‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 57 sur 71 · Porphyre, Vie de Pythagore, 40, édit. Didot · texte numérisé non relu

Porphyre, Vie de Pythagore, 40, édit. Didot

Porphyre avait été plus court, et qu'il se soit piqué de bien faire connaître la prescription pythagoricienne. € Un pythagoricien, dit-il, ne sortait jamais de son lit avant d'avoir repassé dans son esprit tout ce qu'il avait fait la veille. Voici comment il faisait cette récapitulation. Il tachait de ressaisir d'abord ce que dans sa maison il avait dit, ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait ordonné à ses gens en premier, en second, en troisième lieu. Même méthode pour ce qu'il se proposait de faire. Puis, pensant à ce qu'il avait fait hors de sa maison, il se rapppelait quelles personnes il avait rencontrées, quelle avait été la première, la seconde, la troisième, quels discours il avait échangés avec celui-ci, celui-là, ce troisième, et ainsi de suite. Il s'efforçait ainsi de se remettre en mémoire tout ce qui s'était passé dans toute la journée, en observant bien l'ordre et la succession des faits et des discours. Si le matin il avait un peu plus de loisir, il poussait cet examen jusqu'au troisième jour. Les pythagoriciens tâchaient d'exercer ainsi leur mémoire, pensant que, pour acquérir la science, la prudence et une complète expérience, il n'est rien de tel que la fermeté des souvenirs *. » Le texte cette fois ne laisse rien à désirer pour la clarté. Si grande est la prétention à

i. Jamhliquc, Vie de Pythagore, ch. XXÏX, 163.

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l'exactitude dans le détail qu'elle devient comique. Jamblique semble avoir recueilli ici tout un héritage d'erreurs accumulées. Cette longue et déraisonnable explication donnée par un savant philosophe montre suffisamment quel sens inepte les anciens attribuaient souvent au simple et beau précepte de Pythagore.

Il est probable que Terreur qui faisait de l'examen de conscience un exercice de mémoire doit être imputée au célèbre péripatéticien Âristoxène, qui avait beaucoup écrit sur Pythagore; nous ne prétendons pas que Jamblique a ici directement puisé dans les livres d'Aristoxène, mais il résumait des auteurs qui eux-mêmes avaient beaucoup emprunté au péripatéticien. La méprise de celui-ci a fait fortune sous la recommandation d'un grand nom. Tous ceux qui eurent à écrire sur l'école pythagoricienne, si difficile à bien connaître dans la suite des temps, parce qu'elle était à la fois mystérieuse et dégénérée, durent niiturellement s'en référer à un ancien historien de la philosophie qui par le temps où il vécut avait été plus près des sources de la doctrine. Son livra fut sans cesse consulté et résumé. Pendant six siècles, d'Aristoxène à Jamblique, l'erreur courut de livre en livre sans être arrêtée au passagç. D'ailleurs la formule était assez exacte, l'interprétation seule était fausse. C'était bien la lettre du précepte, mais

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sans lumière. S'il est vrai, selon la célèbre comparaison de Lucrèce, que la vérité voltige de main en main comme le flambeau des jeux antiques, il peut arriver qu'elle s'éteigne en chemin tout en poursuivant sa course. C'est ainsi que les anciens se sont transmis le lumineux précepte sans s'apercevoir que dès la seconde main le flambeau n'était plus allumé. Quel que soit le premier auteur de cette erreur si légèrement transmise, encore faut-il se demander comment elle a pu être commise, ne fût-ce qu'une fois, et comment elle a pu être répétée si souvent par des écrivains qui connaissaient le texte si clair des Vers d'or, qui y font allusion et vont jusqu'à le citer. Ici, il faut se rappeler que les anciens, au temps où il y avait encore une certaine activité politique, où la morale réglait surtout les devoirs du citoyen, n'étaient point faits pour comprendre une prescription qui recommandait une si exacte surveillance de soi-même. Sans doute ils faisaient honneur sans cesse à la fameuse inscription de Delphes : « C!onnais-toi toi-même; » ils l'attribuaient à un dieu, tant le précepte leur paraissait sublime, mais ils l'entendaient dans un sens général, scientifique ; ils y voyaient un encouragement à l'étude de l'homme opposée à l'étude de la nature. Il ne pouvait venir à la pensée de ces citoyens actifs qu'une école de philosophie eût imaginé une pratique où l'on devait

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descendre tous les soirs en soi-même, considérer une à une toutes ses actions, les juger avec scrupule, en jouir, en souflfrir, selon qu'elles étaient bonnes ou mauvaises, plus ou moins conformes à la loi morale de la doctrine. Ces sortes de délicatesses intérieures, qui nous paraissent très simples à nous qui les connaissons, pouvaient n'être pas devinées même par des esprits pénétrants qui n'en avaient jamais entendu parler. Ils étaient ainsi naturellement ame^ nés, en présence d'un texte pour eux un peu bizarre, à rapprocher la coutume pythagoricienne d'une coutume qui leur était déjà familière, à prendre le recueillement d'une âme qui se juge pour l'attention d'un disciple qui s'exerce l'esprit. Ne voyons-nous pas autour de nous de pareilles illusions? Chacun rapporte une chose qu'il ne connaît pas à une chose qu'il connaît. Le paysan qui ne voit guère écrire que chez les officiers publics, s'il entre par hasard chez un homme de lettres en train de composer un livre, s'imagine que celui-ci fait un acte notarié ou apure des comptes. Qu'on me permette un souvenir personnel. Un jour que dans les montagnes je lisais un roman sur le bord d'un sentier, les naïves femmes qui passaient ne manquaient pas de me dire : a Vous priez donc toujours? » Pour elles, un livre ne pouvait être qu'un hvre de prières. Si, par une pieuse prévention, on voit dans une occupation profane un

acte de piété, il peut arriver aussi qu'on voie dans une coutume pieuse un acte profane et ordinaire, et on comprend dès lors que des historiens de la philosophie, en rencontrant pour la première fois un précepte aussi nouveau que celui de Pythagore, n'en aient pas même soupçonné le sens et la portée, et que, sans y plus penser, ils l'aient assimilé à ce qu'ils voyaient faire autour d'eux, à un exercice de mémoire en usage dans les écoles ou à un acte de prudence familier dans l'économie domestique.

Si l'on veut être tout à fait équitable pour les anciens, il faut convenir que le texte des Vers d'or pouvait prêter à l'illusion . Qu'on se figure en présence de ce texte un homme étranger à la coutume pythagoricienne et le lisant pour la première fois, on comprendra comment il a pu commettre sa méprise, car les mots qui composent le précepte, bien qu'ils soient pour nous d'une parfaite clarté, se plient à une interprétation légère *. Ainsi les mots : En quoi ai- je transgressé {la loi)l peuvent se traduire littéralement : Par où ai-je passé en me promenant? — Qu'ai' je fait? peut s'appliquer non seulement à des fautes, mais aux choses les plus indifférentes. — Qu'ai' je omis de ce que je devais faire? peut être pris dans le sens d'une occasion manquée

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aussi bien que dans le sens d'un devoir non rempli. Le vers sur le repentir et la joie morale pouvait exprimer un vulgaire regret on un banal contentement pour une démarche plus ou moins utile ; mais comme dès lors le précepte ne valait guère la peine d'être donné, comme il semblait un peu bizarre que Pythagore y eût insisté au point de recommander un pareil examen deux ou trois fois par jour, il a bien fallu prêter à un si grand philosophe une intention raisonnable et précise, et l'on a conclu que ces futiles questions intérieures cachaient un précepte ingénieux sur l'art de fortifier la mémoire.

Cette puérile erreur, commise d'atord, à ce qu'il semble, par d'illustres disciples d'Aristote, répétée par de célèbres platoniciens, devenue à la longue assez commune dans l'antiquité, a dû faire fortune dans les temps modernes parmi les traducteurs, les commentateurs, les historiens de la philosophie, qui, sans y regarder de près, se sont naturellement laissé égarer à la suite de ces antiques et respectables autorités. Dans la science, il en est de la succession des témoignages comme d'un convoi sur une grande route; quand Tattelage qui est en tête se détourne du bon chemin, tout le reste se détourne à la file. Déjà au rv® siècle le poète latin Ausone, trompé par la fausse interprétation des Grecs et substituant k l'examen de conscience je ne sais quel exercice qui

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n'a plus un caractère moral, traduit ainsi le précepte :

Qua prœtergressus ? quid gestum in tempore ? quid non ?

Depuis, les traductions latines des Vers d*or^ à peu d'exceptions près, sont à côté du sens. Nous croyons pouvoir affirmer, pour avoir fait sur ce point de fastidieuses recherches, qu'à part les traducteurs de lïréroclès, lesquels ne pouvaient pas se tromper, éclairés qu'ils étaient dans le moment par le commentaire si détaillé et si lumineux de Hiéroclès luiméma, tous les autres, rencontrant le précepte et le vers cité dans divers ouvrages antiques, se sont mé« pris, — et ces traducteurs ne sont pas les premiers venus : c'est Grotius, c'est Juste Lipse, c'est Ménage et toute une suite de véritables savants. On peut s'étonner que M, Westermann en 1862, dans son édition de Porphyre, qui fait partie de la bibliothèque grecque-latine de M. Firmin Didot, ait encore laissé échapper l'erreur consacrée parle temps. Le grand helléniste M. Cobet, dans son Diogëne de Laerte publié dans la même collection, est le seul qui, sans toutefois relever Terreur, n'ait pas versé dans Fornière, et c'est pour nous un plaisir de le constater. Vit- on jamais un contre-sens à la fois si tenace, si fâcheux, si facile à reconnaître et à éviter? D'autre part, depuis le xvi® siècle, des historiens

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qui ont touché à l'école de Pythagore, entre autres Brucker, Fauteur si connu d'une Histoire critique de la philosophie *, ne voient pas qu'il s'agit dans les Vers d'or d'un examen de conscience; d'autres, se trompant à demi, tout en attribuant un exercice moral à l'école, reconnaissent encore à côté un exercice de mémoire. Ainsi un célèbre critique allemand, mort au commencement de ce siècle, Meiners, en son Histoire des sciences dans la Grèce, oii il consacre une longue étude à Pythagore, ne craint pas de dire : « Pythagore, en prescrivant à ses disciples de se rappeler ce qu'ils avaient fait,... n'avait pas seulement en vue de leur apprendre à se connaître eux-mêmes et dé former les coeurs à la vertu ; il voulait encore par là, comme nous l'assurent plusieurs historiens, leur prescrire un excellent exercice pour la mémoire, et voilà pourquoi ces exercices sont regardés aussi comme l'art de la mémoire, selon les pythagoriciens •. » Meiners vante fort longuement et avec beaucoup de chaleur ce prétendu exercice de mémoire, et parlant de cette insipide biographie journalière, telle que l'entendent Diodore et Jamblique, il s'écrie avec admiration : (c La mémoire des pythagoriciens devait ressembler

2. Histoire de Porigine, des progrès et de la décadence <fc» sciences dans la Grèce, traduite par Laveauz, t. II, p. 135.

aune galerie de tableaux. » Chose plus surprenante, Fénelon lui-même, qui aurait dû mieux qu'un autre, comme esprit délicat et comme prêtre, démêler le vrai sens du précepte, Fénelon, dans son Abrégé des vies des anciens philosoplies^ traduit ainsi le passage des Vers d'or : a Où as-tu été ? Qu'as-tu fait à propos? Qu'as- tu fait à contre-temps? » Fénelon suivait la voie battue par ses devanciers. Peutêtre même le pieux archevêque n'a-t-il pas ouvert les yeux, parce qu'il lui répugnait d'admettre que dans une école de philosophie antique et profane on eût déjà trouvé une prescription qui lui paraissait exclusivement chrétienne. Quoi qu'il en soit, personne n'a encore, que nous sachions, mis le doigt sur cette extraordinaire bévue plus de vingt fois séculaire, et c'est pour en faire une bonne fois justice que nous croyons devoir la signaler, avec l'espoir qu'elle n'osera plus reparaître et qu'ainsi ne sera plus défiguré un des plus admirables préce^) tes de la morale pythagoricienne.

Cependant le précepte pythagoricien, si low^temps méconnu et si mesquinement interprété, n'avait point perdu pour tout le monde son. €>e.\v&

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véritable, et semble avoir fait obscurément son chemin dans de mystérieuses écoles, puisque nous le voyons reparaître à la lumière, au commencement de l'empire romain, sous Auguste et Tibère. C'était le moment où le despotisme, en arrêtant tout à coup les occupations civiques, éveillait dans les cœurs des ambitions morales d'un genre nouveau. L'âme antique, arrêtée dans son cours naturel, reflua sur elle-même. Ne pouvant plus être citoyen, on voulut être plus homme, et ce fut avec une sorte d'enthousiasme et de sombre ferveur qu'on se resserra dans le domaine de la conscience, sur lequel le pouvoir n'avait pas de prise. La philosophie attacha plus de prix à la culture morale et devint presque exclusivement pratique. Par découragement ou pour courir au plus pressé, elle renonça aux hautes spéculations et aux problèmes savants pour ne s'occuper que de l'âme et de la perfection intérieure. Alors tous les philosophes mirent en honneur des exercices moraux inconnus ou oubliés. Pythagoriciens, platoniciens, cyniques, stoïciens, s'empruntèrent mutuellement tout ce qui pouvait servir au règlement de l'âme, et, malgré la diversité de leurs principes, se rencontrèrent facilement dans la morale pratique, où d'ordinaire les dissentiments s'eflacent. Le stoïcisme, qui était la doctrine dominante, adopta et recueillit toutes ces prescriptions d'origine diverse;

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il les célébra par la bouche de ses grands écrivains et les fit siennes, car, dans le monde moral comme dans le monde physique, il y a pour ainsi dire une loi de gravitation qui fait que les doctrines les plus puissantes attirent à elles et retiennent les éléments épars et flottants des doctrines moins consistantes. C'est ainsi que le vieux précepte de Pythagore, sans perdre la marque de son origine, devint avec le temps un précepte stoïcien.

C'est dans un traité de Sénèque qu'on le voit tout à coup paraître, et nous savons par l'auteur luimême à qui il en est redevable. Il le doit à son maître Sextius, un de ces pythagoriciens nouveaux qui, pour donner à leur doctrine une force romaine, étaient devenus à leur insu, sans le vouloir, et bien qu'ils s'en défendissent, des sages stoïques. On surprend ainsi sur le fait le passage de la prescription pythagoricienne dans la doctrine de Zenon. Pour Sénèque, le précepte est nouveau, et, tout en le célébrant avec une grâce précise, il laisse voir cependant que cette nouveauté salutaire n'est pas encore très répandue, du moins dans son école. Bien que le tableau que Sénèque a tracé de l'examen de conscience soit fort connu, il faut ici le remettre sous les yeux pour montrer comment sous le despotisme accablant de l'empire on se plaisait à se réfugier en soi-même^ à se surveiller, à s'assurer en silence des

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vertus intérieures, puisque la carrière était fermée aux vertus civiques.

€ Nous devons tous les jours appeler notre âme à rendre ses comptes. Ainsi faisait Sextius. La journée terminée, avant de se livrer au repos de la nuit, il interrogeait son âme : « De quel défaut t'es-tu aujour- « d'hui guérie? quelle passion as-tu combattue? En € quoi es-tu devenu meilleur? » Quoi de plus beau que cette habitude de repasser ainsi toute sa journée ! Quel sommeil que celui qui succède à cette revue de soi-même I Qu'il est calme, profond et libre, lorsque l'âme a reçu ce qui lui revient d'éloge ou de blâme, et que, soumise à sa propre surveillance, à sa propre censure, elle informe secrètement contre elle-même! Ainsi fais-je, et, remplissant envers moi les fonctions de juge, je me cite à mon tribunal. Quand on a emporté la lumière de ma chambre, que ma femme, par égard pour ma coutume, a fait silence, je commence une enquête sur toute ma journée , je reviens sur toutes mes actions et mes paroles. Je ne me dissimule rien, je ne me passe rien. Eh 1 pourquoi craindrais-je d'envisager une seule de mes fautes, quand je puis me dire : Prends garde de recommencer; pour aujourd'hui, je te pardonne *. » Dans cette charmante confidence, on voit que Sénèque avait reçu directement

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