X" PRÉFACE
ciples de M. Comte ne l'ont pas suivi dans la dernière phase de sa pensée fatiguée et déjà vieillie , et que beaucoup sont restés en deçà du temple humanitaire dont il nous a fait si libéralement les honneurs. Beaucoup l'ont abandonné au moment même où, de sa main trop empressée, il se couronnait grand pontife. Les disciples s'accordent avec lui sur les préliminaires scientifiques de la doctrine , sur la nécessité d'éliminer avec le plus grand soin l'absolu, sur la détermination historique des différentes périodes d'initiation que les siècles ont traversées pour arriver à l'ère sacrée du positivisme , et enfin sur la définition de l'idéal religieux que tous placent d'un commun accord dans l'humanité. Les hérésies ont commencé le jour où M. Comte a promulgué solennellement , dans ses décrets de l'avenir . la constitution de sa petite église.
Mais si le positivisme, comme institution et comme culte , est déjà mourant, il vit et il vivra peut-être longtemps encore comme doctrine , ou au moins comme tendance de doctrine. Il se recommande à une génération telle que la nôtre , à la fois avide de faits scientifiques et affamée de bien-être , par sa double prétention à la réalité et à l'utilité. Plein de mépris pour les théories , il ne veut croire qu'aux faits et aux lois. Peu soucieux de la spéculation pure et désintéressée, il ne poursuit que les sciences qui peuvent par leurs applications améliorer le bien-être de l'homme. Ce double caractère de réalité scientifique et d'utilité industrielle est une double amorce qui tente bien des intelligences pressées de savoir et de jouir. Le positivisme est l'expression même des deux tendances les plus caractéristiques peut-être de notre époque. Issu de ces tendances , il les développe et les fortifie. C'est son origine qui fait à la fois le prestige et le péril de cette philosophie. Elle ne pouvait naître avec ses formes particulières
PRÉFACE. xin
que dans ce siècle, dont elle résume quelques-uns des plus incontestables caractères. Elle a un auditoire tout préparé dans cette masse flottante d'intelligences scientifiquement désorganisées , très habiles à saisir les phénomènes et les lois dans les différents ordres de la réalité , mais incapables , par l'effet d'une sorte de paresse présomptueuse et d'une inertie qui se prend pour une force , de s'élever à la conception de la substance , seul soutien possible de ces phénomènes , ou à l'idée de la cause, raison dernière de ces lois. Elle rencontre aussi des sympathies assurées et très vives dans cette foule errante et tumultueuse d'appétits désordonnés et de convoitises exaspérées , qui placent tout leur espoir dans les utopies les plus radicales et qui espèrent tout d'une doctrine où Dieu même n'aura plus de place, et d'où disparaîtra à jamais cette tyrannie mystique, plus intolérable que toutes les autres, parce qu'elle atteint plus loin, jusque dans le secret des consciences. La philosophie positive se trouve être ainsi de connivence avec l'athéisme instinctif de quelques intelligences puissantes mais incomplètes, et le sensualisme surexcité de quelques passions ardentes. C'est la punition de cette doctrine de tirer sa force d'une pareille alliance. Plus d'une intelligence distinguée, plus d'un esprit généreux se sont engagés, sans doute, dans les voies arides du positivisme, et une erreur dogmatique ne préjuge jamais rien sur un homme. Nous prétendons seulement signaler l'affinité secrète de ce matérialisme scientifique avec quelques tendances mauvaises de notre siècle, voilà tout. Notre pensée n'est vraie que dans sa plus grande généralité; mais là, elle est profondément vraie.
Si nous comptons insister avec un soin tout particulier sur les principes et les conséquences du positivisme, c'est que cette désolante doctrine, qui ferme à la pensée de
xiv PRÉFACE.
l'homme l'horizon de l'infini, est à tout prendre, et à part les tristes puérilités du culte, la plus solide, la plus forte organisation qu'ait reçue le matérialisme contemporain. C'est un système, c'est une école , c'est un drapeau. Le matérialisme est assurément ailleurs que chez M. Comte et ses amis; mais ailleurs il ne s'exprime guère que par un mouvement assez incohérent d'idées, par des aspirations confuses ou des tendances isolées. Ailleurs il n'a pas de système et ne forme pas d'école : aussi nous suffira-t-il de noter rapidement quelques-unes de ces tendances inquiètes qui troublent les âmes, sans aboutir à une doctrine caractérisée.
Le Saint-Simonisme est mort, et le Fouriérisme n'est guère en meilleur état; mais de ces deux systèmes, il est resté une idée très-puissante par sa complicité secrète avec quelques instincts de la nature humaine : c'est la réhabilitation de la chair. Nous prenons le mot consacré. On se plaint que le Christianisme, pendant de longs siècles de servitude et de misère, ait tenu la chair captive et le corps humilié. On invite l'humanité à secouer le joug de cet ascétisme rigoureux qui a comprimé l'essor de la sensation frémissante, et à cesser ce combat à outrance contre la nature. Tout est bon dans la nature humaine; c'est le principe du xvme siècle, et on l'applique, avec une grande verve, dans toutes ses conséquences. Le Christianisme n'a compris que l'esprit et le règne de l'esprit, il a développé outre mesure Y ange dans la bête , et il est tombé sous le coup de la célèbre sentence de Pascal. Il a détourné ou tari les sources du plaisir dans le monde et condamné l'humanité, pieusement martyrisée, à un jeûne de plusieurs siècles. Compter les victimes qu'il a faites ou les hypocrites qu'il a contraints à des accommodements avec le ciel, serait une œuvre impossible. Il est impie de priver
PRÉFACE. xv
l'homme d'une seule jouissance, d'un seul bonheur. C'est ainsi que le Christianisme devenait à son insu presque sacrilège en exaltant l'esprit pur aux dépens des sens mortifiés. Il est temps que l'on relègue ce régime de l'idéalisme mystique au rang des chimères superstitieuses que le moyen âge nous a transmises. Il est temps que l'humanité revienne à la réalité, et qu'elle développe dans tous les sens ses riches facultés, qu'elle exerce en toute liberté ses aptitudes les plus variées au bonheur. Le Christianisme a réhabilité l'esprit. Relevons la chair des anathèmes dont elle porte injustement le poids. Nous n'avions jusqu'ici, à ce que Ton nous assure , que des plaisirs incertains, des voluptés furtives et des bonheurs inquiets , que venait a chaque instant troubler la crainte ou le remords. Nous avions honte de la jouissance, honte de la sensation, et chaque fois que nous demandions à nos sens un plaisir, nous le cachions comme une faute, quelquefois comme un crime. Nous étions honteux d'être hommes ! Soyons hommes aujourd'hui et dans toute l'étendue de notre nature. Alors se déroulent devant nos yeux , comme en un vaste tableau, les spectacles enchanteurs de l'humanité future et du monde transfiguré. On nous montre, pour un prochain avenir, les merveilles que fera éclore dans la nature cette religion nouvelle, le catholicisme de la chair; on nous convie à cette Pâque immense de la jouissance universelle; on irrite toutes les voluptés par les amorces les plus vives de l'imagination et du désir; on chante sur un ton lyrique les tressaillements et les extases de l'humanité rendue au bonheur.
Nous n'inventons rien, nous résumons quelques aspirations très-vives qui ne suffisent pas pour constituer une philosophie , mais qui s'expririient à chaque instant dans les pages colorées de quelques auteurs contemporains, Si
xvi PRÉFACE.
ces écrivains, qui ne sont guère que des artistes de parole, étaient de force à porter le poids d'une doctrine , s'ils avaient assez de substance intellectuelle pour être philosophes, n'est-il pas incontestable qu'ils seraient matérialistes ? Ils ont le goût vif de la sensation , ils ont pour la nature une sorte de culte idolâtre; ils sont les chantres prédestinés de la matière animée, vivante. Cette prédilection donne à leur style même un accent tout particulier. Il y a, dans leur manière de s'exprimer, quelque chose comme de la sensualité. C'est un éblouissement de couleurs, c'est un délire de métaphores, c'est une ivresse d'images. On dirait qu'ils veulent faire passer dans chaque phrase la nature entière avec tous ses parfums et tous ses rayons. Il est juste d'ajouter que ces voluptés de style, trop prodiguées, deviennent un vrai supplice. On a besoin, après de pareilles lectures, de relire une page des Méditations de Descartes, et ce style austèremeni simple redouble de prix a nos yeux.
Il est des esprits plus élevés qui ne cèdent pas, comme ces écrivains sensualistes, à l'attrait vulgaire du plaisir, mais qui , sous l'influence désastreuse d'une analyse excessive et dans l'entraînement de la dialectique, ont fait sur eux-mêmes et sur leurs idées un travail qui les a conduits à l'athéisme. N'est-ce pas là précisément le cas de M. Proudhon et de quelques autres Hégéliens radicaux de Paris ? Les dernières conclusions de l'extrême gauche hégélienne nous aident à comprendre les fantaisies transcendantes par lesquelles M. Proudhon se plaisait k épouvanter de temps en temps les honnêtes gens, celle-ci entre autres : Dieu, c'est le mal. Chez M. Proudhon, comme chez M. Arnold Ruge , ou chez MM. Feuerbach et Stirner, si quelque idée nette se dégage , c'est un amour sauvage et presque effréné de la liberté. Mais
PREFACE. xvu
qu'est-ce pour eux que la liberté? — La liberté pour le spiritualisme ne se comprend , ne se justifie que par le devoir, par la règle, par la loi. Pour eux, la liberté, c'est la négation de toute religion et de toute morale. L'homme s'est sacrifié pendant des siècles aux sottes idoles d'une métaphysique d'illusion ; il a cru k un Dieu distinct de lui , il lui a offert le sacrifice de sa liberté. Il a cru à la justice, à la charité, à la morale; il s'est imposé des sacrifices bizarres , des dévouements étranges. Il a honoré, par un suicide imbécile, de vaines abstractions. Il s'est fait misérablement le pâle et tremblant esclave des chimères de son esprit. Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme , c'est l'homme qui a créé Dieu. Il a détaché pour ainsi dire de lui-même ses instincts les plus élevés et la plus noble partie de son intelligence ; il lui a naïvement attribué une existence distincte, et c'est ainsi que l'homme s'est mis sous le joug de cette puissance sinistre et féconde pour le mal, mère de l'-orgueil , du fanatisme homicide et de la haine. M. Proudhon, en véritable Hégélien dégagé de tout préjugé, réintègre l'homme dans la possession de ses attributs usurpés , et ruine la dernière base de ce pouvoir imaginaire, de ce Dieu objectif, le tyran de l'histoire, le bourreau des consciences, le fléau des siècles, despote qui ne règne que par notre esclavage volontaire et qu'un seul acte de courage intellectuel renverse. — L'athéisme est ici le dernier terme et la conclusion suprême d'un rationalisme outré.
D'autres s'établissent dans une situation moins compromettante et fort commode à l'égard des vérités métaphysiques; c'est une sorte de situation éternellement expectanle et provisoire à perpétuité : je veux parler de la Philosophie critique qui se pousse dans le monde à la faveur de quelques talents distingués et d'une vaste érudition. On s'in-
xviii l'KÉFACE.
téresse très vivement aux événements divers que chaque philosophie ou chaque religion introduit successivement sur la grande scène de l'histoire, ou sur la scène moins large de la conscience individuelle; on suit, avec une curiosité émue et un dilettantisme savant, les péripéties des idées; on siffle ou Ton applaudit aux bons endroits de la grande pièce humaine ; on se tient avec grâce , en parfait gentilhomme, aux premières loges de l'esprit, mais on se met avec soin en dehors de la scène; il semble que ce qui s'y passe ne touche pas directement ce spectateur curieux et impassible. Il ne croit pas être engagé pour quelque chose dans ce vaste enchaînement de faits et de doctrines qui se déroule devant ses yeux; il jouit d'une sorte d' 'impersonnalité intellectuelle qui n'est pas de l'indifférence, puisqu'il s'intéresse au jeu, mais qui lui permet de se considérer comme en dehors de la question; il s'intéresse au jeu , mais sans y risquer sa mise. Les idées philosophiques ou religieuses passent près de lui sans entrer dans son âme, tout au plus en est-il effleuré, comme on l'est dans un concert d'une note harmonieuse ou d'une dissonance; rien de plus. Encore une fois, il assiste au spectacle, mais c'est le public qui est sur la scène, c'est la grande foule humaine qui joue pour cet unique spectateur, avec les chefs du chœur, philosophes ou prêtres,
Nous en connaissons, pour notre part, de ces rares esprits , de ces intelligences élevées , qui se donnent ainsi le singulier plaisir de voir le branle des idées et .les hommes, sans vouloir y entrer pour leur compte. Ne les accusez pas d'être des sceptiques, ce gros mot les ferait sourire de pitié; il faut observer les nuances. L'idée que réveille le scepticisme peindrait fort mal cette nature d'esprits curieux d'événements métaphysiques , et ces âmes avides d'émotions intellectuelles; il n'y a qu'un mot qui leur convienne,
PRÉFACE. xix
mais il est horrible, il est barbare : pour ces spectateurs d'idées , pour ces amateurs empressés des spectacles métaphysiques, la vie, la religion, la philosophie, ne sont qu'un vaste phénoménisme. C'est-à-dire que pour eux il n'y a sur cette terre rien d'absolu, de stable, de constant: tout s'écoule, tout passe , tout change; il n'y a ici-bas que des phénomènes ; nous sommes dans un perpétuel devenir. Tout se construit, rien ne s'achève, tout se détruit, et pourtant rien ne périt; car ces vastes destructions de systèmes ne sont que des métamorphoses; les ruines de chaque temple abattu sur le chemin des âges sont les étapes de l'avenir. Les débris de chaque doctrine oubliée reparaîtront plus tard dans un système plus complet, qui à son tour cédera la place à quelque chose de meilleur, à une plus vaste synthèse , sans que jamais l'humanité , avec son intelligence finie et ses facultés relatives /arrive à autre chose qu'à du provisoire, encore et toujours. Vérité de la veille, erreur du lendemain, mais vérité à son heure et en son lieu, et ne devenant erreur que parce qu'elle a voulu excéder sa mesure prescrite en durant au delà de son heure et au delà de ses limites; l'humanité marchant sans cesse, mais avec la certitude de n'arriver jamais : voilà quelques idées auxquelles vous reconnaîtrez ces intelligences vigoureuses dans le sens de la critique, puissantes même dans le sens de l'admiration, inertes pour la foi aussi bien dans l'ordre de la philosophie que dans l'ordre de la religion.
Pour ces esprits curieux et difficiles, rien donc n'est absolument faux, rien n'est absolument vrai. Chaque système, chaque religion paraît dans son temps, avec la mesure de vérité que comporte l'intelligence humaine. Lorsque l'intelligence de l'humanité dépasse cette mesure de vérité temporaire et locale, elle brise lé moule qui l'emprisonnait dans ses formes restreintes et déterminées, et alors, après
xx PRÉFACE.
un interrègne plus ou moins long de croyance, le spectateur, qui se donne ce grand divertissement des idées, voit se reformer lentement d'autres religions plus larges, d'autres théories plus compréhensives, qui reçoivent, comme dans un moule plus ample , la pensée agrandie de l'humanité. Il n'y a ni erreur ni vérité absolue dans ces doctrines métaphysiques et religieuses qui apparaissent successivement sur la scène intellectuelle du monde. La pensée relative et contingente de l'homme ne concevra jamais que le relatif et le contingent. L'homme ne dépassera jamais, avec ses facultés bornées, la mesure du fini. Seulement, cette vérité partielle et limitée qu'il conçoit va toujours en s' élevant et en s' épurant, à mesure que la pensée de l'homme se dégage des sens et s'élève plus haut dans la sphère des idées. L'illusion est de croire que nous pouvons faire la conquête de l'infini. Ce fut l'illusion de Platon, de Descartes, de Spinoza. Mais ce qui est possible, ce qui est loisible à l'homme, c'est d'épurer de plus en plus son intelligence, et de perfectionner indéfiniment cet idéal secret que nous formons du meilleur de notre âme, et que nous élaborons sans cesse. L'infini ne sera jamais pour nous qu'une chimère. On ne nie pas qu'il existe; on affecte de n'en rien savoir; on nie qu'il soit accessible à l'homme. On soutient que le seul infini qui soit accessible à l'homme, c'est le fini perfectionné, épuré, agrandi. On ne nie pas qu'il y ait quelque part des vérités absolues, et même une intelligence pour les concevoir ; on nie que ces vérités absolues tombent dans la mesure de l'intelligence humaine. On soutient que l'homme, par cela qu'il est homme, n'atteindra jamais qu'à des vérités indéfiniment graduées, selon les degrés en nombre indéfini de sa culture intellectuelle et morale, mais éternellement circonscrites dans la mesure et dans la sphère d'une intelligence finie. Encore une fois, ce
PRÉFACE. xxi
n'est pas là un scepticisme grossier, sans doute ; ce n'est pas même, à proprement parler, du scepticisme. Il n'en est pas moins incontestable que de pareilles tendances d'esprit ne vont à rien moins qu'à répandre le trouble et la défiance dans la pensée humaine, et à l'amener insensiblement à une sorte de découragement. Si, dans toutes les grandes questions philosophiques ou religieuses sur lesquelles nous sommes appelés à prendre une décision formelle , je sens que je ne puis atteindre qu'à des vérités incomplètes et flottantes, qui ne sont vraies que dans la mesure de ma nature bornée, et qui cesseront de l'être demain pour une science plus avancée, cela ne suffit pas à l'impérieux besoin de mon âme, et je rejette loin de moi, favec mépris, ces solutions incertaines qui ne font qu'irriter mon désir et torturer ma raison. Il faut à ma pensée un point fixe quelque part, pour qu'elle puisse soulever le grand problème de sa nature et de sa destinée.
Notons, en passant, les tendances d'une école à la fois nouvelle et rétrograde, qui prétend relier la pensée moderne à celle du xvnic siècle, et que nous examinerons à propos du livre de M. Lanfrey. Le premier dogme, le seul qui soit parfaitement clair dans cette doctrine , c'est encore le mépris absolu de la métaphysique, c'est l'élimination définitive de toute question relative à la nature de l'âme et à l'existence de Dieu. Or, comme nous essaierons de le montrer avec quelque précision dans notre étude sur ce singulier petit livre, le mépris des questions métaphysiques n'est pas autre chose qu'un matérialisme qui ne s'avoue pas, ou qu'un scepticisme dissimulé. S'abstenir en pareille matière, ce n'est pas nier, sans doute ; mais les conséquences sont presque les mêmes. La neutralité, c'est le doute ; et remarquez que, par la force des choses, le doute incline toujours du côté de la négation.
xxii PRÉFACE.
Il nous resterait à signaler, dans cette revue sommaire des sectes et des tendances hostiles au spiritualisme, un auteur que nous savons apprécier hautement dans les parties originales et vraiment élevées de son talent, mais dont nous chercherions en vain à dissimuler les alliances équivoques avec certaines doctrines sensualistes : nous voulons parler de M. Jean Reynaud et de son livre récent, Terre et Ciel, autour duquel se sont groupés, comme autour d'un symbole philosophique , quelques esprits distingués et chimériques. Évidemment, ce n'est pas en quelques lignes que nous prétendons juger un ouvrage aussi considérable. Notre intention est seulement de marquer, en passant, les impressions assez incertaines que laisse la lecture du livre. Nous y reviendrons avec plus de détails ailleurs.
S'il suffisait pour être spiritualiste d'une certaine aspiration au grand, de la générosité des sentiments, d'un effort sincère vers l'idéal, Terre et Ciel appartiendrait incontestablement à la catégorie des œuvres spiritualistes. Il n'est que juste d'y reconnaître une pensée large et naturellement élevée, une généreuse sincérité de nobles émotions, une sympathie ardente pour les misères de l'humanité, et sur tout cela quelque chose comme un souffle puissant qui vous enlève aux désirs subalternes et aux préoccupations de l'égoïsme, Chez M. Jean Reynaud, le sentiment est spiritualiste, la pensée ne l'est pas. J'ai peur que sa doctrine, résumée dans ce qu'elle a d'essentiel, ne soit guère qu'un naturalisme poétique ou bien encore qu'un panthéisme brillant. Je sais qu'en énonçant une pareille opinion, je m'expose à m' aliéner beaucoup de lecteurs qui ont lu l'ouvrage de M. Reynaud avec candeur et qui ont cédé au charme, sans discuter leur plaisir et sans voir autre chose, dans ce livre, que beaucoup de poésie et de science répandues sur les dogmes austères du Christianisme. Je sais que
PRÉFACE. xxm
M. Reynaud lui-même s'imagine sincèrement que son système n'est pas autre chose qu'une sorte de Christianisme agrandi, ou plutôt adapté, dans ses formes mobiles, au niveau de la science et de la civilisation moderne. J'honore l'intention, mais, je la tiens pour ce qu'elle est, une bonne intention. Il y a le fait à côté de l'intention, et non-seulement, dans le fait, le système de Terre et Ciel n'est plus qu'un Christianisme chimérique, tant les dissidences et les hérésies abondent, mais il ne se maintient pas dans les limites et dans la mesure plus large du spiritualisme. En faut-il quelques preuves? Je n'en donnerai que deux ou trois, mais qui me semblent péremptoires.
D'abord je suis en défiance bien naturelle contre ce principe de la corporéité nécessaire des êtres, qui est une des bases de la doctrine. M. Reynaud relègue parmi les chimères l'idée de la spiritualité. Il déclare ne pas concevoir la possibilité d'un esprit pur, la corporéité lui semblant l'achèvement nécessaire des âmes. Ce principe est tellement absolu qu'il s'applique à Dieu comme à l'homme, et voilà Dieu tombant dans les formes sensibles, non pas, comme le veut le Christianisme, par l'effet d'un sacrifice volontaire et d'un libre choix, mais par la fatalité inexorable de la nature. De là une conséquence naturelle : c'est qu'il ne faut pas aller chercher, dans les rêves d'un idéalisme insensé, un autre séjour, une autre patrie que la création matérielle pour les âmes et pour Dieu. La création n'a de bornes ni dans le temps ni dans l'espace. La vie circule éternellement dans l'immensité de l'univers sous l'impulsion du Dieu trinaire et pour un progrès à l'infini. Ces espaces sans fin, ce cosme incommensurable, c'est proprement le ciel , et c'est ainsi , selon M. Reynaud , que la parole humaine ne s'est pas trompée lorsque, par un merveilleux consentement de toutes les langues , elle a donné le même
xxiv PRÉFACE.
nom au séjour de l'immortalité et à celte région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes. Ce ciel est peuplé; tous ces mondes ne sont qu'un seul monde donné en libre pratique au genre humain comme à tous les autres vivants de l'univers. Cette terre elle-même que nous foulons sous nos pieds, cette terre roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Si l'on pressait bien M. Reynaud sur ce point délicat, je pense qu'il ne serait pas difficile de lui arracher cet aveu que Dieu n'est pas autre chose que l'âme du monde , que le monde est nécessaire à Dieu comme Dieu est nécessaire au monde, puisque le monde matériel est précisément en Dieu le principe de corporéité nécessaire à tous les êtres, et qu'enfin toutes les âmes ne sont qu'une émanation directe de l'âme divine , comme tous les corps ne sont qu'une parcelle détachée de la matière infinie. D'une pareille doctrine au panthéisme, la nuance m'échappe. — L'immortalité, cette vie immatérielle, ce monde meilleur que notre cœur pressent, et dont tout notre être s'empare d'avance par un désir ardent, l'immortalité ne sera pas ce que s'imagine un spiritualisme abstrait. Ce ne sera ni plus ni moins que l'émigration de nos âmes dans les étoiles, dans tous ces mondes que recèle le firmament dans ses profondeurs sans fin. La psychologie de M. Reynaud est essentiellement astronomique : tout ce qu'il peut nous promettre , comme terme suprême de nos efforts, comme prix de notre volonté purifiée, c'est une immortalité matérielle dans le firmament. L'organisme humain ira sans doute se perfectionnant et se subtilisant sans cesse, d'étape en étape, dans ce grand voyage de l'âme à travers l'immensité. Il n'arrivera jamais que le corps soit détruit et laisse à l'âme cette liberté immatérielle qui ne serait , pour M. Reynaud , qu'un pur néant.
PRÉFACE. xxv
On pourrait multiplier les preuves analogues. À quoi bon? une encore, et ce sera assez. Tous les mondes superposés les uns aux autres dans l'infini matériel de la création ne sont pas autre chose que de vastes purgatoires subordonnés entre eux selon une certaine hiérarchie. La terre est aussi un purgatoire, supérieur aux uns, inférieur aux autres. Mais sous l'influence du progrès universel et infini, tout s'améliore insensiblement, et il est naturel de concevoir qu'un jour arrivera où ce purgatoire perfectionné deviendra un véritable paradis. Voila l'âge d'or ramené dans notre monde par un progrès inévitable. Dès lors le ciel, même dans son sens fabuleux, le ciel sera sur la terre, et le paradis terrestre redeviendra une réalité. N'y a-t-il pas dans cette chimère d'une terre paradisiaque et d'un monde transfiguré par le progrès, n'y a-t-il pas là une réminiscence du système de Fourier, et cette affinité évidente n'est-elle pas une preuve suffisante qu'à travers ces poétiques rêveries de M. Reynaud et ces agréables chimères de l'imagination secondée par la science, se glisse une sorte de mysticisme humanitaire, plein de séductions sensuelles? Le spiritualisme est à la surface ; c'est même lui qui est le plus apparent et qui nous attire à la lecture de ce livre, comme par un charme irrésistible. Mais sous cette surface ornée étrillante, il circule, n'en doutez pas, un courant de sensualisme.
Toutes ces écoles et toutes, ces tendances existent , se propagent, se développent autour de nous. Notre esquisse est bien incomplète dans sa rapidité; mais, dans sa mesure, elle suffira sans doute à éveiller quelques inquiétudes dans les âmes. Elle suffira à montrer un des grands dangers du siècle , là où il est, dans une philosophie négative ou sensuelle. Jamais peut-être, même au siècle dernier, le matérialisme n'a fait de si puissants efforts pour dominer
xxvi PRÉFACE.
les âmes. Il rencontre aujourd'hui un auxiliaire puissant, l'esprit d'industrie, gloire et péril de notre génération, et cette alliance fait sa force. Il n'attaque pas de front ses grandes vérités, qui sont la substance du spiritualisme, l'immatérialité de l'âme et l'existence de Dieu. Il se contente de les ajourner comme des problèmes inutiles et de persuader à l'intelligence humaine qu'elle épuiserait ses forces et perdrait son temps à les discuter encore, après tant de siècles de controverses stériles. En même temps il lui montre ce monde tumultueux des phénomènes dans lequel s'agitent ses véritables intérêts, dans lequel se détermine sa destinée présente, la seule à laquelle on puisse croire. Et pourtant, il faut bien le dire, ce serait le dernier terme de la déchéance de l'humanité, que ce triomphe de la civilisation matérielle du bien-être et de l'industrie sur la civilisation morale du spiritualisme chrétien, du désintéressement et de la pensée.
Si le tableau que nous avons tracé des idées et des tendances matérialistes de notre époque est autre chose qu'une exagération grossière et sans portée parce qu'elle serait sans mesure , si la situation que nous avons montrée est la situation vraie, je demanderai aux adversaires de la philosophie spiritualiste, à ceux qu'inspire un zèle sincère, mais égaré , pour les intérêts de la foi, si le moment est bien choisi pour attaquer cette philosophie dans les âmes. Est-il habile , est-il prudent de discréditer le spiritualisme philosophique, qui est l'ennemi né de toutes les idées et de toutes les tendances sensuelles ou sceptiques? Parlons un