bibliothèques les plus célèbres; on en parlera même après les ventes fameuses de MM. Armand Bertin, De Bure et Renouard. C’est encore une bonne fortune pour ceux qui aiment les beaux livres ët à qui la richesse permet cette noble fantaisie.

Pour moi, en parcourant ces listes si complètes et si bien ordonnées, une pensée triste me traversait l’esprit. Avec ces numéros alignés je refaisais en idée les rangs d’une bibliothèque; sur les tablettes abandonnées je remettais en place ces livres splendides que l’enchère va jeter à tous les vents. Et là, dans ce cabinet repeuplé par ma pensée, je retrouvais toute la vie d’un homme (celle d’un savant n’est-elle pas dans ses livres?), et, peut-être en faisant un retour sur soi-même, il me semblait voir tout ce qu’avait aimé, tout ce qu’avait rêvé le maître de cette belle collection.

En admirant ces classiques, d’éditions choisies, voilà, me disais-je, un homme qui évidemment a commencé par être un amateur forcené de l’antiquité grecque et latine, et non-seulemçnt un amateur, mais un connaisseur exquis et un philologue achevé. Pour un ignorant qui n’estime les livres que par la grandeur des marges ou le luxe de la reliure, il n’y a qu’un Cicéron et qu’un Horace ; mais pour un érudit, il y en a deux ou trois par siècle, c’est un plaisir délicat que de suivre par couches successives ce travail incessant de l’esprit humain qui reprend sans cesse l’antiquité pour lui demander de nouvelles leçons. En comparant l’œuvre des critiques, on s’aperçoit bientôt combien les textes que nous possédons sont arbitraires; les Saumaiscs passés nous ont restauré Cicéron ou Tite-Live comme leurs contemporains restauraient les statues brisées; aujourd’hui nous ne comprenons plus ces replâtrages, parce que nous connaissons mieux l’antiquité. Ce qu'il nous faut, c’est le texte pur et la pensée même

de l’écrivain ; mais où les retrouver? Les manuscrits sont rares et casés dans les bibliothèques publiques comme les tableaux des maîtres dans les musées des souverains. Ge qui est accessible, comme le sont les premières gravures, ce sont les premières éditions, rares par elles-mêmes, faites sur des manuscrits souvent perdus ou détruits, ou qui reproduisent avec une fidélité naïve jusqu’aux fautes de l’original. C’est une preuve de goût que de s’attacher à ces anciens monuments, précieux comme incunables , plus encore par les textes qu’ils nous ont sauvés. La bibliothèque de M. Ch. G*** regorge de ces trésors; voici l’Hippocrate, l’Eschyle, le Sophocle, l’Euripide, le Démosthènes, le Thucydide, le Théocrite des Aides, l’Anthologie grecque de Lascaris, imprimée en lettres capitales ( — Florence 1494 — ); l’Hiéroclès de Padoue de 1474, celui / de Rome de 1475, plus rare encore; voilà le Lactance de Parnatz, Rome, 1470; le Cicéron de Natura Deorum , imprimé à Venise en 1 47 1 , par Vendelin de Spire ; le Boèce de Coburger, imprimé à Nuremberg en 1473; j’indique en passant les premières éditions de Pline, de Valère-Maxime, de Solin, de Quinte-Curce, le beau Tite-Live d’Alde, un splendide exemplaire du Quintiliani Declamationes , Parme 1494, relié aux armes du comte de Iloym; et j’arrive au joyau de la vente : c’est la première édition des Offices de Cicéron, imprimée sur vélin, et qui porte la date de 1465 avec la mention suivante : Prœsens Mar ci Tulij clarissimum opus Johannes Fust, Moguntinus civis , non atramento plumali canna neque œrea, sed arlc qnadam perpukra t

Pétri manu pueri mei féliciter effeci. Finiluvn anno MCCCCLXV. C’est un des plus beaux et des plus rares incunables qui soit connu.

Le goût de l’antiquité conduit naturellement à aimer les auteurs du grand siècle, qui sont aussi pour nous des classiques. On commence à lire Bossuet et Racine comme on lit Cicéron et Virgile. Vivre avec ces parfaits modèles, c’est, on le sent bien, le seul moyen de retenir une langue prête à dégénérer. Mais dans cette étude des modernes il y a un plaisir nouveau pour l’amateur de livres. Chez les anciens, nous n’avons jamais qu’une forme de leur pensée. Tous les manuscrits se ressemblent, ce sont des copies plus ou moins bien faites d’un texte unique; deux éditions d’un même ouvrage, c’est chose à pey près inconnue.. Il n’en est pas de même pour les écrivains modernes, il nous est presque toujours possible d’assister au travail de leur esprit. v Goethe prétend qu’un auteur fait tort à son livre lorsqu’il en change quelque partie, parce qu’il dérange ainsi les premières impressions et les habitudes du public; c’est une idée qui n’a jamais été reçue en France ; nous n’avons guère de grand écrivain qui n’ait remanié ses ouvrages. C’est, par exemple, une étude utile et curieuse que d’observer ce labeur délicat chez Montaigne ou chez La Rochefoucauld ; aussi comprendon que de nos jours on ait attaché du prix aux premières éditions de nos classiques. M. Ch. G*** a poussé ce goût jusqu’à la passion ; ce n’est pas seulement le premier texte.de Montaigne, de Rabelais, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Corneille, de Molière, de Ra-

cine, de Boileau qu’on trouve chez lui, ce sont toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur; il semble qu’il ait fait souvent ce rêve agréable que d’autres ont formé en lisant un auteur favori, c’èst de donner une édition comparée de ces grands écrivains où l’on suivrait pas à pas la marche de leur pensée, où l’on entrerait dans le secret de leur génie.

On a raffiné encore dans cette passion pour nos classiques; ce n’est pas seulement la première édition des œuvres complètes qu’on a recherchée, mais la première édition de chaque pièce. Les manuscrits de Fénelon, de Bossuet ne sont pas dans le domaine public ; il ne reste rien de ceux de Molière ou de Corneille; il y a donc un certain charme à retrouver sous leur forme première chacun des écrits de ces grands hommes; il semble que ces premières éditions aient une physionomie particulière ; elles nous rapprochent de l’auteur. Par exemple, le sombre génie de Pascal, tel que nous le connaissons dans les Pensées , nous cache le pamphlétaire ; nous le sentons près de nous au contraire quand nous tenons dans nos mains, sous leur première forme, ces petites lettres anonymes qui remuaient tout Paris et faisaient sentir à l’Ordre des jésuites qu’une force nouvelle les menaçait, plus puissante que la royauté : l’opinion, cette reine du monde, qui n’existe que par la presse. L’édition originale et rarissime de ces pamphlets est dans la bibliothèque de M. Ch. G***.

Ce que je dis de Pascal est aussi vrai de Bossuet. Quand nous ouvrons les œuvres de l’évêque de Meaux, quand nous contemplons ce monument de son génie, il semble

que nous ayons toujours devant les yeux la noble et sereine figure que Rigaut a reproduite; en lisant Bossuet, nous changeons de volume, mais pour nous l’auteur ne change pas; sur l’aurore de cette belle vie, nous reportons la majesté de la vieillesse ; pour nous, c’est toujours l’évêque qui a fait l’oraison funèbre de Madame Henriette et celle du grand Condé; mais, quand je tiens en première édition l’oraison funèbre de Madame prononcée par l’abbé Bossuet, alors il me semble que ce front sévère s’adoucit, et qu'il y a quelque chose de plus jeune, de plus humain, de plus tendre dans cette voix qui crie : Madame se meurt , Madame est xnorte. Recueillir ces premières œuvres de Bossuet comme l’a fait notre amateur, c’est donc tout autre chose qu’une vaine curiosité.

Après tout, la curiosité est la vertu des bibliophiles. C’est elle qui sauve de l’oubli et des vers les chefsd’œuvre que l’indifférence laisserait périr. Peu de gens ont été, je crois, plus entachés de cette vertu que M. Ch. G**\ Il y a une grande curiosité qui s’attache avant tout au mérite des livres; il y en a une petite qui s’attache à leur rareté ou à leur bizarrerie. Notre amateur a eu l’une et l’autre au suprême degré. Qu’on De l’en blâme pas, il en est toujours ainsi; toute passion humaine a sa faiblesse comme sa grandeur. Que celui-là seul lui jette la pierre qui n’a rien aimé.

Voici d’abord les romans de chevalerie, magnifiques volumes, chefs-d’œuvre d’impression qui ont immortalisé le nom de Yérard. La collection est presque com- ' plèlc : l’histoire du saint Gréai, Merlin, Lancelot du

SUE UH CATALOGUE.

Lac, Méliadus de Léonnois, Isaïe le Triste, Arthus de Bretagne, Beaudouin, comte de Flandres, la Chronique de Turpin, Doolin de Mayence, les Quatre Fils Aymon, Morgant le Géant, Guérin le Mesquin, Ogier le Danois;, j’en passe et des meilleurs; depuis la vente du prince d’Essling, on n’a pas vu une collection aussi considérable et aussi bien conservée.

Ces livres recherchés, on les couvrira d’or, et cependant je leur préfère des livres un peu moins rares et, au fond, plus précieux. Le grand mérite de ces romans de chevalerie (je ne parle pas de leur mérite typographique, qui est sans pareil), c’est de nous avoir conservé dans une pâle traduction en prose ces poëmes intarissables que l’érudition moderne a tirés des manuscrits du treizième siècle; c’est de nous avoir fait comprendre et goûter les originaux. Il n’en est pas de môme des anciens mystères et des premiers monuments de notre théâtre; ceux-là ont du prix par eux-mêmes, on ne peut trop les estimer; ils garderont leur valeur comme originaux alors même que des éditions modernes les auront multipliés et mis à la portée des petites bourses. Il y a plusieurs de ces mystères dans la bibliothèque dont nous parlons, et quelques-uns de rarissimes, tels que l'Homme juste et l'Homme mondain , et le Triomphant mystère des Actes des Apôtres. 11 y a aussi une collection bien faite du théâtre avant Corneille. Parmi ces auteurs oubliés, il en est un qui est complet dans cette vente et que j’envie, c’est Hardy, ce poëte à l’espagnole , qui écrivait non pas aussi bien, mais aussi vite que Lope de Yega. Est-il vraisemblable qu’il ait

passionné son siècle sans avoir quelque mérite ? Ne vaudrait-il pas la peine d’étudier comment, en habituant la France aux idées et même aux modes castillanes, il a frayé la voie à Corneille et à Rotrou?

Cet amour des romans de chevalerie, des mystères, des anciens poètes français, a naturellement donné à notre amateur le goût de ces beaux livres imprimés en lettres gothiques ou romaines, qui sont l’honneur de l’imprimerie naissante et que nous n’avons point surpassés. C’est encore là ce que j’appelle de la grande curiosité, une passion que tout bibliophile peut avouer. Parmi ces monuments typographique^, je signalerai le Catholicon de Gutenberg, de 1460; les Institutes de Justinien, sur vélin, imprimées par Schœffer à Mayence, en 1468, livre aussi beau qu’un manuscrit; le Liber Sexius Decretalium , aussi sur vélin, imprimé par Schœffer en 1470 ; le Gratiani Decretum , de 1472, un des premiers ouvrages imprimés à Strasbourg; les Coustumes de Normandie, imprimées en 1483, le premier livre publié en Normandie, et deux éditions du Songe de Vergier , l’un des ouvrages les plus précieux de notre ancien droit canonique, éditions toutes deux remarquables par leur date, et dont la seconde a cela de particulier qu’elle a été faite par un imprimeur du nom de Petit-Laurens, qui n’a pas laissé d’autre trace dans l’imprimerie parisienne. Parmi les livres français, je citerai encore la Nef des fols du monde, imprimée par Marnef en 1497 ; Y Art de bien mourir, donné en 1496, par Vérard; la Politique d'Aristote, traduite par Nicolas Oresme, conseiller du roi Charles V,

le Froissart et le Monstrelet de Vérard, etc. Je m’arrête, car je copie tout le catalogue.

Après tous ces beaux livres, après des Yascosan d’une conservation parfaite, après desElzeviers admirables par leur marge et leur reliure, viennent les livres singuliers ou bizarres : la Dicœarchia de Spifame, ce fou qui avait des idées si raisonnables; les œuvres presque complètes et aujourd’hui fort recherchées de J. -B. Thiers, l’auteur original et capricieux du Traité des Superstitions et de

Y Histoire des Perruques ; la prose et les poésies de Godeau, qui ne sont des chefs-d’œuvre qu’en typographie, mais qui font le plus grand honneur aux presses de Pierre Le Petit; la Question royale , de Saint-Cyran, où l’austère janséniste juge le suicide comme l’eût fait un stoïcien; les éternelles flatteries du servile Raiîgouze,

Y Imitation de Jésus-Christ, traduite parj’abbé de Choisy, avec l’estampe du second livre qui représente madame de Maintenon à genoux, et au-dessous, en légende, les mots : Audi , filia , flatterie passablement sacrilège en un pareil lieu. C’est enfin le Pastissier françois , où est enseigné la manière de faire toute sorte de pâtisserie très utile à toute sorte de personnes. Livre de cuisine, mais chef-d’œuvre des Elzeviers, et qui aujourd’hui devenu rare, grâce à la négligence des cordons-bleus d’il y a deux siècles, vaut à lui seul le prix d’une bonne et complète collection des classiques grecs et latins. Curiosité! ce sont là de tes coups; mais, après tout, il y a de l’argent plus mal employé que celui qu’on donne pour une précieuse inutilité.

Ce qui me séduirait un peu plus que le Pastissier

françois, malgré tout son prix, ee sont ces reliures historiques , si nombreuses dans la bibliothèque de M. Ch. G***. Tous les grands amateurs y figurent : De Thou, le comte de Hoyra, le duc de La Yallière, Longepierre, madame de Pompadour, Mirabeau, Gi- . rardot de. Préfonds, Nodier, etc. On y voit paraître, pour la première fois, un personnage peu connu comme bibliophile, et qui n’est autre que le fameux prince Eugène de Savoie. En mourant, ce guerrier, qui était . aussi un ami des lettres, avait légué ses livres à l’empereur Charles YI. On les plaça dans la bibliothèque impériale de Yienne dont ils n’auraient jamais dû sortir. Quelques-uns, cependant, s’en sont échappés, grâce à une de ces révisions maladroites qui font la joie des connaisseurs. Il y a notamment un Gallia christiana qui est fort beau, un Tesoro de Brunetto Latini, et un magnifique roman de chevalerie qui n’est pas commun, Tristan de Leonnois.

Quelques-uns de ces beaux livres se recommandent par leurs propriétaires. Il y a, par exemple, un char- ' mant manuscrit intitulé Prières saintes et chrétiennes , de la main de Jarry, et qui, ainsi que le témoigne sa reliure fleurdelisée, a appartenu à quelque princesse de la maison royale. Il y a la première édition de la Politique tirée de C Écriture sainte de Bossuet, aux armes du duc du Maine; une Bible aux armes de Bossuet, un Symmaque où le grand évêque a écrit son nom. Yoici un délicieux Amadis qui, après le comte de Hoym, a appartenu à Louis de Bourbon, comte de Clermont; voilà le Virgile de Groiicr, le Plutarque de Beatus Rhe-

nanus et de Brunet. Souvent le hasard a mis un contraste piquant entre le livre et celui qui le possède. Un Quinte-Curce d’Alde aux armes de François I er n’a rien qui nous étonne - r mais on peut douter que le roi chevalier ait lu le Jamblique et les autres philosophes platoniciens , qu’Alde lui offrit peut-être tout décorés de la salamandre; il n’est pas certain non plus qu’il ait étudié YInstitutio principes christiani d’Érasme, que lui envoyait Henri de Glaris, dont l’autographe est joint au volume. Henri III est représenté parle Promptuaire des exemples des vertus et des vices recueillis de I Ancien et du Nouveau Testament , relié à la tête de mort, avec la devise : Spes mea Deus; ce n’était pas, sans doute, son livre favori. Anne d'Autriche a mis ses armes sur le divin Arioste , traduit par Rosset, et sur le poète Théophile, que sûrement elle a lus; Mazarin place dans sa bibliothèque l'Instruction du Chrétien , écrite par son terrible prédécesseur; je ne crois pas qu’il en ait profité plus que l’auteur lui-même. Signalerai-je le Corpus juris de Tallemant des Réaux? Il vaudrait cent fois plus si le mâlin conseiller y eût mis à la marge quelques-unes de ses historiettes. Que dire d’un beau Nicole, grand papier, aux armes de Mirabeau? Ce n’est pas de ce côté qu’on eût cherché les Essais de morale; il est moins étonnant de trouver chez madame de Pompadour la Narquoise Justine. Le hasard a ses épigrammes comme les gens d’esprit.

Pour moi, si j’étais prince et soldat, je voudrais le Xénophon du prince Eugène; critique, je prendrais cette Rhétorique d Aristote, traduite par Cassandre,

que rendent précieuse quelques lignes de J. Racine; poëte, je pousserais à l’enchère, ou cette Imitation de Corneille, qui porte une dédicace de la main du poëte, ou ce Ronsard in-folio, offert à Victor Hugo par un de ses admirateurs, avec l’inscription suivante :

« Au plus grand inventeur lyrique que la poésie française ait eu depuis Ronsard.

« Le très-humble commentateur de Ronsard.

Ce livre, qui porte sur ses marges des vers autographes de V. Hugo, de Lamartine, de Dumas, d’Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d’Ulric Guttinger, de madame Amable Tastu , ce livre , sorti des mains de son véritable maître, errant comme lui, n’est-il pas tout une histoire? Où sont les beaux rêves d’il y a vingt-cinq ans? Quel vent a dissipé ces fidèles qu’unissaient la religion des lettres et l’amour de la poésie? Où sont envolées tant d’espérances et tant d’amitiés?

Et cependant, si précieux que soit ce livre qui me rappellerait ma jeunesse, il en est un qui me serait plus cher encore : c’est un Nouveau Testament grec qui porte un simple nom, mais c’est le nom de Racine. Ce volume , à reüure modeste, est peut-être celui dont se servait le poëte. Que ne donnerait pas un amateur pour trouver un Baruch portant le nom de Despréaux, le Baruch qui ravissait La Fontaine et l’apaisait pendant l’office; et cependant il ne vaudrait pas pour moi le Nouveau Testament de Racine. J’en veux quelquefois à l’excessive piété qui nous a privés de tant de chefs-

SUIl UN CATALOGUE.

d’œuvre; mais que je voudrais trouver dans ce petit livre un peu de cette force d’àme qui apprenait au poète à dompter jusqu’aux passions les plus vives et les plus légitimes, et qui lui donnait le calme et la résignation d’un chrétien !

C’est là un vœu indiscret 1 . Ces livres splendides et curieux ne sont pas faits pour ceux qui lisent; ils appartiennent, par le droit de l’argent, à ceux qui, de Boileau, n’ont retenu qu’un seul vers, qu’ils ont pratiqué toute leur vie ;

Cinq et quatre font neuf; ôtez deux, reste sept.

Adieu donc, chefs-d’œuvre de Pasdeloup,'de Derome, de Niedrée, de Duru, de Capé, de Bauzonnet, beaux livres que j’ai admirés, mais qué je n’osais toucher, tant vous étiez brillants d’or et de soie ! A prendre les livrées de la fortune, vous voilà devenus volages et perfides comme elle. Que vous valez bien mieux sous une modeste couverture de basane ou de parchemin ! Vous n’étes pas alors ces bijoux que convoite le riche, ces raretés que les amateurs couvrent d’or. Personne ne vous envie; vous n’avez pas de prix sur le marché; vous n’êtes que la voix de l’humanité, cette voix qui, au travers des siècles, amuse notre enfance, console et dirige notre âge mûr, et, après nous avoir appris à bien vivre,

1. Fort indiscret; car ce vœu a été entendu. Un amateur, ie général B. de V***, s’est fait un plaisir d'acheter cette relique du grand poete et a eu la faiblesse (rare chez un connaisseur) de renoncer à son trésor, et de me donner gracieusement ce livre qui m’est deux fois précieux.

nous aide à bien mourir. Quel homme de sens donnerait un louis de ce trésor, qui appartient à tout le monde comme la splendeur du jour et la beauté des deux ! Restez donc avec moi, pauvres livres de ma jeunesse, hirondelles blessées que j’ai recueillies sous mon toit. Vous n’en sortirez qu’après moi, pour retourner aux quais d’où je vous ai tirés; vous y attendrez quelque maître aussi obscur, mais qui, lui aussi, vous aimera pour ce que lui diront ces pages que la lecture a fatiguées. Vous ne m’avez apporté ni la riehesee que je ne vous demandais pas, ni la gloire qu’à vingt ans il était permis de rêver, mais vous m’avez donné des amis fidèles et qui, chaque jour, me sont plus familiers et plus chers : un Cicéron, un'Dante, un Shakespeare, un Milton, un CorneiHe, un Goethe, belles et nobles figures, grands cœurs encore plus que grands esprits, maîtres toujours prêts à nous guider et à nous soutenir au milieu des défaillances et des épreuves de la vie, qui, en nous apprenant ce qu’ils ont souffert, nous apprennent aussi à haïr ce qu’ils ont maudit, à chérir ce qu’ils ont aimé , et nous enseignent enfin par leur exemple et leurs leçons que l’amour des lettres n’est point un goût stérile, mais, sous un autre nom, l’amour même de la justice et de la vérité.

Mais 185%.

FIH

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