‹ Études morales sur le temps présent (volume 3)Chapitre 21 sur 56 · A Tooctaioa d« l'édition complète de ses Œuvres · texte numérisé non relu

A Tooctaioa d« l'édition complète de ses Œuvres

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des lettres intimes. L'idolâtrie se réfugiait ainsi sur un terrain où les incrédules ne pouvaient plus la poursuivre. Aujourd'hui qu'on nous restitue » avec une libé* ralité presque prodigue « les œuvres complètes et h correspondance de Stendhal qui , de l'aveu de ses intimes, n'est pas autre chose que sa conversation écrite, nous pouvons juger en toute liberté l'homme et l'auteur, sans craindre les arrière-pensées ni les désaveux. Notre opinion défhiitive a pu s'élablir, et nous essayerons, ea la motivant, d'en faire excuser la sévérité. Un des amii particuliers de Stendhal, à la fin d'une notice qui a M bruit en son temps, exprimait cet espoir que quelque critique du xx* siècle découvrirait ses livres dans k fatras de la littérature du xix% et leur rendrait la justice qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contemporains. C'est ainsi , dit-il , que la réputation de Diderot a granfi au XIX* siècle; c'est ainsi que Shakspeare, oublié da temps de Saint-Évremond , a été découvert par Garrick* Nous craignons fort , à supposer que ces comparaison! soient justes, que l'amitié trop empressée n'ait pris kl devants sur le xx* siècle , et que cet essai de réhabilita» tion prématurée ne tourne au détriment de l'auteur réhabilité ; nous craignons que son jour ne soit pas encore venu, et que ses hommes ne soient pas ifés; que dans ce siècle , encore imbu de convictions , c'est-à-dire de préjugés , on ne puisse pardonner à Stendhal de n*en avoir respecté aucune ; que le Stendhal , vu de près , ne fasse grand tort au Stendhal de la perspective ; que ces exquises qualités de pénombre et de demi-jour ne se transforment en défauts qui souvent n'auront plus rien d'exquis, l'originalité tant vantée en affectation pure, la distinction en recherche, la hardiesse en paradoxe, l'aimable licence en gravelure. Nous craignons, pour

tontdire, que M. de Stendhal ne soit de ces hommes qai , pour garder (ont leur prix , ont besoin d'être éternellement inédits. Le grand jour tiie sans pitié les gloires et les beautés frelatées ; il n'y a ni amitié ni amour qui tienne, c'est la loi , il la faut subir.

Avouens pourtant notre embarras à parler sévèrement de Stendhal; il a incontestablement quelques parties alertes et vives de l'esprit français , avec un mélange piquant des gr&ces négligées et sensuelles de l'Italie ; pois» en homme habile , il a presque désarmé d'avance la critique par sies épigrammes burlesques contre les gens graves^ puritains de doctrine ou de mœurs , pro* fesseurs titrés ou non de morale transcendante et d'esthétique, h&bleurs de haut étage, charlatans décorés qui vivent de principes et s'en font de bons revenus. L'ombre d'une idée morale le fait tressaillir, le soupçon d'un principe lui donne un accès d'hilarité folle , l'apparence d'un dogme, quel qu'il soit, lui inspire les plus amusantes colères. Mettez Stendhal en face d'une critique dogmatique et sérieuse, et vous le verrez dans tout le feu de son éloquence burlesque , vous l'entendrez crier à l'hypocrite et déclamer contre le déclamateur. II a toujours au bout de sa plume cette syllabe britannique, si expressive, le cani; c'est là pour lui une sentence sans appel. 11 a tout dit quand il a dénoncé le cmt dans ses adversaires; c'est le crime irrémissible, c'est la comédie du bon ton , c'est l'hypocrisie des principes , c'est le mensonge de la perversité qui prêche et du diable qui se fait ermite. Est coupable de cant quiconque ose parler de règles et de principes, réclamer en faveur de Dieu outragé ou de la morale méconnue , prétendre qu'il est bon parfois de combattre un désir et de sacrifier une sensation agréable, penser, sentir,

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vouloir autrement que H. de Stendhal et ses amis ; qoé ' s*il nous prend la fantaisie d*aller le troubler dans n sécurité épicurienne , nous ne serons rien moins que < d*aboniinables puritains, penrers comme les autres, ; mais , de plus , ennuyeux et hypocrites. Tarture » dirait ; Stendhal» a quitté la chambre d'Elroire, il ^est fait homme grave, critique sérieux, et il écrit dans les R^ vues. Résignons-nous à cet inévitable grief du ea$a^ et que la peur d*un mot ne fasse pas de nous les trunfuges d'une idée ; osons parler esthétique et morale rt le faut» même en pariant de Stendhal, qui a pnxfessfi pour ces deux choses un si profond mépris.

Autre moyen non moins admirablement inventé* par ce très-habile homme pour protéger sa mémoire littéraire : il Ta mise sous la sauvegarde de la vanité de chacun ; il a fait croire, même à beaucoup d*honnêtes gens de nos amis , que Fadmiration pour ses œuvres serait un brevet infaillible de bon goût , et qu*il suffirait d*étre fanatique de la Chartreuse de Parme pour être classé parmi les connaisseurs les plus rares et les juges les plus délicats. — M. de Balzac a, d'ailleurs, conspiré de toutes ses forces au succès de cette immense duperie.— Les préfaces de Stendhal ne sont qu'un long aveu réâgné, presque orgueilleux, de son impopularité. Il fiiot bien être impopulaire quand on n'a rien du peuple; pour plaire aux raffinés , il faut bien déplaire à ceux qui ne le sont pas , et qui sont le grand nombre ; aussi confessc-4-il , avec une adorable ingénuité, qu'il écri' pour soixante personnes, cent au plus; pour le reste, il sera lettre close, il s'y résigne, il s'en fait gloire Voyez l'ingénieux artifice , et comme il sera difficile dt n'être pas pris au piège de cette industrieuse bonhomie Qui donc, parmi ses lecteurs » ne se vantera pas de dé-

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con?rir» dans l'habile écrivain» des profondeurs inouïes et d'incomparables beautés ? On rougirait de ne pas entrer, du droit de son admiration , dans la phalange des cent connaisseurs qui forment comme l'escorte sacrée de la réputation de Stendhal. Quel plaisir de se dire qu'on est en avance de cinquante ans sur la génération à laquelle on fait l'honneur d'appartenir ! Et qui serait assez ennemi de soi-même pour se refuser cet ixmocent bonheur? Voilà comment Stendhal a réussi à recruter, autour de sa mémoire, tant de vanités complices et d'admirations intéressées. Avant tout, personne ne veut être vulgaire; acceptons bravement ce nouveau grief* Nous nous résignions tout à l'heure au pédantisme esthétique et moral , résignons-nous à subir une sentence plus dure encore : les roués de la littérature» les talons rouges de la critique nous relégueront dins la foule ; qu'importe , si cett^ fois la foule est avec le bon droit» je veux dire le bon sens et le vrai goûl 1

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Avant de juger les œuvres , nous voudrions marquer en quelques traits rapides et simples la physionomie de l'homme , la pente de son esprit , le tour habituel de ses idées et de ses sentiments. Nous essayerons de toucher ces points délicats d'une biographie presque contemporaine avec une liberté mesurée qui conciliera, nous Fespérons du moins, les droits de la franchise avec les devoirs de la discrétion. Nous ne dirons pas tout, nous ne le pourrions pas. Mais ce que nous dirons suffira pour faire apprécier dans son ense^nble et dans ses parties saillantes cette physionomie complexe. Nous ne voulons faire ni de la fausse pudeur, ni du scandale.

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Les documents ne font pas défaut. Outre la biographie de Stendhal, amplement et naïvement racontée par son parent, M. Colomb, nous avons une excellente notice de H. Mérimée , qui Ta tout particulièrement connu , sans compter quantité d*anecdotes imprimées ou non, sans parler enfin d'une curieuse notice nécrologique dont Tauleur est resté inconnu. Nous avons enfin la Correspondance inédite qui ne nous apprend rien de bien nouveau sur la vie intime de Stendhal , mais qui nous donne la note exacte et sincère de ses idées. Avec ces documents variés , très-scrupuleusement interrogés par nous, peut-être sommes-nous en mesure de donner une appréciation juste, même sans avoir connu personnellement Stendhal. Cette circonstance, au surplus, pourrait ne pas être désavantageuse. Nous sommes dans la meilleure condition pour être impartial, n'ayant soud que de la vérité. Ce n*est ni une oraison funèbre ni un pamphlet que nous comptons faire , c*esl un portrait.

Rappelons brièvement les principaux événements de la vie d'Henri Beyle, devenu célèbre sous le nom bizarre de Stendhal. Il a été mêlé indirectement à de grandes choses ; il a côtoyé de grands événements et vu de profil la gigantesque histoire de Napoléon. Son existence n'a pas été celle d'un écrivain ; quoique le fond de sa nature fût essentiellement littéraire, il a joué un certain rôle et rempli des fonctions publiques sous l'Empire et sous le gouvernement de juillet.

Né à Grenoble en 1783, d'une très-bonne famille de bourgeoisie, il eut le malheur de perdre sa mère à l'âge de sept ans, avant l'heure où les douces influences du conseil et de l'exemple maternels peuvent agir sur le caractère naissant. Il passa le temps de sa ])remière jeu* nesse dans la maison de son grand-père, H. Gagnon,

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maison austère et triste où les ardeui*s précoces de son tempérament et les ré?o)tes de son caractère impétueux forent comprimées avec une sévérité peut-être excessive. Du moins, Beyle garda de ses premières années l'impression la plus morose. Il n'en rappelait , plus tard , le souvenir, que pour maudire les tyrannies qui avaient pesé sur son enfance. « Nos parents et nos maîtres , disait-il, sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » C'était , à ce qu'il parait , un de ses aphorismes familiers. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en parlant ainsi , il parlait très-sérieusement , gardait dans son cœur une incurable rancune contre certaines personnes de sa famille, çt ne pardonnait pas même à cinquante ans les larmes que lui avait coûté, quarante ans auparavant, telle réprimande ou telle punition. La lotte d'un tempérament excessif et d^une volonté fougueuse contre les sévérités de la famille , non adoucies par la tendresse de la mère, développa sans doute cette susceptibilité excessive , cette haine de toute contrainte et de toute autorité , cette inclination à la défiance qui fut plus tard un des traits saillants de son caractère.

En 1799 Beyle vient à Paris avec des lettres de recommandation pour la famille Daru, à laquelle ses parents étaient alliés. Après une année passée un peu au hasard, il part pour l'Italie, où MM. Martial et Pierre Daru, inspecteurs aux revues, avaient promis de lui faire trouver un emploi. Une existence toute nouvelle commença pour lui : « J'ai eu un lot exécrable, disait-il, de sept à diX'Scpt ans; mais depuis le passage du mont Saint- Bernard, je n'ai plus eu à me plaindre du destin, mais au contraire à m'en louer. » L'Italie, c'était, pour cet adolescent avide de sensations, la liberté des aventures,

l'imprévu de la vie, un roman perpétuel sous un climat

Ul ÉTUDES LITTËRAIRES.

enchanté. Il y contracta cette double passion qui fût le charme et le tourment de sa vie : la passion des femmes et celle du soleil.

Inconstant, capricieux, incapable d*une gène et d'un ennui, nous le voyons tour à tour attaché aux bureaux de M. Pétiet, gouverneur de la Lombardie, puis souslieutenant au sixième régiment de dragons, aide de camp du général Hichaud, brave soldat, duelliste heureux, amant plus heureux encore, profitant largement de sa jeunesse aventureuse et de ses droits de conquérant dans ritalie devenue française. Un caprice lui fait donner sa démission. Nous le retrouvons à Grenoble, scandalisant sa famille par la liberté de son langage et soulevant contre lui de violents orages domestiques. D fuit la tempôlc en partant précipitamment pour Paris où il entreprend de refaire son éducation, apprenant tout à la fois l'anglais et Tescrime, alternant les Lettres persanes avec les œuvres économiques de Say , lisant concurremment Cabanis et J. J. Rousseau, Montaigne et Destutt de Tracy, écrivant des ébauches de comédie, attendant la gloire et la fortune dans sa mansarde. Ni Tune ni Tautre ne viennent à son appel, et il passe toute Tannée 1805 au comptoir d*un riche négociant de Marseille dont il tient les livres, consolé de ce métier prosaïque par rattachement d*une jolie actrice. Qui fut infidèle du commis ou de Tactrice ? L'histoire ne le dit pas : tout ce qu*on sait, c*est que Fépisodc commercial et amoureux ne dura qu'un an. Il rentre dans le commissariat de la guerre, grâce à la protection familière et indulgente de H. Daru, et prend part dans la mesure de ses fonctions aux rudes campagnes que Napoléon fait successivement contre la Prusse et contre l'Autriche. Eu 1810, Beyle voit la fortune lui sourûre. 11 devient

coap sur coup auditeur de première dasse et inspecteur des bâtiments de la couronne, obtient, un an après, nn congé dont il profite pour revoir Milan et rechercher quelques traces de ses amours déjà bien oubliées par les belles Italiennes, et part en 1812 pour la cam* pagne de Russie où il joue un rôle très-honorable et très-actif. Il en revint ennuyé de la vie, découragé de tout, las des hommes. En 1814, il accompagne, enqua* lité d'adjoint, le comte de Saint-Vallier, commissaire extraordinaire à Grenoble, contribue à prendre des mesures qui restèrent inefficaces contre Tinvasion, et considérant sa mission comme terminée, il repart pour Paris où il arrive le jour même que le Sénat proclamait la déchéance de l'Empereur. De 1815 à 1830, Beyle promène ses loisirs littéraires, son humeur capricieuse et sa libre fentaisie de Paris à MUan et de Milan à Londres, dépensant largement sa petite fortune, intérêt et capital, jouissant de la vie, se créant les plus agréables et les plus intimes relations dans certaines loges de la Seala et certains salons de Paris, se faisant quelques amis et beaucoup d'ennemis par l'intempérance de sa plaisanterie et le charme enjoué de sa conversation, critiquant amèrement les institutions et les partis, étudiant curieusement les hommes et passionnément les femmes, frondeur, sceptique, aimable et maussade à ses heures, écrivant beaucoup et réussissant très-peu, prenant l'existence à l'aventure et jouant librement avec Timprévu. La révolution de 1830, qu'il n'avait pas prévue, lui profita et lui valut le brevet de consul à Trieste, et quelque mois après à Civita-Vecchia, qui fut sa dernière résidence officielle en Italie. Les dix dernières années de sa vie se partagèrent entre son poste de Civita- Vecchia, de nombreuses excursions à Rome et quelques

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congés passés à Paris. Ce fut là que la mort le surprit Une attaque d'apoplexie Tenleva le mardi SS mars 1842, à sept heures du soir, à la porte du mkiistëre des affaires étrangères.

Nous avons cru qu'il ne serait pas inutile de marquer brièvement les principales circonstances de cette ezis* tencc à chaque instant brisée et renouée, soit par le caprice des événements, soit par la fantaisie de Thomme. Môme après la publication des nombreux documents que nous avons cités, Stendhal restait encore, pom: un grand nombre, une sorte de mythe. La bizarrerie préméditée de ce pseudonyme, Taflectation à outrance de rincognito, les précautions méticuleuses de Beyle pour dérober sa personnalité littéraire, sa défiance excessive du public, tout avait contribué à égarer les imaginations sur la nature du personnage. Une réalité marquée par des faits et par des chiffres cesse d'être un mythe et devient une personne. Que ce soit là notre excuse pour la rapide et sèche biographie que nous avons dopnée. Essayons maintenant de pénétrer un peu plus avant dans la connaissance de Thomme, de ses idées, de ses sentiments, je pourrais dire de ses manies.

Beyle n'était pas beau ; c'était un de ses plus grands chagrins, ce fut parfois pour lui presque un désespoir. Voici le portrait très-exact que nous en donne H. Colomb: « Il était, nous dit-il, d'une taille moyenne et chargé d'un embonpoint qui s'était beaucoup accru avec l'âge. Il avait le front beau, l'œil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies, le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la démarche assurée. Ce que Beyle avait de mieux, c'était la main, et, pour attirer l'attention sur

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elle, Q tenait ses ongles démesurément longs. » Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à la physionomie, sans croire, comme quelques-uns, que la physionomie soitr&me visible, notons pourtant, à titre de renseignement curieux, que son portrait gravé décèle une forte dose d'ironie et de sensu^ilité.

Être original était sa grande prétention. Nous voulons bien croire qu'il l'était naturellement, mais l'art ajouta beaucoup à la nature. L'originalité vraie, l'Aumour britannique , tire son charme principal de cela même, qu'il s'ignore. Celle qui se connaît et qui devient un rAle dans le monde nous parait beaucoup moins agréable. Aussi , même dans la désinvolture de Slhen<dhal, il nous semble qu'il a quelque chose d'apprêté, de voulv^ qui nuit au charme. Nous voulons bien croire, puisqu'on nous l'assure, qu'il ne pouvait souffrir les sots et qu'il avait pour les gens qui l'ennuyaient une haine furieuse. Gela s'est vu et se verra souvent. Mais à qui fera-t-on croire qu'il n'ait jamais su bien nettement distinguer un méchant d'un fâcheux ? Comme boutade, cela passe ; mais , de grâce , n'y cherchez pas autre chose. Sa Correspondance vespirc un sans façon qui platt d'abord et qui attire. Regardez-y de près et demandezvous comment il se fait que cette libre et familière façon de dire les choses, cet imprévu dans l'anecdote, cette variété des sujets vous laissent froid, presque indifférent ? N'est-ce pas que vous sentez la préoccupation constante, la mise en scène du moi? A la longue, ce jeu devient insupportable, et je défie qu'on lise tout d'une traite cette Correspondance ^ où les pages agréables et les détails ingénieux abondent, mais dont l'ensemble vous laisse une impression pénible, une sorte de fatigue.

Original de cette façon préméditée et peu siiiccrc.

iiitit-il s'itonner si Stendhal manque de natnrel T Ce qui est plaisant , c'est de l'entendre se récrier à chaque instant, dans ses lettres , contre Taffectation. Mais y a-t^ une affectation plus marquée que celle de la simplicité? Ce fût la sienne, n prétend au simple, au vrai ; il veut être naturel , mais il ne le fut vraiment pas , en voulant trop l'être. Il passe sa vie à foire la guerre aux préjugés, au mensonge, à l'hypocrisie. Mais que de préjugés dans ce pourfendeur de faux principes ! Que de servitudes secrètes dans ce libre esprit ! Que de concessions à l'opinion, moins encore, à la mode ! Il en suivait aveuglément les caprices, nous dit son biographe. A cinquante-neuf ans, il se coifTait et s'habillait comme un jeune homme. Sa susceptibilité pour tout ce qui composait sa toilette était extrême; une observation, quelque légère qu'elle fût, sur la coupe d'un habit ou d'un pantalon, pouvait le choquer sérieusement ; car elle lui apparaissait comme une sorte d'épigramme à i'adreue de son physique; c'était chez lui une libre délicate.

L'hypocrisie le mettait hors de lui ; seulement, U étendait fort loin le sens de ce mot. Était hypocrite, à ses yeux, quiconque professait une autre conviction que la sienne sur tous les points qui touchent à la reUgion et à la morale. C'était chez lui une véritable monomanie, et qui datait de loin, à ce qu'il parait, puisque, dès l'âge de quinze ans , il porta toute son ardeur intellectuelle sur les mathématiques, ayant horreur de l'hypocrisie et pensant, bien justement , qu'en mathématiques elle est impossible. Cette raison est tout à fait péremptoire et ne laisse pas d'être assez piquante. Étudier les mathématiques par haine de l'hypocrisie , le plaisant sacrifice à la vérité ! Stendhal appartenait à cette catégorie d'intelligences très-difûciles sur les conditions de la certitude

et qui n'admettent d'antre forme de démonstration que la démonstration géométrique , se défiant de toutes les autres, où Fimagination et le cœur peuvent avoir une certaine part. Hais avec des principes ai^ssi rigoureux, oà irait-on ? Combien y a-til de vérités au monde qui puissent passer sous le niveau de la démonstration ma* thématique? Toutes les facultés de l'homme, sont dès lors frappées d'impuissance, sauf la déduction pure. Le cœur n'a-t-il pas, lui aussi, une prise sur des vérités d'un cer-* tain ordre? n'a-t-il pas sa lumière et ses clartés? C'est ce que ne sentit jamais Stendlial , et c'est aussi ce qui le rendait si profondément injuste à l'égard des convictions d'autrui dsf^s l'ordre de la philosophie et de la religion. U professait un respect bizarre et affecté pour ce qu'il appelait la logique^ mais il n'en reconnaissait qu'une , c'était la sienne. U y a dans tout cela une certaine étroitesse d'esprit.

C'est assez dire qu'il était sceptique, et sur certains points sceptique presque passionné. Il n'avait aucune idée religieuse, mais son athéisme s^xprimait comme une rancune personnelle. « U niait Dieu, dit M. Mérimée, et, nonobstant, il lui en voulait comme à un maître. Jamais il n'a cru qu'un dévot fût sincère. Je pense que le long séjour qu'il avait fait en Italie n'avait pas peu contribué à donner à son esprit cette tournure irréligieuse et agressive qui se montre dans tous ses ouvrages. « Son impiété se traduisait sous les formes les plus bizarres. Ses amis admirèrent beaucoup celte théorie cosmogonique qu'il leur exposa un soir ches Urne Pasta, et qui nous a toujours semblé d'un goût extrêmement médiocre et d'une portée douteuse. « Dieu, disait-il , était un mécanicien très-habile ; il travaillait jour et nuit à son affaire , parlant peu et inventant sans cesse , limlôl un soleil, tantôt une comète. On lui disait: Mais

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Acrivez donc vos inventions, il ne but pas que cela se perde. — Non, disait-il ; rien n'est encore an point où je veux. Un beau jour, il mourut subitement. On oaunn chercher son flis unique, qui étudiait aux jésuitet. Ce* tait un garçon doux et studieux, qui ne savait pas deax mots de mécanique. On le conduisit à Tatelier de feu son père. — Allons ! à Touvrage I U s'agit de gouvenier le monde. ^ Le voilà bien embarrassé : — Comment tàJhsait mon père T — Il tournait cette roue, il faisait ceci, il taisait cela. — D tourne la roue, et la machine vm de travers. • On le voit, l'allégorie se traîne , il y a de Tiih décision, le trait n'est pas enlevé. D'autres fois, il éUh plus heureux, et 11 y a du moins de l'ori^nalité dem cette autre boutade qu>Dn a retenue : « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c'est qu'il n'existe pas. •

U croyait à la morale juste comme il croyait à Dieu. U se moquait parbitement du devoir, du sentiment moral, de la vertu désintéressée et autres chimères du spiritualisme, inventions lucratives des philosophes et de» prêtres. Nourri de Cabanis et d'Helvétius, il réduisait à deux tous les mobiles des actes humains, l'inlérM et rbonneur. Mais l'honneur, comme il l'entendait, n'était qu'une autre forme de l'intérêt, une manière de capter Topinion et de surprendre la laveur des hommes. 0 aimait à se jouer dans l'analyse de ce qu'on appelle le» belles actions, ci il se plaisait à en faire ressortir k» mobiles secrets qui n'étaient rien moins qu'admirables U recommençait avec une grande \cne le travail de Le Rochefoucauld, montrant partout l'intérêt derrière h vertu, et se pbisant à transformer Thérolsiue même en un égobme bien rnlculé. 11 cssnjait de réduire en pnv ceptes cette triste momie, et quelques-uns de sesapbo* rismes nous ont cté couseni^ |tar U piclé de ses ami>.

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Ne jamais pardonner un mensonge. — Ne jamais se repentir. — Prendre aux cheveux la première occasion de duel & son début dans le monde. Voilà quelques-unes de ses maximes. 11 en avait d'autres très-vives et trèsfamilières, dans lesquelles il avait condensé toute une théorie de la séduction. M. Mérimée les a traduites en style académique. Ainsi transformées , elles perdent beaucoup de leur couleur et de leur accent, mais le fond est fidèlement conservé. Il prêchait la témérité anx jeunes* gens. « On réussit, disait-il, une fois sur dix; mettons une fois sur vingt ; est-câ que la chance d'être heureux une fois ne vaut pas la peine de risquer dixneuf affronts et môme dix-neuf ridicules? • Cette morale de caserne avait le plus grand succès dans le petit cé-> des initiés.

Ce scepticisme moral explique assez les défiances con* tinuelles et les inquiétudes ombrageuses de cet homme singulier. Sa plus grande crainte était d'être pris pofir dupe, du malheur, de la vertu, ou de la gloire, n craignait Tattendrissement comme la faiblesse , et considérait la pitié comme un signe d'infériorité intellectuelle. Il mettait je ne sais quel point d'honneur à passer pour un Machiavel de société et pour un raffiné de la diplomatie mondaine. Je n'aime pas cette occupation constante à se mettre en garde contre les surprises du cœur ; cette défiance de soi-même est le résultat de la plus sotte des vanités, celle qui croit s'honorer par le saci^fice de tous les sentiments naturels , et qui trouve un signe de supériorité dans le silence des affections humaines. La fausse sensibilité est bien ridicule et bien niaise avec ses déclamations et ses larmes, mais rinsensibilité factice est aussi sotte ; de plus, elle est odieuse.

Un homme aussi supérieur aux sentiments humains.

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c^e8t*à-dire vulgaires, ne devait pas être accessible à renthousiasme. Âassi, en dehors des arts, pour tout ce qui touche à l'humanité et à son histoire, Stendhal pratique-t-il une sorte d'indiflërence frondeuse et d'impar* tialité ironique. H avait une foi médiocre aux grands hommes et aux grandes choses. U n'avait qu'une dose infiniment petite d'idéal et il la ménageait infinimenL U racontait d'une manière plaisante et pittoresque des épisodes fort curieux des guerres auxquelles il avait as» sisté, et qui n'étaient pas toujours en l'honneur de la grande armée. Il aimait aussi à donner, en style cynique, quelques harangues militaires fort accentuées et qui tranchent énergiquement avec la solennité de Fhistoire. Selon lui, l'histoire n'est qu'une sorte de travestissement gigantesque où les faits perdent leur caractère et les hommes leurs proportions. Pour Napoléon, qu'il avait vu de près et dont il avait subi la fascination , ses sentiments étaient assez contradictoires. « Presque toujours, dit M. Mérimée, il était de l'opinion contraire à celle qu'on mettait en avant. Tour à tour frondeur ou enthousiaste, quelquefois il en parlait comme d'un parvenu étourdi par les oripeaux, manquant sans cesse aux règles de la logique; d'autres fois, c'était une admiration presque idolâtre. » M. Colomb, avec son ingénuité ordinaire, s'étonne de voir Beyie prendre si gaiement la chute de Napoléon, et de l'entendre, lui fonctionnaire de la veille, traiter l'Empereur de despote, l'accusor d'avoir volé la liberté de la France. Au fond de toutes ces contradictions, il y avait bien de l'indifférence et du dégoût de toute chose. De là cette ironie sincère ou affectée qui finit par prévaloir dans le ton ordinaire de ses dernières œuvres et de sa Correspondance, et qui, jt la longue» cause un froid mortel. Ne croire à rien

conduit à se moquer de tout. Stendhal était de €08 railleurs impitoyables pour qui tout enthousiasme , tout (léyouement, toute foi sont matière & sarcasme. Il ne croyait guère ni à la légitimité des gouvernements» ni aux droits des peuples. Il était libéral en paroles sous la Restauration , mais de ce libéralisme très-^yague et trèspeu défini qui faisait gaillardement la guerre aux no* blés et aux dévotSy mais sans rien formuler sur Fayenir des peuples, sans rien déterminer pour le lendemain d'une révolution. Au vrai» Stendhal» tous ses amis en conviennent, était un pur aristocrate de manières, de goûts, d*habitudes. Son opposition frondeuse au gouvernement de la Restauration n'était qu'une rancune de voltaûien contre l'Église. Le vrai libéralisme est autre chose ; il faut, tout d'abord, ne pas mépriser les hommes pour les vouloir sincèrement libres. C'était là le dernier fonds de Stendhal : il méprisait les hommes, et» eu fait de politique, je crois que s'il eût été à même d'en pratiquer une, c'eût été celle du Prince de Machiavel. Il a, dans sa fameuse création du comte Mosca, une sympathie visible , et plus d'un point de contact avec ce triste héros de la finesse et du scepticisme. Quand on ne croit à rien , ni à l'avenir des nations» ni au devoir, nia Dieu, l'humanité cesse d'être un but» elle n'est plus qu'un moyen.

n y avait pourtant un point sur lequel Stendhal rendait hommage , et même avec excès , aux gouvernements, c'était la poUce. « Il était persuadé, dit l'auteur inconnu de la notice , que cet espionnage gigantesque» si fortement organisé parFouché, avait conservé tout son pouvoir occulte. Aussi il n'est sorte de précautions dont il ne s'entourât pour les actions les plus indifférentes de la vie. Jamais 11 n'écrivait une lettre sans la

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signer d'un nom supposé, César Bombei^ Coimmei, etc. Il datait ses lettres d* Abeille au lieu de Givita-Yeechia» et souvent les commençait par une telle phrase : « Tai reçu vos soies grèges et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Tous ses amis avaient leur nom de guerre, jamais il ne les appelait d*une autre façon. Personne n*a jamais su exactement quelles gens il voyait , quels livres il avait écrits , quels voyages il avait faits. » Il poussait jusqu'à des minuties puériles la manie de l'incognito. Il ne donnait jamais son vrai nom à ses foiu*nisseurs ; c'était chez lui uuç idée fixe de dérouter la police , qui lui faisait une peur horrible. Il voyait partout des pièges et des trahisons; c'est de l'originalité, je le veux bien, mais mesquine et triste.

Ce serait donner une idée incomplète de cet homme étrange, que de ne pas indiquer au moins ce qui lU l'occupation principale de sa vie. Il était bien persuadé que le seul bonheur possible en ce monde est celui que donne l'amour , et il le reclierchait avidement partout où il en trouvait l'occasion. Cette recherche obstinée do bonheur à sa manière lui avait valu un grand nombre d'aventures, les unes assez romanesques, les autres très-bouffonnes, et dont il aiinait à faire le récit dam l'intimité. Ses amours étaient tout à fait celles d'un sceptique, ni très-désintéressées, ni très-platoniques, ni très-délicates. Le nombre même de ses passions dit assez qu'il n'était pas de ces âmes difficiles qui se donnent une fois et pour la vie. Il se donnait avec une générosité prodigue, et ne comprenait, du reste, l'amour que du côté le moins noble. Il lui fallait la preuve authentique de la sensation; il se moquait beaucoup du platonisme et de l'amour pur. M. Mérimée a délicieusement raconte quelques épisodes de ses nombreuses

passions ; maïs la noblesse du ton académique nuit un peu à ]a couleur et à la Tiyacité du récit. Il y a bien plus d'énergie et de vérité dans le récit de la notice anonyme; on croît entendre parler Stendhal. Il avait incontestablement dans Tesprit une pointe de Rabelais. Cela se sent parfaitement dans les nombreuses anecdotes dont il a parsemé ses ouvrages. On devine d'après sa conversation écrite ce que devait être sa conversation parlée dans Tentratuement du récit ou dans le feu de la discussion. Comme toute sa vie était tournée du côté des jouissances de Tamour , toute son imagination prenait naturellement cette teinte sensuelle. C'était le ton ordinaire et comme la note de son esprit.

Do reste, brillant causeur, aimable convive; tout le monde est d'accord sur ce point. Très-gai dans le monde, nous dit-on , fou quelquefois , négligeant trop les convenances et les susceptibilités, souvent il était de mauvais ton , mais toujours spirituel et original. Bien qu'il n'eût de ménagements pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. . > Je suis un jeune chien qui joue , disait-il , et on me mord. » n ne comprenait guère qu'on ptit avoir d'autres opinions que les siennes sur les choses et les hommes , et Dieu sait ce qu'étaient ses opinions. Stendhal nous pemt avec vivacité les cercles qui l'attiraient et ceux pour lesquels il se sentait une invincible répulsion : « Un salon de provinciaux enrichis et qui étalent du luxe, est ma bôtc noire. Ensuite, vient un salon de marquis et de grands cordons de la Légion d'honneur, qui étalent de la morale. Pour moi, quand je vois un homme se pavanant dans un salon, avec plusieurs ordres à sa boutonnière , je suppute involontairement le nombre inflni de bassesses, de platitudes et soiivunt de

noires trahisons qu*ii a dû accumuler pour en avoir reçu tant de certiGcats. Un salon de huit ou dix personnes aimables, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch léger à minuit et demi , est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur^ et, si je parle, ce n*est que pour payer mon billet (Centrée. » D autres fois, au contraire, il prenait une part brillautc à la conversation, et lui-même aimait à se peindre dans cette attitude triomphante : « Ses traits étaient grands, point beaux, mais exti*êmement mobiles. Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions; et c'est ce qui mettait son orgueil au désespoir. Lorsqu*iI craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus imprévues ; il élcctrisait ses «luditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments, il inspirait ics aversions les plus vives ou des transports d'admiration. Il est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d'esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l'imprévu de ses saillies effrayaient les gens médiocres, et lui valaient bien des ennemis. » On voit qu'à Toccasion, il savait se rendre justice et hommage à lui-même, car sa modestie ne va, en ce passage, qu'à se peindre à la troisième personne.

Qu1l eût de l'esprit, nous n'en douions pas ; sa Corrcspondance on est remplie; mais c'est un genre d'esprit tout i)ariiculier, brillant niais soc , pas très-naturel, dirficilement gai et trahissant un certain effort pour être singulier. Il y a de la.venc, mais sans beaucoup d*aisance. Le ti'ait est cherché et ne vient pas toujours.

SnMMAL. 955

Ce n'est pas Tagilité lumineuse el la grAce aisée de l'esprit de Voltaire ; ce n'est pas darantage le tour piquant et libre , l'iroiile molle et charmante des lettre» petsanes; ee n'est pas non plus Tâpreté laborieuse et I/bl yerve savante de Courier; c'est quelque chose d'intermédiaire, fort malaisé à définir. De l'esprit, sans contredit, mais de l'esprit qui veut être gai et qui, je ne sais pourquoi, est triste. Voilà l'impression bien sincère que nous a laissée la lecture attentive de la Corregpath danee»

J'attribue cette impression à l'absence des sentiments élevés, nobles, affectueux, et, pour tout dire, à une certaine sécheresse de cœur. Être éternellement un homme d*espril et n'être jamais un homme , c'est un rôle fatigant, à la longue, pour l'acteur et pour le public.

Stendhal avait incontestablement du courage. U en donna plusieurs preuves remarquables dans la retraite de Russie. 11 en donna un autre témoignage aux approches de la mort qui s'annonçait à lui par des attaques réitérées et un affaiblissement partiel de ses facultés. « Il ne craignait pas la mort , nous dit M. Mérimée , mais il n'aimait pas à en parler , la tenant pour une chose sale et vilaine , plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaitée : Repenti" nom inapinatamqiie. » n est triste de voir mourir ainsi, sans un pressentiment , sans mie espérance , sans un désir, un homme d'une intelligence si variée et si vive. Quelques mois avant le coup fatal , il écrivait à un de ses amis cette phrase : « Je me suis coUeté avec le néant; c'est le passage qui est désagréable, et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on nous a mises dans la tête à trois ans. • Est-ce donc là tout le secret de la vie et de la mort ? La vie n'est-elle qu'une

fS6 RTODES L1TTÉ1AIUS.

longue sensation, la rooii qu'un passage qui coudait au néant ? Et les désirs passionnés des âmes , les afDrmations de la foi » les espérances sublimes de la philoso-» phie » tout cela n*est-il que la chimère de Torgueil et le prolongement illusoire du moi humain dans les espaces indéfinis? Est-ce là le dernier mot de la pbilMophîe railleuse de Stendhal et de ses amis T Encore est-il juste d'ajouter que Stendhal a eu le courage de dire cr mot, ce tfiste mot, tenu en réserve par d'autres plus prudents. Il a eu la francliise de son scepticisme na* Yrant, de son ironie et do sa n*ondcuse indinérence. H a été sincère dans son mépris universel des choses et de> hommes. Sachons«*lui gré de cette loyauté de caractère et de pensée. Je ne méprise rien tant que le sceptidame déguisé qui prend le costume officiel des oonvictioiis qu'il n'a pas.

Nous avons essayé, au milieu des mille circonstances de la vie et des détails infinis de la correspondance Ar Stendhal, de démêler la vérité et de bire revivre rhomme dans toute la sincérité de sa physionomie. Nous croyons avoir été vrai. Du moins, nous avon^ donné nos impressions intimes dans leur fninclû«e. Nous osons croire que ces impressions seront celles de tout lecteur impartial. L'homme que nous avons analysé dans sa %ie intime est, d'ailleurs, en parfkite harmonie avec l'auteur que nous allons juger dans 9t*s li%rrs. Ses onivrc^s ne semblent être qu'une continuation naturelle ou plulAt une édition revue et corrigi c de se> entretiens familiers a%ec si s amin.

Le livre de Y Amour est , à nos yeux , le plus important des ouvrages de Stendhal ; d'abord, à cause du sujet loi-mfime qui fournissait à Fauteur Toccasion d*y faire passer l'expérience de sa vie entière ; puis , à cause du grand nombre d'observations outrées, de théories aventureuses et de paradoxes qu'il contient. On nous permettra d'y insister d'une manière toute particulière. La plupart des idées de Stendhal s'y retrouvent , de sorte que l'on pourrait prendre, dans ce livre unique, une notion fort exacte de l'auteur. A lui seul, il dispenserait presque de tous les autres. Nous y rencontrons, fortement marqués et comme en saillie , les défauts et les qualités de l'écrivain , la sagacité ingénieuse et l'exagération de l'observateur, les idées fixes et les manies intellectuelles de l'homme.

Un mot d'abord sur l'écrivain qui, dans Stendhal, a une physionomie toute particulière. Il y a , dans tous ces ouvrages, une absence de plan, de méthode, de suite dans les idées, une affectation d*u régularité, une bizarrerie d'allures, et, pour tout dire, un décousu qui étonnent désagréablement le lecteur. C'est la haine du pédantismc et le désir d^ôtre homme du monde, même quand il écrit, c'est la prétention à une légèreté de bon ton , qui détermine Stendhal à écrire ainsi , à bâtons rompus. Sa propre nature, impatiente de toute règle, l'inclinait aussi à cette méthode paresseuse qui consiste à n'en point avoir. Tout, chez lui , visait à une sorte de désinvolture; écrivain, il semblait qu'il eût honte de ISûre son métier et qu'il prit à cœur, par ses négligences préméditées, par ses brusqueries , par ses saccades, de

2»8 ÉTUDES UrntRAIRES.

déconcerter le public et de dénouer à chaque instant la trame de sa pensée. Il croit être plus homme du monde, en étant moins écrivain. De là aussi procède ce style rompu, haché, peu soucieux des lacunes, des incorrections et des obscurités. « J'écris comme on fume un cigare , » disait-il. Cela se voit de reste : à côté d*ane phrase juste ou piquante, à côté d'un mot profond se placent des phrases inachevées, des mots bizarres, assemblés comme à dessein par une sorte de coquetterie de négligence. Voilà ce qui ressort de tout ce qull écrit : une préoccupation constante de l'étonnement qu'il va causer au lecteur. Il n'écrit pas une page , pas une ligne sans se demander : Qu'en dira-t-on ? Est-ce assez moi? Et pour que la page soit bien lui , il la torture, il la mutile, il la brise en mille manières différentes. Étrange erreur ! 11 croit arriver au naturel du style par cet excès d'affectation. Ajoutons qu'il vise souvent à une imitation puérile de Montesquieu , à la concision excessive de la phrase, à la brièveté du chapitre, à la multiplicité des points de vue et des subdivisions. Tout cela est chez lui une véritable manie, une sorte de tic littéraire.

Autre manie. Il a horreur de tout ce qui ressemble à une idée abstraite, générale, à une théorie philosophique. U'où résulte qu'il ne cherche pas à démontrer ses idées en généralisant, d'une manière impersonnelle, ses observations sur le cœur humain. Il n'admet qu'une sorte de démonstration, ce que nous pourrions appeler la démonstration par l'anecdote. Chaque fois qu'il avance un aphorisme, il l'appuie sur un récit vrai ou faux, qui lui sert d'explication et de preuve. Il a horreur du iHigue et du vide et tout ce qui est abstraction lui semble être ou une grande idée parfaitement incom-

pféhensible ou un grand mot complètement vide de sens. D affecte de ne croire qu'aux faits; il ne veut mootrer les sentiments qu'en action , et pour cela il doime à chaque définition , aphorisme ou précepte, l'appui d'im petit drame. C*est sa méthode constante. Le livre de YAfnourest un recueil d'anecdotes; V Histoire de la peinture en Italie n*est pas autre chose qu'une biographie. Tout se tourne au récit ; il est juste de dire que le récit est vif, alerte, animé. C'est un secret instinct qui avertit Stendhal d'éviter l'exposition des idées abstraites et en général de tout ce qui est dogmatique. Si, de rencontre, il s'aventure en ces matières, l'effort visible et la langueur de son style trahissent l'embarras et la stérilité, ou bien il devient ennuyeux, sec, pédant, ce qui eût été , pour lui , la plus mortelle injure. Essayons, mais sans beaucoup d'ordre, de présenter, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de l'^mot^r un instant dégagée des anecdotes.

Cette théorie elle-même est un cas particulierd'une théorie plus générale qu'il appliquait à tout, à la vie privée comme à la vie publique, au gouvernement de l'homme comme au gouvernement des sociétés. Pour lui la vie n'a qu'an sens et qu'un but : le bonheur. Ceux qui fixent un autre terme h l'existence humaine, ceux qui imposent & Thomme les exigences impérieuses du devoir, du sacrifice, de la douleur, sont de grands imposteurs qui torturent l'homme par des idées imaginaires pour le dominer, exploitant ainsi le malheur public au profit de leur bonheur particulier , et prélevant sur les masses crédules un impôt de servitude intellectuelle, de larmes et de sang qu'ils transforment en jouissances secrètes d'orgueil ou de volupté. Cette idée est fondamentale chez Stendhal, et nous la retrouvons un peu partout , éparse ,

S60 ÉTUDES UTTÉIAIUS.

dîMémioée en allusions, en épigrammes , en allégoriques » mais très-visible sous les Toiles limDapn* rents dont il l'enveloppe» moins encore pour la cacher que pour faire croire que c'est là le grand secret du monde et qu'il serait imprudent de le divulguer à cid ouvert. Les religions et les gouvernements ne sont qu'une vaste complicité d'hommes habiles, qu'une im* mense conspiration contre le bonheur simple, naïf, naturel des peuples, ou pour dire le mot, un gigantesque escamotage de la félicité publique au profit de quelqoes ambitions démesurées et de quelques égolsmes effréné». Stendhal ignore absolument ce que veut dire le mol devoir, ce que signifient les mots décence, mœurs, vertu. Au moins prétend-il qu'on a fait d'idées très-simples à leur origine, des idées très-abstraites et très-compliquées. Le devoir n'était, dans la nature des choses, que ce secret instinct qui incline cluique homme à cbercbrr son iMmheur et qui lui en fuit presque une loi. La d^ renre, les mœurs, la vertu n'étaient également qu'une manière particulière pour chacun de chercher son I)onbeor à sa guise, le bonheur de chacun de nous éUnl subordonné aux exigences particulières de son lempè* rament. — Tout le reste, Tidée altière cl bizarre d'os devoir qui ne se rapporte pas à Thomme lui-même, mais à quelque chose d*absUail et d'impersonnel, le bien moral, tout le reste comme la charité, la pitié, le dévouement, le satriUce,riionneur entendu dans le sens élevé du mol, pure du|M*rie, invention hardie des philosophes, mensonge lucratif des preuves. La seule morale est celle qui dit à Tliomme : la vie est courte, et aph*« ctUc vie le néant. Profile bien de ton passage sur la ferre. Fais ce qui le plaît, soi» heureux à ta manière; tu n*as qu'une vie, sache ai profiter. Voilà qui esl bref.

8TENDUAL. 261

et l'on ne peut pas reprocher à ce dogme ses obscurités.

Stendhal consacra très- sérieusement sa pensée et sa tie à cette science unique , la science du bonheur. Il rechercha y et par l'expérience comparée de ses sentiments propres, et par ses méditations assidues, le secret de ce bonheur, terme unique , fin suprême de notre destinée. Or, lorsqu'on supprime d'un seul coup les principes obligatoires et les immortelles espérances de la raison, lorsqu'on arrive à ce point d'intrépidité intellectuelle de nier d'une manière absolue le devoir et la vie future, on ne peut ni ajourner le bonheur u un avenir qui n'existe pas, ni le chercher dans les joies austères du bien accompli. Il n'y a plus qu'une source de bonheur pour nous, c'est la passion. C'est à cette source qu'il faut aUet* puiser la félicité dont notre âme est altérée. La science de la vie cesse d'être aussi compliquée. Chacun se fera son bonheur à sa manière, à la guise de sa passion. Tous nos actes n'ont qu'un but sérieux : l'utilité, non pas collective et impersonnelle comme l'entend Bentham, qui relève au moins l'intérêt à la hauteur du principe en le généralisant, mais individuelle, immédiate, présente, en un mot, la sensation.

La sensation, voilà le dernier terme de cette théorie où quelques critiques ont voulu voir tant de profondeur. La passion, voilà l'unique ressort de ce bonheur que Stendhal recommande à chacun de nous avec tant d'insistance et de force. U mesure exactement la valeur des peuples à l'intensité des passions, et la valeur des gouvernements à la liberté qu'ils laissent au jeu et au développement de ces mêmes passions. Toute sa morale et sa politique reposent sur le même fondement, le bonheur; j'ajoute le bonheur sensible, car il n'en est

pas d'autre pour lui. — C'est là ce qui fait à ses yeux l'immense supériorité de l'Italie sur Içs autres pays du monde. Il n'a pas assez d'admiration pour cette flranchise, pour cette énergie du sentiment, pour ceUe vivacité passionnée, pour ces colères brusques et sauvages qui s'allument dans ces cœurs ardents et qui ne mettent rien moins que le crime, la mort, au service d'une passion eontrariée ou d'un amour trahi. Le bonheur étant le seul intérêt ou plutôt le seul devoir de la vie, chacun de nous ne saurait trop hardiment le défendre. L'énergie ! c'était pour^ lui le caractère saillant de l'Italie , c'était sa beauté, sa grandeur. Il faut l'entendre raconter quelques histoires italiennes où éclatent toutes les ardeurs et les audaces de l'amour, toutes les vengeances et les ftireurs de la passion. Il admire le crime pour la cause qui l'a fait commettre, le poignard lui semble sublime au service de l'amour irrité. « Ce peuple est féroce, disait-il en parlant des Romains, tant mieux ! il a de l'énergie. >• Au contraire, il avait honte d'être Français, il n'avait pas assez de mépris pour ce ftays, « où la plante, nommée amour, a toujoui-s peur du ridicule, est étouffée par les exigences de la passion nationale, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute sa hauteur. » Joutes ces théories ont une sorte de hardiesse provocante et comme un certain air de cràneric superbe. Mais il faut les laisser à: leur place. On conçoit fort bien qu'un homme complètement libre d'esprit et dégagé du préjugé des convictions, expose ces idées spirituellement immorales à ses amis, libres penseurs comme lui, le soir, après un dîner au café An-rlais, en se promenant sur le boulevard, dans cet heureux état i\v demi-ivresse élégante, où le paradoxe et le vin de Champagne ont une part égale, et qui se manifeste par une sorte de

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défi, de gageure, contre le bon sens, contre la morale, contre les gouvernements^ contre Dieu. Tout cela peut être fort amusant et très-applaudi. Mais que toutes ces théories sont étroites, fausses, mesquines, en face de la réalité ! C'est fort bien dit, et quand on le peut, c'est bientôt fait de rechercher à tout prix et partout la sensation agréable, de donner un libre et plein essor à ses passions. Mais il faut pour cela, on en conviendra, il faut, outre une grande bravoure d'immoralité, beaucoup de loisir et des rentes. Je vois là une fort jolie théorie de Tégolsme mondain, pas autre chose. Appliquez ces idées à la' vie sociale et au gouvernement des peuples. Dans quel étrange chaos vous allez précipiter le monde, au nom du bonheur et de la passion ! S11 n*y a plus qu'un intérêt pour l'homme, qu'un but et qu'un sens à sa vie, la jouissance, il faut qu'il se la procure à tout prix, et n'en douiez pas, il saura bien se la procurer. Vous lâchez le frein à ses passions. N'ayez garde qu'elles ne se donnent libre carrière. Vous livrez le monde à la concurrence des désirs contraires ; voiis en faites une lice ouverte aux convoitises sauvages. Vos idées, si agréablement caressées, sur la chimère du devoir, sur les douceurs infmies de la sensation, sur la légitimité du désir, sur la beauté de la passion, sur l'admirable grandeur de l'énergie conduiraient le monde à sa ruine, si les gouvernements succombaient, et vos sectateurs les plus ardents à Téchafaud, si les gouvernements maintenaient leurs droits ! Mettez ces idées dans la tête d'un homme du peuple et vous verrez avec quelle énergie il saura les appliquer. Direz-vous que toutes ces théories n'existent et ne peuvent exister qu'au profil des riches et des heureux du siècle ; que pour le reste de l'humanité, la morale bourgeoise, avec accompagne-

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ment du prêtre et du gendarme, est ;in mal nécefisaire et une tyrannie indispensable. Fort bien, cela au moins est clair, cela est pratique. Mais à quel prix? Vous admettez donc deux catégories dans rbumanité, les privilégiés de la naissance ou de la fortune, et la grande jnasse de Tbumanilé, condamnée à perpétuer votre bonheur, à garantir votre sécurité au prix des plus sottes teneurs et des obligations les plus tyranniques !

Nous n*osons pas insister; mais, en vérité, de pareilles théories révoltent la nature et sont un scandale pour la liaison. Il faut bien que les égoïstes de tous les temps le sachent : il n'y a qu'une morale. Si c'est la leur qui est la vraie, qu'ils s'attendent à voir leur bonheur envahi, leurs jouissances partagées, leurs trésoi-s divisés entre les mains armées du peuple vainqueur et frémissant. Si c'est la morale du devoir qui est la vérité, s'il y a un principe obligatoire, si l'honnête n'est pas un vain mol, leur sécurité est garantie; mais qu'ils subissent, eux aussi, celte morale qui comprime les convoitises ardentes de la multitude affamée ; qu'ils sachent plier leurs désirs au niveau impérieux du devoir, et qu'ils n'insultent pas aux misères et aux larmes de l'humanité soufTrante par le scandaleux étalage de leur égoïsme voluptueux.

De bien grands mots, dira-t-on, à propos d'une théorie tout individuelle, d'une boutade plutôt d'un libre et charmant esprit,— soit; mais c'est avec des boutades pareilles que l'on corrompt des âmes indolentes et des intelligences énervées. Il y a, dans cette outrecuidance de l'égoïsme qui s'affiche, un prestige qui séduit les faibles. On croit se donner une sorte d'élégance hautaine et supérieure en fLiisanl ])arade de ces vices, qui ne sout pas à la portée du vulgaire. Il y a bien de

la yanif é, et de la plus sotte espèce, dans cette fastueuse immoralité. J*entends d'ici les beaux esprits se récrier contre le pédant de morale qui vient mëlér su voix* et son sermon incommode aux fantaisies charmantes, aux hardiesses ingénieuses, aux gr&ces délicieusement Ubertines du plus aimable petit-fils d'Horace. — Eh ! mon Dieu ! nous les avons vus à l'œuvre ces spirituels sceptiques, ces égoïstes pleins de charme. Nous savons qu'on ne joue pas impunément avec ces paradoxes de la corniption élégante qui provoquent tôt ou tard de terribles explosions de rancunes et de colères presqui^ légitimes. Nous savons enfin qu'il est toujours mauvais de mépriser rhumanité, de nier tout ce qui la relève, l'idée de Dieu et l'idée du devoir, et de professer une morale qui serait un sensualisme distingué au café de Paris, et qui s'appellerait le communisme dans la rue Moufletard. Le principe est le même, légitimité du désir , beauté de la passion, grandeur sauvage de l'énergie. Refuserait-on de reconnaître le même principe parce qu'il porte un costume diflerent dans les quartiers de l'élégance et dans ceux de la misère ?

Laissons ce sujet, quoique ce soit là toute la philosophie de Stendhal.

L'idée qu'il se fait de la vie humaine, de son but et de son usage, le conduit naturellement k mettre le bonheur dans la poursuite éternelle de l'amour et dans le jeu énergique, dans le déploiement des. passions. Son livre de Y Amour est donc le corollaire naturel, le complément obligé de sa morale. Il se rattache essentiellement à sa philosophie , empruntée à Cabanis , à de Tracy, à Helvétius.

Stendhal a voulu dans ce livre nous donner une description exacte des symptômes, des phases diverses et

266 ÉTUDES LITTËRAIRES.

des nuances les plus caractérisées de Tamour. « fai appelé cet essai, dit-il, un livre d'idéologie. Mon but a été d'indiquer que, quoiqu'il s'appelât V Amour ^ ce n'était pas un roman, et que, surtout, il n'était pas amusant comme un roman. Je demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot idéologie : mon intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le droit d'un autre. Si l'idéologie est une description détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui composent la passion nommée ïamour. Je ne connais pas de mots pour dire, en grec, discours sur les sentiments, comme idéologie indique discours sur les idées. » Nous ne craindrons pas d'examiner avec quelques détails ce livre bizan*e que personne n'a encore sérieusement analysé. On s*est contenté de l'admirer ou de le décrier, en citant un peu au hasard quelques phrases saillantes; mais on a négligé d'en faire ressortir les pensées fondamentales, les idées mères.

Il y aurait un beau livre à faire sur ce sujet : mais pour le faire comme nous l'entendons, il faudrait une réunion bien rare de qualités exquises, délicatesse de pensée, finesse d'observation, profondeur de sentiment, et sur tout cela un souffle du génie de Platon. Sentir profondément l'amour, mais le sentir avec respect, car le respect est la condition de la délicatesse ; joindre à la vivacité des impressions une sagacité pénétrante, une justesse de coup d'œil, une heureuse subtilité d'esprit liabile à saisir les moindres nuances et les détails les plus fins; avoir dans rinlelligcnce cette hardiesse généreuse et cet élan de l'idée qui sait rapporter tous les faits humains à leur source la plus élevée, et qui va

STENDflAL. 267

puiser dans les causes les plus hautes et les plus lointaines rexplication des plus délicats mystères de notre nature ; à tous ces dons de l'âme unir le privilège d'une langue choisie, pure, à la fois élevée et limpide, pour qu'elle puisse monter jusqu'aux idées supérieures, sans peine et sans elTort, et redescendre avec la même grâce jasqu*aux profondeurs du cœur humain , qu'elle puisse laisser apercevoir dans sa merveilleuse transparence. Que de perfections I Et tout cela n'est pas assez encore ; j'ajouterai qu'il faudrait n'avoir vécu que dans un milieu naturellement élevé, je ne dis pas tant par la distinction du rang que par celle du cœur ; il faudrait avoir eu cette fortune rare et particulière de ne connaître intimement et autour de soi que des femmes ayant toutes les grâces, mais aussi toutes les pudeurs de leur sexe, sensibles et réservées, de ces femmes qui provoquent les tendresses confuses et les élans ^crets 4u cœur sans éveiller une seule idée de volupté, et dont on croirait profaner, par un désir, la ravissante et fière image. Il faudrait cela pour parler dignement de l'amour. L'idée que chacun se fait de l'amour se modèle exactement sur l'idée des femmes que l'on a connues. Si vous avez été trop engagé dans ces sociétés aimables et faciles, où l'amour ressemble beaucoup à la galanterie, puisqu'il n'a plus ni les troubles du sentiment moral, ni les angoisses du remords, n'espérez pas connaître jamais ce grand délire par ses côtés sublimes. Vous le connaîtrez peut-être dans ses troubles extérieurs , dans ses défaillances ou ses ivresses physiques. Vous l'analyserez avec finesse dans tonte l'étendue de la sensation, vous n'atteindrez pas à la région sacrée du sentiment. Analyste pénétrant de la volupté, peintre aimable de ses enchantements et de SCS mystères, renoncez à rien comprendre h ces luttes

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saintes d'une &me d'élite contre la passion enirahissantCi à ces élans presque divins de Fespérance ou de la donleur, à ces troubles soudains du cœur» à ces tristesses sublimes de la pureté qui s'effraye, et à ces joies inelbbles des cœurs réunis dans de légitimes amours. N'approchez pas de cette partie intime et réservée où une Ame vierge sent pour la première fois l'aiguillon du sentiment naissant, et voile, si je l'ose dire, de ses ailes repliées les troubles délicats et le premier effroi de sa pudeur.

Ce livre, tel que nous Fimaginons, ce n'est pas Stendhal qui pouvait le faire. Il a compris Tamour comme pouvait le comprendre un disciple ingénieux de Cabanis. Pour le saisir à la fois dans toute son élévation et dans toute sa profondeur, il fallait l'avoir senti tel que Platon le rêvait, tel que le christianisme Ta réalisé.

Il n'a pu décrire que Tamour qu'il avak appris à l'école d( s belles Italiennes, et ce n'est pas là précisément l'amour délirât et réser\'é; c'est l'amour passionné, un délire ardent de l'imagination et des sens, une fièvre de l'âme. C'est précisément cotte ardeur emportée et presque sauvage, cette rapidité de la possession, ce coup de foudre qui l'enchante et qui le ravit d'aise. Cest là ce qui fait pour lui l'incomparable supériorité des Italiennes sur toutes les autres femmes du monde. Qu'elles rencontrent par hasard, dans une maison de campagne, un homme à bonnes fortunes qu'elles ne voudraient pas recevoir chez elles ; s'il sait son métier, il peut les rendre folles en une soirée. •* Qu'avez-vous donc? disais-je à une jolie femme. — Je suis blessée au cœur, me dil-olle francliemonl ; ce mauvais sujet me plaît.— La nuit, ello réveilla son mari : Emmenez-moi, lui dit-elle, ou je Torai quelque Tolic. >• II ne se le tit pas

répéter, et dix minutes après, ils étaient sur la route de Venise. » Si c'est là de Tamour, je le veux bien, mais on m'accordera que ce n'est pas du plus exquis. C'est le seul pourtant que Stendhal gloriûe. Cette brusquerie du dénoùment l'enchante. II y voit une preuve de sincérité ; il y admire le divin imprévu. Que lui parlez- vous des luttes, des combats intérieurs, des troubles de la vertu qui se débat contre le désir, et qui sort de là lutte, épurée par le douloureux triomphe ou attristée par la défaite ? Que lui parlez-vous des délais et des attermoiements, des résistances et des effrois de l'âme qui a peur d'aimer, qui a peur de se le dire et de se l'avouer à elle-même ? Tout cela est pure coquetterie , pure vanité. La vanité fait les cinq sixièmes de l'amour en France. En- Italie, c'est tout autre chose : l'amour est bien Tamour, et quand un homme plaft à une femme, elle ne lui fait pas un long mystère de son bonheur: En France, les sottes convenances exigent des délais infinis et une discrétion, une dissimulation profonde. L'Italienne se pare de son amour nouveau comme d'un ornement. La Française, tyrannisée par l'usage et la crainte du ridicule, cache son amour comme une honte. Conclusion : L'amour en France est glacé, et c'est ce qui lui permet d'être hypocrite^ l'amour en Italie est ardent et vrai, et c'est ce qui lui permet de braver le ridicule, l'opinion, les convenances. C'est une défaite chez nous; c'est une gloire, c'est un bonhew* là-bas. Toute la question est là, selon Stendhal, et de cette différence, il résulte qu'en Italie seulement on sait aimer. Si c'est là l'idéal des femmes que Stendhal a connues et qu'il a aimées , s'il ne veut pas croire à la sincérité <lc ces âmes pudiques qui se refusent encore en se donnant et chez qui la lutte survit à la défaite ,.s'il ne veut

Toir dans ces vertueuses résistances que la tyranoie de la vanité et la peur du ridicule , quoi d*étonnant qu'il n'ait compris Tainour que de son cdté le plus humain et qu*il en ait ignoré ou méconnu les divines délicatesses? Le contraire serait bien étrange.

Le principe universel de Taraour c'est la beauté. Ce^t la vue de la beauté qui détermine en nous ces secret< mouvements et ces délicieuses agitations, frisson mv»ti^ rieux de nos âmes, prélude de Tamour futur. Hais encore faut -il s*enlendrc sur ce mot si vague et si indt-* flni, la beauté. Qui nous rendra les merveilleuses lecon> où Platon nous enseignait la dialectique secrète do Tamour et les mystères de la beauté auxquels notre Ame sMnitie comme par degrés, à mesure quVUr s'épure de la sensation ? Qui nous fera soisir comme lui ces évolutions successives de FAme attirée d*abord |iar la beauté des flgures harmonieuses, puis cédant à Paîtrait plus délicat de la beauté intérieure des Ames, et s'élevnnt de cette beauté intollectuelle au suprême idéal du lieau en soi, dernier terme de cette vivante asrrn* sion? Laissons là ces oracles lumineux et ces flers enseipfnements de la sagesse de Platon. Stendhal nous en tient trop éloignés. Mais au moins constatons, avec le M^ntiment universel des hommes, qu*il y a deux sorte!» de beautés qui parlent bien diversement à notre Ame : Tune sollirilant le désir» Invitant la sensation, hardie, provocante, bsdiiant notre imagination et s'offranl à nous comme pleine d'engageantes promesses; Tautre, se composant à dose égale d'Ame et de corps, ou ptutM expression visible de l'harmonie intérieure , rayon de TAme dans le corps transHguré» n^flel senMble et splen* deor de nntelllgence et de la bonté. Celles! peut exciter aussi d'irrésistibles et btales amours ; mais, rrmar-

quons-Ie bien, elle ne les excite que dans les ftmes nobles el qui comprennent le désintéressement jusque dans la passion ; elle excite l'amour , elle repousse le désir. C'est là le suprême effet de la suprême beauté. Elle n'attire dans son charme que la meilleure partie de notre âme, la partie qui aspire à monter; elle éloigne cette autre partie inquiète el troublée qui n'aspire qu'à descendre. Elle produit ainsi en nous un divorce heureux et comme une scission entre le sentiment pur et le sentiment égoïste. Ceux-là seuls ont connu dans sa plénitude la vraie beauté qui ont pu la contempler sans le trouble physique de la sensation et sans la préoccupation maussade du désir. Ceux-là seuls ont été, ceuxli seuls seront les vrais, les grands amoureux. Le désintéressement dans l'amour c'est le plus noble effort auquel puisse se monter l'âme humaine. C'est la forme supérieure de la passion; cette forme supérieure et désintéressée de la passion est à J'amour ce que l'héroïsme est à la vertu, l'adorable exception des âmes d'élite; elle se produit rarement, d'accord, mais elle existe; le nier, ce serait découronner l'âme humaine de ce qu'elle a de plus saint, de plus pur, de plus élevé dans ses affections terrestres ; la nier, ce serait être un athée de l'amour pur.

Stendhal fut cet athée. Il ne nous aurait jamais com« pris et se serait fort raillé de ces abdicat^ions du désir, de ce désintéressement de l'amour, qui ne lui aurait paru qu'une immense niaiserie. II ne sentit jamais que cette forme très-humaine mais inférieure de la beauté qui parle à notre imagination et qui éveille nos sens. Ses définitions sont curieuses à connaître. On y verra paraître, dans un relief vigoureux , ce sensualisme fait pour plaire médiocrement aux âmes délicates :* « Qu'est-ce

S71 ETUDES LITTÊRAIEES.

que la bcaiitéT C'est une aptitude à tous donner du plusir. Les plaisirs de chaque individu sont diflérrats ef souvent opposés : cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature du plaisir de chaque individu.... La beauté de la matti*esse d*un homme n'est autre chose que la collection de toutes les satisfactiou et de tous les désirs qu'il a pu former successivement à cet égard.... Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que Ton découvre dans ce que -l'oo aime? Ces! que chaque nouvelle beauté vous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. • Tout cela est parfaitement juste et ingénieusement observé au fioinl de vue égoïste, et, je me plais à le dire, subalterne; mais il n'y a ni largeur, ni élévation dans une pareiUe coih ception de la beauté. Ailleurs , Stendhal trouve dans la même veine d'idées ce mot charmant : • La beauté est une promesse du bonheur. • Voili, certes, une des plus jolies déflnitions qu'on puisse citer dans son livre; mais id même on voit qu'il rapporte toujours la beauté à un terme et à un objet unique, le {ilaisir. Quelquefois sa théorie se formule avet* une sécheresse algébrique qui veut passer pour de roriginalité et qui n'est que de la ie. U faudrait citer tout le cha|iitre intitulé : Lm dHrôfiéf par i'Amaur^ et dont le sens général est qu'il n'y a pas de beauté absolue , chacun interprétant la beauté dans le M^ns de son désir, ou mieux de son plaisir individuel. Nous en extrairons seulement ces Ugor» caractéristiques : • M. Albéric rrncuulre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évduation matliémalique>, c'est-è-dirs dont les traits promettent trots unitin de bonbeor au

liea de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre). Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse , qui lui promettent cent unités de bonheur? Même les petits défauts de sa figure, une marque de pe-' tile vérole, par exemple, donnent de l'attendrissement à Thomnie qui aime et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme ; que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de celte marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux , sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une Incroyable vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la^igure d'une autre femme. Si Ton pallient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c*est que dans ce cas là laideur est beauté. » Oui, sans doute» ou peut aimer même la laideur et la préférer à la beauté ; mais ce n'est pas, comme le prétend Stendhal, parce que le désir ou l'espérance d'un certain plaisir transforme cette laideur en beauté. Celte laideur peut laisser passer un rayon d'intelligence, un rayon de bonté ; c'est assez pour que des âmes élevées se sentent invinciblement attirées par le charme intérieur de cette âme devenue visible; la laideur, en ce cas, s'efface sous le rayonnement de la beauté intellectuelle ou morale; ce sont là les occasions de certaines amours très-nobles, très-pures, les plus solides, peut-être, parce qu'elles sont désintéressées et qu'il est dans la nature de l'amour égoïste de périr dans la satisfaction même de ses dé. irs et de ne pas survivre à ses triomphes. Les observations de Stendhal sur les caractères et les effets d'une certaine espèce de beauté sont presque toujours piquantes, Qelquefois même profondes; mais nous différons d'à-

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vis avec lui sur le fond même de sa théorie , qui fait rentrer exciusiveinenl ki beauté dans la sphère du désir. ! Il y a , nous Tavons dit , une forme plus élevée de h ; beauté y qui est tout à fait indépendante de Tidée du plaisir, et c*est pour ue s*étre pas élevée jusqu'à celte >. conception supérieure que toute la théorie de Stendhal i tourne dans le cercle étroit de Tégoîsme. De là aussi les erreurs de détail que Ton pourrait relever à plaisir, et : dans lesquelles se révèle, avec beaucoup de flnesse, une ceilaine étroitesse d*idéc , un manque général d*éli- r vation.

Nous avons maintenant la clef du livre. Pénétrons plus avant dans cet ouvrage curieux, bizarre, profondément médité, au demeurant triste, parfois maussade, j'allais presque dire ennuyeux.

Stendhal procède à la façon de son maître Cabanis. Il traite de Tamour comme un physiologiste traiterait d'une maladie. C'est le même luxe de divisions et de subdivisions, une affectation de méthode, un étalage d'érudition presque technk|uc, qui fait un effet assez singulier en si délicate matière. Il y a quatre amours : 1" l'amour physique , celui des bêles, des sauvages et des Européens abrutis; 2' l'amour-goût qui, pendant le xviH* siècle, a amusé les Français, et que MarivauSi Crébillon, Duclos, Mme d'Ëpinay, ont esquissé avec tant de grâce; 3' l'amour-passion , celqi d'Héloïse pour Abeilard, de Julie d'Élange pour Saint-Preux; 4* l'amour de vanité, celui qui faisait dire à la duchesse de Chaul* nés, au moment d'épouser M, de Giac : « Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. » Puis vient la description fort exacte, piquante au fond , mais horriblement entachée d'affectation, des symptômes successifs et des phases de l'amour. Stendhal distingue

sept époques : 1« l'admiration ; 2* quel plaisir de lui donner des baisers , d'en recevoir, etc. ; 3** l'espérance ; 4* l'amour est né, et c'est ici que se place cette incroyable définition : « aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens , et d'aussi près que possible un objet aimable et qui vous aime; « 6° la première cristallisation commence ; 6* le doute paraît ; 7* seconde cristallisation. « Il peut, dit Stendhal, s'écouler un an entre le numéro 1 et le numéro 2. Un mois entre le numéro 2 et le numéro 3 ; si l'espérance ne se h&te pas de venir, Ton renonce insensiblement au numéro 2, comme donnant du malheur. Un clin d'oeil entre le numéro 3 et le numéro 4. Il n'y a pas d'intervalle entre le numéro 4 et le numéro 5. Ils ne sauraient être séparés que par l'intîmilé. Il peut s'écouler quelques jours, suivant le degré d'impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère, entre les numéros 5 et 6, et il n'y a pas d'intervalle entre le 6 et le 7. » Notre aveu sincère fera sourire de pitié les raffinés ; naais nous trouvons cette plaisanterie arithmétique d'un goût au moins équivoque.

Il a été trop souvent parlé de la cristallisation pour que nous ne laissions pas Stendhal s'expliquer siur ce point : « Laissez travailler la tète d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : aux mines de Salt^bourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de Ja mine un rameau d'arbre effeuillé par ITiiver, deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes ; les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j'appelle cristallisation, c'est

Topéralion de Tesprit, qui tire de tout ce qui se pré* sente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. On se plaît à orner de mille perfections une* femme de Tamour de laquelle on est sûr; on se déuilic tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe , qui vient de nous tomber du ciel , que Ton ne connaît pas» et de la possession de laquelle on est assuré. > Observation juste, condensée dans une métaphore originale, cVtait de quoi assurer le succès du mot et de Tidée, le mot qui est charmant, recommandant l'idée, et l'idée qui (*>t juste, recommandant le mot. La erisialliêûtUm a lait fortune , et c'est justice. Stendhal a de temps en temp^ de ces bonheurs extraordinaires d'expression. On a e\a* géré le nombre de ces rencontres brillantes et ces moi4 qui sont un trésor. Mais il suffit qu'il y en ait un oertaiii nombre dans les vingt volumes de Stendhal , pour qu*:l prenne un rang dans les esprits distingués. On pourrait glaner dans ce livre quelques phrases patliciilîèrcmetit heureuses, comme celle-ci: «Je tn^mble loi^oun de n'avoir écrit qu'un soupir , qu:ind je crois a\oir noté une vérité. - Mais c'est précisément le reprociio contraire que nous ferions à Stendhal : il se juge mal. Il a noté trop de vérités, surtout trop Je vérités phj M4»logiques, il n'a pas assez écouté son cu*ur.

On sent le matérialisme médical , si je puis dire, dam ce livre qui ne devrait être consacré qu'aux grâces m* vères et chastes A chaque instant ce sont des phra^-« dans le goût de e(*lles-ci : • Ce phénonu^ne, que je me permets d'appeler la cristallisation, \ient de la natun* qui nous commande d'avoir du pLiisir et qui mms ntr.f le êmmg ma eerwern^^ etc., ete... • • il faut à Ilel R«»^^ t me femme qui souffre quelques mouvements liiisanli*^,

el qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies; UDe femme qui , à chaque inslaut , tienne les plaisirs physiques devant son imagination , et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de le déployer. » « Il y a» dès le commencement de l'amour, une cause physique , un commencement de folie , une affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le centre cérébral. Voir le courage éphémère des cerfs et la couleur des pensées d'un soprano. En 192%, la physiologie nous donnera la description de la partie physique de ce phénomène. Je le recommande à l'attention de M. Edwards. » Ailleurs c'est je ne sais quelle explication tirée du fluide nerveux qui , chez les hommes, s'use par la cervelle , chez les femmes, par le cœur. Est-ce délicatesse ou sottise? je l'ignore, mais ces détails d*érudition médicale me blessent à chaque instant, à la lecture de Stendhal, comme une offense mortelle au goût.

Est-il étonnant, après cela, que Stendhal n'ait rien compris aux origines secrètes, aux causes morales de la pudeur , et qu'il en ait parlé de manière à faire rougir on escadron d' amazones-camélias? Dieu me garde de rappeler ici quelle est la base naturelle qu'il donne à la pudeur. Il n'en admire pas moins les effets, qui sont de donner la vie à l'amour en lui prêtant le secours de Timaginalion , et de doubler l'ivresse des plaisirs. Il n'y voit pas autre chose; mais c'est assez, c'est tout pour lui. La pudeur est la mère de l'amour , on ne saurait le lui contester. L'amour, grâce à la pudeur, est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares. « Les trois quarts de la pudeur, dit-il, sont chose apprise. C'est peut-être la seule loi, fiUe de la civi-

t78 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

lisation, qui ne produit que du bonheur. • — Il fiiut croire à l'essence immatérielle de l'àme pour bien expliquer la pudeur ; il faut en chercher l'origine dans les plus délicats mystères de Funion de T&me et du corps, dans les boutes ingénues de la virginité qui rougit d'aimer et qui meurt de confusion à la seule pensée d*iin aveu; enfin, dans ces instincts supérieurs, dans ces ripugnances presque divines de l'âme de la femme, qui tremble et s'épouvante aux premières atteintes du désir, qui s'isole et s'attriste dans le triomphe et TexaltatioD des sens, et qui voudrait, en redoublant les voiles, les mystères et les ombres, se dérober à elle-même les de^ nières humiliations de sa défaite. Tout cela est élémentaire, si l'on croit à l'Âme; mais tout cela aussi est pore chimère et jeu de. phrase pour qui ne voit dans l'Ame qu'une fonction supérieure de l'organisme.

C'est dans le même ordre d'idées que rentre la grande théorie qui couronne le livre , et qui n'est autre chose qu'une combinaison des idées de Cabanis sur l'influence du physique avec celles de Montesquieu sur l'influence des climats : « Tous les amours , toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments : le sanguin , ou le français , on H. de Francueil; le bilieux, ou l'espagnol, ou Lauzun; le mélancolique , ou l'allemand , ou le don Carlos de Schiller; le flegmatique, ou le hollandais; le nerveux* ou Voltaire ; l'alhlétique , ou Hilon de Crotone. » Supposez que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que Stendhal a notées : amour-passion, amour-goût, amour physique , amour de vanité ; faites passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination ; combinez le tout avec les diffères-

ees qui dépendent des gouvernements ou des caraetères nationaux, à savoir : le despolisiûe asiatique, k monarchie absolue, Taristocratie masquée par une charte , la république fédérative, la monarchie constitutionnelle , un Ëtat en révolution , et vous aurez une idée à peu près complète des profondeurs physiologiques, politiques et morales de Stendhal. Il impose aux sentiments du cœur les classifications de Thistoire naturelle. U y a plus de bizarrerie que de force dans ce luxe de combinaisons. Le tout est , d*ailleurs , pour démontrer ce grand principe, qu'en Italie seulement on sait aimer. £n France, la vanité, en Allemagne, les chimères mystiques et une philosophie folle à mourir de rire, en Angleterre, un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'étouffent ou lui font prendre une direction baroque.

Parmi la foule des pensées diverses que Stendhal a jetées dans le courant du livre ou de celles que l'éditeur a rassemblées à la fin , on en trouverait un grand nombre qui ont alimenté le drame et le roman modernes. La littérature réaliste a largement puisé dans ce trésor de sensualité raffinée. Nous ne citerons que cette phrase, dont un grand nombre de nos romans semblent ^ire le commentaire passionné : ii Une femme appartient de droit à Thomme qui Vaime et qu'elle aime. » C'est net, court et pratique. Nous déclarons que nous situons mieux cet aphorisme dans sa crudité que le lyrisme faussement sentimental sous lequel cet aphorisme se déguise , sans oser franchement s'avouer. De combien de pages sophistiques n'a-t-il pas été la matière et 'dliment ! Entre l'immoralité franche qui se déclare ^iis phrase et l'immoraUté honteuse d'elle-même , qui s enveloppe de phrases et qui déclame, notre choix est fait.

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Nous croyons avoir donné une idée exacte de l'oeuvre fondamentale de Stendhal. Nous n'avons rien exagéré ni diminué, nous avons traduit la pensée de l'auteur. On nous dira que nous l'avons mutilée en la résumant, que nous avons dénaturé le caractère du livre en le ramenant à quelques idées précises , que nous avons calomnié ces idées elles-mêmes en les formulant ; que tout ce qui est chez Stendhal imprévu, grâce piquante de l'anecdote, charme railleur, intention passionnée, a disparu dans notre commentaire ; qu'il est resté des généralités sèches, des théories froides, et que la ravissante et légère immoralité de l'auteur est devenue, entre nos mains, un code épais et lourd du libertinage. Tout cela est possible; mais nous voulions faire ce qui n'a pas été fait encore , un exposé net et court de la philosophie et de la morale de Stendhal, que des amitiés trop empressées essayent de ressusciter. Nous entendons dire qu'il y d de jeunes et charmants esprits qui se sont fait comme une douce habitude d'adorer Stendhal , qui le méditent comme un ancien, et qui ont fait de son livre de fÂmour une sorte de bréviaire , inséparable compagnon des loisirs et des insomnies. Soit, nous admettons le fait, mais nous le déplorons. Je ne connais rien qui flétrisse aussi vite la jeunesse du cœur que l'immoralité doctrinale. Je ne sache rien qui rabaisse l'imagination, le talent, la vie même à un plus vulgaire niveau que la méditation assidue de ces apliorismes élégamment graveleux, que le contact intellectuel avec la pire de toutes les corruptions, la corruption réfléchie, que le commerce habituel de la pensée avec cet auteur étrange, qui n'a vécu, qui n'a écrit que pour le plaisir, et au(]uel ont manqué ces deux choses : le sens de Tidéal et le cœur.

STENDHAL. Ml

SnRDHAL (suite). ^ SKS BOVANS BT SA CRITIQ1IB I>*ÀRT.

J'entends dire souvent, et il semble que ce soit un mot d'ordre convenu , que Stendhal valait mieux que ses principes. On nous assure que, par horreur pour le lieu commun , il se faisait méchant à plaisir, pour* suivant d'une haine immortelle la banalité dans la mo« raie , comme il la poursuivait de ses sarcasmes dans ]a conversation. Il avait une aversion si passionnée pour riiypocrisie, qu'il se faisait Tartufe de vice comme les auU*es se font Tartufes de vertu. Il appliquait ainsi de consciencieux efforts à grimer sa nature et à jouer riromoralité, prenant plaisir à effaroucher l'honnêteté niaise et la moralité bourgeoise. Au fond, on prétend que c'était le plus honnête homme , la conscience la plus scrupuleuse, l'amitié la plus fidèle, le naturel le plus sincère. Je ne sais pas trop si l'on ne va pas jusqu'à dire que c'était l'amant le plus tendre et le plus con* slant. — L'aimable plaisanterie! J'admets qu'il y ait eu bien de la forfanterie dans l'immoralité de Stendhal; mais on conviendra que cette vanité est d'une triste espèce et que la corruption affichée, la corruption rédigée en axiomes, formulée en dogmes, est une fanfaronnade odieuse, qui ne va pas sans une grande dépravation du cœur. Il faut être déjà mauvais pour prendre plaisir à le paniHrc. Voilà ce que dit le simple

2tS2 études littéraires.

1)011 sens, eu dehors des subtililés d'une casuistique nouvelle , qui prétend affranchir le caractère et la moralité privée d*un homme de toute solidarité avec ses principes, si bien qu'à en croire ces docteurs étrangos, on peut impunément professer des doctrines sataniques et faire de sa vie une seconde édition de la MimtoU es actions. — On cite les affections auxquelles Stendhal est resté lidèle et qui lui sont restées fidèles durant le cours agité d'une vie disséminée à travers l'Europe. Qu'est-ce que cela prouve? Je ne crois guère, pour ma part, à la méchanceté absolue, et je suis loin de prétendrs que l'immoralité, même doctrinale, anéantisse la nature humaine au point de l'affranchir de ce besoin» le plus impérieux de notre être , le besoin d'aimer quelqu'un ou quelque chose. Stendhal aima et fut aimé. Il eut des amis, et il eut le bonheur, plus grand encore, de les gardée. Il obéit, en aimant, à une des lois les plus inévitables de la nature. D'ailleurs, l'égolsme a-t-il jamais conçu l'étrange pensée de se refuser les affections, qui sotit à la fols un plaisir, un charme de la vie, un trésor de bons conseils, un appui, un asile? Quand l'amitié ne se retrouverait pas dans le cœur de l'égoïste , elle se retrouverait au moins dans ses calculs. La question n'est donc pas de savoir si Stendhal céda plusieurs fois h cet instinct , si doux et si fort , qui nous porte aux affections humaines. Il y a trop de plaisir à la fois et d'utilité à aimer et à être aimé pour qu'il y ait lieu de s'étonner de cette particularité de la vie de Stendhal , et les amitiés qui honorent aujourd'hui sa mémoire ne sont pas une contradiction à son système. La question serait de savoir s'il sut pratiquer l'amitié, non pas dans ses plaisirs, mais dans ses devoirs et dans ses sacrifices. Ici, nous rencontrons un témoignage

STfiMDBAL. 283

d'autuit ptùB prèdenx qu'il part d^une âme plus ingé* nue» M. Colomb, Tami le plus persévéniiit de Stendhal. «L'amitié, nous dit-il, a ses droits et ses devoirs; Bejrle en a plus particulièrement connu les droits , non certainement qu*il fût dépourvu d'obligeance , mais son imagination vive, passionnée, n'aimait guère à s'occu* per des égards, des soins, des prévenances que l'amitié impose journellement. Beyle n'a rendu que peu de services relativement au nombre de ceux qu'il a reçus. Ceci a moins tenu à un mauvais vouloir qu'à une fâcheuse disposition de son esprit , dont l'extrême mobilité ne lui permettait pas toujours de suivre ses bons penchants. Au moment de faire une démarche utile à un ami, si un plaisir s'offrait, il oubliait l'ami et cou-* rait au plaisir. La nature ne lui avait pas départi êe sentiment divin qui remplissait le cœur de Montaigne pour La Béotie; elle lui avait refusé le bonheur de connaître cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté. * Nous ne perdrons pas notre temps è faire ressortir ce qu'il y a d'accablant dans ce témoignage. Il est bien avéré que Stendhal n'hésita jamais entre un plaisir et un ami , ce qui prouve assez que l'amitié ne fut pour lui qu'une camaraderie agréable d'esprit, une association de pur agrément ou d'intérêt. Elle ne s'offrit jamais à ses yeux avec ce caractère qui la consacre , la solidarité du devoir.

Au surplus, pour la postérité, l'homme, c'est l'auteur. Si Stendhal a pris plaisir à se faire plus méchant qu'il n'était et à exagérer les teintes sombres de son scepticisme , qu'il porte la peine de sa sotte vanité ! Il a voulu désespérer les plus nobles croyances de l'âme , la croyance à Dieu , au devoir, au désintéressement , à l'amour pur ; il a prétendu réduire tout le secret de la

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vie heurouse à une recette parfaitement simple , à une sorte de machiavélisme voluptueux ; il a semé ses ou<vrages des paradoxes les plus effrontés contre la vertu, qu'il ne considère que comme un calcul heureux ; contre la pudeur» qui n*est pour lui que Fassaisonnement du plaisir; contre la morale, qui n'est qu'une sorte de gendarmerie invisible et immatérielle inventée par les gouvernements; contre la religion, enfin, qui n'est rien qu*une lucrative hypocrisie. Chacune de ses pages est un hymne à la sensation et un sarcasme contre l'esprit pur. Toute sa philosophie se réduit à cet axiome fondamental; le plaisir pendant la vie, le néant après. Quoi de plus ? Cela ne suffit-il pas pour juger l'homme dans l'auteur? Et de si déplorables axiomes,' ii cornplaisamment professés, ne donnent-ils pas la mesure morale d'un caractère .et d'une vie tout entière? Que maintenant on vienne nous dire que tout cela n'est qu'une pure coquetterie de vice, l'amusement d'un bel esprit qui a riiorreur du pédantisnio, l'ironie d'un raffiné contre les banalités solennelles de la morale, l'excuse nous semblera détestable , et nous tiendrons l'homme pour responsable de ses délits littéraires. L'homme répond de ses idées comme de ses actions, et si cette responsabilité littéraire ou philosophique échappe , par h nature immatérielle du délit, à la justice du magistrat et aux sévérités, du Code , elle n'échappera pas à la vindicte naturelle de la conscience , ce code inné de l'hoonéte homme. Stendhal rirait bien de nous entendre parler ainsi; mais, à coup sûr, il ne rirait pas plus des indignations de notre probité vulgaire que des apologies posthumes de ses maladroits défenseurs , soutenant gravement que ce grand railleur a vécu pour autre chose que pour le plaisir.

STENDHAL. 28tt

Ses romans » dont quelques-uns ont acquis une certaine célébrité, ne sont guère que la mise en œuvre de ses théories , incamées dans des personnages fictifs et jetées dans le mouTement invraisemblable d'intrigues labcMTieusement bizarres. Les tbéories sont tristes, très* ujonotones et ne se relèvent guère par l'agitation bruyante des personnages , non plus que par la variété romanesque des incidents. Tout y est d'une aridité dés-, espérante. On y sent à la fois la sécheresse du cœur et la pénurie de l'imagination. Stendhal n'a jamais su ce que c'est qu'un roman , et , malgré le mérite de quel* qaes pages très-rares, le lecteur ne revient pas sans une grande lassitude de ses excursions à travers ces steppes désolés. On ne peut pas faire un roman seulement avec des théories et de l'esprit. Il y faut autre chose, un vif. sentiment de la r4alité, une agilité lumineuse de pensée, une aisance naturelle d'allures, le don inné de peindre , l'art du récit animé sans effort, coloré sans excès, une méthode instinctive qui groupe, comme en se jouant, les personnages et lés scènes autour de la figure et de l'action principale , conservant dans la vaiiété la plus contrastée des effets accessoh'es l'unité vivante du sujet, qui est l'àme même du roman. Rien de tout cela dans Stendhal. Ses personnages s'agitent et ne vivent pas, ce sont des théories plutôt que des personnages, des abs.(ractions plus que des hommes. Le roman s'enchevêtre laborieusement, ne s'engage qu'avec effort et se traîne avec lenteur au dénoùment à travers une multiplicité fatigante d'événements secondaires, et fortuits qui naissent on ne sait pourquoi , si ce n'est pour ralentir l'action , pour distraire l'intérêt et fatiguer l'attention du lecteur. Rien ne diffère plus de la véritable imagination, qui agrandit chaque

détail et ajoute à chaque scène une perspective variée, que cette stérile abondance d'événements surchargés d'incidents mesquins, d'aventures péniblement romanesques reliées entre elles par un fll qui s'emmêle et se noue à chaque instant. Tout , dans ces œuvres étranges et laborieuses , est juxtaposé plutôt que composé. Rien ne marche d'un pas libre et d'une franche allure. Ce sont des sinuosités infinies , des retours et des détours, des dédales inextricablement mêlés de voies obliques et de sentiers perdus. On arrive au dénoùment sans qu'il y ait de raison suffisante. Le terme de ce laborieux voyage pourrait être aussi bien rapproché qu'éloigné d'une distance infinie. Comme il arrive dans toutes les œuvres confuses et mal composées, il n'y a de motif iii pour s'arrcMer, ni pour aller plus loin; le seul motif est le caprice de l'auteur. Il arrête le roman quand il est las de SCS personnages , et alors il les condamne à mort sans pitié , pour mener à fin l'entreprise. Remarquez que presque toujours, au lieu de saisir dans la vie de son héros une époque décisive, un moment de crise, et de relier les scènes diverses à ce point fondamental auquel s'attache tout l'intérêt, Stendhal, ignorant ce grand art de la composition, qui rassemble toute la force dramatique en une période rapide et courte, compose péniblenient des biographies étendues et surchargées, é])arpille l'intérêt à travers les divisions infinies de l'espace et du temps, et mène avec lenteur son héros dans le monde, sans le quitter d'un pas depuis sa naissance, ou peu s'en faut, jusqu'à la crise suprême qui dénoue sa vie et clôt l'histoire. On ne saurait trop le redire, ce sont des biographies romanesques, ce ne sont pas des romans.

Un mot encore avant de passer à l'analyse détaillée

8TSNDIAL, tt7

de ces œuvres. Nous avons dit qu'on ne faisait pas seulement un roman avec de Tesprit, il y faut du cœur; il y but quelques sentiments vrais, nobles, affectueux, élevés ; il y faut aussi de l'idéal. Is roman est œuvre d'art, et Tidéal est la vie de Tart. À travers ces tableaux mouvants et variés qui ont la prétention de représenter la vie , les yeux veulent de temps à autre se reposer sur quelque point lumineux, sur quelque sommet baigné des pures clartés; le cœur veut s'attacher à quelquesunes de ces grandes âmes qui seofiblent paraître dans le monde pour marquer plus haut le niveau de la vie humaine. Ne demandez à Stendhal ni ces clartés supérieures de ridéal, ni cette noblesse native des Ames d'élite. Il a bien essayé de relever ici et là ses peintures ternes et grises et de les éclairer d'un reflet lumineux ; mais ce reflet , à peine apparu , va s'éteindre dans les brouillards. Il a bien essayé, parfois, d'animer de son pinceau aride quelques nobles figures , disséminées de loin en loin sur sa toile indigente' et morne. Mais', je ne sais pourquoi , ces figures grimacent, et il y a toujours, même sur ces physionomies privilégiées , comme une secrète convulsion.

Son premier essai, dans ce genre de compositions, fut un essai particulièrement malheureux : Armance, ou Quelques scènes d^un salon de Paris en 1827. L'espérance de l'auteur fut complètement trompée : il avait compté sur un scandale , et le scandale n'arriva pas. Q l'avait pourtant bien préparé.

C'est une chose délicate que d'avoir à rendre compte d'un roman fondé tout entier sur certaines monstruosités physiques; mais nous avons promis de dire sur Stendhal toute la vérité ; nous poursuivrons notre tâche jusqu'au bout , à travers des difficultés infinies et des

ns ËTUDES LITTÉRAIRES^

obstacles de tout genre. Nous aurons an moins cette récompense de notre courage , la conscience d'une entière , d'une absolue sincérité dans notre critique , et c'est chose assez rare à cette époque de demi-teintes et de demi-nuances, où la critique n'est trop souvent :\ qu'une transaction avec la vérité, il Ave^-vous lu Mademoiselle de Maupin, de M. Théophile "^ Gautier? Avez-vous lu Olivier, de M. de La Touche? Si vous me répondez non , je vous en félicite bien sincèrement. Mais enfin, il n'est peut-être pas sans intérêt, pour rhistoire des' mœurs lilléraires au xix* siècle, de savoir que les plus étranges caprices, je pourrais dire les plus dépravés , ont passé par la tète de nos romanciers. A bout d'inventions violentes, (juelques-uns ont eu la pensée d'aller chercher une source nouvelle d'émotion et d'intérêt dans les jeux bizarres de la nature, déguisée comme chez Mlle de Maupin, incomplète comme chez Olivier. C'est à celle singulière fantaisie d'une imagination épuisée cl pervertie que se rattache le roman d'Artnance. Stendhal n'eut même pas la triste gloire de l'invention du sujet; M. de La Touche est le véritable inventeur du genre.

Le vrai tilre du roman serait Octave, puisque c'est Octave qui en est le lamentable héros. Intelligence élevée, caractère généreux, âme ardente et profonde, il se trouve , par une bizarrerie cruelle de la nature , ou plutôt par une bizarrerie cynique de l'auteur, qui a mis cela sur le compte de la nature , que le malheureux vicomte de Maliverl traîne avec lui , à travci-s le roman, le ridicule et la honte d'une monstrueuse anomalie. Octave est beau, il est brave, il a du talent, presque du génie, il est amoureux, cl, avec tout cela, Octave est un monstre, et tout l'intérêt du roman , s'il y a intérêt

là OÙ 3 y a dégoût, se concentrera sur cette lutte de la passion d'Octave avec l'abominable sentiment de ce ridicule qui le navre et le tue. Octave aime , et il viole , en aimant, le serment terrible qu'il s'est fait à lui-même dans le secret de son cœur. Il recherche et fuit obstinément la passion fatale qui s'est emparée de lui ppur le dévorer à la fois de ses ardeurs et le désespérer par les scrupules les plus afireux. Il effraie et déconcerte & chaque instant par ses bizarreries » par ses soubresauts, par ses violences soudaines et ses mornes désespoirs , mêlés à des heures rapides d'entraînement et d'oubli , Armance , une excellente âUe , un peu dame de compagnie, un peu pédante, exaltée et froide, légèrement esprit fort et bel esprit, n l'épouse pour être honnête homme , et s'empresse de se tuer après son mariage pour être plus honnête homme encore. II. n'a voulu tromper ni son amante en ne l'épousant pas, ni sa femme en l'épousant. Il n'a rien de plus pressé que de loi rendre la liberté après lui avoir donné son nom , et Armance va confier au couvent son veuvage et sa virginité. La Méditerranée, qui garde le cadavre d'Oc- ^ve , ensevelit le honteux secret sous ses flots. Il est malheureux que le roman n'ait pas suivi le héros dans la mer.

Voilà le fond. A cette intrigue pénible^ obscure pour tous, inintelligible pour beaucoup, joignez quelques scènes prétendues d'un grand salon de Paris en 1827, et quelques portraits satiriques d'hommes et de femmes du monde, du même temps. La plupart des personi^ages sont odieux, comme le chevalier de Bonnivet, qui , ayant fait son éducation aux Jésuites , ne saurait être qu'un affreux petit scélérat, ou M. de Soubirane, qui, étant commandeur, doit être un grand coquin.

MO ÉTUDES LlTTÉflAtRES.

D*autres ne sont que fats , comme M. de Créveroche* Toutes les femmes ^ étant du grand monde, sont des intrigantes ou des écervelées. L*ftme de ce brillant Sa* Ion, c'est la congrégation. On voit naître et grandir cette terrible bête noire du Constitutionnel d'alors, sous les traits perfides et doux du petit Bonnivet. 11 y a déjà là une esquisse légère de ce qui deTichdra une toûe d'histoire dans le Pougê et le Noir y le grand monde sous la Restauration , asile inviolable et sacré, selon Stendhal , de tous les vices élégants , de toutes les in« famies déguisées, de toutes les hypocrisies et les ba»* sesses. Ce temps est déj& si loin de nous, que toutes les t^olëres de Stendhal avortent dans Tcsprit de son lecteur. 11 veut exciter notre indignation, et n'excite que notre indifférence. Ce livre, écrit avec tout le fiel de Tesprit de parti, est devenu pour nous, dans beaucoup de ses intentions, de ses allusions, de ses épigrammes, une sorte de logogriphc. Stendhal a voulu peindre le grand monde de 1827 comme on se l'imaginait, sans le connaître, dans un certain monde de feuilletonistes et de romanciers. 11 l'a peint avec ses rancunes et ses défiances, qui, n'étant plus les nôtres, nous agacent les nerfs. Toute cette partie archaïque du roman fait l'efbt d'un premier-Paris vieux d'un quart de siècle.

Tel est ce roman, odieux dans le sujet, suranné dans les détails. Le fond en est une anomalie impossible; car la nature ne se trompe pas au point de jeter une ftrae ardente dans un monstre; anomalie insupportable, car l'imagination, à chaque instant attirée vers ce qui fait l'idée fixe d'Octave et de l'auteur, y rencontre la répugnance à la place de l'intérêt absente

Stendlial avait des idées si délicates sur le goût des femmes, j'ajoute des femmes distinguées, qu'il espérait

tTKNDBÀL. Mi

un succès de salon et de boudoir ponr son triste hérod. Sft seule crainte était de n'avoir pas mis assez de passion et d*ardear dans son roman. Il écri?ait à M. Mérimée, auquel il en avait communiqué l'ébauche : « Mon livre a-t^il a8se2 de chaleur pour faire veiller une Jolie itiar'* quise française jusqu'à deux heures du matin ? That iê ihe qniBêiUm. « D InsiAait : « Je .reviens A la question de chaleur; vous ne me dites rien. Est-ce mauvais signe? Si ce roman n'est pas de nature à faire passer la nuit, à quoi bon le finir? • Le reste de la lettre est consacré à une étude historique et psychologique sur le babiUmOmé (mol italien pour le cas d'Octave).

Nous avons trop insisté peut-être sur cette œuvre cyni« que, malgré le mystère, et justement oubliée, malgré le mérite de quelques analyses* C'est que tout Stendhal est là avec ses préoccupations sensuelles» ses arrière^ pensées libertines^ tes colères et ses défiances d'homme d'opposition, ses bizarreries d'entretiens interrompus et de bnieques saUlied, ses négligences travaillées et son décousu plein^ de prétention. Aussi Armance resta son œuvre de prédilection, et il voulut consoler son roman * et peut-être se consoler lui-même de son échec absolu, en mettant cette osuvre infortunée au premier rang dans son ccenr. C'est une habitude, chez les auteurs, d'avouer leurs préférences secrètes pour ceux de leurs ouvrages que le public semble dédaigner. Admirable et simple procédé pour réussir toujours, même quand on échoue. On réussit du moins pour soi, quand on ne réussit pas pour les autres. C'est une consolation.

Le Rouge et le Nair^ chronique du diX'^neuviètne Biècle^ parut quelques années après Artnanee et avec plus de succès. Ce titre a beaucoup intrigué la critique, et vraiment tt n*y a pas de quoi. Stendhal a voulu tout simple^

Mi tTUDBS LmtRAIiBS.

oiênl indiquer par ce titre, empranié à la langue des tripots, les chances afljneusement aléatoires de la Tie de son héros, et, en général , les hasards eflra jants de la fMtune qui met aujourd'hui un homme au pinacle, et demain le jette à Téchafaud. Quant au sujet du roman, M. Colomb nous raconte que Stendhal Ta puisé dans un procès criminel qui eut beaucoup de retentissement en Dauphiné, dans l'année ISM. Le séminariste Berthet, en proie à une aUroce jalousie, tira deux coups de pis* tdet sur madame M... au milieu de l'église du rillage de Brangue ; cette dame en fut quitte pour une blessure, et Berthet fut exécuté à Grenoble. La cause, très-dramatique par elle-même, offrait à Stendhal un intérêt partiôilier; madame M... était parente d'un conseiller à la Cour royale de Grenoble, portant le même nom, et ami d'enCuice de Stendhal.

Je riens de relire ce roman, pour en renouveler limpretsion un peu elbcée dans mon soutenir, et je sors dr cette lecture profondément attristé. Le commencement est plein d'engageantes promesses ; il y a une cerlaioe jeunesse de sensations, sinon de sentiments, une certaine fraîcheur de paysage, quelque vérité d*obsertation, et, malgré le machiarélisme précoce de Julien qui somie Ikux dès les premières pages, on ne saurait contester que les scènes d'exposition oRrent beaucoup d^inlétft. Cette simplicité relatif e , que l'on est tout surpris de rencontrer dans un écritain aussi compliqué que Stendhal , excite et soutient pendant quelques instants l'attention. Malheurrusemenl rcla ne dure pas, et reflet disparaît rite avec la cause. A mesure que l'on avance dans le livre, les teintes s'exagèrent, le fond s*ohsrurcit, les caractères sont surchargés; tout devient fiiux, impos* sihle, outré. L'uivraisemUable et Todleux irritent tour

STEKBHAL. M3

à tour et repoussent Fesprit du lecteur. La dernière partie du livre^est décidément insupportable d'exagération et de bizarrerie. Il y a comme un parti pris d'hor» renr qui laisse dans l'Ame l'impression vague et pénible d'un cauchemar.

Le roman s'engage d'une manière vive et piquante qui rappelle quelques bonnes scènes de la vie de province de Balzac. Nous sommes à Verrières, petite ville de Franche-Comté, dans les dernières années de la Restauration. Dans cette grande rue de Verrières, ■ qui va m montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, » nous rencontrons un grand homme à l'air affairé et important. A son aspect, tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, im nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité. Mais à la réflexion on est choqué d'un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. Tel est le maire de Verrières, M. de Rénal, le chef des ultras, l'adversaire déclaré des libéraux et des jansénistes, le rival d'influence et d'autorité d'un autre gros personnage, M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, un ci-devant beau de la localité» lovelace joufilu, dévot et marié. Ce jour-là M. de Rénal est plus préoccupé que jamais. Pour faire crever de dépit son cher Valenod, il va se donner le luxe d'un précepteur pour ses enfants. Le fils d'un madré paysan, Julien Sorel, fera l'affaire. On se passera la fantaisie d'un professeur à domicUe pour cent écus par an, la nourriture et l'habillement. Toutes ces grosses vanités de petite ville, ces rivalités haineuses et mesquines, ces butes sourdes de ruse et d'intrigue , sont posées d'une

tM fiTUDU UTTMAIBES.

main bardie et habile dés le début du lifre. ffous raspirona à pleins poumons l'air de la provinoe. Noos sommes à mille lieues de Paris. Tout est élroM et passionné, et aur ce tbèàtre microseopique, la lutle s'engage avec fureur entre les intérêts rivaux.

Une scène beureuse et fralrhe tient faire diversion k celte iliade de petite ville. Je veux parier de la rencontra de Mme de Rénal et de Julien Sorel , qui vient remplir ses fonctions de précepteur.

« «*. Mme de Rénal aperçut près de la porte d*tffitrée la figure d'un jeune paysan presque encore enbat* extrêmement pAle et qui venait de pleurer, il était en cbemisc bien blanche» et avait sous le brss une ve^tr fort propre de rétine violette. I^e teint de ce petit paysan était si blanc» ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rénal eut d'abord l'idée que cv pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grAce à M. le maire. Ella eut pitié de cette pau%re créature, arrêtée à la porte d'entrée» et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rénal s'approcha; Julien» tourné vers U porte, ne bi voyait |mis s*anincer. Il tressaillit quand untvoix douce dit tout pri^ de son orrille : «Que voulea*vou«

• ici, mon enfant ?*---Julien se tourna vivement, et» (irappr du regard si rempli de grâce de Mme de Rénal» il oublia une partie de sa timidité. Bientôt , étonné de sa l>eauté, il oul>lia tout» même ce qu*il venait huv. Mme de Rénal a^ait répété sa question. — • le viens pour

• être prérepteur, madame, • lui dit«il enfin, tout bon- Irux de ses larmes, qu'il essuyait de son mieux. •

Ce petit paysan au teint si blanc, aux yeux si doux, que l*on prend pour une jeune fille déguihée» porte d^p, sottf son axlérieur ai poétique et si frêle» un omor dé-

pm? 6 pMT um «mbitiop furieusa 9t ipur une vanité presque féfoee. n a juré de fairç fortune , et à tout pri^ il tiendra sou serment. Toutes les corruptions sont déjà en genne dans eette jeune AmOf Incrédule et hypocrite, il a appris le latin et la théologie chez le bon vieux curé ChélaOy qu*il troRipe indignement, et il se destine à en* trer dans les ordres, Hais sa vocation a été chets lui reflbt d'un profond calcul* Ce Machiavel enfant s'est dit, dans le secret de son âme , que les voies de l'amhilion changent avec lei «époques» Sous Napoléon , il eût été soldat, avec quel enthousiasme, aveo quel feul Sous Charles Xt il veut être prêtre, et il calcule qu'après tout le traitement d'un évéque vaut bien celui d'un général, n cache , comme un secret honteux, son idolâtrie pour Napoléon; il enfouira plus tard, dans sa palliasse, le portrait du grand boioame. U l'adorera à la dérobée, mais devant le monde U se signera avec horreur quand on prononcera ce nom détesté. C'est, avec sa mine de fillette » le plus Infime petit roué qu'il y ait au monde. Il le montrera de reste dans la suite de l'histoire. U y a dans I9 peinture de cette scélératesse précoce 1 de cet aplomb dans l'hypocrisie, de cette candeur inféme, une invraisemblance criante, Eh quoi I ce jeune garçon ne connaît rien de la vie et du monde , et vous en &ites déjà un monsb-e par l'imagination et par le cœur! Quelle bixarrerie I Ajoute? que Stendhal a la forme intentian de faire admirer ce jeune drôle et de nous intéresser, de gré ou de forcei à ses succès dans le monde. 11 lui donne 9 #ans s'inquiéter de la contradiction, une &me de feu, une fierté ombrageuse, une dignité intraitable, Dans le même eœur tant de fierté et tant de bassesse, tant d'hypocrisie et tant de dignité ! Est-ce donc de la profondeur que d'a^segibler ainsi dey contraires 1

Voilà son héros, son triste héros lancé dans le roman. U n'a que dix-huit ans, et c'est déjà un fieillard parla gravité affectée, par l'austérité des dehors, par la sèche* resse effrayante de ses calculs. U ne perd pas de temps pour arriver à ses fins. Il est seul, sans appui dans cette riche maison. U veut s'y créer des alliances, des protections, ou plutôt il veut y devenir le maître, et ce roué, qui n'est qu'un enfant, entreprend de séduire cette belle et vertueuse femme, Mme de Rénal; il ne l'aimem que plus tard , et déjà il médite de la perdre. Lui, un pauvre abbé qui sort de sa chaumière, elle une belle dame ; lui presque un enfant, elle, déjà mère de grands enfants ! Est-ce là du vraisemblable ?

L'été arrive, on prend l'habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. Julien touche un soir, par hasard, dans l'obscurité, une main qui se retire biçn vite. Son parti est pris. Il pense aussitôt qu'il est de son devoir d'obtenir que l'on ne retire pas cette main, quand il la touchera. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule à subir s'il n'y parvient pas, éloigne tout plaisir de son cœur. Il se prépare à cette grande tentative avec un sang-froid effrayant: ce n'est pas la passion qui le pousse, c'est la vanité. Cette vanité féroce, intraitable, lui dicte sa sentence : au moment précis où dix heures sonneront, il exécutera ce que , pendant toute la journée , il s'est promis, ou il montera chez lui se brûler la cervelle. A dix heures sonnantes, il étend la main, et prend celle de Mme de Rénal, qui résiste en vain et qui cède. La séduction commence. Bientôt Mme de Rénal est la maîtresse de ce vaniteux petit abbé , qui a bien le front de faire à tout propos des scènes de dignité blessée au mari ou* tragé. Les lettres anonymes arrivent; la médisance fait

«mœavre, le mystère est divalgué; il faut partir. Julien entre au séminaire avec la protection du bon abbé Chélan. La seconde partie du roman commence.

A défaut d'élévation, il y avait au moins, dans la première partie, de l'intérêt, des scènes vives et variées, de l'entrain. Le récit était vif, et se soutenait dans des conditions suffisantes , sinon de vraisemblance , du moins de possibilité. A dater de l'entrée de Julien au séminaire, tout change, tout est hors du ton et de la cou* leur. Stendhal nous esquisse, dans une peinture effroyable , l'intérieur d'un séminaire , et nous explique par le menu les moyens raffinés dont se sert le pouvoir occulte de la congrégation pour corrompre ces jeunes Ames et leur inoculer les poisons secrets des pernicieuses doctrines. L'imagination de Stendhal , qui toute sa vie fat préoccupé d'une idée fixe, la police, applique ses idées fantastiquement lugubres à la politique des jésuites qui devient quelque chose de gigantesque et de terrible. Julien ne fait que traverser ces sombres régions , livrées à l'épouvante et au mystère , et nous passons avec lui du séminaire dans le salon d'un des plus nobles hôtels du noble faubourg, chez H. de La Môle. L& encore même exagération , même raffinement dans le faux. C'est tout un monde d'évêques corrompus , de prêtres simoniaques, de messalines dévotes, de cafards scélérats , de diplomates dignes ^ de la corde , avec accompagnement obligé de fats, d'imbéciles et d*éi:ervelés. L'intrigue se débat péniblement dans ce prétendu grand monde qui , pour Stendhal , n'est jamais que le monde de l'infamie décorée et du libertinage dévot. Julien, par son intelligence haujte et froide , par son grand art de la dissimulation , par ses ménagements infinis, arrive à s'emparer de la confiance du vieux marquis de La Môle ,

S98 ËTUDES LITTÉRAIRES.

qui l'emploie aux missions les plus délicates de la diplomatie secrète. Le secrétaire intime voit de près et presque sur un pied d'égalité les grands seigneurs , et s*iuitie aux secrets de la haute fatuité. Il fait si bien que Torgueilleuse Nathiide, la fille du marquis, la plus âëre beauté de la cour, s'éprend d'un caprice pour le pauvre secrétaire , et se donne à lui. Mais quand Julien croit avoir tout gagné , il s'aperçoit que tout est perdu. La fièrc jeune fille le ti*uile comme un laquais avec lequel.on s'est oublié. Une lutte terrible s'engage dès lors entre ces deux orgueils intraitables. Julien est le plus fort, et Matliilde reconnaît son maitre. Après des crises violentes, pette tille impérieuse va obtenir de son père un consentement tardif à ce mariage presque impie. Une lettre de Mme de Rénal, dictée par son confesseur, et adressée à M. de La Môle, vient détruire toutes ces espérances renaissantes, et ce grand bonheur, construit avec tant d'ctforts, s'écroule. Julien imrt silencieux et résolu. 11 se rend à l'église de Verrières, lo dimanche, et d'un coup de pistolet il étend à ses pieds Mme de Réqul. Su vengeance est accomplie. Le reste du roman devient du pur mélodrame : scène de cour d'a&sises, scènes de la prison, passion folle de Mme de Kènal pour son assassin, jalousie furieuse de Hatbilde de La Môle, qui réclame ses droits d'épouse, exécution, scène postlmme, dans le genre des scènes de charnier de Frédéric Soulié, délire amoureux de Matliilde, qui dérobe au cercueil la tôte mutilée de Julien et la couvre d'effroyables baisers.... C'est assez.

Stendhal a mis tout sou art à faire de l'instrument du supplice un vêritalUe piédestal pour son héros. Julien meurt avec des phrases, ot la doruière impression que nous laisse ce singulier livre, c'est celle de la guillo-

poétisé.

Oa 4U q[ua Twieur a voulu $e peindre, moins l'éçhafi^ud, dan^ Jidien. Triste ^d^ll et pourtant pela ne m'é^ tonn^rajt pas« Julien est peint avec amour, On voit que 3tendjial a caressé avec un soin tout particulier cette étraujg^e conception* Nous savons qu'il a rêvé toute sa vie de (aire peur aux bonnèti^s. gens par la profondeur de ses vices et par les rafAnements de son immoralité. Rien ne Tenciiantait comme de prendre des' airs sataniques et de porter sur $on front la sinistre majesté de Tablme» Il jouait au don J^an incrédule et athée « avec un indi»cible plaisir, i ce rêve, il en joignait un autre, le rêve du dpn Juan libertin, adoré des femmes. II lui manquait pour cela bien des choses, entre autres, la beauté : il n*eut garde de la ménager à Julien , et il put ainsi se consoler de ce qu'il n*élait pas , en peignant ce qu'il aurait voulu être. Un scélérat de salon , spirituel , athée » irré^ sistible pour les femmes du grand monde , beau et fier, quel idéal pour ce pauvre Stendhal^ qui ne fut jamais qu'un athée trés-laid t un fanfaron de vices , et un médiocre don Juan !

Ce roman semble être le pandémonium de la méchanceté et de la fourberie humaine. Quel type effroyable que cet abbé Frilair et cet abbé Caslanède et cette maréchale deFervaques! Parlerons-nous de ce père ignoble dont Julien, son fils, fait taire les dernières remontrances, la veille de l'échafaud, en lui promettant quelques milliers d*écus pour le lendemain de sa mort, et qui, un diman«cbe, après dîner, montrera son or à U)us ses envieux de Verrières! A ce prix ^ leur dira son regard t à ce prix ^ lequel dCenire vous ne serait pas charmé d^ avoir un fils guillotiné? fj'horrible, poussé h ce point, n'est plus de

rhorrible ; c'est du grotesque impur dans le genre de

Robert Macaire.

' II y a deux caractères de femmes sur lesquels Stendhal a évidemment compté pour relever un peu lenirean moral de son roman. Nous ne prétendons pas nier que Mme de Rénal n'attache le lecteur par une seciite sympathie. Il y a du charme dans cette grande dame de petite ville, délicieusement gauche, ignorant tout de Famour, étrangère à toute coquetterie,. à toute affectation. Nous ne dirons pourtant pas avec M. Colomb , qui s'extasie devant elle : Pauvre femme ! vertueuse et adulr tère! Nous aimons beaucoup Mme de Rénal dans les premières pages du roman. Hais notice intérêt diminue et notre surprise augmente à mesure que le roman se développe. Mme de Rénal perd beaucoup de son charme en perdant sa vertu , et il ne nous est pas possible , comme à H. Colomb , de faire survivre sa vertu à son adultère. Eh quoi ! c'est cette femme si foncièrement pieuse , si bonne mère , si cliaste, qui cède si facilement et si vite aux séductions ciTrontées de ce petit garçon, moitié paysan , moitié abbé? Pas une résistance sérieuse, pas de lutte; une fascination complète! Et quelle passion folle, déliranle, romanesque, dans le reste du li\Tel Quelles scènes d*amour convulsif dans la prison , lorsque cette pauvre femme affolée vient oublier son repentir, ses remords, ses expiations dans les bras de son assassin ! Que tout cela est faux ! Dans cette âme qui a perdu toute réserve et toute pudeur, puis-je reconnaître cette ingénuité rougissante, celte grâce modeste, cette timidité vertueuse que Ton nous avait retracée d'un pinceau presque délicat, au début du roman? Stendhal se platt ainsi à ces jeux de contradiction violente dans les caractères, Julien est un monstre d'hypocrisie, et, en

STENDHAL. 30i

même teini>s, c'est on héros de noblesse, de fierté, de Taillance yirile. Madame de Rénal est la pndeur même, et la passion en bit une dévergondée qui court les' prisons pour y chercher son inftme amant. Et Mlle de La Môlel Quelle étrange figure elle a feit dans ce romani Stendhal a cru faire une œuvre de maître en Doos peignant cette fille noble , hautaine et belle , Forgoen incamé dans la beauté. Mais à qui fera-t-il croire que ce soit là un personnage humain , une figure vi- ' vante? Elle commence par mépriser Julien comme un domestique de son père , puis cette Âme impérieuse cède au charme; elle aime Julien, lui ouvre sa fenêtre, le cache .dans une armoire. Comme tout cela est noble , vraisemblable ! Une fille de race , qui a dans son sang Torgueil intraitable de tous ses ancêtres , et qui se livre, comme elle le dit, au premier venu^ et qui, lorsque Julien lui demande des garanties de ce terrible amour auquel il n*ose pas se fier, répond comme une héroïne de mélodrame: Déshonorez-moi^ ce sera une garantie! Quel mot dans cette bouche si fière et dans cette Âme si hante! Et plus tard , quand après des crises violentes de mépris et de passion , après des alternatives dramatiques de fierié et d*amour, elle se laisse aller, sans plus de résistance , aux entraînements de son cœur, comme les invraisemblances s'accumulent! C'est cette fille noble qui se laissera maltraiter, avilir, mépriser par Julien , dans sa prison , comme une ancienne maltresse qu'on veut éconduire ; et toutes les énergies de son âme ne se réveilleront pas devant tant d'injures! Et cette reine descendra de son trône pour une espèce de domestique, couvrira de baisers humiliants cette main qui là meurtrit! ' Encore une fois, c'est un parti pris chez Stendhal d'étonner le lecteur par les évolutions contradicloiiiss des

aOt ÉTUDE» UTTftlAIRES.

oaradires qu'il bit jouer sou» h% yeux, fl crott âttatndre aimi k ce divin imprévu^ qui» selon lui , e«( U gnuuk* lot de Tari comme la règle suprême de U vie* U n'aUeint qu*à dés eSets bizarres, choquants, scandaleux. U croit donner des preuves d'une sagacité effrayante dans l'analyse des passions» et il n'aboutit qu*à prouver son inexpérience complète dans l'art de conduira les caractères et de mener un roman. L'extrême inconséquence n'est pas plus dans la nature humaine que l'exirênic logique , et un caractère qui se donne à chaque instant des démentit violents me choque autant que pourrait m'ennuyer l'unifonnilé convenue d'un personnage qui ne changerait jamais ni d'idées ni de langage. Je veui de là variété dans le roman , comme dans toute awrc d'art , mais la variété n'est pas la eontradidion.

J'y voudrais aussi quelques caractères purs , sur le^ quels pût se porter, en toute sécurité, TaffacUon du lecteur. Je n'en trouve jamais dans Stendhal. Le caractère aimable et relativement pur du roman, c'est Mme de Kénal» une lemme eoupable. On remarquera quelle idée Stendhal se lait des femmes. Aucune de ses femme» n e$t chaste. Elles se Uvrent toutes, un peu plus tôt, un peu plut tard ; il n'y a de différence que dans le temps qu'elles y mettent, et la plus vertueuse , qui est Mme de Rénal , est celle qui cède le plus vite et saus pbraMr, Singulière morale du roman, qui t'accorde bien a%cc U pensée intime de Tauteur! Stendlial n'eut jamais, on le sait, d*auUre morale que celle de Julien. Il a réMuuc toutes ses doctrinet dans cette lameuse oraison funèl.c que Julien tadrette à lui-méuie, dant «a priton, la veille de ta mort ; • A meture que j'aurait été moms dupe det apiiareucet, te ditoit-il, j'aurait vu que It*» salons de Paris ton! peuplèt tfkimmfitê g€MM ids que

STgKDBAI.. m

mon père » 09 à9 coquine Imbile3 tels qw ce*» galériens,.,. D n*y a point de droit naturel ; ce mot n*est qy'une antique niaiseriet H n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle cbof^ » ^ous peine de punition. Avant la loi , il n'y a de naturel que le be^in« Les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit..,. Où est la vérité? Dans la religion? Oui, dans la bouebe des Frilair et des Castaoëde? Peut-être dans le christianisme primitif? Les apôtres n'ont pas été payés. £b quoi! ^intPaul ne fut-il pas payé par le plaisir de comman* der, de parler, de 4ire parler de soi?... Comment, dés qu'on sera trois ensemble, croire à ce grand nom Dieu^ après Tabus effroyable qu'en Ibnt nos prêtres? Vivre isolé, -qu^ tourment!,.., Je deviens fou et injuste, se dit lulien en se frappant le front, h n'ai pas vécu isolé sur la terre ; j'avais la puissante idée du devoir. Le devoir que je m'étais prescrit a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais^ j'étais agité. Après tout, je n'étais qu*un bomme.or mais je n'étais pas emporter» U faut bien s'entendre sur ce que 3tendbal^ulien entend par le devoir. Ne soyons pas dupes d'un mot. Le devoir, pour Julien , n'a rien d'analogue à ce que le bon sens vulgaire entend. Ce n'est ni cette voix intime du sentiment, ni cet oraqle auguste de la raison qui nous prescrit de respecter le droit I la propriété , l'honneur, la fempie du prochain. Ce n'est pas cette règle innée de rhonnëte qui s'exprime dans l'àme avec tant d'autorité et de clarté ^ et qui nous trace la voie à suivre à travers les circonstances difficiles de la vie. Rien de semblable dans le devoir que Julien conçoit, et auquel il a soumis inflexiblement les derniers détails de sa vie et tous les batte:-

mente de 8on oœar. Le devoir est pour hd la règle ttiicte de rintérftt , le moyen le plus sûr et le plus prompt de faire fortune, le calcul médité de son égotome, ou en* eore Finspiration réfléchie de son orgueil et la Tengeance rafllnée de sa vanité meurtrie. Tout le caractère de JuUra s'explique à la lumière du devoir, déflnl de cette étrange manière. Cest ce devoir qui lui impose, un soir, Tobligation stricte de s*emparer, sans passion , sans désir, de la main de Mme de Rénal, encore innocente, mais déjà troublée. Par un engagement tacite envers hdmême , il osera , ou il se tuera. 11 veut à la fois faire son chemin par cet amour calculé , et se venger des dédains de !!• de Rénal. Ce même devoir lui conseille les plus honteuses hypocrisies pour réussir et devenir évêque. Séminariste , il ne croit pas en Dieu , mais il s'impose le précepte de tromper tout le monde. Secrétaire intime de M. de U MAle, il faut qu'il séduise la flUe de ce noble vieillard , et il y réussira par des prodiges de stt«tégie. Trahi, au moment où il touchait à U fortune, par les révélations terribles de Mm<r de Rénal , il faut qu'il se venge , et ce même devoir qui lui a conseillé tour à tour l'hvpocrisie, l'adultère, la séduction, va lui près* crire l'assassinat. Et il se rendra cette orgueilleuse justice , au fond de son cachot , que s'il succombe sous le eoncours imprévu des circonstances plus fortes que sa volonté , il n'a du moins rien négligé pour se pousser dans le monde; il n'a rien abandonné au hasard, il n'a jamais violé cette loi impérieuse de son orgueil ou de son égolsme; il a pu cltancrlcr parfois detant les rudes exigences de ce devoir qui comprimait les entraînements de son orur, et rarrachait aux niaiseries scnlinienlales do la probité vulgaire ; il a pu chana*ler, parce qu'il était homme ; ma» il n'a {wi^ cié eni|)orté hors de m

Toie. Il a pu hésiter sur sa route ; il n*est pas tombé ; il a marché toujours Ters ce but inflexible , sa fortune ou sa vengeance. Il meurt avec cette consolation suprême d'aYoir été toute sa vie un impassible scélérat. Voilà le devoir tel que Julien Ta entendu et pratiqué. C'est le plus étrange abus de mots qu'un écrivain puisse commettre.

Même défont de sens moral dans la Chartreuse de Parme , le dernier roman de Stendhal et son plus célèbre ouvrage. Nous insisterons pourtant moins sur cette œuvre , d'abord parce qu'elle nous semble très-infé^ rieure, en dépit de l'opinion commune, au Rouge et Nùir, et surtout parce qu'elle est connue dans ses principaux détails par l'analyse emphatique et les éloges exagérés de Balzac. Le Rouge et le Noir est un roman odieux , souvent cynique , effronté » scandaleux ; mais il y a une incontestable puissance de conception dans ridée de cette lutte gigantesque entreprise par un homme seul, un pauvre jeune homme, un fils de paysan, contre le monde » qui le repousse d'un pied dédaigneux , et dans lequel il veut se Taire une place en dépit de tous les obstacles conjurés de la fortune et de la société. Il y a même, à travers mille exagérations insensées, un certain sentiment des périls et des tentations de la ci- Yilisation moderne. C'est sans doute la calomnie du siècle ; mais dans cette calomnie tout n'est pas faux , et rfdée vraie , quoiqu'à chaque instant surchargée et dénaturée , donne à ce roman , malgré ses digressions , un certain intérêt, non d'émotion, mais de curiosité. Dans la Chartreuse de Parme , je me demande où est rintérèt. C'est une accumulation de scènes , sans aucun plan , sans Tombre d'unité ; c'est la chronique intérieure de toutes les intrigues et de tous les scandales

30G ËTUDES UTTSRAIRES.

qui défraient la petite cour d'un monarque imaginain, le fameux prince de Parme , Ranuce^Emeat IV.

A qui s'intéresser dans ce carnaval d'éYéoameQls mesquins, bizarres, tragiquement groteaqiies et grotoquemcnt tragiques 7 Ce ne sont que de» prodiges de diplomatie pour des résultats inflniment petite- U y aunit de quoi suffire à défrayer la politique secrète de TEo* rope dans ces inventions laborieusement subtiles, dans ces stratagèmes rafflnés, dans ces marches et ces contremarches de la ruse et de la fînesse , et cela pour ladliter l'évasion d'un prisonnier ou préparer la chute d'un de ces petits ministres qui peuplent cette petite cour. Tout cela peut être vrai et observé avec sagacité ; mis tout ce qui est vrai n'est pas matière à roman, et cet eflbrt perpétuel de l'écrivain qui tend à la profondeur, fatigue et irrite le lecteur. Si vous êtes un Montesquieu» écrivez l'histoire , mais laissez là le roman. Un betn paysage , un senliinent \Tai , l'emporteront toi^ours eft intérêt sur vos prodiges de iinesse et de stratégie.

L'infaluution politique rend cet ouvrage insappo^ table. Le grand homme c'est le comte Mosca, le dipkKmate de la petite cour, compliqué d'athéisme et douliK de passion. Accumulez dans une seule tête toutes to idées qui courent par le monde sur l'art de mentir A de dissimuler , d'exciter adroitement dans l'esprit du prince une passion pour combattre une passion contraire, de provoquer à propos un désir pour le distrain d'un intérêt , |le le tromper en le flattant» de le flatte en le méprisant, et d'arriver à ses fins secrètes sans le trahir jamais d'un mot, d'un regard ; mettez ensembl U. de Melternich et M. de Talleyrand, tels que Timag; nation vulgaire se les imagine , ne parlant que pou mentir, et quelquefois même osant dire la vérité pou

STPliPHAi. 307

mieux tromper; places cet iinnim$€ eara0tire «t cet êMmmèse génie , comme parle M. de Balzac , au miliau des toilea d'araignie d'une cour, microscopique, vous aures la grand , le 9ublifM Mosca , premier ministre du prince de Panne. Le grand , le sublima ministre , naturellement affranchi des pr^ugés , aime passionnément lu comtesse Gina Pietranera, Milanaise très-romaneaqua et très-facile t comme toutes les femmes de SlendlidU La Gina est veuve ; par malbeur* Mosca se souvient qu'il est marié, et la bigamie est un cas pendable, même pour un premier ministre. Qu'à cela ne tienne ! Hosca marie la comtesse au duc Sanseverina , un joli petit vieillard de soixante-huit ans , gris pom^jnelé » bien poli , bien propre , immensément riche , mais pas assez noble Sanseverina , enchanté du marché , donne cent mille écus , un magnifique douaire et son palais à la Gina , et il a la délicatesse de partir, dès le lendemain des noces , pour son ambassade ( prix convenu) , après avoir promis de ne reparaîtra jamais chez lui ou chez elle , eomme vous voudrez ; et la nou^ velle duchesse trdne à la cour de Parme , entre Mosça , son heureux amant , et le prince , qui voudrait bien le devenir et qu'on a la politesse de ne pas trop dé" courager»

Voilà las petites in&mies qu'on nous donne de l'air le plus naturel , sous prétexte de couleur italienne et de moeurs locales. Mais un charmant petit démon parait sur l'horizon : c*est Fabrice, neveu de la Gina, et pour qui la Gina voudrait bien être autre chose qu'une tante. Ce Fabrice est une tète foUe^ un aimable mauvais sujet , un coureur , un viveur ; rien de plus naturel que d'en £»ire un archevêque t un cardinal «^^ qui «ait ? un pape , peuV-ètre : c'est tout à fait la manière de voir

308 ETUDES UTTfiAAlBES.

de Stendhal. Tons \e$ prêtres sont des Fsbrioe quand ils ne sont pas des Jalien. Voos Toyez d'ici Hnlrigae. Le prince court après la Gina« que Mosca ne relient qti*k grand'peine , la Gina ne demandant pas mieux que de courir après Fabrice. Et Fabrice , après qui court-il ? Après une baladine d'abord , dont il tue l'amant , pais après Clélia, la fille d'un général idiot et méchant. Tout cela s'emmêle et se démêle » se noue et se dénooe à travers les incidents les plus incohérents et les épisodes les plus inutiles, dans un récit interminable, qui prend Gina à l'âge de treize ans et la conduit à la plus respectable maturité. C'est moins un roman qu'un inextri* cable dédale de romans touffus et diffus sungoutés les uns aux autres, commençant au hasard et se terminant plus au hasard encore. Le tout s'achève par les amours très-peu platoniques de l'archetêque Fabrice et de la belle délia , devenue marquise de Crescenzi , par U mort de Gélia et la retraite de l'archevêque démissionnaire à la Chartreuie de Pûrmê, qui n*est nommée qu'une fois dans les dernières lignes, et qui , par une bisarrerie prétentieuse de l'auteur, a donné son nom au roman. On n'a pas d*idée de ce fooOlis d'événements qui avortent, d'incidents qui n*aboutlslent pas , de développements qui ne servent à rien. Cest tm monde vu à l'envers de tout bon sens et de toute vraisemblance. Qu'il y ait dans ce livre dos nuances bien italiennes , et que l'analvsa d'une petite cour absohie soH souvent pénétrante et fine , je ne le nie pas. Mais quand ces sortes d'anal jses «e prolongent trop , eUes produisent une langueur et une satiété mortelles. D'ailleurs , rien ne devient teux comme une observ»* lion vraie poussée à outrance et développée sans me* sure. Cette sobriété , cetre tempérance dans ranaljse »

qui n'est qu'une des formes du tact et du goût, Stendhal ne s'en douta jamais, et c'est là une des causes qui donnent à tous ses romans un air de pure fantaisie et de conti'e-Térité.

Or, quand on fait de ia fantaisie, il faut qu'elle soit courte et qu elle soit amusante , et les romans de Stendhal sont tout le contraire. Ils sont interminables et ennuyeux. C'est la sentence que tout lecteur sincère portera particulièrement sur la Chartreuse de Parme. Ce mouvement désordonné et confus de personnages sans consistance et d'événements sans but produit un incroyable effet d'accablement et de lassitude. Stendhal aura eu beau faire , il aura eu beau imaginer les amours les plus libres , les fantaisies les plus piquantes de l'amour sensuel , les événements les plus étranges et les plus variés , il n'a pas fait naître l'intérêt puissant de la plus simple fiction , soutenue par un sentiment vrai. Il n'a pas produit, dans la Chartreuse de Parme , ce roman unique qu'jl aucait voulu écrire , et qui tient éVeillée dans son Tit une jolie marquise. ju^ qu'à deux heures du matin. La justesse et la mesure , cette condition de la vérité dans l'art ,. lui ont toujours manqué. L'exagération tue Fintérét , et l'on sait ce que madame de Staôl a dit des romans : à tout prix il y faut de l'intérêt, et c'est, comme le disait Cicéron, de faction dans Vorateur^ c'est la condition trois fois nécessaire.

On a loué beaucoup et souvent un épisode de la CAartreuse qui est digne de ces éloges , pourvu qu'on ne les pousse pas trop loin et qu'on u oublie pas, avant tout, qu'il s'agit d*un épisode complètement inutile au roman. Je veux parler de la bataille de Waterloo , prise d'un point de vue vrai , individuel , tout à fait sincère »

par Fabrice , qui se trouve y assister comme Tolontiârê* Cotte peinture est cbaraianie , comme épîgrtmlmé à Tadresse de tous ces illustres stratèges, lieutenants, voire même capitaines, qui ont été mêlés aux grande batailles, mais en sous-ordre , et qui n'ont pu évidein- ' ment en saisir qu'un côté imperceptible dans ud horizon très-borné, ce qui ne les empêche pas de vous expliquer dans le plus menu détail toutes les marches et les contre-marches , les évolutions , les tours et les détours , les changements de front et de flanc , tous les développements divers de la bataille , que le général en chef saisit à peine dans leur infinie variété , loi qui les ordonne et les suit avec une sollicitude unique» aidée d'excellents télescopes et d'aides-de-camp inlhtlgables. Pour Fabrice , la bataille n'a été que beaucoup de bruit et d'agitation , une cavalcade incohérente et accidentée , de la boue qui vole sous le choc des boulets, des états-majors qui traversent les champs an galop , des mouvements sans suite , un immense dé80^ dre , des fuyards , des pillards , des routes encombrées de caissons et de blessés , des chevaux qu'on vole. La bataille est finie et perdue , que Fabrice se demande si elle va commencer , et toute sa vie il se demandera s*il était vraiment à Waterloo. Fabrice en a vu et en a M autant que beaucoup de héros vantai*ds ; mais, plus modeste , il dit la vérité , et c'est cette sincérité , si rare quand on revient du feu , qui donne un accent particulièrement original et une couleur piquante i tout ce récit. Si Stendhal avait toujoui*s été aussi simple, il aurait trouvé dans cette simplicité animée une veine d'agréables récits et de vifs succès. Le début du Bauge et Noir et l'épisode de Waterloo marquent ce qu'il pou« vait faire et ce qu'il n'a pas fait en ce genre.

SYËNDtiAL. 3ii

Lcâ fiotivelleft insérées dans let Revues françaises de ifôOà 1839 reproduisent, dans un cadre amoindri, les qualités et les défauts de cet écrivain ingénieux mais compliqué. Nous ne citerons que les principales : Va^ nmth'YàÊ^ini. •— Le Coffre et le Revenant. ^ Le Philtre. — YMoHa Aet&ra/tnJbàni. ^ LeÉ Cenci. — La Dueheêse de Palliënoé -^ VAbbeiêede Castro. La plupart de ces nou* ^lles, eotntne le raconte Stendhal dans sa correspou'dauce, sont empruntées aut chroniques romaines du seizième âiècle; ce sont en général des récits courts et tmg^qttM dont Tamour est tout le ressort. Stendhal pre« nait le Mijei de Ces nouvelles dans de vieux, manuscrits qu'il fit coplef dans les bibliothèques italiennes en 1834 et igaS; son travail commençait par une sorte de traduction littérale de l'italien en français ; ce premier tra** Tail achevé, 11 rédigeait rhistoire en la francisant un peu de style et d'idée « tout en conservant, disait'-il, autant que possible la naïveté primitive du texte. Nous croyons^ malgré son affirmation, qu'il changeait consldénible*ment, sans s'en douter peut-être, le ton et la couleiu* du récit, par un détail supprimé, par un mot ajouté. On n'était pas voltairién au xvi« siècle en Italie, et toutes ses nouvelles italiennes sentent le Voltaire d'une houe.

Noua avons cru devoir donner une attention toute particulière aux romans de Stendhal. L'homme se re-* trouve tout entier dans ses fictions; c'est toujours la noème hame fanatique contre l'Église, un mépris furieux pour la religion et pour les prêtres , une défiance ins« tinctive pour tous les nobles penchants et les affections désintéressées du cœur, une guerre ouverte contre toutes les idées reçues en morale , et qui toutes ne lui semblent qu'une hypocrisie ou une niaiserie, une désin^ Toiture d'égolsme sensuel et de sans-façon qu'on nous

ait ÉTUDES UTTtaAIBES.

donne pour de la couleur italienne, nne grande prétention à la profondeur des vues, à la pénétration politique, au macbiavélisme ; c^est toujours cet air d'Akibiade- Talleyrand qu'il donne à ses héros, comme à Julien, comme à Mosca, et qu*il aurait si bien voulu prendre pour lui-même ; c'est une affectation d'esprit fort et un parti pris de sarcasme contre tous les principes, et de mépris pour les honunes. Ajoutes-y une imaginatîoo stérilement abondante qui appauvrit le roman en aocumutant les incidents, au lieu de tirer d'un événement toik ce qu'il contient, et qui embrouille à chaque instant la trame du récit en la compliquant de digressions et d'épisodes; ijoutet enfln un style tressent, malgré sa prétention à la vivacité, un style qui semble toujoun courir et qui s'arrête à chaque insUmt, comme s'il aiait l'haleine courte, des procédés biiarres de narration lortueuse et oblique, n'expliquant qu'imparikitement lei choses et laissant beaucoup au sous-entendu ; de Tesprit, mais voulu, souvent contourné, parfois inintelligible ; beaucoup de numière et d'apprêt dans le dialogue où chaque personnage veut dire des mots profonds, k ne parle pas de certaines incorrections frappantes et dequelques négligences qui ne peuvent être que préméditées et qui dès lors sont une assez triste coqueUerie. Ea sonune de l'esprit dans le détail, un incroyable ennui dans l'ensemble ; telle est la vérité sur les romans de Stendhal, la vérité brutnle, mats vraie, telle que prrs* que tout le monde la pense, nuis telle aussi que près* que personne n o»e l'exprimer, de peur i*ùire exclu de l'illustre coterie dtni raDInés et de passer pour un brotien. U y a quelque courage à se mettre au ban du bel esprit

Stendhal n*avait pas assez d'esprit de suite pour composer un ouvrage complet. Son livre de ï Amour se traîne jusqu'à la dernière page avec des efforts infinis. Ses romans semblent être composés de pièces de rapport pénibiement ajustées lés unes aux autres. Il n'a pas cette puissance de souffle qui anime une idée ou une fiction à travers les développements accessoires et qui la soutient d'une extrémité à l'autre de l'ouvrage. Sa fiction, quand il s'agit d'un roman , s'embarrasse à chaque ins^ tant dans les détails secondaires. Quand, il s'agit d'un ouvrage dogmatique ou historique , son idée chancelle phisieurs fois dans la route , elle a comme des obscurcissements et des défaillances. Stendhal avait un talent incontestable , mais insupportable de décousu. Il avait le génie de la note rapide, jetée sur un carnet de voyage, et du fragment inscrit à la hâte sur une feuiUe volante. C'est de cette manière heurtée et imprévue qu'il a composé, je ne dis pas ses plus célèbres, mais certainement ses meilleurs ouvrages.

A cette catégorie appartiennent tout d'abord ses notes de voyage comme Rome^ Naples et Florence ^ ses Prome'^ nades dans Rome et les Mémoires éFnn Touriste. Ces trois ouvrages , d'une valeur inégale, ont été composés de la même manière, au courant de la plume et selon le caprice de la pensée, qui tantôt saisit un trait de mœurs, tantôt une anecdote piquante, d'autres fois une impression d'art. C'est une libre et familière conversation de voyage, avec ses négligences qui sont un charme de plus et qui n'ont pas l'air, en pareil cas , d'être une coquetterie d'esprit. Il y a de la vérité, de Yimprévu natn-

314 ÉTUDES LlffMAlRES.

rellement amené, et comme il y a du natarel, rintérèi ne manque pas. On pourrait désirer quelque chose de plus net, de plus consistant, de plus décisif. Mais il fout prendre Stendhal dans son Yéritahie genre, qui e«t, comme il le dit lol-méme i d'écrire ses tojuges en pei« gnani les objets par la sensation , et la sensation m toujours en soi quelque chose de rapide et de dotiant qai ne permet guère d'en saisir nettement les eontoors.

De pareilles cravres ne s'analysent pas, on ne peot ^n donner qu'une impression très^énérâle.

Deux de ces ouvrages sont spécialement conncrés -à l'Italie; c'est là qu'il faut chercher nne foule d*ldees quelquefois justes, souvent ftiusees, toujouni piquant» sur l'art, sur la manière de TiTrc, sur la méthode pour être heurem. U ne se lasse pas d'admirer l'Italie, fion climat enclianté, ses amours faciles, ses mAun Tohif>tuauses. 11 n'a pas assez d'enthousiasme pour le cametère des Italiens, dont la grande, runiqoe afbire est d*aimer. La douce volupté, nous dil-il* ciTilisa lllalie, la volupté, mère des arts, et unique source du honhear. U a raison, quand il montre les Italiens, uniquement occupés de leurs passions , vivant de l'amour et aacriflanl le reste. Il a tort quand il envie pour la Pranev ceUe civilisation toute consacrée au plaisir. Cest un autre idéal dont les nations viriles ont besoin. Je ne souhal* terais pas davantage pour ma patrie cette riviltsation , utilitaire à outrance , dann laquelle s'absorl)ent de jour en jour davantage les Ktals4'nis. Mais n'y a-t-il donc rien entre la civilisation de ta volupté et la civllisatiofi du doUar? L'un énerve les âmes et les rend incapat>le< de ta Uberlé. L'autre abai^iie rinlellirrenee et la confine dans ta frontière étroite du temps. L'une fhit des eaclavas at Taittra des égoïstes. Il y a une autre dvilisalîon ,

jdtile peuMtre • plas digne des efforts et de rmbitian des grands peuples. C'est celle qui ferait tourner les progrès miraculeux de l'industrie à ramélioration intellectuelle et morale de rbumapité par le bien*être et par le loisir. C'e^t celle qui s'appliquerait de toutes ses forces à détruire, je ne dis pas la pauvreté» mais la misère» cette servitude avilissante des âmes, et l'ignorance, ce fruit empoisonné de la misère. Celle enfin qui » animée et soutenue par une foi haute dans ses destinées et une confiance virile en Dieu, développerait dans le monde tous les germes de cette gr&nde charité intellectuelle et morale, déposés dans l'Evangile, et trop négligés par Khumanité insouciante et ingrate. Ce sarait, s'il faut lui donner un nom i ce serait la grande civilisation du spiritualisme chrétien , de la pensée et de la liberté.

Ces sortes d'idées étaient lettre close pour l'&me de Stendhal. Il ne comprit jamais rien au^^elà des idées sensibles. Tout ce qui n'était pas une sensation était pour lui une abstraction , et tout ce qui était une abstraction était une pure énigme.

liais , dans les limites des idées sensibles , il avait une sagacité rare» et comme un flair d'observation particulièrement heureux; personne n'a mieux pénétré le caractère italien dans ses nuances si contrastées avec le caractère français, n revient continuellement à cette comparaison qui est chez lui comme une idée fixe : l'Italien , uniquement occupé de son amour et tout à fait indifférent au qu'en ^irort-on; le Français, toujours sur ses gardes, toujours défiant, réglant toute sa vie X sur les inspirations de la vanité ; l'Italien osant être heuv"^ reux, quand il l'est, et avouant ses infortunes quand il a subi un échec ou une disgr&ce ; le Français iv'K>sant jamais se montrer pî heureux, ni nuUheureux^de peur

316 STU0ES LITTilUIRES.

de prêter à rire. De là aussi une différence essentielle sur laqueHe Stendhal insiste tout particuliirement : ritallen « osant être soi , et se livrant à toute la ▼érité de ses impressions « a le génie naturel des arts, qui est Topposé de l'artificiel et du convenu; en France» nous anéantissons en nous le génie de Tart en n'osant pas être nous-mêmes, et en craignant toujours de n'être pas de l'avis de tout le monde , ce qui tue l'originalité et l'invention. Il y a du vrai dans ces observations, m ne les prenant que dans un sens très-général , et si cela ne s'entend que de la masse de la nation , car les eiceptions individuelles abondent , et il n'est peut-être pas de pays qui produise un plus grand nombre d'esprits originaux et inventirs; mais l'observation subsiste pour la généralité de la nation. Stendhal , je crois, ne voulait pas dire autre chose , et dans cette limite il a raison.

Personne non plus n'a mieux saisi et n'a peint plus au vif la société italienne dans son attitude naturelle et dans son diarme ; c'est surtout à Milan , dans la lo^ de M. de Brème, qu'il a fait son éducation, de ce cAlê des mœurs italiennes, négligé ou ignoré de nos vo;a* geun de passage. Celte loge de M. de Brème était, de 1816 à 18tO, le rendes-vous des hommes les plus distingués de Milan. Stendhal y connut le poète Monti, M. Borûeri , M* Visconti ; il y rencontra un soir lord Byron , et nous a conMTvé les déteils de son entrevue. Mais c'est surtout le monde féminin que Stendhal étudie avec bonheur, et qu'il dépeint avec ravissement : • Ou'on'juge de mes transports, nous dit-il, quand j'ai trouvé en Italie, sans qu'aucun voyageur m'eût gâté le plaisir en m'averti$sant , que t'émit précisément dans la bonne compagnie qu'il y niait le plus d'imprévu. Os génies singuliers ne sont arrêtés que par le manque de

foitime et par l'impossible. — Les femmes, en Italie, avec Fâme de feu que le ciel leur a donnée , reçoivent une éducation qui consiste à peu près uniquement dans la musique et une quantité de momeries religieuses; le point capital , c'est que , quelque péché qu'on commette, en s'en confessant il n'en reste pas de trace.... Les femmes ne vivent pas ensemble; la loge de chacune d'elles, au théâtre, devient une petite cour; tout le inonde veut obtenir un sourire de la reine de la société ; personne ne veut g&ter l'avenir. Chaque femme a des manières à elle , des idées à die , des discours à elle. D'une loge à l'autre , vous trouverez un autre monde , non-seulement d'autres idées, mais une autre langue. Les moyens de plaire aux femmes par la conversation sont donc trè&-différents ; il n'y a de ressemblance qu'en deux choses, et l'essence de ces choses, quand elles sont libres, est d'être essentiellement différente : c'est l'imagination et l'amour. »

Cela n'empêche pas Stendhal de nous donner des préceptes généraux pour plaire aux belles Italiennes; il nous les donne avec beaucoup de gaieté et d'esprit :

« Tout homme qui conte clairement et avec feu des choses nouvelles est sûr des applaudissements des femmes; peu importe qu'il fasse rire ou pleurer, pourvu qu'il agisse fortement sur les cœurs, il est aimable. Vous pouvez leur conter la fable de la comédie du Jar- (ufe^ ou la manière barbare avec laquelle Néron vient d'empoisonner Britannicus; vous les intéressez autant qu'en leur contant la mort du roi Murât ; il s'agit d'être clair et extrêmement énergique. — L'essentiel de l'esprit ici à l'égard des femmes, c'est beaucoup d'imprévu et beaucoup de clair-obscur, et dans la personne beaucoup d'air militaire; le moins possible de ce que l'on

318 ËTUDES I4TTËRÂIRES.

appelle en France Tair robin^ ce ton de nos jennes mar gistrats, Tair sensé , important, content de soi, pédant; c'est leur bête d'aversion. ••• Rien n'est plus rare» et surtout moins durable, que de voir une femme en recevoir une autre; il faut pour cela des circonstances extrêmement particulières , par exemple qu'elles soient toutes deux jolies , et qu'en aiipant beaucoup l'amour elles se soucient peu de l'amant. »

Dans ce pays idéal de l'amour libre et dQ 1» volupté facile , la médisance n'est pourtant pas inconnue ; Stendhal nous avoue, en soupirant, que rien n'est plus petite ville que la grande société de Milan. Il se forme comme une espèce d'aristocratie des deux cents femmes qui ont une loge à la Scala et de celles qui vont tous les soirs au Corso en voiture ; dans ce cercle , qui est celui de la mode et des plaisirs , tout est connu. Le premier regard qu'une femme donne à la salie, en arrivj^nt dans sa loge, est pour en passer la revue, et si elle remarque la moindre irrégularité, si M. un tel n*est pas vis-à-^is déMmeune telle, elle se tourne vers son amant, qui va au parterre et de loge en loge, pour savoir cos*è dé neuf; on arrive, en une demi-heure, aux dernières précisions.

Voilà de quel crayon vif et léger Stendhal nous peint cette aimable et frivole société. Quel naturel dans les manières, s'écrie-t-il à chaque instant, c'est la vérité même, c'est la bonhomie; c'est aussi le grand art d'être heureux ; et ici il est mis en pratique avec ce charme de plus, que ces bounes gens ne savent pas que ce soit un art et le plus difficile de tous; leur société me fait rciTet du style de La Fontaine. Comme tous les soirs la loge d'une fennne aimable reçoit les mûmes personnes , et cela dix ans de suite , on se comprend parfaitement, on se connaît de luùme et l'on s'entend à

demi-mot; de là peuMife le Yraî charme de la bonne plaieanierie ; de Ik auçsi h naturel, CoQimenc essayer de jouer h ûQmédle devant des gens que Ton voit trois cents ibis par an d^pifjs dix ans ?

C'e^t dans ee^ peintures légères que Stendhal excelle ; il Y 4ur#t ainsi k glaoer, jt travers sa correspondance et sefs mi^ 4^ vpyag^, une centaine de pages vraiment exquises en ge genre agréable et aisé; on aurait un aperçu plein de vivacité et de fioesse sur la société de Milan §n IgiO. Stendhal ^erait là résumé et condensé dans la fine fleur de son esprit et dans toute la grAee négligée de son lais!»er-aller épicurien ; autant il est sybtil et maniéré ailleurs, autant, en ees matières agréable^, il a de l'abandon et du charnie; ce n'est plus le même homme , il semble ne plus penser à l'effet qu'il va produire» et il l'atteint sans y penser. Aussi Fattrait ^t-*il loin de manquer dan^ ces livres recueillis au jour le jour et composé^ par le hasard d'une main capriciep^ qui se joue ep mille sujets variés. Mais la acte principale de ces deux ouvrages, celle qui revient à chaque instant , c'est Téloge de l'Ilalie et de ses mceups aisées , heureusement affranchies de la gène des préjugés. On sait, de rest(B, o^ que le préjugé signifie pour lui.

Les Mémoires d*un Touriste^ écrits dans les dernières années de la vie de Stendhal , n'ont pas , à beaucoup près, l'entrain et le coloris varié des Promenades eu Italie, Profitant du loisir que lui laissait un congé obtenu vers 1836, il parcourut plusieurs provinces du midi et de l'ouest de la France, et c'e^t à )a suite de ce voyage qu'il écrivit ces Mémoires d'un Touriste^ en ce déguisant, comme toujours, sous un nom et sous UQ^ profes^on d'emprunt. C'est le jouiiial de M. L...| cquh

910 tTUDIS LlTTÉRAllIES.

mis fojagenr pour le oommeroe des fen* Kbre penseur et esprit fort, précédé d'ane introdoctioD assci intilile sur la vie imaginaire de ce prétendu commis voyaseor, qui n'offre rien de saillant, et qui, par conséquent, pou* vait dormir dans les cartons de Tauteur. Ce journal offre incontestablement moins d'intérêt que les autres Yoyages de Stendhal, et, bien qu'il y ait de jolies pa|f es , quelques paysages lestement croqués, deux ou trois épisodés agréables , ce petit nombre de déuûls heureux ne sauve pas la froideur et la monotonie de rensennhle ; il 7 a trop de politique, et de la politique pas asus sérieuse. Ce que le commis voyageur reproche aa gouvernement constitutionnel , c'est d'avoir remplacé , par des préoccupations maussades d'intérêt public , d'éler* tion, d'administration, l'aimable esprit français du di\huitième siècle , tout pétri de grâce et de frivolité. O * sont, à chaque instant, des réflexions chagrines sur U-a nneurs ennuyeuses de notre bette France; elle e&l bc^llr mu Moroi, sans doute, c'est le pays de l'univers où le» hommes se rendent le moins malheureux par leur acUon mutuelle les uns sur les autres ; c'est le pays du monde où le gouvernement bit le moms de mal au\ gouvernés, et leur assure le mieux la sûreté sur les grandes routes, et la justice quand ils se disputent entre' eux; mais le ton des demi-manants, demi«bourgeois est raisonnable et froid; il a ccUe pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à la fois l'absence des grands malbcun et des sensations profondes. Ce ton railleur n'exisle pas en Italie , il est remplacé par le silence hrourbe de la passion, par un langage plrin d'iinngrs, ou par la plai^anlerio anièrr. Tout cela , parall-il , est la faute du gouvernement, d'après Stendhal : il assure trop aux peuples la $enuJe mntrrielie {lotir laisser du ressort ci

dn jea aux grandes passions. Aussi, plus de passion» plus de bonheur; le peuple français perd sensiblement sa gaieté ; c'est pour Tannée 1860 que Stendhal prédit le complet abrutissement de la France , oubliant que c'est à la même date qu'il a fixé ailleurs le succès posthume de ses œuvres et de ses idées. Quel dommage que la patrie de Marot , de Montaigne et de Rabelais perde cet esprit naturel, piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l'imprudence ! On ne sait plus Tîvre en France; l'idéal unique de la vie, c'est un souper gai avec du vin de Champagne , des femmes aimables et des hommes d'esprit qui font des contes dans le goût du Décaméron; passé cela, la vie est ime sotte aflaire , et la France ne connaît plus la gaieté , toujours par la faute 4u gouvernement. Chaque ville de province est invariablement, pour lui, une collection de gens vertueux , de bons citoyens , d'excellents pères de famille , de bons négociants , mais c'est tout ; le peuple français est un peuple ennuyeux.

C'est là le refrain du livre. Ajoutez-y, pour égayer le fond du tableau, quelques anecdotes vivement enlevées; mais, en somme, l'ouvrage est maussade et chagrin. Stendhal n'est lui-même que quand il s'amuse , et la France l'ennuie avec ses mœurs graves. Autre cause d'irritation perpétuelle, le gothique. Le gothique est la bète noire de Stendhal ; d'abord c'est de l'architecture religieuse f puis c'est de l'architecture laide et triste. M. Mérimée remarque finement que, en dépit de la logique^ ce n'était pas sa raison qui jugeait dans les arts, mais son imagination. Et que ne lui représentait pas cette terrible imagination sous ces voûtes pleines d'ombre et de mystère! Nos églises, sombres et lugubres , ont été inventées , disait-il , par des moines fri-

pons qui voulaient s'enrichir en faisant peur aux gens timides. U n*y voit pas autre chose , bien qu'il prodigae à tout propos les termes techniques que lui avait ensagnés H. Mérimée, n aime, en s'en moquant un peu, à faire montre de son érudition de fraîche dale : le nh wan^ le roman fleuri^ le gothique ^ le gothique fleuri ^ le style flamboyant. Mais dans ces descriptions d'églises et de monuments il reste froid, impersonnel, si je puis dire; c'est sa mémoire qui parle, ce n'est pas son sentiment. Une église gothique lui rappelait le moyen âge, la domination du prêtre, les bêtises superstitieuses et féodales , Yinvention du diable et de Fenfer^ c'était assez pour qu'il la détestât.

On se demande comment, avec ces dispositions haineuses à l'égard du christianisme, de toute son histoire et de toutes les idées qui s'y rapportent de loin ou de près, Stendhal put admirer les arts en ItaUe. Presque tous ses ouvrages, en particulier ses voyages à Rome et à Florence , contiennent les formules les plus vives d'entliousiasme et d'admiration à l'égard des grands maîtres et des chefs-d'œuvre de l'art. Un ouvrage tout entier témoigne de cette admiration, c'est V Histoire de lapein' ture en Vltalie. Comment concilier son enthousiasme pour des écoles pénétrées du sentiment chrétien, avec ses répugnances et ses rancunes religieuses? D'abord il y a bien de l'arbitraire dans sa manière d'interpréter les cbefs-d'œijvre. H. Mérimée n'admet qu'avec beaucoup de réserve la critique d'art de Stendhal. U lui reproche d'expliquer les arts du dessin par la langue dramatique , la seule qu'il connût ou qu'il crût intelligible à ses lecteurs. « Admirateur passionné des grands maîtres des écoles romaine , florentine et lombarde , il leur a prêté souvent des intentions dramatiques, qui, à mon

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avfa, tour ftmitit étrangère». Lorsqu'il déccmVfe, daiiif ime Tîergê de Raphaël ou du Gorrége ^ Mn mattre dû prédflection , une foule de passions ou de nuances de passions c|ue la peinture ne saurait exprimer, on se demande s'il a compris les intentions et le but de ees grande maîtres^ Mais il raconte à sa manière les émo^ tiens qa*il a ressenties de?ant leurs outrages; il décrit reflet dand Timpuîssance d'en expliquer la cause. Pro^* iMblement, s'il atait essayé d'écrire à différentes reprises ses impressions devant un même tableau , il aurait été surpris lui-même de leur variété. » Cette obserration nous semble excellente ; ce n'est pas la seule que nous suggère la lecture des jugements critiques de Stendhal. Cet esprit, si avide d'aventures et de hardiesses, ennemi si passionné du banal et du convenu, n'est pas toujours exempt des faiblesses communes, n aurait rougi de ne pas admirer les grandes peintures de l'Italie , ce thème étemel sur lequel depuis trois siècles s'exerce l'enthou* siasme de l'humanité. Les admirant, il voulait les admirer à sa manière , et se créait ainsi bien souvent des motifs fantastiques et arbitraires de son admiration. l'ai peur qu'il ne vante un peu trop ce iqu'il n*aime que mé^ diocrement au fond, comme M. Mérimée, qui l'a si bien connu , le lui reproche pour Michel* Ange. Il me semble quelquefois saisir comme un eflbrt secret pour admirer, ce qui me gâte singulièrement le charme de quelques belles pages où je sens quelque chose d'artificiel et de systématiquement enthousiaste. Sa véritable pensée, celle qu'il cachait d'ordinaire avec tant de soin dans le fond le plus intérieur de sa conscience , sa pensée éclata parfois, comme par accident, dans quelques boutades que je regarde comme des explosions presque involontaires de sincérité* Je ne citerai à l'appui de cette opi-

nion qu'un jugement et une critique. Stendhal prétend, en un endroit de son livre sur la peinture en Italie ^ que l'Enfant Jésus de la Vierge à la chaise manque d'élégance et ressemble à un enfant du peuple. Stendhal était de mauTaise humeur ce jour-là, et il est à croire que lat mauvaise humeur ne sait pas feindre. Ailleurs il écrit cette phrase vraiment incroyable et après laquelle il aurait dû déchirer son livre : « La plupart des sujets donnés par le christianisme sont plats ou odieux. > En vérité, de pareilles impiétés contre la religion et contre Tart ne veulent pas de commentaires ; mais elles donnent à réfléchir sur la sincérité de son admiration, exprimée ailleurs avec tant d'éclat et de bruit.

On me dira, je m'y attends, qu'on peut sentir admirablement l'art chrétien, sans être chrétien soi-même, et que pour comprendre Raphaël il n'est pas besoin de réciter le Credo, On me dira que Tadmiration esthétique est tout à fait indépendante du sentiment religieux, que Tart se suffit à lui-même, que Raphaël, le peintre inspiré de la Vierge, menait une vie assez peu édifiante, et que pour comprendre, pour admirer ses œuvres, il n'est pas besoin d'être meilleur chrétien que l'amaut de la Fornarina. J'admets parfaitement robjection, et je crois volontiers qu'on peut sentir profondément les beautés de l'inspiration chrétienne sans être dévot , ni même croyant. Ce serait réduire ridiculement et méconnaître les droits de l'art que de le subordonner d'une manière étroite à la foi qui l'inspira. Cette sottise est loin de ma pensée ; mais on m'accordera bien que , pour comprendre l'art chrétien dans sa grandeur, il faut pouvoir se former, théoriquonicnt au moins, un certain idéal de majesté , de pureté , d'élévation chrëtienno. Il ne faut pas professer un mépris systématique

STENDHAL. StS

pour le christianisme. Il faut croire , au moins , qu'il a été capable de grandes choses dans le passé et qu*il a marqué très-haut le niveau de la pensée humaine. On peut être indifférent à la yérilé du christianisme et goûter sincèrement l'art qui s'y est inspiré ; mais c*est à la condition de sentir esthétiquement le catholicisme » de le sentir dans ses beautés par l'imagination , si on ne le sent plus dans sa vérité par le coeur; c'est à la condition de voir autre chose dans la religion qu'une immense duperie organisée contre le repos et contre la bourse des hommes par quelques fripons^ comme les moines du moyen âge, ou par quelques ambitieux qui voulaient faire parler d'eux / comme saint Paul ; c'est h, h condition enfin de ne pas penser que le c|)ristianisme ne puisse guère donner aux arts que des sigets plais ou odieux. Voilà ce qui fait que je n'admets qu'à grand'peine et sous bénéfice d'inventaire , la sincérité de l'enthousiasme de Stendhal. Ce serait tout un procès à reviser par le détail et qui nous mènerait trop loin, i'indique mes soupçons et je les motive» rien de plus; mais j'apprends d'ailleurs et par des témoins qui ont particulièrement connu Stendhal, que ses admirations et ses goûts le portaient d'un tout autre cOté, du côté de ces petits chefs-d'œuvre d'art exquis et d'obscénité raffinée, qui sont la légende honteuse de l'antiquité et la gloire des musées secrets. On m'assure que toutes ses prédilections étaient là , que devant ces camées et ces figurines, sa verve, sincère cette fois, s'éveillait; son imagination sensuelle s'excitait et se montait à un ton ^extraordinaire d'enthousiasme; il atteignait à toute l*éloquence impure de la débaucha. Or, je croirai difficilement qu'il y ait dans un homme une compréhension ^ihiiique assez jurande pour admirer à la fois , avec une

M6 ËTUDES LITTÉRAIRES.

passioD égale, les Infamios secrètes et les splendeors idéales de Tart Je croirai difficilement à la sincérité de eet éclectisme nouveau, s'éprenant du même enthousiasme pour ces jeux incroyables du ciseau antique, délires de la perversité sensuelle et de la fantaisie blasée, et pour ces conceptions radieuses qui s'inspirent dans ridée de la vii^inité chrétienne. Dès lors, mon soupçon se confirme , je ne doute presque plus; j'oserais presque affirmer qu'en admirant les mcrreil- Icux détails de la Cène de Léonard de Vinci , la pensée de Stendhal et sa préférence secrète se portaient ailleurs. i

V Histoire de la peinture en Italie^ qui se réduit , à pea | de chose près , à la biographie de Léonard de Vinci et ' de llichel-Angc, contient , en quelques chapitres extrêmement multipliés mais très-courts, une sorte de théo-| rie et d'histoire de Yidée du beau dans l'antiquité et : dans les temps modernes. Cette théorie est assez étrangement placée entre la biographie de Léonard de Vinci et ceUe de Michel-Ange. Elle vient ou ne sait pourquoi j et à quel propos ; mais c'est là une de ces bizarrerief j apprêtées qui sont la manie de Stendlial, il n'y faut pisj prendre garde.

Nous avons lu dans quelques critiques un éloge triiemphatique de ce morceau prétentieux. Nous nous sommes demandé si les critiques en question avaient lu ce qu'ils louaient si fort. 11 n'est pas possible de donner une idée exacte à nos lecteurs de cette obscuriti

qui vise à la profondeur, de cette sécheresse qui vise i la concision , de ce défaut d'ampleur qui vise à la netteté du trait , de cette prétention à l'aphorisme du génie et de ce laborieux effort vers des efTets qui n'aboutissent jamais. Aucun lien, aucune méthode, pas une iàit

vraiment saillante. Ce serait perdre notre temps que de débrouiller et d'expliquer ce laborieux logogriphe. Il y a pourtant, pour.ètre juste, quelques idées nettes et quelques idées neuves ; mais les idées neuves ne sont pas très-nettes, et je les déclare , quant à moi, Inintelligibles; en revanche les idées nettes ne sont pas neuves, par exemple celle-ci qui est à peu près l'idée fondamentale du morceau : le beau antique , c'est la force ; — le beau moderne, c'est la gr&ce. N'oublions pasnonplus.ee qui fait le fond de la philosophie de Stendhal , à savoir que la beauté n'a rien de fixe et d'absolu , que , ne se concevant en nous que par une sensation , elle dépend exclusivement des tempéraments et des clhnats , que le beau enfin, dit Stendhal dans un singulier langage, n'est que la saillie de tuiitê. Voilà toute Testhétique de Stendhal débarrassée des obscurités prétentieuses et des épisodes inutiles. J'avoue, par compensation, que si les idées manquent d'originalité , le titre des chapitres n'en manque pas. Stendhal est, à coup sûr,, un des inventeurs de cette littérature nouvelle , qui a fleuri de nos jouird,*et qui s'amuse à faire des économies d'esprit dans les chapitres, pour concentrer ses plus ingénieux efforts dans^^Ia rédacfion des titres , qui deviennent dès lors de petits chefs-d'œuvre de grâce piquante et d'imprévu. Je prends au hasard quelques tètes de chapitre dans te livre ouvert devant moi : Dieu est-il bon ou méchant? — Douleur de l'artist^j. — Le prêtre le console. — Donner une physionomie aux muscles, tel est Tunique moyen de la sculpture. — De mémoire de rose , on n'a jamais vu mourir de jardinier. — Lequel a raison? — Art de voir. — Les toiles successives. — L'antiquité n'a rien de comparable à la Marianne de Marivaux. — Je serais tenté de dire que ces titres sont si savoureux , si

3tB ÉTUDES LITTÉRAIRES.

pleins de fantaisie et d'humeur, qu'il n'est rien resté dans les chapitres.

Nous ne parlerons qu'en passant des éludes de Stendhal sur la musique et sur les musiciens. C'est de toutes ses œuvres la partie qui a peut-être le plus vieilli. M. Mérimée, que je ne saurais trop citer , nous en donne la raison : « Beyle a beaucoup écrit sur les beaux-arts , et a eu des idées à lui , dans un temps où tout le monde acceptait sans examen les opinions les plus fausses , pourvu qu'elles fussent autorisées par un auteur célèbre. On pourrait dire qu'il a découvetl Rossini et la musique italienne. Les contemporains se rappelleront les assauts qu'il eut à soutenir pour défendre l'auteur du Barbier et de Sémiramis contre les habitués de rOpéra-Comique d'alors. Dans les premières années de la Restauration, le souvenir de nos revers avait exaspéré l'orgueil national, et l'on faisait, de toute discussion, une question patriotique. Préférer une musique étrangère à la musique française, c'était prcsqae trahir le pays. De très-bonne heure, Stendhal s'était mis au-dessus des préjugés vulgaires, et sur ce point il lui arriva peut-être quelquefois de dépasser le but. Aujourd'hui que la civilisation a fait tant de progrès , on a peine à se représenter le courage qu'il fallait avoir, en 1818, pour dire que tel opéra italien valait mieux que tel opéra français. Il faut se reporter aux grandes querelles du romantisme et du classicisme pour s'expliquer les précautions oratoires dont Beyle accompagne quelques-uns de ses jugements en matière d'art. Hardis el téméraires même lorsqu'il les publia, ils semblent i présent des vérités de M. de La Palisse, des irutsms^ selon l'expression favorite de leur auteur. Sans étn musicien , ^yle avait un sentiment très- vif de la mélo<

die, cultivé et perfectionné par une certaine érudition qu*il devait à ses vpyages en Italie et en Allemagne. » Nous n'ajouterons qu!un mot à ce jugement si net et si décisif de M. Mérimée. La Vie de Rossini parut en 1 824 , c*est*à-dire avant la grande époque de Rossini , avant le Siège de Corinthe^ avant le MoisCy presque entièrement récrits pour la scène française , avant Guillaume Tell , la plus grande page, la plus héroïque de Rossini. Je voudrais savoir si Stendhal comprenait Rossini dans ses parties élevées et fortes , comme il Ta compris dans sa mélodieuse sensualité. Je voudrais savoir si ces harmo-* nies vraiment épiques, dans lesquelles s'expriment si fièrement la force et la majesté de la Bible, le patrie* tisme et la liberté des temps modernes, ont ti*ouvé dans Stendhal un appréciateur aussi sympathique, aussi ému que les chants enjoués et voluptueux qui sont la première manière et le genre unique de Rossini avant son voyage à Paris. Encore ici , c'est un doute , un simple doute que j'émets.

Nous ne ferons que nommer, pour mémoire, les Vies de Haydn , de Mozart et de Métastase , qui composent, sans contredit, un livre d'une lecture facile et agréable, mais nullement originale, n'étant qu'une compilation bien faite de quelques auteurs italiens et allemands, comme Joseph Carpani et SchlichtegroU. Par une de ces singularités prétentieuses auxquelles Stendhal nous a habitués , il a relégué sa dédicace à la fin du volume. Ce sont là de purs enfantillages qui l'amusent beaucoup.

11 nous resterait à étudier l'attitude militante que prit Stendhal dans la littérature vers 1823. Ce fut le rôle d'un romantique très-hardi de ton à l'égard de la tragédie classique et du vers alexandrin, très*>indécis sur

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tout le reste, n veut en-flulr avec la. tragédie épuisée et le vers français dont il ne comprit jamais la mâle beauté. Mais ses idées de réforme ne s'étcikdent pas plus loin » et c*cst dans ce champ limité du tliéétre qu'il préterid restreindre l'innovation littéraire. Lui-même a pris soin de nous tracer le programme de ses réformes. Le voici en substance et débarrassé de l'accessoire :

Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires, coûtant mille écus» qui jugèrent vers 1670» les pièct's de Racine et de MoIii>re. Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis , et travaillèrent pour eux. 11 faut d('*sormais faire des tragédies pour nous, j0u$^e4 gens raisonneiuY , sérieux et un peu en* vieux» de fan de grâce 1823. Ces tragédies-là doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'e5t le plus souvent qu'un cache-sottisc*. Les règnes de Qiarles YI, de Charles VII» du noble François V*t doivent être féconds pour nous en tragédies nationales d'un in* térôt profond et durable. Mais comment peindre avtx quelque vérité lc*s catastrophes sanglantes narrées par Pliilippes de Coniines» et la chronique scandaleuse de Jean de Troyes, si le mot pisiotet ne peut absolument pas entrer dans un vers tragique T— Tout porte à croire que nous sonmies à la veille d'une révolution semblable en poésie. Jusqu'au jour du sua*ès» nous autres défenseurs du genre romantique, nous serons accablés dlnjures. Enfin ce grand jour arrivera, la jeunesse fhinçaiM.* se réveillera ; elle K*ni étonnée, cette noble jeu* ne«se, d'avoir applaudi si longtemps et avec tant de sérieux, à de si grandes niaiseries, — I^ question se |M>fte nettement en vvs ti*nnes : Pour f.ilre des tragédh^s qui poissent intéresser le public en 18SS, ftiut-D suivre

STBMBHAL. 331

les errements deHacine ou de Shakspeare ? ~ le romaii* tieiime est l'unique salut du théâtre aux abois. — le romanticUme est Fart de présenter aux peuples les œu* vres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. — Le elassicistne (pardon du moty il est de Stendhal), au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leiirs arrière-grands-pères.

Tel est le sens général de deux brochures, plus tard réunies sous un titre unique : Racine et Shakspeare. Tout cela était fort piquant et fort leste en son temps ; mais ce sont de ces beautés d'à-propos qui vieillissent vite et qui n'ont qu'un rapide instant. Nous sommes si loin de M. Dussault et de H. Auger I Toutes les épigrammcs d^ cette petite guerre nous font maintenant l'effet d'épii? grammes fossiles. C'est presque là, pour nous, une Iliade anté-diluvienne. Et pourtant il y a trente ans h peine I Depuis ce temps, la bataille a été gagnée par les romantiques, qui n'ont rien eu de plus pressé que d'abuser de la victoire et de la compromettre par leurs excès. Ils se sont fait battre après avohr battu ; victo» rieux avant-hier, vaincus hier, ils se sont dispersés dans touâ les sens , transformés de toutes les manières. Aujourd'hui, il n'y a plus d'écoles ; il n'y a plus que des chefs d'école, impuissants prédicateurs du désert ; il n'y a plus d'armées , il n'y a plus que des généraux qui s'attribuent chaque jour la victoire, dans des bulletins que personne ne lit, sur des ennemis absents. A peine, 81 dans cette lassitude universelle, si dans ce décournr gement des esprits, on voit se constituer, lentement et dans l'ombre, un parti faible encore, mais sincère et courageux, un (larti d'honndtes gens, bien résolu à

SSt tTUDES UTTtRAlAES.

oombatlre pour toal ce qui est betu el tooi ce qui osl grand, pour la dignité des lellres et de Tesprit humêiu» pour le respect do l*àroe iannortellc et libre que la liU6rature doit forliGiT et non flétrir, pour toutes les nobles inspirations qui viennent de la raison et du cœur, pour tout ce qui tend à agrandir riioinnie cl à Tclcver audessus de lui-même, au-dessus de rintérét* au-dessus de la sensation. Ce parti est fiûble, disons-nous ; il se recompose lentement, après les excès de cette litléniturc violente, sensuelle et fausse, qui a si longtemps dctourné l'esprit français de ses voies élevées ; mais il fout croire que ce parti triomphera ; il faut croire que l'avenir lui appartient, et qu*il prendra d'une main fenne et puissante le gouvernement des intelligences; sans quoi ce serait à désespérer de la civilisation intelligente, du progrès raisonnable et de l'avenir éclairé.

Au terme de cette longue étude sur l'athéisme en littérature, car ce fut là véritablement le rôle el l'originalité de Stendhal, nous voudrions résumer notre jugement sur ce talent bizarre, incomplet et taux, et le condenser dans une impression définitive. Cette impression nous l'emprunterons à Stendhal lui-même : « L'auteur, dit-il quelque part, a un grand désavantage ; rien ou presque rien ne lui semble valoir la peine qu'on eo parie avec gravité. • Voilà, réduite à son expression la plus naUe, voilà toute la vérité. Rien ne parut à Stendhal valoir la peine qu'on le prit au sérieux et qu'on en parlai sérieusement. Que pourrions-nous ajouter à ce Jugement de Stendhal sur lui-même ? Peu de chose, si ce n'est que la postérité pensera exactement de Stendhal ce qu'il pense des sujets divers qu'il a Uiaités. Ce»t mie rèpnlalioQ que personne, dans quelque temps, ne prendra an aérieox ; réputation éphémère, choie fri-

Tole et l^ère que Fopinion indécise balancera peut-être pendant quelques années encore entre la célébrité et roublîy mais qui de soi-même et n'étant plus soutenue par le zèle de quelques amitiés empressées et par Tadmiration intéressée des cent esprits distingués que Stendhal s*est promis pour lecteurs, ira s'ensevelir dans ces abtmes silenciemc où tombent les réputations surraites et les génies avortés.

Nous n'aurions jamais eu le triste courage de recommencer cette étude après tant d'écrivains qui se sont occapés de Stendhal en ces derniers temps, si nous n'avions eu en vue que le succès littéraire ; ce qui nous a inspiré cette hardiesse, c'est la pensée qu'il restait à faire une étude morale. Nous ne croyons pas avoir dit sur Stendhal le mot le plus ingénieux et le plus piquant ; mais nous croyons, ce qui a été notre unique souci, avoir dit le mol le plus vrai, ce qui ne signifie pas que ce soit le dernier mot. 11 y aura sans doute bien des appels, et il peut se faire que notre critique sévère perde son procès devant l'opinion ; il lui restera cette ressource suprême des causes perdues qui ne veulent pas désespérer d'elles-mêmes ; elle en appellera à l'avenir, et cet avenir, elle le fixe à vingt ans d'ici.

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TÀRliTiS : DIUX BUMORISTIS Dl L'AGOLI mWAHITÂnB K S I. — M. TooBSBiiBL s Veiprit dêi BiUt,

Dût cet exorde sembler un peu brusque , il faut que dès la première ligne nous donnions à nos lecteurs Texplication de la formule du gerfaut. Sans cette formule, pas àfi salut ni dUntelligence possibles. Le gerfaut est le prophète emplumé de la religion nouvelle. Du haut de son perchoir, il parle , et les phalanstériens recueillent ses oracles. Écoutons donc ce que nous révèle le gerfaut; car, je vous le dis, en vérité, lecteurs bien-aimés, si vous n'avez pas la clef de celte énigme, vous ne comprendrez pas un mot ni à celte étude, ce qui serait un petit malheur, ni au gros livre de M. Toussenel , ce qui serait une grosse calamité.

Le gerfaut est de tous les êtres parlants le premier qui ait dit : Le bonlieur des individus et le rang des eipèces sont en raison directe de V autorité féminine» Aussi, donnant à la fois l'exemple et le précepte, le gerfaut, qui laisse le sceptre à sa femelle, tient la tête dans Tordre des oiseaux supérieurs, et porte la parole devant Dieu et devant l'homme dans toute occasion solennelle. Si rimmanité fait fausse route, si tant de bassesses et

1 . Nous demandons pardon d'avance à nos lecteurs du ton {dus libre et plus familier de ces dernières pages. Nous n'avons pis cm qu'il fût possible de parler de ces deux auteurs plus sérieoaement qu'ils n'ont écrit.

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