CoiUre Héraclius
UN CHnÉTlEN CEVENli PAÏEN 293
carter quelquefois Ja justice du souverain par des difficultés inextricables. Rien, par exemple, ne pouvait paraître plus juste que de restituer aux villes païennes leurs terres et leurs temples, qui leur avaient été enlevés par Constance ; mais depuis tant d'années ces temples étaient devenus des églises, et comment pouvait-on, sans amener de sanglantes collisions, rétablir avec pompe une idole sur l'autel qui avait porté le corps de Jésus-Christ? Comment rendre aussi aux sectes chrétiennes naguère opprimées leurs sanctuaires usurpés? L'équité même du prince faisait naître partout des conflits , tant la situation était embarrassée et les intérêts enchevêtrés par plusieurs révolutions religieuses. Qu'on ajoute à cela l'imprudence héroïque des chrétiens renversant les idoles, les cris contre les magistrats, même quand ils no faisaient que punir une témérité illégale et sacrilège, la révolte des villes entières démolissant les temples, et l'on comprendra combien le rétablissement du paganisme tenté par la main la moins tyrannîque pouvait jeter de trouble dans le monde, La plus vive souffrance du pouvoir absolu doit être de se sentir impuissant. L'impatience de Julien devait être d'autant plus vive qu'il s'était fait une loi de no pas la répandre en caprices, qu'elle était contenue et comme emprisonnée par sa justice même. 11 vint un jour où il n'eut plus la force
S94 ini CBRÉTIER DE?E:(U PAÎEIf
de 86 tenir renfermé dans sa modération. Attaqué sans cesse par des chrétiens spirituels et éloquents, qui en Toutrageant lui-même outrageaient en même temps ses dieux, et qui dans leurs pieux pamphlets se servaient des armes empruntées à la philosophie, l'empereur philosophe lança Tétrange édit qui dé* fendait aux chrétiens d'enseigner les lettres pro« ianeSy sous prétexte que c celui qui enseigne une. chose à ses disciples pendant qu'il en pense une autre, celui-là est aussi éloigné de faire un bon. maître qu'un honnête homme... Interprétez Mathieu, et Luc... Contentez-vous de croire et cessez de vouloir connaître. > Cet acte tyrannique, qui décèle la mauvaise humeur et le dépit d'un sophiste, fut avec raison blâmé par les païens mêmes ; maifi combien ne devons-nous pas nous défier de nos jugements sur une époque troublée, quand nous voyons que cette mesure détestable fut applaudie par les chrétiens rigides I Ils disaient que la métaphysique et la fable étaient dangereuses, qu'en effet les âmes vraiment fidèles devaient se renfermer dans la foi et dans les limites de la science chrétienne. A leurs yeux, Julien faisait acte de sagesse souveraine en ramenant le christianisme à la pureté de renseignement apostolique. Quand on songe aux violences des règnes précédents, on est tenté de remarquer la modération relative de cette mesure vexatoire et
un CIIRÉTIER DEVEWU PAIEW
f de juger avec quelijue clémence cette coupable 1 [ erreur d'esprit. Avons-nous tous d'ailleurs le droit J I de noua montrer sévères, et n'avons-nous pas en- 1 tendu autour de nous, il n'y a pas bien longtemps, une bruyante agitation et comme une émeute de pieuses âmes qui demandait aux pouvoii's publics L précisément ce que Julien avait ordonné, à savoir ■ ■'que dans nos écoles il fût interdit d'étudier les au- | ' leurs profanes de l'antiquité? Ils ignoraient, ces ■ chrétiens trop zélés, et ils auraient frémi d'apprendre qu'ils étaient les imitateurs de l'apostat, etdes imitateurs bien plus iniques, puisque .lulien interdisait les lettres antiques à ceux qui souvent 1 les trouvaient méprisables, tandis que les nouveau» J ■ persécuteurs prétendaient les interdire à ceux qul.J plte jugeaient de tout point excellentes. Aussi faut iï I détester l'intolérance philosophique ou religieuse partout où on la rencontre, non seulement à cause. du mal qu'elle produit dans le moment, mais parce que ses armes sont de celles qui changent le plus J facilement de main.
Sur cette pente de la tyrannie où il aurait fini par I glisser, Julien fut arrêté par la guerre des Perses,' où il mourut à trente et un ans en héros et en phi- j losophe, Ayant voulu dans une retraite périlleuse I ranimer le courage de ses soldais par l'exemple de 1 .son audace, il se jeta dans la mêlée sans cuirasse et J
eut le foie traversé d'un javelot. Transporté dans le camp, sitôt que la première douleur fut calmée, il redemanda son cheval et ses armes, et l'émule des héros antiques fut un moment troublé à l'idée qu'il avait perdu son bouclier ; puis il fait aux assistants désolés un long discours avec le calme tragique des vieux temps, se félicite de mourir jeune dans la (leur de sa renommée, prend ses amis à témoin qu'il n'a pas abusé du pouvoir, et remercie les dieux qui lui envoient la mort sous la forme d'un glorieux congé. Il sait d'ailleurs par la philosophie qu*il va changer sa condition pour une meilleure. Enfin, après avoir réprimé par quelques mots les larmes et les gémissements de ses amis, il entre avec les philosophes Maxime et Priscus dans un grave entre* tien sur la nature de l'âme et sa destinée future, et sans agonie ferme ces yeux terribles et doux que jadis les soldats a: ne se lassaient pas de contempler * ». Des historiens prétendent que l'armée regarda la mort de Julien comme un châtiment céleste; rien n'est plus faux, car, lorsque le lendemain Jovien fut élu par des officiers et que le nom du nouvel empereur parcourut les rangs, l'armée déjà en marche, trompée par la ressemblance des noms et entendant crier derrière elle : Jovien auguste I
1. Cujus oculos cum venustate terribiles... (lia multumqae contemplantes. (Ammien Marcellin, 1. XV 8.).
répéta avec transport : Julien ! Elle croyait que la blessure n'était pas dangereuse et qu'il revenait à la vie. En apprenant la vérité, les soldats éclatèrent en sanglots; ils venaient de le perdre une seconde fois. Bien que nous ne soyons pas însensible'à la clas« sique beauté d'une fin qui rappelle les plus grands trépas, et qui est touchante malgré sa sérénité un peu théâtrale et sa fastueuse simplicité, nous dirons que cette mort ne nous parait ni regrettable ni prématurée, Julien avait tenté une entreprise impossible, qui lui coûta le repos et qui aurait fini par lui coûter l'honneur. Le temps était venu où, sous peine de laisser avilir en lui la majesté souveraine, il était obligé de renoncer à la persuasion pour recourir à la force. Des chrétiens emportés par l'ardeur de leur foi, d'autres encouragés par sa longa* nimité et son mépris philosophique des injures, commençaient à l'insulter en face. S'il punissait l'insolence, il risquait de faire des martyrs. Déjà, pour quelques châtiments infiigés par des magistrats plus soucieux de la gloire du prince que le prince lui-même, l'opinion chrétienne exaspérée se répandait en hyperboles orientales et racontait que rOronte charriait des monceaux de cadavres chrétiens. D'autre part, à quoi pouvait se résoudre sa justice au milieu de quorelles chaque jour renaissantes entre païens et chrétiens, entre ariens et
398 niV CHRÉTIEN DEVENÏT PAÏEN
orthodoxes, entre chrétiens et Juife, et comment prendre parti pour les uns ou pour les autres sans être accusé ou de tyrannie ou de ruse ? Encore s'il avait trouvé un appui solide chez les païens ! mais ceux-ci ne pouvaient s'accommoder de son intégrité, de ses exemples austères, de son mépris pour la licence et la servilité. Abhorré des chrétiens, importun aux païens, sa vertu même était un fardeau pour le monde. Ce fut un bonheur pour lui de mourir « avant d'avoir abusé du pouvoir»» comme il le dit lui-même à ses derniers moments, et peutêtre ne savait il pas jusqu'à quel point il avait raison de remercier ses dieux qui lui faisaient la grâce de le rappeler à eux « dans la fleur de sa renommée ». Si nous osions, comme fait parfois M. de Broglie, pénétrer les desseins de la Providence, nous dirions volontiers que Julien a été montré un instant au monde pour rappeler le christianisme à la concorde et même au respect de certaines vertus antiques qu'il ne fallait pas laisser périr, et pour prouver au paganisme son irrémédiable impuissance.
Nous voudrions que l'histoire se bornât à condamner avec sévérité l'immense erreur dont Julien fut la victime volontaire, mais qu'elle ne se crût pas obligée comme autrefois de disputer au prince une à une ses incontestables vertus. Il ne faut pas vouloir mutiler ou égratigner son image, qui est d'ai-
m cnnÉTiBW devenu païen rain, mais la jeter par terre d'uo seul bloc. S'il est peu sensé d'applaudir avec des historiens du xvin' siècle à la tentative d'une restauration païenne, il est non moins dangereux qu'injuste de dépouiller de ses mérites un héros païen par cela qu'il est l'ennemi du christianisme, Faudrat-il encore dans notre siècle des ambages et des circonlocutions pour déclarer que Julien fui un grand caractère, et devons-nous être réduit à redire cette phrase d'un historien que M. de Broglie appelle sage et qui noue paraît plus que prudent : « Ce serait trop priser les vertus humaines de penser que Dieu les refuse à ses ennemis? s Comment 1 on ira jusqu'à dédaigner les vertus parce que Juhen les a possédées 1 Ces détours de langage, ces louanges indirectes ou arrachées Be prouvent qu'une chose : c'est qu'il est impossible d'enlever à Julien son honneur. On ne peut lui refuser la pureté des mœurs, ni l'héroïsme, ni le constant souci du bien public, ni l'humanité, ni le don de plaire. Grand général avant d'avoir manié une épée, maître des cœurs par son éloquence militaire, il égala les plus célèbres capitaines au sortir des écoles. Habile et redoutable dans la controverse religieuse et philosophique, il fut un des premiers écrivains de son temps et fit preuve non seulement de facilité impétueuse, raa's d'élégance et de grûce. Son orgueil ne s'abaissa Jannais à la cruauté ni à la
300 un CHRÉTIEIf DEVENU PAÎER
vengeance, et ne fit tort qu'à lui-même. Presque irréprochable, sinon dans sa conduite; du moins dans ses désirs, il n'eut d'autre vanité que celle de l'esprit et peut-être celle de la vertu. Plutarque aurait pris plaisir à composer sa biographie et l'aurait ajouté à la liste de ses héros. Comptez en effet dans l'histoire des temps anciens et des temps modernes les princes qui furent plus grands que Julien, et vous serez bientôt au bout de votre énumôration. Sa gloire n'égalera pas peut-être en tous sens celle des plus illustres ; mais, si elle est trop courte par quelque endroit, elle pourra bien, par un autre côté, la dépasser; s'il n'a pas le génie de César, il a plus de vertu ; s'il n'a pas la vertu unie de MarC'Âurèle, il a plus d'esprit. Aucun n'eut plus que lui la bonne volonté, ne poussa plus loin la patience et ne contint d'une main plus ferme ses passions. Malheureusement l'amour du surnaturel qui s'était emparé de toutes les âmes et l'oppression qui pesa sur son enfance et sa jeunesse détournèrent la sève généreuse qui était en lui vers les dangereuses rêveries et les mystérieuses curiosités; mais ses défauts mêmes et les imprudences de son esprit, trop ardent à pénétrer les choses célestes, témoignent de sa grandeur. En politique, il s'éleva jusqu'à la chimère, en philosophie jusqu'au mysticisme, et, si son génie rencontra les nuages, c'est qu'il était haut.
iU
songes de la superstition, et vous^ leur successeur couronné, vous rétablissez ce qu'ils ont détruit, vous rappelez les aruspices, qui n'osaient plus se montrer; vous rendez la voix aux oracles muets, vous allez chercher l'avenir dans les entrailles des victimes I Et, comme si nous n'avions pas assez de superstitions, vous faites venir encore celles de l'Egypte et de la Perse I Est-il besoin de nous ramener en arrière aux temps de Romulus et de Numa? Ces chrétiens que nous détestons tous deux sont peut-être de plus fidèles héritiers de Platon, eux qui prétendent n'offrir à leur Dieu que ce qu'on lui offrait dans TAcadémie ou dans le Portique, c'est-à-dire un culte intérieur et tout moral, qui méprisent ce que la philosophie a méprisé, qui honorent ce qu'elle a honoré. S'ils ont aussi leurs superstitions, combattez-les par la philosophie et non point par des superstitions surannées. Opposez à leurs miracles votre incrédulité et non point vos prodiges. Si en voulant arrêter leur erreur vous êtes vaincu, on pourra vous louer d'avoir combattu au nom de la raison humaine, mais on ne vous pardon* nera pas d'avoir lutté pour un culte condamné. Exécré dans l'avenir par le christianisme votre vainqueur, vous serez encore un sujet d'étemels regrets pour la philosophie, dont vous aurez obscurci la cause. »
UN PAÏEN DEVENU ChRÉTlEN