AVANT-PROPOS VII
d'une sévère critique et s'appuyer sur des textes; mais il n'est pas tenu de verser toutes ses notes devant le lecteur. C'est à l'écrivain de mériter du crédit par la clarté de son exposition, la vraisemblance de ses tableaux, la sincérité manifeste de son style. Le public se plaint quelquefois, non sans raison, que l'antiquité devienne de plus en plus un domaine réservé aux seuls initiés, entouré de barrières épineuses, comme pour tenir à distance les profanes. Nous voudrions, au contraire, qu'elle fût accessible par plus d'un côté à tous les esprits cultivés, aux jeunes gens, môme aux femmes. Intéresser tout le monde, si Ton peut, à l'histoire des idées morales, c'est faire une œuvre morale soi-mômo.
Décembre fSS2.
L'ÉLOGE FUNÈBRE CIIEZ LES KOMAINS
Quand -Agrippine rapporta d'Orient les cendres de Germanicus, et que de Brindes à Romt?, de ville en ville, et tout le long de la route, elle eut traversé les douloureux hommages d'une foule de toutes parts accourue et sans cesse renaissante, Tibère, ne voulant pas voir se renouveler sous ses yeux les témoignages d'un enthousiasme qui était une injure pour lui même, ordonna que les funérailles de son trop adoré neveu se feraient sans pompe. Le peuple murmura : < Où sont les institutions de nos ancêtres? Quoi! on refuse au héros les vers composés pour perpétuer le souvenir de la vertu, on lui refuse encore les honneurs usités de Télogc funèbre * 1 » C'était
1^ Tacite, AnnaieSt 1. III, 5é
2 l'éloge funèbue chez les romains
en eiïct un des plus antiques usages de célébrer en des occasions et sous des formes diverses les hommes illustres qui avaient bien servi la patrie, usage si antique que les premiers essais de la littérature romaine s'y rattachent et en sont sortis. Avant gu'ii y eût des poètes à Rome, les jeunes garçons étaient amenés dans les festins pour chanter aux sons de la flûte les exploits des héros; avant qu'il y eût des orateurs politiques, on faisait sur le forum, dans un discours public, du haut d'une tribune, l'éloge funèbre des nobles défunts. La poésie et l'éloquence ont donc leurs lointaines racines dans ces vieilles et patriotiques institutions. Bien plus, comme chaque famille palricienne conservait pieusement dans ses archives privées les éloges de ses membres, les premiers écrivains qui tentèrent de raconter les annales de Rome furent obligés de recourir, faute d'autres documents détaillés, à ces documents domestiques, si bien que ces vieux usages donnèrent naissance non seulement à la poésie et à l'éloquence, mais à l'histoire même. Pour ne parler ici que de l'éloge funèbre, cette coutume qui remonte peutêtre au temps des rois, qui paraît au grand jour dès rétablissement de la république, qui durait encore sous Tempire, en excitant tant de regrets quand par hasard on y dérogeait, une coutume si enracinée tenait au sentiment le plus profond du peuple ro-
main, au culte pour ses grands hommes, t[ui se confondait avec le culte de la patrie. L'oraison funèbre à Rome n'est donc pas une invention littéraire des temps cultivés, une cérémonie oratoire pour une assemblée de délicats : elle a été naïvement créée par le peuple ou pour le peuple; elle est sortie des mœurs, elle a servi à les fortifier et à les maintenir, enfin elle a été comme une dej pièces les plus durables de l'éducation civique.
Rome, qui en littérature a presque tout emprunté aux Gr^cs, ne leur est pas redevable de l'oraison funèbre. Ce sont les Romains qui ont imaginé ce genre d'éloquence, et sur ce point ils ont devancé les Athéniens eux-mêmes. Cela est affirmé par Denys d'Halicarnasse * et par Plutarque ^, et le témoignage de ces deux écrivains grecs mérite d'autant plus de crédit qu'il est plus désintéressé. Denys assure que la première harangue funèbre fut prononcée h Rome seize ans avant que les Athéniens se fussent avisés de célébrer ainsi les morts de Marathon. Cette première harangue romaine fut celle
i. Antiq. romaines^ 1. V, 17.
". Puùlicola, cil. 9.
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que fit Valérius Pubiicola en Thonneur de son collègue Brutus, qui avait chassé les Tarquins. Pour être né sur le sol national, l'éloge funèbre à Rome eut des caractères particuliers qu'il n'eut pas en Grèce. Chez les Romains, il était consacré à un homme; chez les Grecs, il était collectif, accordé seulement aux guerriers tombés ensemble dans une bataille ou dans une même campagne. Ainsi furent honorés par Périclès les soldats morts dans la guerre du Péloponèse et par Démosthène ceux de Chéronée. De là, selon Denys, un autre caractère distinctif: en Grèce, on ne célébrait que le courage, puisqu'il ne s'agissait que de héros militaires; à Rome, on vantait encore les vertus civiles. On voit ici comment la diversité des institutions s'impose même à Téloquencc. La démocratique Athènes, la république jalouse qui avait inventé l'ostracisme, se garde bien de glorifier ses grands citoyens, de peur d'exalter l'orgueil des familles et de susciter un nouveau Pisistrate; l'aristocratique Rome, au contraire, se fait un devoir d'offrir à l'admiration du peuple les hommes distingués des maisons patriciennes et ne craint pas de les couvrir de gloire : cette gloire rejaillit sur tout le patriciat.
L'histoire de l'éloge funèbre est courte, parce que les écrivains latins des siècles lettrés ne fournissent que bien peu de renseignements. Leur dédain ou
l'éloge funèbre chez us ROHAinS
feur silence tient à plusieurs causes. D'abord ils n'étaient pas en général curieux de connaîLre les anciens monuments littéraires de Rome, dont ils méprisaient la langue vieillie et rude. Au temps d'Auguste, la délicatesse des esprits négligeait l'antiquité romaine, comme au temps de Louis XIV elle ignorait le moyen âge. L'ancienne éloquence funèbre de Rome passa donc inaperçue, comme du reste réltirjuence politique du même temps, sur laquelle nous saurions peu de chose, s'il ne s'était rencontré dans les siècles de décadence des grammairiens, raffinés aussi, mais à rebours, blasés sur l'art régulier des œuvres classiques et qui, dans leur admiration rétrospective pour la demi-barbai-ie des vieux âges, nous ont conservé des fragments et des phrases des plus anciens orateurs. Pour des raisons particulières, l'éloquence funèbre dut même être négligée plus que tout autre. Ces sortes de harangues étaient trop fréquentes, puisqu'on en prononçait à toutes les funérailles patriciennes, et que peu k peu ces honneurs furent prodigués, môme dans les municipes, aux plus minces personnages, hommes ou femmes, ainsi qu'en témoignent les inscriptions des tombeaux. L'accoutumance ôtait donc de leur intérêt à ces discours. A cette banalité s'ajoutait celle de la composition, qui ne pouvait guère varier, l'usage voulant que l'on fit toujours avec l'éloge du
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mort celui de tous ses ancêtres. Combien de fois a-t-on dû faire, dans la suite des temps, celui des Cornélius, des Fabius ou des héros de quelque illustre et nombreuse famille 1 L'uniformité de ces discours était inévitable. Chose plus fâcheuse, comme la coutume exigeait que le discours fût prononcé par le plus proche parent du défunt, Torateur, se trouvant désigné par d'autres raisons que son éloquence, pouvait n être pas éloquent, et c'est bien d'aventure quand il l'était. Enfin l éloquence funèbre, eût- elle le plus grand éclat, ne pouvait laisser de vifs et durables souvenirs, parce que, calme de sa nature, elle n'offrait pas le dramatique intérêt des grandes luttes politiques et judiciaires qui chaque jour agitaient les esprits; elle était bien vite oubliée au milieu de ce bruit sans cesse renaissant et noyée dans les tempêtes civiles. Si ce sont des étrangers, des Grecs séjournant à Rome, Polybe surtout, qui nous ont laissé sur ces coutumes les plus intéressants détails, c'est que la nouveauté du spectacle leur offrait encore des surprises et parlait à leurs yeux et à leur âme. Nous ne voulons pas peindre en ce moment ce spectaclo des funérailles illustres avec leur long cortège de musiciens, de pleureuses chantant les louanges du mort, de chars portant les images de ses ancêtres, immense cérémonie où le peuple était officiellement convoqué, où il accourait
l'iÎLOGE FUNÉTITIE CHEZ LES IIOSIAIKS 7
f comme h. la célébralion d'un lugubre Iriompiie; mais
■ c'est au milieu de cet appareil de la mort et de la I gloire qu'il faut toujours replacer et se figurer l'ôlo-
■ quencB funèbre romaine, Ainsi seulement peuvent I reprendre quelque vie les rares souvenirs épars [ que nous allons recueillir, avec lesquels on en est
réduit à recomposer son histoire.
S'il est vrai, comme l'allirment Denys d'Halicar- [ nasse etPlutarque, que la première oraison funèbre [ fut celle que le consul Valérius Publicola prononça en
■ l'honneur de son collègue Brutusqui chassa les rois, ce genre d'éloquence eut pour les Ilomains une glorieuse et touchante origine. Il aurait donc étéinspirii par le plus grand événement de l'histoire romaine, J il se confondrait avec les plus chers souvenirs de lal liberté conquise et serait comme une des premièreSil parures de la république naissante. Cet éloge dal Brutus, ajoute Plutarque, fut si fort goûté du peuple, t que, depuis, la coutume s'établit de rendre un pa- I reil honneur à tous les grands personnages. Quoi I qu'il en soit de cette haute origine, et bien qu'o puisse à la rigueur douter, parce que les Romains étaient toujours fort enclins h faire remonter leurs
^^plus nobles coutumes à l'établissement même de la ^^Képubliquc, toujours est-il qu'on rencontre de bonno'j ^^Uieure çti et là dans l'histoire romaine la mention I ^^wiï'un certain nombre de ces t'ioges, L'an 'iSQ an'mv'Cj
notre ère, le consul M. Fabius prononça l'éloge funèbre de son frère Q. Fabius et de son collègue Manlius, tués dans une bataille contre lés Véiens. L'orateur était ce Fabius qui avait refusé le triomphe en répondant : « Quand sa maison était en deuil de son frère, quand la république était veuve d'un de ses consuls, il n'accepterait pas un laurier flétri par les larmes de sa patrie et celles de sa propre famille, » belle phrase qui sans doute est de Tite-Live et non de ce Fabius, trop belle ou plutôt trop apprêtée pour ces temps antiques. En louant les deux héros, dit encore l'historien, il montra beaucoup de générosité, puisqu'il leur donna des louanges dont luimême avait mérité la plus grande part ^ Dix ans plus tard, en 470, Appius Claudius, accusé devant le peuple, étant mort avant la fin du procès où il avait par son insolente hauteur déconcerté et fait trembler ses accusateurs mêmes, les tribuns s'opposèrent à son éloge funèbre; mais, sur les prières de son fils, qui réclama ai au nom de l'ancienne coutume romaine », le peuple ne voulut pas qu'on dérobât ce dernier honneur aux restes d'un grand homme, et il écouta son éloge, après sa mort, d'une oreille aussi favorable qu'il avait écouté son accusation pendant sa vie -. Il faut que l'usage de l'éloge