‹ Études morales sur las grands écrivains latinsChapitre 21 sur 29 · XXXVII · texte numérisé non relu

XXXVII

(3) Cic, De nat, deor. m, 36.

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choses à rextrême ni le confondre avec les arrogants qui se font de la religion un piédestal. Il est plein de reconnaissance pour la volonté souveraine qui a décrété la grandeur et l'éternité de Rome, et de soumission pour les dieux qui mettent des bornes à l'ambition de l'homme et répriment son orgueil en lui rappelant qu'il est sous leur dépendance. La piété et la bonne foi sont à ses yeux la sauvegarde des Etats et des particuliers, et il se plaît à montrer dans les événements la sanction de la sagesse et de la puissance divines qui récompense les bons et punit les méchants.

On a dit que l'histoire de Tite-Live était une œuvre d'imagination et de sentiment plutôt qu'une œuvre de science. Soit ; mais, à le bien prendre, je ne sais si cette histoire, avec son coloris poétique et sa haute signification morale, n'est pas au fond plus philosophique et plus vraie, comme Aristote le disait de la poésie, que l'histoire critique, avant qu'elle devienne savante, avec ses tâtonnements, ses lacunes et ses incertitudes. Elle est en tout cas plus humaine et plus intéressante, car

c'est la tradition des ancêtres accrue de l'effet qu'elle a produit sur une âme honnête et généreuse.

Cependant, Messieurs, notre admiration pour l'éloquent biographe du peuple romain ne doit pas nous empêcher de faire quelques réserves. Tite-Live, avec sa haine vigoureuse du mal, n'a pas toujours une fermeté d'esprit suffisante en présence des problèmes qu'il soulève ; il veut à tout prix leur donner une explication. Quand il est embarrassé, il recourt au destin et tranche ainsi les questions qu'il ne peut résoudre avec les seules lumières de sa conscience morale. La règle qui juge les hommes d'après leur fortune et la prospérité des peuples d'après leurs mœurs est un peu étroite. Il aurait dû se rappeler que souvent la force prime le droit, et que l'intelligence et l'habileté ont pour le moins autant d'influence que la vertu dans la conduite et l'issue des affaires. Pour qui s'en tient au fait accompli, l'histoire est souvent immorale.

C'est assurément une noble préoccupation que de prendre en main les intérêts de la morale éternelle et de vouloir que chacun soit

traité selon ses œuvres. Mais prenons-y garde ; Dieu, qui est patient, n'a pas dit son dernier mot : l'histoire n'a pas son dénouement icibas, et c'est dans une autre vie que l'homme, pris isolément ou en société, doit recevoir la récompense de ses vertus ou le châtiment de ses crimes. Vouloir que la vertu soit toujours victorieuse dans le conflit des nations, c'est, qu'on le veuille ou non, ajouter le déshonneur à la défaite des plus nobles causes, c'est ratifier le vœ victis qui indignait si fort l'âme indomptée de Tite-Live ; vouloir accommoder la sagesse divine à notre prudence humaine, toujours courte par quelque endroit, c'est empiéter sur les droits de la Providence qui n'a révélé à personne, pas même au génie de Bossuet, la mesure de son intervention dans les affaires humaines.

Arrivé à la fin de sa préface, Tite-Live exprime un regret, celui de ne pouvoir comme les poètes commencer par d'heureux présages, par des vœux et des prières adressées aux dieux et aux déesses, afin d'obtenir l'heureux succès de sa vaste entreprise. Ce regret, Mes-

sieurs, était une prière et non une simple formule de rhétorique. Quand Tâme sort d*elle-même pour se dévouer à une grande cause, elle éprouve le besoin de s'élever jusqu'à la divinité. Or, Tite-Live, au lieu de se dégrader dans Tadulation et le désœuvrement comme tant d'autres, s'était mis au service d'une grande passion, le patriotisme. Je m'abuse peut-être; mais j'aime à croire que, fidèle au précepte de Platon, il ne s'est point soumis à cet immense labeur en vue de plaire seulement aux hommes, mais dans l'espoir de plaire à Dieu dans la mesure de ses forces. Il me plaît de voir dans cet enthousiasme de Tite-Live pour les grandes choses la source de son désintéressement, de son calme et de son élévation. Tout artiste vraiment digne de ce nom converse avec Dieu, même à son insu ; ses pensées et ses sentiments dépassent la rhétorique vulgaire, celle qu'on applaudit, parce qu'elle flatte notre médiocrité. Et puis, s'il est doux de s'approcher des sources sacrées, si la contemplation du vrai, du bien et du beau est la seule chose qui donne du prix à la vie humaine, cette ascension vers les hau-

teurs est pénible à notre infirmité, on a besoin de se sentir soutenu par la pensée qu'on est agréable à Dieu, et c'est une consolation de lui offrir Thommage de nos efforts et de notre bonne volonté.

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