‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 36 sur 71 · I7ist. dio.y V · texte numérisé non relu

I7ist. dio.y V

2. Nec immerito cxslitit Carneodes, homo sammo ingenîo ci acuuiiue qui refclleret istorum orationemet justitiam, qutt

et à plusieurs reprises prétend que Garnéade avait raison contre les anciens philosophes, mais que son argument n'avait pas de valeur contre la doctrine chrétienne, car les chrétiens, disait-il, en sacrifiant leurs biens terrestres, sont récompensés par des biens éternels; ils sont donc sages, aussi bien que j ustes ; ils ont pour la première fois concilié deux vertus jusque-là incompatibles, et par ce sacrifice rémunéré ils ont fait de la sagesse et de la justice une seule et même chose ^ Nous laissons à Lactance la responsabilité de son opinion, mais elle prouve du moins qu'aux yeux de l'antiquité, môme de l'antiquité chrétienne, l'antinomie de Garnéade n'était pas vaine et ne peut passer pour une subtilité de rhéteur.

Nous n'avons pas à réfuter la doctrine de Garnéade, ce qui serait une entreprise inutile, le problème aujourd'hui n'étant plus posé en ces termes. Nous voulons seulement en historien peindre une scène oratoire, et, en rajustant plus ou moins bien des morceaux épars, montrer que le discours de Garnéade ne fut pas un jeu de paroles, mais une

fuQdamentum stabile non habebat, everteret : non qnia vitaperandam esse jiistiliam senticbat, sed ut illos defensorcs ejas ostenderet nihil certi , nihil iirmi de justitia disputare. {Epitome, 55.)

1. Voir toute cette discussion dans Lactance [Inst div,, V, 17, et Epitome, ch. 55).

discussion sérieuse, pénétrante et forte. Ainsi, ce n'est pas sans de graves raisons que le philosophe sceptique a essayé dans la suite de renverser une des idées les plus sublimes de Platon sur la justice absolue. Platon, dans sa Répuhliquey pour faire resplendir la beauté de la justice, avait imaginé une comparaison entre Thomme juste et l'homme injuste. D'une part, il nous présente un scélérat qui, trompant ses citoyens par la ruse et l'éloquence, est parvenu au comble du bonheur; il est honoré, puissant, et, par ses richesses et de magnifiques offrandes, il a même acheté la bienveillance des dieux^ si bien qu'il est à la fois le favori de la terre et du ciel ; d'autre part, il nous peint l'homme juste méconnu, bafoué, mis en croix, tourmenté par les hommes, abandonné des dieux, et, par ce frappant contraste de la prospérité inique et de la misère imméritée, il donne à entendre que la justice est en soi un si grand bien que, dans l'excès du malheur et du mépris, elle sera encore préférable à l'injustice adulée et triomphante. Carnéade refait le tableau de Platon et se demande s'il ne faut pas en tirer une conclusion contraire, a Supposons enfin, dit-il, que l'homme de bien soit le plus malheureux des hommes et qu'il paraisse le plus digne de l'être; que le méchant soit entouré de respect, que les honneurs, les commandements aillent à lui, qu'il soit proclamé par l'estime

publique l'homme le plus vertueux et celui qui mé* rite le plus d'être heureux, est-il quelqu'un assez insensé pour hésiter sur le choix de ces deux desti» nées *? » Faut-il voir dans cette préférence poui* l'injustice heureuse une déclaration impudente ou une platitude? Nous ne le pensons pas. Carnéade,en renversant la théorie absolue du sacrifice entièrement gratuit, n'était encore que Finterprète de l'opinion populaire. Jamais le peuple, qui ne se soucie pas des théories subtiles, si nobles qu'elles soient, n'admettra que le juste puisse être ainsi immolé sans recevoir le salaire de sa vertu, soit dans cette vie, soit dans une vie future. C'est l'instinct même de la justice qui lui dit que la vertu, selon le proverbe, doit avoir sa récompense; non sans raison le peuple trouverait étrange que la justice, à laquelle chacun a droit, fût précisément refusée à celui qui en est le plus parfait modèle, et que, par la plus odieuse exception, il n'y eût que l'homme juste à qui la justice ne fût pas accordée. De là. vient que toutes les religions, pour répondre à ce sentiment populaire, enseignent que le malheurdu juste sera consolé; de là vient que la plupart des doctrines philosophiques, tout en reconnaissant ce quïl y a d'admirable dans la théorie de Platon, laquelle pré-

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