‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 52 sur 71 · UN PRÉCEPTE DE PYTHAGORE · texte numérisé non relu

UN PRÉCEPTE DE PYTHAGORE

Si la critique contemporaine, par une discussion sévère des textes^ et grâce à des méthodes et à des habitudes de précision nouvelles, a fait mieux connaître les doctrines philosophiques de l'antiquité, elle se montre de moins en moins curieuse du détail moral, qui pourtant donne à ces doctrines leur véritable caractère et leur prix. Dans les deux derniers siècles au contraire, c'étaient précisément les maximes, les préceptes qu'on cherchait dans les livres des vieux sages. On leur demandait, non une théorie abstraite et générale, mais, disait-on alors, une nourriture spirituelle. On lisait naïvement Sénèque comme on lisait Nicole. En cela, nos pères, sans être aussi exactement instruits que nous, entraient mieux peut-être dans l'esprit des anciens, dont la philosophie morale prétend surtout servir

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à la conduite de la vie et remplir le rôle que, dans les temps modernes, s'est réservé la religion. On était tout préparé au xvii® siècle à lire ainsi les philosophes païens par les habitudes de la méditation pieuse ; même les lecteurs les plus profanes se plaisaient aux belles sentences, ne fût-ce que pour avoir Toccasion de rentrer en eux-mêmes et de se mieux connaître, ce qui était alors le suprême plaisir des délicats.

Aujourd'hui, nous sommes loin de ces coutumes, qui nous paraîtraient non seulement trop graves, mais trop simples. Une certaine ambition d'esprit, mêlée de beaucoup d'indifférence, ne nous laisse de goût que pour les vastes théories où sont résolus les plus grands problèmes de la nature et de l'homme. Les préceptes surtout nous importunent et nous trouvent rebelles. Je ne sais quel esprit de révolte, que nous portons en tout, se met en garde contre la plus insinuante persuasion. Nous sommes tentés de regarder le philosophe qui moralise comme un indiscret qui entreprend sur notre liberté ombrageuse, ou comme un pédagogue qui semble vouloir nous traiter en enfants. Avons-nous d'ailleurs le temps de goûter les jouissances si lentes de nos pères, et de nous replier sur nous-mêmes au milieu de la vie moderne si active et si dissipée? Tout nous attire au dehors, non seulement les plaisirs et les

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affaires, mais aussi les curiosités érudites et les nouveaux devoirs de la science. Notre âme est sans cesse absente de chez elle et ne ressemble pas mal à la dame de la comédie qui est toujours sortie. Aussi les historiens de la philosophie ne font-ils aujourd'hui que glisser sur la partie morale des doctrines antiques, peut-être parce que le sujet leur semble ou trop clair ou trop usé. Les préceptes méritent pourtant une attention d'autant plus délicate qu'ils ont été souvent mal compris par les anciens euxmêmes. Nous voudrions donner ici un seul exemple de ces fausses interprétations antiques, et montrer par là que la critique, si elle voulait en prendre la peine, trouverait encore à s'exercer dans le champ un peu délaissé de la philosophie morale. Il s'agit d'une prescription pythagoricienne sur l'examen de conscience, que le christianisme a plus tard adoptée pour en faire une règle de pratique commune, prescription qui paraît aujourd'hui si simple que les femmes et les enfants la comprennent, et dont le sens, pourtant si manifeste, a échappé dans l'antiquité à de fort bons esprits, même à de grands esprits, et jusqu'à des biographes de Pythagore, qui se croyaient plus ou moins dépositaires de sa doctrine. Sur la foi des anciens qui se sont mépris et ont donné de ce précepte des interprétations erronées, des historiens modernes de la philosophie en France, en AUe-

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iï)agne et ailleurs se sont trompés à leur tour, si bien que l'erreur, de plus en plus accréditée, court encore de livre en livre. Quoiqu'il ne s'agisse que d'un point particulier de la morale, il n'est pas inutile de signaler cette erreur singulière, qui n'a jamais été redressée, et d'épargner ainsi aux futurs historiens de la philosophie une insipide et peu raisonnable redite.

Tout le monde connaît le petit poème gnomique intitulé les Vers d'or, qui devait être le manuel, le bréviaire du pythagoricien, et qui renferme la plus pure substance de la morale, la fleur choisie des préceptes de l'école, non sans parfum poétique. Ce poème, attribué par les uns à Pythagore lui-môme, par d'autres à Lysis, son disciple, par d'autres encore ou à Philolaiis ou à Empédocle, ne remonte pas sans doute à une si haute antiquité, mais il est certainement antérieur au chiistianisme, puisque des écrivains qui ont vécu avant notre ère, entre autres le stoïcien Chrysippe *, y ont fait quelquefois allusion- Que nous ignorions le nom de l'auteur, que

1. Chrysippo citait unversdu poème (voy. Aulu-GeUe|l. VI, 2.)

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les anciens eux-mêmes l'aient ignoré, il ne faut pas s'en étonner. Souvent des doctrines, des doctrines religieuses surtout, ont produit des livres de pieuse morale écrits par une main inconnue, livres d'autant plus respectés qu'ils sont anonymes, dont le charme et le crédit tiennent au mystère qui les couvre, qui paraissent écrits pour tout le monde précisément parce qu'ils ne portent le nom de personne, et dont les adeptes enfin font leurs plus chères délices, la vérité morale n'étant jamais plus touchante que si elle se présente comme d'elle-même, sans intermédiaire, dans sa simplicité en quelque sorte divine*.

Le poème des Vers (Tor^ après avoir tracé en une suite de maximes détachées nos principaux devoirs envers les dieux, envers les hommes, envers nous^ mêmes, termine cette série de préceptes par une recommandation entre toutes précise et détaillée, par laquelle il est enjoint de ne pas terminer sa journée sans repasser sur toutes ses actions, sans les juger :

« Ne laisse jamais tes paupières céder au sommeil avant d'avoir soumis à ta raison toutes tes actionâ de la journée.

1. Hieroclès dit formellement que les Vers cTor ne sont pas l'œuvre d'un homme, mais celle de tout le sacn'; collège pythagoricien, oùx ^v6c xivo;... oXou 6è xoO UpoO auXXoyou (ch. 27).

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«En quoi ai -je manqué? Qu'ai-je fait? Qu'ai-je omis de faire de ce qui est ordonné ?

« Ayant jugé la première^de tes actions, prendsles toutes ainsi Tune après l'autre.

ce Si tu as commis des fautes, sois-en mortifié ; si tu as bien fait, réjouis-toi «. »

Voilà bien l'examen de conscience dans toute sa clarté. Rien n'y manque, ni la surveillance attentive de soi-même, ni le scrupule moral qui va jusqu'à s'imputer à faute le bien qu'on n'a pas fait, ni le repentir du mal, ni la joie permise du bien. Il n'est personne aujourd'hui qui, lisant ce passage, n'en comprenne aussitôt le sens. Peut-on même imaginer que ces vers renferment autre chose qu'un précepte sur ce que nous appelons Texamen de conscience ? Eh bien î un certain nombre d'anciens sont tombés dans la plus étrange méprise. Ils ont cru qu'il s'agissait ici d'un exercice de mémoire. Ils ont pensé, avec une naïveté qui nous étonne, que Py thagore recommandait à ses disciples de se rappeler tout ce qu'ils avaient fait, vu, dit, entendu, môme les choses les plus indifférentes, et qu'il avait eu pour but de leur fortifier l'esprit et d'affermir ainsi leur mémoire, précisément parce quil est difficile do ressaisir et de retenir la futile succession des petits

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