Entretiens, 1. II, ch
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i^pieuse inquiétude d'uQ cbrélien, en homme plus sensible à l'utilité qu'à la perfection, tint registre de son &me comme fait un commerçant de ses af-' faires. Par cela qu'il était plus ennemi de la folie qu'épris de la sagesse, il acquit k la longue des vertus au moyen de petites économies de vices, et avec cette prudence peu ambitieuse il s'enricbit moralement, comme un pauvre se fait un pécule en retranchant sur ses fantaisies et en laissant tomber tous les soirs une pièce de monnaie dans sa tirelire, Au vieux précepte de Pylhagore était réservé un honneur plus surprenant. L'an V de la République française, la secte des théophilanthropes, voulant établir une religion à peu près sans cérémonies et sans pratiques, n'imposa guère d'autre devoir à ses adeptes que l'esamende conscience. On sait que ce nouveau culte ne manqua pas de dévots à Paris et en province, qu'il se célébrait dans les églises alors vacantes, notamment à Saint Sulpice, appelé le temple de la Victoire, et se célébrait non sans appareil. Les autels étaient ornés de fleurs et des fruits de la saison, on chantait à l'unisson des hymnes, les psaumes classiques de Jean-Baptiste Rousseau. Le ministre du culte ou plutôt l'orateur, tout ennemi qu'il eût des ornements sacerdotaux, se prêtait à revôlir un costumeparticulier, l'ancienne robe des docteurs, dont on avait seulement changé la couleur noire et
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triste pour ne pas affliger les yeux par un sombre aspect et pour donner à la morale un air plus séduisant. Ainsi que l'a écrit un fervent adepte, « ce costume est simple et grave; mais, offrant Theureux mélange du blanc, du rose et du bleu, il repose l'œil plus agréablemoit et annonce un moraliste aimable. > Ce prédicateur si délicieusem^tit tricolore ne recommandait aux fidèles que deux pratiques également pythagoridennes, le matin une invocation à la divinité, d'une prolixité, il est vrai, p^i pythagori* que, puisque la formule, la même pour tous, renfe^ mait une trentaine de lignes, et le soir un examen de conscience où Ton devait, comme il était dit dans ce nouvel Évangile, « mettre ses vices à la question. > Cet eiamen était la principale pièce de cette religion peu compliquée et le plusimportantarticle de ce fort simple rituel. Ainsi, par une bizarre fortune, le précepte des Vers d^or, mal compris pendant des siècles, puis recueilli par les plus grandes doctrines philosophiques, enfin jugé digne de devenir chrétien, parut encore la dernière ressource des candides novateurs, et, dans la ruine universelle des cultes, fut regardé comme Tunique et solide soutien de la morale publique et privée.
Nous avons jugé utile de £ûre toute l'histoire de ce précepte, parce qu'il est beau en lui-même, parce qu'il a été défiguré, et pour montrer surtout par un
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exemple comment beaucoup d'autres prescriptions de la même école ont pu être dans le cours des âges dénaturées par de fausses interprétations. De tous les grands systèmes antiques, si le plus mal connu est celui de PyLhagore, ce n est pas, comme on le répète, que les documents nous manquent. Il est peu d'écrivains graves dans l'antiquité qui n'aient eu l'occasion de toucher à une doctrine entre toutes célèbre, et dont l'enseignement était non seulement scientifique et moral, mais encore religieux et politique. Malheureusement ces documents, quand on les examine et qu'on les compare, paraissent quelquefois ou peu judicieux ou contradictoires. Ce qui nous fait craindre que notre ignorance ne soit sur certains points irrémédiable, c'est que les anciens eux-mêmes semblent avoir beaucoup ignoré. La vie extraordinaire de Pythagore, ses voyages mystérieux, ont été de bonne heure entourés de fables et de légendes, auxquelles l'école elle-même peut-être prêtait les mains pour entretenir de vénérables illusions. De plus, le maître n'ayant rien écrit, sa doctrine a été livrée aux hasards de la tradition orale, confiée à des initiés à qui le silence était imposé comme par une loi. Les symboles du poétique philosophe sont devenus h la longue des énigmes ; enfin, l'école étant une sorte d'église fermée, les anciens n'ont pu recueillir que les bruits du dehors et do
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vagues rumeurs propagées par radmiration ou par la raillerie, si bien que la critique modeme, déconcertée entre ces témoignages disparates, est quelquefois tentée de prendre un parti extrême, de tout rejeter ou de tout admettre, quand elle ne flotte pas incertaine sans rien décider. Il importe donc dans un pareil système, plus que dans tout autre, de signaler les en'eurs et les interprétations inconsidérées, si peu importantes qu'elles puissent paraître, et de dissiper certaines illusions consacrées par le temps. Elles sont nombreuses, ces illusions et ces erreurs, et, pour ne citer que quelques exemples, n'at-on pas cru que Pythagore, en imposant la loi du silence, avait ordonné à ses disciples de ne point prononcer une seule parole pendant deux, trois et même cinq ans? Que de fables aussi ont couru sur la communauté des biens dans cette école, sur les abstinences I Si, sur ces points et d'autres encore, on faisait peu à peu ce que nous venons de tenter sur un seul précepte, si l'on purgeait de tout ce qui lui est étranger la morale de Pythagore, elle nous paraîtrait sans doute plus raisonnable, plus pratique, plus profonde, car il n'est qu'un moyen, qu'un espoir de clarifier une doctrine obscurcie, c'est d'en éliminer ce qui la trouble et de lui faire déposer sa lie.