CHAPITRE Ml
lies P^ndnlcars de la RépvMliive
■ Il j a an »pecUcle aussi beau et non moins salataira qêê o«lm d*Dn homme vertueux aux prisas avac radversité, c*est le spectacle d'un homme Tertueox h la téta d*iuM bonaa cavH ai assurant son triomphe. •
GUUOT [Introduetùm à Umt,
§1 4tr1»ê é» Wmkmglmi^.
Le mouvement révolutionnaire de rAmérique du Nord se distingue par des caractères particuliers, exceptionnels et sans analogie peut-être dans l'histoire, tant par les causes qui l'ont produit, que par les hommes qui Tont commencé et accompli.
63 LES DECX JiMËMUCES.
VoyoDs d'abord les Tails :
Ils sonl simples, — l'esprit n'a besoin d'y chercher le nceud et les intrigues d'aucune conspiraiion, — pas un myslère n'envL-loppe le point du déparl, (oui s'esl fait au ^nd jour. — Pas de question sodale i aoalever dont il faille discuter le pim on ninna de lùaoa, pas de tempêtes menaçant de loin, — pas ou peu de pronostics avutt-ciHi' reurs de l'orage. — Rien enfin de ce qui peut embarrasser l'historien, le faire tâtonner, lui ins[nrBr des doutes sur ses jugements, et en susciter à eeni qui arrêtent leurs regards sur ces pages de l'histoire.
Tout se résume en un point de droit. Rien de plus. Le seul bon sens pouvait résoudra la question en fovcur des colons et de l'Angleterre tout à la fois.
Le calme de la raison 6t défaut, et la violence des armes trancha la difficulté à l'avantage des colons. Chose singulière et sans exemple, peut-être I Voilà une révolution qui soulève un peuple, qui remue un monde d'idées et de discussions, qui expose un pays à toutes les horreurs de la guerre, — même de la guerre civile, ~- qui allume la torche de l'incendie et aiguise jusqu'au poignard de l'assassin, qui marche à un résultai inconnu d'abord, qui traverse les plus cruelles phases de toules révolutions pour arriver, en définitive, à un succès, chèrement acheté, qui ne change ni les moeurs, ni la langue, ni la religion, ni les habitudes, ni même, à peine, les conditions sociales de ceux qui l'ont entreprise.
En effet, è part la façon dont s'est accomplie cette rv-
LES FONDATEURS DE LA RÉPUBLIQUE AMÉaiCAINE. 53
volution, qu'esl-ce que rAmérique du Nord a gagné à sa victoire?
De devenir une nation, au lieu de rester une vaste colonie indépendante et libre déjà.
Cela n'est pas un paradoxe.
Cette conquête immense, à coup sûr, pour un peuple qui eût cherché Tindépendance assise sur le bon droit et la nationalité, n'était, en fait, que d'une importance secondaire pour les Anglo-Américains.
Voyons, comme colons, quelle était leur situation.
Ils avaient alors toute la somme de liberté qu'un peuple peut demander et exercer.
Cette liberté, garantie par des chartes royales, n'était point chimérique.
Depuis deux siècles ils la pratiquaient dans toute sa plénitude. Cette liberté avait été mesurée sur l'esprit même des colons, et était conforme aux besoins que leurs institutions, essentiellement républicaines en principe, leur avaient suggérés.
De plus, ces chartes qui n'étaient point un leurre (je tiens à le faire ressortir), établissaient bien nettement le droit qu'avaient les colons de défendre leur liberté envers et contre tous. Droit incontesté et reconnu sans limite,
64 I.ËS DtL'X AHËKIULliS
jusqu'au moment où le^ parlemunls anglais, jaloux de Udi de privilèges, essayârenl de le eoDtesler.
Toutes les coloniw, indépendante! les naet à» autres, avaient des intérêts distincts qui étaient une prauva, aiH garantie ei une Torce de plus pour la validité de leurs droits.
La division territoriale de chacune d'elles était îdentiquament semblable a celle d'aujourd'hui, c'ist-i<dire que l'esprit communal y dominait à un point eilréme.
La démocralio était la base de la plupart d'enlre «Iles, el s'y développait sans que l'Angleterre en prit le moindre ombrage.
La prospérité régnait dans toutes les classes de ta société.
Nul ne songeait à sa séparer de la mére-palrie qui abritait, sans l'opprimer, celte génération de l'avenir.
flien ne faisait donc pressentir le besoin de l'indépendance, car il n'y avait pas même le prétexte d'un joug insupportable à secouer. Et quand l'Angleterre, voyant, de joui en jour, grandir cette population nouvelle, distincte d'elle manie par les instructions et par l'esprit public, manifestai quelque crainte sur la dissolution possible des liens qu l'unissaient aux colons, ceux-ci protestaient hautement d( leur attachement, et repoussaient au loin, comme um pensée criminelle, toute idée de rupture.
Les hommes mêmes qui ont le plus contribué à briseï ces liens, Franklin, JelT>!rson, \Vashington, étaient U-^ premiers à rassurer leurs compatriotes de la métropole.
Les Anglo-Américains avaient versé loyalement et cou rageusement leur sang côte à côte avec les Anglais dan!
les guerres qui avaient menacé leur territoire commun. Le danger, comme la gloire, avait été partagé également entre les Anglais du Royaume-Uni et les Anglais des bords de TAtlantique.
L'administration des deniers publies était aux mains des colonsi droits précieux qu'ils maintenaient avec une ja* louse énergie. Les taxes commerciales, les impôts étaient réglés par des chambres élues.
Leurs enfants occupaient, sur le pied d'une égalité par* faiU), des emplois dans l'armée et dans la marine.
En un mot, les colonies de l'Amérique du Nord for<maient comme une nation dans une autre nation. Elles relevaient directement, et s'en faisaient gloire, de la couronne, et non pas des chambres ; et sauf la charge de gouverneur de province, dont la nomination appartenait au souverain d'Angleterre, les autres fonctions, les plus hautes même, revenaient aux colons.
Aucun motif de haine n'existait entre les colonies et la métropole.
Quiconque eût prédit alors une séparation violente entre elles, se serait posé en prophète do chimères !
in.
Les causes de la rupture sont donc étranges à considérer de près.
L'Angleterre avait besoin d'argent pour réparer les dé-
S6 I.EE DEITX AMÉKIQIiES.
penses de sa ijuerre du Canada cunlre ia France; elli!
songea ulors à en ùrer de ses riches colonies.
Les chambres anglaises, jalouses et envieuses de l'indépendance des assemblées coloniales, décrétèrenl de leur chef un droit de timbre sur les transsctîoDS commerdales. C'était une revanche à prendre sur l'esprit de ces assemblées, qui avaient réclamé déjà une fois, et avec raiwn, le droit d'accepter ou de refuser les lois qu'on voudrait leur imposer. Le pariement voulait faire acte d'autorité.
Le timbre fut reconnu impopulaire et vesatoira, et on offrit aux agents des colonies i Londres d'accepter au lieu et place, et à leur choix, un autre impdt.Lesagents repoussèrent, au nom du principe, toute transaction.
Les assemblées coloniales, trouvant des défenseurs dans le sein même des chambres anglaises, proiestèreat avec plus d'énergie encore.
Le parlement, irrité et piquéau jeu, comme on dit, s'appuyant sur une déclaration de 1696, qui établissait que tout acte contrariant ses volontés sur tes colonies serait tion avenu, vota, malgré les protestations, une surtaxe sur l'entrée de certaines denrées de consommation dans les ports des colonies de l'Amérique du Nord.
C'était prendre la question au vif. Car si les colonies étaient jalouses de leurs privilèges sur un point, c'était en ce qui concernait les uxes commerciales surtout. Aussi les assemblées coloniales, fortes de l'esprit et de la lettre de leurs chartes, dénièrent à la métropole le droit de s'immiscer dans leurs affaires, en matière d'impôts surtout.
On s'adressa d'abord au roi. L'irritation qui r^nait dans
le sein du ministère contre les colonies était passé dans Tesprit de Georges III; le gouvernement abrita donc de son approbation les actes du parlement, avec qui s'engagea la discussion. Le parlement persista.
La résistance s'organisa alors, d'abord dans les assemblées coloniales , dont les gouverneurs de provinces prononcérent la dissolution ; puis l'opposition gagna le pays tout entier, et bientôt, de la discussion on passa aux armes.
Les préambules de la lutte furent une série de remontrances mêlées de témoignages d'un respect inaltérable pour la personne du roi, et d'un sincère dévoûment à la mèrepatrie.
Puis, la lutte s'engagea sans arrière-pensée d'indépendance, du moins de la part de la très-grande majorité de ceux qui s'y livraient avec le plus d'ardeur.
Les bulletins de combat et les ordres du jour de l'armée, contraste étrange, portaient encore les preuves de l'attachement des colons à la mère-patrie.
Et 'lorsque après deux années d'une guerre acharnée, le congrès de Philadelphie planta sur rAmérique le drapeau de l'indépendance, à peine osait-on croire à tant d'audace ! C'est alors que les défections commencèrent dans les rangs des opposants et de l'armée elle-même, et qu'il fallut aux hommes qui composaient le congrès ce grand courage de leur œuvre, pour sauver la république naissante.
Voilà, en quelques lignes, l'histoire des causes de la révolution américaine, et de cette révolution elle-même.
Deux provinces se distinguèrent dès le début : le Massachussets, où s'établit le quartier général des armées, et la
&8 LES DEUX AMKI11Q11E3.
Vilenie, qui Tut le clinmp 6p hetaille des idràs ol Ae U
On pourrait croire, c«pendanl, que le eblffre das i»xes était peul^lm asseï élevé pour exciter l'indignation publique ; et un peuple court facilement aux armes quand les impôts menaçants présagent la ruine ou la souffrance dans les fortunes.
Non, ces taxes étaient légères, en définitive, et certm ne valaient pas la peine qu'on fît une riivolution. « Pourquoi » dispuums-nouBY » écrivait Washington, « esl-«e sur 1» n paiement d'une taxe de six sols par livre de thé comme » trop lourde? Mon; c'est te droit sbcl que nous contestons t »
L'Angleterre eût laiKié a ses colonies le soin de s'imposer ces taxes que lee colonies les eussent eccordées et au-delà peut-être ; mais l'Angleterre empiéta sur les privilèges des colonies, et elles redressèrent la tête.
Question de droit et d'honneur, je le répète, voilà tout.
Aussi, une révolution qui a une pareille origine, et que de telles nausée produisent, ne s'aooomplil pas par le concours des misses, qui ne s'insurgent d'ordinaire d'elleamèmes que lorsqu'il s'agit de points de bien-être et d'intérêt matériel è défendre ou à faire pr^'valoir.
Quel motif, en effet, pouvait pousser ici le peuple angloaméricain à s'insurger?
Son état social ne lui laissait rien à désirer, rien à prétendre, rien à envier.
La démocratie s'était introduite dans la plupart des provinces avec rétablissement des premiers colons.
Une révolution triomphante n'avait rien à niveler. Aucune montagne ne séparait les conditions sociales du peuple de cette extrême égalité morale qui le pousse à l'envie et à la haine. Au-delà d'une révolution, il n'avait rien à gagner.
Mais, par cela môme que l'état social des colonies était démocratique, le peuple, habitué à exercer ses droits, en possédait le sentiment profond et exact, en môme temps que la pratique de ses libertés; il ne fut pas difficile d'abord de l'entraîner dans ce mouvement de la résistance légale et de l'insurrection, au nom de ses droits attaqués et de ses libertés en péril.
Toutefois, ce point était subtil et échappait à la perception des masses, qui ont besoin pour s'émouvoir avec l'enthousiasme qui fait la fortune des révolutions, qu'on leur montre au-delà du point de départ, et comme but suprême à atteindre, quelque conquête réelle et palpable et des espérances matérielles propres à satisfaire leurs passions.
Une révolution comme celte dont nous esquissons, à grands traits, les phases principales, en négligeant les détails, ne pouvait évidemment mûrir sérieusement que dans l'esprit et le cœur de certains hommes d'élite, capables de comprendre et d'approfondir le principe en vertu duquel
s'accomplissait rinsurreclioiiy c'est-à-dire « rallianee d>i y> droit historique et du droit rationnel.des traditioos et 6^ D idées, » selon Texpression de M. Guizot.
Aussi, le premier entraînement passé, le peuple» iii«>fî> tra-t-il froid à l'appel de ses chefs.
On vit là ce qui ne se voit en aucun cas analogue.
Kn matière de révolutions, ce sont d*ordinaira les impatientes et ardentes qui poussent les chefs mi^d^'i même de leur volonté, et souvent hors des limites de 1: raison. Ici, et ci*1a devait élre, ce furent au contraire 1- • chefs qui entraînèrent les masses trop lentes à entrevoir ' ■ but et à y courir.
La p(*rs(W'érancedans l'action, l'impulsion dans blatte, les sacrifices dans Tinsucrès vinrent des classes iodr|*»ndant«*s, éi'binvset rirli<»s.
Kllf»s seules étaient toujours et è toute heure debout «^ * la bnVhe; elles seul(*«( s'empareront du mouvement et <•cupérent len emplois que la ré\olution distribuait. IV» ■ %int que Tesprit de cette révolution fut comme étranger u moment au rentable f^prit qui avait dominé et qui devait de nouveau dominer plus tard dans l'Amérique.
1^ peuple, en «i* retirant du mouvement, avait cohhih* ramené i lui le véniabir ««»n liment d«*m<irratique de «« r
origine, et laissé les idées de Taristocratiè déposer involontairement des alluvions dans la société. Il devait Fexpier plus tard.
H fit plus, il compromit, matériellement, le sucoès do cette insurrection, la plus légale qui ait jamais pris place dans l'histoire.
C'en était fait d'un droit reconquis par tant de luttes et tant de sacrifices, si rAmérique n'avait pas eu à sa tête des hommes d'un talent et d'un courage éprouvée; pleins d'enthousiasme dans leur œuvre et incapables de détourner la révolution de son but, quelque belle qu'on leur en Fit la chance. Et si, ooftoroe je lai dit, ils entrèrent un moment dans une voie opposée à l'esprit vraiment démocratique de leur pays, ce fut malgré eux, par la force même des choses, et par l'absence de contrepoids.
Nous verrons plus tard quel parti ils tirèrent de cette situation, Washington en tête, et comment l'égalité s'éta* blit entre les deux plateaux de la balance.
Vî.
Ces hommes, dont nous avons cité le courage et le talent, semblaient avoir été créés exprès par la Providence pour mener à bonne fin l'œuvre difficile qu'ils avaient entreprise, mise en péril chaque jour et devenue lente i réaliser faute d'un concours sur lequel ils avaient été en
droit de compter.
Des hommes pareils à ceux-tà se renconlreni rarement, il faut lersconnailre.
Dénués d'ambilioii personnelle, religieusement dévouée à leur pays, risquant pour lui beaucoup plus qu'ils ne devaient en recevoir après le irioroplie de la rause qu'ils dé- > fendaient, nbdiquanl leurs plus chères sympathies, ils marchaient droit au but avec l'inflexibiliié que donnent la foi et la conscience du devoir.
Ils s'appelaient Washington, Franklin, Uason, Jefferson, Benjamin Harrisson, Hamilton, Patridc Henry, BuUledge, Wylhe, Adams, Morris, Uadison, etc.
L'Amérique leur a conservé un pieux souvenir, et leurs noms sont restés en grande vénération au-delà de l'Allanlique. C'est justice, car en aucun pays on ne pourrait citer à unemâme époque une réunion d'hommes qui aient mieux mérité le litre de sages, et qui aient possédé à la fois autant de talent et de vertus réelles.
Oh 1 comme au milieu de ces faits inattendus et de ees caprices populaires qui, d'un moment à l'autre, détruisaient l'échafaudage d'une victoire à peu près acquise, il leur a fallu de résolution et de confiance dans leur cause pour ne point succomber !
Oh I comme, au début, quelques-uns ont eu besoin d'un énergique amour de la patrie et d'un sentiment profond de leurs droits, pouriraposer silence à la répugnance qu'ils éprouvaient à se déclarer en lutte ouverte contre la métropole I
En elFet, les premiers congrès offraient ce ^tectacle étrange d'une réunion d'hommes qu'aucun lien d'intérêts.
qu'aucune communauté d'idées n'avaient jamais rapprochés ; étrangers les uns aux autres aussi bien par les habitudes que par les sympathies, et étonnés peut-être de se rencontrer. Ceux-ci tous remplis de respect et d'attachement à la mère-patrie, ceux-là plus préoccupés déjà de la patrie nouvelle qui naissait sous leurs yeux, tous divisés par des sentiments divers, mais s'unissant dans une même pensée de dignité et dans une même résolution de résistance.
On se demande comment une assemblée composée d'éléments aussi contradictoires a pu s'entendre pour mener à fin une œuvre aussi immense qu'une révolution?
N'est-ce pas là ce qu'on peut encore aujourd'hui se demander, quand on voit une société comme la société américaine, dont les parties sont unies par des liens à peine perceptibles, marcher et grandir chaque jour à travers cet amas d'ombres et de lumières, de civilisation et de barbarie, de désordre et de stabilité, de calme et de fiévreuses agitations qui en sont le caractère ?
On se répond qu'il y a lù quelque chose de providentiel que l'homme saurait à peine expliquer.
Mais, après avoir présenté les causes de la révolution, voyons jusqu'où s'élevèrent les fondateurs de la république américaine, et comment ils traversèrent cette grande épo-
61 LES DEUX AMI^IIlUtttS.
pée tf da droit armé, n comiofl l'appela un historien de l'ARiérique.
Entre Georges Washington et Thomas JeRemn , qui Turent, à douze ans de distance, les deux expression* opposées de la râvolulion américaine, après on avoir été biinultanétnent deuil descharopionsles plus dévoués, entre eux, disons-nous, se groupe toute une pléiade d'hommes moins illustres peut-être et moins populaires parmi nous, mais non moins ardents à poursuivre l'ouvre pleine de grandeur et de sagesse qu'ils avaient entreprise.
C'est la vie de quelques-uns de ces hommes que nous voulons rappeler, alin de montrer quelle somme de vertu on pouveit compter, à part le talent, dans cette réunion de rebelles. D'ailleurs, disons-le bien vite et bien haut, l'histoire de ces conquéran'^ de l'indépendance, de ces fondateurs de la République, est un des livres dans lequel on instruit, en Amérique, tn jeunesse dtïs écoles, tant on rencunlri:. à chaque page de leur biographie des leçons et des exemples précieux a citer. C'est un panthéon national qu'on place entre les mains des enrsnis.ot chaque feuillet renTerme un enseignement dont le résultat est appréciable jour par jour.
L'amour pour la République s'en accroît d'autant plus que lu respect et l'admiration remontent jusqu'à ses fondateurs.
Comptons surtout dans cette pléiade d'hommes exceptionnels, l'illustre Benjamin Franklin, dont la gloire était déjà européenne au moment où éclata la guerre de l'indépendance, et qui domina celte révolution de toute
l'autorité de son nom et de Tinfluence que lui donnaient sa rare expérience, sa vaste intelligence et l'esprit do sagesse qui avait gouverné toute sa vie.
Franklin est plus connu pour les progrès qu'il fit faire à la science et pour la haute portée morale de ses livres, que pour la part qu'il prit dans la politique de son pays. Les dévouements et les talents les plus purs arrivent à n'occuper dans les souvenirs qu'une place secondaire, quand ils n'ont pas été rehaussés par l'éclat du pouvoir et de la domination. 11 faut dire que Franklin n'en avait pas l'ambition, qu'il avait été glorieux de remplir sa lâche de citoyen, et n'aspirait à rien de plus.
D'ailleurs l'âge et bientôt la mort ne lui laissèrent pas le temps de prétendre à occuper, dans cette République qu'il avait noblement contribuée fonder, un emploi qui, au bout du compté, n'eût rien ajouté à l'illustration qui rayonnait sur son nom. Il mourut dans l'année qui suivit l'élection de Washington à la présidence. Et personne n'eût osé alors se faire le compétiteur de l'homme qui représentait le mieux les principes des premiers jours de la République américaine. Tous s'étaient effacés devant lui ; nul n'aurait eu la prétention d'accomplir avec plus de succès la mission qui avait été donnée à Washington.
Rien d'autres noms, moins illustres que celui de Franklin, et perdus pour nous dans les souvenirs de ce temps, méritent d'être rappelés au monde.
C'est une chose curieuse et imposante à considérer, que la plupart de ces hommes qui se sont mêlés à ce grand drame révolutionnaire avec toute l'ardeur d'ambitieux
66 LtS DEUX AHËHIUUES.
avides à la ciirée, occupaieDl dans In société coloniale ud rang qui no lotissait à leur ambition aucune convoitise. La considérjiiion publique les enloiirail; ils étaient [ircsque tous possr^-seurs de grands biens, ou d'emplois qui appelaient l'estime et le respect autour d'eux ; quelquesuns s'étaieni illustrés dans les scîenc«s. En ud mol, ils n'avaient rien à demander, rien à espérer de plus que c« qu'ils avaient. L'ambition ne les pressait donc pas; ils n'étaient point révolutionnaires par lempéramenl , mais par nécessité.
Il y a un intérêt véritable à questionner la vie de quelques-uns d'entre eux.
Tous ceux qui donnèrent le premier élan furent appelés plus tard au congrès célèbre qui, las des luttes stériles qu'il soutenait depuis près de trois ans, laissa, un jour, tomber du haut des marches de l'Hâlel-de-Ville de Philadelphie, sur le peuple assemblé, l'acte d'indépendance qui brisa les derniers liens entre l'Angleterre et ses colonies
Ils étaient cinquanle-six, représentant treize provinces, qui s'érigeaient du jour au lendemain en Etats libres et se sentaniassez loris pour se gouverner et s'administrer,
' Voir pliw loin le leiie de cet acte.
malgré quelques oppositions qu'ils entendaient gronder autour d'eux, mais sûrs de l'avenir, parce qu'ils avaient pour drapeau la liberté et la foi !
L'Amérique a conservé avec respect le nom des signataires de l'acte de l'indépendance; et si quelquefois alors la République, oscillant encore avant de prendre son équilibre, a traversé de rudes épreuves, le peuple est revenu au calme et à la confiance en se rappelant le nom de ces hommes qui certes n'avaient point fait de lui l'instrument d'aucune vengeance, ni le levier d'aucune ambition ; — et le peuple, par reconnaissance, et en souvenir de tant de vertu et de grandeur, s*esl soumis avec confiance.
Et comment un peuple ne suivrait-il pas, en aveugle, la voie dans laquelle l'entraînait un homme comme Benjamin Harrisson qui, appartenant à l'une des familles les plus riches de la Virginie, avait mérité, même avant Tfige strictement exigé par la loi , d'être élu membre de la législature de la province, et qui fut porté bientôt après à la chaire de speaker (président). Son immense fortune, la position de sa famille, la vivacité de son intelligence, la décision de son caractère lui avaient donné une prépondérance considérable dans la province et dans le corps législatif.
L'Angleterre, qui commençait à mûrir ses projets contre les colonies, avait résolu, pour assurer son triomphe, de s'attacher les hommes les plus distingués et les plus influents en flattant l'ambition des uns, et la cupidité des autres. On jeta les yeux sur Harrisson, et quoiqu'à peine âgé de vingt-quatre ans, on lui offrit le poste de
membre du conseil de la province, qui correspondaii à celui de membre du cunseil du roi, el qui lui assuniil la première fonction de la province, après le gouverneur.
Hais UarrissoD avait suivi avec l'œil de l'obsenraleur la conduite du gouverBement anglais ; il avait percé ses dessdins sur les colonies. Il se sentait le droit el la force de s'y opposer; il ne laissa point sa vertu hire naufrage sur cet appât tendu à son ambition. Il refusa donc l'emploi, préférant accomplir ses devoirs envers son pays, et commença, dàs lors, la lutte ouverte contre l'Angleterre.
Voici à sescùlés, Ricbard Henry Lee qui porta d'abord le mousquet avec Washington dans la guerre contre les Français et les Indiens, et qui plus tard obtint une si belle renommée comme orateur qu'il fut surnommé leCïcéron de l'Amérique.
Feuilletez sa vie, el vous le voyez à l'âge de vingt-cinq ans, jouissant d'une si complète réputation de probité et d'honneur dans sa commune, que grand nombre de gens en se voyant à leur lit de mort lui confiaieni l'avenir et le sort de leurs enfants. Et à cet âge, Détail chargé des délicateset difficiles fonctions de juge de paix, qui ont une bien autre împorlance en Angleterre et en Amérique que chez nous.
Vous le voyeï encore, aprâs avoir proposé, pour restreindre le commerce de la Grande-Bretagne, des mesures qui tendaient à se priver de toutes les superduilés de la vie, vous le voyez, dis- je, au sein d'une grandeopulence, se condamnant le premier à une existenrc mesquine, se sevrnnt
de loutes les jouissances que luiassurail sa forlune, et bannissant le luxe de sa maison.
Lisez le portrait qu'a écrit de lui un de ses biographes : tt On peut se faire , par ce qui précède, » dit Sanderson, « une idée des services publics qu'a rendus M. Lee, » mais qui peut le dépeindre fidèlement dans cette sphère » dont il était le centre? Répandant la lumière et les bien- » faits autour de lui ; possédant loutes les jouissances que )> peuvent procurer la vertu, une renommée sans tache, » des honneurs mérités, une am:lié ardente, une élo- » quence pleine de goût, un esprit supérieurement cultivé. » Sa porte hospitalière était ouverte à tous; le pauvre y )> venait chercher des consolations, la jeunesse Tinslruc- » tion, la vieillesse le bonheur... Les affaires politiques » Tont souvent appelé loin de chez lui; mais chaque fois » qu'il y revenait, son retour était salué comme un jour » de fête par le peuple dont il était le médecin, le con- » seiller et l'arbitre de ses différends. Ses médicaments » étaient distribués gratuitement à qui en avait besoin ; et » la Justesse de ses décisions n'était jamais contredite par » aucune cour. »
Dieu merci 1 dans tous les pays on rencontre des hommes vertueux ; mais je ne sache pas qu'à aucune époque révo-
70 LES DEUX AMÉRlunES.
lutionnaire un ait irouvé à la léle des aiïaircs, et soufllant la rëvolte au peuple, des esprits aussi élevés et des cœurs aussi purs à la fois.
Je ne connnais dans l'tiislolre de l'bumaailé qu'une aulre révolution qui ait, comme celle de rAinérique, enranlé des hommes exceptionnels, c'est la révolution du christianisme.
Aussi toutes deux ont-elles fondé une rel^on et une liberté qui seront étemellea.
Prenez-les tous, les uns après les autres, ces fondateurs de la République américaine ', vous les trouvez providentiellement organisés, et mûris pour le jour où Dieu avait marqué dans ses desseins de leur réserver un rôle.
Voici, par exemple, Georges Wythe, jeune débauché, ami des plaisirs et dépensant follement à coups de caprices une fortune immense. Rebelle au travail jusqu'à trente ans, puis faisant tout à coup un retour sur lui-même, et s'en veoant à l'âge des hommes accomplis se mettre à l'étude avec la patience d'un écolier, pour devenir, à l'heure oii la patrie a besoin de lui, un jurisconsulte éminent
■ Voir plui loin la oote qui suit le texte de l'acte d'iadépcn-
chargé de refaire les codes de son pays, et d'en organiser les lois conjointement avec Jefferson et Pendieton. Illustrant alors sa vie par la science, par des services éclatants, et par des bienfaits qu'il laissait tomber de ses deux mains généreuses ; instituant des écples gratuites où il instruisait lui-même les enfants, et acceptant au retour de ses missions législatives au congrès les fonctions de professeur dans une école de droit, où des jurisconsultes déjà savants venaient encore étudier sous sa direction.
Voulez -vous un exemple d'un de ces désioléressenieots rares qui met les convictions au-dessus de la fortune? Vous le trouverez dans Rutledge, celui dont Patrick Uenry disait qu'il était le plus grand orateur du Congrès. Pendant la guerre de l'indépendance, sa mère avait, comme beaucoup d'autres, grandement souffert par la perte de ses esclaves. On avait proposé l'introduction, dans la Caroline, de nouveaux esclaves dont la présence aurait relevé l'agriculture. Toute sa vie Rutledge avait flétri l'esclavage; au détriment même de sa propre fortune, il s'éleva violemment contre cette proposition, et il eut besoin de toute son éloquence pour faire triompher des principes qui consacraient sa ruine.
Il n'est pas un seul de ces hommes a qui vous ne puissiez demander un compte sévère de toutes ses actions, et
qui ne soient en mesuru de vuus répondre : — Void ma vie, prenei h, re'uuniez lu dans lous les sans, pressurez l», je vous la livre! et (|ui, en disant cela, ne s*(:ndorme dans le calme de ^n uanscienca en vous laissanl le libre soin d) fouiller.
Vous pouvez frapper sur lous ces cœurs, ils ne rendent que do nobles felio» ; — regarder au fond de toutes ces âmes, le9ei;;noiir fl élé prodigue envers elles; — interrofîer lentes cf'i inii-lli^ynces, elles RonI maries par l'élude et par la méditation.
Pas une pensée personnelle ne domine on hommn. I.e sentiment auquel ils obëisseni avant tout autre «et le senlimenl du patriotisme, l'amour du devoir, l'intérêt de tous.
Ce même Harrisson, dontje vous ai déji parla, avait 6\i opposé dans le premier congrès à la proposition de prendre tes armes routre l'Angleierre ; il oonsiddrail la mesure comme intempestive et comme prématurée. Il avait une telle confiance dans le bon droit de son pajs qu'il ne doutait pas que l'Angleterre ne se rendit aux remoatrances des colonies. Malgré son opposition, la proposition pana; et comme si le sort avait voulu éprouver son oœur ei son patriotisme, son nom Fut l'un des trois qui sortit de l'ume comme membre du comité chargé d'organiser le système de défense. Harrisson n'écoula alors que son devoir, il imposa silence à ses sentiments personnels, ne se souvint plus de son opposition, et se mit sincèrement a rechercher les moyens de tirer le meilleur parti de celte nouvelle politique!