W. E. CHANNING. ICI
IVautrcs écrivains, mieux inspirés» ont «assez cslimé le peuple pour lui parler un meilleur langage et pour élever son esprit plus haut. Mais, par une singulière fatalité» il est arrivé que ces écrivains ne mettaient pas précisément au service de leurs bonnes intentions les qualités propres à les faire réussir. Ils parlaient, si je pu^ dire, au-dessus du peuple. Non pas que je sois de ces dédaigneux qui s'imaginent qu'il faut parler à des ouvriers, comme on parle à des enfants; mais encore faut-il , pour se foire bien comprendre d'un pareil auditoire , avoir dans la parole ou dans le style certaines qualités plébéiennes qui manquaient essentiellement à ces écrivains. Je n'en citerai qu'un exemple. M. de Lamartine a dépensé plusieurs années de bonne volonté à se créer un auditoire populaire. Où sont, aujourd'hui» le Conseiller du Peuple^ les Foyers du Peuple^ le Civilisa^ leur ? Mais où sont les neiges d'antan? Si Geneviève vit, ce n'est pas dans les classes populaires , et le Tailleur de pierres de Saint-Point n'a trouvé des adeptes de son mysticisme que parmi certaines imaginations rêveuses que Ton ne trouve pas sous la rude écorce du bon sens populaire. M. de Lamartine , dans ses œuvres plébéiennes, est resté un pur aristocrate par le talent, et la littérature qu'il avait voulu fonder n'est pas parvenue à son adresse. Notre Franklin est encore à naître. .
Ou une littérature violente de romans sensualistes et de drames corrupteurs, ou une littérature idiote qui abêtit le peuple » ou une littérature pseudo-plébéienne » qui n'a rien de populaire que le titre , voilà où en sont » en France , les ressources intellectuelles de la multitude laborieuse, et certes, ces ressources ne sont rien autre chose que la pénurie même. Il n'y a pas, en France, de littérature populaire digne de ce nom.
i6t ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
n fliut aller la chercher en Angleterre ou aux États- Unis, dans cette noble race saxonne , si patiente, si ob^ stiriée au travail, si sérieuse d'instinct, si robuste de bon sens. La gravité du peuple a mérité d'avoir une philosophie et une littérature populaires , auxquelles d'éminents esprits n'ont pas dédaigné de payer leur Uibut. Au premier rang de ces œuvres, destinées aux prolétaires et vraiment sociales , puisqu'elles ont pour but de raffermir les liens de la société , se placent incontestablement quelques écrits de Channing, qui jouissent aujourd'hui, dans la vieille et dans la nouvelle Angleterre, d'une popularité incommensurable. Channing doit cette modeste gloire à ses quaUtés naturelles, au tempérament de ses facultés qui lui a fait prendre et choisi, comme d'instinct, ce milieu élevé d'idée, de style et de* ton, d'où l'on parle au peuple avec autorité, sans avoir à craindre d'être trop loin ni trop haut pour se faire entendre. Il domine de toute la tôle le peuple qui Técoute; mais il est du peuple, il est tout peuple de sentiment, de raison , de sens pratique , de ton , de raisonnement. Son langage même est celui de tout le monde , il garde ce double caractère du langage plébéien : la shnplicité et la clarté. Channing l'emploie avec un art qui serait admirable, s'il était prémédité, et qui n'est que l'instinct d'un naturel heureux. U ne se refuse pas d'aborder les plus hautes notions de la morale et de la philosophie chrétiennes, mais il traite ces grands sujets dvec une aisance supérieure ; il y monte sans efibrts , par le progrès naturel d'une dialectique presque insensible; il s'y maintient de plain-pied avec son auditoire, et nous donne une preuve excellente qu'un écrivain, qui sait s'y prendre , peut élever son pubUc à la hauteur des principes , même quand ce public est celui des faubourgs.
W. fi. GHANlflNG. in
I Le grand secret de Ghanning, pour se faire ainsi cooi^ prendre du peuple , c'est qu'il l'aimait. Il avait, pour les fortes et sincères qualités du prolétaire , la plus vîgou^ reuse affection ; il fivait » pour ses souffrances , la sympathie la plus tendre et la plus éclairée. Il puisait , dans son cœur autant que dans sa raison , les mAlés inspirations de sa parole populaire. Lisez ces pages familières, naïves , pittoresques » émues ; vous devinerez bientM que c'est un ami du peuple qui lui parle , et que cet ami devait être compris de son public. Au début, peut-être, ros habitudes de littérature aristocratique vous empêcheront d'apprécier, comme elles le méritent , ces vives et fortes qualités , cette saveur pénétrante, qui n'est pas exempte de rusticité, cette simplicité que l'on serait par* fois , mais bien à tort, tenté de confondre avec une sorte de banalité , enfin cette ampleur de détaUs qui épuise tout un sujet, sans rien laisser à faire au lecteur. Vous résisterez peut-être à cette naïve éloquence , ou peutêtre Yous en sourirez. Continuez, et, j'en suis assuré, le charme vous gagnera. Ce qu'il y a de surabondant et de diffus , pour nos habitudes littéraires , vous paraîtra une nécessité de position devant un auditoire ignorant. Vous oublierez la familiarité excessive du langage , la naïveté des allures , l'inexpérience des procédés , pour ne plus voir que l'admirable clarté de cette dialectique populaire , la simplicité féconde des raisonnements , la transparence de l'idée ; pour ne plus admirer enfin que ce que j'oserais appeler l'éloquence de la bonhomie et le génie du bon sens. On a souvent comparé Channing à notre Fénelon. Cette comparaison ne me semble pas très« juste, ou , du moins, j'y mettrai une restriction. Fénelon est un raffiné d'esprit, ce n'est que par le coeur qu'il atteint à cette divine simplicité* Le prédicateur populaire
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de Boston est simple d'esprit comme de coeur, n y a , en ce sens, plus d*unité, plus d'harmonie dans Channing. Il ne faudrait pas insister , sous peine d'exagérer les nuances ; mais enfin , si Channing est un Fénelon , je tiens à marquer que c'est le Fénelon des ouvriers.
En véritable ami du peuple » Channing se garde bien de se faire son courtisan. U ne lui ménage pas les dures vérités ni les rudes conseils. Il ne le flatte pas , il ne lui déguise jamais l'àpreté de sa destinée ni les conditions sévères de sa vie. U ne lui montre pas , sur la terre , un Éden chimérique. Il aime l'égalité de toutes les forces de son âme , il rêve l'élévation des' classes ouvrières, c'est son vœu le plus cher et le plus persévérant; mais il explique, avec une netteté admirable, ce qu'il entend au juste par cette élévation espérée, qui pourrait donner lieu à de terribles malentendus. L'élévation du travailleur ne veut pas dire qu'il sera un jour élevé au-dessus du besoin de travailler. L'industrie , dans ses plus mcrveil* leuses inventions, n'arrivera jamais à l'afTranchir de sa tâche journalière. Cette élévation , qu'il faut vouloir , qu'il faut hâter de tous ses efforts et de tous ses vœux , ne consiste donc pas à conférer au peuple le droit de Toisiveté. Elle ne consiste pas non plus à transformer les ouvriers en gens à la mode , non plus qu'à s'emparer du pouvoir poUtique. Elle consiste uniquement dans l'élévation morale , et Channing nous en donne une définition admirable dans sa simplicité : « Je ne connais pour l'homme qu'une élévation véritable , c'est l'élévation de l'âme. Sans elle , qu'importent la place et la fortune de l'individu? mais, avec elle, il règne, il est membre de la noblesse de Dieu, quelle que soit sa place sur l'échelle sociale. Il n'y a point de différentes espèces de dignité pour les différentes classes de la société; il
W. E. CHANNIIIG. ÎM
n'y en a qa*iine, et elle est la même pour toos. La seule élévation consiste dans Texercice , le développement, Ténergie des plus nobles principes et des plus hautes facultés de TAme. Une force étrangère peut pousser Toiseau plus haut vers les cieux ; mais il s'élève seulement, dans la véritable acception du mot, quand il étend ses ailes et prend son vol par la puissance qui est en lui. De même un homme peut être poussé par les événements à une place éminente, mais il ne s*élève qu'autant qu'il exerce et développe ses facultés les plus précieuses, et que, par un libre effort, il monte à une noble région de pensée et d'action. Telle est l'élévation que je désire pour l'ouvrier, et je n'en veux pas d'autre. Cette élévation, il est vrai, trouve un secours dans l'amélioration de la condition extérieure du travailleur, et
elle l'améliore à son tour. Grâce & cette alliance, le bien-être est chose bonne et réelle ; mais supposons-le séparé de la vie morale et du progrès intérieur, il n'a plus de valeur, et je ne lèverais pas un doigt pour l'accroître. »
n est intarissable dans ces conseils qu'inspire un cœur excellent et qui , tous , tendent à élever les cœurs en haut, vers une sphère supérieure de pensée et de moralité, n aime et veut l'égalité, mais l'égalité obtenue par la culture des intelligences et le perfectionnement des âmes. Ce n'est pas un nivellement brutal qu'il rêve, c'est l'ascension progressive des classes souffrantes à un niveau supérieur, n ne met pas le despotisme des foules à la place du despotisme des castes, ni les brutalités aveugles & la place des aristocraties dédaigneuses. Il affirme et démontre partout que les seules distinctions qu'on devrait reconnaître sont celles de l'âme , à savoir la fermeté des principes , l'intégrité , la capacité , les
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lumières, l'amour de 'ia vérité. Il yeut inspirer aux massas de nobles ambitions et les faire rougir des vulgaires convoitises; il condamne, à tout propos, les clameurs injustes contre les riches. La véritable fortune, la fortune immense , toujours croissante du pays , où est-elle? Enfermée dans quelques mains, entassée dans quelques cofireti-forts? Non, elle est partout comme l'atmosphère , et presque aussi variable , changeant de mains, suivant le temps, passant du riche au pauvre, non par violence , mais à force de travail et d*habileté. Le bien des riches , c'est une goutte d'eau dans l'Océan. Enfin, en même temps qu'il s'applique de toutes les forces de sa raison et de son cœur à rapprocher les classes par la confiance réciproque et la charité , il insiste pour dissiper toutes les illusions que pourrait se façonner l'imagination du peuple sur les faciles béatitudes de son sort futur. Ce n'est pas lui qui montrera aux classes ouvrières , dans les brumeuses perspectives de l'avenir, la chimère du travail attrayant. Il sait et il dit que la souffrance , le travail , l'épreuve seront toujours de ce monde ; il sait et il dit qu'il y aura toujours des sueurs, des larmes et du sang à répandre. Mais il sait aussi et il dit éloquemment que c'est un effet de la bonté divine que nous vivions dans ce monde par la grâce du travail. Il a foi dans le travail et dans la peine. Ce sont des maîtres sévères , sans doute , que la souffrance et le besoin ; mais ces rudes précepteurs font ce que nul complaisant ne ferait pour eux. A cette dure école , nous devenons des hommes ; dans un monde où tous nos désirs seraient prévenus, nous languirions dans une enfance sans fm. C'est sur le sol ingrat , c'est sur une mer orageuse que nous conquérons, par la lutte , notre virilité , et c'est là un prix assez beau
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pour nous consoler de nos mis9li»es , puisque c'est à elles que nous devons d*ôtre ce que nous- sommes , lëê maîtres de la terre et les vrais enfants de Dieu.
On a dit quelquefois que Channing est un socialiste. Certes, si c'est là I9 socialisme , il a perdu tous les caractères du genre, et je ne vois pas trop en quoi il diffère de la plus pure morale chrétienne. A coup sûr, on noos accordera bien que c'est un socialisme inofTensif , qui refuse aux classes ouvrières d'autre élévation que celle de l'âme, et d'autre perspective que celle du travail honoré , consacré par l'idée religieuse de l'épreuve. — n est vrai , Channing demande ihstamment que la société cherche les moyens d'élever l'esprit et le cœur des pauvres midtitudes. Il croit que l'éducation du peuple est la grande fin de la société ; quel gouvernement moderne n'a pas pris cette noble devise de l'élévation des dassQS ouvrières? Qui donc ici-bas aurait le droit de resti^r indifttrent à ces grands problèmes de la misère et de llgnorance, cette servitude des âmes? Channing aime l'humanité souffrante, voilà son socialisme, g
Il est une marque infaillible à laquelle vous discernerez le socialisme dfe tout ce qui n'est pas lui. Demandez à un système , demandez à un homme quel respect il a pour Findividu , pour la personne humaine. Le socialisme subordonne l'individu à l'État. Tout ce qui n'est pas l'État n*esl rien pour lui. Cest là sa doctrine, plus ou moins déguisée, mais immuable, mais constante sous tous les déguisements et les décors de la phrase.
Au contraire , rien n'égalé le i^cspect profond , religieux, je dirai presque superstitieux, de Channing pour la personnalité humaine, cette immortelle création de l'esprit chrétien. C'est le christianisme quî a* relevé rindividu de l'oppression antique de l'État , de nouveau
rêvée par les utopies modernes. C*est le christianisme qui a Inhabilité TÂnie humaine dans la pleine conscience de sa dignité et dans la pleine jouissance de ses droits. C'est lui qui Fa affranchie de toutes les tyrannies par le sentiment auguste de sa responsabilité envers Dieu. Le stoïcien trouvait cette mâle indépendance dans son mépris de la vie ; le chrétien la retrouvera par la certitude de ses immortelles destinées. Ce qui était un dédain grandiose dans Tàme stoïcienne devint , dans Fâme du chrétien, une inaltérable sécurité, et cette consolation suprême de se sentir vivre et mourir sous le regard de Dieu. Le sentiment de la personnalité, fortifié dans quelques Ames d'élite par la doctrine de Zenon et môme exalté jusqu*à une sorte d*apothéose impassible et dMndifférence olympienne , fut généralisé , propagé dans le monde et en même temps réglé et contenu par Tespril vivant du Christ. Aussi mAle , il devint moins âpre ; il produisit des martyrs qui surent égaler les héros du Portique par la fermeté de leur âme , sans mettre la même ostentation dans leur trépas , qui surent mourir, sans maudire leurs bourreaux , mourir sans insulter la vertu. Le christianisme a restitué à/l'dme sa force, sa conscience inviolable, ses droits que la société antique lui avait ravis et que des théories déplorables voudraient lui ravir encore au nom usui*pé de TËtat. Channing reprend, en ce sens, la grande tradition chrétienne. Il cherche le progrès des sociétés moins dans les institutions que dans les mœurs, moins dans le changement des formes sociales que dans le perfectionnement de l'individu. C'est à cette noble idée qu'il dévoua sa vie, ses enseignements, sa (prédication. L'éducation personnelle , voilà ce qu'il recommande sans cesse ; c'est par là que le travailleur se réhabilitera, qu'il relèvera la
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classe à laquelle il appartient; qu'il reprendra dans le inonde la place et le rang que lui assigne son 'titre de créature de Dieu. Il excite , avec une persévérance ad« mirable, le travailleur à rentrer en lui-même pour y retrouver ses droits oubliés et les archives de sa noblesse. L'éducation personnelle, s*écrie-t-il , n'est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Le tranaiUeur, comme tout autre , possède deux facultés incomparables qui rendent l'éducation possible; ces deux facultés sont celles que l'àme a de s'étudier et de se former elle-même. C'est cette faculté de nous comprendre nous-mêmes qui nous distingue de la brute, laquelle ne se connaît pas. Hais combien il y a peu d'hommes qui pénètrent dans leur propre nature! Pour la plupart, leur esprit même n'est qu'une ombre sans réalité , comparée aux objets extérieurs. C'est ainsi que vivent et que meurent des multitudes d'hommes aussi étrangers à euf -mêmes qu'aux pays dont on sait le nom, mais qu'un pied humain n'a jamais foulés.— L'autre faculté est celle que nous avons d'agir sur nous-mêmes , de nous conduire, de nous former. C'est une qualité aussi effrayante que glorieuse, car c'est sur elle qu'est fondée la responsabilité humaine. 11 y a dans cette faculté plus de divinité que dans la force qui fait marcher l'univers, et pourtant combien nous la comprenons peu! Comme elle sommeille inaclive chez la plupart! C'est cependant cette faculté qui rend l'éducation possible» et qui nous en fait un devoir impérieux.
C'est à l'âme, toujours à l'àme, à sa dignité, à ses énergies intimes , à sa noblesse que regarde Cbanning et que se termine son immuable pensée. Il lutte de toutes ses forces contre le matérialisme envahissant. C'est là le vrai mal» c'est la plaie du siècle. Sans doute,
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Channing est trop de sou époque et de son pays pour jeter à Findustrie un analhème inintelligent. Mais il yeut que dans les balances où se pèsent les destinées de sa patrie» on jette sur un des plateaux lé ^iritualisme chrétien pour faire contre-poids au régime excessif de Findustrie. Il ne cesse pas de répéter que l'industrie n'a de valeur que par son rapport à l'àme dont elle favorise le perfectionnement futur en élargissant le bien-être et le loisir des travailleurs. Il ne cesse pas de déclarer bien haut qu'à ses yeux le monde extérieur, matériel, est l'ombre du monde spirituel , et qu'il a été créé pour le servir. Il s'irrite éloguemment , il s'indigne contre ces optimistes insouciants de la dignité de l'ànie et qui proclament que tout est bien ainsi , qu'il n'y a rien à faire , et que , chez l'ouvrier, Tespril est nécessairement trop attaché à la matière pour s'élever plus haut. Le monde matériel a-t-il donc été créé comme un tombeau pour l'esprit de la plupart de ceux qui l'habitent? Non 9 non! La matière a été créée pour l'esprit , le corps pour l'&me. L'âme , l'esprit est la fin de cette vivante organisation de chair et d'os , de nerfs et de muscles , la fin de ce vaste système qui comprend et la mer et la terre , et l'air et les cicux ; cette création sans bornes , ce soleil , cette lune , ces étoiles , ces nuages , ces saisons n'ont pas été simplement établis pour nourrir et vôtir le corps , mais d'abord et avant tout pour éveiller, nourrir et développer l'tlme , pour èive l'école de l'intelligence , la nourrice de la pensée et de l'imagination, le champ des facultés actives, la révélation du Créateur et un lien d'union sociale. Nous avons été placés dans la création matérielle, non pour en être les esclaves , mais les maîtres par la pensée. C'est l'esprit qui a conquis k matière. Et n'allez pas craindre
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que déyelopper llntelligence d'un peuple soit Fappau- Tiir et Taffamer, ce serait avoir peur d'une ombre. Channing pense , au contraire , qu'avec l'accroissement de la puissance inteUectuelle et morale d'un peuple , sa puissance productive grandira , que l'industrie se développera, qu'une plus sage économie accroîtra la ri^ chesse, qu'on découvrira dans l'art et la nature des ressources qu'on n'a pas encore imaginées. La puissance d'un peuple, la gloire d'un siècle, la grandeur de l'humanité est dans son esprit , et cet esprit , si on le fortifie par la science , si on l'agrandit par la charité , mettra la nature en hannonie avec lui-même , et créera le monde qui lui convient.
Tel est le spiritualisme éloquent et vraiment lyrique qui éclate à chaque page des œuvres sociales , dans ses lectures aux cours Franklin devant les ouvriers de Boston, dans ses discours populaires sur l'Éducation persofineUe ou la Culture de ioi'-fnéme^ sur l'Élévation des classes ouvrières f sur la Tempérance^ sur la Création d'un minis^ tire pour les pauvres , sur les Devoirs des municipalités , admirables écrits , pensés avec une raison émue , écrits avec une touchante simplicité. L'élévation du travailleur par la culture intellectuelle , la notion de l'àme opposée aux préoccupations matérielles , le respect de l'individu, l'homme considéré comme une fin , [non comme un mojen, comme le but suprême de la nature et des sociétés, non comme le jouet d'une création déréglée et l'instnunent des tyrannies, voilà Channing, et dites que l'esprit du christianisme n'est pas avec lui ! Il s'est séparé du christianisme par la pensée, il y rentre par l'amour.
Il a aimé les pauvres , ce sera son titre auprès de la postérité. Il savait s'en faire comprendre en s'en faisant aimer. Il a gravé sa physionomie morale en croyant
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faire le portrait de son ami, le docteur Tuckerman, qaand il nous dit qu'en tout homme, le bon docteur cherchait quelque chose à aimer; qu*il s'emparait de tout ce qui pouvait rester de bon dans une Ame déchue, de toute aficclion domestique , de tout sentiment généreux qui avait échappé au naufrage. « S'il pou\'ait, ajoute-t-il, s'il pouvait éveiller un tendre souvenir de famille, un sentiment de honte ou de regret, il se réjouissait et prenait courage, comme le bon médecin qui , penché sur un noyé , sent un mouvement du pouls, ou le plus léger signe de vie. Dans de pareils moments, ses espérances s'exaltaient , et ses paroles faisaient naître un espoir semblable chez celui qui était tombé. Il ne foulait pas aux pieds le roseau brisé , il n'éteignait pas la mèche qUi fume encore. »
C'est dans ces communications intimes et familières avec r&me du peuple qu'il avait appris sa langue affectueuse et shnple, et qu*ii s'était habitué à la parler avec tant d'aisance, de clarté, et je dirai d'élévation. Que les raffinés de la métaphysique , que les délicats de l'esprit relèvent avec im goût quelque peu dédaigneux ce qu'il y a d'élémentaire dans cette philosophie vraiment chrétienne , ce qu'il y a de naïf dans ces conseils et de spontané dans ces efTusions. Sans doute ce n'est pas là une science profonde , car elle est claire , et la critique allemande , dont quelques esprits ont un peu trop la coquetterie en France , trouverait à se divertir dans ces pages, simples comme la charité qui les inspira. Nous n'avons ni ce goût ni ce courage. Naïf comme Channing, nous aimons qu'on parle au peuple cette belle langue des idées spirilualistes et de la momie chrétienne , qui révèle la vérité qu'elle porte par son admirable transparence. Ce ne sont pas les formules abstraites qui sauveront le
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monde ; les seyantes tortures de la critique d'outre-Rhia ne produiront jamais que le scepticisme ou le rêve. L'buroanilé a besoin d'agir et de croire; la foi est le nécessaire, le doule ou le rêve n*est qu'un luxe de l'esprit.
Cbanning a fondé la véritable littérature populaire, celle qui prend la juste mesure de l'intelligence du peuple et le vrai niveau de ses besoins. U estime assez la multitude pour la croire capable des plus grandes pensées. Son éloquence est doublée d'une philosophie : mais en même temps il ne donne à son auditoire de travailleurs que le vrai , le solide, l'incontesté, le nécessaire. Il élève son auditoire à la mesure des plus hautes vérités^ en lui montrant qu'elles sont utiles. Il est bien , par ce côté , de son pays ; mais il en est comme s'il n'en était pas; car l'utilité n'est pour lui qu'un moyen, non une (in. C'est un utilitaire, je le veux bien, mais c'est l'utir litaire de la vérité. U sait intéresser l'égoïsme même à la propagande de la charité. C'est un missionnaire, c'est un apôtre dans le siècle et dans la patrie de l'industrie.
Sa propagande eut ime juste récompense dans la popularilé de son nom, et, ce qui vaut mieux, de ses doctrines. Loin de se survivre à lui-même comme tant d'autres qui sont entrés tout vivants dans l'oubli , il a vu conunencer pour lui la postérité, longtemps avant sa mort. Des éditions populaires ont répandu à profusion ses écrits dans la nouvelle et dans la vieille Angleterre. De tous les points de cette double patrie , il recevait les remerctmcnts et les félicitations les plus vives. Tous les ateliers tenaient à honneur de correspondre avec cet homme simple et doux. Rien, dit sou biographe, ne lui donna dans sa vie une satisfaction plus complète et plus pure que l'accueil fait à ses lectures par ceux à qui il les avait destinées , et un jour qu'il avait reçu une adresse
iu ÉTUDES raiLOftoraiûUEs.
de Ilnstitat ouTriei: de Slaithwaite dans le Yorkshire, on le vit s'écrier la figure animée et les yeux brillants : C'est de {honneur eeci^ c'est de t honneur. U y avait en ce moment sur sa table une lettre écrite par Tordre d*un des plus grands monarques de l'Europe, qui le remerciait de son livre , mais la reconnaissance profondément sentie et simplement exprimée par la main d'un rude mineur le toucliait bien plus que les éloges des grands^ l'admiration des sages, ou même la chaleur de ses amis.
U méritait de sentir le prix de la vie. « Quel monde « serait le nôtre, disait-il, si je pouvais voir les autres « aussi heureux que nous! La vie est vraiment une bé- « nédiction. Oui, malgré l'obscurité qui l'enveloppe, ce « monde est bon. Plus je vis, et plus je vois la lumière « qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le • soleil est là-haut ! »
Nous oublions, vraiment, en citant de si belles paroles, que celui qui les écrivait n'était chrétien que par l'amour, qu'il avait presque cessé de l'être par la doctrine. Channing n'a plus que le christianisme du cœur, mais il l'a pleinement et profondément. Son nom et quelques-unes de ses œuvres méritent de vivre dans le souvenir et la reconnaissance des classes ouvrières; c'est vraiment pour elles qu'il a vécu, qu'il a écrit. Nous ne dirons pas avec l'Amérique enthousiaste que Channing est un saint. Il n'y a rien dans cette paisible figure d'écrivain et de prédicateur qui ressemble au type convenu de ces héros du ciel qui sont les saints ; mais nous dirons qu'il a su comprendre Tûme des multitudes, et doter sa patrie de ce qui manquera longtemps à la nôtre, une littérature populaire.