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plusieurs points, fortifiée sur d'autres. Nous livrons à sa fortune cet ouvrage sérieusement médité. Nous y avons déposé notre pensée sincère ; c'est là tout notre espoir. Le reste ne nous regarde pas. C'est affaire à nos juges naturels, qui sont les critiques consciencieux, et au public, qui se montre souvent le plus consciencieux des critiques.
On verra que nous avons été amené à discuter vivement des doctrines contemporaines. Nous revendiquons le droit de juger en toute franchise ces grandes hérésies de la raison ; mais on nous rendra cette justice, nous l'espérons, que notre discussion s'est scrupuleusement renfermée dans la limite des idées. Nous détestons la secte injurieuse de ces critiques que nous voyons tous les jours adresser leur polémique effrénée aux personnes et traduire sur la scène l'inviolable conscience. Nous tenons nos adversaires pour d'honnêtes gens, nous n'en voulons qu'à l'erreur, nous respectons l'homme dans le système. C'est une règle à laquelle nous croyons n'avoir jamais manqué, et si un mot excessif nous a quelque part échappé, nous le désavouons hautement, comme ayant trahi notre pensée.
La division de ces Études en deux catégories, les Études philosophiques et les Études littéraires, n'implique pas, dans notre pensée, une distinction fondamentale. On pourrait, selon nous, faire d'excellente littérature à propos de philosophie, et de haute philosophie sous prétexte de littérature. Nous croyons même que la philosophie ne perdrait rien à ne pas trop s'isoler dans les profondeurs silencieuses de la métaphysique pure ; que, sans rien relâcher de sa
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puissance d' abstraction et de sa rigueur, elle pourrait être de son temps, vivre avec son siècle, unissant dans une mesure intéressante la pratique à la spéculation et le goût de la réalité au goût de la vérité. N'abusons pas des équations métaphysiques et des creuses formules. Faisons de la philosophie vivante. On est las en France, on sera las bientôt en Allemagne de ces déductions abstraites qui prétendent renfermer dans un syllogisme l'infini, et n'aboutissent qu'à une ontologie sèche, scolastique d'un nouveau genre et pure science de mots. La véritable philosophie rejette ce pesant appareil de théorèmes, de syllogismes, d'axiomes et de corollaires qui élèvent autour d'elle comme un échafaudage d'abstractions et une barrière d'ennui. Elle veut vivre, elle doit vivre pour elle-même et pour les autres ; elle n'exclut ni l'essor réglé de l'imagination, ni la vivacité de la pensée, qui est la poésie de la métaphysique ; elle cherche à répondre, autant qu'il est possible, aux préoccupations des esprits, pour les diriger et les régler, et à satisfaire ainsi , dans tous les ordres de la réalité et dans toutes les directions de la pensée , aux exigences morales de l'époque et de l'humanité.
Paris, 1er nov. 1855.
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de la France , et nous devons nous en réjouir, si Ton nous accorde qu'il faut une philosophie, que la philosophie est un besoin sérieux, non le luxe inutile de l'esprit, et qu'il n'est pas loisible à l'homme d'étouffer cet impérieux instinct de libre réflexion qui sollicite sa pensée vers les grands problèmes.
Aujourd'hui comme au xvne siècle, la seule philosophie qui soit debout en France, c'est la philosophie spiritualiste. Elle seule, malgré quelques dissidences inévitables de détail, elle seule est vraiment conséquente avec elle-même, homogène, liée dans ses parties essentielles, elle seule rallie une armée d'intelligences sérieuses autour de son drapeau noblement relevé par M. Royer-Collard, et soutenu depuis, non sans gloire, a travers bien des vicissitudes d'événements et d'idées, par des mains habiles et vaillantes. Elle seule se présente au jugement de l'avenir avec un ensemble de dogmes et de principes très solides, sinon très nouveaux, et consacrés par la double autorité de la conscience, qui est l'histoire individuelle, et de l'histoire, qui est la conscience du genre humain. Cela suffit peut-être pour nous donner le droit de dire qu'à l'heure qu'il est, le spiritualisme règne en France. Il règne, mais non sans combat. La philosophie est une lutte, étant l'exercice même de la raison. Les victoires que donne la philosophie sont des victoires disputées ; elle n'assure jamais un triomphe incontesté et un règne paisible, parce qu'il est dans son essence d'être abandonnée aux controverses. A ce motif général, il s'en joint de particuliers. Sous l'influence de quelques circonstances nouvelles et de certaines tendances du siècle, le vieux matérialisme se réveille, et, mal dissimulé sous des noms nouveaux, il médite un suprême effort. La lutte est déjà vive aujourd'hui contre, la philosophie spiritualiste , elle sera terrible demain , si l'on n'y prend
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garde. Il y a des symptômes inquiétants dans l'air, et l'avenir nous offre plus d'une menace, s'il ne se forme pas autour du spiritualisme menacé une coalition sérieuse de toutes les forces vives de l'esprit français. Nous n'inventons pas le péril, nous le voyons. Chacun peut le voir comme nous en ouvrant les yeux. Il plairait a certaines gens qu'on ne vînt pas les troubler par des avis importuns et secouer cette léthargie éveillée où se complaît leur égoïsme intellectuel. Il leur plairait de ne pas croire au péril , quitte à voir un beau jour l'ennemi dans la place , le matérialisme dans la pensée française. A nous, il nous plaît mieux de ne pas nous endormir dans la trompeuse sécurité de cet optimisme indolent ; il nous plaît mieux de dénoncer l'ennemi et de veiller.
Là n'est pas le seul danger. En face du matérialisme renaissant s'élève une école nouvelle et bruyante de théologiens, heureusement peu autorisés, qui font profession de mépris pour la raison laïque. Ils s'efforcent de confondre sous le nom de philosophie des erreurs fabuleuses, des systèmes dépravés , et de solliciter contre le monstre les anathèmes de l'opinion révoltée. En faisant cela, ils avouent leur but : c'est de rebuter l'esprit humain par le scandale de ses excès et de le fatiguer de la pensée libre» Ils veulent lui arracher son abdication définitive, au nom d'une foi intolérante qui a perdu l'esprit vivant du christianisme en perdant la charité. Nous croyons qu'il n'est pas hors de propos de placer ici, en forme de préambule, une esquisse des principales sectes qui, sous des noms divers, rêvent la conquête intellectuelle de la nation, soit au profit du matérialisme et du scepticisme rajeunis, soit au profit d'une théologie violente, dont la haute raison de Bossuet eût été confondue. Des deux côtés la véritable philosophie, le spiritualisme, est également en péril» Évidem-
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ment, dans ce tableau général, nous ne pouvons qu'indiquer les groupes et caractériser les tendances. C'est une simple excursion que nous voulons faire, en courant, dans le camp des adversaires du spiritualisme.
Nous n'apprendrons rien à personne, si nous disons qu'au nombre de nos adversaires les plus irréconciliables se place l'esprit positif, qui nous somme de dire ce que veut la philosophie, où elle va, à quoi elle sert ici-bas. Que personne ne se méprenne sur notre pensée. Nous savons estimer, comme d'autres, ce qu'il y a de grand dans le développement des sources de la prospérité publique, dans le progrès incessant de l'esprit humain conquérant la nature et asservissant la matière. Nous savons admirer le génie inventif de cette génération féconde, et ce n'est pas nous qui tomberons jamais dans l'excès de ce puritanisme déclamatoire qui jette l'anathème au siècle et a la société. Il faut beaucoup rabattre, en général, de ces austérités oratoires et de cet ascétisme à grand effet. La société n'est pas si matérialiste que certaines gens, dans des intérêts divers, voudraient le lui faire croire k elle-même : elle a de nobles tendances et de généreux santiments, et il n'est besoin que d'une occasion pour les faire éclater. Qui ne sait que, de nos jours, le commerce et l'industrie ne se considèrent pas comme désintéressés dans la gloire du pays, et qu'ils ne seront jamais en retard, toutes les fois que le patriotisme aura parlé? Mais ce qui est la calomnie à l'égard de la société, est la vérité à l'égard de cette fraction de la société qui comprend ce qu'on appelle les gens positifs. Ghaque chose étant ici-bas nécessaire ou superflue, les
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gens positifs mettent dans la première classe le bien-être et tout ce qui le procure, et dans la seconde tout ce qui n'est pas le bien-être, c'est-à-dire la pensée et le sentiment. On reconnaît à ces traits les fanatiques de l'utilité dont l'apôtre est Jérémie Bentham. Pour Bentham et son école, les hommes ne sont pas des frères, ce sont des unités; un homme n'est pas une âme, c'est un rouage dans le mécanisme universel. Qu'est-ce pour ces raffinés de la vie que la vertu, le devoir, l'honneur, la charité? De grands mots qui sonnent creux, tout au plus d'honnêtes bagatelles dont les fines gens en ce monde se servent pour mener les niais. Que vaut cette chose? que peut-elle rapporter? c'est là pour eux la loi et les prophètes. Mais, en bonne conscience, que voulez-vous qu'ils fassent du spiritualisme? Peut-on appliquer une théorie de la spiritualité ou de la Providence aux règles d'escompte ou en tirer de nouveaux procédés pour économiser le combustible dans les usines? Aussi professent-ils le plus souverain mépris pour cette science de peu de rapport. Ce sont eux qui ont inventé ce mot terrible : à quoi cela sert-il? Ils ont tout dit, quand ils ont prouvé qu'une chose ne sert à rien. Mais il faut s'entendre. Ce n'est rien pour eux que tout ce qui n'est pas l'utilité pratique, matérielle, immédiatement réalisable en jouissances ou en argent.
Cette formule, d'une ironie banale, a pourtant fait son chemin dans le monde, et beaucoup d'excellentes gens qui n'entendent pas malice aux choses , mais qui répètent de bonne foi les axiomes tout rédigés de la sagesse du comptoir, vont demandant avec gravité, quand ils entendent parler d'art, de haute science ou de métaphysique : à quoi bon tout cela? Us triomphent, quand ils ont prouvé que la philosophie n'est pas cotée à la Bourse et qu'il est plus lucratif d'acheter des actions de chemin de fer que des
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traités de psychologie. Et ils se retirent enchantés de leur sagesse pratique qui a su dissiper le prestige des grands mots et réduire la philosophie a sa véritable expression, à zéro pour cent d'intérêt. Ce qui est triste, c'est que de telles doctrines se propagent vite ; elles sont claires et saisissables pour tous; elles se résument dans quelques règles d'arithmétique élémentaire; un tel symbole a la précision d'une addition bien faite. Ces apôtres de l'intérêt ont pour eux l'éloquence du billet de banque et le lyrisme qui a cours chez les agents de change. C'est beaucoup; car les bonnes gens sont toujours prêts à donner raison au succès, et surtout au succès d'argent. La prospérité financière est pour eux la mesure exacte de la capacité, et vous ne leur ferez jamais comprendre que la raison et la vérité ne soient pas toujours du côté des millions. Cependant, comme il faut vivre et qu'après tout on vit dans une société civilisée qui veut qu'on ait au moins l'ombre d'une pensée et l'apparence d'un principe, fût-ce un principe négatif, ces esprits faibles, victimes de la routine, proie du lieu commun , ces hommes qui sont moins des hommes que des échos, adoptent ces oracles faciles de la sagesse pratique qui n'est qu'un matérialisme sordide, et répètent en chœur ce mot d'ordre des habiles : A quoi tout cela sert-il? que gagne-t-on à faire de la philosophie ?
On pourrait leur répondre qu'on y gagne de sortir de ces tombeaux vivants , comme parle Bossuet , où sont ensevelies leurs intelligences matérialisées ; on y gagne de vivre, ce qui est bien quelque chose ; car, en vérité, est-ce vivre que de végéter ainsi , pendant cinquante ou soixante ans , dans le silence de la pensée , et de rendre ensuite aux éléments un corps qui y retourne de lui-même , et à Dieu une âme qui serait digne de retourner aux éléments ?
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On y gagne d'élever quelquefois sa pensée vers ce firmament intérieur de l'intelligence , où resplendissent les idées éternelles. Je sais bien qu'on peut exister sans connaître jamais le bonheur de ces méditations solitaires , qui sont comme la fermentation secrète de la vérité en nous. Je sais qu'on peut exister sans avoir jamais éprouvé ces nobles frissons de l'âme visitée par le sentiment de l'infini. On peut exister, sans doute, mais on ne vit pas; l'homme a besoin , pour vivre , de penser ; la pensée est comme la prière dont on a dit magnifiquement qu'elle est la respiration de l'âme du côté du ciel.
L'esprit positif, ce fléau et ce péril de notre génération, a suscité une philosophie d'un genre et d'un nom tout nouveaux dans le monde : je veux parler du Positivisme. Il y aurait lieu d'insister beaucoup sur cette philosophie , effrayante d'audace dans la négation , risible de naïveté dans quelques-unes de ses affirmations, très- forte, comme il arrive souvent, dans sa critique, incroyablement faible dans quelques parties de son dogmatisme. Nous en ajournons l'exposition détaillée ; nous prétendons seulement marquer le caractère général de cette école, qui a fait contre le spiritualisme le serment d'Annibal ; le spiritualisme , il faut le dire , le lui a bien rendu.
L'originalité incontestable du système est dans le mélange continuel de l'athéisme mathématique, qui exile Dieu au rang des hypothèses inutiles , et d'une sorte de mysticisme sentimental qui met la doctrine sous le patronage des femmes. Il y a des effets tout à fait inattendus dans ce contraste d'une sensibilité larmoyante et diffuse avec les sécheresses et l'aridité morne de l'athéisme. Ce seraient là des surprises du plus haut comique , si l'on n'était pas trop attristé pour rire de ces aberrations à la fois puériles et caduques. Ajoutons , pour être juste , que tous les dis-