PREMIÈRE PARTIE
P&ÉFAGE,
des opmions extrêmes n'a jamais produit qu'une chose au zDonde : rincrédulité.
£o soutenant les droits de l'esprit humain, nous sommes plus orthodoxe que ces grands orthodoxes, dont le moindre tort est de déclamer. Il n'y a que les enfants perdus de la polémique qui osent prétendre qile par soi , par son énergie propre , par l'effet nécessaire de son développement , la raison soit hostile à la foi, que l'exercice de la raison soit mauvais, et qu'il faille, pour la sécurité de la foi, condamDer son intelligence à l'immobilité. U s'élève contre une pareille doctrine un cri unanime de la tradition, delà science ecclésiastique, de l'autorité; l'f^li^e, dans ses plas illustres représentants, n'a jamais contesté à la rai-> son naturelle son pouvoir et ses droits. De tout temps elle a reconnu que la saine raison, même sans le secours de la révélation, peut connaître avec une entière certitude les vérités de son ordre et de sa sphère, je veux dire de l'ordre et de la sphère naturels , et la grande théologie veut même que l'on considère ces vérités comme les préambules nécessaires de la foi. Nous pourrions nous donner le facile triomphe de l'érudition puisant à pleines mains dans les trésors sacrés des Pères et des théologiens. Mais pour ne citer que les autorités décisives, saint Augustin, saint Thomas sont unanimes dans leur respect pour la raison. Pour eux, la raison est l'impression de la lumière divine en nous; ou encore , la lumière naturelle mise dans l'âme est l'illumination même de Dieu. Cette doctrine sur les hautes origines et les grandes destinées de la raison sera reprise, avec quelle splendeur, on le sait, par Bossuet, par Fénelon , par Malebranche. Elle se retrouvera aussi forte, aussi précise que jamais, dans une vénérable école de théologiens & laquelle appartenait ce prélat martyr, la plus déplorable victime de nos troubles civils, l'illustre archevêque
uxu PlÉFACC.
de Paris , qui , pea de temps avtnt son trépts héroïque » écrivait ces nobles paroles avec Kaalorité d*une grande âme : • Nous avons enseigné et nous enseignons encore qu*il n*y a pas de vérité qui ne repose en dernière analyse sur un assentiment intérieur, et que toutes celles qui forment la foi commune du genre humain peuvent être acquises et justifiées par le raisonnement. •
Cest la doctrine même de TEglise. L*opinion contraire , celle qui refuse tout droit à la raison , s*est produite , il faut le dire» sous des auspices f&cheu« pour Torthodoxie. C'est Luther qui déclare que toutes les sciences spéculatives sont des péchés et des erreurs. C*cst Calvin qui assure que toutes les facultés de Thomme étant vieilles ne peuvent produire que le mal et le mensonge. Ce sont quelques sectaires extrêmes du jansénisme qui ont écrit que sans la grâce Thomme ne peut s'élever à la connaissance même naturelle de Dieu. Irons -nous plus loin , et rappellerons-nous Tillustre erreur de ce grand esprit violemment df'vié« Lamennais, qui, dans Texc/'S de ses premicrt*s convictions, avait tenté celte entreprise im|iossible dVdi« fier la foi sur la base ruineuse d*un pyrrhoni^me extrême. et de désespérer la raison d'elle-même pour la précipiter de vive force, irrésolue et brin^e, dans le sein nie la foi? TvU sont les antécédents directs de IVrolc contemporaine , vivant et miliunt de nos jours, et qui, sous prétexte de défendre la religion, la compromet par son fanatisme. Pour cette t^le, intrépide dans IVtrange, il n*y a plus, il ne peut plus y avoir de distinction entre les vérités de Tordre naturel et les vérités de Tordre surnaturel. Il n*y a qu'un ordre et qu'une sphère d'idéf s, de principes etdecroyances; le surnaturel est partout. Oite école, qu'il faut bien désigner par le nom bisarre qu'elle s'est donné elle-même , c'est l'école du iradiiiwuUisme. Son princi|ie, emprunté
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â M. de Bonald , est que Tesprit de Thomme ne vit que par la tradition, qu*il ne reçoit toutes ses idées que par la sociéië et par son enseignement, à l'aide du langage , et que la raison individuelle , placée en dehors de la tradition, ne concevrait aucune idée, fût-ce de l'ordre sensible, en un mot, qu'elle n'existerait pas. Voilà qui est clair : la révélation n'est plus le miracle de la parole divine , du Verbe descendu sur la terre pour transmettre à Thomme des vérités d'un ordre supérieur, inaccessible k la raison. Non, la révélation est un fait quotidien , perpétuel, qui se répète, depuis les premiers jours du monde, chaque fois qo'nn mot, un seul mot est prononcé. Ce mol, dépositaire de ridée, est l'écho direct de Dieu. La parole vient créer la pensée, non pas métaphysiquement, mais à la lettre et en toute rigueur. Sans parole point de pensée, sans révélation point de parole. Dieu , à l'origine, révéla le langage et le livra aux générations; le langage se transmit à travers les siècles, apportant à chaque intelligence le tribut mystérieux de l'idée. Ainsi s'explique , pour cette école , le grand fait , si stérilement débattu par les philosophes , de Torigine des idées. Hette origine est dans la parole , et la parole est directemei/ révélée de Dieu.
N'allez pas croire qu'il n'y ait Qu'un intérêt psychologique dans cette question. La philosophie et la théologie tout entière y sont en jeu. C'est la vieille machine de guerre du scepticisme, relevée en l'honneur de la foi. Si nous n'avons aacane idée, même une idée sensible, sans le secours du langage, si la parole est vraiment le tout de l'homme, si notre raison n'est par elle-même qu'une capacité inerte et Vide, tout est dit. L'Intelligence, condamnée au doute, péril ou se précipite dans la foi. On convertit ainsi les ftmes par le doute, on les ramène par le désespoir, en leur montrant que par elles-mêmes , par leur énergie propre , elles
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ne peuvent rien concevoir, elles n'existent pas. La philosophie est frappée à mort. La véritable théologie, celle des Pères, de saint Thomas et de Bossuet, périt du même coup. Tout le système de la démonstration chrétienne est renversé. Il n'y a plus qu'un seul argument, et toute la théologie devra reposer sur cet argument unique : en dehors de la révélation, le doute absolu , je dirai plus, le pur néant. Choisissez, ou le doute ou la foi, nous disent ces théologiens d'un nouveau genre. La révélation vous déborde de toutes parts. Vous ne pouvez rien concevoir que par l'intermédiaire miraculeux de Dieu. Si vous ne pouvez penser môme aux objets extérieurs qui vous entourent, que par la grâce du mot qui est une révélation immédiate de Dieu , comment refuserez-vous de croire à la révélation des dogmes? Ne rien croire ou plutôt ne rien penser, ou croire à tout, voilà le dilemme. — Le surnaturel est partout, disions-nous tout à l'heure. Nous avions tort; il n'y a plus de surnaturel. Qui dit surnaturel suppose, par contraste, un ordre naturel qui n'existe plus dans la nouvelle théologie. Là où tout est surnaturel , tout cesse de l'être.
Qui ne voit, du premier coup , l'étroite parenté du traditionalisme et de la doctrine condamnée dans YEsscU sur f indifférence ? II faut bien que les partisans exagérés de la tradition en prennent leur parti. Ds ne font que répéter dans un style affaibli , quoique violent encore , les erreurs exposées autrefois avec une véhémence sublime par M. de Lamennais. On récuse ce terrible père parce qu'on prétend être orthodoxe malgré l'orthodoxie. Peine perdue. Il n'est pas un seul esprit cultivé qui ne voie qu'il y a , entre la doctrine condamnée par TÉglise et celle qui ne l'est pas encore, l'épaisseur d'un mot. M. de Lamennais disait le témoignage de la raison générale oîi nos contemporains
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disent la tradition. Mais qu'est-ce que la tradition qui nous aj^rte ainsi toutes nos idées religieuses , morales, intellectoelles et même sensibles? N'est-ce pas le témoignage oniversel , la raison collective de Thumanité ? Et la raison anÎTerselle, qu'était-ce selon M. de Lamennais? Lui-même BOUS le dit : « Elle est la dépositaire des vérités que rhomme reçut de Dieu à l'origine , et qu'elle conserve et transmet par la parole. » Entre la raison ainsi définie et la tradition, où est la différence? On a donc mille fois* raison de confondre dans la même réfutation la doctrine de M. de ' Lamennais et celle de M. de Bonald ressuscitée par les modernes détracteurs de la raison. Au fond de ces deux doctrines il y a le même principe : l'incapacité absolue de rintelllgence humaine , la nécessité d'être sceptique si l'on n*est pas catholique , et catholique k la façx)n dont l'entendent ces dialecticiens emportés, l'alternative inévitable entre un pyrrhonisme extrême et une foi aveugle.
On sait que déj& depuis quelque temps , l'autorité ecclésiastique , interprète de la règle et organe du bon sens , ' s'émeut de ces singularités de doctrine. Espérons qu'elle repoussera hautement et définitivement cette théologie arrogante, qui n'est que l'écho intempestif du Lamennisme oublié f et qu'elle n'oubliera pas que de tout temps l'Église I fait une sorte de traité d'alliance entre ses plus grands docteurs et cette famille d'intelligences sublimes se perpétuant d'âge en &ge et se transmettant , à travers les siècles, depuis Platon jusqu'à Descartes, le trésor agrandi dès doctrines spiritualistes. Saint Augustin, n'est-ce pas Platon devenu chrétien , et Bossuet ne représeute-t-il pas le cartésianisme dans l'épiscopat?
xxin PHËFACC.
Le férilable Apiritoalisine se tient h nne égale distance de ce double ëeueil, Tinfatuation qui produit la démence»» et le désespoir qui produit le doute. Et pour faire en dcui roots notre profession de foi philosophique» nous ne croyons ni h Tinfaillibilité absolue de la raison, ni à son incapacité. Ni courtisan , ni détracteur» nous ne la flatterons pas » mais nous prourerons » en toute occasion » que nous savons la défendre. Nous croyons que Tesprit humain est une grande chose, si grande qu*il n*y a que Dieu qui soit au-dessus. Mats nous croyons aussi que cet esprit n<* doit pas excéder ses bornes. S*il y a des Yérités dana Ir cercle desquelles la raison s*cxerce avec une puissante 1 1 féconde liberté» nous reconnaissons qu*il y a des points (û commença pour elle Téblouissement, et qu*une thëurit complète de la raison comprend k la fois la question do ^u portée légitime et celle de ses limites. Qu'elle n*aille pas au delà, qu'elle se garde bien de se donner à elle»méme le vertige des abîmes. Mais il reste encore un bien Ta»i«* champ à eiplorer, une grande œuvre à faire, même sans aborder l'impossible et sans aller tenter les chimères.
Aneune époque plus que la n&tre n*aeu besoin qu'on lui donnât sous toutes lea formes les grandes et saines véritrs qui si*nt l'aliment de l'Ame. Au milieu de ces agitatiunn effrénées dr Tinduatrie, le sens du divin est en péril. On ne gagnerait rien k nier I évidence» et le mal s'aggrave à vouloir s'ignorer obstinément. Le sens du di\in en péril, c'est la règle morale qui fléchit dans les Ames , c'est le nivemn de l'iJéal qui baisse dana l'art, c'est le principe désintéressé das grandes affectiona qui s'énerve dans les eonacîeoces» c'est la dignité qui s'aiaisae» la volonté libre