‹ Études morales sur le temps présent (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

ces écrivains, qui ne sont guère que des artistes de parole, étaient de force à porter le poids d*une doctrine, &*ils avaient assez de substance intellectuelle pour être philo* sopbes, n'est-il pas incontestable qu'ils seraient matéria» listes ? Ils ont le goût vif de la sensation , ils ont pour la nature une sorte de culte idolâtre ; ils sont les chantres prédestinés de la matière animée , vivante. Cette prédilection donne à leur style même un accent tout particulier. U y a, dans leur manière de s'exprimer, quelque chose comme de la sensualité. C'est un éblouissement de couleurs, c'est un délire de métaphores, c'est une ivresse d'images. On dirait qu'ils veulent faire passer dans chaque phrase la nature entière avec tous ses parfums et tous ses rayons. U est juste d'ajouter que ces voluptés de style , trop prodiguées, deviennent un vrai supplice. On a besoin, après de pareilles lectures, de relire une page des Médi'' tations de Descartes, et ce style austèrcment simple redouble de prix à' nos yeux.

Il est des esprits plus élevés qui ne cèdent pas, comme ces écrivains sensualistes, à l'attrait vulgaire du plaisir, mais qui, sous l'influence désastreuse d'une analyse excessive et dans l'entraînement de la dialectique, ont fait sur eux -mômes et sur leurs idées un travail qui les a conduits à l'athéisme. N'est-ce pas là précisément le cas de M. Proudhon et de quelques autres Hégéliens ra- • dicaux de Paris ? Les dernières conclusions de l'extrême gauche hégélienne nous aident à comprendre les fantaisies transcendantes par lesquelles M. Proudhon se plaisait à épouvanter de temps en temps les honnêtes gens , celle-ci entre autres : Dieu , c'est le mal. Chez M. Proudhon , comme chez M. Arnold Ruge , ou chez MM. Feuerbach et Stirner, si quelque idée nette se d(^ga;][e , c'est un amour sauvage et presque effréné de la Uberté. Mais

PBËFACE. ZTiK

^a'est-ce pour eux que la liberté? — La liberté pour k spirituaUsme ne se comprend , ne se justifie que :>ar le devoir , par la règle , par la loi. Pour eux , la Lbené, c*esi la négation de toute religion et de toute morale. L'homme &*est sacrifié pendant des siècles aux sottes ioles d*une niétaphysique d'illusion ; il a cru à un Dieu distinct de loi , il lui a ofiert le sacrifice de sa liberté. Il a cru à la justice, à la charité, à la morale; il s*e8t imposé les sacrifices bizarres , des dévouements étranges. H a :/»Tioré, par un suicide imbécile, de vaines abstractions. Il s*e8t fait misérablement le pâle et tremblant esclave des 'hlmères de son esprit. Ce n*est pas Dieu qui a créé homme, c'est rhmnme qui a créé Dieu. Il a détaché :-jur ainsi dire de lui-même ses instincts les plus élevés et la pins noble partie de son intelligence ; il lui a naïve-» ment attribué une existence distincte, et c*est ainsi que 1 homme s*e8t mis sous le joug de cette puissance sinistre et féconde pour le mal, mère de l'orgueil , du fanatisme homicide et de la haine. H. Proudhon, en véritable Hégé* iien dégagé de tout préjugé, réintègre l'homme dans la possession de ses attributs usurpés , et ruine la dernière base de ce pouvoir imaginaire, de ce Dieu objectif, le tyran de l'histoire , le bourreau des consciences , le fléau des ^iecles, despote qui ne règne que par notre esclavage volontaire et qu'un seul acte de courage ii^tellectuel renverse. — L'athéisme est ici le dernier terme et la conclusion suprême d'un rationalisme outré.

D'autres s'établissent dans une situation moins compromettante et fort commode à l'égard des vérités métaphysiques; c*est une sorte de situation éternellement expectante tt prorisoire à perpétuité : je veux parler de la Philosophie critique qui se pousse dans le monde à la faveur de quelques talents distingués et d'une vaste érudition. On s'in-

xwm PIIËFACB.

tëresse très vivement aux événements divers que chaque philosophie ou chaque religion introduit successivement sur la grande scène de Thistoire, ou sur la scène moins large de la conscience individuelle ; on suit , avec une curiosité émue et un dilettantisme savant, les péripéties des idées; on sifQe ou l'on applaudit aux bons endroits de la grande pièce humaine ; on se tient avec grâce , en parfait gentilhomme, aux premières loges de l'esprit , mais on se met avec soin en dehors de la scène; il semble que ce qui s'y passe ne touche pas directement ce spectateur curieux et impassible. Il ne croit pas être engagé pour quelque chose dans ce vaste enchaînement de faits et de doctrines qui se déroule devant ses yeux ; il jouit d'une sorte à^impersannalité intellectuelle qui n'est pas de l'indifférence, puisqu'il s'intéresse au jeu, mais qui lui permet de se considérer comme en dehors de la question; il s'intéresse au jeu , mais sans y risquer sa mise. Les idées philosophiques ou religieuses passent près de lui sans entrer dans son âme , tout au plus en est-il effleuré , comme on l'est dans un concert d'une note harmonieuse ou d'une dissonance; rien de plus. Encore une fois, il assiste au spectacle , mais c'est le public qui est sur la scène , c'est la grande foule humaine qui joue pour cet unique spectateur, avec les chefs du chœur, philosophes ou prêtres.

Nous en connaissons, pour notre part, de ces rares e^ prits , de ces intelligences élevées , qui se donnent ainsi le singulier plaisir de voir le branle des idées et les hommes, sans vouloir y entrer pour leur compte. Ne les accusez pas d'être des sceptiques , ce gros mot les ferait sourire de pitié; il faut observer les nuances. L'idée que réveille le scepticisme peindrait fort mal cette nature d'esprits curieux d'événements métaphysiques , et ces âmes avides d'émotions intellectuellea; il n'y a qu'un mot qui leur conviennot

PUtFJUGK»

jnais il est horrible, il est barbare : pour ces spectateurs d idées, pour ces amateurs empressa des spectacles meta* {liijaqaes, la vie, la religion, la philosophie, ne sont '^'m Tasie phénoménisme. C'est-à-dire que pour eux il Q j a sar cette terre rien d'absolu, de stable, de constant; ijut s'écoule, tout passe , tout change; il n*y a ici^bas que utâ phàiomèHes ; noua sommes dans un perpétuel devetdr. Toit se construit, rien ne s'achève, tout se détruit, et pourtant rien ne périt; car ces vastes destructions de systèmes ne sont que des métamorphoses; les ruines de cha* que temple akatta sur le chemin des âges sont les étapes àè TaTenir. Les débris de chaque doctrine oubliée repa« râltreot plus tard dans un système plus complet, qui k son V)ur cédera la place à quelque chose de meilleur, à une plus vaste synthèse , sans que jamais l'humanité , avec son intelligence finie et ses facultés relatives, arrive à autre 'bose qu'à du provisoire , encore et toujours. Vérité de la veille, erreur du lendemain, mais vérité à son heure et en son lieu, et ne devenant erreur que parce qu'elle a voulu excéder sa mesure prescrite en durant au delà de son heure et aa delà de ses limites; l'humanité marchant sans cesse» mais avec la certitude de n'arriver jamais : voilà quelques idées auxquelles vous reconnaîtrez ces intelligences vigou-^ reuàes dans le sens de la critique, puissantes même dans le sens de l'admiration , inertes pour la foi aussi bien dans Tordre de la philosophie que dans l'ordre de la religion.

Pour ces esprits curieux et dif&ciles, rien donc n'est ab« sulament faux, rien n'est absolument vrai. Chaque système, chaque religion parait dans son temps, avec la mesure de vérité que comporte l'intelligence hi^maine. Lorsque rin«^ t«lIlgenoe de l'humanité dépasse cette mesure de vérité temporaire et locale, elle brise le moule qui l'emprisonnait dans ses formes restreintes et ^^terminées, et alors,' après

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un interrègne plus ou moins long de croyance» le spectateur, qui se donne ce grand divertissement des idées, voit se reformer lentement d'autres religions plus larges, d'autres théories plus compréhensives, qui reçoivent, comme dans un moule plus ample , la pensée agrandie de l'hu* manité. Il n*y a ni erreur ni vérité absolue dans ces doctrines métaphysiques et religieuses qui apparaissent successivement sur la scène intellectuelle du monde. La pensée relative et contingente de l'homme ne concevra jamais que le relatif et le contingent. L*homme ne dépassera jamais, avec ses facultés bornées, la mesure du fini. Seu« lement, cette vérité partielle et limitée qu'il conçoit va tou« jours en s'élevant et en s' épurant, à mesure que la pensée de l'homme se dégage des sens et s'élève plus haut dans la sphère des idées. L'illusion est de croire que nous pou« vous faire la conquête de l'infini. Ce fut l'illusion de Platon, de Descartes, de Spinoza. Mais ce qui est possible, ce qui est loisible à l'homme , c'est d'épurer de plus en plus son intelligence, et de perfectionner indéfiniment cet idéal secret que nous formons du meilleur de notre àme, et que nous élaborons sans cesse. L'infini ne sera jamais pour nous qu'une chimère. On ne nie pas qu'il existe; on afiecte de n'en rien savoir; on nie qu'il soit accessible à l'homme. On soutient que le seul infini qui soit accessible à l'homme, c'est le fini perfectionné, épuré, agrandi. On ne nie pas qu'il y ait quelque part des vérités absolues, et même une intelligence pour les concevoir ; on nie que ces vérités absolues tombent dans la mesure de l'intelligence humaine. On soutient que l'homme, par cela qu'il est homme, n'atteindra jamais qu'à des vérités indéfiniment graduées, selon les degrés en nombre indéfini de sa culture intellectuelle et morale, mais éternellement circonscrites dans la mesure et dans la sphère d'une intelligence finie. Encore une fois, ce

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B*€st pas là un scepticisme grossier, sans doute; ce n'estpas même, à proprement parler, du scepticisme. Il n'en est pas moins incontestable que de pareilles tendances d'esprit ne Tont k rien moins qu'è répandre le trouble et la défiance diDS la pensée humaine, et à l'amener insensiblement à sue sorte de découragement. Si, dans toutes les grandes questions philosophiques ou religieuses sur lesquelles nous sommes appelés à prendre une décision formelle , je sens que je ne puis atteindre qu'à des vérités incomplètes et fiottantes, qui ne sont vraies que dans la mesure de ma nature bornée, et qui cesseront de l'être demain pour une science pins avancée, cela ne suffit pas à l'impérieux be* soin de mon âme, et je rejette loin de moi, |avec mépris, ces solutions incertaines qui ne font qu'irriter mon désir et torturer ma raison. Il faut à ma pensée un point fixe quelque part, pour qu'elle puisse soulever le grand proilème de sa nature et de sa destinée.

Notons, en passant, les tendances d'une école à la fois DouTdle et rétrograde, qui prétend relier la pensée moderne à celle du xviii* siècle, et que nous examinerons ^ propos du livre de H. Lanfrey. Le premier dogme, le seul qui soit parfaitement clair dans cette doctrine, c'est encore le mépris absolu de la métaphysique, c'est l'élimina* tien définitive de toute question relative à la nature de l'âme et à l'existence de Dieu. Or, comme nous essaierons de le monlrer avec quelque précision dans notre étude sur ce singulier petit livre, le mépris des questions métaphysiques i)*est pas autre chose qu'un matérialisme qui ne s'avoue P^,ou qu'un scepticisme dissimulé. S'abstenir en pareille matière, ce n'est pas nier, sans doute ; mais les conséquences sont presque les mêmes. La neutralité, c'est le doute ; et remarquez que, par la force des choses, le doute incline loojoors du c6té de la négation.

n nous resteratt k signaler» dans cette reroe sommaire des sectes et des tendances hostiles an spiritualisme, uti tuteur quenons sarons apprécier hautement dans les par* ties originales et yraimeut élevées de son talent, mais d< •? 1 1 nous chercherions en Tain k dissimuler les alliances A]ui toques avec certaines doctrines sensualistes : nous voulons parler de M. Jean Reynaud et de son livre récent, Trrr^ et Ctétf autour duquel se sont groupés, comme autour d'un symbole philosophique , quelques esprits distingo*^ f .* chimériques. Evidemment, ce n'est pas en quelques ligneque nous prétendons Juger un ouvrage aussi considérable. Notre intention est seulement de marquer, en passant, les impressions assez incertaines que laisse la lecture du livre. Nous y reviendrons avec plus de détails ailleurs.

S'il suffisait pour être spiritualiste d'une certaine s^prratifin au grand, de la générosité des sentiments^ d'un effort sinr^^re vers Tuléal, 7>rre et Ciel appartiendrait incontestablement k la catégorie des oravres spirttualistea. Il n'est que juste d'y reconnaître une pensée large et naturel* lement élevée, une généreuse sincérité de nobles émotions, une sympathie ardente pour les misère;* de l*humanité, ci sur tout cela quelque rhoiu* comme un souffle puissant qai vous enlève sut désirs subalternes et aux préoccupation^ de régofsme. Chez M. Jean Rcvnaud, le sentiment est spiritualiste, la pensée ne Test pas. J*ai peur que sa doctrine, résumée dans ce qu'elle a d'essentiel, ne soit guère qu'un naturalisme poétique ou bien encore qu'un panthét*mt* brillant. Je sais qu'en énonçant une pamlle opinion, j** m'eipose k m'aliéner beaucoup de lecteurs qui ont lu l'oovrage de M. Rejnaud avec candeur et qui ont cédé au charme, sans disniter leur plaisir et sans voir autre chov, dans ce livre, que beaucoup de i»oé»ie et da science répsndues sur les dogmes austères du Christianisme, Je sais qie

M. Rcyninl Inl-intaie s'imagine sincèrement que son système n*eftt pas antre chose qu'une sorte de Christianisme ajrrandi, on plutôt adapté, dans ses formes mobiles, au BjVeaa de la science et de la civilisation moderne. J'honore rintentton, mais je la tiens pour ce qu'elle est, une bonne ÎDtention. D y a le fait à e6té de l'intention, et non-seulement, dans le fait, le système de Terre e$ Ciel n'est plus qa on Christianisme chimérique, tant les dissidences et les hérésies abondent, mais il ne se maintient pas dans les limites et dans la mesure plus large du spiritualisme. En faut-il quelques preuves? Je n'en donnerai que deux ou trois, mais qui me semblent péremptotres.

D*abord je suis en défiance bien naturelle contre ce principe de l^earporéiténécessairede$étres^qm est une des bases de la doctrine. M. Reynaud relègue parmi les chimères l'idée de la spiritualité. Il déclare ne pas concevoir la possibilité d'un esprit pur, la.corporéité'lui semblant l'achèvement tiécessaire des âmes. Ce principe est tellement absolu qu'il s'applique à Dieu comme à l'homme, et voilà Dieu tombant dans les formes sensibles, non pas, comme le veut le Christianisme, par l'effet d'un sacrifice volontaire et d'un libre dK>ii , mais par la fatalité inexorable de la nature. De là une conséquence naturelle : c'est qu'il ne faut pas aller chercher, dans les rêves d'un idéalisme insensé, un lutie séjour, une autre patrie que la création matérielle pour les âmes et pour Dieu. La création n'a de bornes ni dans le temps ni dans l'espace. La vie circule étemellemeai dans l'immensité de l'univers sous l'impulsion du Dieu trinaire et pour un progrès à l'infini. Ces espaces sans fin, ce eomie incommensurable, c'est prcq>rement le ciel, et c'est ainsi , selon M. Reynaud , que la parole humtine ne s'est pas trempée lorsque, par un merveilleux coMentemnt de toutes )es langues , eDe a donné le même

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nom au séjour de Timmortalité et à celte région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes. Ce ciel est peo* plé ; tous ces mondes ne sont qu'un seul monde donné em libre pratique au genre humain comme à tous les autres vivants de l'univers. Cette terre elle-même que nous foulons sous nos pieds, cette terre roule dans le ciel, est on des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Si Ton pressait bien H. Reynaud sur ce point dé* licat, je pense qu'il ne serait pas difficile de lui arracher cet aveu que Dieu n'est pas autre chose que l'âme du monde , que le monde est nécessaire à Dieu comme Diea est nécessaire au monde, puisque le monde matériel esl précisément en Dieu \e principe de corporéité nécessaire k tous les êtres, et qu'enfin toutes les âmes ne sont qu'une émanation directe de l'âme divine , comme tous les corps ne sont qu'une parcelle détachée de la matière infinie. D'une pareille doctrine au panthéisme, la nuance m'échappe. — L'immortalité, cette vie immatérielle, ce monde meilleur que notre cœur pressent, et dont tout notre être s'empare d'avance par un désir ardent, l'immortalité ne sera pas ce que s'imagine un spiritualisme abstrait. Ce ne sera ni plus ni moins que l'émigration de nos âmes dans les étoiles, dans tous ces mondes que recèle le firmament dans ses profondeurs sans fin. La psychologie de M. Reynaud est essentiellement astronomique : tout ee qu'il peut nous promettre , comme terme suprême de nos efforts, comme prix de notre volonté purifiée, c'est une immortalité matérielle dans le firmament. L'organisme humain ira sans doute se perfectionnant et se subtilisant sans cesse, d'étape en étape, dans ce grand voyage de l'âme à travers l'immensité. II n'arrivera jamais que le corps soit détruit et laisse à l'âme cette liberté immaté-' rielle qui ne serait , pour M. Reynaud , qu'un pur néant.

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On pourrait multiplier les preuves analogues., A quoi bon? une encore, et ce sera assez. Tous les mondes superposés les uns aux autres dans Tinfini matériel de la f réation ne sont pas autre chose que de vastes purgatoires subordonnés entre eux selon une certaine hiéraKhie. La terre est aussi un purgatoire, supérieur aux uns, inférieur aux autres. Hais sous l'influence du progrès universel et inliai, tout s'améliore insensiblement, et il est naturel de coDcevoir qu'un jour arrivera ob ce purgatoire perfectionoé deviendra un véritable paradis. Voilà l'âge d'or ramené dans notre monde par un progrès inévitable. Dès iors le ciel, même dans son sens fabuleux, le ciel.sera sur la terre, fi le paradis terrestre redeviendra une réalité. ^'*; a-t-il pas dans cette chimère d'une terre paradisiaque tt d*an monde transfiguré par le progrès, n'y a-t-il pas là uDe réminiscence du système de Fourier, et cette affinité évidente n'est-elle pas une preuve suffisante qu'à travers ces poétiques rêveries de M. Reynaud et ces agréables chiiTiêres de l'imagination secondée par la science, se glisse une sorte de^ mysticisme humanitaire, plein de séductions sensuelles? Le spiritualisme est à la surface ; c'est même lai qui est le plus apparent et qui nous attire à la lecture 'ie ce livre, comme par un charme irrésistible. Mais sous c^tte surface ornée et brillante, il circule, n'en doutez pas, uo courant de sensualisme.

Toutes ces écoles et toutes ces tendances existent , se propagent, se développent autour de nous. Notre esquisse est bien incomplète dans sa rapidité ; mais, dans sa mesure, elle suffira sans doute à éveiller quelques inquiétudes oans les âmes. Elle suffira à montrer un des grands dangers du siècle , là oii il est, dans une philosophie négative OQ sensuelle. Jamais peut-être, même au siècle dernier, le

matérialisme n'a fait de si puissants efforts pour dominer

nn ntFACK.

les âmes. Il reneontre aujourd'hui un aaiiliâire puisuni Tesprit d'industrie, gloire et péril de notre génération, <{ eette sllianee fait sa force. Il n'attaque pas de front cti grandes vérités , qui sont la substance du spiritualtsmo rimmatérialité de TAme et Feiistence de Dieu. Il se con tente de les ajourner comme des problèmes inutiles «t é persuader k l'intelligence liumaine qu'elle épuiserait s» forces et perdrait son temps k les discuter encore, apr^ tant de siècles de controterses stériles. En même temps i lui montre ce monde tumultueux des phénomènes dan lequel s'agitent ses Téritables intérêts, dans lequel se il-' termine sa destinée présente, la seule k laquelle on pui*^*>i eroire. Et pourtant, il faut bien le dire, ce serait le dvr nier terme de la déchéance de l'humanité, que ce triompi * de la cÎTilisation matérielle du bien-être et de rindustm sur la CÎTilisation morale du spiritualisme chrétien, ùi

et de la pensée.

Si le tableau que nous STons tracé des idtVs et des t«*r • dances matérialistes de notre époque est autre chose qu*ut eiagération gronsirre et sans |K>rt«'*e parce qu'elle Mrru sans mesure, si la situation que n<»us a^ons montré*» <•• la situation Traie , je demanderai au& aclv«*rsaires de * . philosophie spiritualisie, kceui qu'inspire un rèle »inc* r» , mais égaré , pour les intérêts de la foi , si le moment « bien choisi pour attaquer cette philoN>phie dans les âni« Est-il habile, esi-il prudent de discnMiter le 8piritua!l^rl• philosophique, qui est l'ennemi né de toutes les idées et J fMtaa IfS tcadancei sensuelles ou sceptiques? Parlons un

PHtFACE. vm

^Qtre langage que celui de Tbabileté ou de la prudence. La jhilosophie a son (}roit d'exister. Elle n'est pas autre chose que le libre exercice de la raisou. Si la philosophie est i'eiercice m&ne de la raison , si la raison ne nous a pas tté donnée par le jeu dérisoire d*un ironique destin , si élit: a sa place à côté des plus incontestables facultés de riotalligence , à côté du sentiment religieux et de la foi , h quoi peut-elle plus légitimement s'appliquer qu'à l'établis'- >.meat de ces grandes et fortes vérités , fondement naturel ^ar lequel viendront s'élever les dogmes de la religion positive? Les principes du spiritualisme ne sont-ils pas aussi les vérités élémentaires de la foi retrouvée par les ^ules forces de la raison? Le spiritualisme philosophique est autre chose que la religion, car il s'enferme dans la .phère des choses naturelles ; mais dans cette sphère r qui ^^ii la sienne 9 loin de contredire la foi , il en est l'allié le [lus sincère. Et comme, à notre époque, une polémique I assionnée a réussi plus d'une fois à pervertir les idées i^s plus simples et à troubler jusqu'à l'évidence , qu'on iiius permette de donner en quelques lignes le résumé le [las élémentaire des principes sur lesquels tous les philo- ^j\>he& spiritualistes sont d'accord. On verra s'il y a là un ttdl motif raisonnable de défiance. On verra si tant de laines sont légitimes et si , dans cette guerre peu courtoise ilont la philosophie contempo'raine a été l'objet , il n'y a [^ eu plus d'injures que de bonnes raisons , et oioins de rc'flexion que de préjugé.

Le spiritualisme traite de certaines matières qui lui yjTii communes avec la théologie , comme l'existence et les attributs de Dieu , la doctrine de la Providence , celle du icroir, la nature et la destinée de l'ftme. Où peut être, en ceà matières, l'objet d'une inquiétude sérieuse pour la con« s<ieDce la plus timorée t Si les solutions de la philosophie

xxviu PRÉFACE.

naturelle sont conformes à celles de la philosophie révélée, qu'importe que les méthodes diffèrent? Or, qui ne sait que le spiritualisme met son honneur à retrouver dans les dernières profondeurs de Tàme la notion vitale de Dieu? Il l'analyse, il la dégage rayonnante des ombres industrieusement amassées par le scepticisme. Il afRrme et démontre que l'âme n'a rien du corps, où elle vit comme une hôtesse invisible et sacrée, qu'elle a son existence propre , ses lois spéciales , sa destinée distincte ; que si la condition même de son existence l'attache par des liens nécessaires au corps, ces liens créent une relation , non une servitude. Le spiritualisme porte ses vues au delà du temps; par ses pressentiments il s'empare de l'éternité. Il rêve pour l'ftme des horizons infinis , des grandeurs ineffables ou de terribles expiations. Et s'il ne pénètre que d'un regard confus le mystère de cette existence future , il en afRrme du moins l'incontestable réalité au nom même de la justice de Dieu, dont chacun est ici-bas le débiteur par le crime ov le créancier par la vertu. Enfin il s'efforce , en vue de cette destinée immortelle , de régler sur le grand principe du devoir tout le détail de l'existence de l'homme et jusqu'au dernier battement de son cœur. Il fonde sa morale , non ])as seulement sur la règle austère de la stricte équité, sur cette justice stoïcienne qui maintient le droit au sein des sociétés , mais aussi sur cette loi vraiment divine de 11 charité chrétienne qui agrandit l'ftme par l'amour et qui élève l'amour jusqu'au sacrifice. Évidemment , dans cet exposé élémentaire des principes les plus généraux , nous n'avons prétendu que marquer les grandes lignes et comme le cadre très large dans lequel se meuvent les théories individuelles avec cette liberté qui est le caractère propre et l'honneur de la raison. Mais enfin , on en conviendra sans peine , dans toutes ces doctrines il n'y a rien qui puisse

PRÉFACE

mer les scrupules les plus vifs , rien qui puisse trou- * la paix des âmes. Sur quelle foi sincère celle philosoi de Tesprit peut-elle jeter Tombre même passagère 1 doute? Mais comment cela? Avant d*adorer Dieu , ne :-il pas le connaître? Je ramène tout le débat à cette mativc d*une éclatante simplicité : Est-il bon , oui ou : , d*avoir la conviction raisonnée de Texistence de Dieu e la spiritualité de Tâme? Ces deux vérités sont-elles, non, le point de départ d*une foi réfléchie? Encore une

le spiritualisme ainsi entendu ne peut avoir qu'une èce d'adversaires, et nous avons Tair, vraiment, de 3 plus qu'une naïveté en disant que ce sont les matériaes.

l s'est pourtant rencontré , de nos jours , des spiriluass chrétiens qui ont fait profession d'humilier à ouice le spiritualisme philosophique et la raison. C'est ! mauvaise école pour l'homme que le mépris de l'homme, le école du mépris, nous l'avons vue fleurir de nos rs; nous l'avons vue fouler aux pieds les trésors de la sée humaine; nous avons entendu ses sarcasmes pasmés contre la philosophie. Spectateur désolé de ces mphes injurieux , nous nous sommes demandé souvent r qui en était la gloire, pour qui le profit. Que ga- -Ion à ces victoires néfastes? Croit-on faire de celte lière les aff'aires de la religion ? Croit-on , quand on a désespéré la raison , en faire une conquête plus facile r la foi ? Est-ce donc honorer la foi que de lui livrer , 1 pas l'esprit humain dans sa vigueur native , mais le avre mutilé de l'esprit? C'est une manière îiu moins mge de comprendre la dignité de la cause que l'on dé- J. Tout juge impartial conviendra sans peine avec nous

ces apologistes d'un nouveau genre manquent le but le dépassant. Au lieu de convertir par force , il leur

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aurions voulu ù^r^ plu9 courte. Notrq manière de philosopher ne sera pas du goût de tout le monde. P^ous nou9 y attendons et nous y sommes résigné. Les détracteurs de 4a raison nous jijgeront beaucoup trop philosophe à leur gré. Nous semblerons ti^de à ces exaltés qui chan^pt to)i9 l^s jours^ dax^s des pages brûlantes , l'hymne de la raison divinisée* Avoir à répondfQ à d^ adversaire^ qui se contredisant, c'est peut-être une preuve irrécusable quQ l'on n'a pas tort; c'est du mqips ^ne preuv^ que l'on i^ étié. modéré, et nous n'^stisfions rien tant au mq^ide que la mo- ^ératioa , qui est , 5elon nous , la forme nécessaire <}e la vérité. On déclame beaucoup trop à notre époque, et ces déclamations , fort k la mode pourtant, nous ont inspira une invincible horreur pour toute exagération de parole ou de style, qui entraîne presque toujours une exagération de sentiment ou d'idée. Mais notre modération , qu'on le sache bien ^ n'est ni de l'indifférence, ni de la tiédeur à l'égard des grands principes et des droits inviolables qui sont l'honneur de la raison de l'homme et la sauvegarde de sa digpité. D'ailleurs, qui ne le sait? C'est par les modérés que les nobles causes triomphent; elles périssent toujours par les impatiens et les exagérés.

PRfiFAGE. xzxYtx

foi abdique, la sensation qui triomphe et s*exalte; c*est enfin la pure idée de Dieu qui se trouble et s'ëteint graduellement sur les hauteurs de Tintelligence, qu'enveloppe déjà une croissante obscurité. On se plaint génëralemeiit de l'absence de caractères. A quoi tient-il qu'il y ait de DOS jours si peu d'existences solides, consistantes, conti-» aaes? Qu'on n*aille pas en chercher la raison ailleurs que dans raffaiblissement des principes. La volonté n'est rien par elle-même qu'une force aveugle , qui , pour agir utile- • ment doit se mettre au service d'une idée. La volonté n'est pas le pilote, elle est le gouvernail. *Le pilote, c'est la raison. TTaccnsez que' le pilote des oscillations du navire et de sa marche déréglée. Le secret des caractères éneri^aes, c'est Ténergie des convictions. Là où les principes ne commandent plus, la volonté tourne au gré de l'intérêt. Relever la foi en Dieu et dans l'idéal, la fortifier là où elle est affaiblie , combattre les doctrines qui corrompent lliomme par des apothéoses insensées aussi bien que celles qui le découragent par des scrupules pusillanimes , rétablir la raison dans sa force en la rétablissant dans sa vraie mesure et dans sa sphère, tel est l'ofTice naturel des écrivains philosophes, et c'est là une tâche assez glorieuse pour être encouragée et soutenue. S'il faut à tout prix que le sens du divin se relève dans les âmes, la cause du spiritualisme doit être chère à tous ceux qui ont à cœur la grandeur morale de l'humanité. S'il faut une philosophie, et il en faut une, il faut que ce soit la philosophie spiritualiste qoi triomphe dans cette grande lutte soulevée contre elle par le matérialisme industriel et l'athéisme scientifique. Il y a autre chose qu'un intérêt de parti et d'école engagé dans ce débat : il s'agit des destinées intellectuelles de la France. O y va des intérêts les plus sacrés de l'avenir. Un mot encore, et nous terminons cette préface que noua

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aurions voulu fi^ire plus courte. Notre manière de phU pher ne sera pas du goût de tout le monde. I^ous no attendons et nous y sommes résigné. Les détracteiir la raison nous jugeront beaucoup trop philosophe & gré. Nous semblerons tièide à ces exaltés qui chap tous l^s jours ^ dans des pages brûlantes , Thymne d' raison divinisée. Avoir à répondirq à des adversairei se contrediscint, c*est peut-être une preuve irrécusajde « l'on n'a pas tort; c'est du moins i^ne preuv^ que ^o^ ^ modéré, et nous n'estimons rien tant au mqpde que la p dération, qui est, selon nous, la forme nécessaire <|® vérité. On déclame beaucoup trop k notre époque, ^ ^ déclamations , fort à la mode pourtant, nous ont ips^] une invincible horreur pour toute exagération de paro* ou de style, qui entraîne presque toujours une exagéfafit de sentiment ou d'idée. Mais notre modération , qu'm . sache bien , n'est ni de l'indifférence, ni de la tiédeur ' l'égard des grands principes et des droits inviolables qi sont l'honneur de la raison de l'homme et la sauvegarc> de sa dignité. D'ailleurs, qui ne le sait? C'est par les mi dérés que les nobles causes triomphent; elles périsser toujours par les impatiens et les exagérés.

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