M. TOUSSENEL
indiqué aussi tFallreusemcnt que lui le côté vulnérable de la place. Ce qui tue l'Université» son mal secret , sa plaie intime y c'est la formule du rudiment! Comment voulez-vous que l'Université vive, eUe enseigne le latin, et le l^tin n'est qu'un long blasphème contre Dieu et la femme. Elle apprend à ses écoliers le rudiment de Lhomond, et Faffreux bouquin proclame que le maictilin est plus nobU que le féminin. Que pouvez- vous espérer d'une institution qui se déclare par ses premiers enseignements en insurrection ouverte contre la charte de l'avenir, la constitution du phalaiv^tère , la souveraineté delafenune?
Ëtonnez-vous après cela des colères que soulève le nom seul de Lhomond ! M. Tousseflel montre envers les noms propres une tolérance relative. Mais Lhomond est pour lui l'infâme. II va même, en un passage décisif, à demander sa tète (la tête de Lhomond I ] pour décapiter en lui le rudiment tout entier. Il veut faire à tout prix justice de cette théorie scandaleuse qui a perdu tant de jeunes âmes , occasionné tant de pensums , et couvert d'une cataracte si épaisse tant de magnifiques entendements.
L'Université va donc mourir parce que sa cause est liée à celle du rudiment. Cette alliance funeste nous tue. Nous n'avons su faire que des jeunes gens forts en thème (plaisanterie à la mode depuis quinze ans que M. Alphonse ' Karr l'a inventée), et Dieu sait quel avenir attend ces victimes dévouées au Minotaure de la grammaire latine. Le sort appesantit ses rigueurs sur ces pauvres jeunes gens qui ont trop cru à Lhomond^ à ses pompes et à ses règles. Ils sont damnés en ce monde.
Après cela ,%vous serez peut-être curieux de coiyiaitre les appréciations de M. Toussenel sur la littérature la*
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tine. Nous les résumons : le latin étant particidièraBienl répulsif à la femme qu'il met au second rang dans le classement des genres , n'a dû enfanter aucun chet d'œuvre. Ce qu'on appelle improprement les comédies de Térence sont des œuvres bâtardes baignées d'une atmosphère glaciale qui vous donne l'onglée. Viif;ile, avec tout son talent de poCite , n'a jamais pu nous faire croire à l'amour de Didon pour le pieux tnlte, un héros assommant qui se dit fils de Yénus , on ne sait pou^ quoi, car sa principale occupation semble être d'occasionner du chagrin à sa mère. La littérature romaine est dans Sénèque, dans le Digeste et dans les Pandecies. La sentence est brève, mais elle est péremptoirc.
Au reste, M. Tousscncl est trop bon fouriériste ponr être inconséquent. Du moment qu'il blâme le latin d'avoir suhaltemisé le féminin au masculin , il s'affranchira du préjugé grammatical , et il écrira bravement cette phrase : Y art et la poésie sont sœurs ^ ajoutant qu'il aime mieux commettre trois fautes contre la grammaire que de se résigner à prononcer des mots qui blessent la pudeur. Cela nous promet des merveilles pour l'avenir, et nous entendons déjà dans le phalanstère prochain ces phrases, charmants échantillons de la grammaire et de la morale nouvelles : Toutes les femmes et tous la hommes sont fiancées par la nature; ou bien encore : Cette Jeune fille et ce tendre adolescent sont d'ingénues amoureuses ; le génie et la beauté sont faites l'une pour rautre.
Si une institution déplaît encore plus à M. Toussend que l'Université, c'est pcut-ôlre l'Académie. Mais aussi comme l'Institut est impertinent envers le phalanstère ! Croirait-on que M. Flourens persiste depuis cinq ou six ans à ne pas Touloir dire à M. Toussenel pourquoi les
M. TOUSSENEL. 3fS
canards ont une plume frisée sur la queue? Croiraiton enfin que T Académie n'accorderait pas seulement une prime d'an liard à l'auteur de la meilleure histoire des Institutions politique$ de Saturne et de Jupiter? Quant à M. Toussenel , il ne réclame rien , mais enfin il rappelle arec une ironie superbe la mésaventure arrivée à un de ces prétendus découvreurs de linstitut, qui ne put jamai!^ dire ni le nom, ni la couleur, ni Fodeur de sa planète , et qui ne saurait pas encore le premier mot de toutes ces belles choses sans M. Toussenel. Que voulez-vous f II faut pardonner & 1* Académie , car elle ne sait pas ce qu'elle fait : elle pourrait faire pourtant de grandes choses , si elle n'était pas trop généralement composée de gens chauves , et tout le monde sait que cet inconvénient cefital {sic) pousse à la paresse et h l'esprit de vieillerie.
Nous sommes bien loin du monde des oiseaux et de Yamithologie passionnelle. Pas si loin pourtant que vous le pourriez croire. Nous n'avons fait que dégager de sa formule abstraite la philosophie du gerfaut, la loi d'harmonie et d'amour qui n'a pas sur ce glohe de sectateurs plus religieux que le moineau;^le canari, l'hirondelle et les autres. Les oiseaux sont les précurseurs et les révélateurs de l'harmonie. On voit quel est le lien naturel qui rattache la théorie pure à l'observation omitholo* gique. Nous demandons pardon à nos lecteurs d'avoir couru tout de suite aux principes qui forment la moralité du livre , et d'avoir n^ligé les détails qui sont pourtant des plus curieux et des plus instructifs , mais immenses, infinis, intarissables. Nous allons peut-être étonner quelques personnes en affirmant très-sérieusement que M. toussenel joint au rare mérite de dire des extravagances avee esprit le mérite plus rare encore
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d'avoir observé avec une patience merveilleuse les trois cent soixante espèces d'oiseaux qui habitent la France. Il les connaît avec une grande exactitude , il les décrit avec goût. Tant que H. Toussenel n'est que naturaliste, il est le plus ingénieux, le plus agréable des naturalistes. Il sent vivement les beautés de la nature , et il aie don naturel de les peindre en quelques traits hardis. Mais, hélas ! le phalanstérien revient de temps en temps rendre visite à son ami le naturaliste , et le tic reprend aussitôt Que M. Toussenel compromet à plaisir de charmantes qualités avec cette monomanie de Vanalogie passiaimelUt qui retrouve dans le monde cmplumé les lois les plus amoureuses du phalanstère , et les principes les plus avancés de la galanterie de l'avenir ! Trois oiseaux pourtant font exception dans ce long ditliyrambe omithologique. C'est le dindon , c'est le vautour, c'est le coq. Voyez le dindon, chauve comme tous les viveurs, épais Hondor de basse-cour , vermillonné par les excès de la table. Le vautour, image de Gobsek, se pare avec amour de ses grègues en loques. Le coq est l'ennemi personnel de M. Toussenel, presque autant que le pion. Il livi*e au ridicule le plus mérité ces poses de matamore, ce verbe aigre et cassant, cette tenue et ces propos de salle d'armes qui ont fait la réputation des coqs auprès des épiciers. Or tout le monde sait que dans Yhutnanoiogie passionnelle ( pardon de ce dernier barbarisme) , l'épicier possède un capital intellectuel extrêmement faible.
De tout cela que faut-il conclure? Quoi, sinon que le gerfaut est un grand prophète , que Descartes et Kant ne sont que des radoteurs auprès du faucon blanc, que la fcnnne est plus belle que Thomme, et par conséquent qu'elle doit être notre reine, l'amour étant le seul bien de la terre ? Quoi encorCi sinon que M. Toussenel est un
M. TOUSS£NEL, 315
anleiir essen^Memeni jeune et amoureuxf Car enfin, ce serait à lui plus que de rbéroîsme d*attaquer si yerte* ment les vieux^ étant vieux lul-môme.
Soyons sérieux un instant même en jugeant un livre qui ne Test pas. Si nous n'avions peur de passer pour un pédant^ pour un chauve , pour un fort mi thème^ nous dirions que nous vivons dans une singulière époque où Ton voit se produire de telles œuvres. Tant d*esprit de détail dépensé d*une si folle manière ! Une prodigalité de mots heureux dépensés pour un si petit résultat ! Tant de verve compromise par tant d'extravagance ! U y a peu de livres plus amusants à lire et qui laissent une impression aussi triste. Est-il bien possible d*iniprimer cinq cents pages pour démontrer la formule du ger&ut , la supériorité de la femme , et cette loi, morale et raison unique du phalanstère, que les épiciers du dernier siècle chantaient sur un air connu : Gest t amour ^ V amour ^ V amour ! Certes, nous ne pouvons pas souhaiter aux bêtes de M. Toussenel plus d'esprit qu'elles n'en ont; mais pourquoi donc ne leur donne^t-il pas quelques pauvres miettes de sens commun?
S 2. — M. HsHRi Hum ; lutèee.
Rien n'est difficile comme de parler dans le ton convenable de ces terribles railleurs qui se moquent de l'univers, sans en excepter ni vous qui les lisez, ni euxmêmes. Essayer de railler comme eux serait une grande maladresse; prendre un ton dogmatique et sévère, pure niaiserie et matière à sarcasme. Le mieux est de se résigner à une entière simplicité, sans railler et sans dogmatiser, et de s'épargner ainsi le double grief d'une prétention risible ou d'un pédantismc plus
m» trjSÈU untRAïus.
risQde mo&n. Cest ce qae nous alloni Cure à regard de cet étrange esprit, Henri Heine, rendant oomple sincèrement, mais un peu au hasard, des impressions diverses que nous ont laissées ses dernières publications , V Allemagne et Lulècê. Ce n*est pas une réfutation que nous allons faire; c'est encore moins, et pour cause, une joute d*esprit que nous prétendons engager ; nous nous contenterons de présenter Tanalyse de dos sentiments variés à la lecture de ces pages tour à tour étraiigea comme un rêve, étincelantes comme une vision, virulentes et enflammées comme une colère de tribun, grotesques et cyniques comme une raîUerio de Rabelais.
iMlècê est un recueil de lettres écrites pour la G^seitr dAufsbamrg, de lt40 à 1843. Le but de ces lettres éteit de laire connaître à l'Allemagne la vie politique, artistigoç, sociale de Paris , dans ces années florissante qui marquent l'apogée du gouvernement de Juillet. Il y a de tout dans ce singulier ouvrage V de graves Haciiasions politiques et das études de mcenrs au moins frivoles. On passe du cabinet d*un mintstre à un bal public, et de la question d'Orient à la description des dans4*> prohibées. Le compte rendu d'un concert s*y rencontre à côté d*une esquisse trés-sjmpathlque de bi philofu»phic de Pierre Leroux, et l'Académie des sciences morales et politiques s'y coudoie avec le corps de ballet. Le salon de Henri Heine est trés-mélangé, et tout > entre un peu péle-méle, depuis la bonne compa^riii'* jusqu'à la demi<*re fraction décimale du petit momie. Il en résulte je ne sais queUe physionomie complexe, fort nialaiM'c à définir, ambiguë et bariolée. On y sent trop peut-éirc le parti pris de n'être ni pédant, ni gm\ e, ni ennu)cus» ni Allemand; mais cela serait mieux
HENRI BEUiS. U7
encore, t\ «e n*étaH pas un parti pris, et peut-^ètre goû^ terioDS-nous avec plus de plaisir ce mélange des tons et cette agilité d*esprit qui passe avec tant d*aisanea d'un sujet politique à une question d'art, et d'une quës« tion d'art & des £amiljarités équivoques, si nous n'étions trop avertis que nous avons affaire à un écrivain humoristique. J'adore l'imprévu , mais surtout quand l'imprévu ne m'est pas annoncé. A cela près que tout le livre est d'un décousu et d'une bigarrure inimaginables, et que l'auteur se fait gloire de sa désinvotture, il y a peu de lectures d'un effet plus original.
Disons tout de suite ce qui a vieilli dans le livre. La partie politique est sans doute ce qui faisait le plus grand intérêt de ces lettres, à leur date ; mais ce charme de l'actuaUté est bien passé, et il nous est impossible de nous intéresser aux spirituelles allusions, aux diaboliques malices, à la hardiesse d'épigramme qui^défirayaient cette correspondance aux dépens de M| Guizot et du roi Louis-Philippe. Toute cette petite guerre est un tel anachronisme aujourd'hui, qu'il nous semble au moins étrange que M. Heine n'ait pas eu la pensée de retrancher cette vieille polémique qui n'ajoute rien^ au mérite du livre et ne sert qu'à ralentir l'intérêt. Les épigrammes politiques n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont une témérité; quand le péril est passé, elles me font l'effet d'un coup de fusil tiré sur un ennemi à terre. Il eût été de bon goût de supprimer toutes ces légères mousqueteries d'arrière-garde. Hais il parait que l'auteur le plus spirituel du monde n'a pas le courage de sacrifier même les parties les plus surannées de son esprit. Â Dieu ne plaise qu'il nous vienne à la pensée d'interdire à l'histoire le droit de juger avec sévérité ces temps encore si voisins de nous, celte politique
:H8 ÉTl'DES LITTÉRAIRES.
presque contemporaine, ces minislres cl celle royaulé d'hier. Mais ce que nous permettons à rhistoire, nous ne le permettons pas au pamphlet ; nous comprepons le jugement motivé, nous ne comprenons pas Tépigramme. Voilà, du moins en France, ce que veut la dignité de récrivain. Il ne s*agit pas ici de partis politiques. Si M. Marrast vivait encore et qu'il voulût écrire l'histoire de 1840, il ne l'écrirait plus sur le ton du NaUoiml. Cette faute de goût, ce manque de convenance a du reste, dans M. Heine, sa punition immédiate. Qui k
croirait? Ce grand railleur réussit à nous ennuyer.
Nous insistons d'autant plus que M. Heine a la prétention presque boufTonne d'avoir dç8 convictions politiques. « Celui qui ne s'attache qu'aux mots, nous dit-il gravement, trouvera aisément dans mes correspondances, à force de les éplucher, bon nombre de contradictions, de légèretés, et même un manque apparent de conviction sincère. Mais celui qui saisit l'esprit de mes paroles, y reconnaîtra partout la plus stricte unité de pensée et un attachement invariable pour la cause de l'humanité, pour les idées démocratiques de la révolution. » Or, veut-on savoir quelle étrange interprétation il nous donne de ces idées démocratiques? Ces idées se résument pour lui dans le socialisme le plus avancé, ou pour nommer le monstre par son vrai nom , le coramonisme. Il se vante du service qu'il a rendu à la secte. « Les communistes de tous les pays, dit-il, reçurent par nos lettres des nouvelles authentiques sur les progrès incessants de leur cause ; ils apprirent à leur grand étonnenient qu'ils n'étaient pas le moins du monde une faible petite communauté, mais le plus fort de tous les partis; que leur jour, il est vrai, n'était \ïàs encore arrivé, mais qu'une attente tranquille n'est pas une
perte de temps pour des hommes à qui appartient Tavenir. L'avenir leur appartient parce qu'ils ont pour eux ia justice^ h vérité. » Un teiTible syllogisme tient l'esprit de M. Heine ensorcelé, et s'il ne peut réfuter ces prémisses : Que les hommes ont tous le droit de manger, il est forcé de se soumettre aussi à toutes ses conséquences. En y songeant, il court risque de perdre la «Bison, il voit tous les démons de la vérité danser en triomphe autour de lui, et à la fin, un désespoir généreux s'empare de son cœur et il s'écrie : <« Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société! Que justice se fasse ! Qu'il soit brisé, ce vieux monde, où l'innocence a péri, où l'égolsme a prospéré, où rhomme a été exploité par l'homme ! » Tout cela est bien éloquent et a l'air sérieux. Mais écoutez ; et vous allez juger comme ce grand apôtre de Y innocence et de ]3L justice va se moquer de lui-même : « Qu'ils soient détruits de fond en comble , ces sépulcres blanchis, où résidaient le mensonge et l'iniquité! Et béni soit l'épicier qui un jour confectionnera avec mes poésies des cornets où il versera du eaK et du tabac pour les pauvres bonnes vieilles qut, dans notre monde actuel de l'injustice, ont peut-être dû se passer d'un pareil agrément — fiatjustitiaj pereat mundus! » — Voilà la note exacte de ses convictions. Triple dupe qui se laisserait prendre à ses velléités de principes!
Ce qui nous intéresse beaucoup plus que les convie-tiens politiques de Henri Heine, ce sont ses jugements d'art et de littérature. Ici encore il procède par boutades, par plaisanteries très-équivoques, personnalités amères, jeux souvent cruels d'une humeur fantasque et d'un scepticisme acerbe , ou bien par élans inattendus d'une sympathie soudaine et retours imprévus d'une sensibilité
MO ETUMS UTVtBAIRKS.
prafqne lincèrej Mak an moiAs» dans ce domaine dei idées, dans cette libre sphère de Tari, les polémique^ ne vieillissent pas aussi ?ite et la scrutin de Topinioi restera longtemps ouverl sur les mérites divers d^ Georges Sand et de Victor Hugo, de Louis Blanc et éi Thiers, de Delaroche et de Lèopold Robert, de Berli*>i et de Beethoven , de Pierre Leroux et de Cousin.
Mous ne sommes que bien rarement de Tavis de Benr Heine. Hais qudle piquante variété de poinls de vu Quelles fantaisies imprévues I QueUe peinte aiguisa Comme tout cela s*agite et se meut, comme eetle mél de noms propres contemporains et de Jugemenli aven turés produit un singulier cflet! A chaque page ori s*écrie: Le drôle d'esprit! U est vrai que parfois on c-\ tenté d'abréger bi phrase et de s'écrier loat sâmpl*"^ ment : Le drôle I II fsnt voir comme il nous arrange doh grands écrivains. Chateaubriand est ponr lui on fou, d j'ajoute un fou triste ; son pathos a quelque diose il'i comique; à travers le glas funèbre de ces accente qu'oi: prend pour sublimes, Heine entend toujours le tint«^ ment des noires clochettes de son bonnet do fou. M. «^' Lamartine est le moins maltraité, si, en pareil cj**. l'injure la plus cruelle n'est pas le silence. M. Virtf: Hugo n'est qu'un grand cbarlaten qui a fiiil arcroiff i SCS compatriotes, et à la fin à lui-même, qu'il était h plus grand poote de France. Il est forcé et fonx, mlgoût, fums naturel, Iroid et glacial, même dans >« effusions les plus passionnées; son enthousiasme nV^' qu'une lantasmagurie , un calcul sans amour, ou \Am' -' il n'aime que lui*niéme, il t^i égolMc, et pourc^rc quelque choie de pire, il est Hiigoiste. Il a la gauclN^rM* d'un pane nu ou d'un tauvofce qui s'affuble d'oripra"^ bigarrés. Tout est cliei hii barlMrie, dnsonanœ , diA^r-
mile. On a dit de son génie : C'est un beau bossu. Celui qui a dit ce mot , a dit le dernier mot. --* Telle est la sentence laconique de Henri Heine sur Fun des plus vigoureux écrivains qui aient manié la langue française. Croirait-on queM. ViUemain , dont le noin seul rappdie les années les plus exquises çt la grâce éternellement j^ne de TesprK, est grossièrement insulté? M. Cousin subit, dans le même livre , des fortunes assex diverses, tour à tôor maltraité pour avoir hautement proclamé ses répugnances à Tégard du panthéisme , et défendu contre certaines attaques haineuses de M. Pierre J^erout. 0 y a de lKS|{;énérostté dans cette apologie ; car M. Pierre Leroux est i^i philosophe selon le cœur de Henri Heine. L'auteur de YHumanité prend tout à coup des proportions colossales 6( tout à fait inattendues pour le lecteur français; C'est la vertu mAme, quoique cette grande vertu, on Tâvoue, se laisse parfois trop aisément em-. porter au souffle de la passion ; c'est un ermite de la pensée , c'est un capucin philosophe , un Pontifex maximuÊ^ le plus grand producteur d'idées que possède la Pranee. Panai tous les titres pompeux dont il est affublé, j'en passe et des meilleurs. MM. Michelat, Quinet et Mme Georges Sand partagent avec Pierf e Leroux les sympathies décidées de l'Aristarque allemand. Dans celte revue sommaire des lettres ft*ançaises, rAcadéinie n'est pas. oubliée, et l'on plaisante agréablement ,^fc phisieur^ reprises , les dames qui ne manquent pas une des séances où tel immortel doit prendre la parole. Tout cela, on le voit, est de la haute fantaisie à propos de critique. Que cette lanterne magique de caricatures enluminées soit amusante , Je ne le nie pas ; mais Je tiens à bien constater que ce n'est qu'une lanterne magique. Et pourtant, si parfois il arrive à Hem*i Heine de lais-
3n ÉTUBES UTTÉftÀIEES.
ser là oe parti pris de parodie, de charge et de plaisuH terieà ootrance, ft*il lui arrive de B*abandoiuier i rémo- UoD sincère el à l'inspiration sérieuse, il troure des accents d'unejvstesse et d'une élévation incomparables. Qui pourrait lire sans être profondément touché , celle page sur la mort de Léopold Robert : • Ce qui pous^sa Robert à quitter la vie, co fut peut-être la plus horrilkle de toutes les douleurs , celle où l'artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et m^ forces d'exécution; cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fiiit plu«^ qu'aider pour abréger Tagonie. Quelque vigoureuses cl admhvbles que soient les peinUires de Robert , elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de et s florissantes beautés de la nature qui planaient devant son àme, et un oeil exercé peut facilement remarquer chez Jui les vestiges d'une lutte pénible avec le sujet donoé qu'il n'a pu dompter que par les efforts les plus déses* pérés. • D y a là tout un morceau d'une simplicité pathétique et d'un ton exquis, qu'on rencontre trop rarement, il but le dire , au milieu des folles inventions 9k se joue celte imagination effrénée.
A tout prendre, oe livre de Luièce etinn compotd in» croyable de Aicéties outrées, de spiriUielles Msarreries, d'iqjures grotesques, mêlées à forte dose à quelques ju* gements sincères et à quelques peintures sérieuses. Ce qu'il y a de piquant , c'est la naïveté avec laquelle certains critiques di notre pays se sont laissé prendre anx protestations amicales du facétieux Allemand , et Tont cru sur parole lorsqu'il nous assure qu'il est Français ci Parisien dans l'àiAe. Ite ont pris pour monnaie de bon aloi tous les compliments dont il paye si largement notre vanité oaliqnak. Hétas! ce n'était que de la jnonnaic
lENRl HBlNfi. ' 3SS
de sioge. Ces bons critiques n'ont donc pas la sérieusement ou n*ont pas compris ce singulier livre T Est-il donc nécessaire de leur citer une longue lettre du 13 fé- Trier 1841 « bien faite pour donner à penser à notre orgueil patriotique ? Je la résume : « Si les Français agis*sent si vile et profitent du temps présent avec tant de précipitation , c'est qu'ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplis* sent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau , et les autres peuples ne forment que l'honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d*État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai , ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut son approbation ou son biftme, ou bien même de monter sur la scène et de jouer un rôle dans la pièce ; mais les Français , les comédiens ordinaires du bon Dieu , restent toujours les acteurs principaux du grand drame universel, qu'on leur lance à la tête des couronnes de lauriers ou des pommes cuites. Non , la France n'est pas encore finie, mais elle a passé sa période d'éclat, et il s'opère dans ce moment en elle un changement qu'on ne saurait nier : sUr son front se répandent quelques rides, sa tête légère commence à grisonner, elle se penche soucieuse et ne s'occupe plus exclusivement du jour présent; elle pense aussi au lendemain. Nous autres Allemands, nous allons lentement : qu'importe? L'avenir nous appartient, et un très -long avenir. »
Voilà qui est assez clair ; nous sommes la civilisation d'aujourd'hui, et c'est pourquoi Henri Heine a pour nous de si enivrantes caresses ; mais l'Allemagne est la civilisation de demain , et si l'on nous donne le présent, on nous ravit tout l'avenir. Jouissons rapidement de no-
tre reste; nos jours sout comptés. Notre grande et splendide civilisation n*est que le festin de Balthazar. Les mots &tidiques portent déjà l'arrêt de notre ruine , et c'est Henri Heine qui est venu les écrire sur les mors de Paris, Henri Heine, ce bon ami des Français!
Si l'Allemagne était plus perspicace, si elle savait mieux comprendre ses grands intérêts , au lieu de se tenir à l'écart , dans une déflance sottement ombrageuse , elle ferait comme Henri Heine , elle s'initierait à nos mœurs, à nos idées, à notre civilisation; elle nous prendrait notre esprit , notre politesse de manières , les gr&ces et les élégances qui sont le charme et le prestige de notre génie national. Elle avancerait ainsi ses affaires de plusieurs siècles. En se tenant à l'écart » elle ajourne indéûnimenf son avènement sur la scène du monde. Aussi le poète pamphlétaire n'a-t-il pas assez d'iuvec^ tives grotesques contre l'imbécillité de ses compatriotes les Teutomanes. II épuise le vocabulaire de l'injure pour maudire ces soi-disants représentants de la nationalité en Allemagne , ces faux patriotes dont l'amour pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote contre Fétranger. Oui, s'écrie-t-il éloquemment, oui, ces descendants des Teutomanes de 1815, qui ont seulement modernisé leur ancien costume de fous ultra-tudesques, et se sont un peu lait raccourcir les oreilles, je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et maintenant que l'épée tombe des mains du moribond , je me sons consolé par la conviction que le communisme , qui les trouvera les premicra sur son chemin , leur donnera le coup de grâce; et certainement ce ne sera pas un coup de massue , non , c'est d'un simple coup de pied que le géant les écrasera , comme on écrase un crapaud. C'est avec douleur que nous voyons un poète traiter
avec cette colèFe méprisante et ces outrages , un parti demi le seul tort est d'aToif sauvé la nationalité expirante de sa patrie. Qu'un Français répète arec orgueil ces beaux vers d'Alfred de Musset :
Nous l'avons eu, votre Rbia allemand, U a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant Efface*t-il la trace altière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
S'il est à vous, votre Rhin allemand, Lavez-y donc votre livrée; Hais parlez-en moins fièrement.
Combien , au jour de la curée , Ëtiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant?
(Test à nous, Français , de sentir ainsi; mais il nous est pénible de voir Henri Heine entonner à plein gosier le chant dédaigneux et fier d'Alfred de Musset contre sa patrie. Heine a la prétention d'élre le vrai poète de l'Allemagne moderne, étant le vrai, le seul cosmopolite de la civilisation. A tort ou k raison , nous tenons l'idée de patrie et de nationalité pour autre chose qu'une chimère, et il faut bien que l'ennemi juré des Teutomanes pense comme nous , puisque , dans un avenir éloigné, mais certain, il promet le règne aux Allemands. C'est donc une boutade et une rancune toute personnelle, et cette fureur antipatriotique a quelque chose d'odieux. Heine aura beau faire , il aura beau s'agiter dans sa colère et montrer le poing en désespéré aux Teutomanes, il ne fera pas oublier ces poètes patriotes qui savent si vivement toucher l'âme fle la nation. Il ne fera jamais p&lir ce lyrisme qui , réflé-
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clii dans Tàme flère et brûlante de Kœraer, éclata comme un incendie dans le cœur de la vieille Allemagne. Noos donnerions bien des pages de Henri Heine , surtout ses pages contre Chateaubriand et M. Villemain « pour quelques pièces comme l'Appel^ le Glaive^ le ChanCdes chasseurs noirs. Nous admirons naïvement la levée en masse de ces peuples à l'appel de ces odes belliqueuses. Rien, après tout, n'est plus noble que cet immense mouvement d'une natioA ressuscitée , rien n'est plus généreux que ces chants de guerre (|ui éclataient sur le Danube et sur le Rhin comme le cri de Spartacus brisant ses fers. Nous donnerions toutes les épigrammcsdc Lvtèce contre Louis-Philippe et M. Guizot pour cette simple chanson des Teutomancs qui retentit si pi*ofondoment en Allemagne, lors des événements de 1840, comme une fanfare de guerre :
« Us ne Tauront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides; — aussi longtemps qu'il roulera paisible, |)ortant sa robe verte ; aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots. — lis ne l'auront pas, le libre Rhin allemand , aussi longtemps que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu; — aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son miroir. — Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes flUes élancées. — Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans les vagues. »
Voilà de la poésie, de la vraie poésie, n'en déplaise à M. Heine et à ses amis. Ce que c'est que cette toute petite chose y rbonnéteté du sentiment! C'est peu, et c'est
beaucoup. Voilà un poète qui certes p'est pas au nombre des Ûlustres et des privilégiés du génie. Le nom de Becker n*est pas un de ces noms qui laissent une trace enflammée dans Thistoire. Voyez pourtant cette chanson dti'Ehin allemand; comme le sentiment est profond et comme le vers, jaillissant de cette veine heureuse , coule avec aisance sur les lèvres et dans les cœilrs ! Quelle grâce hardie et flère dans ces strophes animées, colorées, vraiment vivantes ! Dans les ballades et les légendes de M. Heine, dans ces chants d'une fantaisie étince* lante, combien y en a*t-il qui aient conquis une aussi grande popularité? Cette naïveté de sentiment patriotique, M. Heine rappelle de Tidiolisme, nous l'appelons, nous, de l'honnêteté , de la loyauté. L'inspiration est profonde et vraie, cela suffit; le chant est consacré, il trouve un abri sûr dans toutes les mémoires et dans toutes les âmes de l'Allemagne. On le chantera, ce petit poème , tant que le Rhin coulera entre ses rives affranchies , et si le Rhin cessait d'être allemand un jour, on le chanterait, tout bas peut-être, mais on le chanterait encore. — Français, nous aimons la France; nous ne pouvons trouver bon qu'un Allemand insultes a patrid.
En somme, si nous voulions rassembler en un jugement définitif nos impressions diverses sur ce Uvre de Luêèce, ce jugement serait sévère. Non pas que nous soyons insensible à ce charme de l'imprévu, à ce prestige brillant de l'esprit se jouant avec les idées les plus graves , et jetant une lueur soudaine de la plus haute raison au milieu des plus singulières plaisanteries. Non que nous prétendions méconnaître tous ces dons heureux d'une verve inépuisable, éclats fantasques d'une gaieté folle ou d'une tristesse presque désespérée , sou-
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plessa étonnante d'allures, et surtout cruantë incâsive du mot , perfidie raffinée de l'allusion, art de l'assassinat littéraire et de la torture par l'épigramme. Tout cela nous est prodigué, mais tout cela nous laisse presque triste. Nous admirons les jeux fantasques de Técrivain et les capricieuses hardiesses de sa plume, il n'éveille pas en nous la sympathie. Or, n'est-ce pas une admiration stérile que celle qui n'a pour objet que k caractère purement littéraire et qui laisse en ddiors l'homme?
Sans nier la Yerve étincelantc du détail , l'ensemble nous fotigue et nous attriste. Tant de méchancetés et tant d'injustices! tant de jugements à rebours I de si petits hommes élevés, ironiquement peut-être, et tant de grands hommes, de vrais talents, de nobles caractères même, abaissés, dégradés avec une sorte de fureur! M. Heine a donné une parodie de génie, je le veux bien, ce n'est pas un tableau de la France.
De rÀlkmagnt,
Une des manies de Henri Heine, qui en a beauooupi c'est de faire peur. Il semble que cette manière de le divertir aux dépens du public ait beaucoup de charme 4 ses yeux, n en jouit à la manière de ce terrible M. Proudhon, qui se plaisait de temps en temps , on s'en souvient, à lancer dans le silence effrayé de son auditoire, quelquesuns de ces axiomes néfastes qui sonnaient aux oreilles des bonnes gens comme le glas funèbre de la société : La propriété f^ c'est le vol; — Dieu^ c*est le mal. Je m'imagine la joie secrète du grand railleur , en assistant à ces grandes épouvantes dont il était la cause. Il devait rire de bon cœur des imaginations bourgeoises qui voyaient
«CKRI fiEIlVE. S99
en hii fMte-ètriit dégoisé en socialiste , et j'ai de bon* nés raisons Ht mxppfsêr que ce i^le grandiose et sinistre ne dépisisait paé trop à sa vanité , fort aride de se singolarïser , même aux dépens de la société et de Dieu. Heari Heine esl nn cousin germain de Proudhon pour la hardiesse de Fironie* Lui aussi , il a de terribles sarcasmes contre toutes les choses humaines et divines ; lui aussi, il aime à prendre à partie, dans une lutte à outrance, la rdi^on et le spiritualisme. U chante sur un ton lyrique tdutes les grandes défaites et les catastrophes de Dieu ; il annonce , avec le grand air d'un inspiré , les temps nouveaux où la chair va se relever victorieuse et reprendre sa place dans le monde et la vie ; mais, avant d'atteindre à cette ère fortunée , il faudM soutenir un effroyable' combat. L'Allemagne aura sa révolution. C'est id qu'il faut entendre le prophète sinistre enfler sa voix de menaces et promener la fondre dans chacune de ses paroles. Tremblez, bourgeois ! Ne trompez pas le plus cher désir d'Henri Heine : mourez de peur , pour lui fah'e plaisir.
En vérité , Henri Heine abuse un peu du r61e de Groquanitaîne métaphysique et de terroriste religieux. Il y a quelque chose comme de l'enfantillage dans ces jeux violents de style 4 destinés à plonger le bons sens vulgaire dans la consternation et dans la stupeur. A force de TOttloir être terrible, il atteint parfois le grotesque. Prend-il d^nc ses lecteurs pour des enfants , quand il écrit cette prédiction qui veut être épouvantable , mais qui est trop amusante pour nous effrayer : « Alors apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété dans le monde des faits que dans celui des idées et boideverseront sans miséricorde, avec la hache et le glaive , le sol de notre vie européenne
pour en extirper les dernières racines du passé. Vien« dront sur la même scène des fichtéens armés , dont le fanatisme de volonté ne pourra être maîtrisé ni par h crainte niparTintérèt.... Mais les plus effrayants de tons seront les philosophes de la nature qui interviendront par Faction dans la révolution allemande et s*ldenti8eront eux-mêmes avec Vœu vre de la destruction ; car si h main du kantiste frappe fort et à coup sûr, parce que son cœur n*est ému par aucun respect traditionnel ; si le flchtéen méprise hardiment tous les dangers, parce qu'ils n'existent point pour lui dans la réalité ; le philosophe de la nature sera terrible en ce qu'il se met en communication avec les pouvoirs originels de la terre , qu'il conjui*e les forces cachées de la tradition, qu'il peut évoquer celles de tout le panthéisme germanique, et qu'il éveille en lui celte ardeur de combat que nous trouvons chez les anciens Allemands et qui veut combattre non pour détruire , ni môme pour vaincre , mais seulement pour combattre. » Après ce dénombrement des légions méUiphysiqucs armées en guen*e contre la société et la civilisation chrétienne , suit une peinture fantastique de la révolution allemande déchaînée sur le monde. Quand la croix viendra à se briser , l'antique férocité se réveillera dans le sang national , les vieilles divinités se lèveront de leurs tombeaux fabuleux ; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. Le tonnerre en Allemagne est bien allemand aussi ; il n'est pas très-leste et vient en roulant un peu lentement ; mais il viendra , et quand vous entendrez un craquement comme jamais cjtiquement ne s'est tait encore entendre dans l'histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché son but. C'est alors que l'Allemagne verra commen-
HENRI HEIKE. Ui
cer un drame auprès duquel la révohuion française ne sera qu'une idylle. Et Theure sonnera. Les peuples se grouperont comme sur les gradins d*un amplilthéàlre autour de TÂllemagne, pour voir de grands et terribles jeux. Et alors » Français , mes amis , c^est Henri Heine qui vous le conseille , tenez-vous fort tranquilles , soyez sur vos gardes, et ne vous mêlez pas de l'affaire qu'on fera là-bas, en Allemagne; il pourrait vous en arriver mal !
C*est là le ton ordinaire de l'exposition et de la discnssioD philosophique dans Henri Heine : une exagération violente d'idées , un lyrisme effréné , mêlé de tri- Yialités hardies, un style excessif et bruyant, cachant mal sous le tumulte des mots l'absence des convictions , une ironie outrecuidante qui se complaît à jeter l'épouvante dans les âmes, en prenant à partie les plus hautes puissances de la terre et du ciel. D'ailleurs, un esprit étincclant , une verve inépuisable, le génie de Vhumovr^ mais de ïkamaur avec préméditation. En somme, l'effet de la lecture n'est pas médiocre. A force d'audace, Heine secoue l'àme la plus léthargique ; il a des coups de style tellement inattendus, qu'il agite et passionne le lecteur , l'inîtant par ses insolences métaphysiques et , l'instant d'après, le désarmant par la plus singulière des plaisanteries. Par intervalles, h travers ces jeux d'une raison délirante et d'une imagination exaspérée, brille un trait imprévu de bon sens, comme un éclair illuminant une orgie nocturne.
Nous ne nous donnerons pas le ridicule de réfuter les diatribes dans lesquelles s'exhalait il y a vingt ans le panthéisme sensuel d'Henri Heine. 11 n'attache guère plus d'importance que nous au fond même de ses idées, et il les a presque entièrement désavouées dans VAvanU
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propoa de cette nouvelle édition et dans le fameux morceau qui a fait tant de bruit il y a un an : tes Aveux d'un poète. Il s*est chargé de sa propre critique , et il Ta faite consciencieusement, autant du moins qu*il peut faire quelque chose, c'est-à-dire en mêlant les plus amusantes boufibnneries à quelques idées presque sérieuses. 11 nous avoue avec une sincérité du plus haut comique les motifs qui Tout insensiblement détaché des saintssiinoniens et auti*es apôtres de la réhabilitation ^e la chair. En ce temps-là, il voyait en eux le parti le plus avancé de Témaucipation humaine , qui venait d'être terrassé par les gendarmes de la vieille société. Il s'intéressait à eux comme ou s'intéresse à des vaincus » et il avait pour eux la sympathie d'une âme généreuse pour le martyre. Il ne craignait môme pas , dit-il , de s'exposer au ridicule dont leur bonne cause était quelque peu entachée. Mais les choses ont bien changé : les niartyi^s d'autrefois ne portent plus la croix , si ce n'est par hasard la croix de la Légion d'honneur ; ils ne parcourent plus nu-picds les déserts de l'Arabie pour ]f chercher la fenmie libre; ces émancipateurs des liens conjugaux, à leur retour de l'Orient, se sont mariés; ils sont devenus les épouseurs les plus intrépides de l'Occi' denty et ils ont des bottes, La plupart de ces martyrs sont à présent dans la prospéiité ; plusieurs d'entre eux sont néo-millionnaires ; on va vite avec les chemins de fer. Aussi Tentliousiasme d'Henri Heine pour ces grands prédicateurs persécutés de la chair glorifiée et de la femme libre a-t-il baissé sensiblement. 11 a vu , à n'en pas douter, que ces illustres ennemis de la civilisation n'étaient ses ennemis qu'autant qu'ils n'y trouvaient pas leur place ; ce qui est de nature à dessiller bien des yeux , même plus candides que ceux d'Heine, n nous
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laisse donc entendre , dans son spirituel avant-propos , qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux le ton agressif et les erdnenes de ses Études sur Allemagne. Il est bien revenu, s'il faut l'en croire, de ses glorieuses illusions sur cette triste et pauvre déesse , lllumanit^.
Mais , il y a vingt ans, c'était la jeunesse emportée ^ intempérante, superbe de hardiesse injurieuse et de provocations turbulentes. On nous reproduit cette jeunesse philosophique, presque sous sa forme première, et il faut bien en donner une idée.
Les études qui forment le premier volume de FAlle^ magne sont une protestation contre le demi-savoir et l'interprétation erronée de l'esprit allemand que le livre de Mme de Staël a propagés en France. M. Heine vient redresser les idées et rétablir les choses dans leur vrai joqr. Si ces idées sont exactes, c'est un patriotisme maladroit qui inspire à M. Heine le désir de les divulguer. Car l'histoire intellectuelle de l'Allemagne, dans ce livre^ n*est guère que l'histoire de la formation et des progrès du panthéisme le plus radical. Mais, encore une fois, nous ne jugerons pas , nous exposerons. A quoi bon juger ces excès de doctrine , qui ne sont rien au fond qu*une débauche et une ivresse de l'esprit ? On ne discute ni avec le délire ni avec l'ironie, et tout ce livre est
un long délire , entremêlé d'une irome satanique qui nous ferait peur si elle ne pous faisait pas rire.
La véritable origine de la philosophie allemande date de la Réforme. C'est Luther qui , en affranchissant la religion, a créé la pensée libre , mère du monde moderne. La religion elle-même change de caractère et presque de nature. Il faut vous apprendre ce que vous ignorez sans doute, c'est que l'Église romaine n'était au fond que le vieux spiritualisme indien gnostique; c'était
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le bouddhisme de rOccident. La rérorme de Lufher donna naissance au spiritualisme judalco-déisle, qui reçut, sous le nom de foi évangélique, un développement conforme aux temps et aux lieux. La chair reprend ses droits naturels; le prêtre redevient homme, prenant femme et montrant au grand jour ses enfants. D'un autre côté. Dieu redevient un célibataire céleste ; les saints sont médiatisés , on coupe les ailes aux anges ; la mère de Dieu est découronnée, les miracles cessent, les sciences naturelles font des progrès, un monde nouveau vient de nattre; c'est le monde moderne. Tout cela est l'œuvre de Martin Luther , auquel Heine rend les plus grands honneurs. Le réformateur crée l'ère des siècles nouveaux parla liberté de penser; il crée aussi la littérature nationale en lui donnant une langue, expression de cette littérature qui vient de nattre. La révolution philosophique va suivre de près la grande révolution religieuse. Cest à grands coups de pinceau que Heine nous retrace CCS événements d'idées qui changent l'Allemagne, et qui, plus tard, s'il faut l'en croire, par l'influence de l'Allemagne , changeront l'univers.
Nous arrivons à la seconde période de la pensée allemande. C'est déjà l'avéuement du panthéisme avec la doctrine de Spinosa dans laquelle l'Allemagne va se reconnaître , qu'elle va adopter avec entraînement et qui contient en germe Knnt, Schelliug, Hegel. Ici se révèlent en toute liberté les prédilections d'Henri Heine et ses espérances pour l'avenir , dans un parallèle vif et presque profond entre le déisme et le panthéisme. Nous résumons cette partie viMimcnt curieuse du livre. I^e dieu des panthéistes se distingue de relui des déistes en ce qu'il est le monde même , pendant que celui-ci est dans le monde , ou, ce qui revient au même, au-dessus
da monde. Le dieu des déistes gouverne le inonde du haut en bns, comme un établissement séparé de chez lui ; ce n*est que sur le mode de ce gouvernement que les déistes se divisent entre eux. Les Hébreux se représentent Dieu comme un tyran armé d*un tonnerre ; les chrétiens comme un père rempli d*amour ; les élèves de Rousseau et toute Técole genevoise en font un artiste habile qui a^fabriqué le monde à peu près comme leurs pères confectionnent leurs montres, et en qualité de connaisseurs, ils admirent Touvrage et glorifient le maître qui est là-haut. Pour le déiste , il n*y a de saint que l'esprit, parce qu*il le considère comme le souffle divin. Les Juirs regardaient le corps comme quelque chose de méprisable ; les chrétiens , qui sont les ultras du spiritualisme, proclamèrent le corps comme réprouvable, mauvais , comme inféodé à Satan, comme le mal môme. Mais le corps réclame et la matière injustement humiliée se révolte. L'humanité soupire après des mets plus solides que le sang et la chair mystiques. Il faut réconcilier la matière avec l'esprit. Non, le mal n'est pas , comme le veut le christianisme aveugle , le mal n*est pas dans la matière. La*matière ne devient mauvaise que lorsqu'elle est obligée de conspirer en secret contre l'usurpation de l'esprit, quand l'esprit l'a flétrie et qu'elle s'est prostituée par mépris d'elle-même, ou bien encore quand elle se venge sournoisement de l'esprit en cachant ses plaisirs secrets sous le masque béat de l'hypocrisie. Le mal , c'est le mensonge. Le panthéisme anéantira le mal et fera cesser ce long mensonge , en apprenant à Thumanité tout entière, âme et corps, matière et esprit,, qu'elle est une incarnation de Dieu. « Nous ne combattons point, dit M. Heine, pour les droits humains des peuples, mais pour les droits divins
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de riiiimanilé. Nous ne voulons ni sans-culotles , ni bourgeoisie fmgale, ni présidents modestes; nous fondons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté. Vous demandez des costumes simples, des mœurs austères ot des jouissances à bon marché, et nous, au contraire, nous voulons le nectar ei l'ambroisie, des manteaux de pourpre, la volupté dès parfums, des danses de nymphes, de la musique et des comédies.... Point de courroux, vertueux républicains! Au blâme de votre censure , nous répondrions comme le fit jadis un fou de Sbakspeare : * Crois-tu donc, « parce que tu es vertueux , qu'il ne doit plus y avoir « sur terre ni gâteaux dorés, ni vins des Canaries? »
Voilà la religion nouvelle, la philosophie nouvelle, la religion et la philosophie de l'avenir, le panthéisme, le vrai catholicisme des peuples, parce que seul il sera universel , et que seul il suffît à tous les désirs de l'humanité, aux exigences impérieuses de son corps, comme aux aspirations de son âme. Déjà, nous assurait Heine en 1835, le panthéisme est le secret public de l'Allemagne. Dans le fait, disait-il, nous avons trop grandi pour le déisme. Nous sonnnes libres et ne voulons point de despote tonnant ; nous sonnnes majeurs et n'avons plus besoin de soins paternels; nous ne sommes pas non plus les œuvres d'un grand mécanicien ; le déisme est une religion bonne pour des esclaves , pour des enfants, pour des Genevois, pour des horlogers.
Voici dans quel style burlesquemenl lyrique Henri Heine rend compte du grand événement philosophique qui prépara directement Sclielling et Hegel, c'est-à-dire la consécration publique du pantliéisme. Il s'agit de la publication de la Critique de la raison pure, d'Euiuiaimel Kant. C'est pour lui le ^1 \v\\w\et ôiu ^iîÀscwi,
« Ùh effroi respectueux, dit-il, une mystérieuse piété nous gagnent. Notre cœur est plein d'un sentiment de compassion.... car c'est ïe vieux du ciel lui-même qui se prépare à la mort. Nous l'avons si bien connu depuis son berceau en Egypte , où il fut élevé parmi les veaux et les crocodiles divins, les oignons, les ibis et les chats sacrés! Nous l'avons vu dire adieu à ces compagnons de son enfance , aux obélisques et àUx sphynx du Nil ; puis en Palestine, devenir im petit diôU-rol chez un pauvre peuple de pasteurs. Nous le vîmes plus taM en contact avec la civilisation a^syro-babylonleniie ; il renonça alors à ses passions par trop humaines, s'abstint de vomir la colère et la vengeance ; du moins ne tonna-t-il plus pour la moindre vétille. Nous le vîmes émigrer à Rome , la capitale, où il abjura toute espèce de préjugés nationaux , et proclama l'égalité céleste de tous les peuples ; il fit, avec ses belles phraseé, de l'opposition contre le vieux Jupiter, et intrigua tant (Ju'il arriva bientôt au pouvoir, fet du haut du Capitole gouverna la ville et le monde, urbem et orbem. Nous l'avons vu s'épurer, se spitituallser encore davatitage, devenir paternel, miséricordieux, bienfaiteur du genre humain , philanthrope. Rien n'a pu le sauver. — N'entendez- vous pas résonner la clochette? À genoux! on porte les sacremehts à un dieu qui se meurt. »
Nous avons tenu à citer beaucoup de ve livre étrange ; les citations seules peuvent en donner le ton juste, l'accent exact. C'est datis ces impiétés bouffonnes qlie se complaît cet esprit étonnant. En général, le scepticisme est froid et l'Ironie a horreur du dithyrambe. Ici , par l'effet d'un mélange Inouï, le scepticisme s'échauffe et le sarcasme devient lyrique. Il y a comme une ivresse dans ces injures contre le vieuss du ciel. Ajoutez à cela
des pasquinades philosophiques , un rationalisme outre qui se divertit à des facéties grossières » une yene rabelaisienne de gros inx)ts, et qui, appliquée à ces grands objets de la métaphysique, produit des contrastes violents et des surprises renversantes. Puis , toujours par Tamour du contraste, une page tout à coup émue» un mot du cœur, une larme presque céleste tombant au milieu de cette infernale orgie de Timagination per^ Tertie et de la sensualité surexcitée. D*autres fois un jugement sain , modéré, profond , qui vient comme pour reposer Tesprit de toutes ces secousses et la raison de tous ces écarts , dont elle souffre et dont elle crie ; des portraits vifs et fins, gravés en deux mots, et d*une admirable justesse. A-t-on jamais mieux défini M. Schel- 11 ng que dans cette phrase : « M. Schelling est un de ces êtres auxquels la nature a donné plus de goût pour la poésie que de puissance poétique, et qui, incapables de satisfaire les Muses, se sont enfuis dans les forêts de la philosophie, où ils contractent, avec des hamadryades abstraites, les liaisons les plus infécondes. » — Mais ces bonnes fortunes ne durent pas ; tantôt vous croyez tenir un poète , d'autres fois un philosophe ; vous tous trompez, c'est Arlequin.
Les Aveux d'un poète sont le complément naturel et le correctif de la première partie de P Allemagne. Non pas que ce soit une palinodie absolue ; il faudrait être trop ingénu pour le croire; mais enfin il y a moins d'assurance dans l'impiété; le vieux du ciel est un peu moins maltraité; on lui pardonne bien des choses qu'on ne lui pardonnait pas autrefois , et on finit par avouer, avec toutes sortes de plaisanteries très-drôles, que le bon Dieu n'est pas tout à fait morU II y a du grotesque encore, mais du grotesque attendri» si je puis
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dire. On devine , dans ces' pages écrites à Vingt ans de distance, au milieu des plus atroces souffrances, sous le coup de la mort presque suspendue sur ce lit de douleur, sous rinfluence aussi des années croissantes et des pensées plus sérieuses qu'amène la vieillesse, on devine une émotion peut-ètfe involontaire, et Ton en est touché, comme d*un regret des années folles , j*allais dire comme d*un remords. Il y a plus de naturel aussi dans la gaieté ; elle n*est plus délirante et forcenée comme autrefois. On la surprend dans une sorte de mesure agréable et d'honnêteté relative. Les souvenirs personnels, Tarrivée en France et à Paris, les bonnes et les mauvaises connaissances qu'on y fait , les fortunes diverses fie k vie littéraire , y sont racontés avec finesse, avec un enjouement modéré, avec esprit. On se moque beaucoup trop de Mme de Staél et de sa pyrotechnie sentimentale ; on répète contre cette femme illustre de vieux commérages qui n'ont plus coui*s en France et qui sont des contes de l'autre monde. Mais nous serions aussi injuste envers M. Heine qu'il l'est à l'égard de Mme de Staël, si nous prétendions nier le charme sincère de ces pages rapides , étincelantes , originales. Ce qui nous offre le plus vif intérêt de curiosité, c'est la partie de ces mémoires personnels où l'auteur nous raconte ses déceptions philosophiques. Vous savez comme il grossissait sa voix, il y a vingt ans, pour nous annoncer la révolution sinistre et prochaine de l'Allemagne, n voulait nous faire peur, et il est arrivé, par un trait plaisant, que Croquemitaine a eu peur.
« Ah ! s'écrie- t-il, ce qui semblait naguère si étrange, se prêche maintenant sur tous les toits au delà du Rhin, et l'ardeur fanatique de ces prédicants est épouvantable! Nous avons maintenant des moines de l'impiété , des
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Torquetnadas de l'athéisme, qui Teraicnt brûler M. Arooet de Voltaire , parce qu*au fond du cœur» le seigneur de Femey n'était qu'un déiste endurci.
« Tant que de semblables doctrines étaient restées le privilège secret d'une aristocratie de gens de lettres ou d*hou]mes d'esprit , et qu'elles se discutaient en un langage de coterie savante , que n'entendaient pds les domestiques placés derrière nous poiu* nous servir, pendant que nous blasphémions dans nos petits soupers philosophiques; tant qu'il en était ainsi, j*ap|)artenais, moi aussi , à ces frivoles esprits forts dont la plupart ressemblaient aux grands seigneurs libéraux, qui, avant la Révolution, cherchaient à désennuyer leur monotone vie de cour par le charme des idées nouvelles. Mais quand je m'aperçus que le populaire se prenait également à discuter les mêmes thèmes dans ses symposions crapuleux oii la chandelle et le quinquet remplaçaient les bougies ou les girandoles; quand je vis l'existence de Dieu niée par de sales savetiers et des garçons tailleurs décousus, quand l'athéisme commença à sentir le suif, Teau-de-vie de schnaps et le tabac, alors mes yeux se dessillèrent; je compris par les nausées du dégoût ce que je n'avais pu comprendre par la raison , et je lis mes adieux à l'athéisme. »
Quelle leçon que l'expérience pratique de toutes ces théories dont se grise la i*aison, et comme Heine Texprime d'une manière vive et franche! Mais tous n'ont pas entendu cette leçon comme lui; même chez nous, il m; manque pas encore d'enthousiastes qui, après la catastrophe des saint-simoniens et consorts , nous prêchent la réhabilitation de la chair. Ils rêvent encore cette ère paradisiaque où chaque membre de la famille humaine jouira du nectar et de l'ambroisie promis, des
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manteaux dé pottrprè, de là ^oWï^ié de$ parïïimâ, dte danses des nymphes.... Que cette ère de volupté universelle, qui a été si longtemps un rêve , s'accomplisse , et nous verrons s'accomplir en même temps bien des conversions du genre de celle de M. Heine. Le rêve de cette fête immense de la sensation peut avoir un ceHain prestige. Mais combien la réalilê offrirait à tous ces iUuminés sensuâlistes d'étranges dégoûts ! et comme tous les communistes aristocrate^ se détourneraient vite de cettfe grande curée de la débauche ! Le rêve était une poésie, la réalité serait une nausée.
Rien n'égale la plaisante franchise avec laquelle Reine nous raconte l'époque florissante dé sa divinité. H y a là une incroyable verve d'esprit et du meilleur. Ort ne peut pas se moquer plus spirituellement de soi-même , de son r6Ie divin, et de ce qu'il appelle lui-même àon absurde orgueil. U était jeune et superbe, nous dit-il, il n'avait jamais voulu croire que Dieu était devenu un homme ; mais il crut Hegel sur parole quand il lui entendit dire que l'homme était Dieu, ti était lui-même la loi vivante de la morale , il était impeccable , il était la pureté Jncarnée ; il remplissait avec ardeur son rôle , restaurant les virginités compromises, et dépensant largement le budget de sa divinité, lorsque tout d'im coup, l'argent et la santé lui faisant défaut, il vit s'écrouler son rêve grandiose, il dut abdiquer ses fonctions divines et redescendre à l'état de simple mortel. H avoue que l'idée du bon Dieu lui revint tout naturellement, ramenée dans son âme par la souffrance. Sur son lit de douleur, c'était pour lui un grand soulagement d'avoir quelqu'un dans le ciel à qui 11 puisse adresser ses gémissements :
« Qu'ils sont donc sots et cruels , ajoutc-t-ii avec lUie
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certaine éloquence qui laisse percer un sentiment juste et vrai à travers la plaisanterie , qu*ils sont sots et cnids ces philosophes athées, ces dialecticiens fh>ids et bien portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine , le seul calmant qui leur reste. On a dit que Thumanité est malade» que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on devra dire que le monde est un grand hôtel- Dieu sans Dieu.... Hélas! s'écrie-t-il ailleurs» la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de Tunivers, rAristophane du ciel a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre , au soi-disant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n*ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingle, en comparaison des coups de foudre de la satire que Vhunumr divin sait lancer sur les chétifs mortels. Oui , Tamer flot de railleries que le grand niattre déverse sur moi est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à frémir. »
Et ici reparaît Arlequin :
« Mais j*ose faire observer à mon seigneur et mattre que la plaisanterie atroce qu*il m'inflige me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir ennuyeux. »
Ce dernier trait nous semble caractéristique , et nous révèle que le vieux Rabelais persiste môme après l'abdication du dieu. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans cette page et dans bien d'autres comme un cri involontaire du cœur, un cri comprimé et qui tourne en éclat de rire, mais qui n'en est pas moins déchirant pour qui sait l'entendre. Nous plaignons également ceux qui, sur la foi de quelques bonnes paroles disséminées à travers les Aveux d*un poète ^ ont voulu croire à la conversion
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du satyre» et ceux qui, royant à chaque instant reparaître la griffe et le pied fourchu, n'ont voulu voir dans ces Aveux qu*une ironie et qu*un blasphème* de plus. Les uns sont trop naïfs et les autres trop peu. Le poète rit encore et rit sans pitié ; mais au milieu de ses sarcasmes, on sent tout à coup une douleur, une souffrance, quelque chose comme une aspiration. Il a laissé plus de place au sentiment humain. Ce n était autrefois qu'un sarcasme, c'est aujourd'hui presque un homme. C'est un sceptique encore, mais un sceptique qui semble avoir retrouvé un cœur. L'esprit , en lui , s'est doublé d'une âme. — Tout cela est vrai, pourvu qu'on fasse encore la bonne part au diable dans la seconde période de cet esprit fantasque qui semble faire quelques avances à Dieu. C'est à cette dernière phase de son livre qu'en est resté Henri Heine. Il n'a rien publié depuis, et le secret véritable de sa pensée est encore inédit. Il n'est pourtant pas invraisemblable de supposer que ce travail nouveau du sentiment religieux se fait peu à peu dans cette àme énergique. Il n'est pas déraisonnable d'espérer qu'après avoir passé tant de folles années de sa vie, comme il le dit lui-même dans le plus étrange des langages, à courir tous les basiringues de la mauvaise philosophie , après s'être livré à toutes les cabrioles de Tesprit, et avoir dansé avec tous les systèiTies possibles sans y trouver sa satisfaction , pas plus que Hessaline dans une de ces nuits de débauche, d'où elle sortait fatiguée, mais non assouvie, après toutes ces orgies de la raison, il se trouvera tout à coup, comme par enchantement, placé côte à c*te avec l'oncle Tom, le nègre dévot, et qu'il s'agenouillera, sérieusement cette fois, avec le honhomme noir, devant le Dieu de la conscience et de la raison , le Dieu de la Bible et de l'Évangile.
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Nous n'avions pas eu le loisir de parier dèè antres parties, plus sp6cialemetit littéraires, de ce liVre de l'Â/fonnà^ne, Nous ne voulons pas scindei* rhistoth; de la pertsée philosophique d*Henri Heine, qui nous semblait plus curieuse que tous les systèmes littéraires. Il sersdt pourtant injuste de ne pas signaler , au moins en passaht, la remarquable esquisse de la littérature jusqu'à la mbrt de Gœthc, et la galerie si animée, si vivante des poëtes romantiques. Mais ce que nous préférons à ces tableaux littéraires, où il entre toujours un peu de système et de parti pris, ce sont trois morceaux qui bous semblent d'une originalité ravissante, let Traditions populairesy la Légende de Faust et les Dieux en exil. Ici, c'est le poète seul qui parait, et ce qui pour nous est le sujet d'un étonnement sans égal , ou plutôt ce qui est à nos jreux le signe d'une extraordinaire souplesse d'esprit , t'est que le sceptique effréné, l'athée railleur se transforme en un conteur inimitable, exprimant avec la plus isingulière naïveté le sentiment intime et national de l'Allemagne, le sentiment du fantastique et du surnaturel , qui n'est qu'un écho du sentiment de l'infim. Il traduit, dans des récits vrais et colorés, Ydme rêveuse et forte de sa patrie. II a recueilli sur les lèvres des pauvres gens, dans les nuits d'hiver, au foyer des pauvres cabanes, ces traditions féeriques et ces légendes qui sont la joie et la terreur des veillées. 11 semble qu'il ait senti dans son cœur toutes ces épouvantes, qu'il ait éprouvé tous ces frissons ; il vous les fait partager avec une émotion contagieuse , et celui qui tout à l'heure nous effrayait par l'expression impie de son scepticisme désolé, celui qui nous montrait l'éternité muette et les cieux vides , c'est le môme qui maintenant nous charme en nous troublant par des contes recueillis de la bouche de
HENRI \lÉlM. m
quelque guêttt vagabond et dfe cpielîitie ^faâ'ihèrb aveugle. Éiohhânt privilège d'tin esprit supérieur ^td, par la force de rimaglhatioii, retourne non-seUlenieftt k la foi, mais à la superstition, et se rehd àihsi à luimême, comme d*une manière artificielle dont il Bait efface!: là trace, les sentiments haife qu*il & perdus !
Lèi Dieux en exil ont un cSiractère à t^art. Lé seiitiment superstitieux et légendaire s'y fond harmonieuse*ment avec le sentitnent hellénique. Hktiri Heine est un Grée par certaines nuances de son imagination. Il eét, de ce cOté-lft, tout à fait de l'école de Gœthe. U à > a\i plus haut pbint; lé senii^dé la beauté plastique; il ra>conte qu'un de ses amis , et bet ami t>fii lui-même ; pleura uh jour en lisant la défense des temples gréc§ par Libaniuâ. It recueille avei; utlë ^iétè |)resque dévote led dkbris et les souvenirs, tous ces rester du paganisme qui (l'appartiennent plus à une i*eligioii morte ^ lUais à l'art, qui vit éternellement.
Il consacre dans Furtie pieuse de sa poésie Cette cett<drë des dieux d'autrefois, cette poussière tes àiarbre» britiés. Il rassemble cette poussière , il sbURle dessus aveb le diyin souffle de là poésie , et les marbrés brisés se relèvent, les temples apparaisséht dans leur tnajêsté, l'^rt éternel reconnaît ses œuvres disparues. U rassemble cette cendre glorieuse, et le souffle puissant du ma«gicien poète eh fait éclore tout uti peuple vivant et Jenné de dieux ressuscites. — Ces pauvres dieux èoûï les parias du moyen ftge et les persécutés du christianisme. On les traque comme des bètes fauves , on les force à s'enfbir dans la nuit des plus sombres retraites. Bien plus, dernier supplice , la superstition populaire ne les tue pas , mais elle les avilit; ce ne sont plus pour elle que de méchants démons qui, se tenant éachës durant te
37l( ETUDES UTTËRAIRES.
jour, sortent, la nuit venue, de leurs demeures, et revêtent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et les faire tomber dans des pièges funestes. L'Olympe n'est pas mort. Hélas ! il eût mieux valu qull pértt dans la grande catastrophe ; il n'est pas îniort, il est devenu une succursale de l'enfer. Eh quoi ! ce bel Olympe, parfumé d'ambroisie, dans lequel les dieux savouraient sur des couches de pourpre des voluptés divines! Oui, cet Olympe est devenu une impure retraite où se préparent les sortilèges infâmes. La race de ces dieux si gracieux et si nobles , cette famille illustre de déesses idéalement belles et de héros majestueux, tout . cela est maintenant inféodé au diable , et dame Vénus n'est plus qu'une enchanteresse qui travaille pour le compte de Satan ! Henri Heine assure ifa'il l'a rencontrée un jour en passant par la place Bréda, qu'elle traversait d'un pas délicieusement leste, frisant le pavé de la pointe d'un magnifique châle des Indes. C'était Vénus, devenue femme galante. Oui, Vénus, cette radieuse divinité d'Homère, de Virgile, de Lucrèce, Vénus devenue une courtisane céleste et parfumée d'ambroisie, une divinité aux camélias, une déesse entretenue! C'est de ce ton charmant et léger, suffisamment convaincu pour être poétique et sufrisammcnt sceptique pour être léger, que Heine nous raconte les aventures éplorées de ses pauvres dieux qui traînent sur la terre un exil flétri. Il s'y intéresse avec une sollicitude piquante, et U raconte leurs fortunes diverses avec une apparente gravité qui est un charme. Il faut lire l'histoire du beau Dionysos, de Bacchus, devenu moine au fond du Tyrol, et tous les ans, au temps de l'équinoxc d'automne, célébrant sa fête par un immense siibbat qui lui rappelle, au moins pour une nuit*, la gloire et les triomphes du temps
passé. Mais vous ëles insensible , si vous ne donnez au moins une larme au sort de ce pauvre Jupiter, devenu l'unique habitant de Yile des Lapins. Quand il apprend de la bouche d'un jeune matelot que son beau temple de Grèce n'est plus qu'une ruine honteuse, habitée par des pourceaux , le vieux dieu s'affaisse et retombe sur son siège de pierre en pleurant comme un'enfant. Son aigle fidèle et décharné pousse un cri terril)le et les matelots s'enfuient épouvantés. — Henri Heine excelle à rendre Tinipression vive de ce paganisme populaire, transforiné en légendes. Il n'y a pas de conte d'Hoffmann qui surpasse en intérêt fantastique ces récits étranges où les réminiscences des Âges poétiques se mêlent aux superstitions modernes. L'ensemble de ces deux sentiment^ mêlés d'une main à la fois habile et naïve est d'un effet saisissant. C'est attrayant comme un conte et poétique comme la mythologie.
On le voit ; ce n'est ni l'ordre de la composition , ni l'unité de la pensée qu'il faut demander à ce livre de r Allemagne. Ce qu'il faut chercher, dans la partie philosophique comme dans la partie littéraire de l'œuvre, c'est la passion dans le scepticisme , c'est la poésie la plus fantasque dans l'incrédulité la plus raffinée. Je me trompe, il y a de l'unité dans ces pensées si incohérentes, souvent si désordonnées et si folles, dans ces fragments décousus et dans ce pêle-mêle des sujets les plus divers : c'est la grâce du détail, la verve de l'esprit, mieux que cela, c'est un vif et profond sentiment de l'art. — L'art, voilà le seul culte, la seule foi de cet esprit qui se joue si librement du})on sens, de la raison et de Dieu.