A l'occasion de l'édition complète de ses Œuvres
des lettres intimes. L'idolâtrie se réfugiait ainsi sur un terrain où les incrédules ne pouvaient plus la poursuivre. Aujourd'hui qu'on nous restitue, avec une libéralité presque prodigue , les œuvres complètes et la correspondance de Stendhal qui , de l'aveu de ses intimes, n'est pas autre chose que sa conversation écrite, nous pouvons juger en toute liberté l'homme et l'auteur, sans craindre les arrière-pensées ni les désaveux. Notre opinion définitive a pu s'établir, et nous essayerons, en la motivant, d'en faire excuser la sévérité. Un des amis particuliers de Stendhal, à la fin d'une notice qui a fait bruit en son temps , exprimait cet espoir que quelque critique du xxe siècle découvrirait ses livres dans le fatras de la littérature du xixe, et leur rendrait la justice qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contemporains. C'est ainsi, dit-il, que la réputation de Diderot a grandi au xixe siècle; c'est ainsi que Shakspeare, oublié du temps de Saint-Évremond , a été découvert par Garrick. Nous craignons fort , à supposer que ces comparaisons soient justes, que l'amitié trop empressée n'ait pris les devants sur le xxe siècle , et que cet essai de réhabilitation prématurée ne tourne au détriment de l'auteur réhabilité ; nous craignons que son jour ne soit pas encore venu, et que ses hommes ne soient pas nés; que dans ce siècle, encore imbu de convictions, c'est-à-dire de préjugés , on ne puisse pardonner à Stendhal de n'en avoir respecté aucune; que le Stendhal, vu de près, ne fasse grand tort au Stendhal de la perspective; que ces exquises qualités de pénombre et de demi-jour ne se transforment en défauts qui souvent n'auront plus rien d'exquis, l'originalité tant vantée en affectation pure, la distinction en recherche, la hardiesse en paradoxe, l'aimable licence en gravelure. Nous craignons, pour
tout dire, que M. de Stendhal ne soit de ces hommes qui , pour garder tout leur prix , ont besoin d'être éternellement inédits. Le grand jour tue sans pitié les gloires et les beautés frelatées ; il n'y a ni amitié ni amour qui tienne, c'est la loi , il la faut subir.
Avouons pourtant notre embarras à parler sévèrement de Stendhal; il a incontestablement quelques parties alertes et vives de l'esprit français, avec un mélange piquant des grâces négligées et sensuelles de l'Italie ; puis, en homme habile, il a presque désarmé d'avance la critique par ses épigrammes burlesques contre les gens graves, puritains de doctrine ou de mœurs , professeurs titrés ou non de morale transcendante et d'esthétique, hâbleurs de haut étage, charlatans décorés qui vivent de principes et s'en font de bons revenus. L'ombre d'une idée morale le fait tressaillir, le soupçon d'un principe lui donne un accès d'hilarité folle , l'apparence d'un dogme, quel qu'il soit, lui inspire les plus amusantes colères. Mettez Stendhal en face d'une critique dogmatique et sérieuse, et vous le verrez dans tout le feu de son éloquence burlesque , vous l'entendrez crier à l'hypocrite et déclamer contre le déclamateur. Il a toujours au bout de sa plume cette syllabe britannique, si expressive, le cant; c'est là pour lui une sentence sans appel. 11 a tout dit quand il a dénoncé le cant dans ses adversaires; c'est le crime irrémissible, c'est la comédie du bon ton , c'est l'hypocrisie des principes, c'est le mensonge de la perversité qui prêche et du diable qui se fait ermite. Est coupable de cant quiconque ose parler de règles et de principes, réclamer en faveur de Dieu outragé ou" de la morale méconnue, prétendre qu'il est bon parfois de combattre un désir et de sacrifier une sensation agréable , penser, sentir,
vouloir autrement que M. de Stendhal et ses amis; que s'il nous prend la fantaisie d'aller le troubler dans sa sécurité épicurienne , nous ne serons rien moins que d'abominables puritains , pervers comme les autres , mais, déplus, ennuyeux et hypocrites. Tartufe, dirait Stendhal, a quitté la chambre d'Elmire, il s'est fait homme grave, critique sérieux, et il écrit dans les Revues. Résignons-nous à cet inévitable grief du cant , et que la peur d'un mot ne fasse pas de nous les transfuges d'une idée ; osons parler esthétique et morale s'il le faut , même en parlant de Stendhal , qui a professé pour ces deux choses un si profond mépris.
Autre moyen non moins admirablement inventé' par ce très-habile homme pour protéger sa mémoire littéraire : il l'a mise sous la sauvegarde de la vanité de chacun ; il a fait croire , même à beaucoup d'honnêtes gens de nos amis , que l'admiration pour ses œuvres serait un brevet infaillible de bon goût, et qu'il suffirait d'être fanatique de la Chartreuse de Parme pour être classé parmi les connaisseurs les plus rares et les juges les plus délicats. — M. de Balzac a, d'ailleurs, conspiré de toutes ses forces au succès de cette immense duperie. — Les préfaces de Stendhal ne sont qu'un long aveu résigné, presque orgueilleux, de son impopularité. Il faut bien être impopulaire quand on n'a rien du peuple ; pour plaire aux raffinés , il faut bien déplaire à ceux qui ne le sont pas , et qui sont le grand nombre ; aussi confesse-t-il, avec une adorable ingénuité, qu'il écrit pour soixante personnes, cent au plus; pour le reste, il sera lettre close, il s'y résigne, il s'en fait gloire. Voyez l'ingénieux artifice, et comme il sera difficile de n'être pas pris au piège de cette industrieuse bonhomie! Qui donc, parmi ses lecteurs, ne se vantera pas de dé-
couvrir, dans l'habile écrivain, des profondeurs inouïes et d'incomparables beautés ? On rougirait de ne pas entrer, du droit de son admiration , dans la phalange des cent connaisseurs qui forment comme l'escorte sacrée de la réputation de Stendhal. Quel plaisir de se dire qu'on est en avance de cinquante ans sur la génération à laquelle on fait l'honneur d'appartenir! Et qui serait assez ennemi de soi-même pour se refuser cet innocent bonheur? Voilà comment Stendhal a réussi à recruter, autour de sa mémoire, tant de vanités complices et d'admirations intéressées. Avant tout, personne ne veut être vulgaire; acceptons bravement ce nouveau grief. Nous nous résignions tout à l'heure au pédantisme esthétique et moral , résignons-nous à subir une sentence plus dure encore : les roués de la littérature, les talons rouges de la critique nous relégueront dans la foule ; qu'importe, si cette fois la foule est avec le bon droit, je veux dire le bon sens et le vrai goût !
si.
Avant de juger les œuvres, nous voudrions marquer en quelques traits rapides et simples la physionomie de l'homme, la pente de son esprit, le tour habituel de ses idées et de ses sentiments. Nous essayerons de toucher ces points délicats d'une biographie presque contemporaine avec une liberté mesurée qui conciliera, nous l'espérons du moins, les droits de la franchise avec les devoirs de la discrétion. Nous ne dirons pas tout, nous ne le pourrions pas. Mais ce que nous dirons suffira pour faire apprécier dans son ensemble et dans ses parties saillantes cette physionomie complexe. Nous ne voulons faire ni de la fausse pudeur, ni du scandale.
Les documents ne font pas défaut. Outre la biographie de Stendhal, amplement et naïvement racontée par son parent, M. Colomb, nous avons une excellente notice de M. Mérimée , qui Ta tout particulièrement connu , sans compter quantité d'anecdotes imprimées ou non, sans parler enfin d'une curieuse notice nécrologique dont l'auteur est resté inconnu. Nous avons enfin la Correspondance inédite qui ne nous apprend rien de bien nouveau sur la vie intime de Stendhal , mais qui nous donne la note exacte et sincère de ses idées. Avec ces documents variés , très-scrupuleusement interrogés par .nous, peut-être sommes-nous en mesure de donner une appréciation juste , même sans avoir connu personnellement Stendhal. Cette circonstance , au surplus , pourrait ne pas être désavantageuse. Nous sommes dans la meilleure condition pour être impartial, n'ayant souci que de la vérité. Ce n'est ni une oraison funèbre ni un pamphlet que nous comptons faire , c'est un portrait.
Rappelons brièvement les principaux événements de la vie d'Henri Beyle, devenu célèbre sous le nom bizarre de Stendhal. Il a été mêlé indirectement à de grandes choses; il a côtoyé de grands événements et vu de profil la gigantesque histoire de Napoléon. Sou existence n'a pas été celle d'un écrivain; quoique le fond de sa nature fût essentiellement littéraire, il a joué un certain rôle et rempli des fonctions publiques sous l'Empire et sous le gouvernement de juillet.
Né à Grenoble en 1783, d'une très-bonne famille de bourgeoisie, il eut le malheur de perdre sa mère à l'âge de sept ans, avant l'heure où les douces influences du conseil et de l'exemple maternels peuvent agir sur le caractère naissant. Il passa le temps de sa première jeunesse dans la maison de son grand-père, M. Gagnon,
maison austère et triste où les ardeurs précoces de son tempérament et les révoltes de son caractère impétueux furent comprimées avec une sévérité peut-être excessive. Du moins, Beyle garda de ses premières années l'impression la plus morose. Il n'en rappelait, plus tard , le souvenir, que pour maudire les tyrannies qui avaient pesé sur son enfance. « Nos parents et nos maîtres, disait-il, sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » C'était, à ce qu'il paraît, un de ses aphorismes familiers. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en parlant ainsi , il parlait très-sérieusement , gardait dans son cœur une incurable rancune contre certaines personnes de sa famille, et ne pardonnait pas même à cinquante ans les larmes que lui avait coûté, quarante ans auparavant, telle réprimande ou telle punition. La lutte d'un tempérament excessif et d'une volonté fougueuse contre les sévérités de la famille, non adoucies par la tendresse de la mère, développa sans doute cette susceptibilité excessive, cette haine de toute contrainte et de toute autorité, cette inclination à la défiance qui fut plus tard un des traits saillants de son caractère.
En 1799 Beyle vient à Paris avec des lettres de recommandation pour la famille Daru, à laquelle ses parents étaient alliés. Après une année passée un peu au hasard, il part pour l'Italie, où MM. Martial et Pierre Daru, inspecteurs aux revues, avaient promis de lui faire trouver un emploi. Une existence toute nouvelle commença pour lui : « J'ai eu un lot exécrable, disait-il, de sept à dix- sept ans; mais depuis le passage du mont Saint- Bernard, je n'ai plus eu à me plaindre du destin, mais au contraire à m'en louer. * L'Italie, c'était, pour cet adolescent avide de sensations, la liberté des aventures, l'imprévu de la vie, un roman perpétuel sous un climat
enchanté. Il y contracta cette double passion qui fut le charme et le tourment de sa vie : la passion des femmes et celle du soleil.
Inconstant, capricieux, incapable d'une gêne et d'un ennui, nous le voyons tour à tour attaché aux bureaux de M. Pétiet, gouverneur de la Lombardie, puis souslieutenant au sixième régiment de dragons , aide de camp du général Michaud, brave soldat, duelliste heureux, amant plus heureux encore, profitant largement de sa jeunesse aventureuse et de ses droits de conquérant dans l'Italie devenue française. Un caprice lui fait donner sa démission. Nous le retrouvons à Grenoble, scandalisant sa famille par la liberté de son langage et soulevant contre lui de violents orages domestiques. Il fuit la tempête en partant précipitamment pour Paris où il entreprend de refaire son éducation, apprenant tout à la fois F anglais et l'escrime, alternant les Lettres persanes avec les œuvres économiques de Say , lisant concurremment Cabanis et J. J. Rousseau, Montaigne et Destutt de Tracy, écrivant des ébauches de comédie , attendant la gloire et la fortune dans sa mansarde. Ni l'une ni l'autre ne viennent à son appel, et il passe toute l'année 1805 au comptoir d'un riche négociant de Marseille dont il tient les livres, consolé de ce métier prosaïque par l'attachement d'une jolie actrice. Qui fut infidèle du commis ou de l'actrice? L'histoire ne le dit pas : tout ce qu'on sait, c'est que l'épisode commercial et amoureux ne dura qu'un an. Il rentre dans le commissariat de la guerre, grâce à la protection familière et indulgente de M. Daru, et prend part dans la mesure de ses fonctions aux rudes campagnes que Napoléon fait successivement contre la Prusse et contre l'Autriche. En 1810, Beyle voit la fortune lui sourire. Il devient
coup sur coup auditeur de première classe et inspecteur des bâtiments de la couronne, obtient, un an après, un congé dont il profite pour revoir Milan et rechercher quelques traces de ses amours déjà bien oubliées par les belles Italiennes, et part en 1812 pour la campagne de Russie où il joue un rôle très-honorable et très-actif. Il en revint ennuyé de la vie, découragé de tout, las des hommes. En 1814, il accompagne , en qualité d'adjoint, le comte de Saint-V allier, commissaire extraordinaire à Grenoble, contribue à prendre des mesures qui restèrent inefficaces contre l'invasion, et considérant sa mission comme terminée, il repart pour Paris où il arrive le jour même que le Sénat proclamait la déchéance de l'Empereur. De 1815 à 1830, Beyle promène ses loisirs littéraires, son humeur capricieuse et sa libre fantaisie de Paris à Milan et de Milan à Londres, dépensant largement sa petite fortune, intérêt et capital, jouissant de la vie, se créant les plus agréables et les plus intimes relations dans certaines loges de la Scala et certains salons de Paris, se faisant quelques amis et beaucoup d'ennemis par l'intempérance de sa plaisanterie et le charme enjoué de sa conversation, critiquant amèrement les institutions et les partis , étudiant curieusement les hommes et passionnément les femmes, frondeur, sceptique, aimable et maussade à ses heures, écrivant beaucoup et réussissant très-peu, prenant l'existence à l'aventure et jouant librement avec l'imprévu. La révolution de 1830, qu'il n'avait pas prévue, lui profita et lui valut le brevet de consul à Trieste, et quelque mois après à Civita-Vecchia, qui fut sa dernière résidence officielle en Italie. Les dix dernières années de sa vie se partagèrent entre son poste de Civita- Vecchia, de nombreuses excursions à Rome et quelques
congés passés à Paris. Ce fut là que la mort le surprit. Une attaque d'apoplexie l'enleva le mardi 22 mars 1842, à sept heures du soir, à la porte du ministère des affaires étrangères.
Nous avons cru qu'il ne serait pas inutile de marquer brièvement les principales circonstances de cette existence à chaque instant brisée et renouée, soit par le caprice des événements, soit par la fantaisie de l'homme. Môme après la publication des nombreux documents que nous avons cités, Stendhal restait encore, pour un grand nombre, une sorte de mythe. La bizarrerie préméditée de ce pseudonyme, l'affectation à outrance de l'incognito, les précautions méticuleuses de Beyle pour dérober sa personnalité littéraire, sa défiance excessive du public, tout avait contribué à égarer les imaginations sur la nature du personnage. Une réalité marquée par des faits et par des chiffres cesse d'être un mythe et devient une personne. Que ce soit là notre excuse pour la rapide et sèche biographie que nous avons donnée. Essayons maintenant de pénétrer un peu plus avant dans la connaissance de l'homme, de ses idées, de ses sentiments, je pourrais dire de ses manies.
Beyle n'était pas beau ; c'était un de ses plus grands chagrins, ce fut parfois pour lui presque un désespoir. Voici le portrait très-exact que nous en donne M. Colomb: « 11 était, nous dit-il, d'une taille moyenne et chargé d'un embonpoint qui s'était beaucoup accru avec l'âge. Il avait le front beau, l'œil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies, le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la démarche assurée. Ce que Beyle avait de mieux, c'était la main, et, pour attirer l'attention sur
clic, il tenait ses ongles démesurément longs. » Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à la physionomie, sans croire, comme quelques-uns, que la physionomie soit l'âme visible, notons pourtant, à titre de renseignement curieux, que son portrait gravé décèle une forte dose d'ironie et de sensualité.
Être original était sa grande prétention. Nous voulons bien croire qu'il l'était naturellement, mais l'art ajouta beaucoup à la nature. L'originalité vraie, l'temour britannique , tire son charme principal de cela même, qu'il s'ignore. Celle qui se connaît et qui devient un rôle dans le monde nous paraît beaucoup moins agréable. Aussi, môme dans la désinvolture de Sthendhal, il nous semble qu'il a quelque chose d'apprêté, de voulu, qui nuit au charme. Nous voulons bien croire, puisqu'on nous l'assure, qu'il ne pouvait souffrir les sots et qu'il avait pour les gens qui l'ennuyaient une haine furieuse. Cela s'est vu et se verra souvent. Mais à quifera-t-on croire qu'il n'ait jamais su bien nettement distinguer un méchant d'un fâcheux ? Comme boutade, cela passe ; mais , de grâce , n'y cherchez pas autre chose. Sa Correspondance respire un sans façon qui plaît d'abord et qui attire. Regardez-y de près et demandezvous comment il se fait que cette libre et familière façon de dire les choses, cet imprévu clans l'anecdote, cette variété des sujets vous laissent froid, presque indifférent? N'est-ce pas que vous sentez la préoccupation constante, la mise en scène du moi? A la longue, ce jeu devient insupportable, et je défie qu'on lise tout d'une traite cette Correspondance , où les pages agréables et les détails ingénieux abondent, mais dont l'ensemble vous laisse une impression pénible, une sorte de fatigue.
Original de cette façon préméditée et peu sincère ,
faut-il s'étonner si Stendhal manque de naturel? Ce qui est plaisant , c'est de l'entendre se récrier à chaque instant, dans ses lettres, contre l'affectation. Mais y a-t-il une affectation plus marquée que celle delà simplicité? Ce fut la sienne. Il prétend au simple, au vrai; il veut être naturel, mais il ne le fut vraiment pas, en voulant trop l'être. Il passe sa vie à faire la guerre aux préjugés, au mensonge, à l'hypocrisie. Mais que de préjugés dans ce pourfendeur de faux principes ! Que de servitudes secrètes dans ce libre esprit ! Que de concessions à l'opinion, moins encore, à la mode ! Il en suivait aveuglément les caprices, nous dit son biographe. A cinquante-neuf ans, il se coiffait et s'habillait comme un jeune homme. Sa susceptibilité pour tout ce qui composait sa toilette était extrême; une observation, quelque légère qu'elle fût, sur la coupe d'un habit ou d'un pantalon, pouvait le choquer sérieusement ; car elle lui apparaissait comme une sorte d'épigramme à l'adresse de son physique ; c'était chez lui une fibre délicate.
L'hypocrisie le mettait hors de lui ; seulement, il étendait fort loin le sens de ce mot. Était hypocrite, à ses yeux, quiconque professait une autre conviction que la sienne sur tous les points qui touchent à la religion et à la morale. C'était chez lui une véritable monomanie, et qui datait de loin, à ce qu'il paraît, puisque, dès l'âge de quinze ans, il porta toute son ardeur intellectuelle sur les mathématiques, ayant horreur de l'hypocrisie et pensant, bien justement , qu'en mathématiques elle est impossible. Cette raison est tout à fait péremptoire et ne laisse pas d'être assez piquante. Étudier les mathématiques par haine de l'hypocrisie , le plaisant sacrifice à la vérité ! Stendhal appartenait à cette catégorie d'intelligences très-difficiles sur les conditions de la certitude
et qui n'admettent d'autre forme de démonstration que la démonstration géométrique , se défiant de toutes les autres, où l'imagination et le cœur peuvent avoir une certaine part. Mais avec des principes aussi rigoureux, où irait-on? Combien y a-t-il de vérités au monde qui puissent passer sous le niveau de la démonstration mathématique? Toutes les facultés de l'homme sont dès lors frappées d'impuissance, sauf la déduction pure. Le cœur n'a-t-il pas, lui aussi, une prise sur des vérités d'un certain ordre? n'a-t-il pas sa lumière et ses clartés? C'est ce que ne sentit jamais Stendhal , et c'est aussi ce qui le rendait si profondément injuste à l'égard des convictions d'autrui dans l'ordre de la philosophie et de la religion; Il professait un respect bizarre et affecté pour ce qu'il appelait la logique, mais il n'en reconnaissait qu'une, c'était la sienne. Il y a dans tout cela une certaine étroitesse d'esprit.
C'est assez dire qu'il était sceptique, et sur certains points sceptique presque passionné. Il n'avait aucune idée religieuse, mais son athéisme s'exprimait comme une rancune personnelle. « Il niait Dieu, dit M. Mérimée, et, nonobstant, il lui en voulait comme à un maître. Jamais il n'a cru qu'un dévot fût sincère. Je pense que le long séjour qu'il avait fait en Italie n'avait pas peu contribué à donner à son esprit cette tournure irréligieuse et agressive qui se montre dans tous ses ouvrages. » Son impiété se traduisait sous les formes les plus bizarres. Ses amis admirèrent beaucoup cette théorie cosmogonique qu'il leur exposa un soir chez Mme Pasta, et qui nous a toujours semblé d'un goût extrêmement médiocre et d'une portée douteuse. «Dieu, disait-il, était un mécanicien très-habile ; il travaillait jour et nuit à son affaire, parlant peu et inventant sans cesse, tantôt un sole]!, tantôt une comète. On lui disait: Mais
écrivez donc vos inventions, il ne faut pas que cela se perde. — Non, disait-il ; rien n'est encore au point où je veux. Un beau jour, il mourut subitement. On courut chercher son fils unique, qui étudiait aux jésuites. C'était un garçon doux et studieux, qui ne savait pas deux mots de mécanique. On le conduisit à l'atelier de feu son père. — Allons ! à l'ouvrage ! Il s'agit de gouverner le monde. — Le voilà bien embarrassé: — Comment faisait mon père? — Il tournait cette roue, il faisait ceci, il faisait cela. — Il tourne la roue, et la machine va de travers. » On le voit, l'allégorie se traîne, il y a de l'indécision, le trait n'est pas enlevé. D'autres fois, il était .plus heureux, et il y a du moins de l'originalité dans cette autre boutade qu'on a retenue : « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c'est qu'il n'existe pas. »
Il croyait à la morale juste comme il croyait à Dieu. Il se moquait parfaitement du devoir, du sentiment moral, de la vertu désintéressée et autres chimères du spiritualisme, inventions lucratives des philosophes et des prêtres. Nourri de Cabanis et d'Helvétius, il réduisait à deux tous les mobiles des actes humains, l'intérêt et l'honneur. Mais l'honneur, comme il l'entendait, n'était qu'une autre forme de l'intérêt, une manière de capter l'opinion et de surprendre la faveur des hommes. Il aimait à se jouer dans l'analyse de ce qu'on appelle les belles actions, et il se plaisait à en faire ressortir les mobiles secrets qui n'étaient rien moins qu'admirables. Il recommençait avec une grande verve le travail de La Rochefoucauld, montrant partout l'intérêt derrièreja vertu, et se plaisant à transformer l'héroïsme même en un égoïsme bien calculé. 11 essayait de réduire en préceptes cette triste morale, et quelques-uns de sesaphorismes nous ont été conservés parla piété de ses amis.
Ne jamais pardonner un mensonge. — Ne jamais se repentir, — Prendre aux cheveux la première occasion de duel à son début dans le monde. Voilà quelques-unes de ses maximes. 11 en avait d'autres très-vives et trèsfamilières, dans lesquelles il avait condensé toute une théorie de la séduction. M. Mérimée les a traduites en style académique. Ainsi transformées , elles perdent beaucoup de leur couleur et de leur accent, mais le fond est fidèlement conservé. Il prêchait la témérité aux jeunes gens. « On réussit, disait-il, une fois sur dix; mettons une fois sur vingt ; est-ce que la chance d'être heureux une fois ne vaut pas la peine de risquer dixneuf affronts et même dix-neuf ridicules? » Cette morale de caserne avait le plus grand succès dans le petit cèdes initiés.
Ce scepticisme moral explique assez les défiances continuelles et les inquiétudes ombrageuses de cet homme singulier. Sa plus grande crainte était d'être pris pour dupe, du malheur, de la vertu, ou de la gloire. Il craignait l'attendrissement comme la faiblesse , et considérait la pitié comme un signe d'infériorité intellectuelle. Il mettait je ne sais quel point d'honneur à passer pour un Machiavel de société et pour un raffiné de la diplomatie mondaine. Je n'aime pas cette occupation constante à se mettre en garde contre les surprises du cœur; cette défiance de soi-même est le résultat de la plus sotte des vanités, celle qui croit s'honorer parle sacrifice de tous les sentiments naturels, et qui trouve un signe de supériorité dans le silence des affections humaines. La fausse sensibilité est bien ridicule et bien niaise avec ses déclamations et ses larmes, mais l'insensibilité factice est aussi sotte ; de plus, elle est odieuse.
Un homme aussi supérieur aux sentiments humains,
c'est-à-dire vulgaires, ne devait pas être accessible à l'enthousiasme. Aussi, en dehors des arts, pour tout ce qui touche à l'humanité et à son histoire, Stendhal pratique-t-il une sorte d'indifférence frondeuse et d'impartialité ironique. Il avait une foi médiocre aux grands hommes et aux grandes choses. Il n'avait qu'une dose infiniment petite d'idéal et il la ménageait infiniment. Il racontait d'une manière plaisante et pittoresque des épisodes fort curieux des guerres auxquelles il avait assisté, et qui n'étaient pas toujours en l'honneur de la grande armée. Il aimait aussi à donner, en style cynique, quelquesharangues militaires fort accentuées et qui tranchent énergiquement avec la solennité de l'histoire. Selon lui, l'histoire n'est qu'une sorte de travestissement gigantesque où les faits perdent leur caractère et les hommes leurs proportions. Pour Napoléon, qu'il avait vu de près et dont il avait subi la fascination , ses sentiments étaient assez contradictoires. « Presque toujours, dit M. Mérimée, il était de l'opinion contraire à celle qu'on mettait en avant. Tour à tour frondeur ou enthousiaste, quelquefois il en parlait comme d'un parvenu étourdi par les oripeaux, manquant sans cesse aux règles de la logique ; d'autres fois, c'était une admiration presque idolâtre. » M. Colomb, avec son ingénuité ordinaire, s'étonne de voir Beyle prendre si gaiement la chute de Napoléon, et de l'entendre, lui, fonctionnaire de la veille, traiter l'Empereur de despote, l'accuser d'avoir volé la liberté de la France. Au fond de toutes ces contradictions, il y avait bien de l'indifférence et du dégoût de toute chose. De là cette ironie sincère ou affectée qui finit par prévaloir dans le ton ordinaire de ses dernières œuvres et de sa Correspondance, et qui, à la longue, cause un froid mortel. Ne croire à rien
conduit à se moquer de tout. Stendhal était de ces railleurs impitoyables pour qui tout enthousiasme , tout dévouement, toute foi sont matière à sarcasme. Il ne croyait guère ni à la légitimité des gouvernements, ni aux droits des peuples. Il était libéral en paroles sous la Restauration, mais de ce libéralisme très-vague et trèspeu défini qui faisait gaillardement la guerre aux nobles et aux dévots, mais sans rien formuler sur l'avenir des peuples, sans rien déterminer pour le lendemain d'une révolution. Au vrai, Stendhal, tous ses amis en conviennent, était un pur aristocrate de manières, de goûts, d'habitudes. Son opposition frondeuse au gouvernement de la Restauration n'était qu'une rancune de voltaipen contre l'Église. Le vrai libéralisme est autre chose ; il faut, tout d'abord, ne pas mépriser les hommes pour les vouloir sincèrement libres. C'était là le dernier fonds de Stendhal : il méprisait les hommes, et, en fait de politique, je crois que s'il eût été à même d'en pratiquer une, c'eût été celle du Prince de Machiavel. Il a, dans sa fameuse création du comte Mosca, une sympathie visible, et plus d'un point de contact avec ce triste héros de la finesse et du scepticisme. Quand on ne croit à rien, ni à l'avenir des nations, ni au devoir, nia Dieu, l'humanité cesse d'être un but, elle n'est plus qu'un moyen.
Il y avait pourtant un point sur lequel Stendhal rendait hommage , et même avec excès , aux gouvernements, c'était la police. « H était persuadé, dit l'auteur inconnu de la notice, que cet espionnage gigantesque, si fortement organisé par Fouché,. avait conservé tout son pouvoir occulte. Aussi il n'est sorte de précautions dont il ne s'entourât pour les actions les plus indifférentes de la vie. Jamais îl n'écrivait une lettre sans la
signer d'un nom supposé, César Bombet, Cotonnet, etc. Il datait ses lettres d'Abeille au lieu de Civita-Vecchia, et souvent les commençait par une telle phrase : « J'ai reçu vos soies grèges et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Tous ses amis avaient leur nom de guerre, jamais il ne les appelait d'une autre façon. Personne n'a jamais su exactement quelles gens il voyait , quels livres il avait écrits , quels voyages il avait faits. » Il poussait jusqu'à des minuties puériles la manie de l'incognito. Il ne donnait jamais son vrai nom à ses fournisseurs; c'était chez lui une idée fixe de dérouter la police , qui lui faisait une peur horrible. Il voyait partout des pièges et des trahisons ; c'est de l'originalité, je le veux bien, mais mesquine et triste.
Ce serait donner une idée incomplète de cet homme étrange, que de ne pas indiquer au moins ce qui fut l'occupation principale de sa vie. Il était bien persuadé que le seul bonheur possible en ce monde est celui que donne l'amour , et il le recherchait avidement partout où il en trouvait l'occasion. Cette recherche obstinée du bonheur à sa manière lui avait valu un grand nombre d'aventures, les unes assez romanesques, les autres très-bouffonnes, et dont il aimait à faire le récit dans l'intimité. Ses amours étaient tout à fait celles d'un sceptique, ni très-désmtéressées, ni très-platoniques, ni très-délicates. Le nombre même de ses passions dit assez qu'il n'était pas de ces âmes difficiles qui se donnent une fois et pour la vie. Il se donnait avec une générosité prodigue, et ne comprenait, du reste, l'amour que du côté le moins noble. Il lui fallait la preuve authentique de la sensation; il se moquait beaucoup du platonisme et de l'amour pur. M. Mérimée a délicieusement raconté quelques épisodes de ses nombreuses
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passions ; mais la noblesse du Ion académique nuit un peu à la couleur et à la vivacité du récit. Il y a bien plus d'énergie et de vérité dans le récit de la notice anonyme; on croit entendre parler Stendhal. Il avait incontestablement dans l'esprit une pointe de Rabelais. Cela se sent parfaitement dans les nombreuses anecdotes dont il a parsemé ses ouvrages. On devine d'après sa conversation écrite ce que devait être sa conversation parlée dans l'entraînement du récit ou dans le feu de la discussion. Comme toute sa vie était tournée du côté des jouissances de l'amour , toute son imagination prenait naturellement cette teinte sensuelle. C'était le ton ordinaire et comme la note de son esprit.
Du reste, brillant causeur, aimable convive; tout le monde est d'accord sur ce point. Très-gai dans le monde, nous dit-on, fou quelquefois, négligeant trop les convenances et les susceptibilités, souvent il était de mauvais ton, mais toujours spirituel et original. Bien qu'il n'eût de ménagements pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. « Je suis un jeune chien qui joue, disait-il, et on me mord, » Il ne comprenait guère qu'on pût avoir d'autres opinions que les siennes sur les choses et les hommes, et Dieu sait ce qu'étaient ses opinions. Stendhal nous peint avec vivacité les cercles qui l'attiraient et ceux pour lesquels il se sentait une invincible répulsion : « Un salon de provinciaux enrichis et qui étalent du luxe, est ma bête noire. Ensuite, vient un salon de marquis et de grands cordons de la Légion d'honneur, qui étalent de la morale. Pour moi, quand je vois un homme se pavanant dans un salon, avec plusieurs ordres à sa boutonnière , je suppute involontairement le nombre infini de bassesses, de platitudes et souvent de
noires trahisons qu'il a dû accumuler pour en avoir reçu tant de certificats. Un salon de huit ou dix personnes aimables, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch léger à minuit et demi , est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur, et, si je parle, ce n'est que pour payer mon billet cV entrée. » D'autres fois , au contraire, il prenait une part brillante à la conversation, et lui-même aimait à se peindre dans cette attitude triomphante : « Ses traits étaient grands, point beaux, mais extrêmement mobiles. Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions ; et c'est ce qui mettait son orgueil au désespoir. Lorsqu'il craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus imprévues; il électrisait ses auditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments, il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d'admiration. Il est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d'esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l'imprévu de ses saillies effrayaient les gens médiocres, et lui valaient bien des ennemis. » On voit qu'à l'occasion, il savait se rendre justice et hommage à lui-même, car sa modestie ne va, en ce passage, qu'à se peindre à la troisième personne.
Qu'il eût de l'esprit, nous n'en doutons pas; sa Correspondance en est remplie; mais c'est un genre d'esprit tout particulier, brillant mais sec , pas très-naturel, difficilement gai et trahissant un certain effort pour être singulier. Il y a de la verve, mais sans beaucoup d'aisance. Le trait est cherché et ne vient pas toujours.
Ce n'est pas l'agilité lumineuse et la grâce aisée de l'esprit de Voltaire ; ce n'est pas davantage le tour piquant et libre , l'ironie molle et charmante des Lettres persanes; ce n'est pas non plus l'âpreté laborieuse et la verve savante de Courier; c'est quelque chose d'intermédiaire, fort malaisé à définir. De l'esprit, sans contredit, mais de l'esprit qui veut être gai et qui, je ne sais pourquoi, est triste. Voilà l'impression bien sincère que nous a laissée la lecture attentive de la Correspondance.
J'attribue cette impression à l'absence des sentiments élevés, nobles, affectueux, et, pour tout dire, à une certaine sécheresse de cœur. Être éternellement uu homme d'esprit et n'être jamais un homme , c'est un rôle fatigant, à la longue, pour l'acteur et pour le public.
Stendhal avait incontestablement du courage. Il en donna plusieurs preuves remarquables dans la retraite de Russie. Il en donna un autre témoignage aux approches de la mort qui s'annonçait à lui par des attaques réitérées et un affaiblissement partiel de ses facultés. « Il ne craignait pas la mort , nous dit M. Mérimée , mais il n'aimait pas à en parler , la tenant pour une chose sale et vilaine , plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaitée : Repenti nam inopinatamque. » Il est triste de voir mourir ainsi, sans un pressentiment , sans une espérance , sans un désir, un homme d'une intelligence si variée et si vive. Quelques mois avant le coup fatal , il écrivait à un de ses amis cette phrase : « Je me suis colleté avec le néant ; c'est le passage qui est désagréable, et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on nous à mises dans la tête à trois ans. » Est-ce donc là tout le secret de la vie et de la mort ? La vie n'est-elle qu'une
longue sensation, la mort qu'un passage qui conduit au néant? Et les désirs passionnés des âmes, les affirmations de la foi , les espérances sublimes de la philosophie, tout cela n'est-il que la chimère de l'orgueil et le prolongement illusoire du moi humain dans les espaces indéfinis? Est-ce là le dernier mot de la philosophie railleuse de Stendhal et de ses amis ? Encore est-il juste d'ajouter que Stendhal a eu le courage de dire ce mot, ce triste mot , tenu en réserve par d'autres plus prudents. Il a eu la franchise de son scepticisme navrant, de son ironie et de sa frondeuse indifférence. Il a été sincère dans son mépris universel des choses et des hommes. Sachons-lui gré de cette loyauté de caractère et de pensée. Je ne méprise rien tant que le scepticisme déguisé qui prend le costume officiel des convictions qu'il n'a pas.
Nous avons essayé, au milieu des mille circonstances de la vie et des détails infinis de la correspondance de Stendhal , de démêler la vérité et de faire revivre l'homme dans toute la sincérité de sa physionomie. Nous croyons avoir été vrai. Du moins, nous avons donné nos impressions intimes dans leur franchise. Nous osons croire que ces impressions seront celles de tout lecteur impartial. L'homme que nous avons analysé dans sa vie intime est, d'ailleurs, en parfaite harmonie avec l'auteur que nous allons juger dans ses livres. Ses œuvres ne semblent être qu'une continuation naturelle ou plutôt une édition revue et corrigée de ses entretiens familiers avec ses amis.
Le livre de Y Amour est, à nos yeux, le plus important des ouvrages de Stendhal ; d'abord, à cause du sujet lui-même qui fournissait à l'auteur l'occasion d'y faire passer l'expérience de sa vie entière; puis, à cause du grand nombre d'observations outrées, de théories aventureuses et de paradoxes qu'il contient. On nous permettra d'y insister d'une manière toute particulière. La plupart des idées de Stendhal s'y retrouvent, de sorte que l'on pourrait prendre, dans ce livre unique, une notion fort exacte de Fauteur. A lui seul, il dispenserait presque de tous les autres. Nous y rencontrons, fortement marqués et comme en saillie, les défauts et les qualités de l'écrivain, la sagacité ingénieuse et l'exagération de l'observateur, les idées fixes et les manies intellectuelles de l'homme.
Un mot d'abord sur l'écrivain qui, dans Stendhal, a une physionomie toute particulière. Il y a, dans tous ces ouvrages, une absence de plan, de méthode, de suite dans les idées, une affectation d'il régularité, une bizarrerie d'allures, et, pour tout dire, un décousu qui étonnent désagréablement le lecteur. C'est la haine du pédantisme et le désir d'être homme du monde, même quand il écrit, c'est la prétention à une légèreté de bon ton , qui détermine Stendhal à écrire ainsi , à bâtons rompus. Sa propre nature, impatiente de toute règle, l'inclinait aussi à cette méthode paresseuse qui consiste à n'en point avoir. Tout, chez. lui, visait à une sorte de désinvolture; écrivain, il semblait qu'il eût honte de faire son métier et qu'il prît à cœur, par ses négligences préméditées, par ses brusqueries , par ses saccades, de
déconcerter le public et de dénouer à chaque instant la trame de sa pensée. Il croit être plus homme du monde, en étant moins écrivain. De là aussi procède ce style rompu, haché, peu soucieux des lacunes, des incorrections et des obscurités. « J'écris comme on fume un cigare , » disait-il. Cela se voit de reste : à côté d'une phrase juste ou piquante, à côté d'un mot profond se placent des phrases inachevées, des mots bizarres, assemblés comme à dessein par une sorte de coquetterie de négligence. Voilà ce qui ressort de tout ce qu'il écrit : une préoccupation constante de l'étonnement qu'il va causer au lecteur. Il n'écrit pas une page, pas une ligne sans se demander : Qu'en dira-t-on ? Est-ce assez moi? Et pour que la page soit bien lui , il la torture, il la mutile, il la brise en mille manières différentes. Étrange erreur ! Il croit arriver au naturel du style par cet excès d'affectation. Ajoutons qu'il vise souvent à une imitation puérile de Montesquieu , à la concision excessive de la phrase, à la brièveté du chapitre, à la multiplicité des points de vue et des subdivisions. Tout cela est chez lui une véritable manie, une sorte de tic littéraire.
Autre manie. Il a horreur de tout ce qui ressemble à une idée abstraite, générale, à une théorie philosophique. D'où résulte qu'il ne cherche pas à démontrer ses idées en généralisant, d'une manière impersonnelle, ses observations sur le cœur humain. Il n'admet qu'une sorte de démonstration, ce que nous pourrions appeler la démonstration par l'anecdote. Chaque fois qu'il avance un aphorisme, il l'appuie sur un récit vrai ou faux, qui lui sert d'explication et de preuve. Il a horreur du vague et du vide et tout ce qui est abstraction lui semble être ou une grande idée parfaitement incom-
préhensible ou un grand mot complètement vide de sens. I] affecte de ne croire qu'aux faits; il ne veut montrer les sentiments qu'en action, et pour cela il donne à chaque définition, aphorisme ou précepte, l'appui d'un petit drame. C'est sa méthode constante. Le livre de Y Amour est un recueil d'anecdotes; Y Histoire de la peinture en Italie n'est pas autre chose qu'une biographie. Tout se tourne au récit; il est juste de dire que le récit est vif, alerte, animé. C'est un secret instinct qui avertit Stendhal d'éviter l'exposition des idées abstraites et en général de tout ce qui est dogmatique. Si, de rencontre, il s'aventure en ces matières, l'effort visible et la langueur de son style trahissent l'embarras et la stérilité, ou bien il devient ennuyeux, sec, pédant, ce qui eût été , pour lui , la plus mortelle injure. Essayons, mais sans beaucoup d'ordre, de présenter, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de Y Amour un instant dégagée des anecdotes.
Cette théorie elle-même est un cas particulier d'une théorie plus générale qu'il appliquait à tout, à la vie privée comme à la vie publique , au gouvernement de l'homme comme au gouvernement des sociétés. Pour lui la vie n'a qu'un sens et qu'un but : le bonheur. Ceux qui fixent un autre terme à l'existence humaine, ceux qui imposent à l'homme les exigences impérieuses du devoir, du sacrifice, de la douleur, sont de grands imposteurs qui torturent l'homme par des idées imaginaires pour le dominer, exploitant ainsi le malheur public au profit de leur bonheur particulier , et prélevant sur les masses crédules un impôt de servitude intellectuelle, de larmes et de sang qu'ils transforment en jouissances secrètes d'orgueil ou de volupté. Cette idée est fondamentale chez Stendhal, et nous la retrouvons un peu partout , éparse ,
disséminée en allusions, en épigrammes , en anecdotes allégoriques, mais très-visible sous les voiles transparents dont il l'enveloppe, moins encore pour la cacher que pour faire croire que c'est là le grand secret du monde et qu'il serait imprudent de le divulguer à ciel ouvert. Les religions et les gouvernements ne sont qu'une vaste complicité d'hommes habiles, qu'une immense conspiration contre le bonheur simple, naïf, naturel des peuples, ou pour dire le mot, un gigantesque escamotage de la félicité publique au profit de quelques ambitions démesurées et de quelques égoïsmes effrénés. Stendhal ignore absolument ce que veut dire le mot devoir, ce que signifient les mots décence, mœurs, vertu. Au moins prétend-il qu'on a fait d'idées très-simples à leur origine, des idées très-abstraûes et très-compliquées. Le devoir n'était, dans la nature des choses, que ce secret instinct qui incline chaque homme à chercher son bonheur et qui lui en fait presque une loi. La décence, les mœurs, la vertu n'étaient également qu'une manière particulière pour chacun de chercher son bonheur à sa guise, le bonheur de chacun de nous étant subordonné aux exigences particulières de son tempérament. — Tout le reste, l'idée altière et bizarre d'un devoir qui ne se rapporte pas à l'homme lui-même, mais à quelque chose d'abstrait et d'impersonnel, le bien moral, tout le reste comme la charité, la pitié, le dévouement, le sacrifice, l'honneur entendu dans le sens élevé du mot, pure duperie, invention hardie des philosophes, mensonge lucratif des prêtres. La seule morale est celle qui dit à l'homme : la vie est courte, et après cette vie le néant. Profite bien de ton passage sur la terre. Fais ce qui te plaît, sois heureux à ta manière; tu n'as qu'une vie, sache en profiter. Voilà qui est bref,
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et Ton ne peut pas reprocher à ce dogme ses obscurités.
Stendhal consacra très-sérieusement sa pensée et sa vie à cette science unique , la science du bonheur. Il rechercha, et par l'expérience comparée de ses sentiments propres, et par ses méditations assidues, le secret de ce bonheur, terme unique , fin suprême de notre destinée. Or, lorsqu'on supprime d'un seul coup les principes obligatoires et les immortelles espérances de la raison, lorsqu'on arrive à ce point d'intrépidité intellectuelle de nier d'une manière absolue le devoir et la vie future, on ne peut ni ajourner le bonheur à un avenir qui n'existe pas, ni le chercher dans les joies austères du bien accompli. Il n'y a plus qu'une source de bonheur pour nous, c'est la passion. C'est à cette source qu'il faut aller puiser la félicité dont notre àme est altérée. La science de la vie cesse d'être aussi compliquée. Chacun se fera son bonheur à sa manière, à la guise de sa passion. Tous nos actes n'ont qu'un but sérieux : l'utilité, non pas collective et impersonnelle comme l'entend Ben tham, qui relève au moins l'intérêt à la hauteur du principe en le généralisant, mais individuelle, immédiate, présente, en un mot, la sensation.
La sensation, voilà le dernier terme de cette théorie où quelques critiques ont voulu voir tant de profondeur. La passion, voilà l'unique ressort de ce bonheur que Stendhal recommande à chacun de nous avec tant d'insistance et de force. Il mesure exactement la valeur des peuples à l'intensité des passions, et la valeur des gouvernements à la liberté qu'ils laissent au jeu et au développement de ces mêmes passions. Toute sa morale et sa politique reposent sur le même fondement, le bonheur; j'ajoute le bonheur sensible, car il n'en est
pas d'autre pour lui. — C'est là ce qui fait à ses yeux l'immense supériorité de l'Italie sur les autres pays du monde. Il n'a pas assez d'admiration pour cette franchise, pour cette énergie du sentiment, pour cette vivacité passionnée, pour ces colères brusques et sauvages qui s'allument dans ces cœurs ardents et qui ne mettent rien moins que le crime, la mort, au service d'une passion contrariée ou d'un amour trahi. Le bonheur étant le seul intérêt ou plutôt le seul devoir de la vie, chacun de nous ne saurait trop hardiment le défendre. L'énergie ! c'était pour lui le caractère saillant de l'Italie , c'était sa beauté, sa grandeur. Il faut l'entendre raconter quelques histoires italiennes où éclatent toutes les ardeurs jet les audaces de l'amour, toutes les vengeances et les fureurs de la passion. Il admire le crime pour la cause qui l'a fait commettre, le poignard lui semble sublime au service de l'amour irrité. « Ce* peuple est féroce, disait-il en parlant des Romains, tant mieux! il a de l'énergie. » Au contraire, il avait honte d'être Français, il n'avait pas assez de mépris pour ce pays, « où la plante, nommée amour, a toujours peur du ridicule, est étouffée parles exigences de la passion nationale, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute sa hauteur. » Toutes ces théories ont une sorte de hardiesse provocante et comme un certain air de crânerie superbe. Mais il faut les laisser à leur place. On conçoit fort bien qu'un homme complètement libre d'esprit et dégagé du préjugé des convictions, expose ces idées spirituellement immorales à ses amis, libres penseurs comme lui, le soir, après un dîner au café Anglais, en se promenant sur le boulevard, dans cet heureux état de demi-ivresse élégante, où le paradoxe et le vin de Champagne ont une part égale, et qui se manifeste par une sorte de
défi, de gageure, contre le bon sens, contre la morale, contre les gouvernements, contre Dieu. Tout cela peut être fort amusant et très-applaudi. Mais que toutes ces théories sont étroites, fausses, mesquines, en face de la réalité! C'est fort bien dit, et quand on le peut, c'est bientôt fait de rechercher à tout prix et partout la sensation agréable, de donner un libre et plein essor à ses passions. Mais il faut pour cela, on en conviendra, il faut, outre une grande bravoure d'immoralité, beaucoup de loisir et des rentes. Je vois là une fort jolie théorie de Fégoisme mondain, pas autre chose. Appliquez ces idées à la vie sociale et au gouvernement des peuples. Dans quel étrange chaos vous allez précipiter le monde, au nom du bonheur et de la passion ! S'il n'y a plus qu'un intérêt'pour l'homme, qu'un but et qu'un sens à sa vie, la jouissance, il faut qu'il se la procure à tout prix, et n'en douiez pas, il saura bien se la procurer. Vou^ lâchez le frein à ses passions. N'ayez garde qu'elles ne se donnent libre carrière. Vous livrez le monde à la concurrence des désirs contraires ; vous en faites une lice ouverte aux convoitises sauvages. Vos idées, si agréablement caressées, sur la chimère du devoir, sur les douceurs infinies de la sensation, sur la légitimité du désir, sur la beauté de la passion, sur l'admirable grandeur de l'énergie conduiraient le monde à sa ruine, si les gouvernements succombaient, et vos sectateurs les plus ardents à l'échafaud, si les gouvernements maintenaient leurs droits ! Mettez ces idées dans la tête d'un homme du peuple et vous verrez avec quelle énergie il saura les appliquer. Direz-vous que toutes ces théories n'existent et ne peuvent exister qu'au profit des riches et des heureux du siècle ; que pour le reste de l'humanité, la morale bourgeoise, avec accompagne-
ment du prêtre et du gendarme, est un mal nécessaire et une tyrannie indispensable. Fort bien, cela au moins est clair, cela est pratique. Mais à quel prix? Vous admettez donc deux catégories dans l'humanité, les privilégiés de la naissance ou de la fortune, et la grande masse de l'humanité* condamnée à perpétuer votre bonheur, à garantir votre sécurité au prix des plus sottes terreurs et des obligations les plus tyranniques !
Nous n'osons pas insister; mais, en vérité, de pareilles théories révoltent la nature et sont un scandale pour la raison. Il faut bien que les égoïstes de tous les temps le sachent : il n'y a qu'une morale. Si c'est la leur qui est la vraie, qu'ils s'attendent à voir leur bonheur envahi, leurs jouissances partagées, leurs trésors divisés entre les mains armées du peuple vainqueur et frémissant. Si c'est la morale du devoir qui est la vérité, s'il y a un principe obligatoire, si l'honnête n'est pas un vain mot, leur sécurité est garantie; mais qu'ils subissent, eux aussi, cette morale qui comprime les convoitises ardentes de la multitude affamée; qu'ils sachent plier leurs désirs au niveau impérieux du devoir, et qu'ils n'insultent pas aux misères et aux larmes de l'humanité souffrante par le scandaleux étalage de leur égoïsme voluptueux.
De bien grands mots, dira-t-on, à propos d'une théorie tout individuelle, d'une boutade plutôt d'un libre et charmant esprit, — soit; mais c'est avec des boutades pareilles que l'on corrompt des âmes indolentes et des intelligences énervées. Il y a, dans cette outrecuidance de F égoïsme qui s'affiche, un prestige qui séduit les faibles. On croit se donner une sorte d'élégance hautaine et supérieure en faisant parade de ces vices, qui ne sont pas à la portée du vulgaire. Il y a bien de
la vanité, et de la plus sotte espèce, dans cette fastueuse immoralité. J'entends d'ici les beaux esprits se récrier contre le pédant de morale qui vient mêler sa voix et son sermon incommode aux fantaisies charmantes, aux hardiesses ingénieuses, aux grâces délicieusement libertines du plus aimable petit-fils d'Horace. — Eh! mon Dieu! nous les avons vus à l'œuvre ces spirituels sceptiques, ces égoïstes pleins de charme. Nous savons qu'on ne joue pas impunément avec ces paradoxes de la corruption élégante qui provoquent tôt ou tard de terribles explosions de rancunes et de colères presque légitimes. Nous savons enfin qu'il est toujours mauvais de mépriser l'humanité, de nier tout ce qui la relève, l'idée de Dieu et l'idée du devoir, et de professer une morale qui serait un sensualisme distingué au café de Paris, et qui s'appellerait le communisme dans la rue Mouffetard. Le principe est le même, légitimité du désir, beauté de la passion, grandeur sauvage de l'énergie. Refuserait-on de reconnaître le même principe parce qu'il porte un costume différent dans les quartiers de l'élégance et dans ceux de la misère ?
Laissons ce sujet, quoique ce soit là toute la philosophie de Stendhal.
L'idée qu'il se fait de la vie humaine, de son but et de son usage, le conduit naturellement à mettre le bonheur dans la poursuite éternelle de l'amour et dans le jeu énergique, dans le déploiement des passions. Son livre de Y Amour est donc le corollaire naturel, le complément obligé de sa morale. 11 se rattache essentiellement à sa philosophie , empruntée à Cabanis , à de Tracy, à Helvétius.
Stendhal a voulu dans ce livre nous donner une description exacte des symptômes, des phases diverses et
des nuances les plus caractérisées de l'amour. « J'ai appelé cet essai, dit-il, un livre d'idéologie. Mon but a été d'indiquer que, quoiqu'il s'appelât Y Amour, ce n'était pas un roman, et que, surtout, il n'était pas amusant comme un roman. Je demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot idéologie : mon intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le droit d'un autre. Si l'idéologie est une description détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui composent la passion nommée Y amour. Jfc ne connais pas de mots pour dire, en grec, discours sur les sentiments, comme idéologie indique discours sur les idées. » Nous ne craindrons pas d'examiner avec quelques détails ce livre bizarre que personne n'a encore sérieusement analysé. On s'est contenté de l'admirer ou de le décrier, en citant un peu au hasard quelques phrases saillantes; mais on a négligé d'en faire ressortir les pensées fondamentales, les idées mères.
Il y aurait un beau livre à faire sur ce sujet : mais pour le faire comme nous l'entendons, il faudrait une réunion bien rare de qualités exquises, délicatesse de pensée, finesse d'observation, profondeur de sentiment, et sur tout cela un souffle du génie de Platon. Sentir profondément l'amour, mais le sentir avec respect, car le respect est la condition de la délicatesse; joindre à la vivacité des impressions une sagacité pénétrante, une justesse de coup d'œil, une heureuse subtilité d'esprit habile à saisir les moindres nuances et les détails les plus fins; avoir dans l'intelligence cette hardiesse généreuse et cet élan de l'idée qui sait rapporter tous les faits humains à leur source la plus élevée, et qui va
puiser clans les causes les plus hautes et les plus lointaines l'explication des plus délicats mystères de notre nature ; à tous ces dons de l'àme unir le privilège d'une langue choisie, pure, à la fois élevée et limpide, pour qu'elle puisse monter jusqu'aux idées supérieures, sans peine et sans effort, et redescendre avec la même grâce jusqu'aux profondeurs du cœur humain , qu'elle puisse laisser apercevoir dans sa merveilleuse transparence. Que de perfections ! Et tout cela n'est pas assez encore ; j'ajouterai qu'il faudrait n'avoir vécu que dans un milieu naturellement élevé, je ne dis pas tant parla distinction du rang que par celle du cœur; il faudrait avoir eu cette fortune rare et particulière de ne connaître intimement et autour de soi que des femmes ayant toutes les grâces, mais aussi toutes les pudeurs de leur sexe, sensibles et réservées, de ces femmes qui provoquent les tendresses confuses et les élans secrets du cœur sans éveiller une seule idée de volupté, et dont on croirait profaner, par un désir, la ravissante et fière image. Il faudrait cela pour parler dignement de l'amour. L'idée que chacun se fait de l'amour se modèle exactement sur J'idée des femmes que l'on a connues. Si vous avez été trop engagé dans ces sociétés aimables et faciles, où l'amour ressemble beaucoup à la galanterie, puisqu'il n'a plus ni les troubles du sentiment moral, ni les angoisses du remords, n'espérez pas connaître jamais ce grand délire par ses côtés sublimes. Vous le connaîtrez peut-être dans ses troubles extérieurs, dans ses défaillances ou ses ivresses physiques. Vous l'analyserez avec finesse dans 'toute l'étendue de la sensation, vous n'atteindrez pas à 'la région sacrée du sentiment. Analyste pénétrant de la volupté, peintre aimable de ses enchantements et de ses mystères, renoncez à rien comprendre à ces luttes
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saintes d'une âme d'élite contre la passion envahissante, à ces élans presque divins de l'espérance ou de la douleur, à ces troubles soudains du cœur, à ces tristesses sublimes de la pureté qui s'effraye, et à ces joies ineffables des cœurs réunis dans de légitimes amours. N'approchez pas de cette partie intime et réservée où une âme vierge sent pour la première fois l'aiguillon du sentiment naissant, et voile, si je l'ose dire, de ses ailes repliées les troubles délicats et le premier effroi de sa pudeur.
Ce livre, tel que nous l'imaginons, ce n'est pas Stendhal qui pouvait le faire. Il a compris l'amour comme pouvait le comprendre un disciple ingénieux de Cabanis. Pour le saisir à la fois dans toute son élévation et dans toute sa profondeur, il fallait l'avoir senti tel que Platon le rêvait, tel que le christianisme l'a réalisé.
Il n'a pu décrire que l'amour qu'il avait appris à Fccole des belles Italiennes, et ce n'est pas là précisément l'amour délicat et réservé; c'est l'amour passionné, un délire ardent de l'imagination et des sens, une fièvre de l'âme. C'est précisément cette ardeur emportée et presque sauvage, cette rapidité de la possession, ce coup de foudre qui l'enchante et qui le ravit d'aise. C'est là ce qui fait pour lui l'incomparable supériorité des Italiennes sur toutes les autres femmes du monde. Qu'elles rencontrent par hasard, dans une maison de campagne, un homme à bonnes fortunes qu'elles ne voudraient pas recevoir chez elles ; s'il sait son métier, il peut les rendre folles en une soirée. « Qu'avez-vous donc? disais-je à une jolie femme. — Je suis blessée au cœur, me dit-elle franchement; ce mauvais sujet me plaît. — La nuit, elle réveilla son mari : Emmenez-moi, lui dit-elle, ou je ferai quelque folie. » 11 ne se le fit pas
répéter, et dix minutes après, ils étaient sur la route de Venise. » Si c'est là de l'amour, je le veux bien, mais on m'accordera que ce n'est pas du plus exquis. C'est le seul pourtant que Stendhal glorifie. Cette brusquerie du dénoûment l'enchante. Il y voit une preuve de sincérité ; il y admire le divin imprévu. Que lui parlez-vous des luttes, des combats intérieurs, des troubles de la vertu qui se débat contre le désir, et qui sort de la lutte, épurée par le douloureux triomphe ou attristée par la défaite? Que lui parlez-vous des délais et des atermoiements, des résistances et des effrois de rame qui a peur d'aimer, qui a peur de se le dire et de se l'avouer à elle-même? Tout cela est pure coquetterie, pure vanité. La vanité fait les cinq sixièmes de l'amour en France. En Italie, c'est tout autre chose : l'amour est bien l'amour, et quand un homme plaît à une femme, elle ne lui fait pas un long mystère de son bonheur. En France, les sottes convenances exigent des délais infinis et une discrétion , une dissimulation profonde. L'Italienne se pare de son amour nouveau comme d'un ornement. La Française, tyrannisée par l'usage et la crainte du ridicule, cache son amour comme une Konte. Conclusion : L'amour en France est glacé, et c'est ce qui lui permet d'être hypocrite; l'amour en Italie est ardent et vrai, et c'est ce qui lui permet de braver le ridicule , l'opinion , les convenances. C'est une défaite chez nous; c'est une gloire, c'est un bonheur là-bas. Toute la question est là, selon Stendhal, et de cette différence, il résulte qu'en Italie seulement on sait aimer. Si c'est là l'idéal des femmes que Stendhal a connues et qu'il a aimées , s'il ne veut pas croire à la sincérité de ces âmes pudiques qui se refusent encore en se donnant et chez qui la lutte survit à la défaite , s'il ne veut
voir dans ces vertueuses résistances que la tyrannie de la vanité et la peur du ridicule , quoi d'étonnant qu'il n'ait compris l'amour que de son côté le plus humain et qu'il en ait ignoré ou méconnu les divines délicatesses? Le contraire serait bien étrange.
Le principe universel de l'amour c'est la beauté. C'est la vue de la beauté qui détermine en nous ces secrets mouvements et ces délicieuses agitations, frisson mystérieux de nos âmes, prélude de l'amour futur. Mais encore faut-il s'entendre sur ce mot si vague et si indéfini, la beauté. Qui nous rendra les merveilleuses leçons où Platon nous enseignait la dialectique secrète de l'amour et les mystères de la beauté auxquels notre âme s'initie comme par degrés , à mesure qu'elle s'épure de la sensation? Qui nous fera saisir comme lui ces évolutions successives de l'âme attirée d'abord par la beauté des figures harmonieuses, puis cédant à l'attrait plus délicat de la beauté intérieure des âmes, et s'élevant de cette beauté intellectuelle au suprême idéal du beau en soi, dernier terme de cette vivante ascension? Laissons là ces oracles lumineux et ces fiers enseignements de la sagesse de Platon. Stendhal nous en tient trop éloignés. Mais au moins constatons, avec le sentiment universel des hommes, qu'il y a deux sortes de beautés qui parlent bien diversement à notre âme : l'une sollicitant le désir, invitant la sensation, hardie, provocante, fascinant notre imagination et s'offrant à nous comme pleine d'engageantes promesses; l'autre, se composant à close égale d'âme et de corps, ou plutôt expression visible de l'harmonie intérieure , rayon de l'âme dans le corps transfiguré, reflet sensible et splendeur de l'intelligence et de la bonté. Celle-ci peut exciter aussi d'irrésistibles et fatales amours ; mais, remar-
quons-le bien, elle ne les excite que dans les âmes nobles et qui comprennent le désintéressement jusque dans la passion ; elle excite l'amour , elle repousse le désir. C'est là le suprême effet de la suprême beauté. Elle n'attire dans son charme que la meilleure partie de notre âme, la partie qui aspire à monter ; elle éloigne cette autre partie inquiète et troublée qui n'aspire qu'à descendre. Elle produit ainsi en nous un divorce heureux et comme une scission entre le sentiment pur et le sentiment égoïste. Ceux-là seuls ont connu dans sa plénitude la vraie beauté qui ont pu la contempler sans le trouble physique de la sensation et sans la préoccupation maussade du désir. Ceux-là seuls ont été, ceuxlà seuls seront les vrais, les grands amoureux. Le désintéressement dans l'amour c'est le plus noble effort auquel puisse se monter l'âme humaine. C'est la forme supérieure de la passion; cette forme supérieure et désintéressée de la passion est à l'amour ce que l'héroïsme est à la vertu, l'adorable exception des âmes d'élite; elle se produit rarement, d'accord, mais elle existe; le nier, ce serait découronner l'âme humaine de ce qu'elle a de plus saint, de plus pur, de plus élevé dans ses affections terrestres ; la nier, ce serait être un athée de l'amour pur.
Stendhal fut cet athée. Il ne nous aurait jamais compris et se serait fort raillé de ces abdications du désir, de ce désintéressement de l'amour, qui ne lui aurait paru qu'une immense niaiserie. Il ne sentit jamais que cette forme très-humaine mais inférieure de la beauté qui parle à notre imagination et' qui éveille nos sens. Ses définitions sont curieuses à connaître. On y verra paraître, dans un relief vigoureux, ce sensualisme fait pour plaire médiocrement aux âmes délicates : «Qu'est-ce
que la beauté? C'est une aptitude à vous donner du plaisir. Les plaisirs de chaque individu sont différents et souvent opposés : cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature du plaisir de chaque individu.... La beauté de la maîtresse d'un homme n'est autre chose que la collection de toutes les satisfactions et de tous les désirs qu'il a pu former successivement à cet égard.... Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce que l'on aime? C'est que chaque nouvelle beauté vous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. » Tout cela est parfaitement juste et ingénieusement observé au point de vue égoïste, et, je me plais à le dire, subalterne; mais il n'y a ni largeur, ni élévation dans une pareille conception de la beauté. Ailleurs, Stendhal trouve dans la même veine d'idées ce mot charmant : « La beauté est une promesse du bonheur. » Voilà, certes, une des plus jolies définitions qu'on puisse citer dans son livre; mais ici même on voit qu'il rapporte toujours la beauté à un terme et à un objet unique, le plaisir. Quelquefois sa théorie se formule avec une sécheresse algébrique qui veut passer pour de l'originalité et qui n'est que de la bizarrerie. Il faudrait citer tout le chapitre intitulé : La Beauté détrônée par l'Amour, et dont le sens général est qu'il n'y a pas de beauté absolue , chacun interprétant la beauté dans le sens de son désir, ou mieux de son plaisir individuel. Nous en extrairons seulement ces lignes caractéristiques : « M. Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur au
lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre). Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Même les petits défauts de sa figure, une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l'attendrissement à l'homme qui aime et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux , sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la]figure d'une autre femme. Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est que dans ce cas la laideur est beauté. » Oui, sans doute, on peut aimer même la laideur et la préférer à la beauté; mais ce n'est pas, comme le prétend Stendhal, parce que le désir ou l'espérance d'un certain plaisir transforme cette laideur en beauté. Cette laideur peut laisser passer un rayon d'intelligence, un rayon de bonté ; c'est assez pour que des âmes élevées se sentent invinciblement attirées par le charme intérieur de cette âme devenue visible; la laideur, en ce cas, s'efface sous le rayonnement de la beauté intellectuelle ou morale; ce sont là les occasions de certaines amours très-nobles, très-pures, les plus solides, peut-être, parce qu'elles sont désintéressées et qu'il est dans la nature de l'amour égoïste de périr dans la satisfaction même de ses désirs et de ne pas survivre à ses triomphes. Les observations de Stendhal sur les caractères et les effets d'une certaine espèce de beauté sont presque toujours piquantes, u elquefois même profondes ; mais nous différons d'à-
vis avec lui sur le fond môme de sa théorie , qui fait rentrer exclusivement la beauté dans la sphère du désir. Il y a, nous l'avons dit, une forme plus élevée de la beauté, qui est tout à fait indépendante de ridée du plaisir, et c'est pour ne s'être pas élevée jusqu'à cette conception supérieure que toute la théorie de Stendhal tourne dans le cercle étroit de l'égoïsme. De là aussi les erreurs de détail que l'on pourrait relever à plaisir, et dans lesquelles se révèle, avec beaucoup de finesse, une certaine étroitesse d'idée, un manque général d'élévation.
Nous avons maintenant la clef du livre. Pénétrons plus avant dans cet ouvrage curieux, bizarre, profondément médité, au demeurant triste, parfois maussade, j'allais presque dire ennuyeux.
Stendhal procède à la façon de son maître Cabanis. Il traite de l'amour comme un physiologiste traiterait d'une maladie. C'est le même luxe de divisions et de subdivisions, une affectation de méthode, un étalage d'érudition presque technique, qui fait un effet assez singulier en si délicate matière. Il y a quatre amours : 1° l'amour physique, celui des bêtes, des sauvages et des Européens abrutis; 2° l'amour-goût qui, pendant le xvme siècle, a amusé les Français, et que Marivaux, Crébillon, Duclos, Mme d'Épinay, ont esquissé avec tant de grâce; 3° l'amour-passion, celui d'Héloïse pour Abeilard, de Julie d'Étange pour Saint-Preux; 4° l'amour de vanité , celui qui faisait dire à la duchesse de Chaulnes, au moment d'épouser M. de Giac : « Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. » Puis vient la description fort exacte , piquante au fond , mais horriblement entachée d'affectation , des symptômes successifs et des phases de l'amour. Stendhal distingue
sept époques: 1° l'admiration ; 2° quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir, etc.; 3° l'espérance; 4° l'amour est né, et c'est ici que se place cette incroyable définition : « aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens , et d'aussi près que possible un objet aimable et qui vous aime; » 5° la première cristallisation commence; 6° le doute paraît; 7° seconde cristallisation. ■ Il peut, dit Stendhal, s'écouler un an entre le numéro 1 et le numéro 2. Un mois entre le numéro 2 et le numéro 3 ; si l'espérance ne se hâte pas de venir, l'on renonce insensiblement au numéro 2, comme donnant du malheur. Un clin d'œil entre le numéro 3 et le numéro 4. Il n'y a pas d'intervalle entre le numéro 4 et le numéro 5. Ils ne sauraient être séparés que par l'intimité. Il peut s'écouler quelques jours, suivant le degré d'impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère, entre les numéros 5 et 6, et il n'y a pas d'intervalle entre le 6 et le 7. » Notre aveu sincère fera sourire de pitié les raffinés ; mais nous trouvons cette plaisanterie arithmétique d'un goût au moins équivoque.
H a été trop souvent parlé de la cristallisation pour que nous ne laissions pas Stendhal s'expliquer sur ce point : « Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : aux mines de Saltzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par Thiver, deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes ; les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j'appelle cristallisation, c'est
l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. » Observation juste, condensée dans une métaphore originale, c'était de quoi assurer le succès du mot et de l'idée, le mot qui est charmant, recommandant l'idée, et l'idée qui est juste , recommandant le mot. La cristallisation a fait fortune , et c'est justice. Stendhal a de temps en temps de ces bonheurs extraordinaires d'expression. On a exagéré le nombre de ces rencontres brillantes et ces mots qui sont un trésor. Mais il suffit qu'il y en ait un certain nombre dans les vingt volumes de Stendhal , pour qu'il prenne un rang dans les esprits distingués. On pourrait glaner dans ce livre quelques phrases particulièrement heureuses, comme celle-ci: « Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir , quand je crois avoir noté une vérité. » Mais c'est précisément le reproche contraire que nous ferions à Stendhal : il se juge mal. Il a noté trop de vérités, surtout trop de vérités physiologiques, il n'a pas assez écouté son cœur.
On sent le matérialisme médical, si je puis dire, dans ce livre qui ne devrait être consacré qu'aux grâces sévères et chastes. A chaque instant ce sont des phrases dans le goût de celles-ci : « Ce phénomène, que je me permets d'appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui 7ious envoie le sang au cerveau, etc., etc.... » «il faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés,
el qui, par ses sourires, autorise ries choses fort gaies; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de le déployer. » « Il y a, dès le commencement de l'amour, une cause physique, un commencement de folie, une affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le centre cérébral. Voir -le courage éphémère des cerfs et la couleur des pensées d'un soprano. En 1922, la physiologie nous donnera la description de la partie physique de ce phénomène. Je le recommande à l'attention de M. Edwards. » Ailleurs c'est je ne sais quelle explication tirée du fluide nerveux qui, chez les hommes, s'use par la cervelle, chez les femmes, par le cœur. Est-ce délicatesse ou sottise? je l'ignore, mais ces détails d'érudition médicale me blessent à chaque instant, à la lecture de Stendhal, comme une offense mortelle au goût.
Est-il étonnant, après cela, que Stendhal n'ait rien compris aux origines secrètes, aux causes morales de la pudeur, et qu'il en ait parlé de manière à faire rougir un escadron & amazones-camélias? Dieu me garde de rappeler ici quelle est la base naturelle qu'il donne à la pudeur. Il n'en admire pas moins les effets, qui sont de donner la vie à l'amour en lui prêtant le secours de l'imagination, et de doubler l'ivresse des plaisirs. Il n'y voit pas autre chose; mais c'est assez, c'est tout pour lui. La pudeur est la mère de l'amour, on ne saurait le lui contester. L'amour, grâce à la pudeur, est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares. « Les trois quarts de la pudeur, dit-il, sont chose apprise. C'est peut-être la seule loi, fille de la civile
lisation, qui ne produit que du bonheur. » — Il faut croire à l'essence immatérielle de l'âme pour bien expliquer la pudeur ; il faut en chercher l'origine dans les plus délicats mystères de l'union de l'âme et du corps, dans les hontes ingénues de la virginité qui rougit d'aimer et qui meurt de confusion à la seule pensée d'un aveu; enfin, dans ces instincts supérieurs, dans ces répugnances presque divines de l'âme de la femme, qui tremble et s'épouvante aux premières atteintes du désir, qui s'isole et s'attriste dans le triomphe et l'exaltation des sens, et qui voudrait, en redoublant les voiles, les mystères et les ombres, se dérober à elle-même les dernières humiliations de sa défaite. Tout cela est élémentaire, si l'on croit à l'âme; mais tout cela aussi est pure chimère et jeu de phrase pour qui ne voit dans l'âme qu'une fonction supérieure de l'organisme.
C'est dans le même ordre d'idées que rentre la grande théorie qui couronne le livre, et qui n'est autre chose qu'une combinaison des idées de Cabanis sur l'influence du physique avec celles de Montesquieu sur l'influence des climats : « Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments : le sanguin , ou le français , ou M. de Francueil; le bilieux, ou l'espagnol, ou Lauzun; le mélancolique, ou l'allemand, ou le don Carlos de Schiller; le flegmatique, ou le hollandais; le nerveux, ou Voltaire; l'athlétique, ou Milon de Crotone. » Supposez que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que Stendhal a notées : amour-passion, amour-goût, amour physique , amour de vanité ; faites passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination ; combinez le tout avec les différen-
ces qui dépendent des gouvernements ou des caractères nationaux, à savoir : le despotisme asiatique, la monarchie absolue, l'aristocratie masquée par une charte , la république fédérative, la monarchie constitutionnelle , un État en révolution, et vous aurez une idée à peu près complète des profondeurs physiologiques, politiques et morales de Stendhal. Il impose aux sentiments du cœur les classifications de l'histoire naturelle. Il y a plus de bizarrerie que de force dans ce luxe de combinaisons. Le tout est , d'ailleurs, pour démontrer ce grand principe, qu'en Italie seulement on sait aimer. En France, la vanité, en Allemagne, les chimères mystiques et une philosophie folle à mourir de rire, en Angleterre, un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'étouffent ou lui font prendre une direction baroque.
Parmi la foule des pensées diverses que Stendhal a jetées dans le courant du livre ou de celles que l'éditeur a rassemblées à la fin , on en trouverait un grand nombre qui ont alimenté le drame et le roman modernes. La littérature réaliste a largement puisé dans ce trésor de sensualité raffinée. Nous ne citerons que cette phrase, dont un grand nombre de nos romans semblent être le commentaire passionné : « Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime. » C'est net, court et pratique. Nous déclarons que nous aimons mieux cet aphorisme dans sa crudité que le lyrisme faussement sentimental sous lequel cet aphorisme se déguise , sans oser franchement s'avouer. De combien de pages sophistiques n'a-.t-il pas été la matière et l'aliment! Entre l'immoralité franche qui se déclare sans phrase et l'immoralité honteuse d'elle-même , qui s'enveloppe de phrases et qui déclame, notre choix estfait.
Nous croyons avoir donné une idée exacte de l'œuvre fondamentale de Stendhal. Nous n'avons rien exagéré ni diminué, nous avons traduit la pensée de l'auteur. On nous dira que nous l'avons mutilée en la résumant, que nous avons dénaturé le caractère du livre en le ramenant à quelques idées précises, que nous avons calomnié ces idées elles-mêmes en les formulant ; que tout ce qui est chez Stendhal imprévu, grâce piquante de l'anecdote, charme railleur, intention passionnée, a disparu dans notre commentaire ; qu'il est resté des généralités sèches, des théories froides, et que la ravissante et légère immoralité de l'auteur est devenue, entre nos mains, un code épais et lourd du libertinage. Tout cela est possible; mais nous voulions faire ce qui n'a pas été lait encore , un exposé net et court de la philosophie et de la morale de Stendhal, que des amitiés trop empressées essayent de ressusciter. Nous entendons dire qu'il y a de jeunes et charmants esprits qui se sont fait comme une douce habitude d'adorer Stendhal , qui le méditent comme un ancien, et qui ont fait de son livre de l'Amour une sorte de bréviaire , inséparable compagnon des loisirs et des insomnies. Soit, nous admettons le fait, mais nous le déplorons. Je ne connais rien qui flétrisse aussi vite la jeunesse du cœur que l'immoralité doctrinale. Je ne sache rien qui rabaisse l'imagination, le talent, la vie même à un plus vulgaire niveau que la méditation assidue de ces aphorismes élégamment graveleux, que le contact intellectuel avec la pire de toutes les corruptions, la corruption réfléchie, que le commerce habituel de la pensée avec cet auteur étrange, qui n'a vécu, qui n'a écrit que pour le plaisir, et auquel ont manqué ces deux choses : le sens de l'idéal et le cœur.
STENDHAL (suite). —SES ROMANS ET SA CRITIQUE D'ART.
Si-
J'entends dire souvent, et il semble que ce soit un mot d'ordre convenu, que Stendhal valait mieux que ses principes. On nous assure que, par horreur pour le lieu commun , il se faisait méchant à plaisir, poursuivant d'une haine immortelle la banalité dans la morale, comme il la poursuivait de ses sarcasmes dans la conversation. Il avait une aversion si passionnée pour l'hypocrisie, qu'il se faisait Tartufe de vice comme les autres se font Tartufes de vertu. Il appliquait ainsi de consciencieux efforts à grimer sa nature et à jouer l'immoralité, prenant plaisir à effaroucher l'honnêteté niaise et la moralité bourgeoise. Au fond, on prétend que c'était le plus honnête homme , la conscience la plus scrupuleuse, l'amitié la plus fidèle, le naturel le plus sincère. Je ne sais pas trop si l'on ne va pas jusqu'à dire que c'était l'amant le plus tendre et le plus constant. — L'aimable plaisanterie! J'admets qu'il y ait eu bien de la forfanterie dans l'immoralité de Stendhal; mais on conviendra que cette vanité est d'une triste espèce et que la corruption affichée , la corruption rédigée en axiomes, formulée en dogmes, est une fanfaronnade odieuse, qui ne va pas sans une grande dépravation du cœur. Il faut être déjà mauvais pour prendre plaisir à le paraître. Voilà ce que dit le simple
bon sens, en dehors des subtilités dîme casuistique nouvelle, qui prétend affranchir le caractère et la moralité privée d'un homme de toute solidarité avec ses principes, si bien qu'à en croire ces docteurs étranges, on peut impunément professer des doctrines sataniques et faire de sa vie une seconde édition de la Morale en actions. — On cite les affections auxquelles Stendhal est resté fidèle et qui lui sont restées fidèles durant le cours agité d'une vie disséminée à travers l'Europe. Qu'est-ce que cela prouve? Je ne crois guère, pour ma part, à la méchanceté absolue, et je suis loin de prétendre que l'immoralité, même doctrinale, anéantisse la nature humaine au point de l'affranchir de ce besoin, le plus impérieux de notre être , le besoin d'aimer quelqu'un ou quelque chose. Stendhal aima et fut aimé. Il eut des amis, et il eut le bonheur, plus grand encore, de les garder. Il obéit, en aimant, à une des lois les plus inévitables de la nature. D'ailleurs , l'égoïsme a-t-il jamais conçu l'étrange pensée de se refuser les affections, qui sont à la fois un plaisir, un charme de la vie, un trésor de bons conseils, un appui, un asile? Quand l'amitié ne se retrouverait pas dans le cœur de l'égoïste , elle se retrouverait au moins dans ses calculs. La question n'est donc pas de savoir si Stendhal céda plusieurs fois h cet instinct, si doux et si fort, qui nous porte aux affections humaines. Il y a trop de plaisir à la fois et d'utilité à aimer et à être aimé pour qu'il y ait lieu de s'étonner de cette particularité de la vie de Stendhal , et les amitiés qui honorent aujourd'hui sa mémoire ne sont pas une contradiction à son système. La question serait de savoir s'il sut pratiquer l'amitié, non pas dans ses plaisirs , mais dans ses devoirs et dans ses sacrifices. Ici, nous rencontrons un témoignage
d'autant plus précieux qu'il part d'une âme plus ingénue, M. Colomb, l'ami le plus persévérant de Stendhal. « L'amitié , nous dit-il , a ses droits et ses devoirs ; Beyle en a plus particulièrement connu les droits , non certainement qu'il fût dépourvu d'obligeance, mais son imagination vive , passionnée , n'aimait guère à s'occuper des égards, des soins, des prévenances que l'amitié impose journellement. Beyle n'a rendu que peu de services relativement au nombre de ceux qu'il a reçus. Ceci a moins tenu à un mauvais vouloir qu'à une fâcheuse disposition de son esprit, dont l'extrême mobilité ne lui permettait pas toujours de suivre ses bons penchants. Au moment de faire une démarche utile à un ami, si un plaisir s'offrait, il oubliait l'ami et courait au plaisir. La nature ne lui avait pas départi ce sentiment divin qui remplissait le cœur de Montaigne pour La Béotie ; elle lui avait refusé le bonheur de connaître cette amitié qui possède rame et la régente en toute souveraineté. » jNous ne perdrons pas notre temps à faire ressortir ce qu'il y a d'accablant dans ce témoignage. Il est bien avéré que Stendhal n'hésita jamais entre un plaisir et un ami, ce qui prouve assez que l'amitié ne fut pour lui qu'une camaraderie agréable d'esprit, une association de pur agrément ou d'intérêt. Elle ne s'offrit jamais à ses yeux avec ce caractère qui la consacre , la solidarité du devoir.
Au surplus, pour la postérité, l'homme, c'est l'auteur. Si Stendhal a pris plaisir à se faire plus méchant qu'il n'était et à exagérer les teintes sombres de son scepticisme , qu'il porte la peine de sa sotte vanité ! Il a voulu désespérer les plus nobles croyances de l'àme, la croyance à Dieu , au devoir, au désintéressement , à l'amour pur; il a prétendu réduire tout le secret de la
vie heureuse à une recette parfaitement simple, aune sorte de machiavélisme voluptueux ; il a semé ses ouvrages des paradoxes les plus effrontés contre la vertu, qu'il ne considère que comme un calcul heureux ; contre la pudeur, qui n'est pour lui que l'assaisonnement du plaisir; contre la morale, qui n'est qu'une sorte de gendarmerie invisible et immatérielle inventée par les gouvernements ; contre la religion , enfin , qui n'est rien qu'une lucrative hypocrisie. Chacune de ses pages est un hymne à la sensation et un sarcasme contre l'esprit pur. Toute sa philosophie se réduit à cet axiome fondamental : le plaisir pendant la vie, le néant après. Quoi de plus ? Cela ne suffît-il pas pour juger l'homme dans l'auteur'/ Et de si déplorables axiomes, si complaisamment professés, ne donnent-ils pas la mesure morale d'un caractère et d'une vie tout entière? Que maintenant on vienne nous dire que tout cela n'est qu'une pure coquetterie de vice, l'amusement d'un bel esprit qui a l'horreur du pédantisme, l'ironie d'un raffiné contre les banalités solennelles de la morale , l'excuse nous semblera détestable, et nous tiendrons l'homme pour responsable de ses délits littéraires. L'homme répond de ses idées comme de ses actions, et si cette responsabilité littéraire ou philosophique échappe , par la nature immatérielle du délit, à la justice du magistrat et aux sévérités du Code , elle n'échappera pas à la vindicte naturelle de la conscience , ce code inné de l'honnête homme. Stendhal rirait bien de nous entendre parler ainsi; mais, à coup sûr, il ne rirait pas plus des indignations de notre probité vulgaire que des apologies posthumes de ses maladroits défenseurs , soutenant gravement que ce grand railleur a vécu pour autre chose que pour le plaisir.
Ses romans , dont quelques-uns ont acquis une certaine célébrité, ne sont guère que la mise en œuvre de ses théories, incarnées dans des personnages fictifs et jetées dans le mouvement invraisemblable d'intrigues laborieusement bizarres. Les théories sont tristes, trèsmonotones et ne se relèvent guère par l'agitation bruyante des personnages , non plus que par la variété romanesque des incidents. Tout y est d'une aridité désespérante. On y sent à la fois la sécheresse du cœur et la pénurie de l'imagination. Stendhal n'a jamais su ce que c'est qu'un roman, et, malgré le mérite de quelques pages très-rares, le lecteur ne revient pas sans une grande lassitude de ses excursions à travers ces steppes désolés. On ne peut pas faire un roman seulement avec des théories et de l'esprit. 11 y faut autre chose, un vif sentiment de la réalité, une agilité lumineuse de pensée, une aisance naturelle d'allures, le don inné de peindre , l'art du récit animé sans effort, coloré sans excès, une méthode instinctive qui groupe, comme en se jouant, les personnages et les scènes autour de la figure et de l'action principale , conservant dans la variété la plus contrastée des effets accessoires l'unité vivante du sujet, qui est l'àme même du roman. Rien de tout cela dans Stendhal. Ses personnages s'agitent et ne vivent pas, ce sont des théories plutôt que des personnages, des abstractions plus que des hommes. Le roman s'enchevêtre laborieusement, ne s'engage qu'avec effort et se traîne avec lenteur au dénoûment à travers une multiplicité fatigante d'événements secondaires et fortuits qui naissent on ne sait pourquoi , si ce n'est pour ralentir l'action , pour distraire l'intérêt et fatiguer l'attention du lecteur. Rien ne diffère plus de la véritable imagination, qui agrandit chaque
détail et ajoute à chaque scène une perspective variée, que cette stérile abondance d'événements surchargés d'incidents mesquins, d'aventures péniblement romanesques reliées entre elles par un fil qui s'emmêle et se noue à chaque instant. Tout, dans ces œuvres étranges et laborieuses, est juxtaposé plutôt que composé. Rien ne marche d'un pas libre et d'une franche allure. Ce sont des sinuosités infinies, des retours et des détours, des dédales inextricablement mêlés de voies obliques et de sentiers perdus. On arrive au dénoùment sans qu'il y ait de raison suffisante. Le terme de ce laborieux voyage pourrait être aussi bien rapproché qu'éloigné d'une distance infinie. Comme il arrive dans toutes les œuvres confuses et mal composées, il n'y a de motif ni pour s'arrêter, ni pour aller plus loin; le seul motif est le caprice de l'auteur. Il arrête le roman quand il est las de ses personnages, et alors il les condamne à mort sans pitié, pour mener à fin l'entreprise. Remarquez que presque toujours, au lieu de saisir dans la vie de son héros une époque décisive, un moment de crise, et de relier les scènes diverses à ce point fondamental auquel s'attache tout l'intérêt, Stendhal, ignorant ce grand art de la composition, qui rassemble toute la force dramatique en une période rapide et courte, compose péniblement des biographies étendues et surchargées, éparpille l'intérêt à travers les divisions infinies de l'espace et du temps, et mène avec lenteur son héros dans le monde, sans le quitter d'un pas depuis sa naissance, ou peu s'en faut, jusqu'à la crise suprême qui dénoue sa vie et clôt l'histoire. On ne saurait trop le redire r ce sont des biographies romanesques , £e ne sont pas des romans.
Un mot encore avant de passer à l'analyse détaillée
de ces œuvres. Nous avons dit qu'on ne faisait pas seulement un roman avec de l'esprit, il y faut du cœur; il y faut quelques sentiments vrais, nobles, affectueux, élevés ; il y faut aussi de l'idéal. Le roman est œuvre d'art, et l'idéal est la vie de l'art. A travers ces tableaux mouvants et variés qui ont la prétention de représenter la vie, les yeux veulent de temps à autre se reposer sur quelque point lumineux, sur quelque sommet baigné des pures clartés ; le cœur veut s'attacher à quelquesunes de ces grandes âmes qui semblent paraître dans le monde pour marquer plus haut le niveau de la vie humaine. Ne demandez à Stendhal ni ces clartés supérieures de l'idéal, ni cette noblesse native des âmes d'élite. Il a bien essayé de relever ici et là &es peintures ternes et grises et de les éclairer d'un reflet lumineux ; mais ce reflet , à peine apparu , va s'éteindre dans les brouillards. Il a bien essayé, parfois, d'animer de son pinceau aride quelques nobles figures, disséminées de loin en loin sur sa toile indigente et morne. Mais , je ne sais pourquoi , ces figures grimacent, et il y a toujours, même sur ces physionomies privilégiées , comme une secrète convulsion.
Son premier essai , dans ce genre de compositions , fut un essai particulièrement malheureux : Armance, ou Quelques scènes d'un salon de Paris en 1827. L'espérance de l'auteur fut complètement trompée : il avait compté sur un scandale, et le scandale n'arriva pas. Il l'avait pourtant bien préparé.
C'est une chose délicate que d'avoir à rendre compte d'un roman fondé tout entier sur. certaines monstruosités physiques; mais nous avons promis de dire sur Stendhal toute la vérité ; nous poursuivrons notre tâche jusqu'au bout , à travers des difficultés infinies et des
obstacles de tout genre. Nous aurons au moins cette récompense de notre courage , la conscience d'une entière , d'une absolue sincérité dans notre critique , et c'est chose assez rare à cette époque de demi-teintes et de demi-nuances, où la critique n'est trop souvent qu'une transaction avec la vérité.
Avez-vous lu Mademoiselle de Maupin, de M. Théophile Gautier? Avez-vous lu Olivier, de M. de La Touche? Si vous me répondez non, je vous en félicite bien sincèrement. Mais enfin, il n'est peut-être pas sans intérêt, pour l'histoire des mœurs littéraires au xixe siècle , de savoir que les plus étranges caprices, je pourrais dire les plus dépravés , ont passé par la tête de nos romanciers. A bout d'inventions violentes, quelques-uns ont eu la pensée d'aller chercher une source nouvelle d'émotion et d'intérêt dans les jeux bizarres de la nature, déguisée comme chez Mlle de Maupin, incomplète comme chez Olivier. C'est à cette singulière fantaisie d'une imagination épuisée et pervertie que se rattache le roman tfArmance. Stendhal n'eut même pas la triste gloire de l'invention du sujet; M. de La Touche est le véritable inventeur du genre.
Le vrai titre du roman serait Octave, puisque c'est Octave qui en est le lamentable héros. Intelligence élevée, caractère généreux, âme ardente et profonde, il se trouve , par une bizarrerie cruelle de la nature , ou plutôt par une bizarrerie cynique de l'auteur, qui a mis cela sur le compte de la nature, que le malheureux vicomte deMalivert traîne avec lui, à travers le roman, le ridicule et la honte d'une monstrueuse anomalie. Octave est beau, il est brave, il a du talent, presque du génie, il est amoureux, et, avec tout cela, Octave est un monstre , et tout l'intérêt du roman , s'il y a intérêt
là où il y a dégoût, se concentrera sur cette lutte de la passion d'Octave avec l'abominable sentiment de ce ridicule qui le navre et le tue. Octave aime, et il viole, en aimant, le serment terrible qu'il s'est fait à lui-même dans le secret de son cœur. Il recherche et fuit obstinément la passion fatale qui s'est emparée de lui pour le dévorer à la fois de ses ardeurs et le désespérer par les scrupules les plus affreux. Il effraie et déconcerte à chaque instant par ses bizarreries, par ses soubresauts, par ses violences soudaines et ses mornes désespoirs, mêlés à des heures rapides d'entraînement et d'oubli , Armance, une excellente fille, un peu dame de compagnie , un peu pédante , exaltée et froide , légèrement esprit fort et bel esprit. Il l'épouse pour être honnête homme, et s'empresse de se tuer après son mariage pour être plus honnête homme encore. Il n'a voulu tromper ni son amante en ne l'épousant pas, ni sa femme en l'épousant. Il n'a rien de plus pressé que de lui rendre la liberté après lui avoir donné son nom , et Armance va confier au couvent son veuvage et sa virginité. La Méditerranée, qui garde le cadavre d'Octave, ensevelit le honteux secret sous ses flots. Il est malheureux que le roman n'ait pas suivi le héros dans la mer.
Voilà le fond. A cette intrigue pénible, obscure pour tous, inintelligible pour beaucoup, joignez quelques scènes prétendues d'un grand salon de Paris en 1827, et quelques portraits satiriques d'hommes et de femmes du monde, du même temps. La plupart des personnages sont odieux, comme le chevalier de Bonnivet, qui, ayant fait son éducation aux Jésuites, ne saurait être qu'un affreux petit scélérat, ou M. de Soubirane, qui, étant commandeur, doit être un grand coquin.
D'autres ne sont que fats, comme M. de Crévcrochc. Toutes les femmes, étant du grand monde, sont des intrigantes ou des écervelées. L'âme de ce brillant salon, c'est la congrégation. On voit naître et grandir cette terrible bête noire du Constitutionnel d'alors, sous les traits perfides et doux du petit Bonnivet. Il y a déjà là une esquisse légère de ce qui deviendra une toile d'histoire dans le Rouge et le Noir, le grand monde sous la Restauration , asile inviolable et sacré, selon Stendhal, de tous les vices élégants , de toutes les infamies déguisées, de toutes les hypocrisies et les bassesses. Ce temps est déjà si loin.de noys, que toutes les colères de Stendhal avortent dans l'esprit de son lecteur. Il veut exciter notre indignation, et n'excite que notre indifférence. Ce livre, écrit avec tout le fiel de l'esprit de parti , est devenu pour nous , daps beaucoup de ses intentions, de ses allusions, de ses épigrammes, une sorte de logogriphe. Stendhal a voulu peindre le grand monde de 1827 comme on se l'imaginait, sans le connaître, d^os un certain monde de feuilletonistes et de romanciers. Il l'a peint avec ses rancunes et ses défiances, qui, n'étant plus les nôtres, nous agacent les nerfs. Toute cette partie archaïque du romau fait l'effet d'un premier-Paris vieux d'un quart de siècle.
Tel est ce roman, odieux dans le sujet, suranné dans les détails. Le fond en est une anomalie impossible; car la nature ne se trompe pas au point de jeter une âme ardente dans un monstre; anomalie insupportable, car l'imagination, à chaque instant attirée vers ce qui fait l'idée fixe d'Octave et de l'auteur, y rencontre la répugnance à la place de l'intérêt absent.
Stendhal avait des idées si délicates sur le goût des femmes, j'ajoute des femmes distinguées, qu'il espérait
un succès de salon et de boudoir pour son triste héros. Sa seule crainte était de n'avoir pas mis assez de passion et d'ardeur dans son roman. Il écrivait à M. Mérimée, auquel il en avait communiqué l'ébauche : « Mon livre a-t-il assez de chaleur pour faire veiller une jolie marquise française jusqu'à deux heures du matin? Thaï is the question. » Il insistait : « Je reviens à la question de chaleur; vous ne me dites rien. Est-ce mauvais signe? Si ce roman n'est pas de nature à faire passer la nuit, à quoi bon le finir? » Le reste de la lettre est consacré à une étude historique et psychologique sur le babilanisme (mot italien pour le cas d'Octave).
Nous avons trop insisté peut-être sur cette œuvre cynique, malgré le mystère, et justement oubliée, malgré le mérite de quelques analyses. C'est que tout Stendhal est là avec ses préoccupations sensuelles, ses arrièrepensées libertines, ses colères et ses défiances d'homme d'opposition, ses bizarreries d'entretiens interrompus et de brusques saillies, ses négligences travaillées et son décousu plein de prétention. Aussi Arrnance resta son œuvre de prédilection, et il voulut consoler son roman et peut-être se consoler lui-même de son échec absolu, en mettant cette œuvre infortunée au premier rang dans son cœur. C'est une habitude, chez les auteurs, d'avouer leurs préférences secrètes pour ceux de leurs ouvrages que le public semble dédaigner. Admirable et simple procédé pour réussir toujours, même quand on échoue. On réussit du moins pour soi, quand on ne réussit pas pour les autres. C'est une consolation.
Le Rouge et le Noir, chronique du dix-neuvième siècle, parut quelques années après Arrnance et avec plus de succès. Ce titre a beaucoup intrigué la critique, et vraiment il n'y a pas de quoi. Stendhal a voulu tout simple-
ment indiquer par ce titre, emprunté à la langue des tripots , les chances affreusement aléatoires de la vie de son héros, et, en général, les hasards effrayants de la fortune qui met aujourd'hui un homme au pinacle, et demain le jette à l'échafaud. Quant au sujet du roman, M. Colomb nous raconte que Stendhal l'a puisé dans un procès criminel qui eut beaucoup de retentissement en Dauphiné, dans Tannée 1828. Le séminariste Berthet, en proie à une atroce jalousie, tira deux coups de pistolet sur madame M... au milieu de l'église du village de Brangue; cette dame en fut quitte pour une blessure, et Berthet fut exécuté à Grenoble. La cause, très-dramatique par elle-même, offrait à Stendhal un intérêt particulier; madame M... était parente d'un conseiller à la Cour royale de Grenoble, portant le même nom, et ami d'enfance de Stendhal.
Je viens de relire ce roman, pour en renouveler l'impression un peu effacée dans mon souvenir, et je sors de cette lecture profondément attristé. Le commencement est plein d'engageantes promesses ; il y a une certaine jeunesse de sensations, sinon de sentiments, une certaine fraîcheur de paysage, quelque vérité d'observation, et, malgré le machiavélisme précoce de Julien qui sonne faux dès les premières pages, on ne saurait contester que les scènes d'exposition offrent beaucoup d'intérêt. Cette simplicité relative , que l'on est tout surpris de rencontrer dans un écrivain aussi compliqué que Stendhal, excite et soutient pendant quelques instants l'attention. Malheureusement cela ne dure pas, et l'effet disparaît vite avec la cause. A mesure que l'on avance dans le livre, les teintes s'exagèrent, le fond s'obscurcit, les caractères sont surchargés; tout devient faux, impossible, outré. L'invraisemblable et l'odieux irritent tour
à tour et repoussent l'esprit du lecteur. La dernière partie du livre est décidément insupportable d'exagération et de bizarrerie. Il y a comme un parti pris d'horreur qui laisse dans l'âme l'impression vague et pénible d'un cauchemar.
Le roman s'engage d'une manière vive et piquante qui rappelle quelques bonnes scènes de la vie de province de Balzac. Nous sommes à Verrières, petite ville de Franche-Comté, dans les dernières années de la Restauration. Dans cette grande rue de Verrières, « qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, » nous rencontrons un grand homme à l'air affairé et important. A son aspect, tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. 11 est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité. Mais à la réflexion on est choqué dïin certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. Tel est le maire de Verrières, M. de Rénal, le chef des ultras, l'adversaire déclaré des libéraux et des jansénistes, le rival d'influence et d'autorité d'un autre gros personnage, M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, un ci-devant beau de la localité, lovelace joufflu, dévot et marié. Ce jour-là M. de Rénal est plus préoccupé que jamais. Pour faire crever de dépit son cher Valenod, il va se donner le luxe d'un précepteur pour ses enfants. Le fils d'un madré paysan, Julien Sorel, fera l'affaire. On se passera la fantaisie d'un professeur à domicile pour cent écus par an, la nourriture et l'habillement. Toutes ces grosses vanités de petite ville, ces rivalités haineuses et mesquines, ces luttes sourdes de ruse et d'intrigue, sont posées d'une
main hardie et habile dès le début du livre. Nous respirons à pleins poumons l'air de la province. Nous sommes à mille lieues de Paris. Tout est étroit et passionné, et sur ce théâtre microscopique, la lutte s'engage avec fureur entre les intérêts rivaux.
Une scène heureuse et fraîche vient faire diversion à cette iliadede petite ville. Je veux parler de la rencontre de Mme de Rénal et de Julien Sorel , qui vient remplir ses fonctions de précepteur.
« ... Mme de Rénal aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pale et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de rétine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rénal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rénal s'approcha; Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille : «Que voulez-vous « ici, mon enfant ?» — Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rénal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question. — « Je viens pour « être précepteur, madame, » lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes, qu'il essuyait de son mieux. »
Ce petit paysan au teint si blanc, aux yeux si doux, que l'on prend pour une jeune fille déguisée, porte déjà, sous son extérieur si poétique et si frêle, un cœur dé-
pravé par une ambition furieuse et par une vanité presque féroce. Il a juré de faire fortune, et à tout prix il tiendra son serment. Toutes les corruptions sont déjà en germe dans cette jeune àme. Incrédule et hypocrite, il a appris le latin et la théologie chez le bon vieux curé Chélan, qu'il trompe indignement, et il se destine à entrer dans les ordres. Mais sa vocation a été chez lui Teffet d'un profond calcul. Ce Machiavel enfant s'est dit, dans le secret de son âme , que les voies de l'ambition changent avec les époques. Sous Napoléon, il eût été soldat, avec quel enthousiasme, avec quel feu! Sous Charles X, il veut être prêtre, et il calcule qu'après tout le traitement d'un évêque vaut bien celui d'un général. Il cache, comme un secret honteux, son idolâtrie pour Napoléon; il enfouira plus tard, dans sa paillasse, le portrait du grand homme. Il l'adorera à la dérobée, mais devant le monde il se signera avec horreur quand on prononcera ce nom détesté. C'est, avec sa mine de fillette , le plus infâme petit roué qu'il y ait au monde. Il le montrera de reste dans la suite de l'histoire. 11 y a dans la peinture de cette scélératesse précoce , de cet aplomb dans l'hypocrisie, de cette candeur infâme, une invraisemblance criante. Eh quoi! ce jeune garçon ne connaît rien de la vie et du monde , et vous en faites déjà un monstre par l'imagination et par le cœur! Quelle bizarrerie! Ajoutez que Stendhal a la ferme intention de faire admirer ce jeune drôle et de nous intéresser, de gré ou de force, à ses succès dans le monde. Il lui donne, sans s'inquiéter de la contradiction, une âme de feu, une fierté ombrageuse, une digïiité intraitable. Dans le même cœur tant de fierté et tant de bassesse, tant d'hypocrisie et tant de dignité ! Est-ce donc de la profondeur que d'assembler ainsi des contraires ?
Voilà son héros, son triste héros lancé dans le roman. Il n'a que dix-huit ans, et c'est déjà un vieillard parla gravité affectée, par l'austérité des dehors, par la sécheresse effrayante de ses calculs. Il ne perd pas de temps pour arriver à ses fins. Il est seul, sans appui dans cette riche maison. Il veut s'y créer des alliances, des protections, ou plutôt il veut y devenir le maître, et ce roué, qui n'est qu'un enfant, entreprend de séduire cette belle et vertueuse femme, Mme de Rénal; il ne l'aimera que plus tard , et déjà il médite de la perdre. Lui, un pauvre abbé qui sort de sa chaumière, elle une belle dame; lui presque un enfant, elle, déjà mère de grands enfants! Est-ce là du vraisemblable?
L'été arrive, on prend l'habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. Julien touche un soir, par hasard, dans l'obscurité, une main qui se retire bien vite. Son parti est pris. Il pense aussitôt qu'il est de son devoir d'obtenir que l'on ne retire pas cette main, quand il la touchera. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule à subir s'il n'y parvient pas, éloigne tout plaisir de son cœur. Il se prépare à cette grande tentative avec un sang-froid effrayant : ce n'est pas la passion qui le pousse, c'est la vanité. Cette vanité féroce, intraitable, lui dicte sa sentence : au moment précis où dix heures sonneront, il exécutera ce que, pendant toute la journée, il s'est promis, ou il montera chez lui se brûler la cervelle. A dix heures sonnantes , il étend la main , et prend celle de Mme de Rénal, qui résiste en vain et qui cède. La séduction commence. Bientôt Mme de Rénal est la maîtresse de ce vaniteux petit abbé , qui a bien le front de faire à tout propos des scènes de dignité blessée au mari outragé. Les lettres anonymes arrivent; la médisance fait
son œuvre, le mystère est divulgué ; il faut partir. Julien entre au séminaire avec la protection du bon abbé Chélan. La seconde partie du roman commence.
A défaut d'élévation, il y avait au moins, dans la première partie, de l'intérêt, des scènes vives et variées, de l'entrain. Le récit était vif, et se soutenait dans des conditions suffisantes , sinon de vraisemblance, du moins de possibilité. A dater de l'entrée de Julien au séminaire, tout change, tout est hors du ton et de la couleur. Stendhal nous esquisse, dans une peinture effroyable , l'intérieur d'un séminaire , et nous explique par le menu les moyens raffinés dont se sert le pouvoir occulte de la congrégation pour corrompre ces jeunes âmes et leur inoculer les poisons secrets des pernicieuses doctrines. L'imagination de Stendhal, qui toute sa vie fut préoccupé d'une idée fixe, la police, applique ses idées fantastiquement lugubres à la politique des jésuites qui devient quelque chose de gigantesque et de terrible. Julien ne fait que traverser ces sombres régions, livrées à l'épouvante et au mystère , et nous passons avec lui du séminaire dans le salon d'un des plus nobles hôtels du noble faubourg, chez M. de La Môle. Là encore môme exagération, même raffinement dans le faux. C'est tout un monde d'évêques corrompus, de prêtres simoniaques, de messalines dévotes, de cafards scélérats , de diplomates dignes de la corde , avec accompagnement obligé de fats, d'imbéciles et d'écervelés. L'intrigue se débat péniblement dans ce prétendu grand monde qui, pour Stendhal, n'est jamais que le monde de l'infamie décorée et du libertinage dévot. Julien, par son intelligence haute et froide', par son grand art de la dissimulation , par ses ménagements infinis, arrive à s'emparer de la confiance du vieux marquis de La Môle ,
qui l'emploie aux missions les plus délicates de la diplomatie secrète. Le secrétaire intimevoit de près et presque sur un pied d'égalité les grands seigneurs , et s'initie aux secrets de la haute fatuité. Il fait si bien que l'orgueilleuse Mathilde, la fille du marquis, la plus fière beauté de la cour, s'éprend d'un caprice pour le pauvre secrétaire , et se donne à lui. Mais quand Julien croit avoir tout gagné , il s'aperçoit que tout est perdu. La fière jeune fille le traite comme un laquais avec lequel on s'est oublié. Une lutte terrible s'engage dès lors entre ces deux orgueils intraitables. Julien est le plus fort, et Mathilde reconnaît son maître. Après des crises violentes, cette fille impérieuse va obtenir de son père un consentement tardif à ce mariage presque impie. Une lettre de Mme de Rénal, dictée par son confesseur, et adressée à M. de La Môle, vient détruire toutes ces espérances renaissantes , et ce grand bonheur, construit avec tant d'efforts, s'écroule. Julien part silencieux et résolu. Il se rend à l'église de Verrières, le dimanche, et d'un coup de pistolet il étend à ses pieds Mme de Rénal. Sa vengeance est accomplie. Le reste du roman devient du pur mélodrame : scène de cour d'assises, scènes de la prison, passion folle de Mme dé Rénal pour son assassin, jalousie furieuse de Mathilde de La Môle, qui réclame ses droits d'épouse, exécution, scène posthume, dans le genre des scènes de charnier de Frédéric Soulié, délire amoureux de Mathilde, qui dérobe au cercueil la tête mutilée de Julien et la couvre d'effroyables baisers.... C'est assez.
Stendhal a mis tout son art à faire de l'instrument du supplice un véritable piédestal pour son héros. Julien meurt avec des phrases , et la dernière impression que nous laisse ce singulier livre, c'est celle de la guillo-
tine devenue presque romanesque et de l'échafaud poétisé.
On dit que Fauteur a voulu se peindre, moins l'échafaud, dans Julien. Triste idéal! et pourtant cela ne m'étonnerait pas. Julien est peint avec amour. On voit que Stendhal a caressé avec un soin tout particulier cette étrange conception. Nous savons qu'il a rêvé toute sa vie de faire peur aux honnêtes gens par la profondeur de ses vices et par les raffinements de son immoralité. Rien ne F enchantait comme de prendre des airs sataniques et de porter sur son front la sinistre majesté de l'abîme. Il jouait au don Juan incrédule et athée, avec un indicible plaisir. A ce rêve, il en joignait un autre, le rêve du don Juan libertin, adoré des femmes. Il lui manquait pour cela bien des choses, entre autres, la beauté : il n'eut garde de la ménager à Julien , et il put ainsi se consoler de ce qu'il n'était pas, en peignant ce qu'il aurait voulu être. Un scélérat de salon , spirituel , athée , irrésistible pour les femmes du grand monde, beau et fier, quel idéal pour ce pauvre Stendhal, qui ne fut jamais qu'un athée très-laid , un fanfaron de vices , et un médiocre don Juan !
Ce roman semble être le pandémonium de la méchanceté et de la fourberie humaine. Quel type effroyable que cet abbé Frilair et cet abbé Castanède et cette maréchale de Fervaques! Parlerons-nous de ce père ignoble dont Julien, son fils, fait taire les dernières remontrances, la veille de l'échafaud, en lui promettant quelques milliers d'écus pour le lendemain de sa mort, et qui, un dimanche, après dîner, montrera son or à tous ses envieux de Verrières ! A ce prix , leur dira son regard , à ce prix , lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné? L'horrible, poussé h ce point, n'est plus de
l'horrible ; c'est du grotesque impur dans le genre de Robert Macaire.
Il y a deux caractères de femmes sur lesquels Stendhal a évidemment compté pour relever un peu le niveau moral de son roman. Nous ne prétendons pas nier que Mme de Rénal n'attache le lecteur par une secrète sympathie. Il y a du charme dans cette grande dame de petite ville, délicieusement gauche, ignorant tout de l'amour, étrangère à toute coquetterie, à toute affectation. Nous ne dirons pourtant pas avec M. Colomb , qui s'extasie devant elle : Pauvre femme ! vertueuse et adultère! Nous aimons beaucoup Mme de Rénal dans les premières pages du roman. Mais notre intérêt diminue et notre surprise augmente à mesure que le roman se développe. Mme de Rénal perd beaucoup de son charme en perdant sa vertu , et il ne nous est pas possible , comme à M. Colomb , de faire survivre sa vertu à son adultère. Eh quoi ! c'est cette femme si foncièrement pieuse , si bonne mère , si chaste, qui cède si facilement et si vite aux séductions effrontées de ce petit garçon, moitié paysan , moitié abbé? Pas une résistance sérieuse, pas de lutte; une fascination complète! Et quelle passion folle, délirante, romanesque, dans le reste du livre! Quelles scènes d'amour convulsif dans la prison , lorsque cette pauvre femme affolée vient oublier son repentir, ses remords, ses expiations dans les bras de son assassin! Que tout cela est faux! Dans cette âme qui a perdu toute réserve et toute pudeur, puis-je reconnaître cette ingénuité rougissante , cette grâce modeste , cette timidité vertueuse que l'on nous avait retracée d'un pinceau presque délicat, au début du roman? Stendhal se plaît ainsi à ces jeux de contradiction violente dans les caractères. Julien est un monstre d'hypocrisie, et, en
même temps, c'est un héros de noblesse, de fierté, de vaillance virile. Madame de Rénal est la pudeur même, et la passion en fait une dévergondée qui court les prisons pour y chercher son infâme amant. Et Mlle de La Môle! Quelle étrange figure elle a fait dans ce roman! Stendhal a cru faire une œuvre de maître en nous peignant cette fille noble, hautaine et belle, l'orgueil incarné dans la beauté. Mais à qui fera-t-il croire que ce soit là un personnage humain , une figure vivante? Elle commence par mépriser Julien comme un domestique de son père , puis cette âme impérieuse cède au charme; elle aime Julien, lui ouvre sa fenêtre, le cache dans une armoire. Comme tout cela est noble, vraisemblable! Une fille de race, qui a dans son sang l'orgueil intraitable de tous ses ancêtres, et qui se livre, comme elle le dit, au premier venu, et qui, lorsque Julien lui demande des garanties de ce terrible amour auquel il n'ose pas se fier, répond comme une héroïne de mélodrame: Déshonorez-moi , ce sera une garantie ! Quel mot dans cette bouche si fière et dans cette âme si haute! Et plus tard, quand après des crises violentes de mépris et de passion , après des alternatives dramatiques de fierté et d'amour, elle se laisse aller, sans plus de résistance, aux entraînements de son cœur, comme les invraisemblances s'accumulent! C'est cette fille noble qui se laissera maltraiter, avilir, mépriser par Julien , dans sa prison, comme une ancienne maîtresse qu'on veut éconduire ; et toutes les énergies de son âme ne se réveilleront pas devant tant d'injures! Et cette reine descendra de son trône pour une espèce de domestique, couvrira de baisers humiliants cefte main qui la meurtrit! Encore une fois, c'est un parti pris chez Stendhal d'étonner le lecteur par les évolutions contradictoires des
caractères qu'il fait jouer sous ses yeux. Il croit atteindre ainsi à ce divin imprévu, qui, selon lui, est la grande loi de l'art comme la règle suprême de la vie. Il n'atteint qu'à des effets bizarres, choquants, scandaleux. Il croit donner des preuves d'une sagacité effrayante dans l'analyse des passions, et il n'aboutit qu'à prouver son inexpérience complète dans l'art de conduire les caractères et de mener un roman. L'extrême inconséquence n'est pas plus dans la nature humaine que l'extrême logique , et un caractère qui se donne à chaque instant des démentis violents me choque autant que pourrait m'ennuyer l'uniformité convenue d'un personnage qui ne changerait jamais ni d'idées ni de langage. Je veux de la variété dans le roman , comme dans toute œuvre d'art , mais la variété n'est pas la contradiction.
J'y voudrais aussi quelques caractères purs, sur lesquels pût se porter, en toute sécurité, l'affection du lecteur. Je n'en trouve jamais dans Stendhal. Le caractère aimable et relativement pur du roman, c'est Mme de Rénal, une femme coupable. On remarquera quelle idée Stendhal se fait des femmes. Aucune de ses femmes n'est chaste. Elles se livrent toutes, un peu plus tôt, un peu plus tard, il n'y a de différence que dans le temps qu'elles y mettent, et la plus vertueuse , qui est Mme de Rénal, est celle qui cède le plus vite et sans phrase. Singulière morale du roman, qui s'accorde bien avec la pensée intime de l'auteur! Stendhal n'eut jamais, on le sait, d'autre morale que celle de Julien. Il a résumé toutes ses doctrines dans cette fameuse oraison funèbre que Julien s'adresse à lui-même , dans sa prison , la veille de sa mort : « A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels que
mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens.... Il n'y a point de droit naturel : ce mot n'est qu'une antique niaiserie. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose , sous peine de punition. Avant la loi , il n'y a de naturel que le besoin. Les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit.... Où est la vérité? Dans la religion? Oui, dans la bouche des Frilair et des Castanède? Peut-être dans le christianisme primitif? Les apôtres n'ont pas été payés. Eh quoi! saint Paul ne fut-il pas payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi?... Comment, dès qu'on sera trois ensemble, croire à ce grand nom Dieu, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres? Vivre isolé, quel tourment!.... Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je n'ai pas vécu isolé sur la terre ; j'avais la puissante idée du devoir. Le devoir que je m'étais prescrit a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je n'étais qu'un homme.... mais je n'étais pas emporté.» Il faut bien s'entendre sur ce que Stendhal- Julien entend par le devoir. Ne soyons pas dupes d'un mot. Le devoir, pour Julien , n'a rien d'analogue à ce que le bon sens vulgaire entend. Ce n'est ni cette voix intime du sentiment, ni cet oracle auguste de la raison qui nous prescrit de respecter le droit , la propriété , l'honneur, la femme du prochain. Ce n'est pas cette règle innée de l'honnête qui s'exprime dans l'âme avec tant d'autorité et de clarté, et qui nous trace la voie à suivre à travers les circonstances difficiles de la vie. Rien* de semblable dans le dévoir que Julien conçoit, et auquel il a soumis inflexiblement les derniers détails de sa vie et tous les batte-
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ments de son cœur. Le devoir est pour lui la règle stricte de l'intérêt , le moyen le plus sûr et le plus prompt de faire fortune, le calcul médité de son égoisme, ou encore l'inspiration réfléchie de son orgueil et la vengeance raffinée de sa vanité meurtrie. Tout le caractère de Julien s'explique à la lumière du devoir, défini de cette étrange manière. C'est ce devoir qui lui impose, un soir, l'obligation stricte de s'emparer, sans passion , sans désir, de la main de Mme de Rénal, encore innocente, mais déjà troublée. Par un engagement tacite envers luimême , il osera , ou il se tuera. Il veut à la fois faire son chemin par cet amour calculé , et se venger des dédains de M, de Rénal. Ce même devoir lui conseille les plus honteuses hypocrisies pour réussir et devenir évêque. Séminariste , il ne croit pas en Dieu , mais il s'impose le précepte de tromper tout le monde. Secrétaire intime de M. de La Môle , il faut qu'il séduise la fille de ce noble vieillard, et il y réussira par des prodiges de stratégie. Trahi, au moment où il touchait à la fortune , par les révélations terribles de Mme de Rénal, il faut qu'il se venge , et ce même devoir qui lui a conseillé tour à tour l'hypocrisie, l'adultère, la séduction, va lui prescrire l'assassinat. Et il se rendra cette orgueilleuse justice , au fond de son cachot , que s'il succombe sous le concours imprévu des circonstances plus fortes que sa volonté , il n'a du moins rien négligé pour se pousser dans le monde; il n'a rien abandonné au hasard, il n'a jamais violé cette loi impérieuse de^son orgueil ou de son égoisme ; il a pu chanceler parfois devant les rudes exigences de ce devoir qui comprimait les entraînements de son cœur, et l'arrachait aux niaiseries sentimentales de la probité vulgaire ; il a pu chanceler, parce qu'il était homme ; mais il n'a pas été emporté hors de sa
voie. Il a pu hésiter sur sa route ; il n'est pas tombé ; il a marché toujours vers ce but inflexible, sa fortune ou sa vengeance. Il meurl avec cette consolation suprême d'avoir été toute sa vie un impassible scélérat. Voilà le devoir tel que Julien Ta entendu et pratiqué. C'est le plus étrange abus de mots qu'un écrivain puisse commettre.
Même défaut de sens moral dans la Chartreuse de Parme , le dernier roman de Stendhal et son plus célèbre ouvrage. Nous insisterons pourtant moins sur cette œuvre , d'abord parce qu'elle nous semble très-inférieure, en dépit de l'opinion commune, au Rouge et Noir, et surtout parce qu'elle est connue dans ses principaux détails par l'analyse emphatique et les éloges exagérés de Balzac. Le Rouge et le Noir est un roman odieux , souvent cynique , effronté , scandaleux ; mais il y a une incontestable puissance de conception dans l'idée de cette lutte gigantesque entreprise par un homme seul, un pauvre jeune homme, un fils de paysan, contre le monde , qui le repousse d'un pied dédaigneux , et dans lequel il veut se faire une place en dépit de tous les obstacles conjurés de la fortune et de la société. 11 y a même, à travers mille exagérations insensées, un certain sentiment des périls et des tentations de la civilisation moderne. C'est sans doute la calomnie du siècle ; mais dans cette calomnie tout n'est pas faux, et l'idée vraie , quoiqu'à chaque instant surchargée et dénaturée , donne à ce roman , malgré ses digressions , un certain intérêt, non d'émotion, mais de curiosité. Dans la Chartreuse de Parme , je me demande où est l'intérêt. C'est une accumulation de scènes , sans aucun plan, sans l'ombre d'unité ; c'est la chronique intérieure de toutes les intrigues et de tous les scandales
qui défraient la petite cour d'un monarque imaginaire, le fameux prince de Parme, Ranuce-Ernest IV.
À qui s'intéresser dans ce carnaval d'événements mesquins, bizarres, tragiquement grotesques et grotesquement tragiques? Ce ne sont que des prodiges de diplomatie pour des résultats infiniment petits. Il y aurait de quoi suffire à défrayer la politique secrète de l'Europe dans ces inventions laborieusement subtiles, dans ces stratagèmes raffinés, dans ces marches et ces contremarches de la ruse et de la finesse , et cela pour faciliter l'évasion d'un prisonnier ou préparer la chute d'un de ces petits ministres qui peuplent cette petite cour. Tout cela peut être vrai et observé avec sagacité ; mais tout ce qui est vrai n'est pas matière à roman , et cet effort perpétuel de l'écrivain qui tend à la profondeur, fatigue et irrite le lecteur. Si vous êtes un Montesquieu, écrivez l'histoire , mais laissez là le roman. Un beau paysage , un sentiment vrai , l'emporteront toujours en intérêt sur vos prodiges de finesse et de stratégie.
L'infatuation politique rend cet ouvrage insupportable. Le grand homme c'est le comte Mosca, le diplomate de la petite cour, compliqué d'athéisme et doublé de passion. Accumulez dans une seule tête toutes les idées qui courant par le monde sur l'art de mentir et de dissimuler , d'exciter adroitement dans l'esprit du prince une passion pour combattre une passion contraire, de provoquer à propos tin désir pour le distraire d'un intérêt , de le tromper en le flattant, de le flatter en le méprisant, et d'arriver à ses fins secrètes sans les trahir jamais d'un mot, d'un regard ; mettez ensemble M. de Metternich et M. de Talleyrand, tels que l'imagination vulgaire se les imagine, ne parlant que pour mentir, et quelquefois même osant dire la vérité pour
mieux tromper ; placez cet immense caractère et cet immense génie, comme parle M. de Balzac , au milieu des toiles d'araignée d'une cour microscopique , vous aurez le grand , le sublime Mosca, premier ministre du prince de Parme. Le grand , le sublime ministre , naturellement affranchi des préjugés , aime passionnément la comtesse Gina Pietranera, Milanaise très-romanesqae et très-facile , comme toutes les femmes de Stendhal. La Gina est veuve ; par malheur, Mosca se souvient qu'il est marié, et la bigamie est un cas pendable, même pour un premier ministre. Qu'à cela ne tienne ! Mosca marie la comtesse au duc Sanseverina , un joli petit vieillard de soixante-huit ans , gris pommelé , bien poli , bien propre , immensément riche , mais pas assez noble. Sanseverina , enchanté du marché , donne cent mille écus , un magnifique douaire et son palais à la Gina , et il a la délicatesse de partir, dès le lendemain des noces, pour son ambassade (prix convenu) , après avoir promis de ne reparaître jamais chez lui ou chez elle , comme vous voudrez ; et la nouvelle duchesse trône à la cour de Parme , entre Mosca , son heureux amant , et le prince , qui voudrait bien le devenir et qu'on a la politesse de ne pas trop décourager.
Voilà les petites infamies qu'on nous donne de l'air le plus naturel , sous prétexte de couleur italienne et de mœurs locales. Mais un charmant petit démon paraît sur l'horizon : c'est Fabrice , neveu de la Gina , et pour qui la Gina voudrait bien être autre chose qu'une tante. Ce Fabrice est une tète folle, un aimable mauvais sujet, un coureur, un viveur; rien de plus naturel que d'en faire un archevêque , un cardinal — qui sait ? un pape , peut-être : c'est tout à fait la manièrerde voir
de Stendhal. Tous les prêtres sont des Fabrice quand ils ne sont pas des Julien. Vous voyez d'ici l'intrigue. Le prince court après la Gina, que Mosca ne retient qu'à grand'peine , la Gina ne demandant pas mieux que de courir après Fabrice. Et Fabrice , après qui court-il ? Après une baladine d'abord, dont il tue l'amant, puis après Clélia, la fille d'un général idiot et méchant. Tout cela s'emmêle et se démêle , se noue et se dénoue à travers les incidents les plus incohérents et les épisodes les plus inutiles, dans un récit interminable, qui prend Gina à l'âge de treize ans et la conduit à la plus respectable maturité. C'est moins un roman qu'un inextricable dédale de romans touffus et diffus surajoutés les uns aux autres, commençant au hasard et se terminant plus au hasard encore. Le tout s'achève par les amours très-peu platoniques de l'archevêque Fabrice et de la belle Clélia , devenue marquise de Crescenzi , par la mort de Clélia et la retraite de l'archevêque démissionnaire à la Chartreuse de Parme , qui n'est nommée qu'une fois dans les dernières lignes, et qui, par une bizarrerie prétentieuse de l'auteur, a donné son nom au roman. On n'a pas d'idée de ce fouillis d'événements qui avortent, d'incidents qui n'aboutissent pas, de développements qui ne servent à rien. C'est un monde vu à l'envers de tout bon sens et de toute vraisemblance. Qu'il y ait dans ce livre des nuances bien italiennes , et que l'analyse d'une petite cour absolue soit souvent pénétrante et fine , je ne le nie pas. Mais quand ces sortes d'analyses se prolongent trop , elles produisent une langueur et une satiété mortelles. D'ailleurs , rien ne devient faux comme une observation vraie poussée à outrance et développée sans mesure. Cette sobriété, cette tempérance dans l'analyse,
qui n'est qu'une des formes du tact et du goût, Stendhal ne s'en douta jamais , et c'est là une des causes qui donnent à tous ses romans un air de pure fantaisie et de contre-vérité.
Or, quand on fait de la fantaisie, il faut qu'elle soit courte et qu'elle soit amusante , et les romans de Stendhal sont tout le contraire. Ils sont interminables et ennuyeux. C'est la sentence que tout lecteur sincère portera particulièrement sur la Chartreuse de Parme. Ce mouvement désordonné et confus de personnages sans consistance et d'événements sans but produit un incroyable effet d'accablement et de lassitude. Stendhal aura eu beau faire , il aura eu beau imaginer les amours les plus libres , les fantaisies les plus piquantes de l'amour sensuel , les événements les plus étranges et les plus variés , il n'a pas fait naître l'intérêt puissant de la plus simple fiction , soutenue par un sentiment vrai. Il n'a pas produit , dans la Chartreuse de Parme , ce roman unique qu'il aurait voulu écrire , et qui tient éveillée dans son lit une jolie marquise jusqu'à deux heures du matin. La justesse et la mesure , cette condition delà vérité dans Fart, lui ont toujours manqué. L'exagération tue l'intérêt , et l'on sait ce que madame de Staël a dit des romans : à tout prix il y faut de l'intérêt, et c'est, comme le disait Cicéron, de l'action dans l'orateur 9 c'est la condition trois fois nécessaire.
On a loué beaucoup et souvent un épisode de la Chartreuse qui est digne de ces éloges , pourvu qu'on ne les pousse pas trop loin et qu'on n'oublie pas, avant tout, qu'il s'agit d'un épisode complètement inutile au roman. Je veux parler de la bataille de Waterloo , prise d'un point de vue vrai , individuel, tout à fait sincère,
par Fabrice, qui se trouve y assister comme volontaire. Celle peinture est charmante , comme épigramme à l'adresse de tous ces illustres stratèges, lieutenants, voire même capitaines, qui ont été mêlés aux grandes batailles, mais en sous-ordre , et qui n'ont pu évidemment en saisir qu'un côté imperceptible dans un horizon très-borné, ce qui ne les empêche pas de vous expliquer dans le plus menu détail toutes les marches et les contre-marches , les évolutions , les tours et les détours , les changements de front et de flanc , tous les développements divers de la bataille , que le général en chef saisit à peine dans leur infinie variété , lui qui les ordonne et les suit avec une sollicitude unique , aidée d'excellents télescopes et d'aides-de-camp infatigables. Pour Fabrice , la bataille n'a été que beaucoup de bruit et d'agitation , une cavalcade incohérente et accidentée , de la boue qui vole sous le choc des boulets , des états-majors qui traversent les champs au galop , des mouvements sans suite , un immense désordre , des fuyards , des pillards , des routes encombrées de caissons et de blessés , des chevaux qu'on vole. La bataille est finie et perdue , que Fabrice se demande si elle va commencer , et toute sa vie il se demandera s'il était vraiment à Waterloo. Fabrice en a vu et en a fait autant que beaucoup de héros vantards ; mais, plus modeste , il dit la vérité , et c'est cette sincérité , si rare quand on revient du feu , qui donne un accent particulièrement original et une couleur piquante à tout ce récit. Si Stendhal avait toujours été aussi simple, il aurait trouvé dans cette simplicité animée une veine d'agréables récits et de vifs succès. Le début du Rouge et Noir et l'épisode de Waterloo marquent ce qu'il pouvait faire et ce qu'il n'a pas fait en ce genre.
Les nouvelles insérées dans les Pievues françaises de 1826 a 1839 reproduisent, dans un cadre amoindri, les qualités et les défauts de cet écrivain ingénieux mais compliqué. Nous ne citerons que les principales : Vanina-Vanini. — Le Coffre et le Revenant. — Le Philtre. — Vittoria Accoramboni. — Les Cenci. — La Duchesse de Palliano. — UAbbessede Castro. La plupart de ces nouvelles, comme le raconte Stendhal dans sa correspondance, sont empruntées aux chroniques romaines du seizième siècle; ce sont en général des récits courts et tragiques dont l'amour est tout le ressort. Stendhal prenait le sujet de ces nouvelles dans de vieux manuscrits qu'il fit copier dans les bibliothèques italiennes en 1834 et 1835; son travail commençait par une sorte de traduction littérale de l'italien en français ; ce premier travail achevé, il rédigeait l'histoire en la francisant un peu de style et d'idée, tout en conservant, disait-il, autant que possible la naïveté primitive du texte. Nous croyons, malgré son affirmation, qu'il changeait considérablement, sans s'en douter peut-être, le ton et la couleur du récit, par un détail supprimé, par un mot ajouté. On n'était pas voltairien au xvr siècle en Italie, et toutes ses nouvelles italiennes sentent le Voltaire d'une lieue.
Nous avons cru devoir donner une attention toute particulière aux romans de Stendhal. L'homme se retrouve tout entier dans ses fictions; c'est toujours la même haine fanatique contre l'Église, un mépris furieux pour la religion et pour les prêtres, une défiance instinctive pour tous les nobles penchants et les affections désintéressées du cœur, une guerre ouverte contre toutes les idées reçues en morale , et qui toutes ne lui semblent qu'une hypocrisie ou une niaiserie, une désinvolture d'égoïsme sensuel et de sans-façon qu'on nous
donne pour de la couleur italienne, une grande prétention à la profondeur des vues, à la pénétration politique, au machiavélisme; c'est toujours cet air d'Alcibiade- Talleyrand qu'il donne à ses héros, comme à Julien, comme à Mosca, et qu'il aurait si bien voulu prendre pour lui-même ; c'est une affectation d'esprit fort et un parti pris de sarcasme contre tous les principes, et de mépris pour les hommes. Ajoutez-y une imagination stérilement abondante qui appauvrit le roman en accumulant les incidents, au lieu de tirer d'un événement tout ce qu'il contient, et qui embrouille à chaque instant la trame du récit en la compliquant de digressions et d'épisodes; ajoutez enfin un style très-lent, malgré sa prétention à la vivacité, un style qui semble toujours courir et qui s'arrête à chaque instant, comme s'il avait l'haleine courte, des procédés bizarres de narration tortueuse et oblique, n'expliquant qu'imparfaitement les choses et laissant beaucoup au sous-entendu; de l'esprit, mais voulu, souvent contourné, parfois inintelligible ; beaucoup de manière et d'apprêt dans le dialogue où chaque personnage veut dire des mots profonds. Je ne parle pas de certaines incorrections frappantes et de quelques négligences qui ne peuvent être que préméditées et qui dès lors sont une assez triste coquetterie. En somme de l'esprit dans le détail, un incroyable ennui dans l'ensemble; telle est la vérité sur les romans de Stendhal, la vérité brutale, mais vraie, telle que presque tout le monde la pense, mais telle aussi que presque personne n'ose l'exprimer, de peur d'être exclu de l'illustre coterie des raffinés et de passer pour un béotien. 11 y a quelque courage à se mettre au ban du bel esprit. ;
Stendhal n'avait pas assez d'esprit de suite pour composer un ouvrage complet. Son livre de Y Amour se traîne jusqu'à la dernière page avec des efforts infinis. Ses romans semblent être composés de pièces de rapport péniblement ajustées les unes aux autres. Il n'a pas cette puissance de souffle qui anime une idée ou une fiction à travers les développements accessoires et qui la soutient d'une extrémité à l'autre de l'ouvrage. Sa fiction, quand il s'agit d'un roman-, s'embarrasse à chaque instant dans les détails secondaires. Quand il s'agit d'un ouvrage dogmatique ou historique , son idée chancelle plusieurs fois dans la route , elle a comme des obscurcissements et des défaillances. Stendhal avait un talent incontestable, mais insupportable de décousu. Il avait le génie de la note rapide, jetée sur un carnet de voyage, et du fragment inscrit à la hâte sur une feuille volante. C'est de cette manière heurtée et imprévue qu'il a composé, je ne dis pas ses plus célèbres , mais certainement ses meilleurs ouvrages.
A cette catégorie appartiennent tout d'abord ses notes de voyage comme Rome , Naples et Florence , ses Promenades dans Borne et les Mémoires d'un Touriste. Ces trois ouvrages , d'une valeur inégale, ont été composés de la même manière , au courant de la plume et selon le caprice de la pensée, qui tantôt saisit un trait de mœurs, tantôt une anecdote piquante, d'autres fois une impression d'art. C'est une libre et familière conversation de voyage, avec ses négligences qui sont un charme de plus et qui n'ont pas l'air, en pareil cas , d'être une coquetterie d'esprit. Il y a de la vérité, de Y imprévu natu-
Tellement amené, et comme il y a du naturel, l'intérêt ne manque pas. On pourrait désirer quelque chose de plus net, de plus consistant, de plus décisif. Mais il faut prendre Stendhal dans son véritahle genre, qui est, comme il le dit lui-même , d'écrire ses voyages en peignant les objets par la sensation, et la sensation a toujours en soi quelque chose de rapide et de flottant qui ne permet guère d'en saisir nettement les contours.
De pareilles œuvres ne s'analysent pas, on ne peut en donner qu'une impression très-générale.
Deux de ces ouvrages sont spécialement consacrés à l'Italie; c'est là qu'il faut chercher une foule d'idées quelquefois justes , souvent fausses, toujours piquantes sur l'art, sur la manière de vivre, sur la méthode pour être heureux. Il ne se lasse pas d'admirer l'Italie, son climat enchanté , ses amours faciles , ses mœurs voluptueuses. Il n'a pas assez d'enthousiasme pour le caractère des Italiens, dont la grande, l'unique affaire est d'aimer. La douce volupté, nous dit-il, civilisa l'Italie, la volupté, mère des arts, et unique source du bonheur. Il a raison, quand il montre les Italiens, uniquement occupés de leurs passions, vivant de l'amour et sacrifiant le reste. Il a tort quand il envie pour la France cette civilisation toute consacrée au plaisir. C'est un autre idéal dont les nations viriles ont besoin. Je ne souhaiterais pas davantage pour ma patrie cette civilisation, utilitaire à outrance, dans laquelle s'absorbent de jour en jour davantage les États-Unis. Mais n'y a-t-il donc rien entre la civilisation delà volupté et la civilisation du dollar? L'un énerve les âmes et les rend incapables de la liberté. L'autre abaisse l'intelligence et la confine dans la frontière étroite du temps. L'une fait des esclaves et l'autre des égoïstes. Il y a une autre civilisation,
idéale peut-être, plus digne des efforts et de l'ambition des grands peuples. C'est celle qui ferait tourner les progrès miraculeux de l'industrie à l'amélioration intellectuelle et morale de l'humanité par le bien-être et par le loisir. C'est celle qui s'appliquerait de toutes ses forces à détruire, je ne dis pas la pauvreté, mais la misère, cette servitude avilissante des âmes, et l'ignorance, ce fruit empoisonné de la misère. Celle enfin qui, animée et soutenue par une foi haute dans ses destinées et une confiance virile en Dieu, développerait dans le monde tous les germes de cette grande charité intellectuelle et morale, déposés dans l'Évangile, et trop négligés par l'humanité insouciante et ingrate. Ce serait, s'il faut lui donner un nom, ce serait la grande civilisation du spiritualisme chrétien, delà pensée et de la liberté.
Ces sortes d'idées étaient lettre close pour l'âme de Stendhal. Il ne comprit jamais rien au-delà des idées sensibles. Tout ce qui n'était pas une sensation était pour lui une abstraction , et tout ce qui était une abstraction était une pure énigme.
Mais , dans les limites des idées sensibles , il avait une sagacité rare, et comme un flair d'observation particulièrement heureux; personne n'a mieux pénétré le caractère italien dans ses nuances si contrastées avec le caractère français. Il revient continuellement à cette comparaison qui est chez lui comme une idée fixe : l'Italien , uniquement occupé de son amour et tout à fait indifférent au qu'en dira-t-on; le Français, toujours sur ses gardes, toujours défiant, réglant toute sa vie sur les inspirations de la vanité ;• l'Italien osant être heureux, quand il l'est, et avouant ses infortunes quand il a subi un échec ou une disgrâce; le Français n'osant jamais se montrer ni heureux, ni malheureux, de peur
de prêter à rire. De là aussi une différence essentielle sur laquelle Stendhal insiste tout particulièrement : l'Italien , osant être soi , et se livrant à toute la vérité de ses impressions, a le génie naturel des arts, qui est l'opposé de l'artificiel et du convenu; en France, nous anéantissons en nous le génie de l'art en n'osant pas être nous-mêmes, et en craignant toujours de n'être pas de l'avis de tout le monde , ce qui tue l'originalité et l'invention. Il y a du vrai dans ces observations, en ne les prenant que dans un sens très-général, et si cela ne s'entend que de la masse de la nation, car les exceptions individuelles abondent , et il n'est peut-être pas de pays qui produise un plus grand nombre d'esprits originaux et inventifs; mais l'observation subsiste pour la généralité de la nation. Stendhal, je crois, ne voulait pas dire autre chose , et dans cette limite il a raison.
Personne non plus n'a mieux saisi et n'a peint plus au vif la société italienne dans son attitude naturelle et dans son charme; c'est surtout à Milan, dans la loge de M. de Brème, qu'il a fait son éducation, de ce côté des mœurs italiennes, négligé ou ignoré de nos voyageurs de passage. Cette loge de M. de Brème était, de 1816 à 1820, le rendez-vous des hommes les plus distingués de Milan. Stendhal y connut le poète Monti, M. Borsieri , M. Visconti ; il y rencontra un soir lord Byron, et nous a conservé les détails de son entrevue. Mais c'est surtout le monde féminin que Stendhal étudie avec bonheur, et qu'il dépeint avec ravissement : « Qu'on juge de mes transports, nous dit-il, quand j'ai trouvé en Italie , sans qu'aucun voyageur m'eût gâté le plaisir en m'avertissant , que c'était précisément dans la bonne compagnie qu'il y avait le plus d'imprévu. Ces génies singuliers ne sont arrêtés que par le manque de
fortune et par l'impossible. — Les femmes, en Italie, avec Tàrne de feu que le ciel leur a donnée, reçoivent une éducation qui consiste à peu près uniquement dans la musique et une quantité de momeries religieuses; le point capital, c'est que, quelque péché qu'on commette, en s'en confessant il n'en reste pas de trace.... Les femmes ne vivent pas ensemble; la loge de chacune d'elles, au théâtre, devient une petite cour; tout le monde veut obtenir un sourire de la reine de la société ; personne ne veut gâter l'avenir. Chaque femme a des manières à elle , des idées à elle , des discours à elle. D'une loge à l'autre , vous trouverez un autre monde , non-seulement d'autres idées, mads une autre langue. Les moyens de plaire aux femmes par la conversation sont donc très-différents; il n'y a de ressemblance qu'en deux choses, et l'essence de ces choses, quand elles sont libres , est d'être essentiellement différente : c'est l'imagination et l'amour. »
Cela n'empêche pas Stendhal de nous donner des préceptes généraux pour plaire aux belles Italiennes; il nous les donne avec beaucoup de gaieté et d'esprit :
« Tout homme qui conte clairement et avec feu des choses nouvelles est sûr des applaudissements des femmes; peu importe qu'il fasse rire ou pleurer, pourvu qu'il agisse fortement sur les cœurs, il est aimable. Vous pouvez leur conter la fable de la comédie du Tartufe, ou la manière barbare avec laquelle Néron vient d'empoisonner Britannicus; vous les intéressez autant qu'en leur contant la mort du roi Murât; il s'agit d'être clair et extrêmement énergique. — L'essentiel de l'esprit ici à l'égard des femmes, c'est beaucoup d'imprévu et beaucoup de clair-obscur, et dans la personne beaucoup d'air militaire; le moins possible de ce que l'on
appelle en France l'air robin, ce ton de nos jeunes magistrats, l'air sensé, important, content de soi, pédant; c'est leur bète d'aversion.... Rien n'est plus rare, et surtout moins durable, que de voir une femme en recevoir une autre; il faut pour cela des circonstances extrêmement particulières , par exemple qu'elles soient toutes deux jolies, et qu'en aimant beaucoup l'amour elles se soucient peu de l'amant. »
Dans ce pays idéal de l'amour libre et de la volupté facile, la médisance n'est pourtant pas inconnue; Stendhal nous avoue, en soupirant, que rien n'est plus petite ville que la grande société de Milan. Il se forme comme une espèce d'aristocratie des deux cents femmes qui ont une loge à la Scala et de celles qui vont tous les soirs au Corso en voiture; dans ce cercle, qui est celui de la mode et des plaisirs , tout est connu. Le premier regard qu'une femme donne à la salle, en arrivant dans sa loge , est pour en passer la revue , et si elle remarque la moindre irrégularité , si M. un tel n'est pas vis-à-vis de Mme une telle, elle se tourne vers son amant, qui va au parterre et de loge en loge, pour savoir cos'è dé neuf; on arrive, en une demi-heure, aux dernières précisions.
Voilà de quel crayon vif et léger Stendhal nous peint cette aimable et frivole société. Quel naturel dans les manières, s'écrie-t-il à chaque instant, c'est la vérité même, c'est la bonhomie; c'est aussi le grand art d'être heureux ; et ici il est mis en pratique avec ce charme de plus , que ces bonnes gens ne savent pas que ce soit un art et le plus difficile de tous; leur société me fait l'effet du style de La Fontaine. Comme tous les soirs la loge d'une femme aimable reçoit les mêmes personnes , et cela dix ans de suite . on se comprend parfaitement, on se connaît de même et Ton s'entend à
demi-mot; de là peut-être le vrai charme de la bonne plaisanterie; de là aussi le naturel. Comment essayer de jouer la comédie devant des gens que Ton voit trois cents fois par an depuis dix ans?
C'est dans ces* peintures légères que Stendhal excelle; il y aurait ainsi à glaner, à travers sa correspondance et ses notes de voyage, une centaine de pages vraiment exquises en ce genre agréable et aisé; on aurait un aperçu plein de vivacité et de finesse sur la société de Milan en 1820. Stendhal serait là résumé et condensé dans la fine fleur de son esprit et dans toute la grâce négligée de son laisser-aller épicurien; autant il est subtil et maniéré ailleurs, autant, en ces matières agréables, il a de l'abandon et du charme; ce n'est plus le môme homme, il semble ne plus penser à l'effet qu'il va produire, et il l'atteint sans y penser. Aussi l'attrait est-il loin de manquer dans ces livres recueillis au jour le jour et composés par le hasard d'une main capricieuse qui se joue en mille sujets variés. Mais la note principale dé ces deux ouvrages, celle qui revient à chaque instant , c'est l'éloge de l'Italie et de ses mœurs aisées, heureusement affranchies de la gêne des préjugés. On sait, de reste, ce que le préjugé signifie pour lui.
Les Mémoires d'un Touriste, écrits dans les dernières années de la vie de Stendhal , n'ont pas , à beaucoup près, l'entrain et le coloris varié des Promenades en Italie. Profitant du loisir que lui laissait un congé obtenu vers 1836, il parcourut plusieurs provinces du midi et de l'ouest de la France, -et c'est à la suite de ce voyage qu'il écrivit ces Mémoires d'un Touriste, en se déguisant, comme toujours, sous un nom et sous une profession d'emprunt. C'est le journal de M. L..., coiii-
mis voyageur pour le commerce des fers, libre penseur et esprit fort, précédé d'une introduction assez inutile sur la vie imaginaire de ce prétendu commis voyageur, qui n'offre rien de saillant, et qui, par conséquent, pouvait dormir dans les cartons de Fauteur. Ce journal offre incontestablement moins d'intérêt que les autres voyages de Stendhal, et, bien qu'il y ait de jolies pages, quelques paysages lestement croqués, deux ou trois épisodes agréables , ce petit nombre de détails heureux ne sauve pas la froideur et la monotonie de l'ensemble; il y a trop de politique, et de la politique pas assez sérieuse. Ce que le commis voyageur reproche au gouvernement constitutionnel, c'est d'avoir remplacé, par des préoccupations maussades d'intérêt public , d'élection, d'administration, l'aimable esprit français du dixhuitième siècle, tout pétri de grâce et de frivolité. Ce sont, à chaque instant, des réflexions chagrines sur les mœurs ennuyeuses de notre belle France; elle est belle au moral, sans doute, c'est le pays de l'univers où les hommes se rendent le moins malheureux par leur action mutuelle les uns sur les autres ; c'est le pays du monde où le gouvernement fait le moins de mal aux gouvernés, et leur assure le mieux la sûreté sur les grandes routes, et la justice quand ils se disputent entre eux; mais le ton des demi-manants, demi-bourgeois est raisonnable et froid; il a cette pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à la fois l'absence des grands malheurs et des sensations profondes. Ce ton railleur n'existe pas en Italie , il est remplacé par le silence farouche de la passion, par un langage plein d'images, ou par la plaisanterie amère. Tout cela, paraît-il, est la faute du gouvernement, d'après Stendhal : il assure trop aux peuples la sécurité matérielle pour laisser du ressort et
du jeu aux grandes passions. Aussi, plus de passion, plus de bonheur; le peuple français perd sensiblement sa gaieté ; c'est pour l'année 1860 que Stendhal prédit le complet abrutissement de la France, oubliant que c'est à la même date qu'il a fixé ailleurs le succès posthume de ses œuvres et de ses idées. Quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais perde cet esprit naturel, piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l'imprudence! On ne sait plus vivre en France; l'idéal unique de la vie, c'est un souper gai avec du vin de Champagne , des femmes aimables et des hommes d'esprit qui font des contes dans le goût du Décaméron; passé cela, la vie est une sotte affaire, et la France ne connaît plus la gaieté, toujours par la faute du gouvernement. Chaque ville de province est invariablement, pour lui, une collection de gens vertueux, de bons citoyens, d'excellents pères de famille, de bons négociants , mais c'est tout ; le peuple français est un peuple ennuyeux.
C'est là le refrain du livre. Ajoutez-y, pour égayer le fond du tableau, quelques anecdotes vivement enlevées; mais, en somme, l'ouvrage est maussade et chagrin. Stendhal n'est lui-même que quand il s'amuse, et la France l'ennuie avec ses mœurs graves. Autre cause d'irritation perpétuelle, le gothique. Le gothique est la bête noire de Stendhal; d'abord c'est de l'architecture religieuse , puis c'est de l'architecture laide et triste. M. Mérimée remarque finement que, en dépit de la logique, ce n'était pas sa raison qui jugeait dans les arts, mais son imagination. Et que ne lui représentait pas cette terrible imagination sous ces voûtes pleines d'ombre et de mystère! Nos églises, sombres et lugubres , ont été inventées , disait-il , par des moines fri-
pons qui voulaient s'enrichir en faisant peur aux gens timides. Il n'y voit pas autre chose , bien qu'il prodigue à tout propos les termes techniques que lui avait enseignés M. Mérimée. Il aime, en s'en moquant un peu, à faire montre de son érudition de fraîche date : le roman, le roman fleuri , le gothique, le gothique fleuri, le style flamboyant. Mais dans ces descriptions d'églises et de monuments il reste froid, impersonnel, si je puis dire; c'est sa mémoire qui parle, ce n'est pas son sentiment. Une église gothique lui rappelait le moyen âge, la domination du prêtre, les bêtises superstitieuses et féodales , Y invention du diable et de V enfer, c'était assez pour qu'il la détestât.
On se demande comment, avec ces dispositions haineuses à l'égard du christianisme, de toute son histoire et de toutes les idées qui s'y rapportent de loin ou de près, Stendhal put admirer les arts en Italie. Presque tous ses ouvrages , en particulier ses voyages à Rome et à Florence , contiennent les formules les plus vives d'enthousiasme et d'admiration à l'égard des grands maîtres et des chefs-d'œuvre de l'art. Un ouvrage tout entier témoigne de cette admiration, c'est Y Histoire de la peinture en Vltalie. Comment concilier son enthousiasme pour des écoles pénétrées du sentiment chrétien, avec ses répugnances et ses rancunes religieuses? D'abord il y a bien de l'arbitraire dans sa manière d'interpréter les chefs-d'œuvre. M. Mérimée n'admet qu'avec beaucoup de réserve la critique d'art de Stendhal. Il lui reproche d'expliquer les arts du dessin par la langue dramatique, la seule qu'il connût ou qu'il crût intelligible à ses lecteurs. « Admirateur passionné des grands maîtres des écoles romaine , florentine et lombarde , il leur a prêté souvent des intentions dramatiques, qui, à mon
avis, leur furent étrangères. Lorsqu'il découvre, dans une vierge de Raphaël ou du Corrége, son maître de prédilection , une foule de passions ou de nuances de passions que la peinture ne saurait exprimer, on se demande s'il a compris les intentions et le but de ces grands maîtres. Mais il raconte à sa manière les émotions qu'il a ressenties devant leurs ouvrages; il décrit l'effet dans l'impuissance d'en expliquer la cause. Probablement, s'il avait essayé d'écrire à différentes reprises ses impressions devant un même tableau , il aurait été surpris lui-même de leur variété. » Cette observation nous semble excellente ; ce n'est pas la seule que nous suggère la lecture des jugements critiques de Stendhal. Cet esprit, si avide d'aventures et de hardiesses, ennemi si passionné du banal et du convenu, n'est pas toujours exempt des faiblesses communes. Il aurait rougi de ne pas admirer les grandes peintures de l'Italie, ce thème éternel sur lequel depuis trois siècles s'exerce l'enthousiasme de l'humanité. Les admirant, il voulait les admirer à sa manière , et se créait ainsi bien souvent des motifs fantastiques et arbitraires de son admiration. J'ai peur qu'il ne vante un peu trop ce qu'il n'aime que médiocrement au fond, comme M. Mérimée, qui l'a si bien connu, le lui reproche pour Michel-Ange. Il me semble quelquefois saisir comme un effort secret pour admirer, ce qui me gâte singulièrement le charme de quelques belles pages où je sens quelque chose d'artificiel et de systématiquement enthousiaste. Sa véritable pensée, celle qu'il cachait d'ordinaire avec tant de soin dans le fond le plus intérieur de sa conscience, sa pensée éclate parfois, comme par accident, dans quelques boutades que je regarde comme des explosions presque involontaires de sincérité. Je ne citerai à l'appui de cette opi-
nion qu'un jugement et une critique. Stendhal prétend, en un endroit de son livre sur la peinture en Italie , que l'Enfant Jésus de la Vierge à la chaise manque d'élégance et ressemble à un enfant du peuple. Stendhal était de mauvaise humeur ce jour-là, et il est à croire que la mauvaise humeur ne sait pas feindre. Ailleurs il écrit cette phrase vraiment incroyable et après laquelle il aurait dû déchirer son livre : « La plupart des sujets donnés par le christianisme sont plats ou odieux. » En vérité, de pareilles impiétés contre la religion et contre l'art ne veulent pas de commentaires; mais elles donnent à réfléchir sur la sincérité de son admiration, exprimée ailleurs avec tant d'éclat et de bruit.
On me dira, je m'y attends, qu'on peut sentir admirablement l'art chrétien , sans être chrétien soi-même , et que pour comprendre Raphaël il n'est pas besoin de réciter le Credo. On me dira que l'admiration esthétique est tout à fait indépendante du sentiment religieux, que l'art se suffit à lui-même, que Raphaël, le peintre inspiré de la Vierge , menait une vie assez peu édifiante , et que pour comprendre, pour admirer ses œuvres, il n'est pas besoin d'être meilleur chrétien que l'amant de la Fornarina. J'admets parfaitement l'objection, et je crois volontiers qu'on peut sentir profondément les beautés de l'inspiration chrétienne sans être dévot , ni même croyant. Ce serait réduire ridiculement et méconnaître les droits de l'art que de le subordonner d'une manière étroite à la foi qui l'inspira. Cette sottise est loin de ma pensée; mais on m'accordera bien que , pour comprendre l'art chrétien dans sa grandeur, il faut pouvoir se former, théoriquement au moins , un certain idéal de majesté, de pureté, d'élévation chrétienne. Il ne faut pas professer un mépris systématique
pour le christianisme. Il faut croire , au moins , qu'il a été capable de grandes choses dans le passé et qu'il a marqué très-haut le niveau de la pensée humaine. On peut être indifférent à la vérité du christianisme et goûter sincèrement l'art qui s'y est inspiré; mais c'est à la condition de sentir esthétiquement le catholicisme, de le sentir dans ses beautés par l'imagination , si on ne le sent plus dans sa vérité par le cœur; c'est à la condition de voir autre chose dans la religion qu'une immense duperie organisée contre le repos et contre la bourse des hommes par quelques fripons, comme les moines du moyen âge , ou par quelques ambitieux qui voulaient faire parler d'eux , comme saint Paul ; c'est h la condition enfin de ne pas penser que le christianisme ne puisse guère donner aux arts que des sujets plats ou odieux. Voilà ce qui fait que je n'admets qu'à grand'peine et sous bénéfice d'inventaire , la sincérité de l'enthousiasme de Stendhal. Ce serait tout un procès à reviser par le détail et qui nous mènerait trop loin. J'indique mes soupçons et je les motive, rien de plus; mais j'apprends d'ailleurs et par des témoins qui ont particulièrement connu Stendhal, que ses admirations et ses goûts le portaient d'un tout autre côté, du côté de ces petits chefs-d'œuvre d'art exquis et d'obscénité raffinée, qui sont la légende honteuse de l'antiquité et la gloire des musées secrets. On m'assure que toutes ses prédilections étaient là , que devant ces camées et ces figurines , sa verve , sincère cette fois , s'éveillait ; son imagination sensuelle s'excitait et se montait à un ton
\ extraordinaire d'enthousiasme ; il atteignait à toute l'éloquence impure de la débauche. Or, je croirai difficilement qu'il y ait dans un homme une compréhension esthétique assez grande pour admirer à la fois , avec une
passion égale, les infamies secrètes et les splendeurs idéales de l'art. Je croirai difficilement à la sincérité de cet éclectisme nouveau, Méprenant du même enthousiasme pour ces jeux incroyables du ciseau antique, délires de la perversité sensuelle et de la fantaisie blasée, et pour ces conceptions radieuses qui s'inspirent dans l'idée de la virginité chrétienne. Dès lors, mon soupçon se confirme, je ne doute presque plus; j'oserais presque affirmer qu'en admirant les merveilleux détails de la Cène de Léonard de Vinci , la pensée de Stendhal et sa préférence secrète se portaient ailleurs.
V Histoire de la peinture en Italie, qui se réduit, à peu de chose près, à la biographie de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, contient , en quelques chapitres extrêmement multipliés mais très-courts, une sorte de théorie et d'histoire de Y idée du beau dans l'antiquité et dans les temps modernes. Cette théorie est assez étrangement placée entre la biographie de Léonard de Vinci et eelle de Michel-Ange. Elle vient on ne sait pourquoi et à quel propos ; mais c'est là une de ces bizarreries apprêtées qui sont la manie de Stendhal, il n'y faut pas prendre garde.
Nous avons lu dans quelques critiques un éloge trèsemphatique de ce morceau prétentieux. Nous nous sommes demandé si les critiques en question avaient lu ce qu'ils louaient si fort. Il n'est pas possible de donner une idée exacte à nos lecteurs de cette obscurité qui vise à la profondeur, de cette sécheresse qui vise à la concision , de ce défaut d'ampleur qui vise à la netteté du trait , de cette prétention à l'aphorisme du génie et de ce laborieux effort vers des effets qui n'aboutissent jamais. Aucun lien, aucune méthode, pas une idée
vraiment saillante. Ce serait perdre notre temps que de débrouiller et d'expliquer ce laborieux logogriphe. Il y a pourtant, pour être juste, quelques idées nettes et quelques idées neuves ; mais les idées neuves ne sont pas très-nettes, et je les déclare, quant à moi, inintelligibles; en revanche les idées nettes ne sont pas neuves, par exemple celle-ci qui est à peu près l'idée fondamentale du morceau : le beau antique , c'est la force ; — le beau moderne, c'est la grâce. N'oublions pas non plus ce qui fait le fond de la philosophie de Stendhal, à savoir que la beauté n'a rien de fixe et d'absolu , que , ne se concevant en nous que par une sensation , elle dépend exclusivement des tempéraments et des climats, que le beau enfin, dit Stendhal dans un singulier langage, n'est que la saillie de l'utile. Voilà toute l'esthétique de Stendhal débarrassée des obscurités prétentieuses et des épisodes mutiles. J'avoue, par compensation, que si les idées manquent d'originalité, le titre des chapitres n'en manque pas. Stendhal est, à coup sûr, un des inventeurs de cette littérature nouvelle , qui a fleuri de nos jours, et qui s'amuse à faire des économies d'esprit dans les chapitres, pour concentrer ses plus ingénieux efforts dans la rédaction des titres, qui deviennent dès lors de petits chefs-d'œuvre de grâce piquante et d'imprévu. Je prends au hasard quelques têtes de chapitre dans le livre ouvert devant moi : Dieu est-il bon ou méchant? — Douleur de l'artiste. — Le prêtre le console. — Donner une physionomie aux muscles , tel est l'unique moyen de la sculpture. — De mémoire de rose , on n'a jamais vu mourir de jardinier. — Lequel a raison? — Art de voir. — Les toiles successives. — L'antiquité n'a rien de comparable à la Marianne de Marivaux. — Je serais tenté de dire que ces titres sont si savoureux , si
pleins de fantaisie et d'humeur, qu'il n'est rien resté dans les chapitres.
Nous ne parlerons qu'en passant des études de Stendhal sur la musique et sur les musiciens. C'est de toutes ses œuvres la partie qui a peut-être le plus vieilli. M. Mérimée, que je ne saurais trop citer, nous en donne la raison : « Beyle a beaucoup écrit sur les beaux-arts, et a eu des idées à lui, dans un temps où tout le monde acceptait sans examen les opinions les plus fausses, pourvu qu'elles fussent autorisées par un auteur célèbre. On pourrait dire qu'il a découvert Rossini et la musique italienne. Les contemporains se rappelleront les assauts qu'il eut à soutenir pour défendre l'auteur du Barbier et de Sémiramis contre les habitués de l'Opéra-Comique d'alors. Dans les premières années de la Restauration, le souvenir de nos revers avait exaspéré l'orgueil national, et l'on faisait, de toute dis cussion, une question patriotique. Préférer une musique étrangère à la musique française, c'était presque trahir le pays. De très-bonne heure , Stendhal s'élait mis au-dessus des préjugés vulgaires, et sur ce point il lui arriva peut-être quelquefois de dépasser le but. Aujourd'hui que la civilisation a fait tant de progrès , on a peine à se représenter le courage qu'il fallait avoir, en 1818, pour dire que tel opéra italien valait mieux que tel opéra français. Il faut se reporter aux grandes querelles du romantisme et du classicisme pour s'expliquer les précautions oratoires dont Beyle accompagne quelques-uns de ses jugements en matière d'art. Hardis et téméraires même lorsqu'il les publia, ils semblent à présent des vérités de M. de La Palisse, des truisms, selon l'expression favorite de leur auteur. Sans être musicien, Beyle avait un sentiment très-vif de la mélo-
die, cultivé et perfectionné par une certaine érudition qu'il devait à ses voyages en Italie et en Allemagne. >» Nous n'ajouterons qu'un mot à ce jugement si net et si décisif de M. Mérimée. La Vie de Rossini parut en 1824, c'est-à-dire avant la grande époque de Rossini , avant le Siège de Corinthe, avant le Moïse, presque entièrement récrits pour la scène française, avant Guillaume Tell , la plus grande page, la plus héroïque de Rossini. Je voudrais savoir si Stendhal comprenait Rossini dans ses parties élevées et fortes , comme il l'a compris dans sa mélodieuse sensualité. Je voudrais savoir si ces harmonies vraiment épiques, dans lesquelles s'expriment si fièrement la force et la majesté de la Bible, le patriotisme et la liberté des temps modernes, ont trouvé dans Stendhal un appréciateur aussi sympathique, aussi ému que les chants enjoués et voluptueux qui sont la première manière et le genre unique de Rossini avant son voyage à Paris. Encore ici , c'est un doute , un simple doute que j'émets.
Nous ne ferons que nommer, pour mémoire, les Vies de Haydn , de Mozart et de Métastase , qui composent, sans contredit, un livre d'une lecture facile et agréable, mais nullement originale, n'étant qu'une compilation bien faite de quelques auteurs italiens et allemands, comme Joseph Carpani et Schlichtegroll. Par une de ces singularités prétentieuses auxquelles Stendhal nous a habitués , il a relégué sa dédicace à la fin du volume. Ce sont là de purs enfantillages qui Tamusent beaucoup.
11 nous resterait à étudier l'attitude militante que prit Stendhal dans la littérature vers 1823. Ce fut le rôle d'un romantique très-hardi de ton à l'égard de la tragédie classique et du vers alexandrin, très-indécis sur
tout le reste. Il veut en finir avec la tragédie épuisée et le vers français dont il ne comprit jamais la mâle beauté. Mais ses idées de réforme ne s'étendent pas plus loin , ot c'est dans ce champ limité du théâtre qu'il prétend restreindre l'innovation littéraire. Lui-môme a pris soin de nous tracer le programme de ses réformes. Le voici en substance et débarrassé de l'accessoire :
Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires, coûtant mille écus, qui jugèrent vers 1670, les pièces de Racine et de Molière. Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis , et travaillèrent pour eux. Il faut désormais faire des tragédies pour nous, jeunes gens raisonneurs , sérieux et un peu envieux, de Van de grâce 1823. Ces tragédies-là doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'est le plus souvent qu'un cache-sottise. Les règnes de Charles VI, de Charles VII, du noble François Ier, doivent être féconds pour nous en tragédies nationales d'un intérêt profond et durable. Mais comment peindre avec quelque vérité les catastrophes sanglantes narrées par Philippes de Comines, et la chronique scandaleuse de Jean de Troyes, si le mot pistolet ne peut absolument pas entrer dans un vers tragique ? — Tout porte à croire que nous sommes à la veille d'une révolution semblable en poésie. Jusqu'au jour du succès, nous autres défenseurs du genre romantique, nous serons accablés d'injures. Enfin ce grand jour arrivera, la jeunesse française se réveillera ; elle sera étonnée, cette noble jeunesse, d'avoir applaudi si longtemps et avec tant de sérieux, à de si grandes niaiseries. — La question se pose nettement en ces termes : Pour faire des tragédies qui puissent intéresser le public en 1823, faut-il suivre
les errements de Racine ou de Shakspeare ? — Le romanticisme est Tunique salut du théâtre aux abois. — Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. — Le classicisme (pardon du mot, il est de Stendhal), au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands-pères.
Tel est le sens général de deux brochures, plus tard réunies sous un titre unique : Racine et Shakspeare. Tout cela était fort piquant et fort leste en son temps ; mais ce sont de ces beautés d'à -propos qui vieillissent vite et qui n'ont qu'un rapide instant. Nous sommes si loin de M. Dussault et de M. Auger ! Toutes les épigrammes de cette petite guerre nous font maintenant l'effet d'épigrammes fossiles. C'est presque là, pour nous, une Iliade anté-diluvienne. Et pourtant il y a trente ans à peine ! Depuis ce temps, la bataille a été gagnée par les romantiques, qui n'ont rien eu de plus pressé que d'abuser de la victoire et de la compromettre par leurs excès. Ils se sont fait battre après avoir battu ; victorieux avant-hier, vaincus hier, ils se sont dispersés dans tous les sens , transformés de toutes les manières. Aujourd'hui, il n'y a plus d'écoles ; il n'y a plus que des chefs d'école, impuissants prédicateurs du désert; il n'y a plus d'armées , il n'y a plus que des généraux qui s'attribuent chaque jour la victoire, dans des bulletins que personne ne lit, sur des ennemis absents. A peine, si dans cette lassitude universelle, si dans ce découragement des esprits, on voit se. constituer, lentement et dans l'ombre, un parti faible encore, mais sincère et courageux, un parti d'honnêtes gens, bien résolu à
combattre pour tout ce qui est beau et tout ce qui est grand, pour la dignité des lettres et de l'esprit humain, pour le respect de l'âme immortelle et libre que la littérature doit fortifier et non flétrir, pour toutes les nobles inspirations qui viennent de la raison et du cœur, pour tout ce qui tend à agrandir l'homme et à l'élever audessus de lui-même, au-dessus de l'intérêt, au-dessus de la sensation. Ce parti est faible, disons-nous; il se recompose lentement, après les excès de cette littérature violente, sensuelle et fausse, qui a si longtemps détourné l'esprit français de ses voies élevées ; mais il faut croire que ce parti triomphera ; il faut croire que l'avenir lui appartient, et qu'il prendra d'une main ferme et puissante le gouvernement des intelligences ; sans quoi ce serait à désespérer de la civilisation intelligente, du progrès raisonnable et de l'avenir éclairé.
Au terme de cette longue étude sur l'athéisme en littérature, car ce fut là véritablement le rôle et l'originalité de Stendhal, nous voudrions résumer notre jugement sur ce talent bizarre, incomplet et faux, et le condenser dans une impression définitive. Cette impression nous l'emprunterons à Stendhal lui-même : « L'auteur, dit-il quelque part, a un grand désavantage ; rien ou presque rien ne lui semble valoir la peine qu'on en parle avec gravité. » Voilà, réduite à son expression la plus nette, voilà toute la vérité. Rien ne parut à Stendhal valoir la peine qu'on le prît au sérieux et qu'on en parlât sérieusement. Que pourrions-nous ajouter à ce jugement de Stendhal sur lui-même ? Peu de chose, si ce n'est que la postérité pensera exactement de Stendhal ce qu'il pense des sujets divers qu'il a traités. C'est une réputation que personne, dans quelque temps, ne prendra au sérieux; réputation éphémère, chose fri-
vole et légère que l'opinion indécise balancera peut-être pendant quelques années encore entre la célébrité et l'oubli, mais qui de soi-même et n'étant plus soutenue par le zèle de quelques amitiés empressées et par l'admiration intéressée des cent esprits distingués que Stendhal s'est promis pour lecteurs, ira s'ensevelir dans ces abîmes silencieux où tombent les réputations surfaites et les génies avortés.
Nous n'aurions jamais eu le triste courage de recommencer cette étude après tant d'écrivains qui se sont occupés de Stendhal en ces derniers temps, si nous n'avions eu en vue que le succès littéraire ; ce qui nous a inspiré cette hardiesse, c'est la pensée qu'il restait à faire une étude morale. Nous ne croyons pas avoir dit sur Stendhal le mot le plus ingénieux et le plus piquant ; mais nous croyons, ce qui a été notre unique souci, avoir dit le mot le plus vrai, ce qui ne signifie pas que ce soit le dernier mot. Il y aura sans doute bien des appels, et il peut se faire qne notre critique sévère perde son procès devant l'opinion ; il lui restera cette ressource suprême des causes perdues qui ne veulent pas désespérer d'elles-mêmes ; elle en appellera à l'avenir, et cet avenir, elle le fixe à vingt ans d'ici.
VARIÉTÉS : DEUX HUMORISTES DE l/ÉCOLE HUMANITAIRE f. § I. — M. Toussenel : Vesprit des Bêtes.
Dût cet exorde sembler un peu brusque , il faut que dès la première ligne nous donnions à nos lecteurs l'explication de la formule du gerfaut. Sans cette formule, pas de salut ni d'intelligence possibles. Le gerfaut est le prophète emplumé de la religion nouvelle. Du haut de son perchoir, il parle , et les phalanstériens recueillent ses oracles. Écoutons donc ce que nous révèle le gerfaut; car, je vous le dis, en vérité, lecteurs bien-aimés, si vous n'avez pas la clef de cette énigme, vous ne comprendrez pas un mot ni à cette étude, ce qui serait un petit malheur, ni au gros livre de M. Toussenel , ce qui serait une grosse calamité.
Le gerfaut est de tous les êtres parlants le premier qui ait dit : Le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de V autorité féminine. Aussi, donnant à la fois l'exemple et le précepte, le gerfaut, qui laisse le sceptre à sa femelle, tient la tête dans l'ordre des oiseaux supérieurs, et porte la parole devant Dieu et devant l'homme dans toute occasion solennelle. Si l'humanité fait fausse route , si tant de bassesses ' et
1. Nous demandons pardon d'avance à nos lecteurs du ton plus libre et plus familier de ces dernières pages. Nous n'avons pas cru qu'il fût possible de parler de ces deux auteurs plus sérieusement qu'ils n'ont écrit.
d'infamies souillent notre globe, si tant de crimes déshonorent la pensée et la main de l'homme, n'en doutez pas, c'est la faute des gouvernements qui n'ont pas encore compris ni appliqué la formule du gerfaut. Le jour où cette formule servira d'épigraphe à une constitution nouvelle, le jour où la politique et la société adopteront cette législation du Lycurgue des airs , l'ordre par la force fera place à l'ordre par l'amour, la giberne du gendarme disparaîtra devant le carquois de Cupidon, et l'humanité sera sauvée.
Nous prions nos lecteurs de ne pas faire à M. Toussenel l'injure de croire que nous plaisantons. Tout ce qui précède est un fidèle extrait de son livre. Notre ambition est de bien faire comprendre la pensée de l'auteur, rien de plus.
Ce livre est un traité d'histoire naturelle, et en même temps un code de morale. Les oiseaux y donnent des leçons aux hommes, et certes des leçons bien sévères. Ils sont heureux, ils sont contents, ils jouissent de toutes les satisfactions de l'esprit, de toutes les joies du cœur, de toutes les voluptés des sens : l'âge de l'harmonie est déjà un fait accompli chez eux : le phalanstère n'y est plus une utopie, et l'homme attardé dans la sphère nébuleuse du limbisme (civilisation) doit porter envie à ces frères, à ces sœurs ailés dont les mélodies et les libres amours sont un sarcasme perpétuel à nos tristesses et à nos misères. Soyons oiseaux à notre tour ! Aimons librement, et nous chanterons aussi.
• On le voit, M. Toussenel est un fouriériste de haut titre. Il a la foi, il a le zèle du prosélytisme. Son traité d'ornithologie n'est qu'un prétexte fallacieux pour insinuer la bonne doctrine. Il faudrait être un vieux, un chauve ou un gendarme (trois termes qui sont chez lui
la dernière expression du mépris), pour se tromper un seul instant sur le véritable sens du livre. M. Toussenel est donc un prédicateur, un moraliste de l'école passionnelle. Mais soyons juste , et disons tout de suite qu'il n'appartient pas à cette école ennuyeuse des fouriéristes pédants qui marchent à la conquête du nouveau monde avec une grosse artillerie de syllogismes. L'auteur est trop galant pour ne pas savoir qu'il perdra sa cause s'il ne se fait pas lire des dames; et comment voulez-vous conquérir à votre doctrine les suffrages de Vénus, si vous chapitrez Vénus sur le ton d'un pédagogue ? Aussi, ne craignez pas, en ouvrant ce livre pimpant, de vous endormir comme vous l'avez fait tant de fois peut-être sur une page de Fourier, ou de quelqu'un de ses disciples. Ici tout est gai, tout est joyeux; l'allure est libre et le ton leste, l'image légère : vous rirez peut-être, mais vous ne baillerez pas. Certes, le monde des moineaux n'est pas un monde collet-monté ; mais, en revanche, vous y trouverez de l'esprit et de la gaieté : c'est une bonne lecture de mardi gras. Chaque livre n'est-il pas fait pour chaque époque de l'année? et la librairie n'a-t-elle pas aussi son calendrier ?
Malheureusement le carnaval est déjà, depuis beau temps , de l'histoire ancienne. Nous serons donc tenus à. quelques réserves dans l'exposition des points délicats, dût M. Toussenel nous traiter de vestale. Ce titre , d'ailleurs, ne nous déplairait pas trop, précisément parce qu'il sera très-rare dans le futur phalanstère. La rareté fait le prix des choses.
Ce ne sera pas là assurément le cas de l'amour. Si la chose se multiplie dans le phalanstère comme le mot dans le livre, les résultats seront effrayants ; mais il faut
Lien s'y résigner. Ainsi le veut la formule du gerfaut ; et M. Toussenel nous l'assure, se révolter contre cette formule, c'est nier la loi de Dieu, c'est nier le Dieu du phalanstère dont le gerfaut est le premier ministre. Revenons donc à la formule; aussi bien elle explique tout : elle contient toute la science et toute l'histoire de l'avenir, plus celle du passé, plus la solution immédiate et radicale de toutes les questions épineuses auxquelles cette pauvre humanité se déchire depuis six mille ans , religion, politique, beaux-arts et littérature. Deux autorités inattendues , un païen et un chrétien , viennent confirmer de leur vote la formule du faucon blanc. C'est Tacite et c'est Robert d'Arbrissel, l'un dans sa description des mœurs des Germains, où il constate l'influence presque divine des femmes ; l'autre , que M. Toussenel ne semble connaître que sur une légende des plus apocryphes et passablement irrévérencieuse. Voilà donc Tacite et Robert d'Arbrissel qui avouent avec le gerfaut que l'usage d'adorer la femme est la source de toutes les vertus et de toutes les vérités littéraires , politiques , sociales. Phalanstériens anticipés et par pressentiment, l'Église de l'avenir leur dressera des statues.
Savez-vous pourquoi la république est tombée? C'est, n'en doutez pas, parce qu'elle s'est constituée juste au rebours de celle des faucons blancs. La république de 89 n'a pas tenu parce qu'elle n'avait fait que décréter l'égalité des hommes, celle de Février a vécu ce que vivent les roses , parce que les députés de 1848 n'ont pas osé réparer l'iniquité de leurs pères. A la place de ces constituants qui n'ont su rien faire, si vous n'aviez mis que des amoureux, vous auriez décrété du même coup l'éternité de la république, qui fût devenue bien vite la république idéale, celle des femmes. Mais non, il y a eu
je ne sais quelle conspiration occulte et stupide. Les amoureux ont été proscrits , vous savez le reste.
Cette pauvre république a eu deux autres torts que M. Toussenel ne lui pardonne pas, l'un d'avoir eu des ministres trop vieux, et qui avaient depuis longtemps passé l'âge des amours; l'autre (nous en demandons pardon à qui de droit) est d'avoir eu des ministres trop laids. Quand M. Toussenel a vu la république gouvernée par des têtes de Méduse , il s'est voilé la face pour ne pas voir la leur, et pleurer à son aise. Quand un pays consent à se laisser gouverner par des hommes trèslaids , il a perdu le sentiment du beau physique , et le sentiment du beau moral suit de près son confrère. Montesquieu a oublié de noter les progrès de la laideur parmi les causes delà décadence des Romains. M. Toussenel complète Montesquieu, et n'hésite pas à déclarer que, si le régime parlementaire est mort, c'est à cause de la laideur abusive des orateurs. Si ces jeunes premiers de la scène parlementaire avaient été réellement jeunes et beaux, la scène ne se serait pas fermée pour eux. Certes voilà des révélations inédites qui vont jeter un grand jour sur l'histoire de ces dernières années.
Continuerons-nous l'exposé de cette politique amoureuse? Nous connaissons le mal et la cause du mal. Que faut-il pour le réparer? Soyons de vrais et loyaux faucons, cédons le sceptre avec les droits à la femme, et nous verrons éclore des merveilles. Nous lui ouvrirons la tribune pour qu'on sache une fois ce que c'est que l'éloquence et la république : « L'institution du parlement féminin en France , c'est la renaissance des arts , des plaisirs , des fêtes éternelles ; c'est le règne de l'amour, dont la venue fera tressaillir les planètes d'allégresse, »
L'histoire est là qui nous démontre avec évidence ces grandes lois de la politique de Vénus. Assurément nous ne connaissons pas de révolutionnaire aussi galant que M. Toussenel. Si depuis un demi-siècle la fortune de la France a tant de peine à s'affermir, c'est la faute de la loi salique, qui nous a ôté le droit d'avoir, comme les Anglais, des grande Elisabeth , et, comme les Russes des grande Catherine. Deux peuples sont entre eux comme leurs femmes. Aussi les Anglais et les Russes tiennent-ils la tête, à ce que nous assure M. Toussenel. Et, si nous n'y prenons pas garde, nous pourrions bien voir s'éterniser cette suprématie ; car nos rivaux sont très-fins : convaincus de la supériorité de la femme, les Anglais et les Russes font tout, même l'impossible, pour lui ressembler, l'Anglais, en se rasant sans cesse, le Russe en se bombant la poitrine. L'avenir est aux peuples rasés de frais.
Il nous tarde d'abandonner la politique pour aborder avec M. Toussenel une question qui nous intéresse de plus près que toutes les autres, celle de l'Université. M. Toussenel ne nous aime pas, tous tant que nous sommes, et certes, à cela il y a bien des raisons. Je crois d'abord qu'il nous soupçonne tous d'être très-vieux et très-laids, et M. Toussenel, qui, sans doute, jouit d'un printemps et d'une beauté éternels , ne nous pardonne pas ce double grief de notre âge et de notre figure. Mais il a bien d'autres motifs de colère contre nous, et il ne se fait pas faute de nous les dire avec force injures , dont quelques-unes sont trop spirituelles pour que je ne les rappelle pas avec bonheur.
Cuistres, pédants, savantasses qui portez des abat-jour verts, tout cela va de soi; et vraiment à voir s'étaler dans ce beau style cette grosse rancune contre les professeurs,
3i0 ÉTUDES LITTÉRAIRES.
ne dirait-on pas que M. Toussenel est un étudiant imberbe, frais éclos du lycée; mais nous n'avons pas été médiocrement surpris de retrouver, sous la plume de cet écrivain folâtre, une facétie de haut goût que nous avions parfois surprise sur les lèvres de ces jeunes phalanstériens de douze ans qu'on appelle vulgairement des gamins de collège. M. Toussenel, à bout d'injures comiques, nous appelle des pions. 0 mes collègues ! ô mes maîtres! qu'avez-vous donc fait à M. Toussenel?
Ce que vous avez fait, grand Dieu! vous me le demandez! et d'abord vous avez empêché M. Toussenel de manger des tartes aux cerises (sic) dont était très-friand ce jeune estomac, fouriériste précoce par amour pour les gâteaux. Hélas ! l'enfant était si heureux sur ces vertes pelouses ou dans les bois , faisant la guerre aux lapins ou dénichant les merles ! Et vous l'avez condamné à la captivité entre quatre murs, au pain sec et au latin. C'est une lâcheté et une barbarie. Aussi M. Toussenel, fort de son expérience , pose-t-il en axiome que tout système d'enseignement national, qui ne débute pas par déférer à la femme le monopole, ne peut aboutir qu'à des monstruosités. M. Toussenel ne se console pas de n'avoir pas fait ses humanités sous le régime féminin : il recommencerait volontiers ses classes , si la formule du gerfaut renouvelait le personnel caduc et masculin de l'Université. Vous pouvez l'en croire sur parole.
Pauvre Université ! il n'est que trop vrai, et M. Toussenel nous le dit avec une noble franchise , c'est depuis trente ans bientôt à qui nous jettera la pierre. Et lui aussi a suivi l'exemple de tout le monde. Il a fait chorus, le croirait-on, avec son ennemi intime, M. Veuillot, qu'il persécute ailleurs de ses traits les plus acérés. Mais il a l'orgueil de croire que personne n'avait encore
indiqué aussi traîtreusement que lui le côté vulnérable de la place. Ce qui tue l'Université, son mal secret , sa plaie intime, c'est la formule du rudiment ! Comment voulez- vous que l'Université vive, elle enseigne le latin, et le latin n'est qu'un long blasphème contre Dieu et la femme. Elle apprend à ses écoliers le rudiment de Lhomond, et l'affreux bouquin proclame que le masculin est plus noble que le féminin. Que pouvez-vous espérer d'une institution qui se déclare par ses premiers enseignements en insurrection ouverte contre la charte de l'avenir, la constitution du phalanstère , la souveraineté de la femme ?
Êtonnez-vous après cela des colères que soulève le nom seul de Lhomond! M. Toussenel montre envers les noms propres une tolérance relative. Mais Lhomond est pour lui l'infâme. Il va même, en un passage décisif, à demander sa tête (la tête de Lhomond ! ) pour décapiter en lui le rudiment tout entier. Il veut faire à tout prix justice de cette théorie scandaleuse qui a perdu tant de jeunes âmes , occasionné tant de pensums , et couvert d'une cataracte si épaisse tant de magnifiques entendements.
L'Université va donc mourir parce que sa cause est liée à celle du rudiment. Cette alliance funeste nous tue. Nous n'avons su faire que des jeunes gens forts en thème (plaisanterie à la mode depuis quinze ans que M. Alphonse Karr l'a inventée), et Dieu sait quel avenir attend ces victimes dévouées au Minotaure de la grammaire latine. Le sort appesantit ses rigueurs sur ces pauvres jeunes gens qui ont trop cru à Lhomond, à ses pompes et à ses règles. Ils sont damnés en ce monde.
Après cela , vous serez peut-être curieux de connaître les appréciations de M. Toussenel sur la littérature la-
tine. Nous les résumons : le latin étant particulièrement répulsif à la femme qu'il met au second rang dans le classement des genres , n'a dû enfanter aucun chefd'œuvre. Ce qu'on appelle improprement les comédies de Térence sont des œuvres bâtardes baignées d'une atmosphère glaciale qui vous donne l'onglée. Virgile , avec tout son talent de poëte , n'a jamais pu nous faire croire à l'amour de Didon pour le pieux Énée, un héros assommant qui se dit fils de Vénus , on ne sait pourquoi, car sa principale occupation semble être d'occasionner du chagrin à sa mère. La littérature romaine est dans Sénèque, dans le Digeste et dans les Pandectes. La sentence est brève, mais elle est péremptoire.
Au reste, M. Toussenel est trop bon fouriériste pour être inconséquent. Du moment qu'il blâme le latin d'avoir subalternisé le féminin au masculin , il s'affranchira du préjugé grammatical, et il écrira bravement cette phrase : Y art et la poésie sont sœurs, ajoutant qu'il aime mieux commettre trois fautes contre la grammaire que de se résigner à prononcer des mots qui blessent la pudeur. Cela nous promet des merveilles pour l'avenir, et nous entendons déjà dans le phalanstère prochain ces phrases, charmants échantillons de la grammaire et de la morale nouvelles : Toutes les femmes et tous les hommes sont fiancées par la nature; ou bien encore : Cette jeune folle et ce tendre adolescent sont d'ingénues amoureuses ; le génie et la beauté sont faites Vune pour Vautre.
Si une institution déplaît encore plus à M. Toussenel que l'Université, c'est peut-être l'Académie. Mais aussi comme l'Institut est impertinent envers le phalanstère ! Croirait-on que M. Flourens persiste depuis cinq ou six ans à ne pas vouloir dire à M. Toussenel pourquoi les
canards ont une plume frisée sur la queue? Croiraiton enfin que l'Académie n'accorderait pas seulement une prime dïm liard à l'auteur de la meilleure histoire des Institutions politiques de Saturne et de Jupiter? Quant à M. Toussenel , il ne réclame rien , mais enfin il rappelle avec une ironie superbe la mésaventure arrivée à un de ces prétendus découvreurs de l'Institut, qui ne put jamais dire ni le nom, ni la couleur, ni l'odeur de sa planète , et qui ne saurait pas encore le premier mot de toutes ces belles choses sans M. Toussenel. Que voulez-vous ? Il faut pardonner à l'Académie , car elle ne sait pas ce qu'elle fait : elle pourrait faire pourtant de grandes choses , si elle n'était pas trop généralement composée de gens chauves , et tout le monde sait que cet inconvénient capital (sic) pousse à la paresse et à l'esprit de vieillerie.
Nous sommes bien loin du monde des oiseaux et de Y ornithologie passionnelle. Pas si loin pourtant que vous le pourriez croire. Nous n'avons fait que dégager de sa formule abstraite la philosophie du gerfaut, la loi d'harmonie et d'amour qui n'a pas sur ce globe de sectateurs plus religieux que le moineau, le canari, l'hirondelle et les autres. Les oiseaux sont les précurseurs et les révélateurs de l'harmonie. On voit quel est le lien naturel qui rattache la théorie pure à l'observation ornithologique. Nous demandons pardon à nos lecteurs d'avoir couru tout de suite aux principes qui forment la moralité du livre , et d'avoir négligé les détails qui sont pourtant des plus curieux et des plus instructifs, mais immenses, infinis, intarissables. Nous allons peut-être étonner quelques personnes en affirmant très-sérieusement que M. Toussenel joint au rare mérite de dire des extravagances avec esprit le mérite plus rare encore
d'avoir observé avec une patience merveilleuse les trois cent soixante espèces d'oiseaux qui habitent la France. Il les connaît avec une grande exactitude, il les décrit avec goût. Tant que M. Toussenel n'est que naturaliste, il est le plus ingénieux, le plus agréable des naturalistes. Il sent vivement les beautés de la nature , et il a le don naturel de les peindre en quelques traits hardis. Mais, hélas ! le phalanstérien revient de temps en temps rendre visite à son ami le naturaliste , et le tic reprend aussitôt. Que M. Toussenel compromet à plaisir de charmantes qualités avec cette monomanie de Y analogie passionnelle, qui retrouve dans le monde emplumé les lois les plus amoureuses du phalanstère , et les principes les plus avancés de la galanterie de l'avenir ! Trois oiseaux pourtant font exception dans ce long dithyrambe ornithologique. C'est le dindon, c'est le vautour, c'est le coq. Voyez le dindon, chauve comme tous les viveurs, épais Mondor de basse-cour, vermillonné par les excès de la table. Le vautour, image de Gobsek, se pare avec amour de ses grègues en loques. Le coq est l'ennemi personnel de M. Toussenel, presque autant que le pion. Il livre au ridicule le plus mérité ces poses de matamore, ce verbe aigre et cassant, cette tenue et ces propos de salle d'armes qui ont fait la réputation des coqs auprès des épiciers. Or tout le monde sait que dans Yhumanologie passionnelle ( pardon de ce dernier barbarisme) , l'épicier possède un capital intellectuel extrêmement faible.
De tout cela que faut-il conclure? Quoi, sinon que le gerfaut est un grand prophète, que Descartes et Kant ne sont que des radoteurs auprès du faucon blanc, que la femme est plus belle que l'homme, et par conséquent qu'elle doit être notre reine, l'amour étant le seul bien de la terre? Quoi encore, sinon que M. Toussenel est un
auteur essentiellement jeune et amoureux? Car enfin, ce serait à lui plus que de l'héroïsme d'attaquer si vertement les vieux, étant vieux lui-même.
Soyons sérieux un instant même en jugeant un livre qui ne l'est pas. Si nous n'avions peur de passer pour un pédant, pour un chauve, pour un fort en thème, nous dirions que nous vivons dans une singulière époque où Ton voit se produire de telles œuvres. Tant d'esprit de détail dépensé d'une si folle manière! Une prodigalité de mots heureux dépensés pour un si petit résultat ! Tant de verve compromise par tant d'extravagance! Il y a peu de livres plus amusants à lire et qui laissent une impression aussi triste. Est-il bien possible d'imprimer cinq cents pages pour démontrer la formule du gerfaut, la supériorité de la femme, et cette loi, morale et raison unique du phalanstère, que les épiciers du dernier siècle chantaient sur un air connu : Cest V amour, V amour, V amour l Certes, nous ne pouvons pas souhaiter aux bêtes de M. Toussenel plus d'esprit qu'elles n'en ont; mais pourquoi donc ne leur donne-t-il pas quelques pauvres miettes de sens commun?
§ 2. — M. Henri Heine : Lutèce.
Rien n'est difficile comme de parler dans le ton convenable de ces terribles railleurs qui se moquent de l'univers, sans en excepter ni vous qui les lisez, ni euxmêmes. Essayer de railler comme eux serait une grande maladresse; prendre un ton dogmatique et sévère, pure niaiserie et matière à sarcasme. Le mieux est de se résigner à une entière simplicité, sans railler et sans dogmatiser, et de s'épargner ainsi le double grief d'une prétention risible ou d'un pédantisme plus
risible encore. C'est ce que nous allons faire à l'égard de cet étrange esprit, Henri Heine, rendanfcompte sincèrement, mais un peu au hasard, des impressions diverses que nous ont laissées ses dernières publications , l'Allemagne et Lutèce. Ce n'est pas une réfutation que nous allons faire; c'est encore moins, et pour cause, une joute d'esprit que nous prétendons engager; nous nous contenterons de présenter l'analyse de nos sentiments variés à la lecture de ces pages tour à tour étranges comme un rêve, étincelantes comme une vision, virulentes et enflammées comme une colère de tribun, grotesques et cyniques comme une raillerie de Rabelais.
Lutèce est un recueil de lettres écrites pour la Gazette d'Augsbourg, de 1840 à 1843. Le but de ces lettres était de faire connaître à l'Allemagne la vie politique, artistique, sociale de Paris , dans ces années florissantes qui marquent l'apogée du gouvernement de Juillet. 11 y a de tout dans ce singulier ouvrage : de graves discussions politiques et des études de mœurs au moins frivoles. On passe du cabinet d'un ministre à un bal public, et de la question d'Orient à la description des danses prohibées. Le compte rendu d'un concert s'y rencontre à côté d'une esquisse très-sympathique de la philosophie de Pierre Leroux, et l'Académie des sciences morales et politiques s'y coudoie avec le corps de ballet. Le salon de Henri Heine est très-mélangé, et tout y entre un peu pêle-mêle, depuis la bonne compagnie jusqu'à la dernière fraction décimale du petit monde. Il en résulte je ne sais quelle physionomie complexe, fort malaisée à définir, ambiguë et bariolée. On y sent trop peut-être le parti pris de n'être ni pédant, ni grave, ni ennuyeux, ni Allemand; mais cela serait mieux
encore, si ce n'était pas un parti pris, et peut-être goûterions-nous avec plus de plaisir ce mélange des tons et cette agilité d'esprit qui passe avec tant d'aisance d'un sujet politique à une question d'art, et d'une question d'art à des familiarités équivoques, si nous n'étions trop avertis que nous avons affaire à un écrivain humoristique. J'adore l'imprévu , mais surtout quand l'imprévu ne m'est pas annoncé. A cela près que tout le livre est d'un décousu et d'une bigarrure inimaginables, et que l'auteur se fait gloire de sa désinvolture, il y a peu de lectures d'un effet plus original.
Disons tout de suite ce qui a vieilli dans le livre. La partie politique est sans doute ce qui faisait le plus grand intérêt de ces lettres, à leur date ; mais ce charme de l'actualité est bien passé, et il nous est impossible de nous intéresser aux spirituelles allusions, aux diaboliques malices , à la hardietse d'épigramme qui 4éf rayaient cette correspondance au! dépens de M. Guizot et du roi Louis-Philippe. Toute cette petite guerre est un tel anachronisme aujourd'hui, qu'il nous semble au moins étrange que M. Heine n'ait pas eu la pensée de retrancher cette vieille polémique qui n'ajoute rien au mérite du livre et ne sert qu'à ralentir l'intérêt. Les épigrammes politiques n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont une témérité ; quand le péril est passé, elles me font l'effet d'un coup de fusil tiré sur un ennemi à terre. Il eût été de bon goût de supprimer toutes ces légères mousqueteries d'arrière-garde. Mais il paraît que l'auteur le plus spirituel du monde n'a pas le courage de sacrifier même les parties les plus surannées de son esprit. A Dieu ne plaise qu'il nous vienne à la pensée d'interdire à l'histoire le droit de juger avec sévérité ces temps encore si voisins de nous, cette politique
presque contemporaine, ces ministres et cette royauté d'hier. Mais ce que nous permettons à l'histoire, nous ne le permettons pas au pamphlet; nous comprenons le jugement motivé, nous ne comprenons pas l'épigramme. Voilà, du moins en France, ce que veut la dignité de l'écrivain. Il ne s'agit pas ici de partis politiques. Si M. Marrast vivait encore et qu'il voulût écrire l'histoire de 1840, il ne l'écrirait plus sur le ton du National. Cette faute de goût, ce manque de convenance a du reste, dans M. Heine, sa punition immédiate. Qui le croirait? Ce grand railleur réussit à nous ennuyer.
Nous insistons d'autant plus que M. Heine a la prétention presque bouffonne d'avoir des convictions politiques. « Celui qui ne s'attache qu'aux mots, nous dit-il gravement, trouvera aisément dans mes correspondances, à force de les éplucher, bon nombre de contradictions, de légèretés, et même un manque apparent de conviction sincère. Mais celui qui saisit l'esprit de mes paroles, y reconnaîtra partout la plus stricte unité de pensée et un attachement invariable pour la cause de l'humanité, pour les idées démocratiques de la révolution. » Or, veut-on savoir quelle étrange interprétation il nous donne de ces idées démocratiques? Ces idées se résument pour lui dans le socialisme le plus avancé, ou pour nommer le monstre par son vrai nom , le communisme. Il se vante du service qu'il a rendu à la secte. « Les communistes de tous les pays, dit-il, reçurent par nos lettres des nouvelles authentiques sur les progrès incessants de leur cause ; ils apprirent à leur grand étonnement qu'ils n'étaient pas le moins du monde une faible petite communauté, mais le plus fort de tous les partis; que leur jour, il est vrai, n'était pas encore arrivé, mais qu'une attente tranquille n'est pas une
perte de temps pour des hommes à qui appartient l'avenir. L'avenir leur appartient parce qu'ils ont pour eux la justice, la vérité. » Un terrible syllogisme tient l'esprit de M. Heine ensorcelé, et s'il ne peut réfuter ces prémisses : Que les hommes ont tous le droit de manger, il est forcé de se soumettre aussi à toutes ses conséquences. En y songeant, il court risque de perdre la raison, il voit tous les démons de la vérité danser en triomphe autour de lui, et à la fin, un désespoir généreux s'empare de son cœur et il s'écrie : * Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société! Que justice se fasse! Qu'il soit brisé, ce vieux monde, où l'innocence a péri, où l'égoïsme a prospéré , où l'homme a été exploité par l'homme ! » Tout cela est bien éloquent et a l'air sérieux. Mais écoutez; et vous allez juger comme ce grand apôtre de Yinnocence et de la justice va se moquer de lui-même : « Qu'ils soient détruits de fond en comble , ces sépulcres blanchis, où résidaient le mensonge et l'iniquité! Et béni soit l'épicier qui un jour confectionnera avec mes poésies des cornets où il versera du café et du tabac pour les pauvres bonnes vieilles qui, dans notre monde actuel de l'injustice, ont peut-être dû se passer d'un pareil agrément — fiatjustitia, pereat mundusl » — Voilà la note exacte de ses convictions. Triple dupe qui se laisserait prendre à ses velléités de principes!
Ce qui nous intéresse beaucoup plus que les convictions politiques de Henri Heine, ce sont ses jugements d'art et de littérature. Ici encore il procède par boutades, par plaisanteries très-équivoques, personnalités amères, jeux souvent cruels d'une humeur fantasque et d'un scepticisme acerbe , ou bien par élans inattendus d'une sympathie soudaine et retours imprévus d'une sensibilité
presque sincère* Mais au moins, dans ce domaine des idées, dans cette libre sphère de l'art, les polémiques ne vieillissent pas aussi vite et le scrutin de l'opinion restera longtemps ouvert sur les mérites divers de Georges Sand et de Victor Hugo, de Louis Blanc et de Thiers, de Delaroche et de Léopold Robert, de Berlioz et de Beethoven, de Pierre Leroux et de Cousin.
Nous ne sommes que bien rarement de l'avis de Henri Heine. Mais quelle piquante variété de points de vue! Quelles fantaisies imprévues! Quelle pointe aiguisée! Comme tout cela s'agite et se meut , comme cette mêlée de noms propres contemporains et de jugements aventurés produit un singulier effet! A chaque page on s'écrie : Le drôle d'esprit! Il est vrai que parfois on est tenté d'abréger la phrase et de s'écrier tout simplement : Le drôle ! Il faut voir comme il nous arrange nos grands écrivains. Chateaubriand est pour lui un fou, et j'ajoute un fou triste ; son pathos a quelque chose de comique; à travers le glas funèbre de ces accents qu'on prend pour sublimes, Heine entend toujours le tintement des noires clochettes de son bonnet de fou. M. de Lamartine est le moins maltraité, si, en pareil cas, l'injure la plus cruelle n'est pas le silence. M. Victor Hugo n'est qu'un grand charlatan qui a fait accroire à ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu'il était le plus grand poëte de France. Il est forcé et faux, sans goût, sans naturel, froid et gla^l, même dans ses effusions les plus passionnées; son enthousiasme n'est qu'une fantasmagorie , un calcul sans amour, ou plutôt il n'aime que lui-même, il est égoïste, et pour dire quelque chose de pire, il est Hugoïste. 11 a la gaucherie d'un parvenu ou d'un sauvage qui s'affuble d'oripeaux bigarrés. Tout est chez lui barbarie, dissonance, diffor-
mité. On a dit de son génie : C'est un beau bossu. Celui qui a dit ce mot, a dit le dernier mot. — Telle est la sentence laconique de Henri Heine sur l'un des plus vigoureux écrivains qui aient manié la langue française. Croirait-on que M. Villemain , dont le nom seul rappelle les élégances les plus exquises et la grâce éternellement jeune de l'esprit, est grossièrement insulté? M. Cousin subit, dans le même livre, des fortunes assez diverses, tour à tour maltraité pour avoir hautement proclamé ses répugnances à l'égard du panthéisme , et défendu contre certaines attaques haineuses de M. Pierre Leroux. Il y a de la générosité dans cette apologie ; car M. Pierre Leroux est un philosophe selon le cœur de Henri Heine. L'auteur de Y Humanité prend tout à coup des proportions colossales et tout à fait inattendues pour le lecteur français. C'est la vertu même, quoique cette grande vertu , on l'avoue , se laisse parfois trop aisément emporter au souffle de la passion ; c'est un ermite de la pensée, c'est un capucin philosophe , un Pontifex maximus, le plus grand producteur d'idées que possède la France. Parmi tous les titres pompeux dont il est affublé, j'en passe et des meilleurs. MM. Michelet, Quinet et Mme Georges Sand partagent avec Pierre Leroux les sympathies décidées de l'Aristarque allemand. Dans cette revue sommaire des lettres françaises, l'Académie n'est pas oubliée, et l'on plaisante agréablement, à plusieurs reprises , les dames qui ne manquent pas une des séances où tel immortel doit prendre la parole. Tout cela, on le voit, est de la haute fantaisie à propos de critique. Que cette lanterne magique de caricatures enluminées soit amusante, je ne le nie pas; mais je tiens à bien constater que ce n'est qu'une lanterne magique. Et pourtant, si parfois il arrive à Henri Heine de lais-
scr la ce parti pris de parodie, de charge et de plaisanterie à outrance, s'il lui arrive de s'abandonner à l'émotion sincère et à l'inspiration sérieuse, il trouve des accents d'une justesse et d'une élévation incomparables. Qui pourrait lire sans être profondément touché, cette page sur la mort de Léopold Robert : « Ce qui poussa Robert à quitter la vie, ce fut peut-être la plus horrible de toutes les douleurs , celle où l'artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et ses forces d'exécution; cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fait plus qu'aider pour abréger l'agonie. Quelque vigoureuses et admirables que soient les peintures de Robert , elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de ces florissantes beautés de la nature qui planaient devant son âme , et un œil exercé peut facilement remarquer chez lui les vestiges d'une lutte pénible avec le sujet donné qu'il n'a pu dompter que par les efforts les plus désespérés. » Il y a là tout un morceau d'une simplicité pathétique et d'un ton exquis , qu'on rencontre trop rarement, il faut le dire , au milieu des folles inventions où se joue cette imagination effrénée.
A tout prendre , ce livre de Lutèce est un composé incroyable de facéties outrées, de spirituelles bizarreries, d'injures grotesques, mêlées à forte dose à quelques jugements sincères et à quelques peintures sérieuses. Ce qu'il y a de piquant , c'est la naïveté avec laquelle certains critiques de notre pays se sont laissé prendre aux protestations amicales du facétieux Allemand , et l'ont cru sur parole lorsqu'il nous assure qu'il est Français et Parisien dans l'âme. Ils ont pris pour monnaie de bon aloi tous les compliments dont il paye si largement notre vanité nationale. Hélas! ce n'était que de la monnaie
HENRI HEINE. 3o3
de singe. Ces bons critiques n'ont donc pas lu sérieusement ou n'ont pas compris ce singulier livre? Est-il donc nécessaire de leur citer une longue lettre du 13 février 1841 , bien faite pour donner à penser à notre orgueil patriotique? Je la résume : « Si les Français agissent si vite et profitent du temps présent avec tant de précipitation , c'est qu'ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplissent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau, et les autres peuples ne forment que l'honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d'État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai, ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut son approbation ou son blâme, ou bien même de monter sur la scène et de jouer un rôle dans la pièce ; mais les Français , les comédiens ordinaires du bon Dieu, restent toujours les acteurs principaux du grand drame universel, qu'on leur lance à la tête des couronnes de lauriers ou des pommes cuites. Non, la France n'est pas encore finie, mais elle a passé sa période d'éclat, et il s'opère dans ce moment en elle un changement qu'on ne saurait nier : sur son front se répandent quelques rides, sa tète légère commence à grisonner, elle se penche soucieuse et ne s'occupe plus exclusivement du jour présent; elle pense aussi au lendemain. Nous autres Allemands , nous allons lentement : qu'importe? L'avenir nous appartient, et un très -long avenir. »
Voilà qui est assez clair ; nous sommes la civilisation d'aujourd'hui, et c'est pourquoi Henri Heine a pouj; nous de si enivrantes caresses ; mais l'Allemagne est la civilisation de demain , et si l'on nous donne le présent, on nous ravit tout l'avenir. Jouissons rapidement de no-
tre reste; nos jours sont comptés. Notre grande et splendide civilisation n'est que le festin de Balthazar. Les mots fatidiques portent déjà l'arrêt de notre ruine , et c'est Henri Heine qui est venu les écrire sur les murs de Paris, Henri Heine, ce bon ami des Français!
Si l'Allemagne était plus perspicace , si elle savait mieux comprendre ses grands intérêts, au lieu de se tenir à l'écart , dans une défiance sottement ombrageuse, elle ferait comme Henri Heine, elle s'initierait à nos mœurs, à nos idées, à notre civilisation; elle nous prendrait notre esprit , notre politesse de manières , les grâces et les élégances qui sont le charme et le prestige de notre génie national. Elle avancerait ainsi ses affaires de plusieurs siècles. En se tenant à l'écart, elle ajourne indéfiniment son avènement sur la scène du monde. Aussi le poète pamphlétaire n'a-t-il pas assez d'invectives grotesques contre l'imbécillité de ses compatriotes les Teutomanes. II épuise le vocabulaire de l'injure pour maudire ces soi-disants représentants de la nationalité en Allemagne , ces faux patriotes dont l'amour pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote contre l'étranger. Oui, s'écrie-t-il éloquemment, oui, ces descendants des Teutomanes de 1815, qui ont seulement modernisé leur ancien costume de fous ultra-tudesques, et se sont un peu lait raccourcir les oreilles, je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et maintenant que l'épée tombe des mains du moribond, je me sens consolé par la conviction que le communisme, qui les trouvera les premiers sur son chemin , leur donnera le coup de grâce ; et certainement ce ne sera pas un coup de massue, non, c'est d'un simple coup de pied que le géant les écrasera, comme on écrase un crapaud. C'est avec douleur que nous voyons un poète traiter
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avec cette colère méprisante et ces outrages, un parti dont le seul tort est d'avoir sauvé la nationalité expirante de sa patrie. Qu'un Français répète avec orgueil ces beaux vers d'Alfred de Musset :
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
S'il est à vous, votre Rhin allemand, Lavez-y donc votre livrée ; Mais parlez-en moins fièrement.
Combien, au jour de la curée, Étiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant?
C'est à nous, Français , de sentir ainsi; mais il nous est pénible de voir Henri Heine entonner à plein gosier le chant dédaigneux et fier d'Alfred de Musset contre sa patrie. Heine a la prétention d'être le vrai poète de l'Allemagne moderne, étant le vrai, le seul cosmopolite de la civilisation. A tort ou à raison , nous tenons l'idée de patrie et de nationalité pour autre chose qu'une chimère, et il faut bien que l'ennemi juré des Teutomanes pense comme nous, puisque, dans un avenir éloigné, mais certain, il promet le règne aux Allemands. C'est donc une boutade et une rancune toute personnelle, et cette fureur antipatriotique a quelque chose d'odieux. Heine aura beau faire , il aura beau s'agiter dans sa colère et montrer le poing en désespéré aux Teutomanes, il ne fera pas oublier ces poètes patriotes qui savent si vivement toucher l'àme de la nation. Il ne fera jamais pâlir ce lyrisme qui , réflé-
chi dans l'âme fière et brûlante de Kœrner, éclata comme un incendie dans le cœur de la vieille Allemagne. Nous donnerions bien des pages de Henri Heine, surtout ses pages contre Chateaubriand et M. Villemain , pour quelques pièces comme V Appel, le Glaive, le Chant des chasseurs noirs. Nous admirons naïvement la levée en masse de ces peuples à l'appel de ces odes belliqueuses. Rien, après tout, n'est plus noble que cet immense mouvement d'une nation ressuscitée , rien n'est plus généreux que ces chants de guerre qui éclataient sur le Danube et sur le Rhin comme le cri de Spartacus brisant ses fers. Nous donnerions toutes les épigrammes de Lutèce contre Louis-Philippe et M. Guizot pour cetle simple chanson des Teutomanes qui retentit si profondément en Allemagne, lors des événements de 1840, comme une fanfare de guerre :
« Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides; — aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe verte ; aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots. — Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand , aussi longtemps que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu; — aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son miroir. — Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées. — Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans les vagues. »
Voilà- de la poésie, de la vraie poésie, n'en déplaise à M. Heine et à ses amis. Ce que c'est que cette toute petite chose, l'honnêteté du sentiment! C'est peu, et c'est
beaucoup. Voilà un poëte qui certes n'est pas au nombre des illustres et des privilégiés du génie. Le nom de Becker n est pas un de ces noms qui laissent une trace enflammée dans l'histoire. Voyez pourtant cette chanson du Rhin allemand; comme le sentiment est profond et comme le vers, jaillissant de cette veine heureuse, coule avec aisance sur les lèvres et dans les cœurs ! Quelle grâce hardie et fière dans ces strophes animées, colorées, vraiment vivantes! Dans les ballades et les légendes de M. Heine, dans ces chants d'une fantaisie étincelante, combien y en a-t-il qui aient conquis une aussi grande popularité? Cette naïveté de" sentiment patriotique, M. Heine l'appelle de l'idiotisme, nous l'appelons, nous, de l'honnêteté , de la loyauté. L'inspiration est profonde et vraie, cela suffit; le chant est consacré, il trouve un abri sûr dans toutes les mémoires et dans toutes les âmes de l'Allemagne. On le chantera, ce petit poëme, tant que le Rhin coulera entre ses rives affranchies , et si le Rhin cessait d'être allemand un jour, on le chanterait, tout bas peut-être, mais on le chanterait encore. — Français, nous aimons la France; nous ne|fpouvons trouver bon qu'un Allemand insulte sa patrie.
En somme, si nous voulions rassembler en un jugement définitif nos impressions diverses sur ce livre de Lutèce, ce jugement serait sévère. Non pas que nous soyons insensible à ce charme de l'imprévu, à ce prestige brillant de l'esprit se jouant avec les idées les plus graves, et jetant une lueur soudaine de la plus haute raison au milieu des plus singulières plaisanteries. Non que nous prétendions méconnaître tous ces dons heureux d'une verve inépuisable, éclats fantasques d'une gaieté folle ou d'une tristesse presque désespérée , sou-
plesse étonnante d'allures, et surtout cruauté incisive du mot, perfidie raffinée de l'allusion, art de l'assassinat littéraire et de la torture par l'épigramme. Tout cela nous est prodigué, mais tout cela nous laisse presque triste. Nous admirons les jeux fantasques de l'écrivain et les capricieuses hardiesses de sa plume, il n'éveille pas en nous la sympathie. Or, n'est-ce pas une admiration stérile que celle qui n'a pour objet que le caractère purement littéraire et qui laisse en dehors l'homme?
Sans nier la verve étincelante du détail , l'ensemble nous fatigue et nous attriste. Tant de méchancetés et tant d'injustices ! tant de jugements à rebours ! de si petits hommes élevés, ironiquement peut-être, et tant de grands hommes, de vrais talents, de nobles caractères même, abaissés, dégradés avec une sorte de fureur! M. Heine a donné une parodie de génie, je le veux bien, ce n'est pas un tableau de la France.
De V Allemagne.
Une des manies de Henri Heine, qui en a beaucoup, c'est de faire peur. Il semble que cette manière de se divertir aux dépens du public ait beaucoup de charme à ses yeux. Il en jouit à la manière de ce terrible M. Proudhon, qui se plaisait de temps en temps , on s'en souvient , à lancer dans le silence effrayé de son auditoire, quelquesuns de ces axiomes néfastes qui sonnaient aux oreilles des bonnes gens comme le glas funèbre de la société : La propriété, c'est le vol; — Dieu, c'est le mal. Je m'imagine la joie secrète du grand railleur , en assistant à ces grandes épouvantes dont il était la cause. Il devait rire de bon cœur des imaginations bourgeoises qui voyaient
en lui Tante-christ déguisé en socialiste , et j'ai de bonnes raisons de supposer que ce rôle grandiose et sinistre ne déplaisait pas trop à sa vanité , fort avide de se singulariser, môme aux dépens de la société et de Dieu. Henri Heine est un cousin germain de Proudhon pour la hardiesse de l'ironie. Lui aussi, il a de terribles sarcasmes contre toutes les choses humaines et divines; lui aussi , il aime à prendre à partie , dans une lutte à outrance, la religion et le spiritualisme. Il chante sur un ton lyrique toutes les grandes défaites et les catastrophes de Dieu ; il annonce , avec le grand air d'un inspiré , les temps nouveaux où la chair va se relever victorieuse et reprendre sa place dans le monde et la vie ; mais, avant d'atteindre à cette ère fortunée, il faudra soutenir un effroyable combat. L'Allemagne aura sa révolution. C'est ici qu'il faut entendre le prophète sinistre enfler sa voix de menaces et promener la foudre dans chacune de ses paroles. Tremblez, bourgeois ! Ne trompez pas le plus cher désir d'Henri Heine : mourez de peur , pour lui faire plaisir.
En vérité , Henri Heine abuse un peu du rôle de Croquemitaine métaphysique et de terroriste religieux. Il y a quelque chose comme de l'enfantillage dans ces jeux violents de style , destinés à plonger le bons sens vulgaire dans la consternation et dans la stupeur. A force de vouloir être terrible , il atteint parfois le grotesque. Prend-il donc ses lecteurs pour des enfants , quand il écrit cette prédiction qui veut être épouvantable , mais qui est trop amusante pour nous effrayer : « Alors apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété dans le monde des faits que dans celui des idées et bouleverseront sans miséricorde, avec la hache et le glaive , le sol de notre vie européenne
pour en extirper les dernières racines du passé. Viendront sur la môme scène des fichtéens armés, dont le fanatisme de volonté ne pourra être maîtrisé ni par la crainte ni par l'intérêt.... Mais les plus effrayants de tons seront les philosophes de la nature qui interviendront par l'action dans la révolution allemande et s'identifieront eux-mêmes avec l'œuvre de la destruction ; car si la main du kantiste frappe fort et à coup sûr, parce que son cœur n'est ému par aucun respect traditionnel ; si le fichtéen méprise hardiment tous les dangers, parce qu'ils n'existent point pour lui dans la réalité ; le philosophe de la nature sera terrible en ce qu'il se met en communication avec les pouvoirs originels de la terre , qu'il conjure les forces cachées de la tradition , qu'il peut évoquer celles de tout le panthéisme germanique , et qu'il éveille en lui cette ardeur de combat que nous trouvons chez les anciens Allemands et qui veut combattre non pour détruire , ni même pour vaincre , mais seulement pour combattre. » Après ce dénombrement des légions métaphysiques armées en guerre contre la société et la civilisation chrétienne, suit une peinture fantastique de la révolution allemande déchaînée sur le monde. Quand la croix viendra à se briser , l'antique férocité se réveillera dans le sang national, les vieilles divinités se lèveront de leurs tombeaux fabuleux ; ïhor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. Le tonnerre en Allemagne est bien allemand aussi ; il n'est pas très-leste et vient en roulant un peu lentement; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans l'histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché son but. C'est alors que l'Allemagne verra commen-
HENRI HEINE. 3fi!
cer an drame auprès duquel la révolution française ne sera qu'une idylle. Et l'heure sonnera. Les peuples se grouperont comme sur les gradins d'un amphithéâtre autour de l'Allemagne, pour voir de grands et terribles jeux. Et alors , Français , mes amis , c'est Henri Heine qui vous le conseille , tenez-vous fort tranquilles , soyez sur vos gardes, et ne vous mêlez pas de l'affaire qu'on fera là-bas, en Allemagne; il pourrait vous en arriver mal !
C'est là le ton ordinaire de l'exposition et de la discussion philosophique dans Henri Heine : une exagération violente d'idées , un lyrisme effréné , mêlé de trivialités hardies, un style excessif et bruyant, cachant mal sous le tumulte des mots l'absence des convictions , une ironie outrecuidante qui se complaît à jeter l'épouvante dans les âmes, en prenant à partie les plus hautes puissances de la terre et du ciel. D'ailieurs, un esprit étincelant , une verve inépuisable, le génie de l'humour, mais de Y humour avec préméditation. En somme, l'effet de la lecture n'est pas médiocre. A force d'audace, Heine secoue Tàme la plus léthargique ; il a des coups de style tellement inattendus, qu'il agite et passionne le lecteur , l'irritant par ses insolences métaphysiques et , l'instant d'après, le désarmant par la plus singulière des plaisanteries. Par intervalles, à travers ces jeux d'une raison délirante et d'une imagination exaspérée, brille un trait imprévu de bon sens , comme un éclair illuminant une orgie nocturne.
Nous ne nous donnerons pas le ridicule de réfuter les diatribes dans lesquelles s'exhalait il y a vingt ans le panthéisme sensuel d'Henri Heine. Il n'attache guère plus d'importance que nous au fond même de ses idées, et il les a presque entièrement désavouées dans Y Avant- Si
propos de cette nouvelle édition et dans le fameux morceau qui a fait tant de bruit il y a un an : les Aveux d'un poète. Il s'est chargé de sa propre critique, et il Ta laite consciencieusement, autant du moins qu'il peut faire quelque chose, c'est-à-dire en mêlant les plus amusantes bouffonneries à quelques idées presque sérieuses. Il nous avoue avec une sincérité du plus haut comique les motifs qui l'ont insensiblement détaché des saintssimoniens et autres apôtres de la réhabilitation de la chair. En ce temps-là, il voyait en eux le parti le plus avancé de l'émancipation humaine , qui venait d'être terrassé par les gendarmes de la vieille société. Il s'intéressait à eux comme on s'intéresse à des vaincus , et il avait pour eux la sympathie d'une âme généreuse pour le martyre. Il ne craignait môme pas , dit-il , de s'exposer au ridicule dont leur bonne cause était quelque peu entachée. Mais les choses ont bien changé : les martyrs d'autrefois ne portent plus la croix , si ce n'est par hasard la croix de la Légion d'honneur ; ils ne parcourent plus nu-pieds les déserts de l'Arabie pour y chercher la femme libre; ces émancipateurs des liens conjugaux, à leur retour de l'Orient, se sont mariés; ils sont devenus les épouseurs les plus intrépides de V Occident, et ils ont des bottes. La plupart de ces martyrs sont à présent dans la prospérité ; plusieurs d'entre eux sont néo-millionnaires ; on va vite avec les chemins de fer. Aussi F enthousiasme d'Henri Heine pour ces grands prédicateurs persécutés de la chair glorifiée et de la femme libre a-t-il baissé sensiblement., II a vu , à n'en pas douter, que ces illustres ennemis de la civilisation n'étaient ses ennemis qu'autant qu'ils n'y trouvaient pas leur place ; ce qui est de nature à dessiller bien des yeux , même plus candides que ceux d'Heine. Il nous
laisse donc entendre , dans son spirituel avant-propos , qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux le ton agressif et les crâneries de ses Études sur Allemagne. Il est bien revenu, s'il faut l'en croire, de ses glorieuses illusions sur cette triste et pauvre déesse , l'Humanité.
Mais, il y a vingt ans, c'était la jeunesse emportée , intempérante , superbe de hardiesse injurieuse et de provocations turbulentes. On nous reproduit cette jeunesse philosophique, presque sous sa forme première, et il faut bien en donner une idée.
Les études qui forment le premier volume de l'Allemagne sont une protestation contre le demi-savoir et l'interprétation erronée de l'esprit allemand que le livre de Mme de Staël a propagés en France. M. Heine vient redresser les idées et rétablir les choses dans leur vrai jour. Si ces idées sont exactes, c'est un patriotisme maladroit qui inspire à M. Heine le désir de les divulguer. Car l'histoire intellectuelle de l'Allemagne, dans ce livre, n'est guère que l'histoire de la formation et des progrès du panthéisme le plus radical. Mais, encore une fois, nous ne jugerons pas, nous exposerons. A quoi bon juger ces excès de doctrine, qui ne sont rien au fond qu'une débauche et une ivresse de l'esprit ? On ne discute ni avec le délire ni avec l'ironie, et tout ce livre est un long délire , entremêlé d'une ironie satanique qui nous ferait peur si elle ne nous faisait pas rire.
La véritable origine de la philosophie allemande date de la Réforme. C'est Luther qui , en affranchissant la religion, a créé la pensée libre , mère du monde moderne. La religion elle-même change de caractère et presque de nature. Il faut vous apprendre ce que vous ignorez sans doute, c'est que l'Église romaine n'était au fond que le vieux spiritualisme indien gnostique; c'était
301 ÉTUDES LITTÉRA1KES.
le bouddhisme de l'Occident. La réforme de Luther donna naissance au spiritualisme judaïco-déiste, qui reçut, sous le nom de foi évangélique, un développement conforme aux temps et aux lieux. La chair reprend ses droits naturels; le prêtre redevient homme, prenant femme et montrant au grand jour ses enfants. D'un autre côté, Dieu redevient un célibataire céleste ; les saints sont médiatisés , on coupe les ailes aux anges ; la mère de Dieu est découronnée, les miracles cessent, les sciences naturelles font des progrès, un monde nouveau vient de naître; c'est le monde moderne. Tout cela est l'œuvre de Martin Luther, auquel Heine rend les plus grands honneurs. Le réformateur crée Fère des siècles nouveaux parla liberté de penser; il crée aussi la littérature nationale en lui donnant une langue, expression de cette littérature qui vient de naître. La révolution philosophique va suivre de près la grande révolution religieuse. C'est à grands coups de pinceau que Heine nous retrace ces événements d'idées qui changent l'Allemagne, et qui, plus tard, s'il faut l'en croire, par l'influence de l'Allemagne , changeront l'univers.
Nous arrivons à la seconde période de la pensée allemande. C'est déjà l'avènement du panthéisme avec la doctrine de Spinosa dans laquelle l'Allemagne va se reconnaître , qu'elle va adopter avec entraînement et qui contient en germe Kant, Schelling, Hegel. Ici se révèlent en toute liberté les prédilections d'Henri Heine et ses espérances pour l'avenir , dans un parallèle vif et presque profond entre le déisme et le panthéisme. Nous résumons cette partie vraiment curieuse du livre. Le dieu des panthéistes se distingue de celui des déistes en ce qu'il est le monde même , pendant que celui-ci est dans le monde , ou, ce qui revient au même, au-dessus
du monde. Le dieu des déistes gouverne le monde du haut en bas, comme un établissement séparé de chez lui ; ce n'est que sur le mode de ce gouvernement que les déistes se divisent entre eux. Les Hébreux se représentent Dieu comme un tyran armé d'un tonnerre ; les chrétiens comme un père rempli d'amour ; les élèves de Rousseau et toute l'école genevoise en font un artiste habile qui a fabriqué le monde à peu près comme leurs pères confectionnent leurs montres, et en qualité de connaisseurs, ils admirent l'ouvrage et glorifient le maître qui est là-haut. Pour le déiste , il n'y a de saint que l'esprit, parce qu'il le considère comme le souffle divin. Les Juifs regardaient le corps comme quelque chose de méprisable ; les chrétiens , qui sont les ultras du spiritualisme, proclamèrent le corps comme réprouvable, mauvais , comme inféodé à Satan, comme le mal même. Mais le corps réclame et la matière injustement humiliée se révolte. L'humanité soupire après des mets plus solides que le sang et la chair mystiques. Il faut réconcilier la matière avec l'esprit. Non , le mal n'est pas , comme le veut le christianisme aveugle , le mal n'est pas dans la matière. La matière ne devient mauvaise que lorsqu'elle est obligée de conspirer en secret contre l'usurpation de l'esprit, quand l'esprit l'a flétrie et qu'elle s'est prostituée par mépris d'elle-même, ou bien encore quand elle se venge sournoisement de l'esprit en cachant ses plaisirs secrets sous le masque béat de l'hypocrisie. Le mal , c'est le mensonge. Le panthéisme anéantira le mal et fera cesser ce long mensonge , en apprenant à l'humanité tout entière, âme et corps, matière et esprit, qu'elle est une incarnation de Dieu.
« Nous ne combattons point, dit M. Heine, pour les droits humains des peuples, mais pour les droits divins
de l'humanité. Nous ne voulons ni sans-culottes, ni bourgeoisie frugale, ni présidents modestes; nous fondons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté. Vous demandez des costumes simples, des mœurs austères et des jouissances à bon marché, et nous, au contraire, nous voulons le nectar et l'ambroisie, des manteaux de pourpre, la volupté des parfums, des danses de nymphes, de la musique et des comédies.... Point de courroux, vertueux républicains ! Au blâme de votre censure , nous répondrions comme le fit jadis un fou de Shakspeare : « Crois-tu donc, « parce que tu es vertueux , qu'il ne doit plus y avoir « sur terre ni gâteaux dorés, ni vins des Canaries? »
Voilà la religion nouvelle, la philosophie nouvelle, la religion et la philosophie de L'avenir, le panthéisme, le vrai catholicisme des peuples, parce que seul il sera universel , et que seul il suffit à tous les désirs de l'humanité , aux exigences impérieuses de son corps , comme aux aspirations de son âme. Déjà, nous assurait Heine en 1835, le panthéisme est le secret public de l'Allemagne. Dans le fait, disait-il, nous avons trop grandi pour le déisme. Nous sommes libres et ne voulons point de despote tonnant; nous sommes majeurs et n'avons plus besoin de soins paternels; nous ne sommes pas non plus les œuvres d'un grand mécanicien ; le déisme est une religion bonne pour des esclaves , pour des enfants, pour des Genevois, pour des horlogers.
Voici dans quel style burlesquement lyrique Henri Heine rend compte du grand événement philosophique qui prépara directement Schelling et Hegel, c'est-à-dire la consécration publique du panthéisme. Il s'agit de la publication de la Critique de la raison pure, d'Emmanuel Kant. C'est pour lui le 21 janvier du déisme.
« Un effroi respectueux, dit-il, une mystérieuse piété nous gagnent. Notre cœur est plein d'un sentiment de compassion.... car cest le vieux du ciel lui-même qui se prépare à la mort. Nous l'avons si bien connu depuis son berceau en Egypte , où il fut élevé parmi les veaux et les crocodiles divins, les oignons, les ibis et les chats sacrés! Nous l'avons vu dire adieu à ces compagnons de son enfance , aux obélisques et aux sphynx du Nil ; puis en Palestine, devenir un petit dieu-roi chez un pauvre peuple de pasteurs. Nous le vîmes plus tard en contact avec la civilisation assyro-babylonienne ; il renonça alors à ses passions par trop humaines, s'abstint de vomir la colère et la vengeance; du moins ne tonna-t-il plus pour la moindre vétille. Nous le vîmes émigrer à Rome, la capitale, où il abjura toute espèce de préjugés nationaux , et proclama l'égalité céleste de tous les peuples ; il fit, avec ses belles phrases, de l'opposition contre le vieux Jupiter, et intrigua tant qu'il arriva bientôt au pouvoir, et du haut du Capitole gouverna la ville et le monde, itrbem et orbem. Nous l'avons vu s'épurer, se spiritualiser encore davantage, devenir paternel, miséricordieux, bienfaiteur du genre humain, philanthrope. Rien n'a pu le sauver. — N'entendez-vous pas résonner la clochette? À genoux! on porte les sacrements à un dieu qui se meurt. »
Nous avons tenu à citer beaucoup de ce livre étrange ; les citations seules peuvent en donner le ton juste, l'accent exact. C'est dans ces impiétés bouffonnes que se complaît cet esprit étonnant. En général, le scepticisme est froid et l'ironie a horreur du dithyrambe. Ici , par l'effet d'un mélange inouï, le scepticisme s'échauffe et le sarcasme devient lyrique. Il y a comme une ivresse dans ces injures contre le vieux du ciel. Ajoutez à cela
des pasquinades philosophiques , un rationalisme outré qui se divertit à des facéties grossières , une verve rabelaisienne de gros mots, et qui, appliquée à ces grands objets de la métaphysique, produit des contrastes violents et des surprises renversantes. Puis , toujours par l'amour du contraste, une page tout à coup émue, un mot du cœur, une larme presque céleste tombant au milieu de cette infernale orgie de l'imagination pervertie et de la sensualité surexcitée. D'autres fois un jugement sain, modéré, profond, qui vient comme pour reposer l'esprit de toutes ces secousses et la raison de tous ces écarts , dont elle souffre et dont elle crie ; des portraits vifs et fins, gravés en deux mots, et d'une admirable justesse. A-t-on jamais mieux défini M. Schelling que dans cette phrase : « M. Schelling est un de ces êtres auxquels la nature a donné plus de goût pour la poésie que de puissance poétique, et qui, incapables de satisfaire les Muses, se sont enfuis dans les forêts de la philosophie, où ils contractent, avec des hamadryades abstraites, les liaisons les plus infécondes. » — Mais ces bonnes fortunes ne durent pas ; tantôt vous croyez tenir un poëte , d'autres fois un philosophe ; vous vous trompez, c'est Arlequin.
Les Aveux d'un poëte sont le complément naturel et le correctif de la première partie de l'Allemagne. Non pas que ce soit une palinodie absolue ; il faudrait être trop ingénu pour le croire; mais enfin il y a moins d'assurance dans l'impiété ; le vieux du ciel est un peu moins maltraité; on lui pardonne bien des choses qu'on ne lui pardonnait pas autrefois , et on finit par avouer , avec toutes sortes de plaisanteries très-drôles, que le bon Dieu n'est pas tout à fait mort. Il y a du grotesque encore, mais du grotesque attendri, si je puis
dire. On devine , dans ces pages écrites à vingt ans de distance, au milieu des plus atroces souffrances, sous le coup de la mort presque suspendue sur ce lit de douleur, sous l'influence aussi des années croissantes et des pensées plus sérieuses qu'amène la vieillesse, on devine une émotion peut-être involontaire, et l'on en est touché, comme d'un regret des années folles, j'allais dire comme d'un remords. Il y a plus de naturel aussi dans la gaieté ; elle n'est plus délirante et forcenée comme autrefois. On la surprend dans une sorte de mesure agréable et d'honnêteté relative. Les souvenirs personnels, l'arrivée en France et à Paris, les bonnes et les mauvaises connaissances qu'on y fait , les fortunes diverses de la vie littéraire , y sont racontés avec finesse, avec un enjouement modéré, avec esprit. On se moque beaucoup trop de Mme de Staël et de sa pyrotechnie sentimentale ; on répète contre cette femme illustre de vieux commérages qui n'ont plus cours en France et qui sont des contes de l'autre monde. Mais nous serions aussi injuste envers M. Heine qu'il Test à l'égard de Mme de Staël, si nous prétendions nier le charme sincère de ces pages rapides , étincelantes , originales. Ce qui nous offre le plus vif intérêt de curiosité, c'est la partie de ces mémoires personnels où l'auteur nous raconte ses déceptions philosophiques. Vous savez comme il grossissait sa voix, il y a vingt ans, pour nous annoncer la révolution sinistre et prochaine de l'Allemagne. Il voulait nous faire peur, et il est arrivé, par un trait plaisant, que Croquemitaine a eu peur.
« Ah ! s'écrie-t-il, ce qui semblait naguère si étrange, se prêche maintenant sur tous les toits au delà du Rhin, et l'ardeur fanatique de ces prédicants est épouvantable! Nous avons maintenant des moines de l'impiété , des
Torquemadas de l'athéisme, qui feraient brûler M. Arouet de Voltaire , parce qu'au fond du cœur, le seigneur de Ferney n'était qu'un déiste endurci.
« Tant que de semblables doctrines étaient restées le privilège secret d'une aristocratie de gens de lettres ou d'hommes d'esprit , et qu'elles sef discutaient en un langage de coterie savante , que n'entendaient pas les domestiques placés derrière nous pour nous servir, pendant que nous blasphémions dans nos petits soupers philosophiques; tant qu'il en était ainsi, j'appartenais, moi aussi , à ces frivoles esprits forts dont la plupart ressemblaient aux grands seigneurs libéraux, qui, avant la Révolution, cherchaient à désennuyer leur monotone vie de cour par le charme des idées nouvelles. Mais quand je m'aperçus que le populaire se prenait également à discuter les mêmes thèmes dans ses symposions crapuleux où la chandelle et le quinquet remplaçaient les bougies ou les girandoles; quand je vis l'existence de Dieu niée par de sales savetiers et des garçons tailleurs décousus, quand l'athéisme commença à sentir le suif, l'eau-de-vie de schnaps et le tabac, alors mes yeux se dessillèrent; je compris par les nausées du dégoût ce que je n'avais pu comprendre par la raison, et je fis mes adieux à l'athéisme. »
Quelle leçon que l'expérience pratique de toutes ces théories dont se grise la raison, et comme Heine l'exprime d'une manière vive et franche! Mais tous n'ont pas entendu cette leçon comme lui ; même chez nous, il ne manque pas encore d'enthousiastes qui, après la catastrophe des saint-simoniens et consorts , nous prêchent la réhabilitation de la chair. Ils rêvent encore cette ère paradisiaque où chaque membre de la famille humaine jouira du nectar et de l'ambroisie promis, des
manteaux de pourpre, de la volupté des parfums, des danses des nymphes.... Que cette ère de volupté universelle, qui a été si longtemps un rêve, s'accomplisse, et nous verrons s'accomplir en même temps bien des conversions du genre de celle de M. Heine. Le rêve de cette fête immense de la sensation peut avoir un certain prestige. Mais combien la réalité offrirait à tous ces illuminés sensualistes d'étranges dégoûts ! et comme tous les communistes aristocrates se détourneraient vite de cette grande curée de la débauche ! Le rêve était une poésie, la réalité serait une nausée.
Rien n'égale la plaisante franchise avec laquelle Heine nous raconte l'époque florissante de sa divinité. Il y a là une incroyable verve d'esprit et du meilleur. On ne peut pas se moquer plus spirituellement de soi-même , de son rôle divin, et de ce qu'il appelle lui-même son absurde orgueil. Il était jeune et superbe, nous dit-il, il n'avait jamais voulu croire que Dieu était devenu un homme ; mais il crut Hegel sur parole quand il lui entendit dire que l'homme était Dieu. Il était lui-même la loi vivante de la morale , il était impeccable , il était la pureté incarnée ; il remplissait avec ardeur son rôle , restaurant les virginités compromises, et dépensant largement le budget de sa divinité^ lorsque tout d'un coup, l'argent et la santé lui faisant défaut, il vit s'écrouler son rêve grandiose, il dut abdiquer ses fonctions divines et redescendre à l'état de simple mortel. Il avoue que l'idée du bon Dieu lui revint tout naturellement, ramenée dans son âme par la souffrance. Sur son lit de douleur, c'était pour lui un grand soulagement d'avoir quelqu'un dans le ciel à qui il puisse adresser ses gémissements :
« Qu'ils sont donc sots et cruels, ajoute-t-il avec une
certaine éloquence qui laisse percer un sentiment juste et vrai à travers la plaisanterie , qu'ils sont sots et cruels ces philosophes athées, ces dialecticiens froids et bien portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine , le seul calmant qui leur reste. On a dit que l'humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on devra dire que le monde est un grand hôtel- Dieu sans Dieu.... Hélas! s'écrie-t-il ailleurs, la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de l'univers, l'Aristophane du ciel a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre, au soi-disant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingle, en comparaison des coups de foudre de la satire que Xhumour divin sait lancer sur les chétifs mortels. Oui , l'amer flot de railleries que le grand maître déverse sur moi est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à frémir. »
Et ici reparaît Arlequin :
« Mais j'ose faire observer à mon seigneur et maître que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir ennuyeux. »
Ce dernier trait nous semble caractéristique , et nous révèle que le vieux Rabelais persiste même après l'abdication du dieu. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans cette page et dans bien d'autres comme un cri involontaire du cœur, un cri comprimé et qui tourne en éclat de rire, mais qui n'en est pas moins déchirant pour qui sait l'entendre. Nous plaignons également ceux qui, sur la foi de quelques bonnes paroles disséminées à travers les Aveux d'an poëte, ont voulu croire à la conversion
du satyre, et ceux qui, voyant à chaque instant reparaîlre la griffe et le pied fourchu, n'ont voulu voir dans ces Aveux qu'une ironie et qu'un blasphème de plus. Les uns sont trop nnïfs et les autres trop peu. Le poëte rit encore et rit sans pitié ; mais au milieu de ses sarcasmes, on sent tout à coup une douleur, une souffrance, quelque chose comme une aspiration. Il a laissé plus de place au sentiment humain. Ce n'était autrefois qu'un sarcasme, c'est aujourd'hui presque un homme. C'est un sceptique encore , mais un sceptique qui semble avoir retrouvé un cœur. L'esprit, en lui, s'est doublé d'une âme. — Tout cela est vrai, pourvu qu'on fasse encore la bonne part au diable dans la seconde période de cet esprit fantasque qui semble faire quelques avances à Dieu. C'est à cette dernière phase de son livre qu'en est resté Henri Heine. Il n'a rien publié depuis, et le secret véritable de sa pensée est encore inédit. Il n'est pourtant pas invraisemblable de supposer que ce travail nouveau du sentiment religieux se fait peu à peu dans cette âme énergique. Il n'est pas déraisonnable d'espérer qu'après avoir passé tant de folles années de sa vie, comme il le dit lui-même dans le plus étrange des langages, à courir tous les bastringues de la mauvaise philosophie , après s'être livré à toutes les cabrioles de l'esprit, et avoir dansé avec tous les systèmes possibles sans y trouver sa satisfaction , pas plus que Messaline dans une de ces nuits de débauche, d'où elle sortait fatiguée, mais non assouvie, après toutes ces orgies de la raison , il se trouvera tout à coup , comme par enchantement, placé côte à côte avec l'oncle Tom, le nègre dévot, et qu'il s'agenouillera, sérieusement cette fois, avec le bonhomme noir, devatit le Dieu de la conscience et de la raison, le Dieu de la Bible et de l'Évangile.
Nous n'avons pas eu le loisir de parler des autres parties, plus spécialement littéraires, de ce livre de l'Allemagne. Nous ne voulons pas scinder l'histoire de la pensée philosophique d'Henri Heine, qui nous semblait pliis curieuse que tous les systèmes littéraires. Il serait pourtant injuste de ne pas signaler, au moins en passaht, la remarquable esquisse de la littérature jusqu'à la mort de Goethe , et la galerie si animée , si vivante des poètes romantiques. Mais ce que nous préférons à ces tableaux littéraires, où il entre toujours un peu de système et de parti pris, ce sont trois morceaux qui nous semblent d'une originalité ravissante, les Traditions populaires, la Légende de Faust et les Dieux en exil. Ici, c'est le poète seul qui paraît, et ce qui pour nous est le sujet d'un étonnement sans égal, ou plutôt ce qui est à nos yeux le signe d'une extraordinaire souplesse d'esprit , c'est que le sceptique effréné, l'athée railleur se transforme en un conteur inimitable, exprimant avec la plus singulière naïveté le sentiment intime et national de l'Allemagne, le sentiment du fantastique et du surnaturel , qui n'est qu'un écho du sentiment de l'infini. Il traduit, dans des récits vrais et colorés, Y âme rêveuse et forte de sa patrie. Il a recueilli sur les lèvres des pauvres gens, dans les nuits d'hiver, au foyer des pauvres cabanes, ces traditions féeriques et ces légendes qui sont la joie et la terreur des veillées. Il semble qu'il ait senti dans son cœur toutes ces épouvantes, qu'il ait éprouvé tous ces frissons ; il vous les fait partager avec une émotion contagieuse, et celui qui tout à l'heure nous effrayait par l'expression impie de son scepticisme désolé, celui qui nous montrait l'éternité muette et les cieux vides , c'est le même qui maintenant nous charme en nous troublant par des contes recueillis de la bouche de
quelque gueux vagabond et de quelque grand'mère aveugle. Étonnant privilège d'un esprit supérieur c(ui, par la force de l'imagination, retourne non-seulement à la foi, mais à la superstition, et se rend ainsi à luimême, comme d'une manière artificielle dont il sait effacer la trace, les sentiments naïfs qu'il a perdus !
Les Dieux en exil ont un caractère à part. Le sentiment superstitieux et légendaire s'y fond harmonieusement avec le sentiment hellénique. Henri Heine est un Grec par certaines nuances de son imagination. Il est, de ce côté-là, tout à fait de l'école de Gœthe. Il à , au plus haut point , le sens de la beauté plastique ; il raconte qu'un de ses amis , et cet ami c'est lui-même , pleura un jour en lisant la défense des temples grecs par Libanius. 11 recueille avec une piété presque dévote les débris et les souvenirs, tous ces restes du paganisme qui n'appartiennent plus à une religion morte, mais à l'art, qui vit éternellement.
Il consacre dans l'urne pieuse de sa poésie cette cendre des dieux d'autrefois, cette poussière des marbres brisés. Il rassemble cette poussière, il souffle dessus avec le divin souffle de la poésie , et les marbres brisés se relèvent, les temples apparaissent dans leur majesté, l'art éternel reconnaît ses œuvres disparues. Il rassemble cette cendre glorieuse, et le souffle puissant du magicien poète en fait éclore tout un peuple vivant et jeune de dieux ressuscites. — Ces pauvres dieux sont les parias du moyen âge et les persécutés du christianisme. On les traque comme des bêtes fauves , on les force à s'enfuir dans la nuit des plus sombres retraites. Bien plus , dernier supplice , la superstition populaire ne les tue pas , mais elle les avilit; ce ne sont plus pour elle que de méchants démons qui, se tenant cachés durant le
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jour, sortent, la nuit venue, de leurs demeures, et revotent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et les faire tomber dans des pièges funestes. L'Olympe n'est pas mort. Hélas ! il eût mieux valu qu'il pérît dans la grande catastrophe ; il n'est pas mort, il est devenu une succursale de l'enfer. Eh quoi ! ce bel Olympe, parfumé d'ambroisie, dans lequel les dieux savouraient sur des couches de pourpre des voluptés divines! Oui, cet Olympe est devenu une impure retraite où se préparent les sortilèges infâmes. La race de ces dieux si gracieux et si nobles , cette famille illustre de déesses idéalement belles et de héros majestueux, tout cela est maintenant inféodé au diable , et dame Vénus n'est plus qu'une enchanteresse qui travaille pour le compte de Satan ! Henri Heine assure qu'il l'a rencontrée un jour en passant par la place Bréda, qu'elle traversait d'un pas délicieusement leste, frisant le pavé de la pointe d'un magnifique châle des Indes. C'était Vénus, devenue femme galante. Oui, Vénus, cette radieuse divinité d'Homère, de Virgile, de Lucrèce, Vénus devenue une courtisane céleste et parfumée d'ambroisie, une divinité aux camélias, une déesse entretenue ! C'est de ce ton charmant et léger, suffisamment convaincu pour être poétique et suffisamment sceptique pour être léger, que Heine nous raconte les aventures éplorées de ses pauvres dieux qui traînent sur la terre un exil flétri. Il s'y intéresse avec une sollicitude piquante, et il raconte leurs fortunes diverses avec une apparente gravité qui est un charme. Il faut lire l'histoire du beau Dionysos, de Bacchus, devenu moine au fond du Tyrol, et tous les ans, au temps de l'équinoxe d'automne, célébrant sa fête par un immense sabbat qui lui rappelle, au moins pour une nuit, la gloire et les triomphes du temps
passé. Mais vous êtes insensible, si vous ne donnez au moins une larme au sort de ce pauvre Jupiter, devenu l'unique habitant de Vile des Lapins. Quand il apprend de la bouche d'un jeune matelot que son beau temple de Grèce n'est plus qu'une ruine honteuse, habitée par des pourceaux , le vieux dieu s'affaisse et retombe sur son siège de pierre en pleurant comme un enfant. Son aigle fidèle et décharné pousse un cri terrible et les matelots s'enfuient épouvantés. — Henri Heine excelle à rendre l'impression vive de ce paganisme populaire, transformé en légendes. Il n'y a pas de conte d'Hoffmann qui surpasse en intérêt fantastique ces récits étranges où les réminiscences des âges poétiques se mêlent aux superstitions modernes. L'ensemble de ces deux sentiments mêlés d'une main à la fois habile et naïve est d'un effet saisissant. C'est attrayant comme un conte et poétique comme la mythologie.
On le voit; ce n'est ni l'ordre de la composition, ni l'unité de la pensée qu'il faut demander à ce livre de l'Allemagne. Ce qu'il faut chercher, dans la partie philosophique comme dans la partie littéraire de l'œuvre, c'est la passion dans le scepticisme, c'est la poésie la plus fantasque dans l'incrédulité la plus raffinée. Je me trompe, il y a de l'unité dans ces pensées si incohérentes, souvent si désordonnées et si folles, dans ces fragments décousus et dans ce pêle-mêle des sujets les plus divers : c'est la grâce du détail, la verve de l'esprit, mieux que cela, c'est un vif et profond sentiment de l'art. — L'art, voilà le seul culte, la seule foi de cet esprit qui se joue si librement du bon sens, de la raison et de Dieu.