L'EMPEREUR JULIEN
Le ive siècle peut être régardé comme le véritalA© point de partage entre l'antiquité et les temps nouveaux. C'est le moment où le christianisme, monté sur le trône impérial, armé de la puissance politique, devenu religion d'Etat, a consommé sa lente victoire et, en dépit de sourdes ou violentes résistances, a fixé les destinées du monde. Le concile de Nicée, pour mettre fin à toutes les incertitudes et aux inévitables oscillations de la raison flottant entre tant de cultes et de sectes, arrête avec une rare précision un symbole qui s'imposera sans conteste à tout l'Occident pendant des siècles. Il n'y a pas eu dans l'histoire de changement plus durable, car
1. L'Eglise et f empire romain au quatrième siècle, par M. Albert de BrogUe. Paris, Didier, 1866.
malgré quelques acciulonls historiques tels que la Réforme, qui n'a pas rompu la chaîne des traditions, la société moderne et contemporaine tient encore par mille liens visibles et invisibles au grand événement qui s'est accompli sous le règne de Constantin. Au triomphe politique du christianisme et â la conquête qu'il a faite de l'empire romain se rattachent, de fort loin si Ton veut, nos institutions, nos mœurs, nos croyances et quelquefois même, sans que Ton s'en doute, nos passions actuelles et nos controverses. N'avons-nous pas vu naguère l'épiscopat, la presse, l'opinion agités par un livre célèbre qui reproduisait avec moins de dogmatisme que de poésie la fameuse hérésie d'Arius ? Ne voyons-nous pas en ce moment éclater un schisme dans l'Eglise protestante de Paris sur la même question qui, au ive siècle, divisait tout l'empire? Ce sont les mêmes débats, avec cette différence qu'ils ne font plus verser des flots de sang. La Révolution française peut seule être comparée, par l'immensité probable de ses conséquences, à cette révolution antique qui a changé la face du monde et dont nous ressentons encore les lointains effets. On pourrait ajouter même que nos plus vives agitations morales tiennent précisément h ce que les deux plus grandes révolutions qui aient transformé les sociétés, celle du IV® siècle et celle du xviii«, se contrarient sou-
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vent et se combattent. Le long et paisible cours de l'idée clirétienne est Tena se heurter ao courant nouveau, et cette rencontre produit des tourbillons dans lesquels la raison moderne tournoie, et dont elle ne pourra peut-être se dégager que si les deux fleuves se pénètrent, se confondent, pour promener sur une pente commune leur double fécondité. Cest dire assez quel intérêt religieux, politique et moral peut offrir lliistoire du iv« siècle à tout esprit ca« pable de graves méditations*
Cette histoire frappe encore par Toriginalité lA forte et si diverse des caractères qui occupent la scène, car, bien qu'il s'agisse d'une époque de dé'' cadence, d'épuisement et de rénovation, d'une do ces époques où d'ordinaire les individus disparais sent devant la grandeur de l'œuvre collective^ on rencontre partout dans cet âge mémorable de$i hommes qui ont déployé toutes les vertus ou Us génie de leur rôle : des politiques tels que Conf^ tantin, Juli^a, Théodose, des défenseurs de la foi qui ont montré toutes les sortes de courage^ celui de dire la vérité et celui de braver leîj î^upplic^^f un saint Âthanase, auquel on ne j^eut comparer aucun homme pour la persévérance infa? ;;;'*;/!<?> Tirivincible opiniâtreté, la lucidité de la foi, et qui, mnn jamais hésiter ni fléchir, a porte dan.n Ic.> c^^ur» au^si bien que dans les déserts son orlhodo.^ie intraital/lo
et toujours militante ; un Grégoire de Nazian5:e, un Basile, un Jean Chrysodtome, sachant prêter au christianisme triomphant toutes les parures et les grâces innocentes de l'éloquence antique ; puis des philosophes, des rhéteurs tels que Libanius, Thémiste, Himère, plus célèbres, il est vrai, par l'enthousiasme qu'ils ont excité que par la beauté de leurs ouvrages, mais qui n'étaient point indignes de prêter leur voix à la vieille civilisation expirante, et par la bouche desquels s'exhalait en sons harmonieux encore le dernier souffle de l'antiquité païenne.
Où trouver dans l'histoire une plus grande lutte que celle qui a pour théâtre tout le monde connu et dont le prix est la conquête des âmes ? De plus, quelle que soit votre opinion, vous ne pouvez point ne pas vous intéresser à la fois au vainqueur et au vaincu ; car, si Tun apporte une foi meilleure et des idées plus pures, on n'oublie pas que Tautre est rhéritier d'une civilisation sans pareille, qui, dans les arts, les lettres et dans la politique, est demeurée, malgré sa chute, la grande institutrice du genre humain.
Que cette lutte est confuse et qu'il faut d*attentîon pour en démêler les fuyantes péripéties I II ne s'agit pas ici du clair combat de deux religions ennemies qui se rencontrent dans un seul choc et dont les combattants peuvent de chaque côté se reconnaître
à des signes certains. L'Eglise a ses hérésies, ses schismes, ses guerres ^civiles ; elle est ensanglantée, non seulement par le sang qu'elle verse de son sein, mais par celui qu'elle répand de ses mains ; le paganisme, sans éprouver les mêmes déchirements, puisqu'il n'a point de dogmes, présente cependant des nuances infinies, depuis l'idolâtrie la plus grossière jusqu'à la philosophie la plus subtile. La société chrétienne conserve sans le vouloir des habitudes antiques, le monde païen aspire à se donner des mérites nouveaux. Des deuK côtés, le langage est parfois incertain et flottant. Bien plus, ce qui ajoute à la confusion, les deux religions sont en lutte non seulement dans la société, mais souvent dans la même âme. On ne peut dire où commence Tune, où finit l'autre. Tel se croit chrétien et n'est que déiste, tel autre se croit dévot païen et n'est que philosophe. Les uns n'ont pas toujours les vertus de leur religion, les autres ont quelquefois celles que leur religion ne commande pas, mais tous ou presque tous demeurent plus ou moins engagés dans de vieilles habitudes où les retiennent les mœurs générales, les lois, le langage. On est tenté d'appliquer à cette société tout entière comme aux individus cette belle image de Milton montrant au jour de la création le lion naissant élevant déjà audessus de la terre sa face auguste, tandis que ses
membres s'agitent encore en formes indécises dans le limon.
Ce n'est pas sans de rares qualités littéraires qu'on peut porter la lumière dans cette histoire, sur la* quelle d'ailleurs nous n'avons que des documents épars, passionnés, souvent contradictoires, et qui, pour n'avoir pas été racontée par des Tite-Live ou des Tacite, impose à l'historien moderne la nécessité de mettre lui-même de l'ordre dans les faits, de les disposer avec clarté, de deviner les sentiments dénaturés des personnages, de chercher la vérité dans les légendes. Sans insister sur les difBcultés que présente une histoire où Ton n'a pas d'habiles écrivains pour guides, il faut encore une grande fermeté d'esprit pour ne pas prendre trop vivement parti dans une lutte où il n'est pas donné à tout le monde de se montrer désintéressé, il faut une pénétration peu commune pour distinguer le vrai mobile des actions, une impartialité volontaire pour ne pas trop céder à des prédilections de doctrine, enCn des trésors d'indulgence pour n'être que juste. Si Ton se range trop visiblement d'un parti, on ne fait plus qu'un plaidoyer dont le moindre défaut est d'être monotone et prévu; si l'on est trop indifférent dans ce conflit des opinions armées, on risque d'éteindre toutes les couleurs du sujet. Quelle surveillance ne doit-il pas exercer sur lui-môme, celui
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Fqui raconte une époque où il ne s'agit pas, comme c'est l'ordinaire, des intérêts variables et fugitifs de, l'ambition politique, mais où sont soulevés les éternels problèmes de l'âme et de la conscience , dont, personne ne peut entièrement se déprendre, où chacun engage sa foi religieuse ou philosophique I M. Albert de Broglie a osé entreprendre celte longue et difficile histoire avec la confiance de Ie^ jeunesse et la précoce maturité d'un esprit de bonne heure initié par de beaux exemples de famille aux plus hautes questions de la politique, de la moralâ et de la religion. Sa forte éducation littéraire lui permettait de manier sans trop d'efforts les docu^ ments latins et grecs qu'il avait à consulter, La par^ qu'il a prise tout d'abord aux discussions religieuses de notre temps permet de penser qu'il a choisi son gujet pour s'instruire lui-mâme, pour s'affermir dans les principes qui lui sont chers, et pour établir se^ foi sur un. solide fondement historique. Mais on n'a pas à craindre qu'un si grave esprit apporte, comme tant d'autres historiens, dans cette peinture de la, lutte entre le paganisme et le christianisme, de mesquines passions, une ignorance volontaire et une pieuse partialité. Ici tout est sincère, et les erreurs même ont du poids. Sans doute, lorsque M. de Broglie parle de la société païenne, nous le trouvons en général trop peu sensible ii ses mérites et h L" lï.
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SC3 grandeurs, comme il peut arriver à un historien que la nature même de son sujet sollicite sans cesse à se faire plutôt l'accusateur que l'avocat de l'antiquité ; mais sa critique clairvoyante, bien que dure parfois, est de celles avec lesquelles il faut compter. L'auteur reprend toute son autorité dans les pein« tures chrétiennes , où il tient plus qu'ailleurs à l'exacte vérité et où son talent s'épanouit avec celte grâce particulière que donne à tout écrivain l'amour de son sujet. On ne peut pas refuser sa conGance à un historien chrétien qui soumet à sa critique indépendante les plus saints personnages, les légendes les plus accréditées, et qui, tout en se laissant toucher comme il convient par la naïveté passionnée de ces récits populaires, sait y faire la part des illusions et des hyperboles. Il y a dans cette histoire si compliquée un grand art, l'art difficile de grouper autour des faits principaux mille épisodes, d'amener chaque chose à propos, d'errer en détours nécessaires sans brouiller sa voie, et de conduire le lecteur d'Orient en Occident, de ville en ville, partout où l'appellent les événements, sans l'égarer dans le dédale et de manière à lui laisser voir toujours le point d'où il est parti et qu'il doit retrouver plus tard. Enfin, s'il faut marquer nos préférences, nous mettons hors de pair les pages qui résument le livre et lui servent de conclusion, vaste tableau des destinées du cbris-
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lianisme retracées avec la plus lumineuse simplicité par un esprit qui voit de haut l'histoire, qui sait la juger en politique et en moraliste, pages éloquentes où la foi demande ses preuves à la raison, et qui forment le plus court, le plus substantiel et le plus brillant ensemble d'apologétique chrétienne que nous ayons rencontré depuis le xvii« siècle.
Nous ne pouvons ici parcourir et juger de point en point cette grande œuvre historique qui va dé Constantin à Théodose; ce serait nous disperser dans le détail infini des événements les plus confus et réduire notre jugement en poussière. Nous allons donc nous renfermer dans le règne de Julien, règne court et clair, qui nous offre comme dans une réduction l'image de la société, la lutte des idées, Tétat des âmes. Il nous semble d'ailleurs que Thistoricn n'a pas rendu une exacte justice au jeune empereur qui eut le tort sans doute, en voulant restaurer le paganisme, de soutenir une cause perdue, mais qui n'en est pas moins un grand esprit et un uoUUt caractère. M. de Broglie nous invite lui-même k Us combattre quand il nous dit avec cette élévation de sentiments qu'on peut attendre de lui : « La critique qui me fera connaître mes erreurs peut être sûre que je Taccueillerai avec la reconnaissance qu'on doit à un véritable service. » C'est accorder d'avance plus qu'elle ne demande à noire critique, qui vou-
drait simplement opposer au brillant portrait composé par M . de Broglie un portrait plus juste et un jugement plus équitable.
Un historien chrétien du tV« siècle devrait être intéressé, ce nous semble, à ne pas rabaisser Tadversaire du christianisme. Plus est grand Tennemi, plus la victoire sera éclatante. Pour prouver combien la foi chrétienne était irrésistible, nous nous plairions plutôt à montrer que les plus fortes digues étaient incapables d'arrêter le torrent, que les plus solides vertus profanes devaient être emportées comme des pailles légères par le courant divin. Nous laisserions à Julien ses belles et irrécusables qualités pour les humilier au pied de la croix. Nous ferions ce qu'avaient coutume de faire les vainqueurs antiques qui, pour rehausser l'éclat de leur triomphe, promenaient derrière leur char le vaincu désarmé, mais entouré de ses richesses et des marques de sa puissance, afin de mieux peindre aux yeux des spectateurs la hauteur de sa chute. Nous prendrions exemple sur Bossuet, qui, malgré l'ardeur biblique de sa foi, conserve son vif sens historique, et dans ses explications sur l'Apocalypse prouve longuement
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le Julien est la bête annoncée par les prophéties, f«t toutefois ne songe pas à diminuer le monstre. Que 'histoire, qui ordinairement est une grande adula- ■ice, se plaise à décorer le triomphe des vainqueurs, n'est plus naturel, puisque les causes victo- 'rieuses, non pas à un moment donné, mais à la longue, sont les plus justes ou les plus fatales; mais elle fera toujours bien de ne pas insulter le vaincu, , dans l'intérêt même du vainqueur. Et si, par exemile, elle veut montrer l'impuissance de la républi- ' e romaine en face de l'empire, elle ne doit point taire les vertus de Caton, et, si elle tient à exalter le i christianisme, qu'elle se garde bien de méconnaître i un homme tel que Julien.
A travers tant de siècles qui nous séparent des ' 'énements, nous avons quelque peine à nous figurer îe rôle que s'est donné le généreux empereur. Accoutumés que nous sommes à rendre hommage à la supériorité morale de la foi chrétienne , à contempler de loin le christianisme dans sa majestueuse et écrasante unité, nous croyons volontiers que, pour lui résister et pour le combattre, il fallait avoir un esprit bizarre, infatué de lui-même, une obstination fantasque aussi puérile qu'impuissante, A plus d'un l'entreprise paraît tout simplement méchante et ridicule, A cette distance, on risque fort de se tromper. De si loin on peut voir sans doute quelle ■
est la meilleure des deux causes, mais on ne distingue pas les mobiles des hommes. Il faut replacer son imagination au milieu même de la lutte, entrer dans la pensée des personnages, saisir leurs passions, compter pour quelque chose les divers incidents de la mêlée, apprécier les raisons des adversaires. Dans les grandes luttes humaines, chacun des deux combattants pense toujours avoir le droit de son côté, et en effet la justice des causes n'est pas tout d'abord si clairement défmie que Ton puisse dire des champions : Celui-ci est un héros, celui-là un insensé.
Reportons-nous donc au iv® siècle pour voir ce qu'était alors le christianisme ou du moins ce qu'il devait paraître aux yeux des païens. Il ne faut pas oublier que la population de l'empire était peut-être aux trois quarts païenne, et que beaucoup de ceux qui se croyaient chrétiens n'étaient pas sûrs de leur foi. Bien des âmes, ne sachant que croire ni dans quelle religion se ranger, attendaient avec une pieuse anxiété que le dieu des combats fit pencher d'un côté ou de l'autre la balance. Constantin lui-même partagea un moment ces sentiments de la foule. Lorsque l'inculte soldat des Gaules descendit en Itahe à la tête d'une armée pour combattre son rival Maxence, au moment de marcher sur Rome, de fouler le territoire sacré delà république, de donner l'assaut au Capitole, à la sainte citadelle de l'antique
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religion, il tomba en d'étranges perplexités. Quel auxiliaire divin appcUera-t-il à son secours? Peut-il implorer les anciens dieux dont il va violer le domaine? Leur assistance d'ailleurs sera-t-elle assez puissante? Dans une circonstance aussi solennelle et décisive, un chef d'armée peut- il se confier à des dieux qui depuis quelque temps se sont laissé insulter impunément, dont les imagés ont été renversées quelquefois par des chrétiens sans que la vengeance divine ait puni le sacrilège? Il se rappela plus naïvement encore que trois des princes qui avaient partagé avec lui le pouvoir suprême, Hercule, Sévère, Galère, avaient péri par le glaive ou de mort violente, bien qu'ils eussent placé leur confiance dans la multitude des dieux. N'était-ce point courir moins de risques que d'implorer le dieu nouveau et dé le mettre comme en demeure de déclarer sa puissance? Après bien des anxiétés, Constantin, dit M. Broglie, a se décida à prier le Dieu de son père de prêter main-forte à son entreprise. > Il fut vainqueur, « et l'événement qui justifia son espoir décida par là de toute sa conduite. > C'est ainsi que cet homme de guerre, à l'âme simple, mal instruit des doctrines de TÉvangile, pratiquant plus mal encore ses préceptes, se trouva tout à coup le soldat du christianisme. Il avait été protégé par son Dieu, il le protégea à son tour, il fit avec lui comme une
ligue défensive. Dans l'antiquité, on ne comprend pas autrement la religion. Les prières, les sacrifices étaient des hommages intéressés offerts à des maîtres tout-puissants. La piété restait fidèle tant que la divinité se montrait ou redoutable ou généreuse, et, comme on le voit souvent dans les grands événements politiques et même dans la familiarité de la vie domestique, quand le pouvoir d'un dieu paraissait fléchir, on s'adressait à un autre, et on cherchait ailleurs un patronage plus efficace. De là vient que les succès et les revers décident si souvent de la piété et delà foi. Le dernier adversaire de Constantin, l'empereur Licinius, fit en païen ce qu'avait fait en sens inverse son rival. Flottant entre les chrétiens et les païens, ne sachant lesquels il devait protéger, il finit par se faire le champion du paganisme, et le matin même de la fameuse journée d'Andrinople, où les armées des deux religions se heurtèrent dans une rencontre suprême, il posa nettement la question devant ses soldats avec une simplicité grossière : « Amis et compagnons, ce jour décidera qui de son dieu ou des nôtres a droit aux hommages des hommes;... car si nos dieux, qui ont au moins l'avantage d'être plusieurs contre un, se laissent vaincre par le dieu de Constantin, sorti on no sait d'où, personne ne doutera plus quel est celui qu'il faut adorer. Chacun devra se ranger du côté du
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plus fort et prendre le parti de la victoire. . . Nousmêmes, il nous faudra bien reconnaître cet étranger, dont nous jious moquons, et donner congé à ceux i^our qui nous aurons fait en vain brûler nos cierges; mais nos dieu^ sortiront vainqueurs de la lutte... » Le fougueux Licinius, on le voit, ne raisonnait pas .autrement que Constantin. Seulement il fut battu, chassé, poursuivi à travers son empire, et en perdant ,'cent mille hommes dans une suite de défaites, il put se convaincre que le dieu nouveau était plus fort que tous les siens. Triste et naïve manière de s*en remettre, comme dans les duels du moyen âge, au jugement de Dieu, pieux fatalisme qui changeait la force en bon droit, dangereuse persuasion qui faisait dépendre la foi des hasards delà guerre! Ne pouvaitil pas venir à quelque dévot païen l'idée et le courage d'éprouver encore une fois le pouvoir de l'olympe et de lui fournir l'occasion d'une revanche? Juhen tenta l'entreprise avec les idées qu'on avait de son temps. La cause du plus grand nombre pouvait lui paraître la plus juste ; une bataille avait élevé le christianisme, une bataille pouvait le renverser. On ne se figure pas non plus ce qu'était alors la société chrétienne ni quel ressentiment elle devait inspirer quelquefois à des païens. Une secte étrangère et exécrée, longtemps rampante sous le mépris pubhc ou hautement rebelle aux lois, aux mœurs, à
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la religion de l'empire, qui jusqu'alors paraissait n'avoir su que braver follement des supplices mérités, marche maintenant la tête levée, elle a son empereur, elle a sa capitale, elle a transporté à Ck>nstantinople la fortune et la majesté de Tantique empire romain. Non contente de renier les dieux, elle les dépossède, démolit leurs temples, proscrit les saintes cérémonies, abat les idoles, vend à la criée les objets du culte, et, dépouillant les images sacrées de leurs pierreries et de leurs ornements, elle se fait un plaisir sacrilège d'étaler le bois pourri que couvrait un brillant appareil , et d'entonner aa milieu de ces exhibitions dérisoires ses psaumes abhorrés comme des chants de triomphe. L'image d'un supplice réputé infâme flotte sur les étendards des légions romaines, et, par un contraste que M. de firoglie appelle piquant, mais qui devait paraître odieux, les faisceaux sont obligés de s'incliner de> vant la croix. Il y a eu dans Thistoire des révolu* tiens moins clémentes et de plus complets renversements, jamais peut-être il n'y eut pour un peuple plus grande humiliation que celle qui fut infligée par le christianisme au peuple-roi.
Encore si la nouvelle religion avait désarmé ses ennemis par le spectacle de ses vertus et les bienfaits de la concorde qu elle annonçait et semblait promettre! mais ses vertus étaient orécisément de
celles qui se cachent et qui ont leur asile dans le fond des consciences et robscurité des familles. Ce qui paraissait au grand jour n'était point fait poui: inspirer le respect. La cour impériale et chrétienne était le théâtre des plus épouvantables tragédies. Déjà le grand Constantin, le défenseur de la foi, le promoteur du concile de Nicée, avait étonné le monde par la subite explosion de ses sentiments restés à demi barbares. Après avoir ordonné le meurtre de son fils Crispus sur de faux rapports, rappelé au sentiment de son crime par sainte Hélène, il ne sut que noyer ses remords dans le sang de ses conseillers, dont il fit un effroyable et mystérieux carnage, allant jusqu'à faire étouffer dans un bain brûlant sa femme Fausta, la mère de ses enfants. Les jeux et les fêtes qu'il donna avec un faste inaccoutumé, pour désarmer la réprobation du peuple, n'empêchèrent pas un long cri d'horreur de courir à travers tout l'empire. A peine le monde eut-il échappé à la sauvage, mais forte main de Constantin, et fut-il livré à ses fils indignes, les prédécesseurs immédiats de Julien, que la cour chrétienne offrit un spectacle plus honteux et plus lamentable. L'inepte et odieux Constance, qui se piquait d'être un théologien couronné, eut bientôt pris son parti de faire assassiner toute sa famille collatérale, oncles et <îOusins, dans une sorte de massacre en règle o(l
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il n'oublia personne, excepté deux enfants en bas âge, dont Tun, Julien^ dit avec raison M. de Broglie, c était tenu en réserve par la justice divine pour venger ces forfaits. > Tant de cruautés lâches ou barbares, dont la cour chrétienne donnait le spectacle de haut, pouvaient inspirer de rhorreur pour une religion qui avait de pareils défenseurs.
Que devaient aussi penser les païens à la vue de cette cour hypocrite et avide où afQuaient tant de chrétiens nouveaux? « Les faveurs des princes, dit M. de Broglie, multipliaient de jour en jour, sans grand profit pour Tf^lise et sans grande édification pour les fidèles, le nombre des chrétiens... Paraître touché de la vérité du christianisme et ardent à s'instruire, être particulièrement accessible aux arguments de l'empereur et laisser peu à peu fléchir devant la force de ses raisons les préjugés de l'idolâtrie, ce fut bientôt pour tout bon courtisan la manière connue de se mettre en grâce;... les honneurs et même l'aident pleuvaient sur leurs têtes, car Constantin ne dédaignait pas tout à fait ce moyen indirect de prosélytisme. » De proche en proche et de haut en bas de la hiérai*chie sociale, le christianisme vainqueur fit peser sur le mondé le poids des privilèges qu'il accordait à ces faux ou vrais fidèles. Jusqu'au fond des provinces les plus reculées se fit sentir cette oppression causée par les conver-
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siona intéressées. Comme le3 membres du clergé étaient exempts des charges municipales, fort lourdes alors, bien des gens, et des plus riches, aspirèrent à l'ordination sacerdotale. Tel fut cet entraîne^ ment oii la piété avait si peu de part que, sur les réclamations des villes privées de leurs plus opulents magistrats, il fallut régler que le nombre des prêtres i ne dépasserait pas dans chaque ville le chiffre fixé, -i Les privilèges du christianisme inquiétaient partout les citoyens et appauvrissaient l'empire, et, comme de plus on avait accordé la permission de tester en faveur des corporations catholiques, il ne tarda pas à s'élever un clergé aussi riche que puissant, dont l'opulence paraissait fondée sur la misère publique; ;Si grand était le mal et le scandale que M. de Bro- I glie lui-même, dans l'intérêt de la foi et des vei chrétiennes, ne peut s'empêcher de regretter le J temps des persécutions. ,
A. l'irritation des païens se joignit bientôt le mépris, quand ils virent que cette religion qui promet- [ tait la paix était en proie aux plus bizarres dissensions intérieures et donnait au monde le spectacle de querelles et de fureurs juaque-là inconnues. L'antiquité païenne n'avait jamais fait que discuter dans , les écoles les problèmes religieux avec une mode- I ration tempérée par le goût littéraire, sans prosély- ' tisme ardent et comminatoire. On vit donc alors
avec étonnement éclater Jes horribles violences d'une foi jalouse. Si les querelles religieuses paraissent les plus honorables à ceux qui les soutiennent, elles sont en général regat*dées comme leâ plus abominables par ceux qui y sont désintéressés. La paix du monde était partout troublée par des schismes armés. Dans les ardentes provinces de l'Afrique, les donatistes violaient les églises des catholiques, pillaient, tuaient pendant plus d'un demi-siècle, et il fallut enfin que l'autorité politique les exterminât fcomme des brigands. Ailleurs c'étaient des émeutes chrétiennes pour ou contre un évêque qu'on voulait déposer. Cette funeste division prit des proportions immenses quand éclata l'hérésie d'Anus, qui niait la divinité du Christ. Le monde fut partagé entre les deux doctrines. Les catholiques et les ariens fu* rent tour à tour vainqueurs et vaincus. L'arianisme, condamné par le concile de Nicée sous Constantin, fut au contraire adopté par son successeur Constance. Il devint religion d'Etat, et l'on vit ce singulier spectacle d'une religion, qui n'existait que parce qu'elle se regardait conmie divine, nier la divinité de son fondateur. Les grands évêchés de Constantinople et d'Alexandrie, les véritables citadelles de la foi, sont pris et repris par la ruse ou le courage. Les outrages réciproques traînent dans la boue Tau* torité épiscopale. Pendant que deux évêques se di^
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[ patent le siège de la capitale, la. population décide le litige par le meurtre et l'incendie. La ville d'Alexandrie est conquise les armes b. la main par un évëque usurpateur qui chasse l'héroïque Alhanase, conduit une émeute à l'assaut d'une église et prend pour alliée la populace païenne afin d'assurer sa victoire; a. les prêtres sont foulés aux pieds, les sanctuaires livrés au pillage, les vierges dépouillées de leurs vêtements, les cérémonies de l'Eglise parodiées, w I3 temps des persécutions est revenu, mais celte fois ce sont des chrétiens qui persécutent les chrétiensj Naguère, au concile de Nicêe, on se montrait du doigt avec un respect attendii les évéques martyrs, glorieux débris de la foi, qui levaient pour bénir leurs mains mutilées par la persécution païenne ; maintenant, au concile de Sardique, on contemple aussi, mais avec une pitié mêlée d'horreur, les cicatrices de martyrs nouveaux échappés à des tortures chrétiennes; on se passe de main en main des chaînes de fer, des instruments de supplice apportés comme de saisissants témoignages des fureurs hérétiques. Orthodoxes et ariens se renvoient les anathèmes. Aux évoques d'Occident qui les condamnent, lesévêques d'Orient répondent par d'autres excommunications. Tandis que les catholiques apprennent au monde la condamnation de leure advers^iires, ceux-ci, usurpant dans leur défaite l'autorité du concile, trompent
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les fidèles sur les résultats de la lutte, et dans une sorte d'appel au peuple chrétien ne se font point scrupule de dire que saint Athanase et ses coUègueâ sont des « scélérats aux sentiments impies, au^ mœurs honteuses. » La confusion se répand partout; l'autorité impériale, déconcertée par ces désordres d'un genre nouveau, prend parti pour Tune ou l'autre Eglise, protège celle-ci, opprime celle-là, et quelquefois, fatiguée, incertaine, assiste indifîérente à ce vaste conflit d'opinions et trouve son abaissement dans son impuissance. Le pieux Constantin lui: même, au moment où les disputes commençaient, déplorait déjà a cette détestable division, cette haine et cette discorde qui tendent à là ruine du genre humain.... et qui donnent occasion de railler à ceux dont les sentiments sont éloignés de la sainte religion. » Que ne vit-on pas plus tard sous ses fils, quand l'Orient et l'Occident furent en feu, quand la capitale, les grandes villes, les provinces éloignées, se livrèrent à tous les emportements d'une intolérance sanglante ! Quelle joie pour les païens spectateurs impassibles de ces luttes fratricides * ! et que ne devaient-ils pas dire quand saint Athanase
1. Bossuet ne peut s'empêcher de dire : « L'enfer fit alorrf ses plus grands efforts pour dùtruire par elle-môme cette Église que les attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. « {Disc, sur l^hisL univ,, 2« partie, ch. 20.)
s'écriait : « Les bêtes féroces ne sont pas plus ennemies des hommes que les chrétiens ne le sont souvent les uns des autres! » Les païens éprouvaient les sentiments qu'éprouvent aujourd'hui les Turcs de Jérusalem, qui contemplent avec un mépris sublime et un contentement superbe les mutuels outrages que se font les diverses communions chrétiennes dans l'église du Saint-Sépulcre.
Tandis que ces affreuses discordes déconsidéraient le pouvoir politique désarmé, tour à tour clément et rigoureux, mal préparé à remplir des devoirs nouveaux, qu'elles enlevaient tout prestige à l'autorité ecclésiastique et risquaient d'entraîner dans la même ruine l'Eglise et l'empire, il se déchaîna sur le monde un fléau moins terrible, mais plus intolérable, je veux dire l'universelle manie de dogmatiser. Ecoutons saint Grégoire de Nazianze : c Toutes les assemblées, tous les marchés, tous les festins sont troublés d'un bruit importun par des disputes continuelles, qui ne laissent ni la simplicité aux femmes, ni la pudeur aux vierges, dont elles font des parleuses et de? disputeuses, en sorte que les fêtes ne sont plus des fêtes, mais des jours pleins de tristesse et d'ennui, où l'on ne trouve de consolation aux maux pubUcs que dans un mal encore plus grand, qui est celui des disputes, et oîi enAn on ne travaille qu'à réduire la religion à une triste et fati-
gante sophistiquerie *. » Nous regrettons que M. de Broglie n'ait pas cru devoir citer les éloquents témoignages des docteurs de TEglise qui se sont faits les interprètes de ce désenchantement, de ce dégoût, et qui ont peint avec de si vives couleurs ces temps fâcheux ^t pesants, insupportables même aux plus fervents chrétiens. Si saint Grégoire osait parler avec tant de dédain de ses frères, que ne devaient pas dire les païens? Ammien Marcellîn, avec non moins d'impatience, nous fait voir l'empereur lui-même» Constance, troublant sans cesse l'unité du christianisme par sa manie de raffiner sur les questions théologiques, jetant en proie au monde de niaises subtilités, multipliant ainsi les dissidences et les controverses. « Ce n'étaient sur les routes que nuées de prêtres, allant disputer dans ce qu'ils appellent leurs synodes, pour faire triompher telle ou telle interprétation. Et ces allées et venues continuelles finirent par épuiser le service des transports publics^. » L'historien païen donne à entendre que tout le monde était excédé et que les chevaux mêmes n'en pouvaient plus. Au milieu de ces passions déchaînées, de ces chicanes furieuses, de ces cris d'un dogmatisme pointilleux, qui troublaient jusqu'au foyer domestique, n'était-il pas permis à des païens
i. Traduction de Bossuet, VApocalvpse, ch IX« 6i 2. L. XXI, 16.
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de croire qu'eux seuls avaient en partage non seulement la raison, mais la vertu et la piété?
Le paganisme n'était pas en effet, comme on le dit souvent, entièrement inanimé. M. de Broglie a fait voir dans un excellent chapitre qu'il avait pris une vie nouvelle en se transformant. D'abord il avait pour lui la durée et l'accoutumance. Le vieil arbre dont la sève était tarie, dont bien des branches étaient desséchées, se soutenait encore par la force et le poids de ses racines. Sans doute elle avait bien perdu de son prestige, la religion officielle, la vieille mythologie de la Grèce et de Rome, depuis longtemps livrée au ridicule par toutes les sectes philosophiques. Elle dut recevoir aussi un grand coup quand l'empereur, le chef pontife lui-même, donna l'exemple de la défection, et avec tout son cortège de courtisans et de magistrats déserta en même temps que le culte des dieux le séjour de la ville éternelle; mais l'apostasie même d'un souverain n'est pas si puissante qu'elle puisse entraîner le peuple. La vie antique tout entière était comme atta« chée au culte^ les mœurs aussi bien que les plaisirs. La foule oisive, qui depuis des siècles était accoutu* mée à la misère et ne demandait plus à ses maîtres que du pain et des jeux^ ne pouvait pas renoncer à ses spectacles et à ses fêtes religieuses. Tel était alors le besoin de ces plaisirs populaive» c\m(^, \u>ii^-
260 UN CHRÉTIEN DEVENU PAÏ£:î
gré les anathèmes de l'Eglise, les chrétiens mêmes redevenaient païens le jour où se donnait un combat * de gladiateurs. D*autre part, les hommes cultivés, les sophistes, les philosophes, qui alors exerçaient une si grande influence par leur éloquence théâtrale, les guides adulés de l'esprit public, étaient retenus dans la religion par leurs habitudes littéraires. Leur esprit était comme captif dans le cercle enchanté d'un culte décoré par les chefs-d'œuvre de l'art et de la littérature. Leur imagination ne pouvait cesser d'être païenne sans déposer pour ainsi dire sa force et ses grûces. Combien n'y avait-il pas de ces hom'* mes peu dévots, mais encore sous le charme de la religion, que nous appellerions volontiers des Chateaubriand païens en extase devant le génie du pa* gcinisme. Ils allaient quelquefois jusqu'à une sorte de mysticisme poétique où ils distinguaient à peine la réalité de la fiction, et parlaient avec onction et avec une vanité innocente d'Apollon ou de Minerve, comme s'ils en étaient les ministres et les confidents. De tels hommes devaient être les derniers à se rendre à la beauté triste des enseignements chrétiens, parce qu'il n'est peut-être pas de sacrifice plus difficile à faire que celui de son talent, et que pour un rhéteur rien n'est plus dur que de renoncer à des phrases toutes faites qui ont été la gloire de sa vie. Ce qui fortifia surtout le paganisme, c*est le secours
que lui prêta la philosophie en le rajeunissant. Elle, qui jusqu'alors lui avait fait la guerre, devint son alliée dans le péi'il commun et par Tinstinct de sa propre conservation. La philosophie prittoutàcoup des allures mystiques et inspirées, elle entoura de savantes ténèbres la claire mythologie compromise par sa clarté; à ses explications symboliques elle mêla les pratiques mystérieuses des cultes orientaux, à sa théologie subtile et confuse les redoutables secrets de la magie; elle eut ses initiations clandestin nés et terribles, ses enthousiasmes extatiques, ses vertus nouvelles, souvent empruntées au christianisme, ses bonnes œuvres, ses miracles même. En un mot, elle devint la théurgie, cet art sublime et suspect qui prétend pouvoir évoquer Dieu sur la terre et dans les âmes. Le christianisme rencontrait donc non plus un culte suranné, facile à renverser, mais une religion vivante, puisant son énergie dans sa défaite, défendue par des fanatiques savants dont la sombre ferveur et l'éloquence illuminée étaient capables d'entraîner aussi une armée de prosélytes. Ainsi le paganisme n'était plus cet édifice ruineux qu'on nous peint quelquefois, qui devait s'écrouler au premier souffle. Sa vétusté avait été étayée par des superstitions nouvelles, et Téclectisme alexandrin, moitié philosophique moitié religieux, en avait cimenté les pierres disjointes. Cette religion, soli-
dément assise sur la base séculaire des mœurs et des coutumes, solidement réparée, pouvait donner à quelqu'un l'idée de la défendre, et en profitant d'un moment favorable, des fautes de l'ennemi, de recommencer une guerre qui ne paraissait point désespérée. Les défenseurs ne manqueraient pas, et on pouvait être sûr non seulement de leur nombre^ mais de leur ardeur, car nous nous trompons aujourd'hui quand nous ne voyons chez les païens qu'une obstination froide qui ferme volontairement les veux à la vérité chrétienne. Dans les rencontres hostiles et souvent meurtrières, la foi se heurtait à la foi. C'est du reste l'ordinaire effet des luttes prolongées de mettre aux mains des adversaires les mêmes armes, et, s'il est vrai que dans les guerres politiques toute cause qui inspire le fanatisme excite chez l'ennemi un fanatisme contraire, à plus forte raison doit-il en être ainsi dans les guerres religieuses. Aussi voyons-nous dans le camp des païens, avec des croyances moins pures et moins clairement définies, la même confiance dans l'intervention divine, des deux côtés la même attente des signes surnaturels. S'il y a des légendes chrétiennes, il en est aussi de païennes. De toutes parts éclatent des miracles et des prodiges, et telle est la foi des uns et des autres et la facihté à tout admettre de ce qui parait divin que les païens souvent ne mettent
pas en doute les miracles des chrétiens, et que les chrétiens ne contestent pas les prodiges des païens. Seulement chacun croit avoir pour soi la divinité et donne pour auxiliaires à Tennemi les démons. De là vient que l'histoire du paganisme semble calquée sur celle du christianisme. Julien fait naturellement et sans malice l'inverse de Constantin. Si celui-ci a eu un songe merveilleux après lequel il s'est voué à son Dieu, celui-là en aura un semblable avant de se consacrer aux siens. Ni l'un ni l'autre n'étaient des imposteurs; mais leur imagination, exaspérée par la lutte, le péril et l'ardent esprit du temps, voyait ce qu'elle avait intérêt à voir pour la défense de la cause sacrée.
C'est pour faire comprendre le rôle si souvent méconnu de Julien que nous venons de peindre en traits rapides l'état de l'empire et des âmes, les misères du christianisme divisé , la joie de ses ennemis, la rénovation de la foi païenne. La foi, non la politique, égara Julien. Il eut le malheur de se dévouer à la cause qui n'était pas la meilleure ; il fut la victime d'une passion religieuse. Que la postérité le plaigne, le condamne ou déteste son entreprise, rien de plus naturel. Nous sommes prêt à souscrire à sa pitié ou à sa justice, fût-elle irritée; mais, tout en accablant sa foi stérile, il faut savoir reconnaître dans l'homme et dans le prince une haute raison et
un grand caractère, ne fût-ce que pour adresser un suprême salut à un des plus beaux exemplaires de la vertu antique et au dernier représentant d'uQ monde qui va mourir.
L'histoire se montrerait peut-être équitable, si elle cessait de flétrir Julien du nom d'apostat. Oa pourrait facilement soutenir qu'il n'a jamais été chrétien que par contrainte, et qu'il avait plus que tout autre des motifs pour ne pas goûter les enseignements du christianisme, qui lui furent imposés par son terrible tuteur, l'empereur chrétien Constance, le meurtrier de toute sa famille. Échappé par hasard, comme un petit Joas, au massacre des siens, enfermé avec son frère pendant six ans dans un château de Gappadoce, traité avec égard sans doute, comme un prince, mais par des maîtres qui étaient ses surveillants et des serviteurs qui étaient des espions, le jeune Julien fut soumis à une sorte de régime claustral. Sur les recommandations expresses et méticuleusement prudentes de Constance, qui tenait à en faire un chrétien et qui en aurait fait volontiers un moine, il pratiquait avec rigueur toutes les règles ecclésiastiques, les jeûnes, les aumô-
nés, Tassistance aux offices. La politique byzantine prévenait déjà la coutume des rois mérovingiens, qui enseveliront au fond d*un cloître les jeunes héritiers des races royales. Le futur césar remplissait dans les cérémonies solennelles Toffice de lecteur, et du haut de Testrade qui faisait face au peuple lisait à haute voix les textes sacrés. On conduisait dévotement les deux frères aux tombeaux de tous les martyrs. Si dans les exercices religieux on ne remarqua jamais chez Julien de la tiédeur ou de la répugnance, on pouvait néanmoins s'étonner de quelques fadts qui depuis ont paru significatifs. Son frère et lui ayant voulu bâtir en commun une église sur le tombeau d'un martyr, la construction de l'aile dont Julien s'était chargé fut toujours entravée pour un motif ou pour un autre, et resta inachevée. « Il semblait, dit M. de Broglie, que Dieu refusât ses offrandes. » Ne serait-il pas plus vrai de dire que dans ces sortes d'offrandes Julien mettait peu de bonne grâce et de diligence? De même dans les exercices de rhétorique qu'on faisait composer aux deux jeunes gens, Julien prenait toujours le rôle d'avocat du paganisme, et dans ce jeu d'esprit il mettait une curieuse obstination à ne pas se laisser battre. Souvent aussi, dans les ennuis de sa solitude, on l'avait surpris contemplant avec une admi« ration inquiétante les splendeurs d'un beau jour ou
d'une nuit étoilée, et son ai'dent enthousiasme sem* blait annoncer déjà le futur adorateur des astres et du dieu soleil. Cette vie solitaire et captive, sans amis, cet espionnage respectueux, mais visible, ces règles d'abstinence, cet enseignement religieux forcé, toute cette contrainte, en refoulant sans cesse cette jeune âme sur elle-même, devait lui donner une force singulière. Cette imagination, échauffée par la méditation et qui ne pouvait se répandre, garda et accumula tous ses feux. Comme il est vrai de dire, selon le mot du prophète, que l'iniquité est toujours prise dang ses propres filets! Cette éducation, qui paraissait si prudente à Constance, qui devait éteindre le jeune homme, était la mieux faite pour l'exalter et lui donner le goût des libres pensées. Quand il sortit de sa prison, il avait l'esprit assez impatient du joug pour détester la foi qu'on lui avait apprise, et assez de science chrétienne pour combattre ce qu'il détestait. Son oppresseur ne pouvait pas mieux s'y prendre pour lui inspirer la haine du christianisme et pour donner à cette haine des armes aiguisées.
A peine sorti de sa réclusion, mais non tout à fait libre, car l'œil jaloux de Constance ne le perdait pas de vue, il se porta du côté où l'entraînaient ses instincts et SCS goûts, vers la littérature et la philosophie profanes. Déjà dans sa première enfance son
livre fâvori était Homère. Il se plongea dans Tétude des grands écrivains classiques de Rome et surtout de la Grèce, sans plus se souvenir des maîtres de la chaire chrétienne. Il fréquenta les écoles des sophis» tes à Constantinople comme un simple étudiant, et ne se distingua de ses compagnons que par son es* prit et son ardeur d'apprendre. Heureuse et prudente modestie qui certainement lui sauva la vie, car son frère Gallus, soupçonné d'ambition, sera bientôt assassiné à son tour ! Toujours surveillé par les créatures de Constance, chargées de rendre compte de toutes ses démarches et même de s'assurer s'il donne des marques extérieures de foi chrétienne, JuUen ne tarde pas à être renvoyé de Constantinople, où il faisait ses études, parce que la faveur publique semble fonder sur lui de lointaines espérances et saluer d'avance un nouveau Marc- Aurèle. Il est interné à Nicomédie, mais à la condition qu'il ne verra pas le célèbre orateur païen Libanius, la merveille de cette ville. Julien promet, reste fidèle à la lettre de son engagement, ne voit pas le sophiste, mais s'enivre de son éloquence écrite. Malheureusement il est mis en rapport avec Maxime d'Éphèse, il subit le charme de ce grand initiateur théurgique, se fait instruire dans ces sombres mystères qui offraient un attrait à son esprit mélancolique et une pâture à son âme avide de foi. Il se ha-
268 CIV CHRÉTIEIf DEVEKU PAÏEN
sarde à prendre la robe des philosophes, et, selon la mode du temps, laisse pousser sa barbe, quand, sur un signe venu de la cour, le voilà de nouveau obligé de reparaître à l'élise, rasé, vêtu en moine, et de redevenir comme dans son enfance lecteur public des saintes Écritures. Tout à coup il apprend que son frère a été tué par Tordre de Constance et que lui-même est mandé à la cour, qui était alors à Milan. Il y va porter sa vie précaire, qu'un mot impérial peut trancher. Éconduit, humilié par les eunuques du palais, à demi captif pendant six mois, sous l'œil des gardes qui ne le perdaient pas de vue, il se trouve que par une étrange rencontre ce contempteur du christianisme se promenait tous les jours devant la basilique où était réuni le concile arien qui condamnait les orthodoxes. 11 entendit les échos de ces débats, avec quelles pensées, M. de Broglie nous le dit en beau langage. <c La mémoire toute nourrie des dédains de Tacite et de Cicéron, que n'avait-il pas senti, que n'avait-il pas souffert en voyant ainsi la majesté romaine compromise dans les déchirements d'une secte juive! De quel œil méprisant avait-il lu sur les murailles l'édit impérial contre Athanase, mélange de dialectique subtile et de brutalité an*ogante signé d'une main parricide! Combien de fois, en levant les yeux vers le ciel, avait-il vu se dresser entre le Dieu de Con-
UN CHRÉTIEN DEVENU PAÏKN 2u9
stance et lui l'image sanglante d'un père qu'il n'avait pas connu et d'un frère qu'il n'osait pleurer! » Où trouver ailleurs dans l'histoire un prince ardent, généreux, spirituel, soumis à une oppression plus inepte et plus cruelle, à de plus intolérables injures, qui n'est en possession ni de sa vie, ni de son âme, ni de son esprit, auquel on fait sentir qu'il ne doit vivre, penser que selon un caprice d'en haut? Misère de tous les instants qu'on ne peut raconter dans le détail, qu'il suffit de se figurer, et qui arrachait au malheureux ce cri qu'il faut recueillir dans sa noble épître au peuple d'Athènes : « Que de torrents de larmes je répandis, que de gémissements, les mains tendues vers l'Acropole de votre cité, suppliant Minerve de sauver son serviteur et de ne pas l'abandonner * I :» Dans son désespoir, le jeune philosophe opprimé se détournait du Dieu adoré par son tyran et levait ses mains vers la déesse de la sagesse, la seule divinité qui ne l'eût pas fait souffrir. Ainsi donc, que l'on donne à Julien tous les noms qu'il plaira, qu'on l'appelle insensé, fanatique, mais qu'on cesse de lui infliger durement ce nom d apostat, de peur qu'un historien, trop touché de ses malheurs, ne s'avise un jour de prouver que l'apostasie était excusable.
1. Epltre au sénat et au peuple dP Athènes ^ ch. 6, tradactioa de M TalboU
270 UN CHAÉTIETC JUBXEXV PAÏEN
Chose vraiment remarqaable, jusqu'à ce moment la vie de Julien a été réglée, arrangée dans le détail par la défiance ombrageuse de Constance, qui s'en était fait le maitre, avec des minuties de prétendue prudence qui n'étaient qu'une maladresse poussée jusqu'à la perfection. On lui avait £sût détester le christianisme à force de vouloir l'y enchaîner, on lui fournit encore Toccasion de s'attacher davantage au paganisme. Julien ayant demandé à se retirer modestement en Asie, Constance, par une défiance nouvelle, lui assigna pour séjour Athènes, « la ville, dit un Père, la plus dangereuse pour le salut, » la ville des plus beaux souvenirs antiques, l'asile des muses, de l'éloquence, de la philosophie profane et, à cette époque, des initiations mystiques. Julien séduit tout le monde par ses talents, son beau langage, sa modestie charmante chez un prince. Il marche entouré d orateurs, de philosophes, de vieillards, de jeunes gens, qui aiment à Dadre cort^^ à celui dont ils devinent sans doute les secrets sentiments, tandis que des étudiants chrétiens, parmi lesquels saint Grégoire et saint Basile, pénètrent déjà en lui, avec la clairvoyance d*une foi inquiète, le redoutable ennemi du christianisme; mais bientôt Julien est arraché de nouveau à ses études et à cette douce popularité. Par un coup de théâtre surprenant, il est jeté dans la can*ièi*e politique. Le faible Cens-
C!l CHRÉTIE5 DEVENU PjJE5 STi
tance, apprenant que la Gaule était en prae à la révolte et aux invasions barbares, incapable de îaâre face au péril, songe à partager le Cardeaa de l'empire^ et ne trouvant plus personne de sa Camille, qu'il avait exterminée, il se voit forcé, malgré de secrètes alarmes, de s'adresser à ce cousin de vingt-quatre ans, l'objet de ses ombrages. L'étudiant d'Athènes, qui reçoit subitement Tordre de se rendre à Milan, peut croire qu'on l'appelle à la mort, et c'est la pourpre de César qu'on lui réserve. Il est présenté par Constance lui-même aux acclamations des trou^ pes. On l'envoie dans la Gaule, triste et désespéré, à la tête de trois cent soixante soldats, sans instruc* tions, sans même l'avertir de ce qu'on savait déjà, que les Francs avaient forcé le Rhin et se répandaient jusque dans la Bourgogne. N'ayant pas amené d'armée avec lui, chargé de commander aux troupes indisciplinées de la Gaule, qui étaient sous les ordres de généraux hostiles et d'avance convaincus que le mauvais vouloir envers Julien leur serait compté par l'empereur comme un mérite, entouré d'officiers chargés de le surveiller et de trésoriers qui devaient lui refuser l'argent, il se sentit de toutes parts enlacé dans des fils invisibles qui aboutissaient à la main perfide de Constance. Comment n'aurait-il pas compris quon Tavait envoyé si loin moins pour sauver une province que çowt ^ \^\dct^
lui-même? Il résolut de ne compter que sur sa propre bonne volonté, et tout d*abord cet échappé des écoles mit à profit Thiver pour apprendre l'art de la guerre dans les livres et dans des exercices infatigables où il plaisantait avec ses soldats de sa gaucherie et de son air emprunté : a Voyez, Platon, ce que Ton fait d'un philosophe! » Dès le printemps, se sentant l'ardeur qui fait les capitaines, il entra en campagne après avoir demandé humblement la permission d'aller montrer à l'ennemi Vimage de Tempereur. L'infortuné ne pouvait même devenir un héros qu'au profit de Constance. Nous ne raconterons pas ses brillantes campagnes, par quels coups d'audace il prouva sa décision, avec quelle prudence il répara ses premières fautes, comment il apprit la guerre sur le champ de bataille, avec quel élan, à la tète d'une armée peu nombreuse qu'il avait animée de son grand cœur, il rejeta les barbares au delà du Rhin, qui vit sur ses bords un digne élève de Jules César ou plutôt un autre Germanicus. M. de Broglie, qu'on ne peut pas soupçonner d'entraînement pour Julien, raconte toutes ses victoires avec une certaine bonne grâce militaire; lui-môme est sous le charme de cette valeur, de cette simplicité, de cette modestie nécessaire sans doute, mais touchante. Du reste, rien n'est plus séduisant que les débuts des grands capitaines; leur génie éclate en
libres saillies, en bonds imprévus; leur art est neuf, net, hardi, facile et de plus heureux. Le bonheur et la jeunesse embellissent les victoires, et les yeux les plus prévenus ne manquent jamais de se laisser ravir à ces aurores de la gloire.
Pourquoi faut-il que M. de Broglie nous gâte si souvent les aimables portraits qu'il fait du prince par des reproches de dissimulation qui nous paraissent immérités? Que Julien n'ait pas beaucoup d'abandon dans sa conduite et l'expression de ses sentiments, doit-on s'en étonner lorsqu'on connaît la situation qui lui est faite? Qu'il n'ait pas professé hautement la foi païenne, lui le lieutenant d'un empereur chrétien, et qui commandait à des chré» tiens, la politique lui en faisait une loi. Que, toujours attentif à se disculper, il n'ait jamais manqué de répondre aux délations, d'en conjurer les effets, c'était une habileté permise à un prince qui ne marchait qu'escorté de traîtres, de généraux et d'intendants apostés pour l'accuser et le perdre. Que dans un mouvement de reconnaissance vraie il ait composé* un panégyrique de Constance avec une rhétorique mensongère en le comparant aux héros de Vlliade, c'était un sacrifice à la mode littéraire du temps, un moyen de se faire pardonner ses victoires et de désarmer la jalousie par des compliments. Et ne peut-on point soupçonner (\a'vViv'^i^>X
l'éloge de Tempereur que pour avoir le droit de faire celui de l'impératrice Eusébie, sa bienfaitrice, sa patronne, qu'il célèbre cette fois en termes ingénus et touchants? Il faut se rappeler toujours que Julien ne s'avançait qu'au milieu des pièges, que toutes ses démarches, ses paroles étaient rapportées à l'empereur, et qu'il était obligé de contenir même son cœur. On lui interdit jusqu'à l'amitié. Aussitôt qu'on apprend à la cour qu'il a un confident digne de lui, on le lui enlève, et on envoie son cher Salluste exercer des fonctions en Thrace : cruelle et humiliante séparation qui arrachait à Julien ces plaintes si tendres dans une lettre à son ami, où il se rappelle u ces fatigues partagées, ces affectueux saints de chaque jour d'une tendresse si sincère, ces entretiens tout pénétrés de vérité et de justice, cette communauté d'efforts pour le bien, ce même courage à résister aux méchants, une telle ressemblance de mœurs, une telle confiance d'amitié... A qui permettrai-je aujourd'hui de me traiter avec une noble franchise, qui me réprimandera avec douceur et tournera mon âme vers toutes les choses honnêtes? C'est moi que les sycophantes ont voulu percer en te blessant » *. Voilà comme on le traitait, lui le sauveur de la Gaule, comme on s'entendait à