De nepubl.,U\, 12; Inst div., V
sente avec tant d'éclat la beauté de la vertu qui se suffit, ne manquent pas de conclure qu'il est dû à rhomme héroïquement juste d'autres satisfactions terrestres ou divines que celles qu'il trouve en luimême. C'est là ce que Carnéade a vu avec son profond sens critique, c'est ce qui lui a fait dire dans le langage propre à sa doctrine que la justice telle que l'entendaient ses adversaires est contraire à la sagesse; c'est là aussi ce qui nous fait comprendre comment un Père de l'Église, Lactance, a pu, avec une sorte d'enthousiasme, donner raison au philosophe sceptique contre le divin Platon.
Tout à coup, Carnéade, élevant le débat, le transporta dans la politique pour mettre sur ces hauteurs le conflit en pleine lumière et le faire éclater à tous les yeux. « Les exemples que fournit la conduite des gouvernements sont plus illustres, et, puisque le droit est nécessairement le même pour les nations que pour les individus, il vaut mieux considérer co que la sagesse exige des Etats, » car, tant qu'il ne s'agit que d'intérêts particuliers, la question reste confuse; qu'un homme se sacrifie et consente à l'exil, à la servitude, à la mort, cela peut rester inaperçu ou ne pas toucher le monde; mais un Etat peut-il consentir à mourir? « Quel est, dit Carnéade, l'Etat assez aveugle pour ne pas préférer l'injustice
ilO LE PHILOSOPHE CARNÉADE A ROME
qui le fait régner à la justice qui le rendrait esclave * ? » C'est donc en politique surtout qu'on voit paraître l'inconciliable contradiction entre la sagesse et la justice. Sans parler ici de ces grandes catastrophes mortelles dont un peuple cherchera toujours à se défendre par n'importe quel moyen, n'est-il pas vrai que la politique, cette sagesse des nations, non seulement ne craint pas de se mettre en conflit avec la justice, mais qu'elle fait souvent profession de la violer? Il est même pour cela des termes consacrés et solennels. Quand un prince invoque la raison (TEtat, quand une république proclame que le salut du peuple est la loi suprême^ ils déclarent l'un et l'autre, en termes convenus et plus ou moins bienséants, que leur sagesse repousse la justice. Qu'est-ce que l'histoire, sinon le témoin et le juge de cette lutte perpétuelle? Que sont les grandes discussions devant les parlements, si ce n'est le débat des deux principes contraires? Les nations, comme les individus, selon leur caractère, sont plus ou moins portées à sacrifier un principe à. l'autre. De tel peuple trop généreux qui se met gratuitement au service d'une noble idée on peut dire qu'il est follement juste, de tel autre peuple plus pratique on dirait volontiers qu'il est injustement sage. Ily a donc entre les deux grands
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mobiles de la conduite humaine une réelle contradiction qui, on peut l'espérer, ne sera pas éternelle, puisque le progrès de la raison publique tend à les rapprocher. Ce progrès est constant et visible dans l'histoire. Au temps de Machiavel, on se piquait effrontément d'être sage sans être juste; mais depuis un siècle, ne fût-ce que par un certain besoin de décence, on n'ose plus afficher cette sagesse infâme, et il n'est presque plus de politique ni de conquérant qui ne prétende donner à ses usurpations une apparence de justice. Peut-être un temps viendra où l'on ne se contentera plus de ces apparences, où Ton comprendra que, pour les peuples comme pour les particuHers, le parti le plus juste est aussi le plus sage, que la plus sûre politique et la plus durable est celle qui s'accorde avec la morale. Alors Tantinomie de Carnéade pourra être reléguée parmi les erreurs surannées; mais elle subsiste encore aujourd'hui, et, durant tant de siècles, elle a bien assez consterné la conscience humaine pour qu'il nous soit permis de dire hautement que notre philosophe ne posait pas un problème futile.
Maintenant il faut suivre non plus le philosophe, mais l'orateur, qui se montre tout à coup aussi spirituel que hardie Encouragé sans doute par le succès de son discours^ il ose toucher à la politique
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de Rome et user d'un argument non pas ad homincm, mais ad populum romanum. Tout en ayant Tair de ne plaider qu'un thème d'école, il fait entendre de courageuses vérités. Ici, il nous faut un peu deviner la suite du discours d'après des passages de Cicéron et de Lactance, qui ne sont pas exactement empruntés à Carnéade, mais visiblement inspirés par lui. Si nous ne pouvons pas suivre sa parole dans tout son cours, nous en entrevoyons de loin les détours et les sinuosités. Ce n'est point sans précaution qu'il dut aborder un si dangereux sujet. Il se sert d'abord d'un illustre exemple emprunté à la Grèce, lequel rendra moins insolente l'allusion à la politique romaine. « Voyez Alexandre, disait-il, ce grand capitaine; aurait-îlpu étendre son empire sur toute l'Asie s'il avait respecté le bien d'autrui? Et vous-mêmes, Romains, si vous êtes devenus les maîtres du monde, est-ce par votre justice ou par votre politique, vous qui étiez d'abord le moindre de tous les peuples? Sans doute ce que vous avez fait est dans le noble intérêt de la patrie; mais qu^estce donc que l'intérêt de la patrie, sinon le dommage d'un autre peuple, c'est-à-dire l'extension du territoire par la violence? L'iiomme qui procure à sa patrie de tels avantages, qui, renversant des villesi exterminant les nations, a rempli d'argent le trésor public et enrichi ses concitoyens, cet homme est
porté jusqu'aux deux *. » Nous refaisons cette partie du discours d'après des résumés plus ou moins fidèles et sur de simples vraisemblances^ mais qui ne manquent pas de valeur, puisqu'elles sont confirmées par un texte certain où se trouve cette conclusion : c Tous les peuples qui ont possédé l'empire, et les Romains eux-mêmes, maîtres du monde, s'ils voulaient être justes, c'est-à-dire restituer le bien d'autrui, en reviendraient aux cabanes et n'auraient plus qu'à se résigner aux misères de la pauvreté '. » Il faut que Carnéade se soit bien emparé des esprits pour oser proclamer avec un air d'innocence doctrinale de si déplaisantes vérités devant un auditoire de conquérants. Le Grec, confiant dans son éloquence, se donne la joie de faire payer à l'orgueil romain les frais de sa démonstration philosophique.
A qui conn^dt la finesse grecque il paraîtra évident que Carnéade, en remplissant le rôle de philosophe, n'avait pas oublié pourquoi il était venu à Rome, qu'il était ambassadeur, qu'il était un avocat chargé de plaider la cause d'Athènes accusée et punie pour avoir dévasté la ville d'Orope; car, en y regardant de près, la conclusion de tout ce discours, conclusion implicite, mais que les Romains pou-
î. De Republ.j III, 9i nst. div., VI. 6.