‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 68 sur 71 · Lettres · texte numérisé non relu

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manda eux-mêmes et les Francs s'en sont bien trouvés, » c'est là un détour aussi innocent que spirituel pour déclarer qu'il saurait au besoin imposer la paix aux esprits. On oublie toujours une chose : c'est que Julien, à supposer qu'il ne fût pas hostile aux chrétiens, n'avait pas à tenir une autre conduite. Tout ce qu'on pouvait lui demander, c'était de pacifier l'empire, de ne pas tourmenter les dissidents. La religion chrétienne ne devait pas avoir de privilège; elle n'était pas plus que le paganisme religion d'Etat, on pourrait dire qu'elle l'était moins; elle n'avait droit qu'à une protection égale, et il était assurément généreux à un prince si dévotement païen de la lui accorder en termes explicites, qui devenaient un engagement d'honneur, plus facile, il est vrai, & prendre qu'à tenir.

M. de Broglie a le tort, selon nous, de soupçonner sans cesse les bonnes intentions de Julien et de voir partout des persécutions dissimulées. Quand le nouvel empereur, pour redresser de justes griefs, et cédant aux cris du peuple longtemps opprimé, livre aux tribunaux des hommes détestés, M. de Broglie suppose que Julien les livre avec empressement parce qu'ils étaient chrétiens. Si Julien congédie, aux applaudissements de toute la foule, l'armée des parasites qui remplissait le palais de Constance, les chambellans, les cuisiniers, les barbiers, qui avaient

les traitements des plus hauts fonctionnaires, M. de Broglie devine que dans le nombre il y avait des chrétiens qu'on était heureux d'éliminer. S'il supprime les innombrables officiers de la police, les curieux, s'il diminue les contributions locales, s'il s'oppose à l'établissement de nouvelles charges, c'est qu'il met, nous dit-on, son ostentation à paraître se confier à l'amour de ses peuples. Si encore, sur les justes demandes de l'opinion, il soulage la misère publique, alors navrante, en mettant fin à l'abus des immunités et des voitures publiques, c'est-à-dire au transport gratuit des personnes, qui ruinait les provinces, on ne manquera pas de dire qu'il a voulu satisfaire un secret ressentiment , parce que les privilégiés qui abusaient le plus de ces exemptions étaient les évoques et les prêtres, dont les continuels voyages à la cour et aux conciles avaient surtout, nous dit M. de Broglie lui-môme, « mis les chevaux sur la litière ; » car le noble esprit de Thistorien, tout en arrivant toujours à des conclusions sévères contre Julien, ne cache jamais la vérité, môme quand il lui coûte de la reconnaître. Il faut pourtant s'entendre sur ces faits et d'autres que nous passons sous silence. Les mesures de Julien sont-elles, oui ou non, d'un souverain ami du bien public *? sont-

1. Bossnet, qui n'est pas suspect, parle hardiment de son goUvetmemerU équitable (Disc, sw CUist, univ.^V'^ ];^qjc\.\^^'ïA>^.

elles équitables, et si, comme on parait le croire, elles sont justes, pourquoi donc faire toujours sur cette justice des réflexions . déplaisantes qui ont peut-être pour effet de mettre en doute la justice de l'historien?

On pourrait, en suivant Thistorien pas à pas, relever une foule de petits jugements accessoires où semble percer une hostilité méprisante. Nous n'en donnerons qu'un ou deux exemples. Lorsque Julien, assiégé de sophistes avides, de philosophes quémandeurs, de prétendus sages accourus pour solliciter des faveurs, afficha plus de simplicité pour fure honte à ces faux ministres de la sagesse, et donna au monde le bizarre spectacle d'un empereur vêtu en philosophe de l'école cynique, M. de Broglie met en note : « Cynique vient d'un mot grec qui signifie être chien. i> Cette étymologie, du reste exacte, peut pourtant donner une idée fausse à ceux qui ignorent que le nom de cynique était porté par des hommes souvent vénérés, qui prêchaient la plus haute et la plus pure morale, qui faisaient profession de pauvreté, qui croyaient exercer un ministère sacré, et dont l'âme, disait Épictète, « devait être plus pure que le soleil. » Le philosophe cynique n'était autre, sous une forme païenne, que le moine mendiant allant de contrée en contrée réveiller les âmes. De même M. de Broglie défigure légèrement le portrait physi-

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[ue de Julien. Quand Amtnicn Marcellin dit seulement que le prince avait la lèvre inférieure un peu pr ocrn inente , n'est-ce pas traduire avec peu de bonne grâce que de dire : « Sa lèvre inférieure tombait en formant une grimace désagréable? » On sait que pareille lèvre est un trait caractéristique dans la famille impériale dos Habsbourg, et pourtant il n'y a que leurs ennemis qui aient prétendu que ce fût une grimace. Simples inadvertances, nous le savons, et non point restrictions calculées, mais qui prouvent pourtant que dans les petites comme dans les grandes choses l'éloge coûte un peu à l'historien, car, hâtons-nous de le dire, M. de Broglie n'appartient pas à cette nouvelle école de critiques qui s'imaginent que les philosophes sont par état difformes et laids, que la beauté est donnée par surcroit à l'orthodoxie, et qui, sans doute pour s'être trop contemplés eux-mêmes, finissent par se persuader

■gue la grâce corporelle accompagne toujours la ■r&ce divine.

ft Mais, au lieu d'épuiser la liste de nos dissenti' ments, nous préférons louer la pénétration de l'historian, qui a vu nettement que ce règne singulier, commencé selon nous avec de si bonnes intentions, ne pouvait pas suivre toujours la voie droite et unie. Un prince avec des idées si particulières et ^ndes vertus qui n'étaient plus de son temps risquait

fort de rencontrer d'insurmontables obstacles chez ses amis comme chez ses ennemis. Ce fut d'abord pour Julien une douloureuse surprise de voir les païens si profondément corrompus et la plupart même assez indifférents à sa restauration religieuse. Celte foule de devins, d'augures, de poètes, de philosophes, qui coururent se ranger autour de lui, et qui racontaient pour les faire payer les tourments qu'ils avaient soufferts, n'était qu'un troupeau famélique dont Favidité importune soulevait son dégoût. a combien, s'écriait-il, la philosophie est devenue par vous vile et méprisable M » Le sévère administrateur, même quand il éconduisait avec de bonnes paroles cette multitude cupide, était l'objet des plus vives récriminations. Puis les cultes secrets longtemps ensevelis dans les ténèbres ramenaient au grand jour leurs ignobles orgies ; charlatans de toute espèce, enthousiastes de carrefour, bacchantes , prêtresses échevelées, promenaient dans les rues leurs impudiques cérémonies. Toute la vieille fange qui, sous la domination chrétienne, s'était déposée peu à peu dans les bas-fonds, remontait à la surface. D'autre part, les chrétiens ariens et orthodoxes, réconciliés dans le péril commun, allaient opposer une invincible résistance et décon-

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