LES IDÉES POLITIQUES
Sommaire : Comparaison de Tite-Live et de Tacite. — I. Education oratoire de Tacite. — Ses opinions politiques. — Il éprouve le besoin de justifier sa conduite, et a le tort de blâmer ceux qui n'ont pu supporter les excès du despotisme. — 11 essaye de concilier le regret du passé avec le respect du gouvernement établi. II. Honnêteté de Tacite, vengeur du crime, et défenseur de la vertu. — Gravité et pénétration de son esprit. — Son impartialité, ses hésitations. — Sévérité excessive et patriotisme intolérant à l'égard des étrangers et des parvenus. — III. Inquiétudes religieuses de Tacite. — Son embarras pour concilier la liberté humaine avec le destin, et le triomphe du mal avec la Providence. — Ses préjugés à l'égard des Juifs et des chrétiens. — Conclusion : Tacite aurait trouvé dans le christianisme qu'il a calomnié la solution de ses doutes et l'explication de ses difficultés.
Messieurs,
f E n'ai pas eu besoin de chercher cette année le sujet de mon cours : il s'est offert de lui-même. Il y a, en effet, des noms qui s'attirent et que Tassociation des idées rend presque inséparables.
tgo LES IDÉES MORALES ET REUGIEUSES
Après Tite-Live, je devais vous parler de Tacite. Bien qu'ils aient vécu à un demi-siècle de distance, on peut dire que ces deux historiens ont collaboré à la même œuvre, puisque les Annales de Tun sont le complément des Histoires de Vautre y et que le dernier venu a repris le récit des événements au point où l'avait conduit son devancier.
Tite-Live avait raconté l'histoire de Rome depuis ses origines jusqu'à la mort de Drusus (9 avant J.-C). Tacite, mécontent des écrivains intermédiaires qui avaient altéré la vérité historique par adulation ou par haine, est remonté, dans ses Annales, jusqu^aux dernières années du règne d'Auguste et poursuit ses Histoires jusqu'à la mort de Domitien (96 après J.-C). Il a donc recueilli l'héritage de son prédécesseur et s'est cru obligé de continuer son œuvre ; mais il a compris que la matière de l'histoire était changée, et que sa situation n'était plus celle deTite-Live.Il lui porte envie, et, comme tout écrivain préoccupé du succès de ses ouvrages, il se plaint de la sécheresse et de la monotonie de son sujet, qu'il déclare être sans gloire, inglorius. Il se console en
pensant que son travail ne sera peut-être pas inutile, car « de faits indifférents en apparence on peut souvent tirer de grandes leçons (i). »
Il a bien soin de faire remarquer la différence qui existe entre ses tristes écrits et les glorieuses annales de Tancienne république* Cette différence est l'effet du changement qui s'est opéré dans l'Etat. Autrefois, lorsque le . pouvoir était entre les mains du peuple et du sénat, il fallait étudier le caractère du peuple et des grands. Aujourd'hui que Rome ne diffère plus d'un Etat monarchique, il faut entrer dans des détails qui paraissent indignes de l'histoire et chercher dans les replis de l'âme du prince le secret de sa politique (2), Tacite a eu le mérite de comprendre les nécessités de son sujet, mais il a eu tort de s'en plaindre;. Je pense, avec Montaigne, « qu'ayant spécialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toutes sortes de formes... il avait une matière plus forte et attirante à discourir et à narrer que s'il eût eu à dire des batailles et agitations universelles (3). »
(i) Ann.y IV, 32.
(2) Ibid., 33.
(3) Essais j liv. 11, chap. 8.
Ce n'est pas seulement par les événements qu'il raconte et par les circonstances où il a vécu que Tacite diffère de Tite-Live : on peut observer le même contraste dans le caractère et les sentiments des deux historiens. Ils ont écrit l'un et l'autre pour soulager leur âme, mais leur souffrance n'était pas la même.
Chez l'un, c'était le regret des anciennes institutions, regret sincère, mais modéré et singulièrement atténué par les bienfaits du nouveau régime; chez l'autre, c'était la honte et le dépit d'avoir vécu si longtemps dans la peur et l'abjection sous le joug du « Néron chauve. » Tite-Live avait trouvé un sujet admirablement approprié à son caractère : porté vers les émotions douces, plus enclin à la louange qu'au blâme, il était heureux de consacrer par son talent les souvenirs de l'ancienne Rome. Son histoire est à la fois une oeuvre de science, d'imagination et de sentiment ; il y a mis le meilleur de son âme et lui a communiqué quelque chose de son immortalité. Devenu par enthousiasme le contemporain des grands hommes dont il racontait les hauts faits, il n'était mêlé à aucune des
cabales politiques ou littéraires de son temps et ne faisait partie d'aucun cercle; il vivait à Técart, et les faveurs du prince n'avaient pas de prise sur lui. Il avait voulu faire une œuvre utile pour lui et pour les autres : il a doublement réussi, puisqu'il reconnaît lui-même qu'il ne peut se détacher de son sujet, et qu^on ne peut le lire sans retirer quelque profit des leçons qu'il donne et des nobles exemples qu'il propose à notre imitation. Ame sereine et limpide, il planait en plein ciel, vivant par le souvenir avec les âmes de son choix, et lorsqu'il reprenait la terre, il était plutôt attristé que tourmenté par le spectacle des misères de son siècle. Il avait foi dans les destinées de Rome et le reste était peu de chose à ses yeux. Tite-Live est ainsi l'écrivain national par excellence \ autour de lui Horace et Virgile faisaient appel aux mêmes sentiments^ mais ils avaient subi Tinfluence d'Auguste et leur patriotisme est moins franc et moins désinte'ressé. C'est un Romain de vieille roche, affiné par Tétude et par l'influence de la civilisation, mais en qui revivent les généreuses illusions des bonnes âmes de l'ancien temps.
La nature et les circonstances avaient fait de Tacite un homme tout différent. Les mauvais jours qu'il avait traversés avaient assombri son caractère et flétri ses espérances. Il avait longtemps souffert en silence et comprimé son âme au point de se survivre à luimême. Obligé, pour ne pas se compromettre, de surveiller ses paroles et son attitude, il avait attendu Tavènement d'un prince équitable pour donner un libre cours aux sentiments de vertueuse indignation que la tyrannie de Domitien avait refoulés sans les détruire. L'expérience de la vie l'avait assagi et désabusé de très bonne heure, et la contemplation des vertus antiques n'avait pu le consoler des tristesses du présent. C'est que des changements importants dans la constitution et dans les mœurs publiques avaient notablement modifié l'état des esprits. L'homme commençait à se détacher de la cité et à prendre possession de lui-même. Par ses inquiétudes morales et religieuses, Tacite se rapproche de nous; c'est déjà presque un moderne, un esprit soucieux et tourmenté qui aime à se rendre compte des choses. Son
patriotisme est sincère, mais non exclusif. Il ne s'abandonne pas comme Titc-Live et n'a pas uniquement en vue rédification du lecteur^ il écrit d*abord pour lui-même, il est homme avant d'être historien. Psychologue et moraliste à la fois, il s'applique à démêler dans le grossier tissu des événements la trame qui les supporte et les raisons qui les expliquent. Esprit profond et pénétrant, « il ne laisse rien au hasard de ce qu'il peut lui disputer ; » mais les choses ne se laissent pas arracher facilement leur secret. De là des explications multiples, compliquées^ parfois contradictoires, d'une ingéniosité qui va jusqu'au raffinement, et d'une concision souvent voisine de l'obscurité. Il ne peut être compris que des esprits mûrs; de là sa défaveur auprès des esprits superficiels et la diversité des jugements qu'on a portés sur lui.
Les uns en font « un fanatique pétillant d'esprit », un détracteur systématique du régime impérial, un attardé de Tancienne république; les autres lui reprochent d'avoir transigé avec sa conscience pour ménager sa fortune et ne lui reconnaissent que les faciles
vertus dïin vulgaire opportuniste ; d'autres, au contraire, nous le représentent comme le plus grave des historiens, comme Thomme qui a su le mieux concilier les droits de la morale éternelle avec les nécessités de son temps. Il n'est pas facile de se frayer une voie à travers ces opinions contradictoires : le seul enseignement qu'on puisse en retirer, c'est que la physionomie de Tacite est singulièrement complexe et qu'il faut beaucoup de tact et de discernement pour la dégager et la reproduire avec exactitude. Le seul moyen d'arriver à une appréciation plausible est de laisser de côté les commentaires, de consulter directement l'intéressé et de traduire fidèlement l'impression produite par l'étude de ses ouvrages. Je voudrais donc aujourd'hui. Messieurs, attirer votre attention sur la personne et le caractère de Tacite, examiner ses opinions politiques, morales et religieuses, en un mot, vous faire connaître l'homme avant d'étudier l'historien. Il nous a lui-même donné l'exemple, puisque dans ses premiers opuscules il a eu som de nous renseigner sur ses études et de nous faire sa profession de foi.
Il serait intéressant de connaître la famille de Tacite, car c'est d'ordinaire au foyer domestique que se forment les opinions politiques et religieuses. Mais on ne sait exactement ni le lieu, ni la date de sa naissance, ni le nom de son père, ni son propre prénom. II est probable, cependant, qu'il était fils du chevalier romain Cornélius Tacitus, procurateur de la Gaule Belgique, Son mariage avec la fille du consul Agricola indique qu^il appartenait à une famille honorable, et dans l'éloge qu*il consacra plus tard à la mémoire de cet homme de bien, on voit quil y avait entre le gendre et le beau-père parfaite communauté de vues et de sentiments. Il avait reçu une éducation conforme à son rang. On suppose qu'il fut élève de Quintilien, chargé officiellement par Vespasien d'enseigner la rhétorique, mais la chose n'est pas prouvée et ne me paraît guère probable- Il nous apprend lui-même, dans le Dialogue des or a*
teurs (i), qu'il suivit dans sa jeunesse les plaidoiries de M. Aper et de Julius Secundus^ les hommes les plus éloquents de son siècle, « Un merveilleux désir d'apprendre, dit-il, et une certaine ardeur de jeunesse me faisaient recueillir leurs moindres paroles, leurs conversations, et jusqu'aux secrètes confidences de leur intimité (2). » Mais Tacite est très sobre de renseignements sur sa personne, et nous sommes obligés de demander un supplément d'information à son ami Pline le Jeune. Plus occupé de lui, celui-ci est heureusement moins discret. Il nous dit, en effet, que dès sa plus tendre jeunesse il se faisait gloire de suivre Tacite et de marcher sur ses traces. « C'est tenir le premier rang que de venir après vous, » lui écrivait-il (3).
(i) On s'est longtemps demandé si Tacite était l'auteur de ce Dialogue: aujourd'hui la question semble définitivement résolue. A défaut d'autres raisons qu'il serait trop long d'exposer en ce moment, il n'y avait personne autour de Tacite qui fût capable de s'élever à une si grande hauteur de vues et de donner à ses idées une forme aussi éloquente.
(2) Dialog,, 2.
(3) Pline, £)?., ix, 10.
Plus tard, lorsqu'il voulut fonder une école publique à Corne, sa ville natale, il pria Tacite de lui indiquer parmi la jeunesse studieuse que sa réputation attirait auprès de lui quelques lettrés auxquels il pourrait s'adresser pour en faire des maîtres (1).
Quelles étaient les relations de Tacite avec ses jeunes admirateurs? Se rassemblaient-ils uniquement auprès de lui pour jouir de sa parole, ou leur donnait-il en même temps des leçons d'éloquence ? On aimerait à savoir si le Dialogue des orateurs est un souvenir de son enseignement. Quoi qu'il en soit, c'était un esprit merveilleusement ouvert à toutes les idées et sensible à toutes les manifestations de l'art. Il aimait l'éloquence sous toutes ses formes, non seulement l'éloquence oratoire, eloquentia oratoriay mais encore ce qu'il appelle l'auguste et sainte éloquence de la poésie, A la façon dont il en parle, on sent qu'il a goûté à toutes les jouissances de la parole, et à celles qui frappent les yeux les moins clairvoyants, lorsque debout, au milieu du silence
(i)iv, i3.
universel, Torateur attire sur lui tous les regards et fait passer dans Tâme de nombreux auditeurs les sentiments qui le font tressaillir, et aux joies plus secrètes, connues de lui seul, et encore plus vives, soit qu'il prononce avec une imperturbable assurance un discours soigneusement étudié, soit que, se présentant, non sans quelque trouble intérieur, avec une composition nouvelle et à peine achevée, il éprouve un plaisir plus flatteur, avivé par Tinquiétude (i). Il a noblement décrit le privilège de l'orateur qui possède ce qu'on tient de soimême et non d'un autre, ce que ne confèrent ni les diplômes ni la faveur. « Il est beau, ditil, de mériter par son talent les libéralités du prince, mais combien il est plus beau de pouvoir, dans le besoin, recourir à soi-même, de n'implorer que son génie, de n'avoir que soi pour bienfaiteur (2) I »
Il semble que Tacite aurait dû s'attacher exclusivement à un art qui lui procurait honneur et profit. Il n'en fut rien ; son génie récla-
(î) Dial,,G.
(2) Ibid., 9.
DE TACITE 3oi
mait quelque chose de plus solide que la gloire éphémère de quelques succès oratoires» Il ^tait assez riche de son propre fonds pour se passer du pain quotidien de la louange, nécessaire au soutien des esprits faibles. Il eut donc le courage de résister aux applaudissements de ses admirateurs, et trouvant sans doute assez fades les acclamations des rhéteurs qui lui faisaient cortège, il se déroba à leur poursuite intéressée pour rentrer en lui-même €t s'adonner à la recherche de la vérité. Il avait draille urs compris que Téloquence était condamnée à s'éteindre faute d'aliment. Comme la flamme, elle a besoin d*etrc entretenue, ^icut Jlamma^ materia alitur^ et c'est en brûlant qu'elle jette de l'éclat. Autrefois, la tribune ouverte à de continuelles harangues et le droit d'attaquer les hommes tes plus puissants échauffaient l'âme de l'orateur; la grande éloquence est fille de cette licence qu'on appelait follement liberté (i). Mais aujourd'hui « qu'est-il besoin de longues discussions dans le sénat quand les bons esprits sont si vite
(i) Ibid., 40.
d'accord ? A quoi bon tant de harangues, puisque la délibération sur les intérêts publics n'est plus confiée à l'ignorance de la multitude, nfiais à la sagesse d'un seul (i) ? » Restait encore la défense des particuliers et les causes plaidées devant les centumvirs. Mais le succès est à un trop haut prix. Les orateurs sont obligés de subir des solliciteurs qui les maudissent en recevant leurs bienfaits. «Enchaînés à Tadulation, ils ne paraissent jamais, aux princes assez esclaves, à nous assez libres. Quel est donc leur pouvoir? Des affranchis en ont autant.... Combien la fortune des poètes et le bonheur d'habiter avec les Muses est préférable à la vie inquiète et tourmentée des orateurs (2) ! »
Devons-nous prendre ces dernières paroles pour un adieu définitif aux agitations du Forum et pour une irrévocable résolution de ne plus cultiver la poésie ? Ce serait à tort, car nous savons qu'en 97 Tacite prononça l'éloge funèbre de Verginius Rufus, son prédécesseur
(i) Ibid,, 41.
(2)Ibid., l3.
DE TACITE 3o3
dans le consulat, et qu'en Tan loo il répliqua au défenseur de Marins Priscus, proconsul concussionnaire d'Afrique, avec une remarquable éloquence, nous dit Pline, et avec la gravité qui est le propre de ses discours (i). D'autre part, si la correspondance de ce même Pline nous apprend qu'il cultiva la poésie, et si l'on retrouve dans tous ses écrits la vive imagination et le coloris d'un poète, Tacite avait l'âme trop ardente pour se renfermer dans la retraite, et pour rester longtemps en un muet tête-à-tête avec les Muses. Il estimait à son prix le travail et la méditation solitaire, mais il était trop obsédé par les turpitudes de son temps pour rêver à loisir et donner tous ses soins à une œuvre d'art qui n'eût pas suffisamment soulagé sa conscience. C'est une arme de combat qu'il lui fallait et non une épée de parade, la prose et non les vers, l'histoire vraie et implacable, et non la fiction qui amuse plus qu'elle ne corrige.
Avant l'avènement de Nerva, il ne lui était pas permis de dire ce qu'il pensait; mais il
(i) Plin. Ep.y II, lu
se dédommageait intérieurement, il prenait des notes, et son imagination s'exaltait pendant qu'il servait sous Domitien. Lorsque après quinze années d'oppression il commence enfin à respirer, nuncdemum redit animusy il pousse un cri de soulagement et salue avec enthousiasme l'aurore du nouveau règne. Mais avant de se faire le vengeur de la conscience publique, il avait des précations à prendre et de terribles préjugés à combattre : il devait se faire pardonner d'avoir vécu. Comme il arrive d'ordinaire, il y eut une formidable réaction à la mort du tyran, et une explosion d'indignation trop longtemps comprimée. Pour s'épargner à soi-même la honte d'une patience servile, patientia servilisy on se déchaînait contre ceux qui avaient servi d'instrument au despotisme et rempli des fonctions publiques. Or, Tacite ne craint pas d'avouer qu'il a été préteur et quindécemvir sous Domitien. Il fallait donc trouver un biais pour échapper aux accusations de basse complaisance et de complicité. Il s'agissait pour lui de concilier sa fortune avec son devoir et d'allier deux choses presque incompatibles sous un mau-
DE TACITE 3o5
vais prince, la faveur du maître et l'honnêteté, la dignité dans la soumission. L'éloge de son beau-père se prêtait admirablement à ce dessein. Agricola était à ses yeux le modèle du bon citoyen : patient, modéré, sachant condescendre à propos et mêler l'utile à Fhonnête (i). Dans un temps où Tin action était sagesse^ il avait eu ^habileté de se maintenir en voilant Téclat de ses grandes vertus. Se faire oublier à force de modestie, telle avait été sa tactique en Grande-Bretagne comme k Rome^ lorsque, rentré dans sa famille tf pour tempérer par d'autres venus une gloire militaire qui pèse toujours à Toisiveté jalouse, il s^enfonça de plus en plus dans la retraite et le silence (2). »
Cependant, Agricola mourut, probablement empoisonné par ordre de Domitien, ce qui ne Tempêcha pas de lui léguer une partie de sa fortune. Tacite s'indigna, mais il se garda bien de rompre ouvertement avec le prince, et pendant les tristes années qui suivirent, il
Mi Agr., 8.
(2) Agr.^ 40,
3o6 LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
fut au sénat le silencieux complice de ses cruautés. « Nos propres mains, dit-il, traînèrent Helvidius en prison; nous arrachâmes Mauricus et Rusticus à leurs derniers embrassements, et le sang de Sénécion rejaillit sur nos têtes (i). » Il fallait avoir de la patience pour supporter de pareilles infamies, et au moins autant de souplesse que d'honnêteté.
II serait injuste de faire un crime à Tacite de ne s'être pas brisé en s'opposant à des crimes qu'il ne pouvait empêcher. Je sais que dans les temps de trouble il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir, et Tacite pouvait regarder comme de la prudence ce qui a toutes les apparences de la lâcheté. Mais ce qui est moins excusable, c'est le reproche de forfanterie qu'il adresse à ceux qui n'agissaient pas comme lui; car il ne s'est pas contenté de louer la prudente réserve de son beau-père, il a eu la faiblesse de blâmer ceux qui n'avaient pas la même souplesse. Il termine, en effet, son apologie par cette réflexion un peu aigre : « Que ceux, s'écrie-t-il, qui ont
(i) Agr.y 45.
coutume d'admirer les entreprises illicites^ que les exagérés apprennent que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes, et que la déférence et la soumission, si le talent et la vigueur les accompagnent, mènent aussi bien à la gloire que cette témérité qui, sans fruit pour la république, se jette à travers les précipices et semble briguer rhonneur d'une mort éclatante (t). »
N'en déplaise aux admirateurs de cette phrase trop vantée, la passion est mauvaise conseillère, et Tacite a, cette fois, dépassé la mesure. Tout accusé a le droit de se défendre, mais non de mettre en cause ceux qui ne pensent pas comme lui. Il est beau de se frayer une voie à travers les intrigues et les violences du despotisme, mais il n'est pas permis de vanter sa propre sagesse au détriment de l'héroïsme d'autrui, ni de dresser son piédestal sur le tombeau de ceux qui sont morts pour l'honneur. La vie est assurément chose précieuse, mais, en certains cas, la mort est préférable. Potius mort quamfœdari^ c'est la
3o8 LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
devise de ma Bretagne et le cri spontané de toute àme généreuse. S'il me fallait choisir entre Tattitude humiliée de Tacite en présence de Domitien etThéroïque imprudence de Thraséas, qui sortit du sénat pour ne pas voter des actions de grâces à Néron, qui venait de faire périr sa mère, mes préférences ne seraient pas douteuses. Il est bon que de pareilles protestations se produisent de temps à autre, ne serait-ce que pour la beauté du fait et pour empêcher la prescription du crime.
Ceci soit dit, moins pour condamner Tacite, qui était encore tout frémissant des dangers qu'il avait courus et trop engagé dans la lutte pour être impartial, que pour flétrir les politiques pusillanimes qui, à tête reposée et de parti pris, s'autorisent de son exemple et recourent aux mêmes arguments pour justifier de coupables défaillances et conserver la faveur du pouvoir. De cet incident se dégage au moins cette conclusion : c'est que Tacite n'était pas en politique ce qu'on s'imagine d'ordinaire, un partisan de l'ancien régime, acharné contre l'empire. Il appartenait résolument au parti de l'obéissance
et de la soumission. Il déclare, au début des Histoires f qu'après la bataille d'Actium, Tétablissement du pouvoir d'un seul était une des conditions de la paix publique (i). Dans tous ses ouvrages, il fait des déclarations analogues. Quand on parcourt le Dialogue des Orateurs^ il est facile de voir qu'il préfère la tranquillité dans l'obéissance aux perpétuelles agitations d'un gouvernement libre. Au début des AnJtaleSy après avoir présenté l'institution du principat comme un abri pour le monde fatigué des guerres civiles, il ajoute que le nouveau régime était également favorable aux provinciaux et aux Romains, « qui aimaient mieux le présent et sa sécurité, que le- passé avec ses périls (2). » Il exprimait encore son opinion lorsqu'il faisait dire à Galba « que ce vaste corps de l'empire a besoin, pour se soutenir et rester en équilibre, d'un modérateur suprême (3) ». Comme on le voit, c'était chez lui conviction raisonnée plutôt qu'affaire de sentiment. Il avait rétiéchi sur les différentes
(i) Hist,y I, I.
(2) Ann.y I, 2.
(3) Hisu, I, 16.
formes de gouvernement ; en théorie, il inclinait vers ridéal de Cicéron, une monarchie tempérée, où le peuple et les grands auraient eu leur part; mais, disait-il, « ce gouvernement est plus facile à louer qu'à établir, et fût-il établi, il ne saurait durer (i) ».
Tacite s'était donc résigné au nouvel ordre de choses, qu'il regardait comme nécessaire ; mais cela ne l'empêchait pas à certains moments de regretter les institutions du passé et les vertus de l'ancienne république. Soit qu'il reproche à Tibère d'emprunter au passé son langage pour déguiser des forfaits tout nouveaux {2), soit qu'il compare Vespasien aux capitaines de l'ancienne république (3), soit qu'il nous représente Sextilia, mère des Vitellius, comme une femme irréprochable et modèle vivant des anciennes moeurs (4), il est évident qu'il n'est pas un grand admirateur de son temps. Il triomphe lorsqu'il rencontre sous l'empire quelque vestige des ancien-
(i) Afin., IV, 33.
(2) Ann,, IV, 19.
(3) Hist., Il, 5.
(4) Hist.y II, 64.
nés libertés. Tibère avait offert un jour au sénat l'image des temps qui n'étaient plus, en renvoyant à sa décision les demandes des provinces. « Ce fut un beau jour, s'écrie Tacite, que celui où les bienfaits de nos ancêtrès, les traités conclus avec nos alliés».* et le culte sacré des dieux furent soumis à l'examen du sénat, libre comme autrefois de confirmer ou d'abolir (i). » Il pense avec Cassius que les anciens étaient plus sages et plus prévoyants, et que modifier leurs décrets c'est changer le bien en mal (2) ; mais il ne veut pas se repaître de regrets chimériques et s'accommode tant bien que mal aux conditions qui lui sont faites.
Tacite est donc partagé entre des tendances contraires, et il essaye vainement de concilier dans son esprit ses préférences politiques avec le culte du passé. Il est indécis, hésitant, ne sachant ce qu'il faut penser de la loi qui régit les actions humaines, et, pour couper court, fait appel à la fatalité. « Peut-être,
(i) Ann,, m, 60.
(2) Ann,^ XIV, 43,
dit-il, les choses humaines sont-elles assujetties à des vicissitudes régulières ; peut-être les moeurs ont-elles leurs périodes comme les temps. Tout ne fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus et des talents dignes un jour d'être proposés pour modèles (i). » Il reproche à ses contemporains de trop admirer le passé, et il tombe luimême dans le même excès chaque fois que roccasion s'en présente. Il fournit ainsi des armes à tous les partis, qui se le disputent en conséquence, les hommes de parti ne pouvant comprendre qu'un historien ne soit pas tout d'une pièce et tienne ainsi la balance entre deux formes de gouvernement. Les amis de la vérité lui savent gré, au contraire, de cette impartialité qui le fait osciller entre le présent et le passé, et ne lui permet pas de se prononcer sans réserve. Il y a plaisir à le voir peser les événements et émettre franchement son avis, au risque de s'embarrasser parfois dans ses déductions. A part le mouvement d'humeur que nous avons relevé dans l'éloge
(i) Ann.y III, 55.
DE TACITE 3l3
de son beau-père, on doit reconnaître qu^il, est <^galement soucieux des droits de la justice et de rhumanité et qu'il fait effort pour se tenir à égale distance de la bassesse et de la révolte, entre la résistance qui se perd et la servilité qui se déshonore (i). Les tristes événements dont il avait été témoin l'avaient rendu modeste. On peiit lui appliquer les paroles qu'il a mises dans la bouche de Marcel* lus Eprius : « Il se souvenait dans quelle siècle il était né ; il admirait le passé» s'accommodait au présent. Pour les empereurs, il en souhaitait de bons ; il les endurait, quels qu'ils fussent (2).jd Se contenter de ce qui existe, faute de mieux, tel est le dernier mot de sa politique. Mais cette résignation lui est pénible ^ on sent qu'il est en lutte avec les faits et qu'il n'a pas trouvé le moyen de mettre la réalite' d'accord avec son idéal, et les leçons de l'expérience avec les principes d'honnêteté quil portait au fond de son âme.
(i) Ann,f iVr 20> (2) HisL, IV, 8.
Pour tout homme qui réfléchit, voilà bien la pierre d'achoppement : la distance qui sépare les principes de leur application, le contraste manifeste entre la vie réelle qui est ce qu'elle peut et la règle du devoir, toujours immuable. Quand on voit la logique aux prises avec la réalité, et combien les plus nobles maximes ont peu d'efficacité sur les meilleurs esprits, il y a de quoi devenir rêveur. De là, si Ton n'y prenait garde, une humeur chagrine, qui vous ferait comme Alceste rompre en visière à tout le genre humain. Jusqu'à quel point doit-on user de condescendance dans l'appréciation des hommes et des choses sans porter atteinte à la majesté du droit, et dans quelle mesure peut-on combattre les doctrines sans manquer d'égards envers les personnes ? Chacun résout ce problème à sa manière et d'après son tempérament : les uns sont d'une sévérité qui va jusqu'à l'intolérance, les autres d'une indulgence qui diffère
DE TACITE 3l5
à peine de Tadulation. Aux époques de décadence, ces derniers sont plus nombreux, et, suivant leur éducation, décorent du nom de savoir-vivre ou de charité leur funeste et basse complaisance^ Il se trouve heureusement toujours quelque trouble-fête qui proteste au nom de la conscience publique et dénonce à Tindïgnation de la postérité les infamies triomphantes. C'est ce rôle de justicier, défenseur de la vertu et vengeur du crime, que Tacite s'est assigné, « persuadé que le principal objet de l'histoire est de préserver les vertus de Toubli, et de contenir par la crainte de l'infamie et de la postérité les discours et les actions coupables (i). »
Ce noble souci de remettre les choses en leur place et de juger les hommes d'après leur valeur morale lui a mérité l'honneur d'être appelé le plus grave des historiens. Ce qui fait encore aujourd'hui pour nous. Messieurs, l'intérêt des ouvrages de Tacite, c'est Taccent d'honnête homme qu'on y retrouve à chaque page. Il avait de l'honnêteté un sentiment très
(i) Ann,y III, 65.
3l6 LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
vif, qui faisait à la fois sa joie et son tourment : il était préoccupé de se mettre en règle avec sa propre conscience, et prenait sa revanche de la brutalité des événements dans la contemplation de ridéal mural, si chère aux grandes âmes. C'est là ce qui le soutenait au milieu de l'abaissement général dçs caractères et de l'universelle corruption des moeurs, « en présence de cette soumission passive et de ces flots de sang perdus en pleine paix, qui lui fatiguaient Tâme et lui serraient péniblement le cœur (i). » C'est aussi ce qui nous explique pourquoi, malgré sa profonde tristesse et ce qu'on a appelé sa « majestueuse mélancolie, » il n'a pas complètement désespéré de l'humanité. Plutôt que de s'abandonner à des récriminations inutiles, il essaye de réveiller le sens moral assoupi sous le poids du despotisme, et de faire une oeuvre de salubrité publique en mettant à nu l'âme des tyrans, et en démasquant les hypocrites menées de leurs complices. Si, comme nous l'avons vu, il respecte l'empire, il exécute d'une main venge-
(i) Ann.y XVI, i6.
resseîes Césars qui ont fait de Toppreslon un instrument de règne et répond par la vigueur de ses anathèmes à la longue durée de l'outrage.
Mais, pour être morale, Thistoire doit être impartiale et véridique. Aussi, Tacite a-t-il soin de nous déclarer qu'il est sans haine et sans faveur, sine ira et studio^ et qu'il n'a pas moins d'aversion pour la malignité qui plaît par un faux air d'indépendance que pour la flatterie qui porte le honteux caractère de la servitude (i). Ces dispositions morales ne suffisent pas : à une profonde honnêteté rhistorien doit joindre la connaissance et Tétude approfondie des événements. « Il ne suffit pas de faire connaître les péripéties et les divers succès des affaires, qui sont souvent le fait du hasard, il faut en découvrir la suite et les ressorts cachés {1). »
Dans tout débat Tinstruction de la cause doit précéder la sentence, et les scrupules du moraliste, bien loin de nuire à la fidélité de
{2) Hist., ij 4.
3l8 LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
rhistorien, sont une garantie de son impartialité. L'amour du bien et le souci de la vérité le conduisent au même but, la connaissance des faits dans leur enchaînement et dans leurs conséquences. C'est ainsi que Bossuet, qui, dans son discours sur V Histoire universelle^ s'était proposé de montrer l'humanité s'achemînant vers les fins qui lui sont assignées par la Providence, est amené à faire les mêmes réflexions que Tacite et recommande de remonter des effets aux causes»
« Comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes. En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux^ c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires ; qui veut entendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus haut, et il lui faut observer les inclinations et les moeurs, ou, pour tout dire en un mot, le
caractère, tant des peuples dominants en généralj que des princes en particulier (i), 7i
Le premier devoir de Thistorien moraliste est donc d'établir solidement les faits qu'il veut appre'cîer. Esprit sérieux et grave ^ Tacite recherche avant tout la vérité et il n'avance rien dont il n'ait la preuve. « Je ne donne rien à Tamour du merveilleux, dît*il, les faits que je raconte, je les ai entendus de la bouche de nos veillards ou lus dans les écrits du temps (2). » Non qu'il nous indique toujours ses autorités (les anciens n'avaient pas coutume d'étaler leur érudition], mais chaque fois qu'il reste quelque doute dans son esprit, il ne manque pas de nous en avertir et de se plaindre des difficultés qu'un historien consciencieux rencontre à chaque pas. Ainsi , parmi les bruits contradictoires que fit courir la mort de Germanicus, il ne sait auquel s'arrêter, « La mort de Germanicus, dit-il, a été, [non seulement chez les contemporains, mais ians les générations suivantes, un sujet iné-
li] Disc, sur l^hist, uniy,^ 3* partie, 3, ^y Ann.^ xr, 27.
puisable de controverse, tant sont enveloppe's de nuages les plus grands événements, grâce à la crédulité qui accueille les bruits les moins fondés, au mensonge qui altère les faits les plus réels ; double cause d'une incertitude qui s'accroît avec le temps (i). » Quand, tout bien pesé, il ne peut arriver à la certitude, plutôt que de trancher la question de sa propre autorité, il rapporte les différentes versions et laisse au lecteur le soin de choisir. « Pour moi, dit-il, qui suis Topinion des auteurs quand ils s'accordent, je rapporte leurs récits en citant leurs noms quand ils diffèrent (2). » Même circonspection dans l'interprétation des faits. Auguste avait recommandé à son successeur de ne plus reculer les bornes de l'empire. Les uns prétendaient qu'il était jaloux de la gloire que Tibère pourrait acquérir, les autres, au contraire, vantaient la sagesse de ce conseil. Tacite ne se prononce pas. « Etait-ce prudence ? Etait-ce jalousie ? On l'ignore , incertum metii an per invi^
(i) Ann.^ m, 19.
(2) Ann.y XIII, 20.
im \\\ t:\TK . 3-2 1
diam{i). jj De même, au sujet de Tincendie de Rome sous Néron, il dit : « Le hasard ou peut-être la méchanceté du prince (l'une et l'autre opinion ont leurs autorités) causèrent le plus grand et le plus horrible désastre que Rome eût iamais éprouvé de la violence des flammes (a), »
Tacite n'a donc rien négligé pour assurer l'exactitude des faits qu'il rapporte : sa véracité est au-dessus du soupçon. Mais ce n'était là qu'une partie de sa tâche. Il ne raconte pas pour le plaisir de raconter : il veut instruire, et par une pénétrante analyse mettre en pleine lumière les mobiles les plus cachés des actions humaines. Il les saisît en quelque sorte à leur naissance, au moment où elles se forment dans la conscience des personnages qu^il met en scène. « Il découvre les intentions sous les paroles , les desseins sous les actes, l'homme sous le rôle ; son impitoyable sagacité le dispute avec la dissimulation des Césars , et , si reculées que soient leurs
(i) Ann pi, u, (2) Ann.^ XV, 38.
retraites , il sait y pénétrer (i). » Il avait éprouvé, SOUS Domitien, ce qu'il y a d'extrême dans la servitude, et longuement médité sur Taffaissement des caractères et les bassesses de la conscience qui transige avec le devoir pour ne pas déplaire et renonce à Thonneur pour conserver la vie. Il avait vu à Tœuvre les exécuteurs des sinistres fantaisies du tyran qui, non contents de trancher la tête à ceux qui ne pensaient pas comme lui, brûlèrent au milieu du Forum les monuments de leur génie, croyant sans doute étouffer dans les mêmes flammes et la voix du peuple romain , et la liberté du sénat et la conscience du genre humain (2). Tacite avait gardé de ces lâches capitulations et de ces horribles scènes un souvenir ineffaçable. Aussi faut-il voir avec quelle implacable âpreté il démasque la cruauté des délateurs, l'hypocrisie des courtisans, la complicité du sénat et l'indifiFérence du peuple ! Ses peintures sont si sombres et
(i) D. Nisard, Les quatre grands historiens latins^ p. 274.
(2) Agr.y 2.
son réquisitoire si accablant pour ses contemporains qu'on l'a accusé de calomnier l'humanité. MaiSj comme Ta remarqué Bur* nouf^ (f Tacite ne dénigre pas, il fait justice : il obéit à la loi de son sujet plutôt qu'au penchant de son esprit, » Il a été le premier à se plaindre de n'avoir à rapporter que des ordres tyranniques, des accusations intéressées, des amitiés indignement trahies, d'injustes sup* plices, monotone et fatigante uniformité de crimes et de malheurs (i). Il aime à louer le bien quand il le rencontre et ne ménage pas son estime à ceux qui ont souffert pour la lustice. Sa haine pour le vice ne Tempêche pas de reconnaître quelques bons sentiments chez les plus grands coupables. Leur malheur le désarme, et il éprouve un sentiment de pitié en les voyant tomber de si haut. Peu de capitaines, dit-il en parlant de Viiellius, gagnèrent Taflection des soldats par leur mérite au même degré que lui par ta lâcheté; toutefoisj son âme était simple et sa main libérale, deux qualités qui tournent en ruine k qui n'y
(i) Ann.^ tv, 33.
garde pas de mesure... II importait, sans doute, à la république que Vitellius tombât ; mais ceux qui le trahirent pour Vespasien ne peuvent se faire un mérite de leur perfidie.
Galba Tavait déjà éprouvée (i).
Il n'était pas facile de garder la mesure et de ne pas se laisser entraîner par l'indignation dans la peinture des vices et des misères de Rome sous les Césars. Désireux d'être impartial avant tout, Tacite porte son attention sur tous les points à la fois et craint de ne pouvoir rendre toute sa pensée. Les idées se présentent en foule à son esprit, et pour ne rien perdre, il les entasse dans une phrase aussi compréhensive que sa pensée, et où il y a souvent plus de sens que de mots. Son style est tendu comme son esprit. De là cette concision énergique qui produit parfois sur nous le même effet que l'obscurité, parce que nous n'avons pas l'intuition aussi rapide que Tacite. Il faut avouer aussi que sa pénétration dégénère parfois en subtilité, et l'on est excusable de ne pas saisir toutes ses finesses.
(i) Hist., III, 86.
Mais cette obscurité est plus nuisible à l'agrément du lecteur qu'à la gloire de Técnvain :
elle ne provient pas d'un manque de clarté dans Tesprit, mais plutôt de Tinipossibilîté de tout dire à la fois. C'est un embarras que ne connaissent pas ceux qui n'ont pas besoin de penser pour avoir quelque chose à dire. On peut donc reprocher à Tacite de pousser parfois trop loin ses analyses et de vouloir tout expliquer ; mais on n'a pas le droit de l'accuser de malveillance. La sincérité de ses jugements égale l'exactitude de ses récits.
Il a apporté tant de soin à la composition de ses ouvrages et doué d'une vie si intense les personnages qu'il ressuscite avec sa puissante imagination qu'on serait tenté de croire qu'il n'a eu d'autre but que de faire une oeuvre d'art. Ce serait se méprendre étrangement sur ses intentions. Tacite est avant tout préoccupé de donner un enseignement moral, et comme peu d'hommes sont capables de distinguer par eux-mêmes ce qui avilit de ce qui honore (i), il veut les instruire par des exemples
(i) Ann.y lY, 33.
et essayer de restaurer dans les âmes la notion de Phonnête, émoussée par une trop longue oppression. C'est un grand peintre, le plus grand de Tantiquité, nous dit Racine, mais c'est aussi, nous dit Bossuet, le plus grave des historiens. Il prenait la vie au sérieux et regardait comme oiseuse la connaissance qui ne tourne pas à Taction ; d'où tant de conseils pratiques et d'exhortations au bien qu'il a semées dans ses écrits. « C'est plutôt un jugement, comme dit Montaigne, que déduction d'histoire ; il y a plus de préceptes que de contes ; ce n'est pas un livre à lire, mais à étudier et apprendre; il est si plein de sentences qu'il y en a à tort et à droit ; c'est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceux qui tiennent quelque rang au maniement du monde (i). »
Tacite a plus de confiance dans cette morale en action que dans les spéculations des philosophes pour lesquels il avait d'ailleurs peu d'estime. (N'a-t-il pas raconté qu'il avait en-
(i) Montaigne, Essais, liv. m, ch. 8.
tendu Agrîcola s'accuser d'avoir conçu pour la philosophie un goût plus vif qu'il ne convient à un Romain (i) ?) Les lois elles-mêmes ne sont, à ses yeux, qu'un moindre mal; inconnues dans l'innocence des sociétés primitives, c'est l'abus de la force qui les a rendues nécessaires. Elles sont impuissantes^ si elles ne sont appuyées par les mœurs. Elles sont même parfois dangereuses : interprétées par les délateurs, elles étaient devenues sous Tibère un fléau comme autrefois les vices, ut antea flagitiiSj sic legibus laboraha^ tur (2). L'exemple des princes est plus efficace que les lois. Vespasien, par sa sobriété, fit plus pour remettre en honneur la simplicité antique que la crainte des lois et des châtiments (3). Tacite avait remarqué que les plus mauvais princes avaient soin de couvrir leurs cruautés des prétextes les plus honnêtes et de recourir à la raison d'Etat, à la loi de majesté pour justifier leurs attentats les plus odieux, C'est pourquoi il attache moins d'importance
(2) Ann,y III, 25.
(3) Ann,, m, 35.
à la description des manifestations officielles et des rouages de l'administration impériale qu'à l'étude approfondie du caractère du prince et de ses courtisans. Pour le- but qu'il se propose, les événements du dehors le touchent moins que ce qui se passe à l'intérieur du palais. Depuis que l'aristocratie romaine, déchirée par les discordes et ruinée par ses vices, a abdiqué entre les mains d'Auguste, c'est là, dans l'âme du prince et dans son entourage, que gît le ressort qui fait mouvoir l'immense machine de l'empire. C'est là que se décide le sort du sénat et du peuple, de Rome et des provinces, en attendant que Taxe de la politique se déplace et que les légions apprennent à faire des empereurs.
Lorsqu'à la mort de Néron ce secret d'Etat fut divulgué, eviilgato imperii arcano, qu'un empereur pouvait se faire ailleurs qu'à Rome, l'historien dut changer son point de vue et des intrigues de la cour passer au tumulte séditieux des camps. Tacite, qui commença par décrire les événements les plus rapprochés de lui, ne déploya pas moins de zèle et de talent dans le dramatique récit des révolutions mili-
taires qu'il n'en mettra plus tard à dépeindre les sanglantes tragédies du palais. Mais dans les Histoires aussi bien que dans les Annales^ ce qui Tintéresse avant tout, c'est l'homme et les passions qui l'agitent. Il ne faut pas lui demander une histoire détaillée du monde romain : il veut seulement présenter à ses contemporains des leçons et des exemples qui leur apprennent à vivre honorablement.
Comme Tite-Live, il suit l'ordre chronologique, mais son récit n'a pas la même ampleur : il est à chaque instant interrompu par les réflexions que lui suggèrent les moindres événements.
Au sombre tableau des vices qui préparent la dissolution de l'empire, il est heureux d'opposer des actes de courage et de générosité. Bien qu'il n'approuve pas la raideur philosophique d'Helvidius, son esprit s'incline devant cet honnête homme, « qui accomplit avec une invariable fidélité tous les devoirs de la vie, contempteur des richesses, opiniâtre dans le bien, invincible à la crainte (i). ^ Le
(l) if 15/., IV, 5.
mérite personnel et les vertus domestiques ont plus de prix à ses yeux que Thonneur et la fortune attachés aux fonctions publiques.
On ne saurait trop remarquer avec quel ton affectueux il parle de son beau-père et de Domitia Décidiana son épouse. « Ils vécurent, dit-il, dans une intime union, fondée sur une tendresse mutuelle et une préférence réciproque : vixerunt miraconcordia^per mutiiam caritatem et invicem se anteponendo (i). » Il a une telle estime pour la beauté morale, qu'il ne craint pas, chose rare pour un Romain, de Tadmirer même chezun ennemi.Toutle monde sait dans quels termes il a parlé de la chasteté et de Tafîection mutuelle des époux chez les Germains, du respect qu'ils ont pour la femme, qui est protégée par sa seule vertu. « Dans ce pays on ne rit pas des vices ; corrompre et céder à la corruption ne s'appelle pas vivre selon le siècle : nec corrumpere et corrumpi seculum vocatur (2). » Il est plein d'admiration pour l'héroïsme d'Arminius. « Cet homme, dit-il,fut
(i)Agr,,6.
{2) Germ,y 19.
sans contredit le libérateur de la Germanie; et ce n'est pas, comme tant de rois et de capitaines, à Rome naissante qu'il faisait la guerre, maisàTempiredanssagrandeuret dans sa force. Battu quelquefois, il ne fut jamais dompté, ., Chanté encore aujourd'hui par les barbares, il est ignoré des Grecs qui n'admirent d'autres héros que les leurs, et trop peu célèbre chez les Romains, qui, enthousiastes du passé, dédaignent tout ce qui est moderne (i). )>
Cependant, l'esprit le plus ferme ne peut échapper complètement aux préjugés de ses contemporains, et il faut bien reconnaître que Tacite n'a pas toujours su y résister. Bien que de noblesse récente, puisque, de son aveu, il fut le premier sénateur de sa race, il n^a que du dédain pour les parvenus, et ne manque pas, chaque fois qu'il en rencontre, de signaler la honte de leur naissance, dedecus naîa- Itum, Il parle de la mésalliance de Julie avec une indignation qui ne convient qu'au crime, « Pendant que tant de morts mettaient Rome en deuil, ce fut un surcroît de douleur de voir
(i) Ann.y II, 88.
Julie, fille de Drusus, autrefois épouse de Néron, passer par le mariage dans la maison de Rubellius Blandus, petit-fils d*un homme que plusieurs se souvenaient d'avoir connu à. Tibur simple chevalier romain (i). » Il est également très dur pour les esclaves et pour les afiFranchis. Il reproche à Drusus non d'avoir offert un combat de gladiateurs, mais « d'avoir vu couler un sang, vil d'ailleurs, avec une joie trop marquée (2). » Un peu plus loin^ après avoir rappelé le sénatus-consulte ordonnant le transport en Sardaigne de quatre mille hommes de la classe des afiFranchis, « ils devaient, ajoute-t-il, y réprimer le brigandage, et, s'ils succombaient à l'insalubrité du climat, ce serait une petite perte : viledamnum (3). » Quand il s'agit des ennemis de Rome, son patriotisme s'emporte aussi parfois jusqu'à la cruauté.Malgré son admiration pour les mœurs des Germains, l'extermination desBructères lui arrache un cri de joie féroce- « Le ciel ne nous a pas même envié le spectacle du combat :
(i) Ann,^ VI, 27.
(2) Ann,y I. ^6, (3)il«n.,ii, 85.
soixante mille hommes sont tombés non sous le fer et les coups des Romains, mais, ce qui est plus admirable, devant leurs yeux et pour leur amusement. Puissent, ah ! puissent les nations, à défaut d'amour pour nous, persévérer dans cette haine d'elles-mêmes, puisque, au point où les destins ont amené l'empire, la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de l'ennemi (i). »
Ce sont là des taches qu'on voudrait effacer des œuvres de Tacite. Mais à part ces excès de langage où l'a entraîné l'exaltation d'un patriotisme étroit ettyrannique, il est habituellement modéré et impartial. Quelles qu'aient été ses défaillances, on ne peut s'empêcher de louer l'élévation et la générosité de ses sentiments.. Son horreur pour le vice et ses fréquents éloges pour la vertu ont fait croire qu'il était stoïcien. Mais la modération de ses jugements, qui accuse une profonde connaissance du cœur humain, ne permet pas de le ranger dans le parti des rigoristes. En fait il n'appar* tenait à aucune école. Il aurait bien voulu se
passer des lumières de la philosophie, mais comme on ne peut rien décider sans recourir à un principe supérieur aux données de Texpérience, il s'est plus d'une fois demandé si les hommes n'étaient pas le jouet d'une puissance inconnue, et, pour calmer ses doutes, s'est vu obligé de faire appel à la justice divine.
Les choses humaines ne portent pas avec elles leur explication dernière, et Tacite, qui voulait atteindre les faits dans leurs causes, a dû compléter ses analyses psychologiques par des considérations métaphysiques. Plus il repasse dans son esprit de faits anciens et modernes, moins il est fixé sur la loi qui régit et domine tous les événements. Il interroge les doctrines philosophiques et religieuses, mais son embarras redouble en face des contradictions des philosophes et des superstitions de la foule. Ses opinions dépendent de l'impression du moment : il ne croit pas toujours à la Providence ni à lim-
mortalité de Tâme; et il lui est arrivé plus d'une fois d'émettre sur la même question des opinions contradictoires. C'est pourquoi toutes les sectes se le disputent : les uns en font un athée, les autres un superstitieux.
C'était en réalité un sceptique, dans la plus noble acception du mot, c'est-à-dire un chercheur, un penseur épris des grands problèmes et qui souffre de ne pouvoir leur trouver une solution. L'infini malgré lui le tourmente, et il revient très souvent sur ces questions capitales dont l'esprit ne peut se détacher une fois qu'il s'y est laissé prendre. Il serait trop long d'indiquer tous les passages qui témoignent de ses hésitations ; laissez-moi seulement vous rapporter une des pages les plus significatives où il a le plus clairement développé ses idées sur la destinée humaine.
C'est au sixième livre des Annales. Après avoir parlé des prédictions faites à Tibère par un astrologue qui lui promettait l'empire, Tacite ajoute : « Ces exemples et d'autres semblables me font douter si les choses humaines sont réglées par des lois éternelles et une immuable destinée, ou si elles roulent au gré du
hasard. Les plus sages parmi les anciens et leurs modernes sectateurs professent sur ce point des doctrines opposées. Beaucoup sont imbus de Topinion que notre commencement, que notre fin, que les hommes, en un mot, ne sont pour les dieux le sujet d'aucun soin, et que de là naissent deux effets trop ordinaires : les malheurs de la vertu et les prospérités du crime. D'autres subordonnent les événements à une destinée ; mais, indépendante du cours des étoiles, ils la voient dans les causes premières et l'enchaînement des faits qui deviennent causes à leur tour. Toutefois, ils nous laissent le choix de notre vie ; mais, ajoutentils, ce choix entraîne, dès qu'il est fait, une suite de conséquences inévitables. D'ailleurs, les biens et les maux ne sont pas ce que pense le vulgaire : plusieurs semblent accablés par l'adversité sans en être moins heureux, et un grand nombre sont malheureux au sein de l'opulence, parce que les uns supportent courageusement la mauvaise fortune, ou que les autres usent follement de la bonne. Au reste, la plupart des hommes ne peuvent renoncer à ridée que le sort de chaque mortel est fixé au
moment de sa naissance; que, si les faits démentent quelquefois les prédictions, cVst la faute de Timposture, qui prédit ce qu'elle ignore; qu'ainsi se décrédîte un art dont la certitude a été démontrée, et dans les siècles anciens et dans le nôtre, par d'éclatants exemples (i). »
Comme vous le voyez, Tacite essaye vainement d'arracher le libre arbitre à la mystérieuse puissance de la fatalité. Cette idée que les hommes choisissent une fois pour toutes la voie qu'ils suivront ensuite nécessairement me rappelle certaine théorie de Schopenhauer, qui place la liberté dans le caractère de Vhommeetnon dans ses actions, dans Vesse et non dans Voperari. Mais il vaut mieux opposer au fatalisme de Tacite les belles considérations que Bossuet a placées à la fin de son Discours sur l'histoire universelle.
« Ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine Providence,,, Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou
(i) Ann.^ VI, 22.
parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à Tégard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières. »
A y regarder de près, ces deux explications ne sont pas aussi opposées qu'on pourrait le croire. Pour Tacite comme pour le précepteur du Dauphin la difficulté était de concilier avec la liberté humaine « ces ordres secrets », d'où dépendent les événements. Bossuet a essayé de la résoudre dans un ouvrage spécial, le Traité du libre arbitre^ mais il ne s'est pas flatté d'y avoir réussi, et il conclut en recommandant de tenir fortement les deux bouts de la chaîne. Tacite n'a pas vu le problème avec la même netteté, mais on doit lui savoir gré d avoir fait une place à la liberté humaine et d'avoir reconnu que la volonté peut tirer parti de la mauvaise fortune. Il faut aussi lui pardonner d'avoir
ajouté foi aux présages et à la divination. Du moment qu'on croit à la fatalité, rien de plus naturel que de chercher à connaître ce qui est réglé d'avance : cela ne change rien au cours des événements, mais lorsqu'ils sont prévus, on peut s'y préparer et en amortir le choc. Aussi Tacite est-il très attentif à noter les phénomènes extraordinaires qu'on a coutume de regarder comme des manifestations de la puissance divine, La confusion que nous venons de remarquer dans l'exposé de ses principes se reproduit dans l'appréciation des faits. Suivant qu'il est plus ou moins frappé de l'impuissance des combinaisons humaines, il attribue au destin ou aux effons de l'homme le résultat de ses entreprises. Quelques exemples suffiront, j'espère, pour Justifier cette observation.
Tacite se demande d'abord jusqu'où s'étend l'intervention de la puissance divine, mais il ne doute pas de son efficacité. Au commencement des Histoires^ après avoir indiqué sommairement les forfaits et les catastrophes qu'il va décrire, il s'écrie : « Non, jamais plus horribles calamités du peuple romain, ni plus justes arrêts de la puissance divine ne prouvèrent au
monde que, si les dieux ne veillent pas à notre sécurité, ils prennent soin de notre vengeance (i). »
Dans le même ordre d'idées, il dit au second livre, en parlant des armées d'Othon et de Vitellius : « Comment auraient-elles déposé les armes ? C'était toujours la colère des dieux, la rage des hommes, le besoin du crime qui les poussaient à la discorde (2). »
Après avoir raconté ailleurs les miracles de Vespasien, qui rendit la vue à un aveugle et guérit la main d'un paralytique, il ajoute d'un ton convaincu : « Ces deux prodiges, des témoins oculaires les racontent encore aujourd'hui que le mensonge est sans intérêt (3). »
Tacite rapporte un peu peu plus loin, avec une complaisance évidente, les prodiges qui annonçaient la prise de Jérusalem : « On vit des bataillons s'entrechoquer dans les airs, des armes étinceler, et des feux, s'échappant des nues, éclairer soudainement le temple. Les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix
(i) HisLyi, 3.
(2) /fis/., II, 38.'
(3) Hist.yïv, 81.
plus forte que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient; en même temps fut entendu un grand mouvement de départ (1). »
A côté de ces prodiges certains, il en est d'autres que Tacite regarde comme douteux ou du moins comme susceptibles d'une double interprétation. Ainsi, au récit des. signes merveilleux qui présageaient la chute de Vi tell lus, il ajoute des réflexions qui montrent que les dieux n'avaient pas besoin de s'en mêler : c< Le premier des phénomènes sinistres, c'était Vitellius lui-même, sans connaissance de la guerre, incapable de prévoyance..., réduit à questionner sans cesse et, à chaque nouvelle.
(i) Hist.y y, i3. « Peu de Juifs, ajoute Tacite, s'effrayaient de ces présages ; la plupart avaient foi à une prédiction contenue, selon eux, dans les anciens livres de leurs prêtres, que TOrient prévaudrait, et que de la Judée sortiraient les maîtres du monde ^ eo ipso tempore fore ut valesceret Oriens profeciique Judcea rerum potirentur. » Pour Tacite aussi bien que pour Suétone (Vespas,^ 4) et pour Josèphe {BeîL Judaic,^ VI, 5), qui rapportent cette prédiction à peu près dans les mêmes termes, ces mystérieuses paroles désignaient Vespasien et Titus. Bossuet (Hist, univ.j a" partie, 10) a victorieusement ritabli le sens de cette prophétie.
pâlissant,perdantcontenanceets*enivrant(i).»
De même Thistorien paraît panager les sentiments de Galba, qui se rendit au camp des prétoriens pour faire connaître l'adoption de Pison, malgré des présages peu rassurants : « Il méprisait ces phénomènes, dit-il, comme Tœuvre du hasard^ ou peut-être telle est la force de la destinée que, même averti, on ne songe pas à la fuir (2). » C'est ainsi que, dans les Annales^ il fait tomber Varus « sous le destin et la force d'Arminius^^/oe/^ W-4rminii. »
Enfin, il y a des prodiges qui sont nuls et non avenus aux yeux de Tacite ; tels sont ceux que Ton avait regardés comme des signes avant- coureurs de la chute de Néron.
« Des prodiges nombreux furent vus dans ce temps... Une femme accoucha d'un serpent; une autre fut tuée par la foudre dans les bras de son mari ; le soleil s'éclipsa tout à coup, et le feu du ciel tomba dans les quatorze quartiers de Rome. Mais ces phénomènes
(i) Hist., ni, 56.
(2) Hist., 1, 18.
annonçaient si peu l'intervention des dieux, qu'on vit se prolonger encore bien des années le règne et les crimes de Néron (i). »
Tacite ne semble pas avoir beaucoup plus de confiance dans les signes précurseurs de Tavènement de Vespasien : « Qu'une loi secrète révélée par des prodiges et des oracles ait destiné l'empire à Vespasien, nous l'avons cru après son élévation (2). »
Faut-il croire après cela que Tacite ait voulu se moquer de nous et qu'il n'ait rapporté toutes ces fables que pour égayer son récit î Ce serait bien mal le connaître : il est bien trop sérieux pour se prêter à une pareille mystiiication. Il a lui-même prévenu l'objection : « Rechercher le merveilleux, dit-il, et amuser de fictions l'esprit des lecteurs serait trop au-dessous de la gravité de cet ouvrage. Mais il est des traditions si accréditées que je n'oserais les traiter de fables (3). » Et quel est donc celui d'entre nous qui, dans les choses dont il n'est pas bien sûr, ne change
(i) Ann.y XIV, 12,
(2) Hist,, I, 10.
(3) Hist., Il, 5o,
pas d'opinion, suivant l'impression du moment et l'attitude de son interlocuteur, suivant qu'on lui présente la question sous telle ou telle face ? Quand il s'agit surtout d'interpre'ter les volontés du ciel, quel vaste champ ouvert aux fluctuations, depuis les pieuses visions de certains mystiques jusqu'aux préjugés superstitieux d'un grand nombre d'incrédules !
Tacite était de bonne foi, mais ondoyant et ^ divers, comme le sont tous les hommes dont les convictions ne reposent pas sur une ferme assiette. Il n'avait pas réussi à se débarrasser des entraves du paganisme et, faute de mieux, restait attaché aux croyances nationales, jugeant plus discret et plus respectueux de croire aux œuvres des dieux que de les approfondir : « Sanctius ac rêver entius est visum de actis deorum credere quant scire (i). » Il ne se fait pas garant de toutes les merveilles qu'on leur attribue et tient à ce sujet le même langage que Tite-Live : « Je n'ai dessein, ditil en parlant du culte d'Ulysse, adoré chez les
(i) Germ., 34.
Germains, ni d'appuyer, ni de combattre ces assertions ; chacun peut à son gré les rejeter ou les croire (i) » Que Ton croie, disait Titelive dans sa préface, ou qu'on ne croie pas à la fondation miraculeuse de Rome^ cela m'est assez indifférent : non in inagnoponam discrimine.
Ce ton dégagé, inspiré par la tolérance, n'a pas lieu de nous étonner; ce qui doit plutôt nous surprendre, c'est ce reste d'attachement à des croyances surannées et ridicules de la part d'esprits si cultivés.
Pour le comprendre, il faut se rappeler que pour les Romains le patriotisme et la religion se confondaient dans un même sentiment. Le culte était la première institution de la cité^ y porter atteinte, c'était ébranler les fondements de l'Etat et commettre un crime de lèse-majesté envers le grand pontife, qui était en même temps chef de l'empire. Ceci nous explique pourquoi Tacite s'est montré si dur à l'égard des Juifs et des chrétiens , qui apportaient à Rome une religion nouvelle dont la
(i) Germ., 3.
première loi était de condamner tous les autres cultes : un seul Dieu tu adoreras, Deum unum adorabis. Le gendre du pacifique Agricola avait des raisons particulières de ne pas goûter rhe'roïsme des manyrs. Il n'avait pas de vocation pour ce genre d'obstination, et comme il avait eu le courage de se survivre à lui-même, nostri supersiitesfuimus^ il devait blâmer ceuxqui sacrifiaientleurviepourconfesser leur foi. Ils entraient évidemment dansla catégorie de ces esprits mal pondérés qui cherchaient à s'illustrer par une mort éclatante,mais inutile. Ajoutez à cela les préjugés de son siècle, qui regardait les chrétiens comme des ennemis du genre humain. Ne prenant aucune part aux fêtes et aux réjouissances officielles, ces adorateurs austères d'un Dieu crucifié avaient l'air de s'affliger de la félicité publique. Ils vivaient à l'écart et se consolaient entre eux sous le regard du Dieu fait homme. Ils marchaient avec, assurance dans la voie de ses co'mmandements et se réjouissaient de souffrir pour lui, foulant aux pieds tout ce que le monde estime et n'ayant de goût que pour les choses du ciel. Voilà des sentiments qui ne
pouvaient être compris de Tacite, lui qui trouvait déjà que la plupart des philosophes étaient des fainéants qui aimaient à se parer d'un nom fastueux pour déguiser leur paresse (i). Aussi après l'incendie de Rome, lorsque, pour donner le change à l'opinion publique, Néron fait périr au milieu des plus cruels supplices ces hommes, détestés pour leurs abominations, et que le vulgaire appelle chrétiens, lorsqu'il les fait brûler comme des flambeaux pour éclairer ses fêtes. Tacite déclare-t-il qu'après tout ils étaient coupables et méritaient les dernières rigueurs, adversus montes et novissima meritos. Il regrette seulement qu'on les immole, non au bien public, mais à la cruauté d'un seul (2).
Tacite ne nous dit pas quelles étaient ces abominations dont les chrétiens se rendaient coupables et qui le mettaient si fort en colère. C'était sans doute avec la prétendue haine du genre humain les mêmes infamies qu'il attribue aux Juifs, lorsqu'il les accuse de s'aban-
(i) Hist,, IV, 5.
(2) Ann,, XV, 44.
donner entre eux à une licence de mœurs effrénée. Ceux-ci d'ailleurs offraient à ses yeux ce trait commun avec les chrétiens d'avoir pour les leurs un attachement invincible et pour le reste des hommes une haine implacable. Bien qu'il leur prête des superstitions ridicules, comme le culte de Tâne, Tacite avait sur les Juifs et sur leurs croyances religieuses des renseignements favorables qui auraient dû le faire réfléchir avant de les livrer h l'exécration publique. « Les Juifs, dit-il au V« livre des Histoires, croient immortelles les âmes de ceux qui périssent dans les combats ou dans les supplices... Ils ne conçoivent Dieu que par la pensée et n'en reconnaissent qu'un seul : Judœi mente sola^ unumque numen intelligunt... Ce Dieu est souverain, éternel, à Tabri du changement et de la destruction.
Ils ne souffrent aucune effigie dans leurs villes, encore moins dans leurs temples. Point de statues ni pour flatter leurs rois, ni pour honorer les Césars (i). »
Comment Tacite ne s'est-il pas laissé gagner
(i) Hist., v, 5.
par la sublimité dVne doctrine qu'il reproduit en si beaux tejmes ? La question était nettement posée. Il se trouvait en présence de deux systèmes absolument contradictoires. Il fallait choisir entre le Dieu-Etat et le Dieu- HomniËi entre Tégoïsme national, incrusté dans la religion politique de l'ancienne Rome, et la charité universelle, préconisée par les adorateurs du Dieu unique, du Père commun qui est au cieL Or, notre consulaire était trop aveuglé par Tesprit de secte et trop empêtré dans les liens d'une patriotisme sans entrailles pour dépouiller le vieil homme et s'attacher à la doctrine du renoncement. Il est à moitié excusable ; les préjugés de sa famille et de son pays ne lui avaient pas permis de s'adonner à la philosophie, ni d'étudier la religion nouvelle qui était venue apporter la paix aux hommes de bonne volonté. S'il n'a pas connu la vraie religion^ disait Montaigne^ c'est son malheur, non pas son défaut. Cette assertion est peut-être un peu hasardée, mais n'oublions pas que, pour juger équitablement les hommes, il faut se mettre à leur place et tenir compte des difficultés qu'ils ont ren-
35o LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
contrées sur leur route. Soyons donc indulgents pour les anciens qui blasphèment souvent ce qu'ils ignorent, et réservons nos sévérités, je ne dis pas nos anathèmes, Dieu n'a pas besoin de nous pour châtier ceux qui le méconnaissent, réservons, dis-je, nos sévérités pour les ingrats qui, après dix-huit siècles de christianisme, tournent volontairement le dos à la lumière et traitent les choses saintes avec une sacrilège frivolité. Les insensés ! Ils se font un jeu de ruiner les cro3rances les plus sacrées, et ils ne s'aperçoivent pas que du jour où ils auraieïît intercepté toute relation entre le ciel et la terre, c'en serait fait de Tordre social. Dieu seul a le droit de commander aux hommes et le pouvoir de les maintenir dans l'obéissance. Ils ont appris qu*ils sont tous frères et participent aux mêmes droits essentiels. Si maintenant vous voulez leur faire oublier qu'ils ont un Père commun, qui leur impose des devoirs, comment les empêcherez- vous de se déchirer dans la dispute des jouissances et de retomber dans les horreurs de la barbarie ?
Si ces considérations. Messieurs, sont in-
DE TACITE 35 ï
tempestives, c'est un peu la faute de Tacite. On prend insensiblement l'esprit des personnes que Ton fréquente. Or, je viens de passer quelques jours avec l'auteur des Annales^ et vous savez qu'il ne se fait pas scrupule de dire des gens tout le mal qu'il en pense. Quand il voit le triomphe du crime ou de Tinsanité, son honnêteté se révolte, et, pour soulager la conscience publique, il inflige au front du coupable le stigmate de l'ignominie. Cette rude franchise n'est pas du goût de tout le monde : elle a au moins l'avantage de mettre à nu les sentiments intimes de celui qui ne peut contenir son indignation. S'il estdifficile de connaître Tacite, ce n'est pas, comme on le dit quelquefois, parce qu'il éprouve le besoin de dissimuler. Non, il a écrit à une époque où l'on pouvait dire ce qu'on pense, sous le règne de Nerva et de Trajan, deux bons princes qui, loin de s'offenser des hardiesses de l'historien, devaient trouver dans le souvenir des malheurs passés un délicat éloge du bonheur présent (i), La difficulté,
(I) Agr., 3.
comme je Tindiquais en commençant, vient d'ailleurs : elle vient du caractère même de Tacite, de son état d'âme inquiet et compliqué. Vivant dans un siècle qui avait perdu son équilibre et sa foi en l'avenir, il se ressent du trouble où se débattaient les meilleurs esprits, et de l'incertitude qui s'étendait à toutes les questions. Il a fait de vains efforts pour satisfaire sa légitime curiosité dans Tordre des faits aussi bien que dans Tordre des idées.
En politique, il est partagé entre la résignation au mal présent et le regret des vertus antiques; en philosophie, il a vainement essayé de concilier la liberté avec le destin; en religion, même incertitude, il ne sait pas au juste si les dieux s'occupent des hommes, et il se réfugie à tout hasard dans le temple à demi ruiné de la vieille religion romaine.
Il doute, mais il cherche à se renseigner et prend au sérieux les prescriptions de la loi morale. C'est en somme un homme très estimable, un fidèle témoin de son temps et un moraliste qui fait effort pour résoudre le problème de la destinée, un historien et un penseur. Il y a double profit à l'étudier, et pour la
connaissance des faits qu'il raconte, et pour les réflexionsqui les commentent et les expliquent. On est vivement intéressé par la prodigieuse activité de cet esprit toujours en éveil, et par le sentiment de profonde honnêteté qui éclate dans le plus grand nombre de ses jugements* Il n'est pas jusqu'à son trouble et à ses hésitations qui n'ajoutent un certain charme mélancolique à la lecture de ses ouvrages. On regrette seulement qu'un si noble esprit n'ait pas connu les lumières de l'Evangile, qui avait déposé un germe de vie nouvelle dans ce vaste empire qui a succombé sous le travail de décomposition morale qu'il a si fortement décrit. Si, moins engagé dans les luttes et dans les préjugés de son siècle, il avait eu assez de loisir et de liberté d'esprit ' pour étudier la vraie religion, il aurait trouvé dans le christianisme qu'il a calomnié le remède à ses maux, un éclaircissement pour ses doutes, et une confirmation de ses espérances en la justice éternelle. Les désordres, au lieu de le scandaliser, auraient affermi sa foi en la Providence, qui ne peut laisser au mal le triomphe définitif et se réserve de rendre à chacun