POLYBE, II
tout grand, s'il faut Ten croire, par le nombre de ses soldats et la soumission de ses généraux. Il n'eût pu vaincre les Romains ni entamer leurs légions avec sa phalange macédonienne.
Il a eu le bonheur de mourir jeune, avant d'éprouver l'inconstance de la fortune. S'il avait vécu, l'amour du vin, du faste, l'influence des mœurs orientales n'auraient pas manqué d'énerver son courage. Il consacre ainsi plusieurs pages à une digression qui n'a aucun rapport avec son sujet pour réfuter l'opinion de quelques Grecs, assez légers pour vanter même la gloire des Parthes au préjudice du nom romain (i).
La . gloire d'Annibal offusquait aussi les Romains : c'est pourquoi Tite-Live ne craint pas de rapporter une anecdote invraisemblable pour avoir le plaisir de mettre le héros carthaginois au-dessous de Scipion. Il avance, sur la foi des mémoires grecs d'Acilius, que l'Africain eut à Ephèse une entrevue avec Annibal, et rapporte en ces termes l'un de leurs entretiens : «Scipion lui ayant demandé quel était celui qu'il
(i) IX, 17.
regardait comme le plus grand général, le Carthaginois répondit que c'était le roi de Macédoine, Alexandre, qui, avec une poignée de braves,avait mis en déroute des armées i n nombrables et parcouru des contrées où Thomme n'avait jamais eu Tespoirde pénétrer. — Maîs^ dit Scipion, qui placez-vous au second rang î — Pyrrhus, reprit Annibal ; c'est le premier qui ait enseigné l'art des campements, et nul ne sut choisir ses positions ni disposer ses forces avec plus d'habileté. — Et le troisième ? demande Scipion. — Moi, répondit sans hésiter Annibal. Alors Scipion se prit à rire, et ajouta : Que diriez-vous donc si vous m'aviez vaincu ? — En ce cas, je me mettrais au-dessus d'Alexandre, au-dessus de Pyrrhus, au-dessus de tous les autres généraux (i). » Tite-Live, aveuglé par son patriotisme, a beau nous dire que cette réponse était conforme au caractère carthaginois, je ne reconnais pas dans cette platitude le général hautain qu'il nous as! fortement décrit dans les livres précédents.
Il ne s'ensuit pas, Messieurs, que Tite-Live
(l) XXXV, 14.
ait sciemment et de propos délibéré dénaturé l'histoire ; sa partialité était inconsciente. Il ne faut pas oublier que les anciens faisaient à Tamour de la patrie une part bien plus considérable que les modernes. L'austère Polybe lui-même concède à Thistorien le droit de faire pencher la balance en faveur de sa patrie, pourvu cependant qu'il ne dise pas le contraire de la vérité. Or, Tite-Live n'invente rien ; il emprunte aux historiens antérieurs les faits les plus glorieux qu'il consigne dans son ouvrage, et même il est à remarquer qu'il ne manque pas d'indiquer ses sources lorsqu'il se déïie de la crédulité du lecteur. D'ailleurs, il rapporte aussi de temps en temps des faits qui sont à l'avantage des adversaires de Rome, et leur fait dire fréquemment, à l'adresse des Romains, les vérités les plus dures. De même, lorsqu'il fait l'histoire intérieure de Rome, bien que prévenu en faveur de l'aristocratie, il ne laisse pas de louer parfois la modération de la plèbe et son attachement aux lois. Quelque plaisir qu'il éprouve à peindre les belles qualités et les vertus des patriciens, il ne cherche pas cependant
à cacher leurs défauts et leurs injustices ; il blâme leur dépravation, leur cupidité, la fierté que leur inspire une supériorité imaginaire, leur outrecuidance... Mais son patriotisme ne lui permet pas d'avoir confiance dans la multitude : « Elle est, dit-il, bassement esclave ou tyranniquement maîtresse ; elle ne sait ni mépriser ni posséder avec mesure la liberté qui est placée entre ces deux excès, et il ne manque jamais de complaisants ministres de leur colère qui poussent au sang et au meurtre ces esprits ardents et impétueux (i). »
Cette aversion politique ne l'empêche pas d^être sensible aux maux de la plèbe, et il a souvent dépeint, avec une énergie singulière la situation misérable et désespérée qui lui était faite. Au moment où la guerre contre les Volsques allait s'engager, il se fait l'écho des plaintes des plébéiens indignes de l'asservissement des débiteurs. « Ils disaient en frémissant que^combattant au dehors pour la liberté et pourFempire, ils étaient au dedans traités en captifs et opprimés par leurs concitoyens, et que la li-
(l) XXIV, 25.
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berté du peuple était plus en danger dans la paix que dans la guerre, parmi leurs concitoyens qu'au milieu des ennemis (i). » On retrouve le même accent d'indignation dans le discours du tribun du peuple, Canuléius, demandant que le mariage fût permis entre patriciens et plébéiens, et que l'un des consuls fût choisi parmi le peuple. « Déjà, Romains, j'ai remarqué souvent combien les patriciens vous méprisent, combien ils vous jugent indignes d'habiter avec eux dans la même ville, entre les mêmes murs ; mais je le sens aujourd'hui mieux que jamais en voyant avec quelle fureur ils s'emportent contre nos propositions. Sentez- vous enfin dans quel mépris vous vivez ? Ils vous empêcheraient, s'ils pouvaient, d'avoir part à la lumière ; ils s'indignent que vous parliez, que vous respiriez, que vous ayez figure humaine .)>Lucis vobis huj us partent y si liceatj adimant ; quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas hominum habetis hidignantur (2).
J'espère en avoir assez dit, Messieurs, pour vous faire voir avec quelle puissanceTite-Live