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Lettres d’ Éverard, pages

LETTRES D’ÉYERAIID. 327

moins ménagés. Si Éverard eût vécu, je sais bien ce que je lui aurais dit sur cette manie de jeter à la face des gens une chose aussi désagréable que la vérité ; faute de tenir le coupable, et ne voulant pas perdre mon sermon, je m’adresserai à l’exécuteur testamentaire d’Éverard, et je lui dirai, parlant à son héros : Vous avez tort de vous plaindre et vous ne sentez pas la beauté de votre position. Aujourd’hui la liberté est comme ces châtelaines du moyen âge qu’on accusait de tous les crimes. Abandonnée des siens, maudite par la foule, la victime est perdue si un chevalier inconnu ne se présente pour venger l’innocence et confondre la calomnie. Que n’êtes-vous ce champion? Vous êtes jeune, vous avez du talent, on vous lit, et vous vous plaignez? Marchez en avant et sans vous inquiéter de l’heure présente. Vous regardez en haut pour chercher un appui chez des noms respectés, c’est d’en bas que vient la popularité et la force; ce sont les amis inconnus qui font la fortune des idées et la gloire de l’écrivain. Sortez de cette solitude, où ne se forme qu’un talent maladif, où le caractère s’aigrit, et en s’aigrissant s’affaiblit; descendez au milieu des hommes; vus de près, ils seront moins grands que votre imagination ne les rêve, mais moins bas et moins vils que votre dédain ne les suppose. C’est en luttant corps à corps avec le danger que vous apprendrez à Connaître le monde et vous-même. Gœthe a tué Werther, parce qu’avec un héros de roman il n’y a que deux manières d’en finir : il faut l’enterrer dans la tombe ou dans un ménage ; mais le véritable Werther a vécu. Vainqueur dans cette lutte terrible

contre son propre cœur, Goethe a grandi en se mesurant avec la vie. C’est là qu’il a cherché la consolation et la force; c’est là qu’il s’est délivré de ces ennuis qui, à vingt ans, étouffent une âme généreuse. Lisez le Tasse , le plus touchant des drames de Goethe, la confession du poëte, vous verrez, à chaque page, comment il signale l’écueil qu’il a heurté, l’écueil où restera quiconque se met à rêver au lieu d’agir. Ma vie est un combat, c’est la devise de Voltaire ; Qui dit homme dit soldat , c’est la devise de l’auteur de Werther , dans son âge mûr. Lui-même nous dit en beaux vers le secret de sa conduite et de son génie.

Inwendig lernt kein Mensch sein Innerstes *

Erkennen ; denn er misst nach eignem Mass Sich bald zu klein und leider oft zu gross.

Der Mensch erkennt sich nur in Menschen, nur Das Leben lehrt Jedem, was er sei 1 .

Si l’on en croit l’humoriste Jean-Paul, nous n’avons à vivre ici-bas que deux minutes et demie : une minute pour gémir, l’autre pour rire, puis une demi-minute pour aimer; c’est là que la mort nous attend. Éverard en est encore aux soupirs, l’auteur de Paris moderne a passé la saison des larmes : il rit à belles dents comme riaient nos pères, et ne se refuse jamais une plaisanterie parce qu’elle est salée. Quand on est jeune et tout enivré d’espérance, on se désole au moindre obstacle, c’est le

1 . Ce n’est pas intérieurement que l’homme apprend à connaître lo fond de son âme, car il se mesure à sa propre mesure, tantôt trop petit et tantôt, hélas ! trop grand. L’homme ne se connaît que dans l’homme, «'est la vie seule qui enseigne à chacun de nous ce qu’il est.

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bon temps! Quand la vie nous a trompés, quand l’épreuve a tourné contre nous, nous ne prenons plus au sérieux ni la fortune ni les hommes; c’est alors qu’on rit de tout, mais d’un rire plus amer que les pleurs.

Ce n’est pas à dire que M. De Vienne soit un de ces railleurs haineux qui flétrissent tout ce qu’ils touchent; la gaieté de ces gens-là est atroce et fait peur. M. De Vienne, au contraire, est un Français delà vieille roche; il a lu plus d’une fois Rabelais, Montaigne et Voltaire, et il s’en souvient. Partout où il trouve le préjugé, le convenu, le ridicule, il le signale en riant, le coupable fut-il celui que chacun de nous épargne d’ordinaire. 11 est vrai qu’en chrétien pratique et régulier, M. De Vienne traite son prochain comme lui-même et regarde chacun de nous comme son prochain.

Je n’essayerai pas d’analyser un livre écrit au jour le jour par un homme d’esprit qui cède aux impressions du moment. On parle de tout dans Paris moderne, des choses les plus folles comme des plus sérieuses; du tir à l’oie et de la liberté, des moineaux aveugles et des rentiers, de la crinoline et du divorce. Il y a une Constitution complète pour un État impossible, et le plan d’une cité qu’on ne bâtira jamais; tout cela avec force anecdotes, bons mots, souvenirs de jeunesse et de garnison. Il y a des pages sentimentales, d’autres qui ne sont pas faites pour les demoiselles, quelques-unes même que je voudrais retrancher, telles que celles qui parlent de la confession et de la direction. C’est une véritable olla podrida où le gros sel n’est pas épargné; chacun y peut choisir à son goût, depuis le garbanzo

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rustique et le solide morceaü de bœuf, jusqu’à l’ail et au piment. Dana, ce mélange un peu confus, les délicats auront beau jeu pour se plaindre, et cependant il est vrai de dire que ce livre, avec tous ses défauts, amuse souvent, fait quelquefois réfléchir et n’ennuie jamais.

Pourquoi l’auteur a-t-il pris cette forme de feuilleton et ' ce langage familier pour nous donner le résultat très-sérieux de ses réflexions et de son expérience? C’est qu’il a essayé des gros livres, et s’est aperçu qu’on ne les lisait guère. Son premier ouvrage, il nous l’avoue naïvement, avait plus d’un mérite. Songez-y : des Études sur la législation , par C. De Vienne, capitaine d'état-major auditeur au Conseil d’État, et docteur en droit , n’y avait-il pas là de quoi piquer la curiosité du public? Hélas! l’auteur n’a obtenu qu’un succès d’estime. Ces succès-là il n’en veut plus. Qu’on l’estime moins, mais qu’on le lise; voilà son vœu. Pour cela, il se moque de ses lecteurs ; ce n’est pas le plus mauvais moyen.

Ce qui me plaît dans l’utopie de M. De Vifenne, c’est qu’elle est le contre-pied de toutes les utopies présentes et passées. Platon, Morus, Fénelon, comme Saint- Simon, Fourier et tous les communistes modernes, font toujours de la société un couvent, une caserne ou un bagne. A Salente, comme en Icarie, on n’est un bon citoyen qu’autant qu’on est une bête obéissante, sans idée et sans volonté. J’ai peu dégoût pour la servitude, même en roman. M. De Vienne s’est souvenu de la fameuse abbaye de Thélèmes; dans la cité qu’il fonde sur le papier, ~ on ne connaît que la liberté. Tout y est libre, la religion.

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l’éducation, la presse, les électeurs, le Corps législatif, le Sénat (car il y a un Sénat imagitiaire dans cet État chimérique); c’est là une folle utopie, qui n’aura pas plus de succès que les autres ; mais elle est moins monotone, et elle a pour elle le mérite de la nouveauté.

Je m’arrête, car j’ai l’air de recommander le livre de M. De Vienne, et ce n’est pas mon intention. Je suis de mon temps ; toute gaieté m’est suspecte ; peut-être y a-t-il un venin caché sous ces plaisanteries. Je ne l’ai pas senti; mais en ce point je suis mauvais juge. Depuis trente ans, la France a changé tant de fois son gouvernement, ses opinions, ses goûts ét ses mœurs, que je ne reconnais plus les paradoxes. J’ai toujours peur que ce ne soient des vérités de la veille ou du lendemain. Mais ce qui ne m’émeut pas pourrait blesser des âmes plus tendres, et je ne veux scandaliser personne. Que l’auteur déclare qu’il regrette le vieux Paris, qu’il pleure son jardin et ses pigeons emportés par un boulevard, qu’il ajoute que les villes régulières sont mortellement ennuyeuses, c’est une faiblesse que j’excuse sans la partager; il est des yeux malades qui, par vice de naissance ou d’éducation, ne saisiront jamais la beauté de la ligne droite indéfiniment prolongée. Que M. De Vienne demande qu’on paye lés professeurs un peu plus qu’un troisième commis de magasin, qu’il fasse même l’éloge du Collège de France et de la Sorbonne, je hii pardonne. C’est l’illusion d’un bourgeois arriéré qui croit encore que les idées sont bonnes à quelque chose, et qui ne voit pas qu’aujourd’hui la France enrichie n’a plus que faire d’écrivains, de philosophes ni d’his-

toriens. Qu’il attaque le droit romain comme un legs fatal des Césars, qu’il lui reproche d’avoir étouffe la vieille liberté germanique, c’est une boutade d’antiquaire qui n’excitera qu’un dédaigneux sourire chez les jurisconsultes de profession. Que l’auteur ait raison, peu importe; une erreur de mille ans sera toujours plus noble, plus puissante et plus respectée qu’une vérité d’un jour. Mais c’est ici que j’arrête mon indulgence; je ne peux pas m’engager plus loin sans me compromettre. Il y a dans Paris moderne une foule d’opinions que je n’accepte pas : les unes, parce que ce sont des vieilleries qui ne doivent pas rentrer dans une nouvelle utopie, comme l’amovibilité de la magistrature, et des plaisanteries surannées contre l’indiscrète curiosité des casuistes ; les autres, parce que ce sont des nouveautés, et qu’avant d’accepter une nouveauté , le sage attend avec une longue patience que le temps l’ait vieillie. Si c’est un doux oreiller que l’ignorance, à plus forte raison le préjugé, qui est une ignorance doublée de paresse ; on n’y renonce pas en un jour pour courir les aventures à la suite d’un hussard qui vous traîne à travers champs, au risque de vous déchirer à toutes les ronces et de vous verser dans tous les fossés.

Peut-être M. De Vienne s’attendait-il à une critique plus solennelle, à une discussion plus approfondie. Qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même et au ton de son livre ; depuis Boileau nous craignons les railleurs : c’est déjà beaucoup que de ne pas fuir une aussi mauvaise compagnie. — Q’importe? s’écrient certaines gens qui ne respectent rien de ce qui n’est pas respectable, ce

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sont les méchantes laugues qui disent les bonnes vérités. — La vérité, grand Dieu ! qu’en ferions-nous si une main imprudente la laissait échapper? Ce serait le soleil éclairant tout à coup l’Opéra. Acteurs et public sont faits pour le demi-jour de la rampe, comme notre société pour ces vérités de convention que M. De Vienne nommerait peut-être tout autrement. Peu de bruit, point d’éclat, une vie réglée, administrée, uniforme, voilà ce qu’il nous faut. Le siècle a soixante ans, il est revenu de ses erreurs de jeunesse ; il lui faut, comme aux vieillards, le repos, le silence et l’oubli. Que M. De Vienne garde son livre; nous n’avons que faire de ses spirituelles témérités.

Septembre 1358.

LA LOTERIE'

M. le comte Petitti est mort à Turin en 1 850, avant d’achever ce traité contre les loteries , qui n’aurait*pas vu le jour sans le zèle pieux de quelques amis. En lisant la notice pleine de finesse et de sensibilité que l’un d’eux, le professeur Mancini, a consacrée à l’auteur, on sent combien il eût été fâcheux de laisser perdre ce livre intéressant , l’œuvre de prédilection d’un homme dont le nom est considérable en Piémont. Comme les Balbo, les d’Azeglio, les La Marmora, les Sclopis, le comte Petitti appartenait à cette famille de patriotes sincères et modérés qui sous le règne de Charles- Albert préparaient l’avénement de la liberté, en faisant l’éducation du peuple , par leurs écrits , leurs conseils, leur exemple. Magistrat et publiciste, c’est en plaidant auprès du roi la cause des libertés constitutionnelles qu’il témoignait de son attachement à la monarchie; aussi fut-il de ceux dont Charles-Albert, dans son exil d’Oporto, regrettait de n’avoir point écouté plus tôt les

1. Del Giuto del Lotlo considérait) ne saoi effctti morali, politici ed economici, ou la Loterie considérée dans ses effets moraux, politiques cl économiques par le comte Petitti de Itorelo. Turin, 1853. Imprimerie rojale.

LA LOTERIE

ayis. Ce n’était point, du reste, un politique à moyens violents que le comte Petitti; c’est par la diffusion des lumières et de la moralité qu’il voulait amener 1 émancipation de l’Italie. S’il fallait le comparer à quelqu’un des nôtres, ce serait à M. de Gérando,dont il fut 1 ami. Comme cet homme de bien, de sainte mémoire, c’est entre l’administration et la charité qu’il avait partagé sa vie. Ses écrits ont pour objet le pau- ' périsme, les prisons, les chemins de fer. Il a toutes les qualités de celui qu’il rappelle ; peut-être en a-t-il aussi toutes les illusions : même amour du bien, même confiance dans la bonté humaine et dans l’action de la philanthropie. Le vice qu’il poursuit est toujours la cause de toutes les souffrances, le remède qu’il propose ramènera infailliblement l’âge d’or. Enfin il a une foi absolue dans la statistique et la législation, et croit qu’avec un peu plus de lumières et de bon vouloir les gouvernements extirperaient le mal de la terre. Après tout, celte simplicité d’un cœur honnête et plein d’indulgence vaut bien la délicatesse hautaine de ces gens qui ne croient à rien pour n^s’occuper que d’eux-mêmes, et qui ne raillent l’impuissance de la philanthropie que pour passer dédaigneusement à côté du crime et du malheur. Peut-être n’est-ce pas trop de ces nobles illusions et de ce généreux enthousiasme pour habituer même lés gens de bien au spectacle de l’indigence et de ces misères morales qui sont plus tristes encore que les maux de la pauvreté.

Que le comte Petitti ait choisi la loterie pour sujet d’une étude sérieuse, qu’il ait réuni et comparé les lois

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et l’expérience de vingt peuples, cela n’étonnera personne de l’autre côté des Alpes, car l'Italie est rongée par ce jeu perfide. Mais on demandera quel intérêt ce livre a pour nous. Il y a vingt ans que les Chambres nous ont délivrés de la loterie, il est peu probable qu’on songe à la rétablir. Ce n’est pas une raison pour n’en point parler. Il ne faut pas être très-vieux pour voir qu’en France tout passe et tout s’oublie avec une prodigieuse rapidité, le bien comme le mal, la vérité comme l’erreur. La France, a-t-on dit, est un pays où tout arrive ; cela est vrai en toutes choses , et la raison en est simple. Chaque fois que l’opinion adopte une idée nouvelle, elle s’y jette avec une telle furie qu’elle lâche les idées anciennes et oublie tout ce qui n’est pas l’idole du moment. Les gens qui ont des convictions de vingt ans , on les montre au doigt, jusqu’au jour où le temps ramène la vérité comme les anciennes modes. Assurément si demain on proposait de rétablir la loterie, la génération nouvelle n’y verrait pas le mal dont se plaignaient nos pères; on taxerait leurs plaintes d’exagération. 11 en serait autrement si chez nous, comme en Angleterre, on répandait partout les études et les notions économiques, ou si du moins, comme en Allemagne, on donnait dans l’Université cet enseignement sérieux de l’administration qui nous a valu les excellents traités de Mohl et de .Rau. Jusque-là nous irons toujours aux extrêmes, nous essayerons sans fin de toutes les théories, toujours dupes de notre mobilité, et par cela même toujours dégoûtés et toujours avides de changement. Eu administration

LA LOTERIE

comme en morale, la première condition du progrès, c’est de connaître la vérité et de s’y tenir.

Ce n’est donc pas chose inutile que de revenir sur des questions soi-disant épuisées. Le tableau tracé par le comte Petitti, en nous montrant ce que souffre l’Italie et ce qu’ont fait nos pères pour écarter de nous un pareil fléau, nous empêchera tout au moins d’être ingrats.

On sait qu’il y a deux espèces de loteries tenues par l’Etat : l’une où cinq numéros sur quatre-vingt-dix gagnent, et forment dès combinaisons diverses de deux, trois , quatre et cinq chiffres , le nombre des mises et des joueurs étant illimité. C’est ce qu‘on a nommé la loterie de Gênes, du lieu de son origine, jusqu’au jour où, la France étant arrivée à la perfection fiscale, suivant le dire ingénu de l’auteur, c’est le nom de loterie de Paris qui a prévalu.

L’autre loterie, dite loterie de Hollande, de Hambourg, de Francfort, est un jeu où il y a autant de numéros que de mises, et où , par conséquent, une seule personne profite du nombre gagnant. La quantité des billets émis et des lots est en général très-considérable, mais il n’y a aucune combinaison , aucun calcul possible de la part du joueur. 11 est visible que le hasard seul y décide de tout. Dans ce système , le gouvernement n’est pas même le banquier du jeu; il ne court aucune chance, et s’attribue tout simplement un droit fiscal, qui varie de 10 à 15 pour 100.

Cette seconde loterie, très-répandue en Allemagne, et qui a longtemps régné en Angleterre, a toujours été

préférée dans le Nord ; l’autre, au contraire, n’a trouvé que trop de faveur dans le Midi. Sa trompeuse simplicité en même temps que l’énormité et la facilité apparente du gain, séduisent des esprits trop ardents pour réfléchir. Un Napolitain a trop de finesse naturelle pour ne pas voir qu’une loterie où le gros lot est gagné par un numéro sur cent mille n’est apfès tout qu’une déception ; mais il ne calculera jamais que dans la loterie de Gênes il y a i 17,480 combinaisons pour le terne, et 2 millions 500,000 pour le quaterne. Tout entier à son désir, il ne voit que 90 numéros ; rien ne lui semble plus sûr que de suivre et de nourrir trois ou quatre chiffres qui , suhant lui , doivent infailliblement sortir en quelques tirages, et lui rapporter cinq mille fois ou soixante-quinze mille fois sa mise. Cette loterie est un jeu de dés pipés ; il faut l’aveuglement de l’avarice et de l’ignorance pour tomber dans un piège aussi grossier.

A quoi bon insister sur la perfidie de ces combinaisons; il n’est pas de code pénal (et ce n’est pas un des moindres défauts de la loterie) qui ne qualifie ce même jeu de vol et de filouterie quand c’est un particulier qui le tient. La question est de savoir si le mal ne change pas de nom quand c’est l’État qui en profite, si l’application aux besoins publics d’un bénéfice trop sûr ne donne pas à la loterie un nouveau caractère, et n’en fait pas simplement un impôt mis sur le vice et l’oisiveté au profit du travail et de la bienfaisance. « Mundus ouït decijn, ergo decipiatur , disent les financiers de l’ancienne école; le philosophe

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réduit tout à la raison, comme l’économiste ramène tout à la production , et sans doute il y a des choses plus morales que la loterie et qui invitent davantage au travail ; mais il faut se garder, dans les affaires d’État, d’une rigueur, excellente dans la vie privée. Le sage n’a point d’illusions, mais il en faut au peuple, nous lui vendons l’espérance. Le philosophe se dit au-dessus des passions; mais chez le commun des hommes, le goût du jeu est insurmontable. Fermez la loterie, on ira se ruiner à la Bourse ou dans quelque tripot honteux. Ne vaut-il pas mieux que l’État profite de cette incurable faiblesse et qu’il en règle le cours pour en diminuer le dommage ? N’est-ce pas enfin un impôt volontaire ; un impôt admirable, quoi qu’il coûte, car dans ce cas unique, c’est le contribuable qui court au-devant du fisc et le presse d’accepter son argent? »

Un impôt sur le vice, afin de le régulariser et d’en profiter! En suivant cette idée, on ferait bientôt de l’État le pourvoyeur général de la débauche et de l’ivrognerie. C’est une théorie dangereuse en tout pays, mais particulièrement en France. Chez nous, où la fiscalité est un art ingénieux , soyons sûrs que, du jour où le vice sera productif, on l’encouragera par tous les moyens, et qu’on ira porter la corruption jusqu’au foyer domestique. Je ne sais pas de prodiges d’adresse ou d’esprit dont le fisc ne soit capable; je tiens la France pour le pays le plus parfait du monde, si jamais on y impose la vertu.

Parlons sérieusement ou plutôt laissons parler nos pères avec la double autorité de l’expérience et du gé-

nie. Écoutons la voix tonnante de Mirabeau, dénonçant ce qu’il appelait une royale filouterie, et suppliant le successeur du grand Frédéric de signale^ son avènement au trône par la suppression de la loterie, le présent le plus royal qu’un prince puisse faire à son peuple. Cette lettre, adressée à Frédéric-Guillaume II, eu 1787, est un programme complet des principes constitutio:.nels, et si Mirabeau demande l’abolition de la loterie, c’est qu’il a compris qu’il n’y a point de liberté pour un peuple oisif et corrompu :

« On vous répétera, Sire, ce que de prétendus hommes d’État n'ont pas rougi d’écrire et d’imprimer, que la loterie peut être regardée comme un impôt libre et volontaire!... Un impôt!... Quel impôt qui fonde ses plus grands produits sur le délire ou sur le désespoir ! quel impôt que le plus riche propriétaire est dispensé de payer, et que les hommes sages, les meilleurs citoyens ne payeront jamais!... Un impôt libre!... Étrange liberté! chaque jour, à chaque instant du jour, on crie au peuple qu’il ne tient qu’à lui de s’enrichir avec un peu d’argent ! On propose un million pour vingt sous au malheureux qui ne sait pas compter, qui manque du nécessaire; et le sacrifice qu’il fait à ce fol espoir du seul argent qui lui reste, de cet argent qui apaiserait les cris de sa famille, est un don libre et volontaire? C’est un impôt qu’il paye à son souverain. »

Mirabeau , dira-t-oo , accuse la loterie comme un joueur qui se plaint de la carte qui l’a trompé; soit; ses paroles sont-elles moins vraies parce que la passion l’éclaire? Peut-on imaginer rien de plus fou qu’un État qui ruine l’avenir et corrompt ses sujets pour le prix de quelques millions ? Car, on n’y songe pas assez : enlever au peuple un argent si chèrement gagné et si nécessaire, ce n’est que le moindre

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mal de cette odieuse invention. Ce n’est pas seulement la misère qu’elle aigrit, ce n’est pas seulement l’espérance qu’elle empoisonne, suivant une belle expression de Mirabeau, c’est le travail même qu’elle atteint. En même temps qu’elle allume la cupidité, elle étouffe le goût d’une honnête industrie et répand partout l’oisiveté. A quoi bon le labeur incessant d’une vie pénible, quand on peut s’enrichir en jouant , et d’un seul coup ?

C’est là, selon moi, le vice radical et incorrigible de la loterie, du jeu, de l’agiotage; c’est là ce qui en fait le plus terrible fléau d’une société. L’homme, suivant la parole de Job, est né pour le travail comme l’oiseau pour voler; c’est la loi de sa nature, le frein de ses passions, le fondement de toutes ses vertus. Tempérance, économie, modération, contentement de soi-même et des autres, c’est le fruit du labeur. En ôter le goût et l’habitude, c’est déchaîner tous les instincts mauvais, et, dans notre siècle d’agitations, c’est marcher droit à l’abîme. On s’imagine que le jeu ne fait de tort qu’à ses victimes, on se trompe, l’État n’en est pas moins blessé. Des gens ruinés, cupides et incapables d’occupation régulière, sont tout à la fois les plus inutiles et les plus dangereux des citoyens. Accoutumés aux émotions violentes du hasard, pour eux les révolutions ne sont qu’une loterie nouvelle et une chance de plus. Le travail, au contraire, vit d’ordre et de paix, et en même temps qu’il régularise et modère l’amour de la richesse, il le tourne au profit commun. Car, suivant la profonde remarque de Channing, le travail a cela de beau qu’il

ne peut nous servir sans qu’il ne profite aux autres. Cultivez, plantez, bâtissez, soyez ouvrier, artiste, écrivain, quoi que vous fassiez, et quelle que soit votre intention, votre œuvre ne vous restera pas tout entière ; dans la propriété que vous avez créée il y a une part qui ira forcément à la société. C’est ainsi que l’intérêt général tient à l’intérêt particulier et que le travail est une condition de vie pour l’État non moins que pour l’individu ; c’est pour cela que tout ce qui affaiblit l’industrie humaine, luxe, loterie, agiotage, est pour le pays qui le souffre une cause prochaine de décadence et de malheur. C’est donc un pauvre financier que celui qui assoit un impôt sur un fonds aussi stérile que l’oisiveté et aussi perfide que le jeu.

Il est du reste remarquable que chaque fois que l'opinion s’est fait jour en France, la loterie a disparu. Quand aif seizième siècle, elle arrive d’Italie sous le nom de Blanque, le Parlement l’interdit aussitôt, comme étant la pépinière du vol domestique et la ruine du pauvre peuple. Plus tard, quand on établira la loterie royale, il faudra la soustraire à la juridiction du Parlement, rigide défenseur de la morale publique. Après Law et son système, la loterie reparaît, mais sous un masque religieux; elle donne cinq millions pour reconstruire Saint-Sulpice; c’est chez le curé de l’église qu’est le bureau du jeu. Néanmoins les théologiens l’attaquent avec énergie; ce qu’on a écrit de plus solide contre les loteries est une dissertation anonyme publiée en 1742. C’est là que Dussault a pris toute l’érudition qu’il étale dans son traité de la Passion du Jeu. La loterie n’a pour

LA LOTERIE

elle que les jésuites, qui ont toujours un faible*ponr les causes perdues. Puis, de religieuse, la loterie devient guerrière ; elle fonde et entretient l’École Militaire, et finit par être loterie royale et impôt régulier. Sous cette forme nouvelle, elle est combattue dans l’Encyclopédie par les physiocrates, honnêtes gens et bons citoyens qui attendent une plus complète justice. Le vent est aux réformes, et, faute de journaux pour faire de l’opposition, la France écrit et lit avec furie d’énormes in-quarto, même quand le sujet en est la critique d’un impôt. En 1789, le cahier-modèle, celui du Tiers-État de Paris, demande l’abolition de la loterie ; le 25 brumaire an II une députation de Paris décide la Convention à en voter la suppression; enfin, en 1835, la loterie tombe devant l’opposition de ces hommes dont l’honnêteté est la gloire, et qui sont le plus beau fleuron d’un pays, les Daru, les Boissy-d’Anglas, les Liancourt, les Delessert.

Si la loterie ne peut résister à l’opinion, tout au contraire on la voit reparaître dans les mauvais jours de la société, quand le pays épuisé et abattu n’a plus ni volonté ni voix. C’esUme chose singulière qu’au lendemain des révolutions, après la terreur et la misère, on voie sortir on ne sait d’où des gens à qui il faut l’ivresse pour oublier la peur, et qui ne connaissent, pour guérir une société malade , d’autre moyen que de l’étourdir. C’est en l’an YI, sous le Directoire, qu’on propose le rétablissement de la loterie et des jeux publics, deux inventions . de même origine etqu’onne sépareguère. Le prétexte, comme toujours, était des plus spécieux; on voulait

payer les dettes de la république, chose assez nécessaire, car on était en pleine banqueroute. Le défenseur de la mesure fut le fougueux Mercier, à qui Boissyd’Anglas opposa, mais en vain, les pages que vingt ans plus tôt il avait écrites dans son Tableau de Paris. Au milieu de la discussion, Creuzé de Lesser donna lecture d’une lettre trop spirituelle pour qu’on ne l’ait pas soupçonné d’en être l’auteur ou le complice, et qui fît ajourner, mais, hélas! de peu de temps, le retour delà loterie.

« Je suis (écrivait l’auteur prétendu de la lettre), je suis un de ceux à qui la loterie royale a les plus grandes obligations; nonseulement j’y ai mangé mon bien, mais encore j’ai engagé tous mes amis et ceux qui ont confiance en moi d’en faire autant; au point que les uns ont fait banqueroute, d’autres sont en fuite ou se sont tués. Je vous prie, en considération de ces services, de me faire obtenir une pension pour subsister. »

Si j’ai cité le nom de Mercier, ce n’est pas que l’autorité de cet esprit sans mesure ait grande valeur, soit : qu’il attaque ou qu’il défende la loterie; c’est que le rôle pris volontairement en l’an YI par l’auteur du Tableau de Paris réfute une anecdote qui traîne partout et n’en est pas plus vraie. Le Premier Consul, diton, se fit un malin plaisir d’humilier Mercier en nommant administrateur de la loterie restaurée le rhéteur qui sous l’ancien régime l’avait poursuivie de ses sarcasmes. Cela donne le plaisir d’écraser en passant ces pamphlétaires, ces gazetiers, dont l’opposition sous tous les régimes n’est, on le sait, qu’une ambition mécontente ou déguisée. 11 faut renoncer à cette aimable supposition. A l’époque où Mercier changeait d’avis gratui-

LA LOTERIE

tement, où le législateur démentait l’écrivain sans qu’on pût lui prêter un motif intéressé, Bonaparte combattait à Arcole, et ne connaissait de loterie que la guerre; Mercier d’ailleurs n’était pas et ne pouvait pas être un ennemi pour le Premier Consul; ses ennemis même, Bonaparte les ménageait peu, mais ne les humiliait pas.

Ce qui est vrai, et ce qui fait plus d’honneur à Napoléon qu’une vengeance indigne d’un grand esprit, c’est sa conduite avec le maire de Lyon, honnête homme dont l’histoire doit garder le souvenir. Quand M. Fay de Santhonay fut nommé maire de Lyon sous l’Empire, il vit de près les maux que causaient les maisons de jeu, et il demanda qu’on les fermât de suite. L’administration lui répondit, comme on devait s’y attendre, que les maisons de jeu* étaient une sentine nécessaire dans les grandes villes, un moyen de surveillance, un obstacle aux tripots clandestins. M. Fay envoya sa démission; sa conscience lui défendait de se faire le complice honteux d’une pareille corruption. L’Empereur comprit la noblesse de cette résistance, et, Paris excepté, il fit fermer les jeux de toutes les villes de France; c’était l’acte d’un souverain.

Enfin, s’il est des gens que la question des loteries intéresse, et que ne satisfassent pas complètement la raison et l’expérience, je les engage à visiter l’Italie : c’est là qu’on peut étudier le mal dans toute sa vérité et en suivre les ravages. A Livourne, à Rome, et surtout à Naples, il n’est pas un coin de rue, pas un voisinage d’église qui ne soit garni de tableaux où des billets peints de toute couleur et des combinaisons sures s’étalent et

provoquent le joueur. A voir tous ces pièges tendus au travail et à l’économie, on dirait que la seule crainte du gouvernement qui tolère de telles expositions, c’cst qu’il ne reste dans la ville quelque malheureux qui échappe à la séduction. Chaque semaine on peut tenter la fortune, et il n’est pas de si faible denier qui ne soit reçu dans ces abominables réduits. De là des maux sans nombre. C’est aujourd'hui la clôture , disent à Naples les marchands de comestibles qui ne vendent rien. C'est aujourd’hui la clôture , disent les Monts-de- Piété qui prêtent sur le dernier meuble et le dernier vêtement d’une pauvre famille. Comment en effet ne pas se refuser le nécessaire, quand le lendemain avec quelques numéros rêvés on peut avoir mille ducats? Et on veut que le peuple travaille quaifd on le poursuit de pareilles tentations, et qu’à chaque instant on fait briller la richesse à ses yeux éblouis! Non, l’épreuve est trop forte, et chaque jour on le rend plus paresseux, plus cupide et plus misérable.

Il est un vice particulier que nourrit la loterie : la superstition. C’est la maladie des joueurs ; il est possible qu’ils ne croient pas à Dieu, mais ils croient aux songes et aux pressentiments. Notre nature est ainsi faite qu’elle repousse l’idée de hasard ; dans le tirage fortuit de cinq chiffres, elle voit une combinaison dont le secret lui échappe ; ce secret, elle veut le saisir, elle le poursuit avec toute l’ardeur de la cupidité. Ouvrez le Moniteur d’octidi, 8 nivôse an YI, vous y verrez comment un citoyen a gagné cinquante mille livres par un calcul fait sur les lettres du nom de Bonaparte. En 1843,

LA LOTERIE

au mois de juin, tout le peuple de Venise ayant joué sur le numéro 13 (le 13 est la fête de saint Antoine de Padoue) , ce numéro sortit , et le saint fit sauter la banque autrichienne; mais en revanche la Toscane s’est ruinée pendant longues années à poursuivre le numéro 65, qui a défié la patience la plus longue et la plus riche. Sunt mobiles ad superstitionem perculsœ semel mentes, a dit Tacite, et il n’y a pas d’ébranlement comparable à celui d’une cupidité toujours en action. Aussi le commerce des livres de songes n’est-il pas un des moindres bénéfices des bureaux de loterie ; la Clef d’or à Naples, le Philosophe errant en Sicile, V Auberge de la fortune en Toscane ont une grande réputation; mais le livre incomparable est le Livre des songes , imprimé à Venise en 1794 par Curti ; aussi il est introuvable. Qui si vendono Libri dei sogni di vecchia edizione, lit-on à Venise chez tous les marchands de billets ; mais que le bibliophile ne s’y trompe pas, ce sont des contrefaçons. Le véritable Curti, celui qui n’égare jamais et avec lequel on gagne toujours, celui-là n’existe plus.

Il est tout simple qu’en Italie cette superstition naturelle aux joueurs prenne un caractère particulier, et ce n’est pas ce qu’il y a de moins triste que de voir mêlés ensemble la loterie et la religion. Je ne parle point des pratiques que la cupidité particulière peut inspirer, mais du rôle singulier que l’État fait prendre à l’Église.Voici, par exemple, trois articles que j’extrais du budget annuel de la loterie napolitaine :

« Au curé de l’église de Sainte-Catherine qui est chargé de bénir l’enfant qui tire les billets avant le tirage, 112 ducats.

« A trois chapelains pour célébrer la messe, à chacun 6 ducats 00 par mois, 239 ducats 76.

« Pour aumônes aux Capucines ( capucinelle ) dites les trentetrois, à 7 ducats 40 par mois pour chaque tirage ordinaire, et à 3 ducats 70 pour chaque tirage extraordinaire, 4 81 ducats 30. »

Quelle conclusion le peuple doit-il tirer d’une pareille intervention? À Naples, le lazzarone en conclut que si l’État fait l’aumône aux Capucines, c’est que ces pieuses sœurs connaissent les bons numéros ; on les paye pour qu’elles ne disent rien. Ce sont donc des sollicitations infinies pour obtenir d’elles la révélation du nombre qui doit gagner; et comme il semble, à juger de la conduite de l’État, que Dieu se môle très-directement de la loterie, ce n’est pas seulement aux religieuses qu’on s’adresse, mais à tous les prêtres; c’est chose commune que de demander en même temps l’absolution et un numéro. M. Petitti nous conte l’histoire d’un confesseur, trop indulgent sans doute, qui pour ne pas mécontenter ses pénitents, leur donnait à chacun un seul numéro, et par ordre. Comme le moine avait au moins quatre-vingt-dix joueurs dans son troupeau, il y en avait toujours cinq qui gagnaient et qui célébraient l’infaillibilité du Père. Les autres n’y croyaient pas moins, et espéraient qu’un jour leur tour viendrait et sans doute en récompense de leur piété. Rien n’est tout à la fois plus ridicule et plus navrant que de pareilles histoires; le vice, pour être grotesque, n'en est pas moins hideux. Il y a des superstitions qui appellent l’indulgence, car elles ne sont qu’une piété mal placée, il faut être bien sévère pour blâmer une mère qui met sa con-

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fiance dans quelque tableau de madone au diadème d’argent. Mais il n’y a rien de plus horrible que cette superstition qui asservit Dieu à nos misérables passions, et fait de la religion même la servante du vice et de la cupidité. C’est là ce qu’il faut détruire à tout prix.

Souvent en Italie on entend les protestants, les Anglais surtout, exalter la moralité supérieure de leur pays et de leur religion. En général ils sont injustes, et, sans parler de la différence d’habitudes qu’ils ne comprennent pas toujours, on ne voit certainement pas à Rome les désordres qui à Londres frappent tous les yeux. Mais en ce point de la loterie, il faut avouer que les protestants ont raison. Chez eux il n’y a rien de comparable à ce scandale de billets vendus à la porte des églises et pour le compte du gouvernement. Il semble que si quelque part on doit chasser les vendeurs du temple c’est à Rome. Du reste, dans toute l’Italie les honnêtes gens souffrent de ce trafic corrupteur; et par exemple, en Piémont, les Chambres ont demandé la suppresion de la loterie. Le roi a promis de le faire aussitôt que l’état des finances le permettra ; mais cette réforme partielle sera incomplète. On ira jouer un peu plus loin ; la Toscane et la Lombardie profiteront seules de cette abolition. Il faut une mesure générale, et en ce cas comme en beaucoup d’autres, c’est de Rome seulement que peut venir le remède. Rien ne résisterait à la condamnation sortie du Vatican; c’est là, il faut le dire, qu’est la plus lourde responsabilité. Supprimer la loterie serait une œuvre digne du saint vieillard qui gouverne la chrétienté. Ses réformes politiques n’ont

pas été heureuses. L’orage parti de France a séché dans le germe des mesures excellentes, et qui ne demandaient pour réussir que des temps meilleurs et peut-être aussi un peuple mieux préparé. On comprend que la main doit trembler d’entreprendre, quand les desseins les plus sages ont été trompés, et n’ont valu à leur auteur que d’injustes accusations. Mais il n’en est pas des réformes morales comme des réformes politiques; celles-là n’excitent ni ambitions téméraires ni espérances insensées. Tout au contraire, elles rendent plus modéré dans le présent, et par cela même, elles assurent l’avenir. Abolir la loterie, ce serait ranimer l’esprit de travail et d’économie, relever la morale publique et servir en même temps deux causes qu’à Rome on ne doit pas et sans doute on ne veut pas séparer, la cause de l’Italie et celle de la religion.

Avril 1SS4.

LA MANIE DES LIVRES

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