‹ Études morales sur le temps présent (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La grande querelle qui divise l'humanité intelligente en deux partis irréconciliables, c'est, il faut bien le dire, la querelle de l'esprit pur et des sens. Il semble, à voir le cours éternel des évolutions de la pensée, qu'il y ait deux grandes familles d'âmes, se perpétuant à travers les siècles, dans la littérature et dans l'art, sous des variétés presque innombrables d'aspects et des dissidences infinies d'écoles : il y a les fils de Platon et les fils d'Épicure. Les uns, vous les connaîtrez à ce noble et impétueux dédain de la réalité, à ce mouvement sublime qui porte l'âme en haut, et ravit la pensée dans les nues. Les autres, vous les distinguerez sans peine à leur amour effréné de la nature , à leur appétit de la matière et de tout ce qui flatte l'instinct, à leur goût intempérant des sensualités. Pour les uns , le cercle de la réalité visible n'est qu'un point dans l'horizon idéal de la pensée. Les autres mettent un orgueil obstiné à parquer leur génie

dans l'étroite frontière de la sensation. Ils représentent à titre égal, les uns et les autres, cette double et contraire tendance de la nature, qui tantôt porte l'homme, sur l'aile des saints désirs, vers la région de l'idée pure, tantôt l'attire vers les régions inférieures où s'agite, où s'exalta l'instinct physique.

De ces deux tendances, l'une aspire à monter sans cesse, l'autre n'aspire qu'à descendre. Qui ne connaît, sans pouvoir le décrire, ce mouvement de l'âme, cette dialectique vivante de la pensée qui poursuit de sphère en sphère, à travers la réalité finie, l'être infini, dernière raison de l'art, fin suprême du beau? Qui ne sait, sans pouvoir jamais exprimer l'austère solennité de ce phénomène , qui ne sait comment toutes les facultés de l'homme sont, à de certaines heures, poussées en avant, sollicitées en haut par un invincible attrait que rien ne satisfait ici-bas ? L'âme s'agrandit parfois à ce point, que le monde ne la contient plus et qu'elle le déborde de toutes parts. C'est alors que l'homme s'élève au-dessus de lui-même , que l'artiste et le poète se transfigurent, pour ainsi dire , sur les hauteurs , apercevant plus près d'eux, au-dessus de la région des nuages, l'objet de leurs sublimes inquiétudes, et souffrant encore de ne pouvoir pleinement l'atteindre. Cher et secret supplice des intelligences d'élite, la vérité semble ne laisser entrevoir de plus près un de ses rayons à l'homme que pour exciter en lui l'irrésistible regret des rayons perdus ou voilés. L'amour du beau ne possède un noble cœur que pour lui infliger le martyre de l'idéal irréalisé. Il faudrait être Platon pour égaler par la grandeur du style la noblesse de ces aspirations qui ne sont que le pressentiment et comme le gage de Dieu dans l'homme , pour suivre ainsi, à la trace de ses désirs, l'âme qui

monte vers le souverain Être et qui , là seulement, dans l'ample sein de son créateur, trouve le terme de son agitation, le repos de son inquiétude.

liais si cette tendance sublime existe dans l'homme, qui ne sait aussi combien elle est combattue, et qui songerait à s'en étonner? Où seraient la lutte, le mérite, l'épreuve, s'il en était autrement? La tendance qui sollicite l'homme à descendre, n'est ni moins impérieuse, ni moins vive que celle qui l'élève à la religion de l'idéal. Il faudrait être Lucrèce pour égaler par l'énergie colorée du style la fureur de ces emportements de l'organisme, la brutalité des appétits qui précipitent l'homme dans les étreintes de la matière , l'amère et acre volupté des joies impures. Pour l'âme qui s'est endormie dans un songe divin, il est parfois d'étranges réveils sur la terre. Quand l'homme se fait ange, est-il jamais plus près de la bête? C'est Pascal qui nous le dit, et il ajoute de profondes paroles : « Ces grands efforts d'esprit où l'âme touche quelquefois sont chose où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, mais pour retomber aussitôt. » L'âme ne peut donc longtemps maintenir l'élan divin, elle retombe sur la terre, et souvent de quelle chute et dans quel abîme ! Ce qui est accidentellement vrai, même pour les intelligences d'élite éprises de l'idéal, ce qui est l'inévitable tentation, même des plus nobles esprits, est l'état normal^ la manière d'être et comme la vie propre de certains hommes, amants fougueux de la nature. Épicuriens par tempérament et par goût, voués au culte des réalités, et puisant l'ivresse dans l'impur nectar des sens, ils se livrent avec frénésie aux attractions de la matière, éternelle Circé.

Entre ces deux forces contraires qui tour à tour élèvent et abaissent l'homme , il y a lutte quotidienne, pas-

sionnée, et le théâtre de cette lutte est partout, soit dans la conscience de chacun de nous, soit dans l'âme collective de l'humanité qui se sent tantôt comme soulevée de terre par une brise divine, et tantôt rivée au sol par la chaîne des instincts, soit dans la littérature et Fart tour à tour emportés d'un fier élan vers l'idéal, et, l'instant d'après, poursuivant des réalités vulgaires ou impures. C'est là le drame secret de la vie intime; c'est là aussi le drame secret de la vie publique. C'est aussi là le vrai, l'éternel débat qui se reproduit sous des formes variées , à toutes les époques de l'humanité , dans les œuvres d'art. Et de même que le grand problème moral consiste pour chacun de nous à savoir qui l'emportera dans notre conscience, de l'égoïsme ou du devoir, de la. tendance qui nous porte à nous faire les soldats héroïques du bien ou les courtisans aveugles de la passion ; ainsi dans l'art, dans la littérature et la poésie, toute la question d'école et de principe se réduit à savoir si l'artiste, l'écrivain et le poète prennent leur modèle plus haut ou plus bas , s'ils suivent Platon sur les libres sommcls, baignés de l'idéale lumière, ou s'ils s'abaissent à la suite d'Épicure vers ces ténébreuses vallées où la flamme divine s'éteint dans l'atmosphère épaisse et tourmentée des sensualités.

C'est h ce point de vue, qui nous semble un des plus élevés de la critique, que nous nous placerons pour juger en toute liberté quelques écoles , quelques sectes plutôt de l'art et de la littérature qui semblent avoir voulu réduire en règles leurs écarts mêmes, et se faire comme une poétique de leurs plus étranges aberrations. Sans prétendre recommencer ce qui a été fait si heureusement déjà par des critiques délicats et habiles , noii3 voudrions apprécier, en quelques pages rapides ,

les prétentions avouées et les œuvres de ces apostats de l'idéal , juger sommairement les doctrines et les faits accomplis. C'est une enquête philosophique sur les emportements sensuels ou les fantaisies de l'imagination contemporaine : rien de plus.

Si Ton nous demande quel est le but, quelle est Futilité d'une étude philosophique sur les œuvres de pure imagination , nous répondrons que rien ne nous semble plus désirable qu'une alliance étroite entre la philosophie spiritualiste et la littérature. La philosophie a vécu trop longtemps dans l'orgueilleux isolement de la pensée abstraite : elle a trop affecté de se séparer de la foule par la bizarrerie préméditée des formes techniques ; elle a trop souvent cherché l'apparence de la profondeur dans une obscurité affectée. Ce qu'elle y a gagné, c'est de n'être plus ni comprise ni suivie. Il est temps qu'elle se rapproche des faits, qu'elle reprenne terre, pour ainsi dire , qu'elle applique ses principes à des réalités concrètes, qu'elle s'habitue à parler la langue non d'une secte, mais du genre humain. Il est temps enfin qu'elle popularise ses idées et ses axiomes. La littérature ne peut que gagner elle-même à son commerce avec le spiritualisme. Il n'est pas inutile qu'on rappelle de temps en temps à l'imagination les grands principes qui doivent la régler, ou à la critique les idées élémentaires qui sont connue le dernier fonds du jugement et la substance éternelle du goût. Cette alliance désirable entre la science des principes et les applications qui doivent s'en faire dans le domaine réglé de la poésie et de l'art, d'illustre exemples nous l'ont montrée réalisée, au moins en partie, et nous autorisent à la tenter, pour notre humble part, dans la mesure de nos forces.

Si-

A Dieu ne plaise que nous prétendions, comme il a plu à quelques juges trop sévères, que tous nos artistes, tous nos écrivains et nos poètes aient déserté dans ce siècle le grand principe de' l'idéal et se soient jetés inconsidérément dans un plagiat aveugle du réel ou dans la recherche systématique du paradoxal , du bizarre et du fictif! Nous le savons et nous le proclamons, l'idéal n'a pas cessé de garder parmi nous ses prosélytes et ses dévots : il a ses autels et son culte; il empreint d'un caractère de beauté incontestable certaines œuvres mâles, éclatantes et fortes où l'on sent encore, sous l'inévitable nouveauté des formes et des idées, une aspiration incessante vers l'éternelle et antique beauté. Nous avons encore de grands écrivains , des artistes inspirés , des poètes distingués, qui forment comme l'aristocratie intellectuelle de notre époque et l'immortel patriciat de la pensée. Aussi est-il bien loin de notre idée de faire d'une voix lamentable l'oraison funèbre du siècle. De grandes et vraies gloires nous consolent de beaucoup de réputations usurpées et de célébrités d'emprunt. Un peu d'or pur nous fait oublier beaucoup de clinquant. Mais le clinquant existe ; la fausse monnaie circule , des gloires de mauvais aloi promènent par les rues leur luxe banal d'oripeaux et de paillettes; des Statues équivoques se dressent chaque matin , fêtées par la curiosité des badauds, sur la borne du carrefour. Il faut savoir résister à ces prestiges vulgaires , discuter les titres douteux de ces grands hommes de coterie, marquer avec franchise les symptômes de ces tendances fatales, qui portent le ravage dans d'honnêtes intelligences, les font dévier de leur voie et s'égarer dans les régions infructueuses d'un

art sans grandeur et d'une littérature sans dignité. C'est un devoir, pour la philosophie spiritualisle, de réclamer contre ces principes nouveaux, pris à rebours du bon sens, et d'en noter, d'une plume sévère, les désastreuses influences sur la génération qui s'élève.

Notre sujet s'agrandirait outre mesure, en même temps qu'il excéderait les limites de notre compétence, si nous prétendions appliqueras principes spiritualistes à la critique de la littérature et des arts. Nous ne prendrons que la littérature proprement dite, et encore nous bornerons-nous à quelques hérésies du beau qui se sont produites avec éclat, de nos jours, au théâtre, dans la poésie et dans le roman, parce que ce sont là incontestablement les trois formes les plus populaires sous lesquelles se manifeste la pensée contemporaine. Ces hérésies, diverses d'aspect, de nom, de prétention, peuvent aisément se réduire à une seule : la suprématie des sens sur la raison, le sensualisme. Il ne sera pas cependant inutile de présenter avec quelque détail les éléments de cette analyse. Les idées générales n'ont toute leur valeur que s'il est évident qu'elles sont le résultat des faits, non pas une hypothèse anticipée. Il ne faut pas demander, en pareille matière , d'être cru sur parole : l'analyse la plus complète des faits sera toujours la démonstration la plus péremptoire.

Nous avons promis de borner cette étude à la littérature ; qu'il nous soit cependant permis de prendre dans l'art un exemple, un seul.

On n'a pas oublié le bruit que fit, il y a quelque temps, un excentrique de la peinture qui s'intitulait fièrement, sur le livret de l'Exposition, V Élève de la nature. Quel tapage d'admiration autour de ce nouveau venu, immédiatement salué comme chef d'école par

tous les jeunes peintres, frénétiques amants de la réalité ! La nature avait enfin trouvé l'artiste qu'elle attendait depuis les beaux jours de l'école flamande; elle allait, sous ce pinceau sincère , passer frémissante et vivante sur la toile; on allait voir de vrais paysages, de vrais hommes et de vraies femmes. Honte à ce coloris mièvre et terne, à ce dessin grêle et chétif, à ces traditions surannées d'une fausse élégance qui prétendait embellir le ciel et donner des grâces à la nature! Et comme nous sommes dans le siècle des Messies, on disait que le Messie de la peinture réaliste était né. Depuis l'École des beaux -arts jusqu'aux galeries du Louvre ce ne fut qu'une longue acclamation des jeunes sensualistes de la forme et de la couleur. Tout le monde sait la fin de l'histoire : on n'ignore pas où ces beaux enthousiasmes sont venus expirer, et par quels chefs-d'œuvre l'élève de la nature a voulu faire honneur à sa maîtresse. Que la nature est laide , si c'est bien elle qu'on nous montre sur un tas de cailloux ou dans les guenilles pouilleuses d'un pauvre diable! Que la nature est sordide, si vraiment elle ressemble à ces jeunes Vénus d'Ornans, à ces fameuses Demoiselles de Village, grotesque facétie d'un pinceau en gaieté! Franchement, nous préférons la Stratonice, et il faut plaindre sincèrement les jeunes réalistes qui seraient tentés, sur l'enseigne, d'aller chercher femme dans ce vilain pays.

Nous avons nos Courbets du théâtre. Il s'est produit de nos jours toute une pléiade de jeunes réalistes fougueux qui prétendent porter de gvé ou de force sur les planches l'imitation brutale de nos mœurs, une sorte de contre-épreuve daguerrienne de la vie de chaque jour. Ils se mettent, par leur théorie et par leurs œuvres, en insurrection ouverte contre les principes les plus élé-

mentaires qui constituent, chez les peuples civilisés, le code de l'imagination réglée; ils dénaturent les notions essentielles, je ne dis pas seulement de l'art dramatique, mais de l'art en général, dans toute l'extension du mot. Rappelons, en quelques lignes, les vrais rapports qui lient la nature et l'art, le réel et l'idéal.

L'art, et par là j'entends toute forme concrète sous laquelle l'imagination s'exprime; l'art légitime implique une aspiration de l'intelligence vers le beau immatériel, un essai vigoureux et sincère du poète, du musicien, du peintre, pour réaliser dans les harmonies du vers, dans les mélodies du son , dans les combinaisons de la forme et de la couleur, ce type supérieur qui brille en chacun de nous d'un incomparable éclat au faîte de la pensée. Sans doute, en un sens, l'art est lié à la nature, il lui emprunte ou ses formes, ou ses couleurs dont le peintre a besoin pour retracer au dehors la figure aimée ou le paysage rêvé ; il lui emprunte ou ce bloc de marbre danslequelle ciseau du sculpteurretrouveraunDieu, ou ces vibrations d'air, ces modulations de la voix et des cordes animées par lesquelles le musicien exprime les désirs et les regrets , les douleurs et les joies ; il lui emprunte enfin ces mots, ces simples mots, qui , transfigurés par l'inspiration, éclateront en éblouissante poésie. Dans ce sens il est bien certain que l'art dépend, en quelque façon, de la nature, puisqu'il ne saurait se passer d'elle, s'il est vrai que le but de l'art soit l'expression, et qu'il n'y ait pas d'expression possible sans un élément réel qui la rende sensible, c'est-à-dire évidente aux sens. Mais en même temps que l'art est lié à la nature par les emprunts qu'il lui fait, il la domine incontestablement, il prouve sa suprématie sur elle , puisqu'il ose la juger, la contrôler, condamner hardiment ses imperfections,

effacer ses défectuosités, embellir ses types, agrandir ses proportions. Voilà ce que fait Fart véritable, et comment le ferait-il s'il n'avait pas la vue nette du beau supérieur au beau réel, la perception distincte de l'idéal? L'idéal est supérieur au réel, puisqu'il en est le type agrandi , épuré ; c'est le réel porté à son plus haut point de développement possible; c'est le réel, non pas tel que nos sens le perçoivent dans leur recherche inquiète à travers les ombres de la création et les misères de l'humanité, mais tel que notre raison le conçoit, réminiscence splendide d'un monde perdu , comme le voulait Platon, ou mieux, pressentiment sublime du monde à venir, comme nous l'apprend saint Augustin. Qui n'a pas conçu l'idéal, ou qui, l'ayant conçu, l'abandonne pour de vulgaires réalités, n'élèvera jamais son art , quoi qu'il fasse, au-dessus d'une habile industrie ; c'est l'idéal seul qui fait les grands artistes et les grands poètes. Rêver à la vue des merveilles de la nature quelque chose de mieux, de plus lumineux, de plus beau ; rêver à la vue des grandes agitations et des mystérieuses passions de l'àme quelque chose de plus grand et de plus mystérieux, et quand l'œuvre est faite, quand le type rêvé est descendu dans cette forme concrète qu'il vient illuminer d'un reflet divin, concevoir un type plus parfait, une forme plus divine, une expression plus radieuse , demander du mieux encore, du mieux toujours, c'est là, on le sait, l'éclatante et douloureuse destinée de l'art. Quoi qu'il fasse, il faudra toujours que l'artiste subisse, dans le secret de sa pensée , le glorieux supplice de l'idéal entrevu, jamais atteint. Oui, nous croyons que Corneille, quand il avait retracé ces types impérissables de l'héroïsme religieux et de l'amour chrétien, imaginait encore, dans les ardeurs solitaires de sa pensée, un Polyeucte

plus héroïque, une Pauline plus touchante et ph Nous croyons, pour prendre des exemples plus nous, que Chateaubriand, quand il avait dé. traits de flamme la mélancolie désespérée de René; que Lamartine , quand il avait chanté les tristesses infinies de l'amour terrestre, ombre imparfaite de l'amour divin; nous croyons que l'un, mécontent de sa création, la sentait triste et languissante auprès de la création rêvée, de ce René idéal dont chacun de nous, aux heures sombres de la vie, entend au fond de son cœur la plainte passionnée, et que l'autre, le poète d'Elvire, souriait de dédain à ces pages mélodieuses où retentissaient si faiblement pour lui les harmonies secrètes dont s'enivrait son âme.

Ce sentiment de l'idéal dont l'artiste et le poëte sont remplis , et dont ils souffrent si noblement , ils doivent le faire partager aux autres , le répandre , comme une contagion divine, dans les âmes. C'est là, sans contredit, la plus haute fonction de l'art, et, pour employer un mot dont on a pourtant bien abusé, c'est en ce sens que l'art est un sacerdoce , bien que les artistes , on le sait, soient loin parfois d'être des grands prêtres, et que la poésie contemporaine n'ait rien de commun avec les antiques vestales. L'art dramatique n'échappe pas à cette loi générale de tous les arts , il déchoit quand il se détourne de l'idéal. Ni Eschyle, ni Corneille, ni Shakspeare n'ont compris autrement le théâtre : ces maîtres de la scène l'ont animée de nobles terreurs, de généreuses pitiés, de passions surhumaines; ils, Font peuplée de personnages plus grands que nature, de types impérissables et vivants- dans la mémoire des nations ; ils remuent l'âme , ils parlent au cœur, ils élèvent la raison en élevant le niveau de l'humanité. La théo-

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logie antique avec ses mystérieuses horreurs, le caractère romain avec son énergie stoïque, l'esprit chevaleresque et chrétien avec ses luttes et ses sacrifices, l'âme du moyen âge ressuscitée avec ses dévouements, ses passions et ses terreurs, voilà l'immortelle matière dans laquelle ces grands poètes et ces grands hommes ont puisé les figures de Prométhée , des Horaces, du Cid> dePolyeuete, de Roméo et de Macbeth. De tous ces grands spectacles, si profondément variés, nous retirons une impression uniforme d'étonnement, de surprise passionnée , d'admiration irrésistible , de sympathie grandiose. Il nous semble qu'avec ces poètes sublimes nous marchons sur les hauteurs; cette poésie transcendante ravit, pour ainsi dire, notre âme sur son aile puissante , l'arrache aux misères et aux bassesses triviales de ce monde, et la lance éperdue dans l'infini. Qui de nous ne s'est pas senti poète un instant lui-même? qui de nous n'a pas senti s'élargir sa pensée et s'agrandir son âme , en recueillant à travers les siècles l'immortel sanglot du grand captif de Jupiter, ou le cri sublime de la patrie dans la bouche du vieil Horace , en assistant aux joies ingénues de Roméo sous le balcon de Juliette, ou aux épouvantes qui éclatent dans l'âme de Macbeth comme des coups de foudre divins dans la nuit du crime ? Voilà ce que fait l'art véritable ; voilà ce que produit la noble émotion de Fidéal en passant de l'âme du poète dans celle de son auditoire ravi par un élan de génie aux pensées triviales et aux soucis mesquins du jour.

Nos jeunes réalistes du théâtre ont changé tout cela : ils annoncent hautement la prétention de donner à notre siècle la représentation du siècle lui-même exactement copié dans tous ses traits , même les plus diffor-

mes, dans tous les éléments môme les plus vulgaires de sa phvsionomie, dans les réalités les plus honteuses de son existence. Us font de l'art, et ils s'en vantent, un trompe-l'œil; leur but n'est plus l'expression de l'idéal, c'est l'illusion du réel. Leur poétique a pour règle unique l'imitation ; l'art véritable sera pour eux le plus exact plagiat de la nature. Produire sur la scène des hommes et des femmes comme ceux que vous rencontrez chaque jour dans les ateliers, dans les estaminets, dans la rue ou ailleurs, et jeter tous ces personnages de bas aloi dans le moule d'une action vulgaire, en leur donnant des mœurs de hasard et un langage brutalement vrai, c'est là une pratique hardie destinée à remplacer les théories discréditées des romantiques et des classiques, la théorie d'Hernani aussi bien que celle d'Athalie. C'est ce qu'on appelle briser les formes usées de la vieille tragédie et renouveler l'aspect du romantisme épuisé. Le drame réaliste ne prend ses héros ni dans l'antiquité, ni dans le moyen âge; il les prend dans la rue, sur le boulevard, à votre porte, et les force à jouer leur rôle dans une intrigue, le plus souvent empruntée à la chronique de quelques salons équivoques ou aux récits violents du dramaturge inconnu qui rédige la Gazette des Tribunaux.

Et remarquez où incline, par une pente nécessaire, cette tendance nouvelle. L'excès du réalisme aboutit à un matérialisme eans nom; on substitue le réel à l'idéal dans l'art; mais cette réalité, tout excentrique, n'est rien qu'un sensualisme extravagant. Nous assistons à cette déplorable déchéance de l'art, que l'on voit descendre successivement tous les degrés qui séparent le sentiment de la sensation , l'idée pure de l'instinct. 11 n'y a pas de milieu, vous êtes pour l'idéal, c'est-à-dire pour l'imma-

tériel, pour le beau moral, pour les nobles terreurs et les généreuses pitiés, ou vous choisissez le réel dans ses difformités et ses misères, dans son cynisme et ses emportements. Vous irez le chercher dans les recoins impurs où se cachent les passions dépravées , et vous le produirez dans la publicité effrontée du Ihéàtre. Voilà ce que font nos auteurs à la mode , et cela par nécessité; ils se gardent bien, les habiles, de se tenir dans ce milieu de la vie quotidienne, de la vie positive, qui serait cependant le vrai domaine du réel ; ils sentent qu'il n'y a pas là d'éléments suffisants pour tenir suspendue la foule pendant les cinq heures du mélodrame qui ont remplacé les cinq actes de la tragédie. Si le. public voit se produire sur la scène les coulisses vulgaires de sa vie, son bonheur trivial ou ses infortunes peu héroïques, les incidents infiniment prosaïques de son intérieur et les drames affreusement mesquins de son ménage, il sifflera la pièce et bâillera sans pitié devant ce miroir insipide de son existence. Il s'ennuie trop consciencieusement de lui-même pour savoir bon gré à qui le reproduit de profil ou de face sur les planches. Nos dramaturges sentent le péril et l'évitent; ils ne renoncent pas pour cela à cette partie de la réalité qui est le ressort de tout leur théâtre. Mais où poursuivront-ils ces personnages et ces types empreints de ce relief extraordinaire dont ils ont besoin pour réussir ? ils vont les chercher, on le sait , dans ces bas-fonds de la vie sociale, dans ces cavernes élégantes du vice, dans ces opulents repaires d'âmes perdues, où les suivra, d'un œil de convoitise, la foule des spectateurs entraînés par une curiosité malsaine.

Qu'ils sont bien au fait du public, ces jeunes roués de la littérature ! Ils savent quelle piquante saveur a le fruit défendu pour cette foule qu'ils ont plaisamment déco-

rée, dans leur impertinence d'atelier, du nom de bourgeois. Ils savent que le gros du public n'a guère dans ses mœurs que cette sorte d'honnêteté qui s'explique par une sage horreur des frais de l'immoralité. Le public serait vicieux si le vice ne coûtait pas si cher. Il a tous les vices compatibles avec son livre de comptes ; ce sont des vices bien réglés, bien rangés, tout à fait prudents; ce sont des vices économes. En revanche, ce bon public a la passion de notre mère Eve : il est curieux , passionnément curieux ; il ne dîne pas à la Maisond'Or, parce que sa conscience , qui se résume dans sa bourse, ne le lui permet pas; mais , grand Dieu ! qu'il est heureux quand il peut voir à prix modéré , d'une banquette de théâtre , les belles choses qui s'y passent, entendre les belles choses qui s'y disent. Or , voilà ce que savent parfaitement nos jeunes réalistes, et ce qu'ils exploitent avec une industrie merveilleuse. Quelle fougue de pinceau ! quelle énergie intempérante de coloris ! quelle ardeur de style! et tout cela, pourquoi? Pour nous faire assister à je ne sais quelles vilenies d'un monde interlope; pour nous faire pénétrer dans l'intimité de quelques Aspasies vulgaires ; pour ouvrir à nos Alcibiades de boutique ces impurs boudoirs où va s'égarer un impossible et délirant amour , et nous montrer enfin cette alcôve où râle , au dénomment , la volupté poitrinaire sur un flot de dentelles. Comme nous avons une peinture réaliste , nous avons une littérature de camélias. Admirable symbole que celte fleur, qui n'a pour elle qu'un éclatant coloris, et à laquelle manque le parfum, cette âme des fleurs !

On nous trouvera injuste, quand nous ne sommes que sévère ; on nous dira que nous sommes un critique aveugle, que nous exagérons le péril, que nous eaiom-

nions les tendances; que de pareils spectacles corrigent, par la violence même des émotions qui les terminent, le scandale du vice étalé sous nos yeux. — Nous répondrons que c'est là une moralité bien précaire, bien équivoque, tout illusoire, que celle qui se fait attendre pendant quatre ou cinq beures d'émotions mauvaises, pour éclater tardivement clans un coup de théâtre expiatoire. Nous dirons que, dans les pièces de ce genre, la part est loin d'être égale entre le bien et le mal; que le mal déploie devant nous ses plus éblouissants prestiges , occupe et charme nos yeux pendant toute une longue soirée, tandis que le bien, sous l'aspect de la mort, n'arrive qu'en forme de dénoûment et parce qu'il faut bien un dénoûment. Nous dirons enfin qu'il faut juger une œuvre d'après l'impression totale, définitive ; que ce qui mesure et détermine la moralité d'une pièce, c'est la nature de l'émotion dominante , et non pas le coup de théâtre banal de la fin. Interrogez les quatre cinquièmes de ces bonnes gens qui sortent fascinés de ce boudoir où s'étale avec coquetterie une agonie navrante , vous verrez que tous ont des soupirs ou des larmes pour cette pauvre héroïne, et vous obtiendrez ces sottes réponses de la banalité qui déclame : « Que voulez-vous ? la mort de Marguerite a expié sa vie! » quand on ne vous répondra pas par cette citation , dont la sensualité mystique de notre époque a fait un si sacrilège abus : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé. » Et c'est ainsi , ô poètes, que vous prétendez moraliser la foule? Le xvme siècle, licencieux et galant, grand seigneur jusque dans ses vices, jouait avec les courtisanes et les méprisait; il était réservé à notre âge de mettre sur l'autel ces idoles de marbre. Parfois le poète réaliste va chercher dans un autre

monde ses types et ses inspirations. Il prétend nous donner la représentation des mœurs du grand monde. Mais, hélas ! que le réalisme est monotone ! 11 ne fait, en changeant de décor, que déplacer la courtisane et l'introduire frauduleusement, sous une couronne de perles ou de lis, dans les salons. Outre le décor , il a changé les fleurs. Mais qui ne reconnaît dans la comtesse de Lxjs Ja digne sœur de la femme aux Camélias , et qui ne voit que c'est encore l'éternelle histoire de cette race effrontée qu'on nous remet pour la centième fois sous les yeux? Quelles mœurs étranges on nous montre dans ces étranges salons ! Où avons-nous jamais rencontré cette espèce de grandes dames qui fouillent dans les tiroirs , qui lisent les lettres des autres, qui se conduisent comme des grisettes en gaieté, et qui reçoivent des jeunes gens de minuit à deux heures du matin, comme des lorettes en cours de sentiment? En aurons-nous hientôt fini avec toutes ces héroïnes, et la courtisane va-t-elle remplir tout le théâtre de son infamie? La scène va-t-elle devenir une succursale littéraire des mauvais boudoirs ?

Si j'insiste, c'est que le mal est grand et que l'habitude semble prise de voir le théâtre impunément livré à l'excentricité dévergondée des sens. Le succès a couronné cette poétique de la corruption recouverte d'un vernis d'élégance. Par bonheur , le succès ne prescrit pas contre les lois de la raison, et, même en face des recettes les plus fabuleuses, le goût garde tous ses droits. Et s'il est vrai, dans l'ordre des idées comme clans l'ordre des faits, que la victoire passe d'abord du côté des gros bataillons et finit presque toujours par se fixer du côté de la justice et de la vérité, le spiritualisme se console aisément de ces succès éphémères et remet à l'avenir la

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sentence. D'ailleurs, nous sommes loin de nier le talent de quelques-uns de ces jeunes réalistes, bien qu'il nous semble mal dépensé. Que Ton fasse, après cela, dans l'engouement du public, la part d'une complice terrible que nous avons déjà nommée , la curiosité malsaine du fruit défendu , il restera à peine un peu de place pour la sottise humaine, et pourtant, en chaque chose ici-bas, c'est une place qu'il faut toujours garder.

A côté de ce réalisme d'un genre particulier, à côté de ces drames consacrés à la gloire des courtisanes , mais relevés par quelque prétention à l'élégance et par une certaine saveur littéraire, il faut marquer la place d'une autre sorte de réalisme, plus violent et plus brutal, et d'un autre genre de drames où la littérature n'a plus rien à voir, mais sur lesquels le spiritualisme conserve son droit d'enquête : je veux parler de ces lourdes et grossières pièces que les théâtres des boulevards distribuent chaque soir en pâture à la tfoule. Nous n'en dirons qu'un mot en passant. C'est encore là de la réalité, sans doute, mais quelle réalité ! celle de la cour d'assises, celle du bagne. Les pièces de feu Pixerécourt n'étaient que bergeries auprès de ces drames épais et terribles, où les crimes les plus raffinés se développent majestueusement en six actes et dix-huit tableaux. Qu'un de ces forfaits extraordinaires, honte d'une société civilisée, vienne à se produire dans la pleine lumière de la justice du pays ; qu'une intrigue infâme , ourdie dans l'ombre d'une pensée criminelle , vienne se dénouer dans le verdict d'un jury, aux galères ou sur l'échafaud, soyez assuré que, dans un mois , deux tout au plus , quelque faiseur habile vous aura charpenté une lourde machine où vous ne chercherez ni invention , ni style , mais où, en revanche, on aura prodigué l'horreur. Tout

grand crime monte ainsi sur les planches pour l'édification du public

Dans ces drames si divers, bourgeois ou populaires, élégamment corrompus ou grossièrement corrupteurs , se trouve au fond le même genre d'intérêt, et ce genre d'intérêt est parfaitement d'accord avec le caractère matérialiste du théâtre contemporain. Que ces pièces sollicitent vivement notre attention, qu'elles nous prennent par les yeux, par l'imagination, quelquefois par la sympathie, d'autres fois parl'étonnement et la peur, qui le nie? Nous-mêmes qui blâmons ces sortes d' œuvres , nous sommes les premiers à en reconnaître l'empire sur les passions et les sens. L'effet en est souvent irrésistible, immense ; nous ne ferons pas difficulté d'avouer que quelques pièces réalistes nous tirent plus fortement en dehors de nous-mêmes que les plus belles tragédies classiques ; nous dirons que plus d'une scène, dans ces pièces étranges , arrête notre sang dans nos veines et inonde notre front d'une sueur glacée. Mais nous demanderons si tel est le but de l'art. Cela tord la peau, disait en parlant de je ne sais quel roman le fameux Ducîos , ce spirituel cynique des salons du dernier siècle , ce Diogène d'après-dîner. Nous dirons la même chose des œuvres réalistes; mais n'en pourrions-nous pas dire autant, et bien davantage , d'une scène réelle dont le théâtre serait l'hôpital ou l'échafaud? Si vous cherchez des effets d'art dans ces émotions violentes, impuissant rival de la nature, brisez votre plume! rien n'égalera les vraies horreurs de l'agonie. Que sont vos vaines parades au prix de la réalité ? Je sais bien que cette actrice, qui va mourir, ressuscitera derrière le rideau. Je sais bien qu'elle n'est si pâle que parce que son fard est tombé ; je sais que ces convulsions et ces

crises sont feintes , que ces poses funèbres sont des poses étudiées, que je n'ai devant moi que les coquetteries préméditées d'une comédienne; je sais aussi que ce pistolet qui part sur le cœur du héros ne fait que du bruit , et que tous ces cadavres qui jonchent la scène réaliste vont se relever pleins de vie pour aller finir une soirée si lamentable dans la fête d'un joyeux souper. Quoi que vous fassiez, si vous ne parlez qu'à mes sens, vous les frapperez peut-être, mais bien moins, à coup sûr , que cette terrible héroïne qui visite une demeure désolée et qui s'appelle la mort. Aussi faisaient-ils sagement, ces aïeux du théâtre, nos Corneille et nos Racine, qui n'essayaient pas une lutte inégale avec la réalité $ et qui s'adressaient non aux sens , pour les glacer d'effroi ou les solliciter par des sympathies dépravées, mais à l'imagination pour l'agrandir par de vastes pensées , et au sentiment pour l'émouvoir dans ses intimes profondeurs. Leur poésie parlait à l'âme, non au corps. Ils éveillaient aussi la terreur et la pitié; mais c'étaient, si je puis dire, des terreurs et des pitiés morales. Ils montraient à nu le jeu terrible et le choc effroyable des passions ; ils remuaient l'âme dans son fond, ils n'excitaient pas la sensation. Dans le théâtre réaliste, l'intérêt physique est tout, et le comble de l'art est de matérialiser l'émotion en la faisant descendre de l'âme dans les sens, et de renvoyer le spectateur éperdu, sanglotant, pâle d'effroi. — Quand nous avons vu quelque œuvre d'art , nous devons toujours nous adresser cette question mentale : Ai-je senti un seul instant ma sensibilité plus riche, mon imagination plus élevée, mon âme plus grande ? Si je n'ai éprouvé que des secousses et des vertiges, si mes sens seuls ont été ébranlés, l'œuvre est jugée, et sa place est marquée, loin de l'idéal , dans ces limbes de

l'art où tombent les œuvres incomplètes et les faux systèmes, toutes ces ébauches de pensée qui ont essayé de vivre un jour, un an, tout au plus la vie dîme génération.

Toutes ces œuvres ne sont en effet que de curieuses ébauches, des improvisations parfois brillantes, toujours éphémères. Tout se tient dans l'homme. Quand on respecte l'art, on se respecte soi-même; quand on méprise l'idéal, on méprise aussi le travail, la méditation, la recherche patiente, le soin scrupuleux, qui sont comme la dignité extérieure de l'artiste et le respect de soimême dans ses œuvres. Le poëte descend au niveau de l'improvisateur. Tel écrivain contemporain, tel auteur qui fut célèbre et qui aurait pu devenir illustre , met sa gloire à écrire mille lignes par jour; faites-ïe concourir avec ces artistes de profession qui remplissent deux cents rimes en une heure : il rendra des points à Pradel. On devient de première force sur la copie. Voulezvous un livre, le voici ; un drame, le voilà. Ma pièce ne vous convient pas; je la reprends, en voici une autre. Celle-ci reste en route; en voilà une troisième; les mêmes costumes, les mêmes décorations, les mêmes bons mots serviront. A quoi aboutissent de pareils tours de force? à des bouts-iïmés grandioses.

Sont-ils vraiment , ces artistes improvisateurs, les héritiers de nos grands poètes tragiques , qui portaient si loin la religion de l'idéal et la conscience dans le travail? Avant d'être un chef-d'œuvre de passion et de poésie , quel chef-d'œuvre de patience et de méditation c'était qu'une tragédie pour ces glorieux ancêtres du théâtre! Quel effort de conception dans l'ensemble, quel soin dans l'invention des caractères, quelle progression savante dans l'intérêt des scènes, quel admirable travail

de style ! c'est à ce prix que se font les grandes et belles œuvres, honneur de la pensée, gloire de la patrie. Supposez la verve la plus étourdissante, les facultés les plus riches, la plus étonnante industrie de style, si vous n'y joignez le travail, vous ne verrez sortir de ces plumes trop faciles et de ces imaginations blasées que des œuvres amusantes, éphémères, banales. Ce qui a coûté quelques heures d'écriture ne peut pas fixer l'attention d'un siècle. Il y a une très-juste et très-exacte proportion entre le travail de l'auteur et la considération dont jouit son œuvre. C'est la méditation seule qui fixe et détermine la valeur d'un poëme, d'une composition littéraire, d'un drame. Sans réflexion, sans étude, on peut avec beaucoup d'esprit faire illusion à un auditoire inexpérimenté. Le lendemain tout est oublié. Rien ne dure que par l'effort; rien ne vit que par la consciencieuse application de l'artiste. On peut bien avoir un certain succès de débit sous le format vulgaire des livraisons à vingt centimes; mais les acheteurs de cette bibliothèque frelatée ne composent pas ce haut jury de la littérature et des arts qui juge en dernier ressort les auteurs et les œuvres. Il semble vraiment que l'éditeur qui a eu l'idée première de ces livraisons avait compris son siècle. Il fallait un genre de publication à part pour les improvisations de nos grands hommes de la plume. On a publié à toute vapeur des œuvres rédigées avec une vitesse de six mille mots à l'heure : car ces écrivains ont poussé le souci littéraire de leurs œuvres jusqu'à compter les lignes, les mots et les syllabes. On lance à bas prix ces pages, écrites sans avoir été pensées , dans la masse énorme des lecteurs frivoles qui s'en amusent et les oublient. La bibliothèque à quatre sous est le type fidèle de la littérature qu'elle imprime.

Elle publie vite, elle s'achète bien, elle s'enlève en quelques jours. Allez, clans un mois, en chercher les débris dans la hotte du chiffonnier!

Cette destruction rapide des œuvres improvisées est d'ailleurs un véritable bienfait de la Providence. Sans cette compensation heureuse de l'anéantissement et de l'oubli, nous serions submergés sous le flot croissant et la marée montante des chefs-d'œuvre. Le génie de nos auteurs n'est pas un fleuve, c'est un océan. Imprudents qui , pour nous servir d'une ingénieuse expression d'Aristote, avaient quelques gouttes de miel et sont allés les jeter dans la mer !

Nous comprenons bien que les progrès des sciences physiques décuplent, centuplent, multiplient à l'infini les produits de l'industrie. Beaucoup de produits en peu de temps, telle est la loi de l'activité moderne. Mais pouvait-on supposer que cette loi, qui régit les usines et les filatures, dût se réaliser un jour dans la sphère de l'activité intellectuelle, et qu'on abrégerait les procédés pour faire une pièce de théâtre , comme on les a perfectionnés pour tisser un morceau de toile ou teindre une étoffe? L'invention littéraire va-t-elle être classée par le matérialisme moderne au rang des mécanismes? Y a-t-il, par hasard, d'autres procédés, pour composer une œuvre dramatique , que ceux dont se servaient Corneille, Racine, Shakspeare, je veux dire le choix médité d'un sujet, l'arrangement patient des parties, la disposition harmonieuse des divers éléments du drame , le dessin exact et réfléchi des figures, le travail, enfin, secondant l'inspiration. On nous parle à chaque instant des merveilles du génie inspiré; de la spontanéité féconde du talent, de l'inépuisable verve d'un esprit né avec des dons heureux ; mais parmi ces grands maîtres

de l'improvisation, qui donc peut se vanter d'avoir plus d'aptitude naturelle à écrire et à composer que Racine, plus de génie dramatique que Corneille , plus de variété d'inspiration que Shakspeare? Les dons supérieurs de la nature étaient-ils considérés par ces grands poètes comme une raison de se dispenser de l'étude, de la réflexion, du travail? Improvisaient-ils leurs chefs-d'œuvre dramatiques entre un chapitre de roman et un numéro de journal? Tout entiers à leur œuvre, ils réchauffaient du feu intérieur de la méditation. L'action se développait lentement dans le secret de leur pensée; les figures se détachaient peu à peu du fond d'abord obscur de la conception primitive : ce monde idéal s'animait bientôt, se passionnait, se colorait. Quand l'idée dramatique était mûre , le travail du style commençait. On donnait un corps à toutes ces pensées ; on traduisait en beaux vers toutes ces émotions rêvées, et l'œuvre n'apparaissait sur le théâtre qu'après avoir traversé ces deux épreuves de la méditation intérieure et de la composition écrite. Mais aussi ces grandes tragédies et ces beaux drames sont des œuvres d'airain, sur lesquelles glissent les années et les siècles. Toutes les pièces contemporaines, improvisées en quelques jours, ressemblent à ces statues gigantesques de carton peint et de plâtre que l'entrepreneur des fêtes nationales élève sur les places publiques, décoration banale que la première pluie démolit et que le premier vent balaie.

Un des procédés les plus expéditifs, fort à la mode chez nos entrepreneurs dramatiques, consiste à transformer les romans en pièces de théâtre ; il y a là économie considérable de temps et d'invention. Il y a là aussi un fort honnête profit : la même idée, la même fiction servira deux fois et rapportera deux fois d'hono-

rables bénéfices. On doublera ses revenus littéraires, ce qui est une considération fort grave dans l'art contemporain, et sans aucune autre peine que celle d'ouvrir un de ses romans oublies et de couper quelques pages aux endroits les plus pathétiques. Dans ces sortes d'opérations, ce n'est plus la pensée qui travaille, ce n'est plus môme la plume, ce sont les ciseaux. Quelquefois la pièce réussit, et alors elle remet en lumière le roman enseveli dans la poussière des cabinets de lecture. D'autres fois la pièce tombe; mais elle a coûté si peu de peine à coudre, que l'auteur se console aisément de l'échec. On n'a vraiment à cœur que le succès mérité. Il n'y a pas de danger que nos improvisateurs allument jamais le réchaud d'Escousse. Leur œuvre tombe, qu'importe? Le mois a trente jours, c'est plus qu'il n'en faut pour faire quinze autres pièces. Quelques bouteilles de Champagne, une pile de romans et une paire de ciseaux feront l'affaire. On a fait cent cinquante volumes de romans : il faudrait être bien malhabile pour n'y pas trouver matière à soixante et quinze drames. Et c'est ainsi que l'on remet à neuf, avec une dévotion touchante, les vieilles défroques de son imagination. On fait du neuf avec du vieux. C'est là de l'industrie, je le veux bien, et cette industrie a un nom au Temple. Mais est-ce aussi bien de l'art?

Cette manie économique de métamorphose, cet emploi d'une seule idée en partie double, semblent être admis aujourd'hui dans nos mœurs littéraires, et c'est là cependant une tendance industrielle et mercenaire qui ne peut que dépraver l'art. Des esprits sérieux, des talents distingués, de brillantes imaginations ont passé tour à tour par la brèche ouverte. Chaque semaine dramatique nous apporte l'exemple scandaleux d'une trans-

formation do roman en drame, et ce ne sont pas seulement les faiseurs en renom qui se livrent à ce métier bizarre de rajustement et de rhabillage; non, ce sont des poètes, des écrivains consciencieux. Habitude pernicieuse, où triomphe encore le métier sur l'art! Est-ce que chaque genre n'a pas son caractère propre, sa méthode d'exposition et de développement, son idéal particulier? Le plus beau roman pourra bien faire la plus détestable des pièces. Quand le roman analyse les passions, il poursuit les ombres les plus fugitives, les nuances les plus délicates du cœur. Quand il raconte des actions, il peut se contenter d'un à-peu-près de vraisemblance; enfin, il prend son temps dans le développement des caractères ; il imite le cours lent et continu de la nature. Dans le drame, au contraire, ces analyses minutieuses de la passion ennuient le spectateur, parce qu'elles le distraient de l'intrigue; les caractères se révèlent par de grands coups, par des situations énergiques ; l'action , enfin , développée matériellement sous vos yeux, est beaucoup plus rigoureuse sur la vraisemblance que celle qui se passe dans les régions indécises du livre. Dans le roman, tout doit préparer l'action; tout la précipite dans le drame. Tout est lent, minutieux, détaillé dans l'œuvre composée pour être lue; tout doit être vif , rapide, éclatant, pressé dans l'œuvre composée pour être vue. Ces conditions si contraires expliquent pourquoi quelques romans médiocres ont donné naissance à des drames heureux, quand tant de fictions intéressantes et pathétiques n'ont produit que des pièces détestables et à peine viables. Nous le répétons, c'est méconnaître une des lois essentielles de la pensée, que d'intervertir ainsi les genres. Quand une idée s'est produite sous une forme particulière , qu'elle

la garde ! C'est insulter l'art que de travestir la môme idée sous deux formes différentes. Imagine-t-on Corneille tirant Polyeucte d'un roman qu'il aurait lu à l'hôtel de Rambouillet, ou Racine transformant Bérénice en nouvelle, pour le plus grand plaisir et la plus grande gloire de la duchesse d'Orléans? C'est un art servile et mercenaire qui cherche ainsi à faire double recette en exploitant deux fois la même pensée.

Nous l'avons démontré, tout se tient dans le travail littéraire. Le culte assidu de l'idéal élève le caractère de l'artiste en même temps qu'il ennoblit son talent. La familiarité divine du poète avec le beau l'habitue à se respecter soi-même en respectant son inspiration; mais l'écrivain qui renonce à l'idéal et cherche son succès dans la complicité vulgaire des sens , perd , dans ce commerce subalterne, tout souci de la noblesse native de sa pensée, toute dignité, tout respect de soi. Il parle beaucoup de l'art et du sacerdoce de l'art; mais les cultes qui s'affichent sont des cultes morts, et l'on ne parle tant de la grandeur, de la majesté de l'art , que lorsqu'on la sent avilie et dégradée en soi-même. On veut s'étourdir du bruit de ces grands mots, on veut aussi en étourdir les autres ; c'est notre siècle qui a inventé la religion de Vart, mot sublime, s'il était autre chose que l'enseigne d'une boutique ou le mot d'ordre d'une coterie.

Nous avons vu ce que la littérature dramatique a gagné ou perdu dans la tentative grossière d'un réalisme effréné. L'art abdique quand il se fait l'esclave des sens. L'idéal n'est pas le réel puisqu'il le domine et le juge; or, le seul principe de l'art est l'idéal. Voilà ce qui res-

20i ÉTUDES LITTÉRAIRES.

sort, jusqu'à l'évidence, des données de noire analyse- Il est hors de doute, pour nous, que la littérature dramatique qui s'écarte de la règle de l'idéal descend au rang d'une industrie, agréable peut-être, intéressante, pleine de surprises et d'émotions, mais étrangère aux conditions élevées et sérieuses de l'art.

Si l'idéal n'est pas contenu dans la mesure de la réalité étroite et de la sensation brutale, irons-nous, comme quelques-uns, le chercher dans le caprice d'une pensée sans règle , dans le hasard d'une conception fantasque ? Le confondrons-nous avec le fictif \ comme il est assez à la mode de le faire aujourd'hui? Marquons, en quelques traits, les différences. L'idéal combine et dispose dans un ordre supérieur et dans un ensemble parfait les éléments incomplets et défectueux de la réalité ; le fictif les rapproche et les combine sans ordre : il compose des ensembles nouveaux qui ne ressemblent à rien de ce que l'on voit et de ce que l'on imagine dans la nature. Tandis que l'idéal ordonne les conceptions de l'art de manière à n'y faire entrer que les éléments généraux et nécessaires, les rapports raisonnables et naturels qui constituent dans chaque ordre de choses un type unique , essentiel et parfait , la fiction s'affranchit de toute loi et de tout rapport réel; elle emprunte bien, sans doute, à la réalité, mais à toute espèce de réalités, confusément et sans goût ; elle unit au hasard les parties les plus disparates, et forme un tout bizarre , incohérent, monstrueux. L'idéal vit d'harmonies et d'accords; la fiction vit de désaccords et de dissonances. L'un produit dans l'art l'Hercule du palais Farnèse, où le sculpteur a réuni les caractères généraux qui sont comme la marque essentielle de la vigueur héroïque et de la force humaine, victorieuse de la nature, ou les types

virginaux de Raphaël dans lesquels le peintre a rassemblé les traits les plus exquis et les plus nobles de la pureté chrétienne, ou encore l'immortelle poésie de Y Iliade, expression suprême de la force et de la simplicité, de la naïveté et de la grandeur; l'autre, la pure fiction , produit les divinités monstrueuses de l'Inde , grotesquement accroupies à l'ombre des pagodes, ou encore le type informe de Quasimodo , l'amour dans un monstre, et son arrière-petit-fils, l'infortuné Tragaldabas. Voilà l'idéal et ses œuvres; voilà la fiction et ses forfaits. Un poète latin s'est chargé de définir cetle hérésie de l'idéal en quelques mots qui font image : Une tête d'homme sur un cou de cheval. N'est-il pas curieux de voir, à dix-neuf cents ans de distance, Horace définir l'école déréglée de nos fantaisistes?

Au théâtre , nous avons vu triompher le réalisme dans tous ses excès. Si maintenant nous jetons les yeux sur la poésie contemporaine, nous y verrons triompher la fiction dans tous ses caprices. Depuis quelques années , on le sait, les grands poètes se taisent, comme s'ils voulaient laisser la parole à l'imprévu des événements. Or, que trouvons-nous , en dehors de la pure fantaisie, dans cette génération des jeunes poètes qui ont succédé à l'ère glorieuse des Méditations, des Harmonies et des Orientales? Faisons la part de quelques pièces ingénieusement naturelles et artistement simples, de quelques œuvres heureusement nées sous la double inspiration d'une conscience honnête et d'un vrai talent , ou encore de quelques poésies savamment imitées de l'antiquité. Cette part sera bientôt faite; car, après tout, ces œuvres sont assez rares; ajoutons qu'elles ne sont pas populaires; elles ne descendent pas au-dessous d'un niveau aristocratique; elles ont un succès distingué, mais

sans éclat, sans écho dans la foule. S'il faut juger de la popularité par le bruit, ce genre de succès appartient incontestablement à l'école de la fantaisie. C'est pour elle qu'est la vogue bruyante des journaux. Elle a pris le haut du pavé et s'y tient fièrement campée. Insolente comme toutes les parvenues, elle ne répond aux critiques que par des quolibets et des injures. Elle s'empresse de jouir d'un règne qui ne peut être qu'éphémère. Elle se livre à toutes les excentricités, comme ces tyrannies de hasard qui semblent n'être pas sûres du lendemain. Elle célèbre par des excès de tout genre son avènement immérité ; sa souveraineté n'est qu'une longue orgie.

Qu'on ne se méprenne pas sur le vrai sens de notre pensée. Nous ne prétendons pas nier, tant s'en faut , l'agrément et l'éclat qu'une imagination originale et libre peut répandre sur une œuvre d'art, ce serait nier quelques parties exquises de Shakspeâre, de Byron, de Goethe, de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo. Nous ne récusons pas, dans un risible excès de pédantisme, le droit éternel du caprice, de l'imprévu, de la fiction dans l'art; nous ne prétendons pas faire de la poésie une solennelle banalité pas plus qu'une œuvregéométrique; mais la fantaisie, même dans ses caprices, doit être approuvée par le goût; elle doit étonner la raison, non pas y contredire. Que le poète conserve la vive et franche liberté de ses allures , je le veux ; mais que cette liberté n'aille pas jusqu'à violer les lois essentielles de l'art, delà vérité, de la beauté. Que, sous prétexte d'originalité, on ne se fasse pas un jeu du sujet choisi , des caractères indiqués, des lois de la composition y des règles du style, non plus que des sentiments naturels du cœur humain et des principes supérieurs de

l'éternelle morale. Il faut laisser, sous la règle, un certain jeu à la liberté, niais cette liberté ne doit jamais être un défi à la raison, ni une insulte à la règle. Nous citerons, pour expliquer notre pensée, un poète contemporain, le plus brillant de la pléiade fantaisiste, et qui a bien vite, après les premiers succès, déserté l'école et changé sa manière.

Remontons le cours de quelques années, et comparons le poète avec lui-même, le poëte de Ninon et de Ninette z de Y Espoir en Dieu et de la Lettre à Lamartine, avec le chantre de la Camargo. Le même écrivain nous présente les deux termes de comparaison dont nous avons besoin , d'un côté la fantaisie réglée, donnant à l'œuvre d'art 'son charme original et sincère, sa libre allure, la grâce imprévue ou la mélancolie de ses inspirations délicatement variées; d'autre part la fantaisie désordonnée, tumultueuse, n'aboutissant qu'à la bizarrerie. Le même poëte nous fait aimer et haïr la fantaisie selon qu'il la soumet à la raison ou qu'il l'en affranchit. De ces deux moitiés de l'œuvre du poëte , quelle est celle qui vivra toujours ?

En dépit d'un si éclatant exemple de transformation littéraire, les poètes fantaisistes abondent, et il est plus que jamais à propos de définir, d'un trait rapide, leurs prétentions, leurs dogmes, leur poétique; car, pour renier celle d'Aristote , il ne faut pas s'imaginer qu'ils n'en aient pas une à leur usage. N'est-ce donc pas une règle que l'absence de toute règle , et n'y a-t-il pas un dogme constant jusque dans cette négation acharnée de tout principe ?

L'horreur du bon sens, l'aversion profonde pour le juste, le vrai, pour la mesure et l'exacte proportion, il y a là déjà les éléments d'une poétique uniforme. Quand

les autres poètes mettent leur gloire la plus chère à noter d'un vers exact l'accent du cœur humain, à reproduire dans l'harmonie et la musique des mots la note éternelle qui vibre au fond de l'àme, à saisir enfin dans de belles et justes images les conceptions les plus générales, les idées les plus élevées qui viennent élargir et rehausser la pensée de l'homme, le poète fantaisiste suit exactement la voie inverse , et prend les choses à rebours. Ce qu'il évitera, ce sera le vrai, c'est-à-dire ce qui est réel et humain. Ce qu'il recherchera avec passion, ce sera l'exception, l'accident, le phénomène rare et singulier, le monstre dans l'ordre des sentiments et des idées. Il ira, par la force même des choses et la dépravation de son goût, à l'antipode de la nature. 'il n'y aura pas de logique dans le développement de ses idées, parce que ce qui est logique est moins imprévu que ce qui ne l'est pas. Il n'y aura pas d'unité dans son œuvre, car l'unité de l'œuvre suppose un plan , et un plan est déjà un frein. Il n'y aura pas, non plus, cette juste mesure et ce tempérament qui est la sagesse et la force du style et qui n'en exclut pas l'éclat; la mesure, c'est la limite encore , c'est-à-dire la règle , et la fantaisie l'a en horreur. Le poète créera clans sa langue, en dehors de toute convention, n'acceptant comme principe, si c'en est un, que l'obligation de tout oser et de tout dire, et d'étonner le lecteur à chaque phrase, de le ravir d'enthousiasme à chaque période, de l'anéantir d'admiration à chaque page. Le livre tout entier sera écrit au rebours du sens commun, parce que le sens commun, comme son nom l'indique, n'est que le sens des banalités.

La poésie fantaisiste n'est donc autre chose que l'application de la torture à l'imagination pour la forcer à

créer, dans la douleur, quelque chose qui ne soit ni vrai , ni vraisemblable , ni général, ni humain. Plus la conception est hizarre, plus elle plaît à ces esprits fanatiques du faux; si elle est burlesque, raison de plus pour la préférer. Sur ce thème impossible , la fantaisie se met en quèle de variantes incroyables, d'ornementations inouïes. 11 tourmente la langue jusqu'à lui faire rendre des accents inconnus : la langue française, cet instrument divin qui se prêtait si merveilleusement aux pensées de Corneille, aux sentiments de Racine, et qui rend aujourd'hui, sous cette touche brutale avec préméditation, des sons si râuques et des accords presque sauvages. Du reste, un mot, un seul, pourrait suffire pour donner le signalement de cette école. Le plus célèbre des fantaisistes, le seul qui à force d'esprit se fasse presque pardonner sa théorie , est l'auteur d'un livre sur les Grotesques. 11 a voulu chercher , pour la secte , des aïeux dans le passé. Ajoutons bien vite, pour sauver la modestie de l'auteur, qu'il a eu le bon goût d'oublier, dans cette revue étrange, ses disciples et ses imitateurs ; il n'a pas abordé le temps présent, qui lui aurait fourni, dans son école , des types nombreux. La postérité complétera la galerie , n'en doutez pas.

Le grotesque, triste idéal en vérité! Était-ce bien la peine de s'annoncer avec tant de fracas et de faire tant de bruit dans le monde ? Mais voyez l'infirmité de cette pauvre nature humaine, qui ne peut être jamais conséquente avec elle-même, fût-ce dans l'absurde ! Le poète le plus résolu à la fantaisie à tout prix, ne peut tenir longtemps cette impossible gageure contre la nature qui réclame ses droits, contre 'la réalité qui l'obsède, et aussi contre l'intelligence de ses lecteurs , que lasserait bientôt la burlesque monotonie de ces cauchemars éveil-

les. Il reviendra donc, de guerre lasse contre les chimères , à la réalité ; mais à laquelle? Non pas certes à la réalité immatérielle, au culte du sentiment et de la pensée, à l'étude de l'âme. Dans ces domaines de la nature morale , il craindrait trop de rencontrer les poêles tristement immortels des littératures classiques, et d'être pris , injure suprême , pour un dernier Grec ou un dernier Romain ! En dehors de Famé, que restet-il? la matière. La fantaisie portera, dans ses peintures de la nature vivante , la fougue habituelle et les audaces de son pinceau. Revenu par une voie oblique au pur réalisme, il cherchera des effets nouveaux dans le culte de la sensation. Mais , frénétique amant de la nature, il couvrira son idole des plus brillantes parures, déguisant son matérialisme sous des métaphores. C'est là quelque chose de singulier et de nouveau. Ne cherchez pas dans cette école le matérialisme sincère , celui qui avoue ses moyens et son but. C'est je ne sais quel sensualisme prétentieux et musqué , un réalisme honteux de lui-même , qui cherche à spiritualiser sa phrase en divinisant la matière ; et de tout cela résulte un jargon odieusement mystique et clandestinement sensuel qui est bien une des plus étranges aberrations de la morale et du goût. On ne peut nier, pourtant, que c'est dans cette adultère alliance d'un spiritualisme hypocrite avec la sensation qu'on trouverait, en cherchant bien, la cause la plus profonde de la scandaleuse popularité de ce genre. Un matérialisme grossier effarouche nos prudes; un sensualisme raffiné les attire et les tient sous le charme. Deux mots magiques , répétés à profusion , Dieu et l'âme, voilà le passe-port assuré de toutes les hardiesses sensuelles dans une génération comme la nôtre, qui, dépravée au dedans, veut garder les dehors,

et sauver du moins, dans la ruine de ses croyances, les apparences de sa vertu.

Sous le prestige de ces grands mots spiritualistes , enseigne pompeuse du vide et du néant, se cache une sorte de paganisme ressuscité : l'idolâtrie de la forme, voilà le dernier fond de cette poétique nouvelle, si on la débarrasse de ses préliminaires, de ses préfaces et de ses précautions oratoires. Nos fantaisistes les plus célèbres se vantent à tout propos d'avoir plus que tous autres le sens du contour et de la couleur. Ils étudient l'humanité par le dehors, ce qui est le procédé inverse des poètes classiques, qui l'étudiaient dans son àme. Ils analysent avec amour les formes et en rendent avec complaisance les plus minces détails. C'est une galerie de tableaux vivants en pied , en buste , de face , de profil, de trois quarts. Ils sont intarissables sur les nuances et les demi-teintes. Leur poésie ressemble parfois à une étude physiologique de harem. Je ne leur prête rien , je ne fais que leur rendre ce qui est bien à eux. Un de leurs illustres se glorifie d'être plus fort en plastique féminine qu'un vieux marchand de Circassiennes. Qu'ils sont heureux quand ils ont décrit dans un vers frétillant les poses variées et les attitudes diversement modulées de la beauté ! Ils s'exaltent quand ils arrivent aux belles lignes et aux nobles ovales; ils se pâment quand ils ont développé dans une tirade colorée les courbes harmonieuses et les ondulations serpentines. Filles idéales du génie, Juliette, Desdémone, Charlotte, Atala , Elvire , bénissez l'inspiration qui vous fit éclore dans la chaste pensée des grands poètes ! Ces poètes vous ont sauvées de la profanation. Malheur à celles de vos sœurs qui tombent sous le pinceau des fantaisistes ! On les traite en modèles d'atelier.

Us appellent cela procéder de la vraie tradition grecque ; du reste, ils ne croient pas offenser l'âme en glorifiant les beautés de son tabernacle. Leur poésie est nue , effroyablement nue ; ils le savent et ils s'en vantent ; mais Fart ne jette-t-il pas son voile idéal sur toutes ces nudités ! L'art rend sacré tout ce qu'il touche. Toutes les impuretés deviennent pures en passant par le pinceau du peintre et la rime du poëte. Théorie commode qui répond d'avance à toutes les critiques d'immoralité. Comme le mystique livré à l'extase, l'artiste, amoureux de son art, devient impeccable. D'ailleurs, n'est-ce pas honorer Dieu dans la nature que d'honorer la nature dans ses œuvres ? En chantant ainsi la femme , on la transfigure , on l'élève sur ces cimes lumineuses où la forme évanouie dans V impalpable se dérobe à la vue pour se livrer à V hymen spirituel de l'âme. Je ne comprends guère ce mystique hymen du corps et de l'âme accompli dans le septième ciel de la fantaisie ; mais où serait le mérite de ces belles choses, si tout le monde les comprenait? N'avions-nous pas raison de dire que cette poésie étrange était le décor d'un faux lyrisme jeté sur un réalisme extravagant? Quand je lis ces pages prétentieuses et sensuelles, il me semble voir passer un rêve de débauche sous le manteau d'un Platon de boudoir.

Il y a, du reste, il faut bien le dire, une circonstance atténuante à cet emportement des sens qui caractérise l'école : c'est l'ardente et éternelle jeunesse des poètes qui la composent. Précieux avantage^ de la vérité dans l'art! On ne vieillit pas dans cette école. On est toujours jeune, dispos, alerte, ardent. Les chronomètres n'existent pas pour ces heureux poètes. Les années glissent sur leur front sans y imprimer une ride , et sur leur âme sans y déposer un seul softci. Que veulent donc ces

vieux poôtes classiques, quand ils viennent nous parler des neiges et des frimas de l'âge? Un fantaisiste n'a pas d'âge, ou plutôt il n'en a qu'un : il a toujours vingt ans. Il n'y a pour lui que deux jouissances, deux bonheurs, le soleil qui est la fête éternelle de son regard, la femme qui est la joie divine de ses sens et de son âme : le soleil, àme de la nature; la femme, âme de son âme! Tant qu'il y aura un rayon de soleil au monde pour réjouir ses yeux, tant qu'il y aura une femme pour partager sa vie , le poète aura vingt ans ! On ne connaissait pas ce merveilleux secret; on s'étonnait de voir tel barbon de la fantaisie jouer éternellement avec les rimes amoureuses ! Sa vie n'était qu'un doux délire, sa poésie qu'un tressaillement. On croyait pourtant qu'il était né sur les limites reculées du siècle.... Eh bien ! qu'importe, encore une fois? Il n'a que vingt ans, et demain il chantera encore les saintes ivresses de la nature !

D'autres fois, le fantaisiste change d'accords : il cherche un triomphe d'un nouveau genre ; il s'ingénie à ne pas penser. Sa gloire est de donner une forme exquise et rare à des futilités insignifiantes , à des riens. Il recherche le néant de la pensée pour mieux faire ressortir la difficulté vaincue de l'expression. Écrire admirablement sans rien dire, quel triomphe! N'est-ce pas là vraiment l'idéal de l'art pour l'art? Le beau mérite vraiment d'enfermer une grande pensée dans un vers étincelant ! L'idée est un bagage gênant pour les amants du beau style. Tout ce qu'on donne au soin de la pensée est autant de moins pour le soin du style, pour la gloire de la forme. Laissons donc là l'inutile souci de l'idée : prenons la première venue, la plus vulgaire, et décorons ce néant de tous les prestiges de la phrase ; alors seulement nous écrirons pour écrire; alors seulement

nous serons artistes. Cela se proclame bien haut, cela se pratique dans la haute école de la fantaisie. Et dire, pourtant, que des hommes qui auraient pu être d'habiles écrivains se réduisent à n'être que des jongleurs de phrase , à jeter en l'air les mots au hasard pour les rattraper , au hasard aussi , à la pointe de leur plume ! Le bel exercice et l'admirable divertissement!

La matière, l'idée, est donc parfaitement indifférente à tous ces poètes amoureux de la forme. Plus la matière est vile , plus le mérite sera grand et rare d'y appliquer l'industrie patiente et le merveillçux travail de l'art. Et voilà une école tout entière sérieusement occupée à sculpter des phrases, à ciseler des mots. Ces éternels jeunes gens de la fantaisie se saluent entre eux du beau nom de Cellini. Ils consacrent leur vie à tailler ces diamants et ces perles d'expressions étincelantes et rares , à tresser des colliers , à ciseler des écrins ; on dirait un atelier de bijoutiers et d'orfèvres. Ce qui en sort, on le sait, c'est une littérature à' émaux et de camées qui peut bien éblouir de ses reflets fantasques quelques esprits faux et naïfs; mais pour les juges sérieux tout cela n'est que perle fausse et chrysocale , plus , une main-d'œuvre dont la stérilité laborieuse fait pitié. Je ne sache rien de plus mesquin au monde qu'un cadre d'or qui ne contient rien.

L'adoration de la forme, c'est donc là le dernier mot de la fantaisie. Même pour ces ennemis de toute règle, il y a encore une règle, un culte, une dactrine, le culte de la sensation, la doctrine de l'art pour l'art, c'est-à-dire du style sans pensée. Étrange conclusion d'une école qui était entrée dans le monde en niant toutes les formules reçues! On débute par des prospectus ambitieux qui annoncent au siècle une génération de Shakspeares et de

LE SENSUALISME DANS LA LITTÉRATURE. 21 ê

Byrons inédits. On finit par de petites œuvres et des pièces microscopiques où Ton sculpte avec un art puéril des mots rares sur des pensées insignifiantes; jeux de rhéteurs, madrigaux de salon, riens élégants et sonores où fart vient expirer sur l'extrême limite du ridicule.

Autant qu'au théâtre et plus qu'à la poésie , la popularité appartient au roman. Il ne sera donc pas hors de propos d'interroger les tendances de ce genre de littérature et de voir si elles sont, dans leur généralité, conformes ou contraires aux principes que nous avons posés. Nous essayerons de retenir cette rapide .analyse dans la sphère philosophique , notant avec soin les grands courants d'idées qui défrayent le roman contemporain, négligeant de descendre à l'étude minutieuse et détaillée de ses types et de ses œuvres.

En dehors de l'idéal, c'est-à-dire du réel élevé à la mesure du beau, il n'y a que deux sources d'inspiration pour l'art, le réel dans ses misères et ses nudités, la fiction dans ses caprices. Mais nous avons vu que la fantaisie pure revient par une voie détournée au pur réalisme. Il n'y a donc réellement que deux grandes écoles dans fart et deux grandes tendances, l'écol^ et la tendance spiritualistes , l'école et la tendance sensualistes. De ces deux écoles contraires, l'une qui élève l'âme jusqu'aux idées du beau et du bien, l'autre qui l'abaisse à une sorte de connivence avec les appétits aveugles des sens, il est incontestable que la première n'a parmi les romanciers que de rares adeptes, et que la seconde , au- contraire , triomphe , par le nombre de ses œuvres et de ses disciples.

11 est aisé de reconnaître si le caractère général d'un roman le classe parmi les œuvres spiritualités. Le roman est essentiellement une œuvre d'analyse où la science de l'âme s'anime et où la passion prend un corps, une figure, un nom. Le type que doivent réaliser les œuvres de ce genre, c'est toujours, à travers la variété des événements et la diversité des nuances, le type humain, l'homme, un et identique à lui-même dans les origines et les tendances générales de la passion, multiple, contradictoire, infini dans le jeu de ces passions, éternelles comme lui. Unité et variété, c'est là tout l'homme. Les circonstances de la fiction romanesque peuvent changer indéfiniment comme changent celles de la vie réelle ; l'usage de la liberté peut être plus ou moins restreint, et son action plus ou moins forte sur la passion ; les caractères peuvent varier jusqu'à l'infini dans ces œuvres de l'imagination comme ils varient dans le monde; mais la première loi du roman c'est de ne pas perdre de vue l'unité fondamentale de l'homme, maintenue et sauvegardée à travers ces dissidences, ces variétés, ces apparentes contradictions. Donnez un libre cours à vos facultés créatrices dans le choix des détails, l'arrangement des scènes, dans la combinaison des événements, dans la distribution des rôles et des personnages de votre fiction : la raison et le goût d*e vos lecteurs y souscriront sans peine, cette variété heureuse donnera même une saveur nouvelle à votre œuvre. Mais si le paysage , si le cadre de l'action change, si les caractères de vos personnages sont heureusement opposés les uns aux autres pour faire naître de piquants contrastes et tirer de là des effets imprévus, du moins conservez toujours les traits essentiels, l'unité indélébile , l'immuable fond de l'homme. Inventez et

créez à plaisir les événements , pourvu qu'ils ne nuisent pas au développement psychologique de la passion, je le veux : mais il y a une chose que vous ne pourrez ni inventer, ni créer, ni changer à plaisir : l'homme.

Vouloir inventer un être de pure imagination, en dehors des conditions générales et des caractères constitutifs de l'homme; faire sortir de son cerveau un type essentiellement fictif, lui prêter des sentiments impossibles, des passions de fantaisie, c'est substituer à plaisir l'étrange au vrai, l'accident à la loi, c'est sacrifier àl'étonnement qui naît de l'imprévu l'intérêt qui naît de la vérité, c'est manquer à la première condition du roman, qui ne doit et ne peut être qu'une analyse de la passion développée dans une action imaginaire. D'où pèchent, à notre sens, contre la condition essentielle de ce genre, tous ces écrivains qui semblent se faire un jeu de la vérité humaine et mettre leur point d'honneur à inventer des types chimériques en contradiction permanente avec la nature.

Est-ce tout, et l'œuvre sera-t-elle complète, si le romancier a fait passer dans ses personnages un souffle de vie , s'il a reproduit avec exactitude les traits de la réalité et de la nature ? Non pas ; car le roman est une œuvre d'art, et l'art est autre chose que la reproduction du réel. Si l'écrivain veut maintenir son œuvre dans la sphère élevée de l'art, s'il aspire à un autre succès qu'à celui d'amuseur public , s'il veut donner à sa création ce caractère qui distinguera toujours le livre sérieux de la page éphémère , il faut de toute nécessité qu'il choisisse ses caractères et qu'il prenne ses héros ailleurs que sur le trottoir de nos rues , dans la fange de nos carrefours, dans les recoins impurs de notre vie sociale. Qu'il peigne la réalité , c'est son droit, et dans l'étendue

de ce droit est compris sans doute celui de peindre môme le vice : mais qu'il n'aille pas , de parti pris , ramasser toutes les vilenies sociales et en composer son œuvre. Qu'il ne se fasse pas systématiquement le poète de la corruption, le peintre attitré des mœurs fangeuses et des vices hideux. Sans doute, il ne doit pas craindre de voir le vice là où il est et de mêler à son œuvre la peinture vigoureuse et sincère du mal ; cela va de soi. Mais que le mal serve seulement d'ombre à la lumière du bien , que le laid ne serve qu'à rehausser le beau , que le mal , que les laideurs et les difformités morales ne soient pas l'objet unique de son œuvre, le thème exclusif de ses inspirations. Le roman, autrement compris, n'est plus qu'une succursale de l'hôpital et du bagne. Il cesse d'être une œuvre d'art pour devenir une sorte de statistique effrayante des maladies honteuses et des lèpres d'une nation. Pour que le roman soit œuvre d'art, que faut-il donc ? un peu d'idéal. L'idéal, c'est la lumière tombant d'en haut sur un type choisi, et l'éclairant d'un reflet immortel. L'idéal, c'est la part divine dans toutes les œuvres vraiment inspirées : c'est un coin du ciel entrevu à travers les idées du beau et du bien, voile transparent, ombre lumineuse de Dieu.

Nous voulons , d'accord avec la tradition éternelle du spiritualisme, que dans toutes les œuvres d'art, l'idéal se mêle en une juste mesure au réel. Nous voulons donc qu'en lisant un roman , l'âme soit élevée au-dessus d'elle-même, qu'elle respire un air plus libre sur les sommets où la ravit la pensée de l'écrivain , qu'elle sente ses passions nobles avivées et soutenues, ses instincts physiques domptés , son égo'ïsme soumis , sa foi dans le bien plus forte et plus féconde ; nous voulons qu'elle retire des impressions généreuses de son com-

mcrce avec des types agrandis, épurés: nous voulons enfin que l'homme sorte de ces lectures plus homme, c'est-à-dire plus affermi dans sa liberté , dans ses aspirations , dans son amour pour tout ce qui est beau et grand. C'est à ce signe sensible , à ce contre-coup de l'idéal dans les âmes , que vous reconnaîtrez infailliblement une œuvre spiritualiste , c'est-à-dire une œuvre d'art. Hors de là il y a une place considérable pour le talent, mais ce talent ne s'élèvera pas au-dessus de la mesure étroite d'une industrie amusante ou d'un métier corrupteur. Hors de là il y a place aussi pour le succès, et les exemples abondent autour de nous. Mais qu'il y a loin d'un succès éphémère de curiosité dans le caprice mobile d'une génération, à cette prise de possession de l'avenir qui est le privilège des œuvres sérieuses et des grands artistes ! Ces gloires banales qui pullulent aujourd'hui et qui demain seront oubliées , ces célébrités d'hier qui nous semblent, à l'heure présente , un risible anachronisme , ces réputations si aisément florissantes et si tôt fanées, ce spectacle étrange et triste de tant de grandeurs improvisées qui n'ont pour lendemain qu'une irrécusable décadence , tout cela ne devrait-il pas être la leçon vivante des artistes et des écrivains , comme tout cela est en effet la grande moralité de la littérature et de l'art ? Répétons-le bien haut et souvent, au risque de faire se pâmer aux dépens de notre naïveté les grands hommes du cabinet de lecture et les triomphateurs du feuilleton : il n'y a pas deux recettes pour composer une œuvre d'art et pour la faire vivre : il n'y en a qu'une qui est simple et vieille comme Homère , c'est d'agrandir la sphère limitée de la réalité, en lui donnant pour horizon l'idéal. L'idéal est la vie de l'art. Entre une œuvre qui se contente de peindre

la réalité et celle qui, prenant son point de départ dans le réel , s'élève jusqu'à l'idéal , il y a, selon nous , la même différence qu'entre telle peinture fidèle qui représente le type honorable, mais vulgaire, d'un bourgeois en capitaine de la garde nationale , et l'immortelle inspiration du Poussin peignant Moïse au moment où il frappe le rocher.

Nous avons indiqué les deux marques infaillibles auxquelles on reconnaîtra une œuvre spiritualiste : la vérité dans l'observation morale, et la représentation agrandie, épurée du réel, de telle sorte qu'il reste dans l'esprit, avec le souvenir de l'exactitude du peintre, l'impression salutaire que produisent toujours les nobles passions et les grands caractères. Il faut que le roman porte la marque de l'analyse intime et sincère de ce qui est, mais il faut aussi qu'on y sente le libre élan de l'âme vers ce qui doit être , l'émotion sympathique du beau , l' avant-goût de l'idéal et du divin. Observation sincère, enthousiasme, tout est là. Sans sincérité dans l'observation, il n'y a que des œuvres sans consistance et sans base. Sans enthousiasme, il n'y a que des œuvres sans dignité et sans grandeur.

Ùr , que voyons-nous autour de nous? Certes , ce n'est pas le talent qui fait défaut aux romans contemporains, c'est la direction , c'est la règle qui fait défaut au talent. Quelle vivacité d'imagination , quelle verve étincelante , quelle fécondité de ressources , quelle variété d'esprit dépensées à tort et à travers dans des œuvres qui ne sont pourtant que des débauches informes, impossibles ou triviales! Combien, parmi tous les romanciers, y en a-t-il de ces élus du spiritualisme qui élèvent leur œuvre à la hauteur de l'art! Il y en a pourtant, et le ridicule serait le même, de tout nier confusément et de

tout admirer sans règle. Il est aisé de reconnaître la trace de l'inspiration spirilualiste dans des œuvres aimables et délicates comme Marianna, comme Picciola, comme le Presbytère , ou encore dans quelques parties exquises d'un talent supérieur, la Mare au Diable, André, Mauprat. Ni M. Jules Sandeau, ni M. Saintine, ni ce bon Tôpffer, ni Mme Sand, quand le système ne Fégare pas, ne manquent de profondeur dans l'observation, ni d'élévation dans l'esprit. A ces noms, d'autres encore, comme celui de l'auteur iï Octave et de la Marquise d'Aurebonne, viendront s'ajouter d'eux-mêmes dans l'esprit du lecteur. Mais cette troupe choisie , fûtelle dix fois plus nombreuse qu'elle ne l'est en réalité , que serait-ce auprès des gros bataillons de l'armée ennemie? Le roman spiritualiste n'est bien certainement que l'exception délicate, l'accident aimable, le hasard heureux de la littérature du jour. Le bruit et la foule sont de l'autre côté.

On a inventé de nos jours une sorte de roman qui prend juste le contre-pied de la vérité et du naturel, c'est le roman paradoxal, bruyamment inauguré par les coteries. C'est l'invasion de la fantaisie dans la prose qui nous a valu ce genre nouveau. Quelques fantaisistes , sur le retour , las de ciseler des ornements dans le vide, ont tourné vers le roman leurs rimes découragées et leurs hémistiches en déroute. La prose est plus malléable que le vers, ce métal divin. Us espèrent la plier plus aisément aux bizarreries préméditées de leur pensée. Que quelques-uns de ces aventuriers de l'intelligence réussissent parfois à solliciter notre attention par l'intérêt tourmenté d'une idée fantasque , et à intéresser notre curiosité par les caprices, sans cesse renouvelés, d'une imagination en quête de l'imprévu, nous ne le

nierons pas. Le succès incontestable de quelques écrivains de ce genre est là pour attester qu'ils ont des complices au plus profond de nous-mêmes, dans quelques instincts de notre génération intellectuelle. Ils font profession de paradoxe, et cette profession, avoir le livre de compte du libraire , ne laisse pas que de leur être lucrative. On rencontre partout , dans les journaux, dans les livres, dans le monde, des apologistes ardents du paradoxe. C'est la seule manière, dit-on, d'avoir raison sans être banal. Tous ceux qui n'aiment pas ce genre d'esprit sont atteints et convaincus de parenté intellectuelle avec Joseph Prudhomme. Le paradoxe , c'est le raisonnement appliqué à la déraison, la logique appliquée à la fantaisie , le désordre de la pensée réduit en formules , la folie rédigée en axiomes. Un nombre infini d'honnêtes gens s'en amusent, C'est le régal , diton , des esprits raffinés ; et qui donc ne prétend pas à cette qualité ? Aussi , pour faire preuve d'esprit , on excommunie le bon sens. On a horreur de penser juste , parce que l'on croit, quoique bien à tort, que penser juste c'est faire comme tout le monde. Cette manie, ce jeu de l'intelligence dégoûtée du simple et du vrai, sont à tel point communs de nos jours que c'est devenu presque un paradoxe de louer le bon sens , et qu'on a vraiment l'air de céder à la mode même en la combattant. Ignore-t-on que le paradoxe est un hochet terrible avec lequel jouent les sociétés vieillies et les peuples blasés, arrivés à ce point extrême de la civilisation, au delà duquel commence l'inconnu ? Pour être exact, il faut dire pourtant que ces vérités si fort attaquées , ces vérités si usées, ces vérités enfin qui ont le tort d'être communes parce qu'elles sont générales, et banales parce qu'elles sont vraies , reprennent bien vite une revanche

éclatante sur les insolences du paradoxe, cet usurpateur couronné dans un moment d'ivresse , et que le bon sens se venge à sa manière de tant d'assauts , en s'en moquant. Il se venge , comme on l'a dit, à la façon de ce géant de l'Arioste, qui recevait les coups furieux d'un chevalier errant , armé de pied en cap , et qui, à chaque coup fatal , allait ramasser sa tête dans la poussière, en éclatant de rire, aux yeux du chevalier stupéfait. Les fantaisistes , ces chevaliers errants du paradoxe, ne parviendront jamais à triompher du bon sens , c'està-dire du génie français. Beaucoup de bruit et de poussière, voilà tout, et leur œuvre passera, parce que ce ^jui n'est que poussière d'idées et tumulte incohérent de mots ne saurait durer. Il faut, pour qu'une œuvre litté • raire puisse vivre, que les idées aient de la consistance, et que les mots soient combinés entre eux dans un ordre naturel et simple. Des mots qui hurlent, des phrases qui détonnent , des idées qui ne sont que des contrevérités, des types imaginés au rebours du vrai, des caractères impossibles, des événements tombés de la lune , tout cela peut bien étonner , éblouir même , fasciner; mais l'instant d'après on rit de soi-même et de l'auteur. Rien ne se fane plus vite que le faux ; lisez une œuvre toute bâtie de paradoxes , puis essayez de la relire; comme toutes ces formules pimpantes de l'erreur, tous ces axiomes impertinents de la déraison vous semblent maintenant tristes, maussades, irritants, absurdes! Le faux peut avoir son heure de prestige ; mais le lendemain , comme nous lui trouvons un air éraillé ! Une nuit la vieilli. La liste serait longue de toutes ces œuvres mortes et de tous ces romans défunts ! Ils vont à ce rendez-vous commun des idées fausses'et des parodies de tout genre , à ce vaste cimetière où tombent , pour

n'en plus revenir, les plaisanteries de l'avant- veille et les caricatures de l'an passé. Paix aux morts! Qu'importe que quelques-uns de ces romans semblent vivre encore ! Dans un an , ils ne seront plus. Le temps est le grand fossoyeur des mensonges.

Au-dessus de la pure fantaisie qui ne se plaît que dans ces jeux puérils d'esprit , sans autre préoccupation que celle d'étonner par l'imprévu des mots et des idées , mais au-dessous de l'art spiritualiste qui exige du romancier l'analyse approfondie du cœur humain et l'expression de la réalité vivante, il faut marquer la place d'une sorte d'oeuvre à part , sans caractère déterminé , chose indécise sur les limites de la fiction et du système; nous voulons parler du roman philosophique. C'est un genre où l'on a perdu une quantité incalculable de dons heureux , de talent , d'imagination , d'esprit, en œuvres maussades, ingrates, et, finalement, condamnées à mourir ; c'est même une question de savoir si ces œuvres vivent à l'heure qu'il est , si elles ont jamais vécu. Un écrivain s'éprend d'un système historique ou moral ; il veut le démontrer au moyen d'une fiction. Il compose un roman laborieusement subtil et pesamment ennuyeux qui ne démontre absolument rien, et qui fatigue tout le monde. Cela arrive et doit arriver. Que fera, en effet, le romancier possédé de son idée fixe? Il prendra ses types en dehors de l'humanité réelle, dans je ne sais quelle humanité abstraite et métaphysique. Ses personnages seront non pas des hommes, mais des idées. Ils seront grands logiciens et éternels raisonneurs. Ils exposeront sans fin la théorie de ce qu'ils veulent faire , et ils n'agiront jamais. Tous leurs sentiments se traduiront en formules , toutes leurs passions en syllogismes. Ils marcheront dans le roman

avec le lourd attirail du pédantisme armé en guerre et du système bardé d'arguments. Qui ne voit, d'ailleurs, qu'un roman ne démontre rien? L'expérience de la vie peut bien prouver et prouve en effet que telle institution est mauvaise , que telle opinion courante est un détestable préjugé. L'expérience de la vie est par ellemême une preuve, parce que les circonstances qui la forment sont indépendantes de l'homme, et qu'elles ne sont que le résultat logique et naturel de ces institutions ou de ces préjugés. C'est une leçon, souvent bien rude, donnée à l'homme par les faits qui s'imposent à lui. Mais en est-il de même dans le roman? qui ne voit que le romancier dispose à son gré des événements? qui ne voit que des faits arrangés à la guise de l'écrivain et pour la plus grande gloire de ses idées ne prouvent absolument que ce qui n'est pas en question, la bonne volonté de l'écrivain de faire triompher le système , et son désir que les choses se passent dans la vie comme dans son roman ? Vous voulez démontrer que le mariage , sans le remède du divorce , est le supplice des femmes incomprises, et la torture des esprits poétiques| Aurez-vous prouvé votre thèse en montrant, en face l'un de l'autre, deux époux, le mari, par exemple, décoré comme à plaisir de toutes les sottises et de toutes les trivialités, et la femme, élégante, distinguée, rêveuse, conduite fatalement à la faute par l'ennui , par la compression de ses plus hautes facultés , par le despotisme brutal qui pèse sur son àme ? — Cela est, parce que je veux que cela soit , et comme je veux que la chose se passe ainsi, il s'ensuit qu'il, faut abolir le mariage ou lui donner pour correctif le divorce ; c'est là tout le raisonnement du romancier philosophe. Il invente des faits, il crée des situations, et il nous les donne pour des

preuves. C'est abuser de la naïveté du public.— Un autre aura à cœur de démontrer par ses romans l'avènement inévitable d'une classe nouvelle, la nécessité d'une régénération sociale. A merveille ; qu'il expose sa théorie, qu'il l'entoure de preuves historiques, qu'il nous montre le progrès continu et l'avènement successif des classes; mais non, il veut animer son dogme, passionner sa théorie, colorer son système, entourer sa chère idée des prestiges de l'imagination, lui donner le charme du roman, convertir le lecteur par l'émotion dramatique. Que fera-t-il? 11 inventera une complication de faits imaginaires et une opposition de caractères sociaux* De bonne foi est-ce là une démonstration? Que la contre-partie serait facile ! Prouverait-elle davantage la thèse contraire? Non pas, mais elle prouverait au moins que rien n'est plus aisé que l'arrangement de faits imaginaires à l'appui d'une théorie. Elle prouverait au moins que l'œuvre , dont elle a pris le contre-pied , ne prouve rien. Ce serait un résultat négatif, je le veux ; mais enfin ce serait un résultat.

& Telle est, selon nous, l'incurable infirmité du roman philosophique ; s'il croit dépasser la portée d'une allégorie, il se trompe; s'il croit prouver quelque chose à l'aide d'événements combinés à plaisir, il est la dupe d'un présomptueux aveuglement. Le moindre défaut de ce genre de roman est l'immolation perpétuelle de la nature, de la réalité, de la vie, la négligence du caractère humain, l'iiivraisemblance des types, l'ignorance systématique des vraies passions dont palpite le cœur, dont l'âme jouit ou souffre, et qui sont l'éternelle épreuve de notre liberté , le drame éternel de la conscience. Ce ne sont des œuvres ni intéressantes ni durables que tous ces romans dont tous les événements ne sont que

la démonstration préméditée d'un théorème , et dont tous les personnages ont, à la place du cœur, une formule.

On ne gagne donc rien et l'on perd tout à négliger la vérité humaine pour la pure fantaisie ou le système préconçu ; le roman fantaisiste n'est qu'un long- paradoxe , c'est-à-dire un jeu d'esprit; le roman philosophique n'est rien autre chose qu'une longue allégorie : ni l'un ni l'autre n'a rien de ce qui constitue le véritable roman; à l'un et à l'autre la vérité fait défaut. Dans l'un , ce sont les raisonnements à l'envers qui font les personnages ; dans l'autre , ce sont des syllogismes en règle : la vie manque à tous les deux.

Ce n'est pas la vie qui manque aux romans dont il nous reste à parler, c'est la dignité et l'élévation, c'est l'idéal ; le réalisme brutal du théâtre n'a été qu'une importation sur la scène du réalisme dans le roman. Il n'y a eu des pièces réalistes que parce qu'il y avait eu des romans qui prétendaient présenter à la société sa copie fidèle brutalement reproduite. C'est la fortune étrange de ces livres qui a poussé quelques hardis aventuriers l à tenter le système sur les planches. La responsabilité première de ces tentatives dramatiques et des succès scandaleux qui en ont été comme la sanction éphémère, remonte donc, en définitive, aux premiers romanciers qui, de nos jours, ont résolu de faire pénétrer le public dans les repaires de la corruption et du crime. Nous ne recommencerons pas un procès depuis longtemps fini ; nous n'irons pas réveiller les impurs souvenirs qu'excitent dans les âmes les Mémoires du Diable , les Mystères de Paris, le Juif Errant, nous laisserons dormir ces vieux scandales d'un temps qui semble déjà si loin de nous. Mais le roman sensualiste est-il mort avec ces œuvres ai

bruyantes un jour, et maintenant si profondément ensevelies, qu'il semble, quand on les nomme, que Ton parle de quelque débris fossile dîme littérature antédiluvienne? non pas, il recommence chaque jour un effort désespéré; il essaye de ressaisir, par des licences incroyables et par un dévergondage inouï de peintures, une popularité évanouie ; il exagère l'horreur, il creuse l'ignoble ; il poursuit cette triste mission qu'il s'est donnée, de scruter les dernières profondeurs des misères sociales, et il en fait jaillir la fange à de telles hauteurs, que l'esprit en reste pour longtemps épouvanté. Qui ne voit ce que de pareilles peintures peuvent apporter de germes secrets de corruption dans les âmes? On se sent consterné en quittant le livre, et c'est alors que, pris d'une étrange défiance et d'un doute atroce, on se demande avec effroi s'il est vrai que la société n'est qu'un repaire de brigands, et si la vie est ainsi faite que le vice seul a le droit de marcher le front haut et en plein soleil.

Dans de pareilles œuvres le talent se dégrade et l'âme du lecteur s'abaisse ; on y trouve du réel , sans doute ; on y rencontre des peintures ardentes et vraies de la passion physique , des analyses fidèles de la volupté scrutée jusque dans ses derniers détails, et rendue avec un cynisme d'expression qui n'a d'égal que le cynisme même de l'observation. Mais la littérature doit-elle, oui ou non, élever l'âme ou l'avilir, lui donner le goût de ce qui est noble et beau, ou la livrer aux pensées impures, aux fantaisies déshonnêtes, aux rêves effrontés de la débauche ? Le roman doit-il être une noble et délicate jouissance, une récréation exquise de l'esprit, ou bien l'orgie sensuelle de l'imagination ? L'art est -il 'auxiliaire des nobles aspirations qui portent noire peu-

sée vers le beau, ou n'est-il que le complice impudique et le plat valet des sens ? Il faut choisir, car toute la question est là.

Tout n'est même pas vrai, tant s'en faut, dans le roman réaliste ; on ferait une œuvre méritoire et utile en dégageant les idées fausses, les préjugés ridicules, les principes dépravés qui se glissent sous la livrée du réalisme. C'est trop déjà que ce roman nous présente sans cesse la cynique image de nos corruptions secrètes et de nos infamies ignorées; il est périlleux de familiariser l'àme avec le vice, et de déchirer les voiles qui dérobaient aux yeux des gens honnêtes les dernières hontes et les immoralités raffinées des sociétés vieillies. Mais que dirons-nous de ces théories qui font leur chemin dans le monde et qui s'insinuent dans les âmes avec l'autorité de la chose imprimée, autorité infaillible pour un grand nombre ? Les peintures de la débauche sont corruptrices sans doute, en habituant l'imagination au mal, mais rien ne se saurait comparer au désastre que peut faire un faux principe dans les âmes. L'influence du vice représenté dans ces œuvres malsaines est indirecte et lente; l'influence d'une théorie perverse est immédiate et irrésistible. Il y a, entre ces deux influences, toute la différence qui sépare un mauvais exemple d'un mauvais conseil ; une àme foncièrement honnête peut résister à la contagion du vice qu'elle a même constamment sous les yeux, mais elle cesse d'être honnête du jour où elle donne sa foi à un mauvais conseil, à un précepte immoral. La raison pervertie, le fond de l'àme est compromis , la base est minée- et tout s'écroulera au premier choc.

Jl serait trop long de nous mettre à la recherche de toutes les idées fausses propagées à l'ombre du roman

sensualisle, et ce serait un rôle fastidieux à prendre que le rôle de Don Quichotte contre tous ces voleurs d'àmes et ces larrons de vertu. Qu'il nous suffise, pour l'exemple, de citer deux grands axiomes qui ont cours dans ces œuvres innombrables que chaque matin voit naître, et qui jouissent au moins pendant un jour d'une immense publicité. Un jour ! c'est assez, c'est trop pour corrompre une âme.

C'est une loi psychologique parfaitement avérée pour nos romanciers que l'amour est une passion invincible, qu'il naît immédiatement d'un regard ou d'un sourire échangé, qu'il s'empare instantanément de l'àme, qu'il prend possession de nous-mêmes sans résistance possible, qu'il nous traite et nous maltraite comme des esclaves et se développe par une sourde et mystérieuse fatalité dans notre vie qu'il change de fond en comble, dans notre destinée qu'il bouleverse, aux dépens de notre liberté qu'il anéantit. De là à excuser toutes les fautes, les crimes que la passion fait commettre, il n'y a qu'un pas, et ce pas est bien vite franchi. Et voilà l'homme devenu le jouet et comme la proie flottante des plus folles passions ! Voilà l'homme devenu irresponsable, du moment qu'il pourra répondre par ce grand mot : l'Amour ! Aussi, voyez avec quelle sécurité leurs héros se livrent à leurs amours insensées, impies, criminelles, parfois, comme dans un roman tout récent, à leurs amours incestueuses! Ils maudissent le sort ou le ciel, mais ils se garderaient bien de se maudire eux-mêmes. Ils sont entraînés aux fautes les plus graves, aux trahisons les plus basses : que voulez-vous? Ils aiment! et on les voit souvent, par un sacrilège abus d'un saint nom, mêler Dieu à leurs adultères, et mettre leur crime même sous la protection d'eniiaut ! Rien n'est plus faux

et on même temps plus funeste que cette prétendue fatalité de l'amour. Sur cette passion comme sur toutes les autres, la liberté règne quand il lui plaît de régner. Sans doute, il ne faut pas que la volonté s'endorme, molle et confiante, sur les commencements et les préludes d'une passion naissante ; il ne faut pas que l'homme remette au lendemain, au surlendemain , le soin d'extirper le germe terrible de l'amour qu'il doit combattre. Demain la tache sera plus difficile qu'aujourd'hui ; après-demain elle sera presque impossible peut-être. Mais à l'origine, l'homme a le plein et entier usage de son libre arbitre; il peut étouffer dans son germe l'amour coupable. S'il ne le fait pas, toute la responsabilité lui en reste ; si cette passion l'emporte à la faute, à la trahison, au crime, qu'il en subisse la peine ! car il l'a bien voulu. Cette doctrine trempe trois fois les âmes dans l'austère devoir, comme l'autre doctrine les énerve et les abrutit dans une sorte de fatalisme oriental.

Une des thèses favorites du roman sensualiste, et aussi l'une des plus dangereuses pour les âmes faibles, est celle qui consiste à créer des types grandioses dans le vice, à entourer le mal d'une sorte de pompe, à lui donner un relief, un éclat funestes, et à représenter sans fin dans ses œuvres la grande image de Satan, portant sur son front foudroyé, avec la colère vivante de Dieu, l'immortelle et sinistre majesté deTabîme. Tous leurs héros sont un mélange inouï de néfaste et de sublime. Ils ne semblent monter sur le piédestal que pour porter plus haut l'image couronnée de leurs vices. Grands par le mal comme par le bien, voilà comme ces romanciers nous représentent leurs types de prédilection. On dirait, à les en croire, que les hautes intelligences ont leur rançon - nécessaire dans des vices extraordinaires, et que tout est

à l'unisson chez les grands hommes, l'héroïsme et le crime. Ils croient doubler l'étendue des âmes supérieures en ajoutant à la grandeur de leurs nobles passions la grandeur de la scélératesse, comme si une seule âme pouvait être ainsi la plus étrange, la plus insensée des contradictions, et porter ce double excès, l'excès du bien et celui du mal ! Il n'en va pas ainsi dans le monde, et c'est un monstre dans l'ordre moral que cette union de deux supériorités contradictoires, celle du génie et celle du vice. Mais imaginez une âme passionnée et faible, et mettez-la en face de ces types qui portent un air si grandiose dans la niaiserie. Il y a cent à parier contre un que ce contraste solennellement absurde fascinera, éblouira cette imagination mobile , cette sensibilité inquiète, et jettera cette volonté faible à la dérive des passions. Bien plus, dans cette association majestueuse du désordre et du génie, une seule chose est à la portée de tout le monde, le désordre. A coup sûr, de ces deux termes c'est le plus facile à atteindre. C'est aussi de ce côté que *se portera l'âme ardente et déviée. Elle commencera par le désordre, croyant, en se revêtant du vice, prendre la livrée du génie, et espérant que bientôt, au sein de cette existence orageuse et dissipée, le génie viendra. Hélas ! on ne le sait que trop, le désordre vient seul, et rien avec lui. Ces grandes inspirations, qui devaient luire dans le feu de l'orgie, ne brillent pas; ces idées sublimes, qui devaient étinceler dans le choc des passions, sont encore dans l'ombre, et cette destinée livrée en proie à toutes les convoitises enflammées, à toutes les fantaisies impures, peut avoir indifféremment pour issue Charenton, l'Hôtel-Dieu ou le bagne ! On devient fou , on ruine sa fortune et sa santé, parfois même on devient criminel : voilà ce que

produit le désordre; mais il n'a pas encore produit le génie. On retrouverait dans les prisons ou dans les hospices plus d'une âme dépravée et plus d'un corps ruiné par les excès que cette fausse association d'idée, débauche et génie, héroïsme et désordre, a conduits là. Est-ce ainsi que le roman prétend justifier cette noble ambition qui le porte à se faire l'instituteur et le moraliste du genre humain ?

Quelle conclusion devons-nous tirer de cettre rapide esquisse de quelques sectes de la littérature contemporaine, produites non sans succès et sans éclat sur le théâtre, dans le roman et dans la poésie ? Un seul mot nous suffira pour exprimer toute notre pensée. Hors de l'idéal il n'y a pas de salut pour la littérature. Tout ce qui se tente dans les voies périlleuses de la fantaisie ou dans le sens exclusif de la réalité n'aboutit qu'à des œuvres chimériques, sans consistance et sans portée, ou à des œuvres violentes , brutales , excessives , qui choquent le goût comme la morale, et qui sont une insulte publique à ces deux grandes idées, le bien et le beau. Le talent, le génie même ne peuvent se soustraire à cette condamnation sommaire. La pure fantaisie n'engendre que de fades puérilités. Le réalisme va se perdre dans un matérialisme honteux. Il n'y a d'œuvres durables que celles qu'ennoblit l'idéal. La littérature française serait frappée d'une irrécusable décadence le jour où triompheraient définitivement ces hérésies de l'art. Par bonheur, nous croyons que ce jour n'arrivera pas; le goût commence à se réformer lentement après d'étranges et de lamentables écarts, et si cette résurrection de la conscience publique n'est pas factice, l'art français peut renouer la chaîne d'or de la tradition, trop longtemps rompue, et se renouvelant selon le besoin des

temps, docile aux instincts nouveaux sans rompre en visière aux principes qui lui ont fait un glorieux passé, il peut encore consoler la patrie et étonner le monde. Le génie de la France est comme son cœur, capable de miracles. 11 n'y a que les siècles impies et les peuples athées qui doivent désespérer de la lumière. On ne croit au chaos que quand on ne croit pas à Dieu.

STENDHAL. — L HOMME ET SES ŒUVRES. — SON LIVRE ET SA THÉORIE DE L'AMOUR1.

J'ai peur que les amis de Stendhal n'aient compromis, par un excès de zèle, les intérêts de sa vanité posthume; il est des réputations qui ont besoin d'une sorte d'incognito littéraire, comme il est des femmes qui gardent un éclat équivoque dans la pénombre du boudoir. Qu'un seul rayon , vif et franc , perce dans ces ténèbres factices, et vous verrez tomber l'illusion de cette beauté artificiellement préservée. M. de Stendhal, dans ces dernières années , devenait insensiblement une sorte de gloire, à mesure qu'il devenait une énigme; son nom grandissait, dans un lointain déjà obscur, par la ferveur de ses prosélytes et la rareté de ses livres ; il avait un public , mais très-restreint , et qui était presque un public d'initiés. On était disposé à croire sur parole les quelques lecteurs de ses livres presque disparus, qui ne se faisaient pas faute, on le conçoit, d'exalter les qualités exquises, la rare distinction, l'étonnante originalité de ce vif et libre esprit. Aux incrédules qui avaient lu , de rencontre, quelques volumes dépareillés de ses œuvres, et qui se récriaient contre l'exagération de l'éloge , les fanatiques répondaient que le Stendhal des livres n'était rien en comparaison du Stendhal de la conversation et

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