I) II
rendus par les premiers rois, qu'il regarde comme autant de fondateurs, et d'avouer que « Brutus, à qui l'expulsion de Tarquin le Superbe a mérité tant de gloire, eût fait le malheur de l'Etat si, par un désir prématuré de liberté, il eût enlevé le pouvoir à l'un des rois précédents ». Mais ce régime n'était que provisoire, en attendant que Rome fût solidement établie, et l'enthousiasme de l'écrivain se confond avec la fierté du citoyen, lorsque Tite-Live déclare, au commencement du second livre, qu'il va maintenant raconter l'histoire du peuple romain devenu libre et l'empire des lois, plus puissant que celui des hommes. Si on l'eût poussé à bout, peut-être eût-il reconnu, car il était sincère et de bonne foi, que la monarchie n'est pas moins nécessaire aux peuples vieillis qu'aux cités naissantes. Cette considération l'a sans doute aidé à supporter la chute de la république ; mais ses préférences ne sont pas douteuses : il est humilié du spectacle qu'il a sous les yeux, et il se reporte avec amour vers les temps plus heureux où la vertu et la dignité humaines étaient en honneur. C'est là le trait distinctif
de Tite-Live, ce qui lui fait une place à part au milieu des écrivains du siècle d'Auguste, avec lesquels on a vainement essayé de le confondre ; c'est un pompéien que la faveur du prince n'a pu conquérir, un vaincu qui se résigne, mais n'oublie pas, un témoin impartial du passé, à égale distance du courtisan qui encense et du mécontent qui calomnie.
Tite-Live est donc un partisan attardé des vieilles institutions, et un lettré de son époque. Nous pouvons dès lors pressentir quel sera le caractère de son histoire. On devra y retrouver la double empreinte de son tempéramentmoral et littéraire, une noble peinture des vertus antiques et une sincère admiration pour les grands hommes, la candeur du poète jointe à la force persuasive de l'orateur. Mais en s'isolant à dessein de la société de ses contemporains pour jouir en toute liberté de son idéal, Tite-Live est exposé à s'exalter outre mesure et à rester en admiration devant les créations de son propre génie, sous prétexte de rendre hommage aux institutions du passé* Par dépit du présent, il va, comme il arrive d'ordinaire, transporter son paradis dans un
lointain qui échappe à tout contrôle. Il sera quelque peu dupe de son patriotisme et de son art, et, de la meilleure foi du monde, il nous laissera un portrait plus flatté qu'il ne convient de ces vieux âges dont il s'est fait le contemporain par enthousiasme. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur l'ensemble de son œuvre.
Une idée la domine tout entière : la grandeur de Rome et son éternelle durée, Capitoli immobile saxum. L'historien semble avoir pris pour devise les paroles de Romulus apparaissant après sa mort à Julius Proculus : « Que Rome soit la capitale de l'univers, telle est la volonté des dieux. » Ce noble sentiment Ta préservé des haines de parti et des flatteries intéressées ; mais lorsqu'il s'agit de la gloire de Rome, il l'a parfois entraîné à des exagérations regrettables. A l'en croire, le peuple romain a presque toujours raison dans ses rapports avec les autres peuples ; il n'entreprend que des guerres justes et honnêtes ; aussi doitil être toujours victorieux, à moins qu'il n'ait pas tenu compte des avertissements des dieux ou qu'il n'ait négligé de prendre les précautions
nécessaires. C'est ce qui est arrivé en particulier auprès deTAUia, et il faut voir avec quelle insistance Tite-Live s'applique à atténuer la honte de la défaite et à enlever aux Gaulois l'honneur de la victoire. C'est la fortune, dont la force est irrésistible, qui a aveuglé les esprits. Les tribuns militaires ont été d'une légèreté incroyable ; ils ne se sont pas plus souvenus des dieux que des hommes, et ont rangé leur armée en bataille sans prendre les auspices et sans immoler de victimes. Il n'y avait rien de romain, ni chez les chefs, ni chez les soldats ; ils lâchèrent pied avant de combattre, et prirent la fuite intacts et sans blessures. Les Gaulois furent comme stupéfaits d'une victoire si prodigieuse et si soudaine ; ils restèrent d'abord immobiles de peur^ sachant à peine ce qui venait d'arriver et craignant quelque piège (i). A-t-on jamais vu victoire aussi piteuse ? Cependant, Tite-Live ne peut digérer cet affront infligé aux armes romaines, et il y revient plus tard afin de bien montrer la supériorité de la valeur romaine sur la fou-
242 TIÏE-LIVE
gue gauloise, quantum gallicam rabiem pinceret romana virtus docuerunt.
Voici, en effet, ce qu'il fait dire à Manlius qui vient combattre les Gaulois établis en Asie : « Corps gigantesques, chevelures longues et rousses, vastes boucliers, épées démesurées ; ajoutez, quand ils commencent le combat, des chants, des hurlements, des danses, le bruit horrible des armes et des boucliers qu'ils entre-choquent, suivant un usage antique de leurs pères ; tout est arrangé chez eux à dessein, pour jeter la terreur. Mais laissons les peuples à qui cet épouvantail est inconnu, Phrygiens, Cariens, Grecs, s'en effrayer.Les Romains,accoutumés aux tumultes gaulois, en connaissent aussi la vanité.
Une seule fois, à la première rencontre, près de l'Allia, nos ancêtres jadis s'enfuirent devant eux ; depuis, voilà près de deux cents ans qu'ils les égorgent et les dispersent comme des troupeaux (i).» Il n'avait pas attendu cette date pour les diffamer. Il les avait déjà représentés après le siège de Rome errant en vaga-
(i) XXXVIII, 17,
bonds dans la campagne, gorgés de vins et de viandes gloutonnement avalées, et s^étendant près des ruisseaux comme des bêtes sauvages. Il avait fait mieux : se trouvant enfacededeux traditions au sujet de l'entrée des Gaulois à Rome, il n'avait pas hésité à adopter celle qui froissait le moins son patriotisme. « Les dieux et les hommes empêchèrent les Romains de vivre rachetés. Avant que l'infâme marché fût accompli, le dictateur survint; il ordonna d'emporter l'or et d'écarter les Gaulois (i). » Or, nous savons par Polybe que les Gaulois rendirent la ville de leur plein gré, et qu'après sept mois d'occupation ils retournèrent dans leur pays, emportant leur butin sans être inquiétés (2).
Tite-Live est tellement jaloux de la gloire du nom romain qu*il se fait un devoir d'abaisser tout ce qui pourrait y porter ombrage.
Il trouve le moyen de déroger au plan qu'il s'est tracé de ne parler des autres peuples qu'à l'occasion de leurs rapports avec Rome pour s'attaquer à la gloire d'Alexandre, qui fut sur-