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TROISIÈME ÉTUDE

«N CHAPITRE DES MŒURS CONTEMPORAINES AU THÉÂ- TRE. — LA COURTISANE ET LA QUESTION D'ARGENT SUR LA SCÈNE (1850-1857).

C*est vers 1850 environ, un peu plus tôt un peu plus tard, 11 n'importe, que la courtisane a envahi la scène française, avec ses deux acolytes habituels, au théâtre et dans la vie, l'argot et l'argent. Pendant quelques années, c'a été une véritable invasion dont, grâce â Dieu et au bon sens public, nous commençons â être délivrés.

J'ai noté ici les symptômes et les phases suc* cessives de cette épidémie. Je donne ces notes recueillies au jour le jour, comme un fragment de mémoires personnels sur le temps présent, plutôt <iue comme une étude définitive.

Au point de vue de l'observateur, le théâtre a de grands avantages sur le roman. Sans doute un roman qui réussit agit plus longtemps et porte plus loin qu'une comédie, mais il fait son chemin «noinsvite^ il s'empare moins rapidement des es-

prits; son succès ou sa chute ne trahissent pas d'une manière aussi marquée les goûts ou les ré* pugnances de l'opinion. Il y a parfois de Tincertitude dans le résultat. Il n'y en a pas au théâtre. Le résultat est vif, instantané, décisif. Si la pièce échoue, tout est dit. Si elle réussit, elle met presque toujours en lumière un instinct plus ou moins Yagae, une préoccupation plus ou moins confuse de la société actuelle. Il y a bien des enseignements et des révélations dans cette mise en contact immédiat d'une pensée nettement formulée sur la scène avec un immense public > chaque soir renouvelé. La fortune d'une pièce a parfois sa raison d'être moins dans le talent de l'auteur que dans la conformité de ses idées et de ses sentiments avec les sentiments et les idées de son époque. Dans ce cas, le spectacle le plus intéressant n'est pas celui qui se joue sur la scène, mais celui qui se joue dans la salle et dont le grand acteur, inconnu à lui-même, est le public.

« Que peut la pudeur publique contre un fait reconnu? Or l'existence de ces demoiselles en est un. — Elles composent tout un petit monde folâ-

tre qui a pris son rang dans la gravitation nniver* selle. Elles se voient entre elles; elles reçoivent et donnent des bals; elles vivent en famille, elles mettent de Targent de côté et jouent à la bourse. On ne les salue pas encore, quand on a sa mère ou sa sœur à son bras ; mais on les mène au Bois en calèche découverte et au spectacle en première loge ... De votre temps, ce nouveau monde était un marais ; il s'est desséché, sinon assaini. Vous y chassiez bottés jusqu'à la ceinture ; nous nous y promenons en escarpins. Il s'y est bâti des rues, des places, tout un quartier, et la société a fait comme Paris, qui, tous les cinquante ans, s'agrège ses faubourgs; elle s'est agrégé ce treizième arrondissement. Pour vous montrer d'un mot à quel point ces demoiselles ont pris droit de cité dans les mœurs publiques, le théâtre a pu les mettre en scène. »

C'est à Montrichard, dans le Mariage dOlympe, que nous empruntons cette définition assez brutale d'un fait très-malaisé à définir en langage honnête : Tavénement de la courtisane à l'existence sociale et littéraire.

La Vie de Bohème^ les Filles de Marbre, les trois premières pièces de M. Dumas fils, le Mariage d'Olympe, voilà les œuvres principales qui ont révélé ce monde- nouveau sous ses plus curieux aspects. I

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Bien que la Vie de Bohême remonte à une aate relativement éloignée, elle appartient trop directement à notce sujet pour que nous puissions nous dispenser d'en parler. Au premier abord, on serait tenté de croire que les noms pittoresques de Mimi, ^ de Musette, de Phémie, et les petites personnes si familières qui les portent ne peuvent être du monde de Marguerite Gauthier, d'Olympe Taverny ou de la baronne d'Ange. C'est une erreur. S'il y a quelque difficulté, c'est tout au plus pour les noms; il n'y en a pas pour les personnes. Guérissez Mimi, la grisette sentimentale; elle pourra fort bien mourir un jour dans les dentelles de la dame aux camélias ; c'est le même type de courtisane amoureuse et poitrinaire. Les mauvaises manières de Phémie la retiendront toujours dans un rang secondaire; mais ne faut-il pas toujours des Prudence autour de la lorette en vogue ? De Musette, ne soyez pas inquiets. Elle a des goûts qui, avec l'âge et l'expérience, la feront monter en grade. On l'appellera comtesse de quelque chose; elle sera veuve d'un colonel mort en Crimée, et tiendra sa place, tout comme une autre, dans le salon de Mme^ de Vernières. Il n'y a là qu'une nuance de langage et de toilette, c'est-à-dire une affaire de temps. La Bohème est l'obscur théâtre où s'exercent les premiers sujets de la vie galante, à leurs débuts. C'est le Conservatoire des

grâces taciles. M. Murger en a écrit les légères an* nales.

Il y a dans la Vie de Bohême deux pièces qui se développent à côté Tune de l'autre, avec un succès bien différent : une comédie et un drame. La comédie est ingénieuse et vive ; elle touche parfois à la véritable comédie de mœurs. Le drame est des plus vulgaires et ne s'élève pas au-dessus du vaudeville sentimental, qui fit couler tant de larmes bourgeoises, aux anciens jours du Gymnase. Premier grief, aggravé de maladresses et de naïvetés inimaginables. La lutte^ de la grande dame et de la grisette amoureuse se poursuit dans des rencontres d'une invraisemblance qui serait choquante si elle n'était risible. L'oncle Durandin, le millionnaire féroce de la pièce, est une mauvaise caricature. On pourrait aisément supprimer la maladie et la mort de Mimi, qui jettent une teinte inutilement lugubre sur une comédie qui ne demande qu'à être gaie. Je ne sais pas trop ce qu^on y perdrait et je vois clairement ce qu'on y gagnerait. Ce fardeau de moins, la pièce se relèverait joyeusement, et resterait comme une amusante peinture de cette Bohème, qui n'est pas précisément le pays de Cocagne, mais qui se console de ne pas Tétre en pratiquant le joyeux communisme de la misère et de la gaieté, région ignorée des géographes de rinstitut et bien connue des étudiants de dixième

année, des écrivains qui débutent et même de quelques-uns qui n'en sont pas à leur début, mais qui aiment à s'attarder dans cette vie libre, où la fantaisie abonde, où la pièce de cent sous est rare, où Von dîne à la table d'hôte du hasard. On pourrait se demander si M. Murger, par excès de patriotisme, n'a pas idéalisé quelque peu ce pays et ses habitants ; s'il n'y a pas souvent plus de paresse que de goût désintéressé pour l'art dans cette vie abandonnée à tous les caprices, s'il y a beaucoup de dignité et de sentiment vrai dans ces libres amours, tant de fois retrouvées et perdues ; si ce monde de mœurs faciles n'abrite pas bien des égoismes lâches et des désordres peu poétiques à l'ombre de la fantaisie ; si le travail consciencieux est le tombeau du talent et s'il est vrai que ces existences insouciantes, irresponsables, qui flottent du premier au dernier jour de l'année entre la détresse et l'orgie, soient les privilégiées de l'art, plutôt que ces activités viriles, vouées au culte de la chaste pensée et préparant l'avenir par le travail et la méditation. Mais cette morale serait au moins intempestive en si folle compagnie. Marcel, Schaunaf d et le philosophe Colline lui-mémè nous traiteraient de Prudhomme. — Ce qui donne à cette pièce un certain caractère, en dépit de son inexpérience et de ses faiblesses dans les parties sentimentales et dramatiques, c'est le style. Non pas

que Fauteur ait un goût bien pur et bien délicat. Il oublie trop souvent sa langue pour Targot de Tatelier. Mais il y a, de temps en temps, dans Faxpression, une certaine vérité pittoresque; U y a d'heureuses fortunes de mots; la plaisanterie rencontre des tours qui ne sont pas vulgaires, Fesprit ne manque pas, à défaut du naturel»

La Dame aux Camélias est la suite naturelle de la Vie de BoMme. M. Murger et M. Dumas fils sont le Christophe Colomb et l'Améric Vespuce de la société galante. Mais cette fois,, comme l'autre, Colomb est éclipsé. Où M. Murger n'a trouvé qu'un succès, son heureux rival a rencontré le triomphe, avec récidive. Il a baptisé ces contrées nouvelles d'un nom qui est resté : le Demi-Monde.

Quel rapport ces œuvres tant applaudies peuvent-elles avoir, soit avec la réalité sociale que Fauteur a voulu peindre, soit avec le public auquel il s'est adressé? Nous ne pouvons songer à raconter ces pièces si connues, dont chacune, à son heure, a été Fentretien de tout le monde. Mais il reste à faire une enquête sur les causes de ce succès inouï, et ces causes, nous les trouvons aussi bien dans une libre analyse de la conscience publique que dans l'étude d'un talent original.

Comment s'est produit, de nos jours, ce fait incontestable et nouveau de Favénement du mauvais monde à la notorité publique, à une sorte d'exisr

tence régulière, définie, qui n'a pas son analogue dans rhistoite morale des autres siècles? Par quel attrait ce monde peut-il attirer et retenir un si grand nombre de dupes? Par quelle étrange fascination provoque-t-il de si ardentes curiosités, même chez les honnêtes gens? La réponse à ces diflférentes questions peut être instructive. Une partie du succès de M. Dumas fils tient, sans contredit, à la sagacité d'esprit avec laquelle il les a posées et résolues.

Nous aurons Tair d'avancer un paradoxe, et ce pendant nous serons strictement dans la vérité sociale, en affirmant qu'une des causes du fait nouveau que nous étudions est dans un certain respect, sinon dans l'amélioration réelle des mœurs domestiques. Dieu nous garde des illusions puériles! Nous ne prétendons pas que notre siècle soit un siècle consacré à la vertu conjugale et que chaque maison renferme une Lucrèce, filant la laine au coin de son chaste foyer. Mais nous ne croyons pas nous tromper en soutenant que la vie intérieure de famille est moins compromise aujourd'hui, moins livrée aux séductions faciles qu'elle ne Tétait autrefois, au dernier siècle par exemple. L'hésitation ne serait possible que pour ce dix- septième siècle, dont nous nous faisons une si fausse image d'après la grande éloquence, la grande poésie et la vie officielle de ce temps-là.

Mais si l'on pénètre sous cette trompeuse surface, si les indiscrétions de Tallemant dei^Réaux et de Bussy-Rabutin ont un sens et sont autre chose que la calomnie d'une société, on conviendra bien yite avec nous que le mariage était chose dont on se jouait au moins aussi légèrement qu'aujourd'hui et que l'adultère était Taccident le plus commun du monde. Molière en riait tout le pre^ mier, pour faire comme ses contemporains, bien qu'il en souffrit dans le secret de son âme jusqu'à en mourir. Ce mot même, ce mot si grave, l'adultère, n'existait alors que dans le langage de la direction spirituelle et de la chaire. Ailleurs, au théâtre et dans le roman comme dans la conversa tion des salons, on y substituait de légers synonymes qui ne réveillaient que des idées gaies. Aujourd'hui, ceux mêmes de nos écrivains qui ne prennent qu'un médiocre souci des intérêts de la famille, ne plaisantent pas des infractions à ses lois. Ils essayent de les excuser, de les absoudre par la passion; ils n'en font plus rire. C'est l'émotion qui, de nos jours, peut être la complice de l'adultère; ce n'est plus cette facile igaieté d'autrefois qui semblait presque l'amnistier. Le mal qui fait rire n'est-il pas plus irrémédiable que le mal qui fait déclamer?

Chose singulière l Ce respect peut-être hypocrite mais très-apparent de la famille, cette considéra-

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tioD plus Sérieuse des devoirs qu'elle impose dans l'enceinte du foyer domestique sinon au dehors, ont profité à la courtisane et agrandi sa position. Le vice ne s'est pas converti, il s'est déplacé. Quand le goût des aventures trouvait à s'exercer librement dans le monde, et que les mœurs privées laissaient plus de prise à la galanterie, il n'y avait pas pour cela moins de courtisanes; mais du moins elles existaient en dehors de la société, sans constituer une société rivale et parallèle. Elles ne prétendaient pas occuper et remplir la vie d'un homme; elles n'étaient que le caprice et la distraction du libertinage. Aujourd'hui, les choses ont changé d'aspect. Je ne vais pas jusqu'à prétendre que la famille soit un sanctuaire. Elle n'est pas plus qu'autrefois une sauvegarde contre la passion; mais elle est devenue un abri respecté, contre le vice sinon contre la passion, et le vice a dû émigrer. 11 s'est arrangé une existence à part dans ce monde irrégulier, où les convenances ne viennent plus gêner ses fantaisies, et qui au prestige du plaisir libre a su joindre les. raffinements de la corruption élégante. C'est dans ces régions douteuses que don Juan, un peu déchu, cherche fortune et va satisfaire cette soif de nouveauté qui, en d'autres temps, le poussait à l'adultère, et qui maintenant le conduit aux aventures faciles. Aurefois il ne faisait que traverser ces impurs bou-

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doirs; il ne perdait ni le goût, ni les manières, ni le langage de la bonne compa mie. Aujourd'hui, il fixe son séjour de prédilection dans cette société où il se sent plus à Taise et qui sait le retenir en flattant ses goûts, en amusant son oisiveté, en le débarrassant de toutes les entraves. C'est ainsi que s'est formé le mauvais monde; c'est ainsi qu'il est arrivé à conquérir tout ce qu'il a aujourd'hui : une existence reconnue, des frontières nettement marquées, un empire assuré, une population fixe. Cette belle création était réservée à notre siècle. On a dit souvent que la Providence fait sortir le bien du mal. Cela est vrai ; mais par un inexplicable dessein, le contraire a souvent lieu. Ici, le mal est sorti du bien. Un certain respect de rintérieur de la famille a produit, par l'émigration forcée du vice, un monde rival. — Il y a à cela un avantage. On sait du moins où l'on va et à quoi l'on s'engage quand on met le pied sur la frontière qui sépare cette société de celle des honnêtes gens.

Ce qui est le vrai mal, c'est moins rétablissement définitif de cette société nouvelle, que l'incroyable prestige qui l'entoure et qui attire dans ses pièges tant d'esprits faux et d'imaginations naïves. Là est le péril. On sait par cœur tous ces paradoxes qui circulent en l'honneur de ces régions mystérieuses et répandent dans les âmes la fièvre des mauvais désirs et des curiosités

insensées. C'est, par exemple, Tidée d'une sorte de passion délirante, qui surexcite certaines imaginations et les emporte dans une course insensée à travers les ravins et les fondrières de cette élégante forêt de Bondy. La passion, telle que nous la représente une littérarature exaltée, peutelle se rencontrer dans les zones tempérées où fleurit la famille? Peut -elle s'épanouir ailleurs que sous cette température tropicale qui brûle le sang et fait bouillonner le cerveau? Est-elle même autre chose, si la peinture en est fidèle, que rivresse de la sensation? C'est dans ces régions torrides qu'on ira la chercher, quitte à y laisser les plus précieux trésors de sa raison et de ^on cœur. Plus d'une noble intelligence égarée longtemps à la poursuite des fantaisies folles qu'elle prenait pour de la passion, plus d'une âme bien née, après les dernières défaillances et les dernières chutes, n'a rapporté de ces contrées maudites que le remords de sa dignité et de son honneur perdus.

Il ne faut pas oublier une classe intéressante de jeunes gens naïfs, que je pourrais appeler les missionnaires de l'amour et qui s'en vont, sur la foi des théories à la mode, à la recherche des Madeleines que la force bienfaisante d'un sentiment vrai peut retirer de Tabîme et conduire au désert. C'est là une belle idée, qui fait travailler beaucoup les

jeunes têtes. Depuis le vers célèbre qui nous apprend comment Marion Delorme se refaisait une virginité, il est de bon goût de célébrer la rédemption de la courtisane. C'est à qui sera l'heureux rédempteur. Mais à force de réhabiliter des femmes perdues qui n'ont rien de plus pressé que de s'aller perdre encore, quand leur caprice est passé, à force de relever des anges déchus qui retombent toujours, le cœur s'use; on s'attarde dans ces régions malsaines, et quand on s'en aperçoit, il est trop tard. La contagion a pénétré jusqu'aux os, et Fou se résigne, n'ayant pu convertir le vice, à lui tenir compagnie. Le rédempteur incompris de la courtisane devient son hôte à perpétuité ; l'ange libérateur prend la chaîne et devient forçat.

Un des attraits les plus vifs de ce monde, il faut bien le dire, c'est qu'il offre le plaisir, sans le faire acheter au prix d*aucun devoir. A aucune autre époque plus qu'à la nôtre, on n*a aimé et cultivé la vie libre : jamais, peut-être, il n'y a eu, dans la jeunesse, plus d'éloignement qu'aujourd'hui pour cette forme de l'amour, la seule respectable, après tout, qui engage la vie; jamais plus de répugnance pour les devoirs et les charges de la famille. A cela, je le sais, on peut trouver une raison plausible qui se tire de Tétat économique de la société actuelle : au train dont marchent les choses, le mariage est devenu diCBcile, on dit même presque

impossible : il faut être bien amoureux ou bien riche pour se donner le luxe d'une famille. Mais il y a plus qu'une raison économique dans cette répugnance générale pour le mariage; le vrai motif, c'est un égoïsme déterminé, qui redoute le joug d'une obligation à TégaL du plus grand malheur. Quelques-uns colorent cet égoïsme des plus beaux prétextes. On dit que la vie libre est seule favorable à l'inspiration, que les grandes muses n'aiment pas à descendre dans les âmes livrées aux vulgaires soucis de la vie d'intérieur, que le travail de la pensée ou de Tart veut des aiguillons plus vifs que le stimulant allangui de l'amour domestique et qu'à tout Raphaël il faut une Pornarine. On dit même tout bas qu'il en faut plusieurs, et qu'on sera d'autant plus Raphaël qu'il y aura plus de Pornarines. Croit-on qu'il soit utile de réfuter sérieusement de pareils sophismes? La véritable source de l'inspiration est-elle ailleurs que dans ces profondeurs de l'âme où s'élabore le secret idéal de l'artiste? -Le silence et la paix conviennent à ce mystérieux travail, et l'œuvre aura d'autant plus d'harmonie que l'artiste en aura mis lui-même dans son âme et dans sa vie. Nous en sommes encore à attendre les grandes œuvres, les poésies sublimes qui doivent jaillir du feu de l'orgie. Ce monde-là n'a guère produit, jusqu'à présent, que les tristes chefs-d'œuvre d'un argot insensé.

Mais c'est là en revanche» que le luxe déploie ses plus insolentes fantaisies. N'est-ce pas une compensation ? Ici se rejoignent ces deux questions, mises à la mode par le théâtre contemporain^ la question de la courtisane et la question d'argent. Rien de plus naturel. Quand la fortune est le fruit du travail lentement accumulé, quand elle représente une ou plusieurs vies de labeur et de patiente industrie, elle acquiert aux yeux de celui qui la possède un prix sérieux, presque sacré. Souvent même l'économie, cette vertu nourricière du capital, s'exagère; tentation trop naturelle pour ceux qui savent de combien de privations se compose la richesse. Mais depuis que l'on a inventé de nouveaux procédés pour s'enrichir et qu'une fortune fabuleuse peut éclore du matin au soir, l'impatience de jouir et la vanité s'emparent des imaginations affolées par les faveurs du hasard, cette scandaleuse providence de la Bourse. L'opulence improvisée en un tour de roue n'a de cesse qu'elle ne se soit manifestée par des jouissances effrénées et par un luxe insensé. C'est la double manière dont elle prétend s'assurer d'elle-même, se prouver à elle-même sa réalité. Quoi de plus commode, pour cela, que ces Vénus de l'agiotage, faites tout exprès pour orner l'orgie et servir d'étalage à la richesse qui veut éblouir? De là ces folies, ces extravagances, qui dévorent tant de patrimoines

d'honnêtes gens, tant de dots d'honnêtes fîlles. Qu'on ne s'y trompe pas; ce n'est pas l'amour qui met un cadre d'or à ces Messalines plébéiennes, c'est la vanité. Ces femmes ne sont pas autre chose, pour les parvenus du million, que l'affiche vivante de leur prospérité. Ce luxe, dont elles sont stupidement fières, c'est pour ces messieurs du monde de la finance, le bilan de la caisse.

Tel qu'il est, ce monde a son prestige. Tant de luxe, une vie si folle et si prodigieusement jetée à tous les hasards, cette existence incidentée comme un conte des Mille et une Nuits, cette liberté de la fantaisie qui semble défier toutes les tyrannies de Tordre social, le bruit de quelques grandes passions qui ont traversé ce monde, enfin la renommée de quelques-uns de ces boudoirs qui, grâce à la licence de tout dire, ont^su se faire une sorte de spécialité d'esprit, toutes ces causes réunies ont eu pour résultat de créer dans l'imagination publique je ne sais quel Eldorado fatal et enchanté, où doivent se passer des drames merveilleux, où l'extraordinaire est le train des choses, où s'accomplissent d'étranges mystères, quelque chose comme les mystères de la Bonne Déesse, remis au goût du temps. Une ardeur étrange s'est emparée des esprits. Le monde a fait au mauvais monde l'honneur de vouloir ravir ses secrets; et quand un jeune et vigoureux esprit, profondément initié aux mystères

de cette société, s'est présenté avec l'intention avouée de la peindre dans ses intrigues et dans la lutte de ses caractères, le succès a pris les proportions d'un événement. Il y a eu, autour de ces vives peintures, comme une émeute de curiosité. Les plus honnêtes gens en ont été complices. Les plus honnêtes femmes n'y sont pas restées étrangères. Elles ont cédé à l'attrait tout-puissant des choses mystérieuses et défendues. Eve, cette fois encore, a goûté au fruit fatal. Mais cette fois, la peine, comme la faute, a été moins grave. La curiosité d'Eve n'a été châtiée, espérons-Je, que par une petite honte secrète d'aveir voulu trop voir et un certain dégoût d'avoir trop vu.

Il n'est que juste, après avoir fait la part du public dans le succès de M. Dumas fils, de faire sa part aussi, très-légitime, au talent de l'auteur. Si nous voulions le caractériser avec précision, nous ne pourrions nous en tirer avec deux mots, comme la critique courante aime tant à le faire à l'égard des réputations contemporaines. Nou3 n'avons pas cette merveilleuse aisance, cette facilité de synthèse. D'ailleurs, sans donner à M. Dumas fils une importance exagérée dans la littérature nouvelle, nous croyons qu'il mérite mieux que ces qualifications vagues, où les traits particuliers et distinctifs se perdent. Dironsnous que M. Dumas fils possède cette puissance do

réalisme qui fait illusion et qui donne aux situsitions qu'il retrace, aux caractères qu'il peint, une couleur de vie saisissante? Nous serons dans le vrai, sans doute, mais dans le vrai incomplet, comme il arrive presque toujours, quand on veut faire tenir un homme dans une formule toute faite. Cette définition est commode et courte; elle peut servir à caractériser aussi bien trois ou quatre écrivains de ce temps. Mais quel compte tient-elle du soin patient et scrupuleux qui se révèle à chaque détail dans les compositions de M. Dumas? Que fait-elle de cette science étudiée du mot, préparé de longue main, mj3 en relief par une question longtemps suspendue, et tombant au milieu de la scène comme le résumé d'une situation ou le dénoûment d'une énigme; de cette habileté à remplir les intermèdes de l'action par des épisodes que l'on ne peut se résoudre à nommer des hors-d'œuvre, tant ils se présentent avec un air de vraisemblance ? Enfin et surtout, de cette gradation mesuréie de l'intérêt, qui tient en haleine un immense public, pendant toute une soirée, et ne laisse pas un seul instant se ralentir l'ardente curiosité? Tout cela ne relève guère, on en conviendra, du réalisme contemporain, qui se tient pour satisfait quand il reproduit servilement la nature, la société, la vie, mettant tout son art à se passer de l'art. Au contraire, chaque pièce

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Ae M. Dumas fils est fortement ordonnée en Yi]e de Fémotion ou de Tintérêt. Rien ne va au hasard : tout a, chez lui, sa cause finale et son effet prévu : il y a un but, il y a du choix. Et qu*est ce donc que cela, si ce n'est de l'art ?

La juste mesure dans laquelle s'allient en M.Dumas fils ces deux facultés instinctives ou acquises, ie réalisme et l'art, voilà ce qui donne à son talent une physionomie originale. Il a le sens exact et net delà réalité, mais il choisit, il combine, il dispose. Et voyez ce que peut l'activité réfléchie, l'habitude du soin dans les œuvres de l'esprit. M. Dumas fil? n'était pas d'instinct écrivain; il l'est devenu. Mesurez la distance qui sépare, à ce point de vue, ce livre plus que bizarre, les Aventures de quatre femmes^ et le Demi-Monde. Dans le style de ce dernier ouvrage, les juges les plus difficiles reconnaîtront une sorte de verdeur, d'âpreté même, aux endroits où la situation est tendue, un tour pittoresque ailleurs, quelque chose de brusque, de familier, d'imprévu, l'accent enfin. L'accent I tout n'est pas là sans doute, mais ce seul -mot résume ce qu'il y a de plus rare à notre époque : les qualités d'un style qui s'appartient, d'une voix qui est autre chose qu'un écho, d'une pensée qui trouve elle-même son expression, sa forme individuelle.

Je sais ce qu'on peut dire de cette parole iné-

gale, saccadée, qui va par impulsions intermittentes, où Ton sent à la fois de la sécheresse et de l'ardeur, une gaieté nerveuse et forcée, une excitation maladive. — Que voulez-vous ? On ne traverse pas impunément les Marais-Pontins. Cette parole a la fièvre et la donne. Mais elle vibre, elle frappe souvent juste, toujours fort; elle agite, elle émeut. Quand M. Dumas aura tout à fait émancipé son esprit des 'habitudes de ce monde qu'il a voulu peindre et qu'il a trop connu, je ne doute pas qu'il n'acquière ce qui lui manque encore, l'égalité du ton, qui n'est que la force plus également dispensée dans les différentes parties de l'œuvre, la mesure, la sûreté du goût, et cet art suprême des élégances de l'esprit qui renouvelle l'idée par un tour piquant, sans lui donner l'allure suspecte du paradoxe. L'esprit éminemment perfectible de l'écrivain nous est un gage dé ce qu'il pourra faire, s'il veut ne pas se laisser circonvenir par les courtisans de sa réputation, ni se faire de ses défauts un genre privilégié * .

Les pièces de M. Dumas ont une qualité rare : elles passionnent. On peut les critiquer par bien des côtés, on n'y reste pas indifférent. Une des causes de ce vif intérêt qu'il sait si bien exciter

1. Le lecteur voudra bien se souveDÎr de la date à laquelle se rapportent ces pages. Elles ont été écrites en 1855.

et retenir est dans la variété des situations et dans la foule animée des personnages qu'il produit. Chacun d'eux, même le plus subalterne, a un trait qu'on n'oublie plus. La scène n'est janiais vide. Pas une parole qui n'ait un sens, une démarche qui n'ait un but, un rôle qu'on puisse supprimer sans supprimer un contraste ou un ressort utile. Il y a là, sans contredit, le signe d'une faculté dramatique qui n'est ni commune ni médiocre.

Ses types vivent, et d'une vie qui leur est propre. Bien que la plupart soient empruntés au même milieu social, ils diffèrent profondément entre eux. Aucun d'eux n'est la contre-épreuve d'un autre, et si j'osais me servir d'un mot qu'autorise le jargon à la mode, je dirais que V individualité de l'auteur se marque fortement dans les types qu'il a créés, comme Marguerite Gauthier et la baronne d'Ange.

Certes, s'il y a un lieu commun du théâtre et du roman, un motif usé par les orgues de Barbarie de la littérature, c'est bien la réhabilitation de la courtisane. L'auteur de la Dame aux Camélias a conjuré le péril par l'art du détail, par la passion, par la volonté soutenue de rester dans le ton naturel et vrai. Ce que j'aime dans la manière dont il a conçu sa Marguerite Gauthier, c'est qu'il n'a pas essayé de l'idéaliser en déclamant. Elle garde, pendant toute la pièce, son langage, les habitudes de

sa vie, sa manière personnelle de voir et de juger les choses. Elle ne se fait aucun scrupule de demander au comte quinze mille irancs, dont elle a besoin pour aller vivre avec Armand. Plus tard, lorsque M. Duval exige qu'elle se sépare d'Arniand, elle conçoit le dévouement comme une honnête femme ne le concevrait jamais, et c'est une preuve de tact de la part de l'auteur : l'amour et le dévouement de ce monde-là ne doivent en rien ressembler au dévouement et à Faniour des honnêtes gens. Elle abaisse son sacrifice^ pour le rendre plus irrémédiable, jusqu'à prendre un M. de Varville, un amant rebuté. C'est le châtiment des mauvaises mœurs, qu'elles avilissent le cœur jusque dans ses générosités et qu'elles donnent, même au sacrifice, l'apparence de l'infamie. Armand s'y trompe. Beaucoup d'autres s'y tromperaient à sa place. — Une seule fois, Marguerite est sur le point de sortir du ton, et sa parole effleure la déclamation. Il lui échappe, dans son entretien avec M. Duval, quelques phrases comme celles-ci : t C'est Armand qui m'a transformée ainsi ; il m'a aimée, il m'aime. Un peu d* amour rend à une femme sa. chasteté perdue. > Mais il faut considérer que la circonstance est solennelle ; que d'ailleurs, c'est une chasteté relative, pour Marguerite, que de n'avoir plus qu'un amant et surtout de Taimer ; que la violence de la passion immolée excuse un

peu cl*emphase ; enfin que les phrases de cette espèce ne sont que des dissonances dans le ton général de la pièce. Marguerite est bien réellement amoureuse; mais elle reste bien franchement aussi courtisane, et je préfère qu'il en soit ainsi. La pièce serait insupportable, odieuse même, si cette nuance n'était pas observée et si, en voyant les derniers actes de ta Dame aux Camélias^ on pouvait un, seul instant se tromper sur la nature du monde qu'on a sous les yeux.

J'aime beaucoup moins Diane de Lys, précisément parce qu'on ne sait trop dans quelle zone du monde civilisé nous promène la fantaisie de l'auteur. Je vois bien paraître un comte, un duc, une ou deux marquises, des attachés d'ambassade, de beaux noms qui sonnent la noblesse, et le théâtre représente des salons trls-èléganis. Mais ce qui précise le lieu de la scène, bien mieux que ne peuvent le faire des noms de fantaisie et des décors qu'on trouve partout, c'est le ton. Or, de ce côté-là, on est à chaque instant dérouté. On m'assnre que Diane est une grande dame, j'y consens; mais il ne suffit pas de me l'assurer; c'est l'action qui doit me le montrer. Diane est élégante, trop peut-être. Elle a de l'esprit, mais un esprit à faire peur. Elle a de l'imprévu dans ses actes et dans sa parole, mais cet imprévu qui blesse et qui brise. Elle a une hardiesse d'attitude et

de conversation qui est à renverser les gens. Ne sortirait-elle pas, d'aventure, de ce pensionnat qui a si mal élevé Mme de Rouvres, la grande dame de la Vie de Bohême? Rodolphe veut baiser les mains de Mme de Rouvres. On lui répond qu'on a ses fournisseurs. Tout de même, le duc déclare aissez brutalement à Diane, qu'il Faime.... On lui répond, en inscrivant son nom sur an carnet, qu'il a la cent trente-huitième contre-danse. Je ne nie pas que ces mots n'aient été très-jolis dans leur temps, avant d'avoir traîné dans les coulisses. Mais enfin, chaque mot a sa spécialité, et Ton conviendra que ceux-là n'ont pas la spécialité des salons honnêtes. Je crains que Diane ne fasse ses dévotions à Notre-Dame-de-Lorette. C'est une Traviata qui a volé une couronne de comtesse, ou si vous l'aimez mieux, c'est une comtesse qui n'est pas à sa place. Elle a des curiosités et des impatiences, des ardeurs et des colères fringantes, des indiscrétions d'allure et de langage qui ne sont pas de son monde. On prévoit qu'elle n'y restera pas, et Paul Aubry une fois mort, j'ai peur que le noble blason n'aille s'égarer bien loin, dans les quartiers perdus. Le comte aurait bien dû prendre un pistolet à deux coups.

Si Diane de Lys est la grande dame courtisane, la baronne d'Ange est la courtisane grande dame. Ce type est sans contredit le plus fortement conçu

du théâtre de M. Dumas fils, comme le Demi-Monde est son chef-d'œuvre dans la première phase de son talent, que cette pièce est venue clore avec éclat. Suzanne est d'une vérité effrayante. Son sangfroid surtout, cette calme possession d'elle-même, dans ces crises où le cœur d'un homme éclate 'devant elle, cette incomparable stratégie d'un faux amour, joué avec des nerfs si complaisants, des larmes si faciles, des cris si naturels, cette lutte engagée et soutenue sans pâlir avec l'honneur de Nanjac et la probité d'Olivier, avec la réalité terrible qui, à chaque instant, se dresse devant elle et renverse ses plans, tout cela, c'est le véritable drame du mauvais monde, dont la Dame aux Camélias n'était que l'élégie. La vraie courtisane, après tout, n'est-elle pas là? Est-ce qu'après avoir usé sa vie à des amours de rencontre, il peut rester dans le cœur d'autre passion que celle de l'intrigue? Voilà ce monde où tant de choses Sinistres et infâmes s'agitent sous un air de fête éternelle. Ce monde, il est là tout entier avec ses ambitieuses, comme Suzanne, avec ses folles, comme Mme de Santis, ses aventurières déchues, épaves d'un meilleur monde, comme Mme de Yernières, ses ingénues hardies, comme Marcelle, ses chevaliers du lansquenet, comme ce M. de Latour, qu'on aperçoit à l'horizon, ses dupes, comme de Nanjac, ses rares honnêtes gens qui ont égaré par là, et plus ou moins flétri

leur jeunesse, comme Ollivier, enfin, ses vieux clients ou protecteurs, comme le marquis de Thonnerins , une des figures les mieux accentuées du théâtre moderne. On ne pourrait faire qu'une critique, au point de vue de la vraisemblance, à cette pièce si vigoureusement menée à travers des périls de toute sorte, sur la facilité avec laquelle Suzanne tombe dans le piège que lui tend Olivier. Mais il fallait un dénoûment. Et puis, par une singulière Providence, n'arrive-t-il pas que ces grands Machiavels, hoinmes ou femmes, traversent sans broncher les plus terribles difficultés, et périssent par les plus inattendues, comme ces généraux victorieux qu'une balle égarée vient tuer, quand le combat est fini?

Nous croyons avoir donné une idée exacte de la manière et du procédé de M. Dumas fils. Mais tout est>-il dit? et devons-nous accepter, sans réclamation, le choix des sujets qu'il lui a plu de nous imposer? C'est au nom de Tart que je parle *.

1. Nous ne pouvions traiter ici en passant la question de la morale au théâtre. Cette question a été reprise plus tard par M. Dumas fils lui-même dans les célèbres Préfaces qu'il a mises en tête de ses drames. On s'est étonne de voir un moraliste si rigoureux éclore dans Tauteur dramatique et tendre de plus en plus à faire prédominer Tintention morale, la thèse, dans ses piècezs nouvelles.

iitfote de la troisième édition.)

Que devons-nous penser, à ce point de vue, de ces œuvres qui spéculent sur les curiosités malsaines du public? — On nous dira : La faute est à tout le monde ; l'auteur étudie les goûts de son public, et, dans la mesure de son talent, il essaye de les satisfaire. — Mauvaise excuse. L'art consciencieux (et pour M. Dumas lils le théâtre est un art) doit-il se mettre à la remorque des fantaisies du public?

Doit-il donnei* le goût de ce qui est noble et vrai

ou satisfaire les mauvaises convoitises? Et ne se méprend-il pas sur son principe, quand, au lieu d'offrir à Tesprit une délicate jouissance, une récréation exquise de la pensée, il ne présente à l'imagination que Toccasion d'une élégante débauche? Tout est là, et c'est au goût que je m'adresse pour résoudre la question, puisqu'on ne veut pas que la conscience soit de la partie. On ne saurait trop vivement, dans l'intérêt de l'art sérieux, combattre ce genre de littérature excitante et malsaine. Les effets en sont des plus fâcheux. Le premier et le plus déplorable, c'est que cette réalité trop émouvante absorbe, chez le public, toute préoccupation littéraire. Il y a peu de jeunes gens qui, en sortant du théâtre, pensent à autre chose qu'à envier le sort d'Armand, et qui n'éprouvent le secret désir d'aller voir s'il n'y a plus une Marguerite Gauthier, dans quelque boudoir mystérieux, où elle attend son libérateur. Il y en a

bien peu, quand Suzanne sort en drapant dans son cachemire sa courte honte, qui n'aient la tentation d'aller offrir leurs consolations à cette charmante baronne, dont l'infamie a tant d'esprit. Il n'y en a peut-être pas un seul, s'il veut être sincère, qui ne sente s'éveiller en lui je ne sais quelle vague curiosité de pénétrer dans ce demi-monde, si plein d'attrayants périls, quand ce ne serait que pour constater si le peintre a été vrai et si* le portrait est ressemblant. On ne saurait trop le redire, ce n'est pas là le but de l'art. Il se compromet, quand il se fait le complice de nos dépravations secrètes et l'entremetteur des imaginations. Il s'humilie trop quand il se fait oublier pour la réalité qu'il met en scène, et pour quelle réalité!

Je n'excepte pas de cette sentence, des pièces comme les Filles de Marbre, Madame Lovelace ou autres, qui prétendent flageller la courtisane. On a dit que les Filles de Marbre étaient la contre-partie de la Dame aux Camélias^ et comme la protestation de la pudeur publique. L'aimable plaisanterie! M. Barrière, l'auteur principal des Filles de Marbre^ est le même qui a collaboré avec M. Murger dans la Vie de Bohême. Il faut donc admettre que M. Barrière , comme Sosie , se donne la réplique à luimême, ou que, comme les anachorètes, il s'applique la discipline sur ses propres épaules? Ne voiton pas que si cette pièce est une protestation, elle

30d ÉTUDES MORALES.

manque de portée, parce que dans ce cas elle manquerait de sincérité? D'ailleurs M. Barrière a fonde son succès sur les mêmes mobiles que M* Dumas fils. Gomme lui , il a sollicité les curiosités mauvaises. Qu'importe après cela qu'il ait ajouté quelques tirades et apostrophes à effet? L'intérêt n'est pas là. La preuve en est que le public bâille outrageusement à l'ingénuité de Marie, à la vertu de Mme Didier; aux sermons de Desgenais, et ne s'éveille qu'au nom de Marco. Il restera de cette pièce un titre heureux et l'air des louis dor; rien de plus, pas même une bonne intention. M. Barrière a de quoi s'en consoler avec les quatre cents représentations des Faux Bonshommes. Mais j'incline à croire que l'auteur a été quelque peu faux bonhomme lui-même, en écrivant son vertueux drame des Filles de Marbre.

Or, voyez comme les pièces ont leur destin. En dépit de notre critique rétrospective, cette pièce a eu, de son temps, un certain succès, et si les recettes étaient la mesure exacte du mérite, elle tiendrait son rang au répertoire contemporain. En voici une autre qui n'est pas un chef-d'œuvre sans doute, mais qui est loin d'être sans valeur et sans portée. Je veux parler du Mariage d'Olympe. Allez-en demander des nouvelles aux échos de la place de la Bourse. Pourtant l'idée était hardie, originale. Elle sort du lieu commun. Il ne s'agissait de rien

moins que de donner une suite, et cette fois unevéritable contre-partie au Z)emt-ifonrfe, de représenter la baronne d'Ange, sous le nom d'Olympe^ introduite, à force d'intrigue, dans ce vrai monde qui a été si longtemps Tobjet de toutes ses ambitions. Elle y a réussi. Toutes les circonstances sont devenues les complices de son désir. Une noblefamille, habilement trompée, lui fait une place ho-^ norable dans son sein, et cette grande comédienno a pu, jusqu'à présent, jouer le rôle le plus diffi-cîle, celui d'une honnête femme. Mais voici l'ennui qui commence le châtiment. De vagues inquiétudes,, des regrets, des aspirations étranges, ce que M. Augier caractérise d'un mot heureux, la nostalgie de la bouey viennent la saisir. Son imagination et ses sens souffrent également des habitudes régulières et des idées saines qui l'entourent. Elle est déclassée^ à sa manière. La lièvre de la satiété, une terrible fièvre, une sorte de délire troublent sa raison, et à la première occasion, la tentation de l'orgie emporte la comtesse de contrebande. — Voilà toute la pièce. Pourquoi est-elle tombée? je ne saurais trop le dire, si ce n'est que le public, auquel je ne croyais pas des nerfs si délicats, s'est offensé de cette orgie où la mère d'Olympe, une Irma quelconque, traîne sa hideuse maternité. Le dénoûment, aussi, a semblé violent. Le marquis de Puygiron tue Olympe comme il tuerait une bête dangereuse. Mais le pu-

blic supportait patiemment le coup de pistolet qui débarrasse le comte de Paul Aubry, à la fln de Diane de Lys, et il applaudit tous les soirs celui qui termine la Fausse Adultère. Pourquoi donc se montrer si sévère à l'égard du marquis de Puygiron ? — Sans nous inquiéter de cette inconséquence, nous n'hésitons pas à blâmer l'emploi de ces moyens violents, trop semblables à un crime pour ne pas soulever de justes répugnances. Le pistolet devient une sorte de deus ex machina à l'usage des auteurs dans l'embarras. Et pourtant cela ne donne aucune satisfaction à l'esprit du spectateur, parce que cela ne conclut rien. Un coup de pistolet est un dénoûment dans une pièce, comme un coup de poing serait une solution dans un débat. Ces sortes de dénoûments ne sont, après tout, que des assassinats, et le marquis de Puygiron nous donne rendez-vous aux prochaines assises, quand il s'écrie, au moment où la toile tombe: « Je n'ai jamais déserté mes actes; on méjugera. » En général, les auteurs dramatiques en prennent trop à leur aise avec la vie humaine. Quand un personnage les gène, ils le condamnent à mort. Procédé commode, mais qui ne prouve rien. On termine la pièce, mais on ne la conclut pas en faisant feu.

Dans le cas particulier dont il s'agit, nous sommes tenté d'amnistier cet argument brutal. Espérons que le marquis a tué pour longtemps la cour-

tisane sur le théâtre. La voilà morte et bien morte. Que la terre lui soit légère et surtout que personne ne s avise de la ressusciter !

L'argent a partagé pendant quelque temps, avec la courtisane, les faveurs du théâtre contemporain, comme il partage avec elle les préoccupations d'une certaine société.

Je ne connais pas de texte plus dangereux que l'argent, parce qu'il n'en est pas de plus propice à la déclamation. Nous essayerons, à tout prix, d'éviter ce péril, quoique le spectacle qui se joue autour de nous* soit bien fait pour excuser toutes les colères. Mais que peut-on dire de nouveau sur ce sujet après les moralistes et les satiriques de tous les temps? Les idées justes que le théâtre contemporain a mises en scène sont déjà dans Aristophane et ont plus de deux mille ans d*âge- PlutuSy àproprement parler, n'est pas une comédie; mais quelle admirable allégorie et quels beaux plaidoyers pour et contre la richesse I Tout ce qu'on a pu trouver de plus sensé sur le rôle civilisateur de l'argent, sur la fonction sociale de la pauvreté, se rencontre déjà, résumé avec une éclatante pré-.

•cision, dans les vers du grand comique. C'est à dé- -courager les modernes. — A Rome, tous les satiriques poursuivent à l'en vi Tor et la cupidité. N'estce pas Juvénal qui a frappé d'une épithète si hardie Sa Majesté le Capital: obscena pecunia? Nous ne ferons pas rhistoire de la satire de l'argent, on le pense bien; mais nous sommes effrayé pour nos auteurs contemporains, en voyant qu'ils affrontent, •de gaieté de cœur, la concurrence de toute l'antiquité. — Il en est une autre bien plus terrible à 5ubir, celle de tout le monde. Qui n'a dit au moins son mot, qui n'a lancé, en un jour de verve, sa tirade contre l'abus de la spéculation, contre la fureur du jeu? Qui n'a fait, à son tour, sa petite gue5- 4ion chargent ? Or, si tout le monde a plus d'esprit que Voltaire, à plus forte raison tout le monde a-t-il plus d'esprit que nos auteurs, dont pas un, je suppose, ne prétend égaler Voltaire. Quels traits nouveaux pourront-ils imaginer? La conversation -de chaque jour, le journal de chaque soir, qui n'est que la conversation écrite, laissent peu de ressources à l'originalité inventive, sur cette matière qui semble épuisée.

Un Mauvais Richty Ceinture dorée^ la Pierre de Ton- 'Chey V Honneur et V Argent ^ la Bourse y Mer cadets la Oueslion d'Argent^ que de pièces dont les auteurs se •sont proposé le même problème ! La plupart de ces pièces n'ont abordé la question que de côté, inci-

demment, si je puis dire, dans, ses conséquences sur le bonheur, sur la considération, sur la vie privée, sur les sentiments. La question morale semble avoir surtout préoccupé MM. Serret, Emile Augier, Ponsard; Balzac et M. Dumas fils, plus hardis, ont affronté de face la redoutable question, soit sous la forme économique et sociale, soit dans la personne du spéculateur qu'ils ont essayé de représenter avec le trait distinctif de son époque et la physionomie de son idée fixe. Nous devrons particulièrement insister sur ces tentatives, auxquelles

m l'audace ni le succès n'ont manqué.

Il y a peu de chose à dire, avec la meilleure volonté du monde, à!Un Mauvais Riche, Toute la moralité de la pièce se résume dans le second titre : Bonheur passe richesse y et c'est un proverbe trop respectable pour que nous songions à contester la pureté des intentions de l'auteur. Mais est-ce là, en vérité, tout ce que le spectacle de notre société enfiévrée de convoitises a pu inspirer au jeune poëte? Si Lionel ne revenait pas de la Californie, la pièce n'appartiendrait pas plus à notre époque qu'à une autre. Elle se passe daps cette sphère indécise de la sagesse des nations, qui ne comporte ni lieu, ni temps fixe. Elle n'a de caractère que celui que peut donner à une œuvre une probité sincère, traduite dans des vers faciles et négligés.

Dans la Pierre de Touche et dans Ceinture dorée.

M. Emile Augier a essayé de résoudre deux problèmes de psychologie morale. La première de ces pièces, écrite en. collaboration avec M. Sandeau, a pour objet de démontrer que la richesse est Tépreuve infaillible des bonnes et des inauvaises natures, la pierre de touche des cœurs. Une fable intéressante sert à développer cette moralité. On nous montre deux artistes, un musicien et un peintre, tous deux jeunes et mettant leur pauvreté en commun. Mais tous deux ne supportent pas de la même manière cette commune pauvreté. Le peintre Spiegel représente, comme l'indique expressément une ingénieuse préface, les sentiments honnêtes, le travail patient, la pauvreté contente, lœta paupertas^ la soumission aux lois éternelles. Il devient riche, lui, mais l'argent ne le corrompt pas. Le musicien, au contraire, Prantz Wagner, persQnnifieles mauvaises passions de notre temps, l'envie, l'impuissance orgueilleuse, les déclamations de la paresse, la révolte des ambitions souffrantes. L'auteur a voulu montrer, dit-il, que ces réformateurs de bas étage, qui ont la prétention de refaire le monde, le feraient pire qu'il n'est s'ils le faisaient à leur image. Pauvre, Prantz s'exhale en invectives contre les riches et la société; riche, il donne l'exemple de toutes les duretés, de toutes les ingratitudes, de toutes les vanités. — Le sens et la portée de cette pièce se résument en deux mots : l'argent ne crée

pas les mauvais instincts, mais il les développe. Sur ce thème viennent s'adapter quelques épisodes agréablement inventés. Une charmante enfant, Frédérique, cousine de Frantz et longtemps compagne de sa pauvreté, donne à la pièce un juste degré d'émotion. Les figures accessoires ne manquent pas d'une certaine originalité, surtout le baron de Berghausen, qui a un bon air de noble intrigant et ruiné. Le dénoûment, médiocrement goûté du public, nous semble pourtant, comme à M. Augier, d'une moralité neuve et forte. Frantz trouve son châtiment dans son propre vice. Il voit partir ses anciens , ses seuls amis , Spiegel , Frédérique , et. reste seul entre la margrave et le baron qui, tous les deux, le dominent par sa vanité. Il va épouser Dorothée, la fille de la margrave, et la punition de son mauvais cœur commence au dernier mot de la pièce. On annonce M. Conrad de Stolzenfeld. — « Un de nos amiSj mon cher Frantz, » s'écrie le baron. Ce M. Conrad est un ami du baron, mais il est surtout l'ami de Dorothée, et la petite cousine Frédérique sera bientôt vengée. — Il y a une pensée au fond de cette pièce, et c'est un mérite trop rare pour que nous n'en félicitions pas les deux auteurs. Mais c'est encore là une pensée qui appartient plutôt au domaine un peu vague de la morale générale qu'à cet ordre d'idées et de sentiments que doit provoquer chez un écrivain ob-

servateur le spectacle des mœurs contemporaines.

Ceinture dorée voudrait se rapprocher davantage de la réalité actuelle, du milieu social dans lecpiel nous aimons qu'un auteur puise directement son inspiration. L'idée mère de la pièce est celle-ci : l'argent donne beaucoup de choses, mais il est impuissant à donner la considération, même à notre époque, où il semble que la préoccupation unique soit de s'enrichir. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Roussel n'est pas de cet avis: « Vous vous appelez M. de Trélan et je m'appelle M. Roussel tout court; mais nous ne sommes plus au temps de la féodalité; il n'y a plus qu'un gentilhomme en France, c'est l'argent! qu'un homme, puissant, l'argent! qu'un honnête homme, l'argent ! » Tirade un peu brutale , à laquelle M. de Trélan répond avec une grande dignité : « Vous avez raison, monsieur; le monde est à vos pieds. Mais debout , là , dans un coin, il y a un gentilhomme

pauvre qui ne s'inclinera pas Ce gentilhonmie,

monsieur, c'est la conscience publique. » Toute la comédie, qui essaye d'être une comédie de caractère, est dans ce contraste entre Roussel, l'homme riche qui croit que tout est là et que rien ne peut manquer à celui qui a des millions, et Trélan, un gentilhomme qui joue dans la pièce le rôle de don Ouichotte, en ce sens qu'il raidit trop sa vertu et

qu'il lui donne des allures presque agressives. On peut être honnête homme sans être provocant, et si je déteste cordialement ces gros orgueils, gonflés d'or, je n'aime guère non plus ces probités guerroyantes qui lancent leur morale à travers le monde, panache sur tête et lance au poing. J'ajoute que Tauteur pense trop de bien de son époque. Il n*est pas vrai que la considération se refuse aux millions. M. Augier a peint ce qui devrait être, non ce qui est. Où a-til vu discuter Torigine de ces fortunes fabuleuses qui promènent leur faste dans les salons de Paris*? On les accepte comme des faits palpables , irrésistibles ; on les reconnaît comme des puissances qu'il n'y a plus à contester. L'opinion est d'une susceptibilité rigoureuse à l'égard des fortunes qui cherchent à se faire; elle glorifie celles qui sont faites. Un million a-t-il besoin d'excuse? Vraiment Trélan est par trop naïf, c'est le revenant d'un autre âge; il parle à Roussel comme aurait parlé son trisaïeul à un traitant quelconque: « Grâce au ciel, le respect ne s'achète pas avec de l'argent, il ne s'achète qu'avec de l'honneur, et c'est la seule loi qui retienne un peu de vertu sur là terre. » J'aime à croire qu'il y îst d'autres

1. Ai-je besoin d'avertir le lecteur de l'intention ironique de celte page? Il le faut bien, puisju'on a pu s*y tromper. On ne saurait prendre trop de précautions.

{Xote de la troisième édition,)

lois qui retiennent ici-bas cette illustre étrangère; car Trélan se trompe, et le respect même s'achète avec de l'argent, à la seule condition qu'il y en ait beaucoup. Pure question de quantité. La morale de la probité n'a qu'un poids, la morale de l'opinion en a deux.

Nous n'insistons pas, mais nous rencontrons un auxiliaire vigoureusement armé, M. Ponsard, qui démontre à son ami M. Augier la fausseté de son optimisme. Le sujet de l'Honneur et VArgent est précisément cette idée qu'il n'y a malheureusement pas de divorce, en ce monde, entre les deux parties de ce titre devenu célèbre. Où va l'argent va l'honneur ; où la richesse n'est plus, adieu la considération. C'est cette erreur, ou plutôt cette prostitution de l'opinion que le poète flétrit de ses rimes les plus énergiques. Il rétablit la limite qu'efface trop souvent entre l'honneur et l'argent la complaisance, j'allais dire la complicité publique.

Il serait parfaitement inutile d'analyser une comédie que tout le monde connaît. Mais il y a lieu peut-être de présenter à cette occasion un jugement d'ensemble sur la valeur de M. Ponsard, considéré comme poète moraliste , dans ces deux œuvres qui ont popularisé son nom.

J'ai appelé M. Ponsard un poète moraliste; c'est son vrai nom. Poète comique , il ne l'est pas. Il

lui manque pour cela bien des choses, cette vivacité de réparties et de mots, ce tour aisé de plaisanterie, cette fertilité d'expédients et de situations où se joue Tart ou plutôt Tinstinct des maîtres. Il ne lui manque pas l'esprit, comme ses adversaires l'ont trop répété (il en a parfois et qui n'est ni sans justesse, ni sans portée), mais la gaieté de l'esprit, ce qui est bien différent, la légèreté du trait, et ce don suprême de l'originalité à la fois familière et hardie qui enlève l'éclat de rire du public. Les amis mêmes du poëte doivent reconnaître qu'il manie sans beaucoup d'aisance ni de grâce le vers familier, et qu'il se traîne péniblement là où d'autres feraient jaillir la veine de la vraie comédie. Quand il n'est pas monté au ton grave, presque solennel, il n'évite pas le prosaïsme ; son style ne se soutient pas dans les régions moyennes de la pensée et de la vie. Tout cela est vrai. En faut-il conclure que les œuvres de M. Ponsard, même la Bourse^ si vivement critiquée, soient des œuvres méprisables ou seulement médiocres ? Non certes ! Ce ne sont pas des comédies, si l'on veut, mais des satires ou épîtres morales fortement conçues, éloquemment écrites, et prenant l'occasion et le prétexte du théâtre pour s'adresser au grand public. C'est de la poésie gnomique; elle a tous les caractères du genre, elle est austère, grave, très-élevée ^e sentiment et de ton. Elle a l'accent de l'honnête

homme que le bien émeut, que le mal irrite, qui trouve dans son cœur de généreuses indignations. A ce point de vue, M. Ponsard a une valeur réelle. Il excelle à exprimer en beaux vers les sentiments nobles, le devoir, le travail résigné, la vertu patiente, les secrètes joies de la conscience, les dévouements ignorés-, toutes les généreuses parties de la nature humaine. Il ne réussit pas moins à flétrir d'un vers énergique les convoitises qui dégradent, les défaillances du caractère, les honteux compromis, la corruption de la conscience par l'or, les effrayants silences du sens moral dans le tumulte des convoitises.— Voile où M. Ponsard aime à puiser ses sympathies et ses colères, tout ce qui fait son inspiration.— Lieux communs! s'écrient à Funisson ces messieurs de la haute fantaisie; l'industrie de M. Ponsard consiste à orner de césures et de rimes la pensée de tout le monde, et l'applaudissement du public ne prouve qu'une chose, la joie naïve de la paternité. Chacun étant le collaborateur de M. Ponsard, se doit à lui-même d'applaudir l'éditeur responsable des idées de tout le monde. On est charmé d'avoir pensé tout cela et Ton est reconnaissant aupoëte de n'en avoir pas pensé davantage. — Ce sont là des plaisanteries plus que des arguments. lî est assez clair que la muse sobre de M. Ponsard n'est pas la fantaisie. Cela suffit-il pour que M. Ponsard ne sache ni

penser, ni écrire ? La morale a ce grand inconvénient littéraire, qu'elle ne permet guère les surprises ni les découvertes. On ne crée pas un nouveau devoir comme on crée un paradoxe et il n'y a guère lieu d'iniiover dans ces drames intérieurs dont la conscience est le témoin. Mais ce qui peut être nouveau, si ce n'est la matière, c'est la forme; si ce n'est le sujet, c'est le style; si ce n'est l'idée générale 4u bien, c'est la manière particulière d'en ressentir l'émotion et de l'exprimer. Or, n'en déplaise aux glorieux sultans du paradoxe et de la métaphore, il y a, dans les dernières œuvres de M. Ponsard, surtout dans VHon^ neur et l* Argent, un courant naturel de nobles pensées, dont le fond appartient à la raison de tout le monde, mais dont la forme individuelle et l'expression n'appartiennent qu'au poète et à son talent. Il y a des tirades tout entières (puisque le mot est consacré), franchement belles et d'un grand effet; il y a de ces vers qui s'emparent irrésistiblement de la mémoire du public, tant ils sont l'expression directe, spontanée, de sa conscience. Je n'en donnerai qu'une preuve : Quand George commence à se lasser de ce stérile honneur qui le ruine et le fait mépriser de tout le monde en le ruinant, Rodolphe affermit sa résolution ébranlée et lui montre ce qu'est le véritable sacrifice :

c Tu fis bien de payer les dettes paternelles; Mais c'était obéir aux règles éternelles ; Tu serais méprisable, ayant autrement fait ; Puis du premier instinct c'était le prompt effet : Un sacrifice fier charme une âme hautaine :

La gloire en est présente, et la douleur lointaine. — Je ne méconnais point un acte noble en soi ; Tu fis bien ; mais beaucoup auraient fait comme toi. La vertu, qui n'est pas d'un facile exercice, C'est la persévérance après le sacrifice ; C'est, quand le premier feu s'est lentement éteint, La résolution qui survit à Tinstinct, Et seule, devant soi, paisible, refrx)idie.

Par un monde oublieux n'étant plus applaudie, A travers les besoins, l'injure et le dégoût, Modeste et ferme, suit son chemin jusqu'au bout. . Voilà mon vrai héros ! voilà mon homme rare ! »

Ce sont là des vers francs et fermes. La métaphore n'y abonde pas, je l'accorde, et je ne trouve pas une seule de ces rimes inattendues et sonores qui éclatent comme une fanfare : mais en revanche, j'y trouve un sentiment fier, traduit dans des vers chaleureux et simples, et la compensation est plus que suffisante.

J'estime qu'il faut être moins difficile, moins raffiné sur la nouveauté des idées et tenir plus de compte de l'élévation de la pensée et de la sincérité de l'émotion. L'émotion est sincère chez M. Ponsard, elle devient souvent éloquente, et l'éloquence est une forme de la poésie aussi légitime que l'imagination. Sans çne le rapprochement im-

nlique comparaison, Corneille estpoëte, sans doute, et sa poésie qu'est-elle autre chose que de Téloquence ?

Je n'insiste pas; mais je tenais à défendre l'auteur de l'Honneur et C Argent contre d'injustes mépris et de superbes dégoûts. Je tenais à bien marquer la place de cette œuvre dans l'estime et la sympathie des honnêtes gens, en dehors de tout système, de toute coterie et de tout parti. En faisant cela, nous ne nous sommes pas écarté de notre sujet, l'influence morale de l'argent sur la conscience privée et sur la considération publique étant précisément le thème oratoire de M. Ponsard. Ce qui manque à cette pièce, comme à celles de M. Augier dont nous parlions tout à l'heure, c'est la décision. Ni l'un ni l'autre n'ont osé aborder franchement la question de l'argent dans la société contemporaine. Une fois seulement, on a pu espérer que M. Ponsard allait se jeter dans ce glorieux péril, fait pour tenter un talent courageux. Le premier acte de /a Bourse nous ouvre le cabinet d'un agent de change et nous dévoile quelques-uns de ses piquants mystères. Mais cet acte n'était qu'une introduction à la grande lutte, au drame véritable dont l'argent devait être l'âme. M. Ponsard a esquivé son sujet. Il semble en avoir eu peur; on peut le croire, au moins, en voyant la pièce se réduire presque aussitôt à une idylle amoureuse à

trois personnages, nouée et dénouée autour d'tm •événement aléatoire : un coup de baisse ou de hausse. Le poète, au premier acte seulement, aborde le sphinx et ose l'interroger. Mais le sphinx ne répond pas, et l'auteur se réfugie dans la morale générale qui déjà, une fois, l'avait inspiré. Il recommence sa première comédie avec une yerve •diminuée et des accents un peu affaiblis.

Mercadet et la dernière pièce de M Dumas fils méritent un examen à part, pour la hardiesse vigoureuse avec laquelle ces deux pièces ont abordé 4e face le redoutable sujet. Outre le talent, Balzac «t M. Dumas fils ont eu ce qui met si bien le talent '€n relief, le courage de V actualité. Il n'a pas dépendu de leur volonté que chacune de ces comédies, fortement empreinte d'observation, ne reproduisît les caractères réels, les physionomies vivantes ^ue ce monde, de création récente, a mis particulièrement en relief. Il y a là un sincère effort vers la véritable comédie de mœurs, et comme un retour à une littérature vraiment sociale, trop longtemps désertée pour les vulgarités violentes du drame, les niaiseries sentimentales du vaudeville ou la comédie de convention. L'observation des mœurs contemporaines dans ce qu'elles ont de plus nouveau et de plus marqué, telle est la véritable source d'inspiration pour le théâtre. C'est sa condition suprême d'intérêt durable et d'originalité.

Balzac n'envisage qu'une phase de la question d'argent, mais avec quelle verve incisive et quelle vigueur de coloris ! Mercadet restera incontestablement comme un de ces types que l'art incruste dans l'histoire d'une époque. C'est le spéculateur subalterne aux abois, disputant à la détresse qui arrive, au déshonneur qui frappe à sa porte, les derniers restes de sa fortune et de son crédit, ressaisissant, du bord de l'abîme où il va disparaître, quelques lueurs d'espoir, ajournant sa chute suprême par des efforts convulsifs d'imagination, par des expédients inouïs, dépensant un talent hors ligne, presque du génie, pour vivre encore un jour, pour vivre une heure, et cramponnant son agonie à tous les plus faibles débris de son naufrage. La volonté opiniâtre de l'homme est un spectacle si dramatique, même quand cette volonté s'applique mal, que cette pièce qui n'est remplie que de ruses, d'intrigues financières et d'expédients hasardeux assez semblables à des escroqueries, émeut, attache, passionne. — On a prétendu démontrer, par l'organisation intellectuelle de Balzac, que jamais l'auteur de la Comédie humaine n'aurait pu réussir au théâtre. Ce jamais me semble au moins étrange après Mercadet. Je suis frappé, pour mon compte, de la vigueur et de la puissance dramatique qui se déploient sur un thème si restreint et si simple. La force de concentration

de Balzac et cette faculté incroyable d'assimilation qui est un des caractères de son génie le rendaient capable de tous les progrès ^et de toutes les métamorphoses. Il avait commencé par des tâtonnements au théâtre, comme autrefois dans le roman, étant de ces esprits vigoureux et incomplets qui ont besoin de se reprendre à plusieurs fois pour se mettre en marche et tenir la voie droite. Mais une fois lancés, il n'y a qu'un péril, c'est qu'ils ne dépassent le but par excès de force et que l'élan trop vigoureux ne les emporte au delà. — Si Balzac avait pu mettre la dernière main à Mercadet^ effacer ou adoucir quelques teintes trop crues, fortifier certains passages, ajouter quelques traits aux pers'^nnages secondaires, il aurait laissé une œuvre rare. Telle qu'elle est, avec ses imperfections et ses lacunes, il n'est* que juste de la placer dans les rangs les plus élevés du théâtre contemporain.

Connaissez-vous beaucoup de scènes comparables, pour l'énergie et la vérité du ton, à cette scène d'exposition, qui n'elst qu'une conversation de domestiques :

Justin. — Ouï, mes enfantSi il a beau nager, il se noiera ce pauvre M. Mercadet.

Virginie. — Vous croyez ?

Justin. — Il est brûlé!... et quoiqu'il y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il nous d(Ht

une année de gages, il est temps de nous faire mettre à la porte.

Thérèse. — Ce n'est pas toujours facile.... Il y a des maîtres si entêtés! J'ai déjà dit deux ou trois insolences à madame,, elle n*a pas eu l'air de les entendre.

Virginie. — Ah! j'ai servi dans plusieurs maisons bourgeoises; mais je n'en ai pas encore vu de pareilles à celle-ci!... Je vais laisser les fourneaux et me présenter à un théâtre pour jouer la comédie.

Justin. — Nous ne faisons pas autre chose ici.

Virginie. — Tantôt il faut prendre un dr étonné, comme si Ton tombait de la lune, quand un créancier se présente: c Comment, monsieur, vous ne savez pas? — Non. — M. Mercadet est parti pour Lyon. — Ah!... il est allé? — Oui, pour une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre. — Ah! tant mieux I... Quand revient-il? — Mais nous l'ignorons. > Tantôt je compose mon air comme si j'avais perdu ce que j'avais de plus cher au monde.

Justin (à part). — Son argent.

Virginie. — c Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Mme Mercadet.... pauvre dame ! Il parait que nous allons la perdre.... Ils l'ont conduite aux eauxl... Ah 1 »

Thérèse. — Et puis, il y a des créanciers qui sont d'un grossier! Ils vous parlent... comme si nous étions les maîtres !.••

Virginie. — C*est fini.... Je vais demander mon compte et me faire régler mon livre de dépense... • Mais c'est que les fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent! Eh donc, je ne prête pas le mien.

Justin. — Demandons nos gages.

Virginie et Thérèse. — Demandons nos gages.

Virginie. — Est-ce que c'est là des bourgeois? Les bourgeois, c'est des gens qui dépensent beaucoup pour leur cuisine.

Justin. ^ Qui s'attachent à leurs domestiques. Virginie. — Et qui leur laissent un viager.... Voilà ce que doivent être les bourgeois relativement aux domestiques.

Et la scène continue, brutale comme la vérité, mais saisissante. — C'est de la réalité vulgaire, dira-t-on. Soit; pourtant l'art est là. Il y a des vases d'argile grossière qu'a touchés le doigt d'un habile sculpteur, et qui gardent la vive empreinte des maîtres.

Où il faut voir Mercadet, c'est aux prises avec ses créanciers. « Il y en a qui domptent les chacals, dit Justin ; lui dompte les créanciers, c'est sa partie. » C'est le même jeu, toujours répété, avec Goulard, avecPierquin, avec Violette. Ils entrent furieux et sortent adoucis, exploités ; ils y passent tous. Songe-t-on à trouver cette triple scène monotone et à se plaindre de l'uniformité ? Pas un instant. La fertilité des ressources de Mercadet, sa vivacité, son entrain, ce magnilique aplomb surtout, enlèvent le spectateur. On prend plaisir à cette lutte désespérée d'un homme seul avec la réalité qui l'écrase. Et que de mots superbes, semés à travers la lutte I Un créancier lui reproche de plaisanter au lieu de payer :

6ouLARD« -^ Vous ne m'avez pas appelé, je pense, pour me donner des preuves de votre esprit!... Je sais que vous en avez plus que moi, car vous avez tnon argent.

Mercadet. — Il faut bien que Targent soit quelque part.

LE TEÉATRB CONTEMPORAIN. 32T

Un autre créancier félicité Mercadet du riche mariage que va faire sa fille ; mais il ne croit pas le premier mot de ce mariage, et le considère comme une intervention nouvelle. Mercadet se fâche:

Mercadet. — Mon gendre, monsieur, est M. de la Brive, un jeune homme...,

PiKRQum. — Il y a un vrai jeune homme? combiea payez- vous le jeune homme?

Chaque créancier a son type. Il y a Pierquîn, lecréancier sceptique. Il y a Violette, le créancier mendiant. Il y a Verdelin, qui a été lobligé autrefois, qui est resté Tany, mais qui commence à juger que l'amitié de Mercadet est à titre onéreux» N'oublions pas Goulard, le créancier féroce. La galerie est complète. Sur le premier plan s'agiteet gesticule l'incomparable Mercadet^ Tâme de la pièce, Mercadet inventant et parlant toujours, s'élevant, à chaque obstacle, au-des£^us de lui même, répandant sur chaque scène sa verve intarissable,, ses plans, ses mots, grand dan» sa débâcle, comme les hommes de son espèce peuvent L'être. Tout l'accable, il ne fléchit pas; pied à pied, pouce à pouce, il dispute le terrain à la fatalité. On sent que lui aussi, quand il sera tué sur ce rude champ de bataille de la spéculation, il faudra le pousser pour qu'il tombe. — Et notez, en passant, un trait

juste et profond, Mercadet n'est pas un méchant honune ; ce n'est même pas un malhonnête homme, de parti-pris au moins et d'intention, sinon de fait. Les circonstances seules le dépravent. Quand la richesse reviendra, elle ramènera la probité. Les bons sentiments ne sont pas morts en lui ; ils sont compromis par les nécessités de la lutte, et dans plus d'un mot touchant, quand Mercadet est seul, ils reparaissent. C'est là ce qui fait que Mercadet nous intéresse à son malheur et même à ses expédients. Sans ce trait, il serait odieux, répugnant ; il tomberait au rang de Robert Macaire. Ce trait sauve tout, évite le péril de la caricature, maintient la comédie à son juste niveau et retient la sympathie du spectateur, à travers les plus difficiles circonstances où cette sympathie puisse être mise à l'épreuve. — Mais un enseignement, qui est la moralité vraie de la pièce, sort de ce conflit entre les bons sentiments de Mercadet et les impérieuses nécessités de sa situation. 11 aime Verdelin, il en est aimé et ne voit plus dans cette vieille affection qu'une facilité de plus pour exploiter un homme II aime sa femme, il voudrait la respecter, il connaît la délicatesse de sa conscience, et, de gré ou de force, il la rend complice de ses mensonges Il aime sa fille et voudrait la voir heureuse ; mais les circonstances sont plus fortes que sa tendresse, et il l'immole à l'espoir de ressaisir

son crédit. Ainsi de tous ses bons sentiments, pas un qui ne soit atteint, pas un qui ne sorte de cette lutte, profané, flétri. On ne fait pas à la spéculation sa part. Qu'on livre à un engrenage une main, un bras, le corps tout entier y passe et sort mutilé» Tout de même pour Tâme. Livrez-en une partie seulement à la roue fatale, vôtre âme tout entière sera saisie, et la terrible machine vous rendra en débris le cadavre de ce qui fut une âme. La scène maîtresse, une scène digne de Molière, pour l'intention au moins, est celle où Mercadet vient à découvrir que son gendre futur, de la Brive, est un élégant gentilhomme, légèrement fripon, qui a spéculé sur le patrimoine du beaupère pour payer ses dettes, comme le beau-père a spéculé sur la fortune du gendre pour désintéresser ses créanciers. Ce châtiment des deux friponneries, de lune pa,r l'autre, est une idée simple, comme toutes les idées vraiment comiques, mais excellente, et qui donne matière aux plus amusantes récriminations. Qu'y a-t-il de plus réjouissant que de voir deux probités également équivoques récriminer Tune contre l'autre , sans s'apercevoir que la situation est exactement la même des deux côtés? Le public s'en aperçoit, les personnages ne s'en aperçoivent pas, et il résulte de ce contraste un eflet d'un comique irrésistible :

Mercadet. — Entre nous, monsieur, votre moralité me semble....

De LA. Brive. — Assez....

Mercadet. — Hasardée I

De la Brive {se fâchant), — Monsieur !... (se calmant). Si ce n'est qu'entre nousl

Mercadet. — Vous metteis votre mobilier sous le nom d'un ami, vous signez vos lettres du nom de Michonin, et vous ne portez que le nom de la Brive.

De la Brive. — Eh bien 1 monsieur, après?...

Mercadet. — Après?... Je pourrais vous faire un fort méchant parti....

De la Brive. — Monsieur, je suis votre hôte!... D'ailleurs, je pouvais tout nier.... Quelles preuves avez-vous?

Mercadet. — Quelles preuves?... J'ai dans les mains vos quarante-sept mille francs de lettres de change..**

De la Brive. — Souscrites ordre Pierquin?

Mercadet. — Précisément.

De la Brive. — Et vous les avex depuis ce matin?

Mercadet. — Depuis ce matin.

De la Brive. — En échange d'actions sans valeurs, de titres sans dividendes?

Mercadet. — Monsieur!

De la Brive. — Et pour cimenter le marché, Pierquin, Pun de vos moindres créanciers, vous a donné un délai de trois mOiS.

Mercadet. — Qui vous a dit cela?

De la Brive. — Qui? Pierquin lùi-méme quand j'ai voulu, tantôt, entrer en arrangement.

Mercadet. — Diable 1

De la Brive. — Ah ! vous donnez deux cent mille fjrancs à votre fille, et vous avez cent mille écus de dettes!... Eutre nous, vous vouliez escroquer un gendre, monsieur.

Mercadet (se fâchant), — Monsieur!... (se calmant). Si ce n'est qu'entre nous!

Lesi cè n'est qu* entre nom vaut presque dans son genre le qu'il mourût du vieil Horace. C'est le même mot à l'envers, tel que cela doit être dans nos mœurs industrielles. — Et plus tard, après avoir pendant toute la pièce leurré ses créanciers du retour de Godeau^ l'associé qui s'est sauvé avec ^ la caisse y quand Mercadet apprend que Godeau est bien réellement revenu, et avec la caisse encore, son esprit se refuse à tant d'invraisemblances, et il lui échappe des mots sublimes : « Qui, Godeau?... quel Godeau? — Mais Godeau qui revient des Indes. — Des Indes I — Et qui paye toutes vos dettes. — AUons-donc ! est-ce que JQ donne dans ces Go.... deau-là! > Et quand il ne peut plus douter de cet événement inespéré, quand sa femme lui rappelle que Godeau attend : « Oui, allons^ s'écrie*-t-il.... J'ai montré tant de fois Godeau.... que j'ai bien le droit de le voir. Allons voir Godeau I » Et la toile tombe sur une des plus tristes et des plus fortes comédies de l'époque. n ne faut rien exagérer. Mercadet n'est que la peinture de l'homme d'affeires subalterne, du coulissier nécessiteux aux prises avec la meute acharnée de ses créanciers. C'est une scène détachée de la comédie de Molière et assombrie ;» c'est la scène de M. Dimanche transportée dans nos mœurs actuelles. Ce n'est pas encore lé vrai drame de la spéculation.

Mercadet est tin tableau de genre, vivement enlevé, également vigoureux de dessin et de coloris. La Question d'Argent aspire à être un tableau d'histoire. Il n'y a qu'un personnage dans Mercadet ; il y a toute une société dans li pièce de M. Dumas fils.

La critique s'est-elle lassée d'un succès trop persévérant ? Je ne sais trop ; mais cette fois elle s'est départie, à Tégard de l'auteur, de ce ton d'excessive faveur et d'enthousiasme prémédité, qui • avait signalé l'appréciation de ses premières œuvres. Il y a là une de ces petite comédies de feuilleton, dont mieux vaut ne pas chercher le secret. Sans nous en préoccuper davantage, nous nous plairons à reconnaître que, dans un genre très-différent, la Question d'Argent est une étude sérieuse, approfondie, qui est loin de manquer d'intérêt et d'agrément, digne, à tous égards, de l'applaudissement public. Sans doute, il n'y faut pas chercher la passion ardente de la Dame aux CaivèliaSj ni la curiosité dramatique du Demi-Monde. Le sujet ne comportait pas la vivacité de cet intérêt ni les luttes ardentes qui animent le drame de la courtisane. Mais il faut féliciter M. Dumas fils d'avoir osé quitter ces sphères, malsaines même pour l'art, au risque de s'aventurer d'un pied plus incertain sur un terrain moins connu. Il faut lui savoir gré d'avoir tenté un genre plus

LE THÉATRK CONTEMPORAIN. . 333

élevé, la véritable comédie de mœurs, non plus limitée à ce monde exceptionnel où son talent semblait s'attarder, mais élargie à la mesure du monde réel.

La transition n'est pas facile sans doute. On ne peut, tout d'un coup, transformer sa manière et quitter ce tour particulier de parole ou de pensée, ces habitudes de l'esprit que donne forcément un long séjour dans une société aussi marquée que celle de la baronne d'Ange. Il ne faut donc que médiocrement s'étonner si les personnages de la Question d'Argenty même ceux qui appartiennent au meilleur monde, semblent avoir comme un air de parenté lointaine avec d'autres types que M. Dumas nous a fait connaître ailleurs. Il a des idées heureuses, des touches charmanters; mais quelque chose manque ou surabonde. Un trait de plus ici, un trait de moins là, et il arriverait a cette juste mesure quf est la vérité. — La comtesse Savelli est trop visiblement la sœur de Diane, et Diane ellemême n'est-elle pas la cousine de la baronne d'Ange? Dieu me garde de prétendre que toutes les comtesses soient vertueuses et qu'il n'y ait que des vestales dans le grand monde I mais celles de ces dames qui sont le moins scrupuleuses dans leur conduite, le sont dans leurs manières et n'ont pas de ces témérités risquées qu'on applaudirait dans le salon de Mme de Vernières. Elles gardent le

ton de leur monde, même dans leurs écarts. — Je ne parle pas des exceptions qui ne sont pas la matière habituelle de la comédie. — Ainsi, cette comtesse qui a tant d'esprit et de grâce, n'a pas dans son langage cette réserve nécessaire, ce purisme qui n'est pas étranger à ce que les Anglais appellent le cant, m^^is qui entre, pour une bonne part, dans le ton de la bonne compagnie, et dont les femmes surtout ne se départissent qu'avec de grands risques. Elle a. des plaisanteries légèrement aventurées. René lui demande si le comte Savelli était un jeune homme : c II avait soixante ans. — De quoi est-il mort? — De jeunesse. » René rit et il a bien raison, n'en déplaise à la comtesse. Elle a des confidences qui ne sont pas moins aventurées que ses plaisanteries.

La Comtesse. — Si je vivais dans la solitude où vous m'avez retrouvée, il y avait une raison, comme vous le pensez bien . . . j'accomplissais un vœu qu'on m'avait fait faire .

René. — Qui? on V

La. Comtesse. — Quand une femme de mon âge dit : on^ il ne faut jamais lui demander qui!... On, c'est tout le monde et ce n'est personne... Eh bien, on était à Londres, et j'attendais patiemment, moi, qu'on revint à Paris... on m'écrit qu'on est malade et qu'on est forcé de retarder son départ de quelques jours... j'écris que je vais partir... on m'écrit de n'en rien faire... je pars.

Là définition de ce pronom, à la fois si com*mode et si compromettant, est tout à fait agréable;

mais est- elle bien à sa place dans la bouche de la comtesse, s'adressant à un jeune homme? René est son confident, je le veux bien ; c'est précisément pour cela qu'à lui, moins qu'à tout autre, elle ne doit rien dire. Il faut tout prévoir, et le confident pourrait changer de rôle. Pourquoi gâter l'avenir ? — Matl)ilde a de la fantaisie , de Toriginalité , de l'imprévu. On sent que Tauteur a caressé cette gracieuse idée d'une jeune fille vive, franche, mettant une sorte d'espièglerie jusque dans les choses les plus graves de sa vie, et sacrifiant son amour sans cesser de rire. Mais pourquoi lui avoir donné quelques-unes de ces hardiesses qui étaient si bien à leur place dans le caractère de Marcelle, de cette pauvre enfant élevée dans le mauvais monde, corrompue d'esprit avant de l'être de cœur, et mêlant une science précoce de la vie à son ingénuité ? Mathilde a des mots effrayants. Elle feint, pour mieux cacher le jeu de son dévouement, de consentir à un mariage avec un homme vieux et riche. Son père, étonné de tant de raison, l'interroge : « Tu consentiras, toi, à vivre toute ta vie avec un homme de cinquante-cinq ans ? — Toute ma vie, non, mais toute la sienne... ce n'est pas la même chose. » Ailleurs encore, toujours à propos d'un prétendant : « Mais il a une tante, dont il est l'unique héritier, et qui est très-malade. — Il n'y a plus d'espoir, répond la terrible ingénue, elle

est sauvée. » C'est à faire frémir. — Elle aimera beaucoup son mari^ je Fespère. Mais quand on

a tant d'esprit! — Élisa de Roncourt est

1 héroïne de la pièce. Elle a toutes les grandeurs de la pauvreté noblement supportée, du sacrifice résigné et silencieux, toutes les dignités d'un cœur délicat et fier en contact avec les préjugés et les impertinences que crée Tinégalité de la fortune. Elle supporte tout avec une sorte de courage calme et simple. Elle est de ces âmes vraiment nobles que le hasard des événements a jetées hors de leur place, qui souffrent profondément de tous les froissements et de tous les chocs de la vie, et qui étouffent par une sorte de pudeur le cri ae leur souffrance, pour ne donner à personne sur elles le droit humiliant de la pitié. Mais quelque chose de mystérieux plane sur elle : elle a aimé. Est-elle encore digne de l'amour d'un honnête homme?

On ne sait, et Ton souffre de ne le pas savoir. On le sait plus tard par l'effet d'un interrogatoire trèshabilement conduit, mais dont l'idée seule e§t blessante et ne fait pas honneur à la délicatesse paternelle de M. de Roncourt. Cette pauvre Élisa est malheureuse. Le soupçon qui pèse vaguement sur elle refroidit l'intérêt, et quand elle est justifiée, c'est par une épreuve qui est presque une offense. — Elle reçoit une compensation à tant de malheurs. Elle trouve un excellent mari ; mais il est

trop tard, et cette figure souffrante jette sur la pièce un indéfinissable malaise.

Je me hâte d'arriver au sujet même de la pièce. Il n'y faut pas chercher d'action : ce sont des mœurs et des caractères que l'auteur étudie. C'est un tort, sans doute, mais plutôt au point de vue du succès qu'au point de vue de l'art. Le Misanthrope^ non plus, n'a pas d'autre action que le développement d'un caractère, et l'exemple de Molière peut bien, sur ce point, justifier M. Dumas.

Durieu, c'est l'argent bourgeois, timide, craintif, tyrannique dans son intérieur, esprit étroit, probité suffisante, mais sans délicatesse, sans géLérosité, sans grandeur. — De Roncourt, c'est l'argent grand seigneur, ne connaissant qu'une voix, celle de l'honneur, et prêt à suivre jusqu'au bout les ordres impérieux que lui donne cette voix écoutée. — De Cayolle, c'est l'argent à grandes vues, à grands projets, légèrement teinté de socialisme, et représentant assez bien le saint-simonisme réfugié dans les chemins de fer, acceptant provisoirement la société à condition de la mettre en sociétés industrielles, et rêvant encore, mais seulement en petit comité et quand les portes sont closes. — Jean firiraud, c'est l'argent spéculateur, agioteur, se lançant à corps perdu dans toutes les entreprises, pourvu qu'elles soient bonnes, au point de vue, non de la conscience, mais du divi -

dende. — Par contraste, René de Charzay, l'honnête homme de la comédie de Molière, Clitandre transformé comme il doit l'être dans la société moderne, est là pour montrer à tous les types divers que peut revêtir l'argent, à l'argent bourgeois, à Taisent utopiste, à l'argent agioteur, non pas comment on peut en gagner, mais ce qui est bien plus difficile, comment on peut s'en ' passer.

L'intérêt principal se porte sur Jean Giraud. C'est autour de lui que la comédie s'agite. Qu'est-ce que ce Jean Giraud? C'est un nouvel enrichi, dit Mme Durieu, un enrichi de l'autre jour; de sorte que ce n'est pas tout à fait un honune comme il faut, — On le Voit de reste ; dès son entrée en scène, il parle de sa voiture de chez Ëhrler efde ses chevaux de chez Drake. Il conunetun grand nombre de maladresses et dit une bonne quantité de sottises. C'est la première fois qu'il paraît dans le monde ; mais il comprend vite, il est intelligent et se remet à un ton plus simple. Il tombe alors dans un autre excès. Le voilà qui se vante de son père, jardinier, ne s'apercevant pas que la faute est la même de se vanter de son humble naissance ou d'en rougir. Ce qui lui fait défaut, c'est ce tact qui ne s'acquiert que dans les relations distinguées. A chaque instant, il dit trop, et quand par hasard il a bien parlé, il gâte son ef-

fet. Mieux que personne, il s'aperçoit de ce qui lui ' manque et veut Tacquérir. Il se rend nécessaire à la comtesse et à Durieu en manœuvrant leurs capitaux. Il veut s'ouvrir définitivement l'entrée de ce monde qu'il n'a fait qu'entrevoir, et, par d'excellents raisonnements, il se décide à épouser une . fille simple qui devra être heureuse de tout lui devoir, et qu'il ira découvrir dans son obscurité, une fille comme Mlle de Roncourt. C'est là son but, qu'il poursuit pendant presque toute la pièce : et quand son plan matrimonial échoue, il essaye de faire sa rentrée dans cette société où il n'a pu se marier, en intéressant les principaux personnages à un coup de Bourse qui leur rapportera de gros bénéfices. Il ne se porte plus pour prétendant, il se borne au rôle de capitaliste ; évincé, même à ce titre, par des scrupules inattendus, il se retire, et sa retraite, humiliée par la froide politesse de l'assistance, sert de dénoûment et de conclusion à la pièce.

Est-ce enfin là le vrai type du spéculateur ? 11 est permis d'en douter. Sauf le coup de Bourse de la ' fin, obtenu par une friponnerie des plus vulgaires, Jean Giraud pérore, mais n'agit pas. La foi qui n'agitpas, est'Ceune foi sincère PToutse passe en discussions très-spirituelles, mais cela ne suffit pas. Des théories économiques et sociales ne remplacent pas le spectacle de l'agioteur à l'œuvre, et dans les pé-

ripéties terribles de sa lutte quotidienne avec le hasard Mercadet est plus intéressant, plus dramatique Jean Giraud est-il au moins le type de l'enrichi, tel que nous le rencontrons autour de nous, sur le boulevard, dans les salons, partout? C'est un enrichi, ce n'est pas l'enrichi. Giraud manque de confiance en lui-même. Il garde trop les allures d'un domestique qui vient de déposer sa livrée ; il a toujours l'air de demander pardon de la liberté grande, quand il se présente quelque part. Les millions forment vite un homme, et rien n'est tel pour donner de l'assurance que la conscience d'une grande fortune. Cela n'empêche pas de dire et de faire beaucoup de sottises ; mais cela empêche le riche de s'en apercevoir, et le monde d'en rire tout haut.

Le monde où se présente Jean Giraud, pour son début, est assez singulier. Sauf DurieU; on y a des scrupules sur l'origine des fortunes, et l'on professe le plus froid dédain pour la richesse. On ne ménage pas à l'heureux spéculateur la sévérité de l'accueil. On n'a pas plus de roide impertinence que de Cayolle , ni d'élégante et froide ironie que de Charzay. Il y a là malheureusement quelque invraisemblance au point de vue des mœurs actuelles. Où vit-on millionnaire si froidement accueilli, si rudement tancé? Ce n'est pas la peine de faire un homme si riche pour le traiter d'une

si cavalière façon. — M. Dumas ne s'est pas assez souvenu, il a imaginé. Les types du vrai Giraud abondaient ; il n'avait qu'à choisir.

Cette critique n'empêche pas la Question d'Argem d'être, à nos yeux , une œuvre remarquable. C'est une comédie profondément étudiée, et il y a quelques scènes d'un effet saisissant, moins par Témolion que par l'art du style et par la vérité du dé- Uiil. J'indiquerai la scène si délicate de l'interrogatoire, bien que l'idée se fasse difficilement accepter ; celle du contrat où Élisa se révèle dans tout l'éclat de sa fierté indignée, la dernière scène enfin, courte et dramatique, où l'on explique si clairement à Giraud qu'il doit se retirer. La comédie est surtout dans les mots, qui sont charmants. Il y en a une foule d'heureux, de naturels et d- vifs, qui semblent courir à travers la pièce. Il faudrait citer aussi plusieurs de ces petites tirades qu'affectionne M. Dumas et qui sont une véritable innovation au théâtre. L'jEiuteur excelle dans ces épisodes où il aime à faire ressortir quelque idée plus ou moins neuve par le soin du style, par la vivacité du trait, par la variété de la forme, qui est tantôt un récit, comme l'histoire du diner manqué de Neuilly, tantôt une anecdote, tantôt une image qui sert de moralité et de leçon. Il n'y a qu'un péril^ c'est qu'il ne laisse un peu trop se développer cette tendance au monologue , déjà bien marquée

dans lé Demi-Monde. Chaque personnage fait son petit traité ou raconte sa petite histoire. De CayoUe n'ouvre la bouche que pour exposer des théories, comme la conscription civile et la suppression prochaine du capital. Giraud est lui-même très-enclin à la dissertation sur les différents moyens de s'enrichir ou sur les avantages de l'argent. De Charzay dogmatise longuement. Quand l'action est ardente comme dans/c Demi-Monde^ on souffre plus aisément ces épisodes qui reposent agréablement de l'émotion. Mais l'action n'a pas besoin d'être ralentie dans la Question d'Argent, et bien que tous ces morceaux soient amenés avec beaucoup d'art et d'àpropos , ils contribuent à jeter de la froideur sur la scène.

M. Dumas fils ne peut pas croire , sans doute, qu'il a épuisé ce grand sujet. Mais il en a exprimé avec force quelques côtés nouveaux. Le type principal ne nous semble pas à l'abri de tout reproche. Mais Durieu, de GayoUe, le bourgeois trembleur et l'utopiste sont finement saisis et il se mêle à la question d'argent deux caractères de femmes auxquels il manque peu de chose pour être des types d'originalité gracieuse et d'héroïsme délicat.

C'est encore la question d'argent qui s'agite indirectement dans deux pièces de M. Augier et de M. Legouvé, le Gendre de M, Poirier et Par droit de cmquêle.

M. Emile Augier et M. Legouvé, dans ces deux pièces, ont abordé la môme idée, bien moderne, mais en la prenant chacun sous un côté spécial, et ne se rencontrant que dans la donnée générale : l'alliance des sacs et des •parchemins. Chacun a entendu , développé à sa manière le sujet commun, €t gardé la couleur propre de son esprit, jusqu'aux nuances mêmes de son opinion. L'opinion est plus impartiale chez M. Augier, parce qu'elle est un peu sceptique. Il accepte la société telle qu'elle est, sans enthousiasme et sans regret. La pensée da M. Legouvé se révèle avec une teinte assez marquée de démocratie, mais dans la mesure délicate où un esprit lettré doit la laisser paraître sur le théâtre, et bien en deçà de la déclamation. C'est de la démocratie tempérée et encore très-académique.

J'aurais bien envie de faire une grosse querelle à M. Augier, à propos du Gendre de M. Poirier. Il y a deux causes plus actives, plus sensibles qu'on ne le croit, d'affaiblissement et de décadence pour le théâtre contemporain : l'emprunt du sujet à des romans déjà connus et la collaboration. On ne saurait trop regretter, au point de vue de l'art, cette mçmie économique, cet emploi d'une seule idée en partie double, sous forme de roman d'abord, de pièce ensuite, quand le succès est épuisé, comme si chaque genre n'avait pas son caractère propre, . sa méthode d'exposition et de développe-

ment, ses conditions bien tranchées d'intérêt et d'émotion , comme si une idée qui est la matière d'un excellent roman où tout peut être lent, minutieux, analysé, pouvait passer impunément sur la scène, où tout doit être vif, rapide, pressé. J'aurais bien à dire aussi contre cette habitude de com* munisme littéraire, où les deux auteurs, sous pré* texte de collaboration, courent risque de s'user et de se neutraliser Tun par Tautre, de telle sorte que lassociation de deux talents originaux, et par conséquent contraires , ne produit le plus souvent que des œuvres mixtes , incolores, frappées d'impuissance en naissant. — Ce n'est pas le lieu de • développer mes deux griefs. La comédie de MM. Augier et Sandeau se trouve être charmante^. Mais comme je ne veux pas avoir tort, je soutiens, jusqu'à ce quun ordre exprès du roi ne vienne^ que M. Sandeau, en fait de collaboration, n'a guère fourni que son. roman, et que M. Augier a écrit seul presque toute la pièce. Reste l'objection du sujet emprunté. Mais la logique est plus infaillible qu'on ne le croit, et je persiste à ne pas vouloir m'ètre trompé. L'œuvre de M. Sandeau n'était pas de ses meilleures. L'idée ne convenait pas au roman. KUe convenait au théâtre ; elle a produit une ingénieuse comédie. La critique est justifiée. Mais que M. Sandeau ou M. Augier essayent donc de faire une pièce avec ce roman si plein de douleurs

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et de larmes , cette analyse Davrante d'une âme, Marianna ! Je mets ces deux beaux-esprits au déli, seuls ou en collaboration, à leur choix.

Le Gendre de M, Poirier est la spirituelle revanche de Georges Dandin, de la société du dix-neuvième siècle contre celle du dix-septième. Georges Dandin a bien grandi depuis deux cents ans ! 11 a fait la révolution de 89, les grandes guerres de l'Empire, et depuis, il a gagné une grosse fortune à la Bourse, si grosse qu'il peut à son tour marier sa fille aux descendants des croisés et voir ses petits-fîls porter les plus beaux noms de la France. Mais il y a des types innombrables de Georges Dandin, et M. Poirier en est un bien curieux et bien amusant dans son genre. Il est doucereux, mielleux, d'une humilité parfaite à l'égard du brillant marquis de Presles, qui lui a fait l'honneur d'accepter ses millions avec sa fille par surcroît. Ne vous y fiez pas : notre bourgeois est rusé et quelque peu sournois, et quand son gendre le marquis excédera la mesure, quand il trahira Antoinette pour quelque comtesse de son monde, quand il persistera à ne vouloir rien faire ni pour lui ni pour son beau -père, Dandin-Poirier saura bien reprendre dents et griffes, ressaisir l'autorité dans sa maison un peu trop traitée en pays conquis, humilier le grand seigneur et le mettre quasiment à la porte. En quoi il a grand tort, comme le lui dé-

montre avec une familiarité pittoresque l'autre Dandin de la pièce , Tami Verdelet, un excellent type de spirituelle bonhomie, bourgeois un peu '.vulgaire de manières et d'habit, mais plein de ' cœur, et qui est la preuve vivante, à côté de Thostilité sournoise et rogue de Poirier, qu'il y a une manière plus noble et plus sûre de se venger des grands seigneurs, dont on a recherché l'onéreuse alliance, c'est d'agir mieux qu'eux , avec plus de délicatesse, de générosité et, pour dire le mot dont ils sont si fiers, avec plus d'honneur.

Ainsi va cette ingénieuse comédie, pleine de verve et d'entrain, opposant, par un contraste des plus heureux, Gaston, le gentilhomme oisif et un peu libertin, à Poirier, le vieux travailleur enrichi, mais égoïste et ambitieux, Hector de Montmeyran, une figure aimable et fière, véritable gentilhomme de cœur comme de naissance, à Verdelet, l'excellent et malicieux bonhomme ; développant ce charmant caractère d'Antoinette où la tendresse se rencontre dans une si juste mesure avec une exquise dignité , et trouvant , chemin faisant, l'occasion de plusieurs scènes neuves et fines , où l'auteur s'approche bien près du but de la vraie comédie, de celle qui fait jaillir une irrésistible gaieté du conflit des caractères. Un style franc, naturel, aisé, rehausse l'art de cette pièce. On est amusé, on est charmé ; à peine a-t-on le temps de s'aper-

cevoir que Poirier tourne parfois à la caricature» que le style a du penchant à la plaisanterie trop marquée, enfin, que le goût n'est pas toujours aussi pur que la verve est sincère et l'observation piquante.

Une mésalliance sert encore de prétexte à la comédie de M. Legouvé. C'est par droit, non de naissance, mais de conquête que Georges Bernard, l'ingénieur, entre dans la noble famille deRochegune. Triple conquête de l'amour, du talent et de la fortune.

Il a eu tout à conquérir dans la vie , le vaillant jeune homme, depuis sa bourse de collégien jusqu'à sa femme. C'est une création heureuse et bien moderne que ce Georges, l'énergique enfant du peuple dont le travail a surmonté tous les obstacles accumulés à l'entrée de sa carrière, et dont l'amour ingénieux va lutter maintenant contre les obstacles les plus redoutables de tous, ceux qu'il rencontre au seuil de son bonheur, les préjugés. Ce que j'aime de Georges, c'est que, tout plébéien qu'il est et tout froissé qu'il peut être des insolences préliminaires de la noble famille, il ne déclame pas. Il ne se vante pas de la bassesse de son origine , pas plus qu'il n'en rougit. Il est dans le ton vrai de la bonne compagnie, à laquelle il appartient par rintelligence et par le cœur. Il ne renie pas le peuple, il n'insulte pas l'aristocratie ; il est

dans la mesure où est l'art, parce que là est la vérité. Et quand la inarquise, la tante d'Alice, lui propose cet injurieux ultimatum : changer son nom et prendre le titre d'une terre qu'il a achetée, j'aime cette réponse, si fière à la fois et si réservée : « Non, non, je ne le peux pas I Un tel courage est au-dessus de mes forces 1 NonI dussé-je en mourir de douleur, je ne quitterai pas le nom qu'a honoré mon père et que ma mère porte encore, car j'estime trop le peuple pour le trahir, et je respecte trop la noblesse pour l'acheter. » Voilà le cri de l'honnête homme, et j'applaudis avec le public. J'aime aussi ce marquis de Rouillé, ce véritable noble qui veut garder sa place à la tête de la société, mais par la science et rindustrie,puisque le temps des grands faits d'armes est passé, qui veut retremper la vieille aristocratie dans une noblesse nouvelle, la noblesse du travail et de la pensée, et qui s'écrie avec une tristesse virile : « Ah I lorsque, me promenant dans ma galerie de Rouillé, je regarde les portraits de mes pères, et que je me dis : celui-ci a doté son pays de deux ports ; celui-là a fertilisé vingt lieues de landes; cet autre était président des États ; ce quatrième, maréchal de France !.... Et toi, qu'est-ce que tu es? marguillierl... Alors, la rage me prend.... la rage du travail.... je rêve mille projets scientifiques pour relever mon nom. » L'excellente Mme Georges, la fermière, la mère res-

pectée et adorée de Bernard, est peut-être de trop sur la scène. Elle devrait rester dans la coulisse. Sa présence rend le dénoûment invraisemblable.

On fait porter, en là montrant en chair et en os, un poids trop lourd à l'orgueil des Rochegune. La distinction de rintelligence amène celle des manières. La distinction du cœur n'y suffit pas. Alice à force d'amour, peut bien contraindre sa vanité patricienne à une mésalliance avec Bernard, mais non pas (immédiatement au moins) avec Mme Georges. Il faut lui laisser le temps de s'y préparer. A part cette invraisemblance, la comédie de M. Legouvé a de l'intérêt et du charme. Elle touche avec discrétion un des points les plus délicats de la société moderne, la caste survivant à la classe, les mœurs plus fortes que la loi.

Nous devions insister, comme nous l'avons fait, sur ces deux traits caractéristiques des mœurs contemporaines, que le théâtre a mis en relief, Tavénement de la courtisane à une sorte d'existence officielle, et la question d'argent.

Mais il serait injuste de voir là toute la société. La vie sociale a d'autres formes, et plus d'un écrivain ingénieux a essayé de les saisir sans y avoir encore réussi. La plupart de ces auteurs n'ont envisagé la société actuelle que sous un point de vue tout spécial, trop limité.

C'est cependant un bien curieux spectacle et dont la comédie peut faire son profit, que ce prodigieux mouvement de la démocratie moderne , étendant son impérieux niveau sur toutes les classes, transformant les caractères et les idées, portant en haut, par d'irrésistibles impulsions, des activités, des intelligences, des destinées nouvelles, et rejetant en bas de grands noms prédestinés à l'influence, au pouvoir, et atteints tout à coup de cette sorte de mort civile dont les sociétés laborieuses frappent sans pitié les brillantes oisivetés. Que d'observations à faire dans cet incroyable pêlemêle de la société contemporaine» d'où résultent tant d'harmonies imprévues et de saisissants contrastes! Et, chose singulière, la démocratie qui s'établit dans les idées et dans la loi ne s'établit

pas dans les mœurs. Le goût des élégances, du luxe et du bien-être , au lieu de se restreindra de plus en plus par la suppression de& classes privilégiées, ne fait que s'étendre de jour en jour. Que de vanités inquiètes et souffrantes, de dou« leurs ignorées^ de privations secrètes au fond de cette société si brillante, si parée à la surface 1 que de misères réelles et poignantes dans cette concurrence effrénée du luxe ! La pauvreté, la médiocrité même est un état mille fois plus cruel aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été. On en souffre comme d'une honte ou tout au moins

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comme d'un malheur humiliant. On voit de plus près qu'autrefois ce luxe, ces splendeurs qui jettent de si folles convoitises dans les âmes, et auxquelles le courant de la vie vous mêle à chaque instant. L'envie impuissante, le désir inassouvi, la fièvre des inutiles convoitises, voilà des traits bien frappants de la psychologie sociale. — Un autre effet de ce mouvement tumultueux de la société moderne qui brise et qui emporte tant de choses dans son aveugle rapidité, c'est la perturbation apportée dans Tordre de certaines existences qui, laissées à leur place dans Tobscurité natale, ancraient pu rencontrer un bonheur relatif dans le sérieux emploi de leurs forces, et au sein desquelles d'imprudentes et dangereuses curiosités ont déposé le germe d'une incurable souffrance. Rien de plus triste que ce désaccord d'une intelligence développée au hasard avec la médiocrité d'une destinée vulgaire. De là les colères, les irritations sourdes ou les déclamations violentes de ces déshérités de la vie sociale qui, victimes de quelque fatalité et rejetés à chaque effort nouveau dans . l'ombre dont ils voudraient sortir , vouent à la mort et à la ruine une société qui ne veut pas ou qui ne peut pas leur faire une place au soleil. Et de fait, le grief est souvent injuste; la faute est bien moins à la société ellemême qu'à ces âmes maladives dans lesquelles le

ressort de la vie pratique manque ou se brise au premier choc. Elles ont des désirs ardents, des passions violentes ; mais tout cela n'est pas la volonté. Elles n'ont pas cette vigueur de résolution , cette énergie concentrée, cette invincible patience qui seule, dans la grande lutte sociale, assure le succès et fraye la route, à travers l'obstacle et la foule. Elles cherchent dans Tenvie la triste consolation de leur impuissance.

Il y a là une matière inépuisable pour la comédie moderne. Quel spectacle que celui des vices et des ridicules contemporains, cette fièvre du succès à tout prix, du succès d'argent surtout, et de la jouissance immédiate, du luxe sous toutes ses formes ? Pendant dix ans et plus, nous avons assisté à une folle-enchère de la vie, des affaires et des plaisirs, à la curée des convoitises, au jeu d'une spéculation effrénée, à la concurrence exaspérée de tous les aventuriers de la finance et de l'industrie. Nous avons vu tous les scandales des intelligences vénales, l'exploitation du talent obscur par quelques industriels éhontés , le changement de certaines opinions selon les indications du thermomètre politique. NoUs avons vu à 1 œuvre « ces hommes de joie et de proie » dont parle quelque part un éloquent moraliste. La courtîsanerie à tous ses degrés , celle d'en haut et celle d'en bas, celle qui enveloppe de mensonges le

souverain et le peuple, les formes variées de la servilité , celle qui dépend d'un homme et celle qui s'attache à la multitude ; l'âpre poursuite des honneurs et la recherche non moins ardente de la popularité à tout prix , voilà des maux tout modernes qui ofifrent bien des ressources à l'ob servateur et au théâtre contemporains. Espérons que la comédie nouvelle, délaissant enfin la courtisane dont elle a singulièrement abusé, osera s'inspirer du spectacle vrai et complet de ce monde et de cette société, non plus restreints à un seul aspect, mais considérés dans son mouvement total, et, comme on dit aujourd'hui, dans sa synthèse. La démocratie de Paris a ses misères et ses ridicules comme celle d'Athènes; elle mérite d'avoir son Aristophane.

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