‹ Études morales sur le temps présentChapitre 9 sur 16 · D'ART · texte numérisé non relu

D'ART

Les romans de Stendhal, dont quelques-uns ont acquis une certaine célébrité, ne sont guère que la mise en oeuvre de ses théories, incamées dans des personnages fictifs et jetées dans le mouvement invraisemblable d'intrigues laborieusement bizarres. Les théories sont tristes, monotones malgré Tagitation bruyante des personnages et la variété romanesque des incidents. Tout y est d'une aridité désespérante. On y sent avec la sécheresse du cœur une certaine pénurie d'imagination. Stendhal n'a jamais su ce que c'est qu'un roman, et, malgré le mérite de quelques pages, le lecteur ne revient pas sans une grande lassitude de ses excursions à travers ces steppes désolés. On ne peut pas faire un roman seulement avec des théories et de Tes-

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prit. Il y faut autre chose, un vif sentiment de la réalité, une aisance naturelle d'allures, le don inné de peindre, Tart du récit animé sans effort, coloré sans excès, une méthode instinctive qui groupe, comme en se jouant, les personnages et les scènes autour de la figure et de. l'action principale, conservant dans la variété la plus contrastée des effets accessoires l'unité vivante du sujet, qui est Tàme du roman. Rien de tout cela dans Stendhal. Ses personnages s'agitent et ne ♦vivent pas, ce sont des théories plutôt que des personnages, des abstractions plus que des hommes. Le roman s'enchevêtre laborieusement, ne s'engage qu'avec effort et se traîne avec lenteur au dénomment à travers une multiplicité fatigante d'événements secondaires et fortuits qui naissent on ne sait pourquoi, si ce n'est pour ralentir l'action, pour distraire l'intérêt et fatiguer l'attention du lecteur. Rien ne diffère plus de la véritable imagination, qui agrandit chaque détail et ajoute à chaque scène une perspective variée, que cette stérile abondance d'événements surchargés d'incidents mesquins, d'aventures péniblement romanesques reliées entre elles par un fil qui s'emmêle et se noue à chaque instant. Tout, dans ces œuvres étranges et laborieuses, est juxtaposé plutôt que composé. Rien ne marche d'un pas libre et d'une franche allure. Ce sont des sinuosités infinies, des

retours et des détours, des dédales inextricablement mêlés de voies obliques et de sentiers perdus. On arrive au déndûment sans qu'il y ait de raison suffisante. Le terme de ce laborieux voyage pourrait être aussi bien rapproché qu'éloigné d'une distance infinie. Comme il arrive dans toutes les œuvres confuses et mal composées, il n'y a de motif ni pour s'arrêter, ni pour aller plus loin ; le seul motif est le caprice de l'auteur. Il arrête le roman quand il est las de ses personnages, et alors il les condamne à mort sans pitié, pour mener à fin l'entreprise. Remarquez que presque toujours, au lieu de saisir dans la vie de son héros une époque décisive, un moment de crise, et de relier les scènes diverses à ce point fondamental auquel s'attache tout l'intérêt, Stendhal, ignorant ce grand art de la composition, qui rassemble toute la force dramatique en une période rapide, compose péniblement des biographies étendues et surchargées, éparpille l'intérêt à travers les divisions infinies de l'espace et du temps, et mène avec lenteur son héros dans le monde, sans le quitter d'un pas depuis sa naissance, ou peu s'en faut, jusqu'à la crise suprême qui dénoue sa vie et clôt l'histoire. On ne saurait trop le redire, ce sont des biographies romanesques, 'ce ne sont pas des romans.

Un mot encore avant de passer à l'analyse dé-^ taillée de ces œuvres. Nous avons dit qu'on ne

faisait pas seulement un roman avec de Tesprit, il y faut du cœur ; il y faut quelques sentiments vrais, nobles, affectueux, élevés ; il y faut aussi de Tidéal. Le roman est œuvre d'art. A travers ces tableaux mouvants et variés qui ont la pré* tention de représenter la vie , les yeux veulent de temps à autre se reposer sur quelque point lumineux, sur quelque sommet baigné des pures clartés ; le cœur veut s'attacher à quelques-unes de ces grandes âmes qui semblent paraître dans le monde pour marquer plus haut le niveau de la vie humaine. Ne demandez à Stendhal ni ces clartés supérieures de l'idéal, ni cette noblesse native des âmes d'élite. U a bien essayé de releva ici et là ses peintures ternes et grises et de les éclairer d'un reflet lumineux; mais ce reflet, à peine apparu, va s'éteindre dans les brouillards. Il a bien essayé, parfois, d'animer de son pinceau aride quelques nobles figures, disséminées de loin en loin sur sa toile morne. Mais, je ne sais pourquoi, ces figures grimacent, et il y a toujours même sur ces physionomies privilégiées conune une secrète convulsion.

Son premier essai, dans ce genre de compositions, fut un essai particulièrement malheureux Armance ou Quelques scènes d'un salon de Paris en 1827. L'espérance de l'auteur fût complètement trompée : il avait compté sur un scandale, et le

scandale n'arriva pas. Il Tavait pourtant bien préparé.

C'est une chose délicate que d'avoir à rendre compte d'un roman fondé tout entier sur certaines monstruosités physiques ; mais nous avons promis de dire sur Stendhal toute la vérité ; nous poursuivrons notre tâche jusqu'au bout, à travers des obstacles de tout jgenre. Nous aurons au moins cette récompense de notre courage, la conscience d'une entière sincérité, et c'est chose assez rare à cette époque de demi-nuance, où la critique n'est trop souvent qu'une transaction avec la vérité.

Avez-vous lu Mademoiselle deMaupin^ de M. Théophile Gautier ? Avez-vous lu Olivier, de M. de La Touche? Si vous me répondez non, je vous en félicite. Mais enfin, il n'est peut-être pas sans intérêt, pour Thistoire des mœurs littéraires au dix-neuvième siècle, de savoir que les plus étranges caprices ont passé par la tête de nos romanciers. A bout d'inventions violentes, quelquesuns ont eu la pensée d'aller chercher une source nouvelle d'émotion et d'intérêt dans les jeux bizarres de la nature, déguisée comme chez Mlle de Maupin, incomplète comme chez Olivier. C'est à cette singulière fantaisie d'une imagination épuisée et pervertie que se rattache le roman d'Armance. Stendhal n'eut même pas la triste gloire de Tin-

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vention du sujet; M. de La Touche est le véritable inventeur du genre.

Le vrai titre du roman serait Octave, puisque c'est Octave qui en est le lamentable héros. Intelligence élevée, caractère généreux, âme ardente et profonde, il se trouve, par une bizarrerie cruelle de la nature, ou plutôt par une invention cynique de Tauteur, qui a mis cela sur le compte de la nature, que le malheureux vicomte de Malivert traîne avec lui, à travers le roman, le ridicule et la honte d'une monstrueuse anomalie. Octave est beau, il est brave, il a du talent, presque du génie, il est amoureux; avec tout cela, Octave est un monstre, et tout l'intérêt, s'il peut y en avoir là où il y a dégoût, se concentrera sur cette lutte de la passion d'Octave avec l'abominable sentiment de ce ridicule qui le navre et le tue. Octave aime, et il trahit en aimant le serment terrible qu'il s'est fait .à lui-même dans le secret de son cœur. Il recherche et fuit obstinément la passion fatale qui s'est emparée de lui pour le dévorer à la fois de ses ardeurs et le désespérer par les scrupules les plus affreux. Il effraye et déconcerte à chaque instant par ses bizarreries, par ses soubresauts, par ses violences soudaines et ses mornes désespoirs, mêlés à des heures rapides d'entrahiement et d'oubli, Armance, une excellente fille, un peu dame de compagnie, un peu pédante, exaltée et

froide, légèrement esprit fort et bel esprit. Il l'épouse pour être honnête homme, et s'empresse de se tuer après son mariage pour être plus honnête homme encore. Il n'a voulu tromper ni son amante en ne l'épousant pas, ni sa femme en l'épousant. Il n'a rien de plus pressé que de lui rendre la liberté après lui avoir donné son nom, et Armance va confier au couvent son veuvage et sa virginité. La Méditerranée, qui garde le cadavre d'Octave, ensevelit le honteux secret sous ses flots. Je regrette que le roman n'ait pas suivi le héros dans la mer.

A cette intrigue pénible, obscure pour tous, inintelligible pour beaucoup, joignez quelques scènes prétendues d'un grand salon de Paris en 1827, et quelques portraits satiriques d'hommes et de femmes du monde, du même temps. La plupart des personnages sont odieux, comme le chevalier de Bonnivet, qui, ayant fait son éducation aux Jésuites, ne saurait être qu'un affreux petit scélérat, ou M. de Soubirane, qui, étant commandeur, doit être un grand coquin. D'autres ne sont que fats, comme M. de Créveroche. Toutes les femmes, étant du grand monde, sont des intrigantes ou des écervelées. L'âme de ce brillant salon, c'est la congrégation. On voit naître et grandir cette terrible bête noire du Constitutionnel d'alors sou^ les traits perfides et doux du petit Bonnivet.

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Il y a déjà là une esquisse légère de ce qui deviendra une toile d'histoire dans le Rouge et le Noir ^ le grand monde sous la Restauration, asile inviolable et sacré, selon Stendhal, de tous les vices élégants, de toutes les infamies déguisées, de toutes les hypocrisies et les bassesses. Ce temps est déjà si loin de nous, que toutes les colères de Stendhal avortent dans Tesprit de son lecteur. Il veut exciter notre indignation et n'excite que notre indifférence. Ce livre, écrit avec tout le fid de Tesprit de parti, est devenu pour nous, dans beaucoup de ses intentions, de ses allusions, de ses épigrammes, une sorte de logogriphe. Stendhal a voulu peindre le grand monde de 1827 comme on se l'imaginait dans un certain monde de feuilletonistes et de romanciers. Il l'a peint avec ses rancunes et ses défiances, qui, n'étant plus les nôtres, nous agacent les nerfs. Toute cette partie archaïque du roman fait l'effet d'un premier-Paris vieux d'un quart de siècle.

Tel est ce roman, odieux dans le sujet, suranné dans les détails. Le fond en est une anomalie impossible ; car la nature ne se trompe pas au point de jeter une âiçe ardente dans un monstre; anomalie insupportable, car l'imagination, à chaqne instant attirée vers ce qui fait Tidée fixe d'Octave et de Tauteur, y rencontre la répugnance & la place de l'intérêt absent.

Stendhal avait des idées si délicates sur le goût des femmes, j'ajoute des femmes distinguées, qu'il espérait un succès de salon et de boudoir pour son triste héros. Sa seule crainte était de n'avoir pas mis assez de passion et d'ardeur dans son roman, n écrivait à M. Mérimée, auquel il en avait communiqué l'ébauche : Mon livre a-t-il assez de chaleur pour faire veiller une jolie marquise française jusqu'à deux heures du matin ? That is the question. » Il insistait : < Je reviens à la question de chaleur; tous ne me dites rien. Est-ce mauvais signe ? Si ce roman n'est pas de nature à faire passer la nuit, à quoi bon le finir ? • Le reste de la lettre est consacré à une étude historique et psychologique sur le babUamsme (mot italien pour le cas d'Octave).

Nous avons trop insisté peut-être sur cette œuvre, cynique malgré le mystère, et justement oubliée malgré le mérite de quelques analyses. Cest que tout Stendhal est là avec ses préoccupations sensuelles, ses arrière-pensées libertines, ses bizarreries d'entretiens interrompus et de brusques saillies, ses négligences travaillées et son décousu plein de prétention. Aussi Armance resta son œuvre de prédilection, et il voulut consoler son roman et peu\rèire se consoler lui-même de son échec absolu, en mettant cette œuvre infortunée au premier rang dans son cœur. C'est une habitude,

chez les auteurs, d'avouer leurs préférences secrètes pour ceux de leurs ouvrages que le public semble dédaigner. Admirable et simple procédé pour réussir toujours, même quand on échoue.

On réussit du moins pour soi quand on ne réussit pas pour les autres. C'est une consolation.

Le Rouge et le Noir, chronique du dix-neuvièrm siècle^ parut quelques années après Armànce et avec plus de succès. Ce titre a beaucoup intrigué la critique, et vraiment il n'y a pas de quoi. Stendhal a voulu tout simplement indiquer par ce titre, emprunté à la langue des tripots, les chances aléatoires de la vie de son héros, et, en général, les hasards effrayants de la fortune, qui met aujourd'hui un homme au pinacle et demain le jette à Téchafaud. Quant au sujet du roman, M. Colomb nous raconte que Stendhal l'a puisé dans un procès . criminel qui eut beaucoup de retentissement en Dauphiné, dans l'année 1828. Le séminariste Berthet, en proie à une atroce jalousie, tira deux coups de pistolet sur Mme M.... au milieu de l'église du village de Brangue ; cette dame en fut quitte pour une blessure , et Berthet fut exécuté à Grenoble. La cause, très-dramatique par elle-même, oflTrait à Stendhal un intérêt particulier : Mme M... était parente d'un conseiller à lisi Cour royale de Grenoble, portant le même nom, et ami d'enfance de Stendhal.

Je viens de relire ce roman, pour en renouveler Vimpression dans mon souvenir. Le commence* ment est plein d'engageantes promesses; il y a une certaine jeunesse de sensations^ une certaine fraîcheur de paysage, quelque vérité d'observation, et^ malgré le machiavélisme précoce de Julien qui sonne faux dès les premières pages, on ne saurait contester que les scènes d'exposition offrent beaucoup d'intérêt. Cette simplicité relative, que l'on est tout surpris de rencontrer dans un écrivain aussi compliqué que Stendhal, excite et soutient pendant quelques instants l'attention* Malheureusement cela ne dure pas, et l'effet disparaît vite avec la cause. A mesure que l'on avance dans le livre, les teintes s'exagèrent, le fond s'obscurcit, les caractères sont surchargés ; tout devient faux, impossible^ outré. L'invraisemblable et l'odieux irritent tour à tour et repoussent l'esprit du lecteur. La dernière partie du livre est décidément insupportable d'exagération et de bizarrerie. Il y a comme un parti pris d'horreur qui laisse dans l'âme l'impression vague et pénible d'un cauchemar.

Le roman s'engage d'une manière vive et piquante qui rappelle quelques scènes de la vie de province de Balzac. Nous sommes à Verrières, petite ville de la Franche-Comté, dans les dernières années de la Restauration. Dans cette grande rue de Verrières , « qui va en montant depuis la rive du

Doubs jusque vers le sommet de la colline, » nous rencontrons un grand homme à Tair affairé et im» portant. À son aspect, tou3 les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front , un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité. Mais à la réflexion on est choqué d'un certainr air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je fie sais quoi de borné et de peu inventif. Tel est le maire de Verrières, M. de Rénal, le chef des ultras^ l'adversaire déclaré des libéraux et desjansénistes, le rival d'influence et d'autorité d'un autre gros personnage, M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, un ci-devant beau de la localité , lovelace joufflu, dévot et marié. Ce jour-là M. de Rénal est plus préoccupé que jamais. Pour faire crever de dépit son cher Valenod , il va se donner le luxe d'un précepteur pour ses enfants. Le fils d'un ma* dré paysan, Julien Sorel, fera l'affaire. On se passera la fantaisie d'un professeur à domicile pour cent écus par an, la nourriture et l'habillement Toutes ces grosses vanités de petite ville, ces rivalités haineuses et mesquines, ces luttes sourdes de ruse et d'intrigue, sont posées d'une main hardie et habile dès le début du livre. Nous respirons à pleins poumons l'air de la province. Nous sommes à mille lieues de Paris. Tout est étroit et passionné,

et sur ce théâtre microscopique la lutte s'engage avec fureur entre les intérêts rivaux.

Une scène heureuse et fraîche vient faire diversion à cette iliade de petite ville. Je veux parler de la rencontre de Mme de Rénal et de Julien SoreU qui vient remplir ses fonctions de précepteur.

« ,... Mme de Rénal aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. U était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de rétine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc , ses yeux sî doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rénal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maite. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rénal s'approcha; Julien, tourné Ters la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille : « Que voulez- vous ici , mon enfant? » — Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rénal , il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout , même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question. — « Je viens pour être précepteur , madame , » lui dit-il enfin , tout

honteux de ses larmes, qu'il essuyait de son

mieux. »

Ce petit paysan au teint si blanc , aux yeux si doux, que Ton prend pour une jeune fille déguisée , porte déjà , sous son extérieur si poétique et si frêle, un cœur dépravé par une ambition furieuse et par une vanité presque féroce. Il a juré de faire fortune , et à tout prix il tiendra son serment. Toutes les corruptions sont déjà en germe dans cette jeune âme. Incrédule et hypocrite, il a appris le latin et la théologie chez le bon vieux curé Chélan, qu'il trompe indignement, et il se destine à entrer dans les ordres. Mais sa vocation a été chez lui Teffet d'un profond calcul. Ce Machiavel enfant s'est dit, dans le secret de son âme, que les voies de Tambition changent avec les époques. Sous Napoléon, il eût été soldat, avec quel enthousiasme, avec quel feu ! Sous Charles X, il veut être prêtre, et il calcule qu'après tout le traitement d'un évêque vaut bien celui d'un général. Il cache, comme un secret honteux, son idolâtrie pour Napoléon ; il enfouira plus tard, dans sa paillasse, le portrait du grand homme. Il l'adorera à la dérobée, mais devant le monde il se signera avec horreur quand on prononcera ce nom détesté. Cest, avec sa mine de fillette, le plus infâme petit roué qu'il y ait au monde. Il le montrera du reste dans la suite de l'histoire. U y a dans la peinture de

cette scélératesse précoce, de cet aplomb dans Thypocrisie, de cette candeur infâme, une invraisemblance criante. Eh quoi! ce jeune garçon ne connaît rien de la vie et du monde , et vous en faites déjà un monstre par Timagination et par le cœur I Ajoutez que Stendhal a la ferme intention de faire admirer ce jeune drôle et de nous intéresser, de gré ou de force, à ses succès dans le monde. Il lui donne, sans s'inquiéter de la contradiction, une âme de feu, une fierté ombrageuse, une dignité intraitable. Dans le même cœur tant de fierté et tant de bassesse, tant d'hypocrisie et tant de dignité I Est-ce donc de la profondeur que d'assembler ainsi les contraires?

Voilà son héros lancé dans le roman. Il n'a que dix-huit ans , et c'est déjà un vieillard par la gravité affectée, par l'austérité des dehors, par la sécheresse effrayante de ses calculs. Il ne perd pas de temps pour arriver à ses fins. Il est seul , sans appui dans cette riche maison. Il veut s'y créer des alliances , des protections, ou plutôt il veut y devenir le maître, et ce jeune roué entreprend de séduire cette belle et vertueuse femme, Mme de Rénal ; il ne l'aimera que plus tard, et déjà il médite de la perdre. Lui, un pauvre abbé qui sort de sa chaumière, elle une grande dame; lui presque un enfant, elle déjà mère de plusieurs enfants I Est-ce vraisemblable?

K « Bui onlngé. Ln : b mêdisaDce laitaao

était vif, et se soutenait dans des conditions suffi* santes, sinon de vraisemblance, du moins de possibilité. A dater de l'entrée de Julien au séminaire, tout change, tout est hors du ton et de la couleur. Stendtial esquisse, dans une peinture effroyable, l'intérieur d'un séminaire, et nous explique par le menu les moyens rafûnés dont se sert le pouvoir occulte de la congrégation pour corrompre ces jeunes âmes et leur inoculer les poisons secrets des pernicieuses doctrines. L'imagination de Stendhal, qui tonte sa vie fut préoccupé d'une idée fiie, la police, applique ses idées fantastiquement lugubres à la politique des Jésuites qui devient quelque chose de gigantesque et de terrible. Julien ne fait que traverser ces sombres régions, livrées i l'épouvante et au mystère, et nous passons avec lui du séminaire dans le salon d'un des plus nobles hûlela du noble faubourg, chez M. de La Môle. Là encore même exagération, même raffinement dans le feiux. C'est tout un monde d'évôques corrompus, dévotes, de gnes de la ) fats, d'iml)at péniblet qui, pour de l'infamie , par son inud art de la

L'été arrive, on prend Tbabitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. Julien touche un soir, par hasard, dans l'obscurité , une main qui se retire bien yitb. Son parti est pris. Il pense aussitôt qu'il est de son d»voir d'obtenir que l'on ne retire pas cette main, quand il la touchera. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule à subir s'il n'y parvient pas, éloigne tout plaisir de son cœur. Il se prépare i cette grande tentative avec un sang-froid effrayant : ce n'est pas la passion qui le pousse, c'est la vanité. Cette vanité intraitable, lui dicte sa sentence : au moment précis où dix heures sonneront, il exécutera ce que, pendant toute la journée, il s'est promis, ou il montera chez lui se brûler la cervelle. À dix heures sonnantes, il étend la main, et prend celle de Mme de Rénal, qui résiste en vain et qui cède. La séduction commence. Bientôt Mme de Rénal est la maîtresse de ce vaniteux petit abbé, qui a bien le front de faire à tout propos des scènes de dignité blessée au mari outragé. Les lettres anonymes arrivent; la médisance fait son œuvre, le mystère est divulgué; il faut partir. Julien entre au séminaire avec la protection du bon abbé Ghélan. La seconde partie du roman commence.

II y avait, dans la première partie , de l'intérêt^ des scènes vives et variées, de l'entrain. Le

était vif, et se soutenait dans des conditions suffisantes, sinon de vraisemblance, du moins de possibilité. À dater de rentrée de Julien au séminaire, tout change, tout est hors du ton et de la couleur, Stendhal esquisse, dans une peinture effroyable , rintérieur d'un séminaire, et nous explique par le menu les moyens raffinés dont se sert le pouvoir occulte de la congrégation pour corrompre ces jeunes âmes et leur inoculer les poisons secrets des pernicieuses doctrines. L'imagination de Stendhal, qui toute sa vie fut préoccupé d'une idée fixe, la police, applique ses idées fantastiquement lugubres à la politique des jésuites qui devient quelque chose de gigantesque et de terrible. Julien ne fait que traverser ces sombres régions, livrées i l'épouvante et au mystère, et nous passons avec lui du séminaire dans le salon d'un des plus nobles hôtels du noble faubourg, chez M. de La Môle. Là encore même exagération, même raffinement dans le faux. C'est tout un monde d'évêques corrompus, de prêtres simoniaques, de messalines dévotes, de cafards scélérats, de diplomates dignes de la corde, avec accompagnement obligé de fats , d'imbéciles et d'écervelés. L'intrigue se débat péniblement dans ce prétendu grand monde qui, pour Stendhal, n'est jamais que le monde de l'infamie décorée et du libertinage dévot. Julien , par son intelligence haute et froide, par son grand art de la

dissimulation» par ses ménagements infinis arrive à s'emparer de la confiance du vieux marquis de I^a Môle, qui l'emploie aux missions les plus déli-

cates de la diplomatie secrète. Le secrétaire intime voit de près et presque sur un pied d'égalité les grapds seigneurs, et s'initie aux secrets de la haute fatuité. Il fait si bien que l'orgueilleuse Mathilde,la fille du marquis , la plus fière beauté de la cour, s'éprend d'un caprice pour le pauvre secrétaire, et se donne à lui. Mais quand Julien croit avoir tout gagné, il s'aperçoit que tout est perdu. La fière jeune fille le traite comme un laquais avec lequel on s'est oublié. Une lutte terrible s'engage dès lors entre ces deux orgueils intraitables. Julien est le plus fort, et Mathilde reconnaît son maître. Après des crises violentes, cette fille impérieuse va obtenir de son père un consentement tardif à ce mariage presque impie. Une lettre de Mme de Rénal, dictée par son confesseur et adressée à M. de La Môle, vient détruire toutes ces espérances renaissantes, et ce grand bonheur, construit avec tant d'efforts, s'écroule. Julien part silencieux et résolu. E se rend à l'église de Verrières, le dimanche , et d'un coup de pistolet il étend à ses pieds Mme de Rénal. Sa vengeance est accomplie. Le reste du roman devient du pur mélodrame : scène de cour d'assises, scènes de la prison, passion folle de Mme de Rénal pour son assassin, jalousie furieuse de Mathilde de

La Môle qui réclame ses droits d'épouse ^ exécution, scène posthume, dans le genre des scènes de charnier de Frédéric Soulié, délire amoureux de Mathilde, qui dérobe au cercueil la tête mutilée de Julien et la couvre d'effroyables baisers.... C'est assez.

Stendhal a mis tout son art à faire de l'instrument du supplice un véritable piédestal pour son héros. Julien meurt avec des phrases, et la dernière impression que nous laisse ce singulier livre; c'est celle de la guillotine devenue presque romanesque et de l'échafaud poétisé.

On dit que Fauteur a voulu se peindre, moins l'échafaud, dans Julien. Gela ne m'étonnerait pas. Julien est peint avec amour. On voit que Stendhal a caressé avec un soin tout particulier cette étrange conception. Nous savons qu'il a rêvé toute sa vie de faire peur aux honnêtes gens par la profondeur de ses vices et les raffinements de son immoralité. Rien ne l'enchantait comme de prendre des airs satanîques et de porter sur son front la sinistre majesté de l'abîme. Il jouait au don Juan incrédule et athée, avec un indicible plaisir. A ce rêve il en joignait un autre, le rêve du don Juan libertin, adoré des femmes. Il lui manquait pour cela bien des choses, entre autres, la beauté : il n'eut garde de la ménager à Julien, et il put ainsi se consoler de ce qu'il n'était pas en peignant ce qu'il

aurait voulu être. Un scélérat de salon, spirituel, athée, irrésistible pour les femmes du grand monde, beau et fier, quel idéal pour ce pauvre Stendhal» qui ne fut jamais qu'un athée très-laid et un médiocre don JuanI

Ge roman semble être le pandémonium de la méchanceté et de la fourberie humaine. Quel type effiroyable que cet abbé Frilair et cet abbé Gastanède et cette maréchale de Fervaques I Parleronsnous de ce père ignoble dont Julien, son fils, ftit taire les dernières remontrances, la veille de Téchafaud, en lui promettant quelques milliers d'écus pour le lendemain de samort^ et qui, un dimanche, après dîner, montrera son or à tous ses envieux de Verrières \ ^A ce prix^ leur dira son regard^ à ce prias j lequel d^ entre v(yus ne serait pas charmé ior voir un fils guiUotwé f » L'horrible , poussé à ce point, devint du grotesque dans le genre de Robert Hacaire.

Il y a deux caractères de femmes sur lesquels Stendhal a évidemment compté pour relever un peu le niveau moral de son roman. Nous ne prétendons pas nier que Mme de Rénal n'attache le lecteur pacr une secrète sympathie. Il y a du charme dans cette grande dame de petite ville, délicieusement gauche, ignorant tout de Tamour, étrangère à toute coquetterie, à toute affectation. Nous ne dirons pourtant pas avec M. Colomb, qui s'extasie

devant elle : Pauvre femme I vertueuse et adultère ! Nous aimons beaucoup Mme de Rénal dans les premières pages du roman. Mais notre intérêt diminue et notre surprise augmente à mesure que le roman se développe. Mme de Rénal perd beaucoup de son charme en perdant sa vertu. Eh quoi ! c'est cette femme si foncièrement pieuse , si bonne mère, qui cède si facilement et si vite aux séductions effrontées de ce petit garçon, moitié paysan, moitié abbé? Pas une résistance sérieuse , pas de lutte ; une fascination complète 1 Et quelle passion folle, quel délire dans le reste du livre 1 Quelles scènes d'amour convulsif dans la prison, lorsque cette pauvre femme affolée vient oublier ses remords, ses expiations dans les bras de son assassin ! Que tout cela est faux 1 Dans cette âme qui a perdu toute réserve et toute pudeur, puis-je reconnaître cette ingénuité rougissante, cette grâce modeste, cette timidité vertueuse que Ton nous avait retracée d'un pinceau presque délicat au début du roman ? Stendhal se plait ainsi â ces jeux de contradiction violente dans leâ caractères. Julien est un monstre d'hypocrisie, et, en même temps, c'est un héros de noblesse, de fierté, de vaillance virile. Mme de Rénal est' la pudeur même, et la passion en fait^ une dévergondée qui court les prisons pour y cher- t cher son infâme amant. Et Mlle de la Môle 1 Quelle

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étrange figure elle fait dans ce roman 1 Stendhal a cru faire une œuvre de maître en nous peignant cette fille noble, hautaine et belle, Torgueil incarné dans la beauté. Mais à qui fera*t-il croire que ce soit là un personnage humain, une figure vivante ? Elle commence par mépriser Julien comme un don^stique de son père, puis cette âme impérieuse cède au charme; elle aime Julien, lui ouvre sa fenêtre, le cache dans une armoire. Gomme tout cela est noble, vraisemblable ! Une fille de race, qui a dans son sang l'orgueil intraitable de tous ses ancêtres et qui se livre, comïne elle le dit, au premier venUy et qui, lorsque Julien lui demande des garanties de ce terrible amour auquel il n'ose pas se fier, répond comme une héroïne de mélodrame : « Déshonorez-moi^ ce sera une garantie! 9 Quel mot dans cette bouche si fière et dans cette âme si haute 1 Et plus tard, quand après des crise? violentes de mépris et de passion, après des alternatives dramatiques de fierté et d'amour, elle se laisse aller, sans plus de résistance, aux entraînements de son cœur, comme les invraisemblances s'accumulent ! C'est cette fille noble qui se laissera maltraiter, avilir, mépriser par Julien, dans sa prison, comme une ancienne maîtresse qu'on veut éconduire: et toutes les énergies de son âme ne se réveilleront pas devant tant d'injures! Et cette reine descendra de son trône pour une espèce de

domestique, couvrira de baisers humiliants cette main qui la meurtrit I Encore une fois, c'est un parti pris chez Stendhal d'étonner le lecteur par les évolutions contradictoires des caractères qu'il fait jouer sous ses yeux. Il croit atteindre ainsi à ce divin imprivuj qui, selon lui, est la grande loi de l'art comme la règle suprême de la vie. Il n'atteint qu'à des effets bizarres, choquants, scandaleux. Il croit d#nner des preuves d'une sagacité effrayante dans l'analyse des passions, il n'aboutit qu'à prouver son inexpérience dans Tart de conduire les caractères et de mener un roman. L'extrême inconséquence n'est pas plus dans la nature humaine que l'extrême logique, et un caractère qui se donne à chaque instant des démentis violents me choque autant que pourrait m'ennuyer l'uniformité convenue d'un personnage qui ne changerait jamais d'idées ni de langage. Je veux de la variété dans le roman, conune dans toute œuvre d'art, mais la variété n'est pas la contradiction.

J'y voudrais aussi quelques caractères purs, sur lesquels pût se porter, en toute sécurité, l'affection du lecteur. Je n'en trouve jamais dans Stendhal. Le caractère aimable et vraiment pur du roman, c'est Mme de Rénal, une femme coupable. On remarquera quelle idée Stendhal se fait des femmes. Aucune de ses femmes n'est honnête. Elles se livrent toutes, un peu plus tôt, un peu plus tard; il n'y a

de différence que dans le temps qu'elles y mettent, et même la plus vertueuse, qui est Mme de Bênal, est celle qui cède le plus vite et sans phrases. Stendhal n'eut jamais, on le sait, d'autre morale que celle de Julien. Il a résumé toutes ses doctrines dans cette fameuse oraison funèbre que Julien s'adresse à lui-même, dans sa prison, la veille de sa mort : « A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés (Thormétes gens tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens.... Il n'y a point de droit naturel : ce mot n'est qu'une antique niaiserie. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de punition. Avant la loi, il n'y a de naturel que le besoin. Les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit.... Où est la vérité? Dans la religion? Oui, dans la bouche des Frilair et des Gastanède ? Peut-être dans le christianisme primitif? Les apôtres n'ont pas été payés. Eh quoi I saint Paul ne fut-il pas payé par le plaisir de conmiander, de parler, de faire parler d^ soi?... Comment, dès qu'on sera trois ensemble, croire à ce grand nom Dieu, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres ? Vivre isolé, quel tourment!... Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je n'ai pas vécu isolé sur la terre; j'avais la puis-

STENDHAL. SES ROMANS. . %k^

santé idée du devoir. Le devoir que je nf étals prescrit a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je n'étais qu'un homme.... mais je n'étais pas emporté. » Il faut bien s'entendre sur ce que Stendhal-Julien entend par le devoir. Ne soyons pas dupes d'un mot. Le devoir, pour Julien, n'a rien d'analogue à ce que le bon sens vulgaire entend. Ce n'est ni cette voix intime du sentiment, ni cet oracle auguste de la raison qui nous prescrit de respecter le droit, la propriété, l'honneur, la femme du prochain. Rien de semblable dans le devoir que Julien conçoit, et auquel il a soumis inflexiblement les derniers détails de sa vie et tous les battements de son cœur. Le devoir est pour lui la règle stricte de l'intérêt, le moyen le plus sûr et le plus prompt de faire fortune, le calcul médité de son égoïsme, ou encore l'inspiration de son orgueil et la vengeance raffinée de sa vanité meurtrie. Tout le caractère de Julien s'explique à la lumière ^u devoir, défini de cette étrange manière. C'est ce devoir qui lui impose, un soir, l'obligation stricte de s'emparer, sans passion, sans désir, de la main de Mme de Rénal^ encore innocente, mais déjà troublée. Par un engagement tacite envers lui-même, il osera, ou il se tuera. Il veut à la fois faire son chemin par cet amour calculé, et se venger des dédains de M. de

Rénal. Ce même devoir lui conseille les plus honteuses hypocrisies pour réussir et devenir évêquç. Séminariste, il ne croit pas en Dieu, mais il s'impose le précepte de tromper tout le monde. Secrétaire intime de M. de la Môle, il faut qu'il séduise la fille de ce noble vieillard, et il y réussira par des prodiges de stratégie. Trahi, au moment où il touchait à la fortune, par les révélations terribles de Mme de Rénal, il faut qu'il se venge, et ce même devoir qui lui a conseillé tour à tour l'hypocrisie, l'adultère, la séduction, va lui prescrire l'assassinat. Et il se rendra cette orgueilleuse justice, au fond de son cachot^ que s'il succombe sous le concours imprévu des circonstance^ plus fortes que sa volonté, il n'a du moins rien négligé pour se pousser dans le monde ; il n'a rien abandonné au hasard, il n'a jamais violé cette loi impérieuse de son orgueil ou de son égoïsme ; il a pu chanceler parfois devant les exigences de ce devoir qui comprimait les entraînements de son cœur, et l'arrachait aux niaiseries sentimentales de la probité vulgaire ; il a pu chanceler, parce qu'il était homme ; mais il n'a pas été emporté hors de sa voie. Il a pu hésiter sur sa route; il n'est pas tombé ; il a marché toujours vers ce but inflexible, sa fortune ou sa vengeance. Il meurt avec cette consolation suprême d'avoir été toute sa vie un impassible scélérat. Voilà le devoir tel que Ju-

lien Ta entendu et pratiqué. C'est le pliïs étrange abus de mots qu'un écrivain puisse commettre.

Même défaut de sens moral dans la Chartreuse de ParroBy le dernier roman de Stendhal et son plus célèbre ouvrage. Nous insisterons pourtant moins sur cette œuvre, d'abord parce qu'elle nous semble très-inférieure, en dépit de l'opinion commune , au Rouge et Noir^ et surtout parce qu'elle est connue dans ses principaux détails par l'analyse emphatique de Balzac. Le Rouge et Noir est un roman souvent cynique, effronté. Mais il y a une incontestable puissance de conception dans l'idée de celte lutte gigantesque entreprise par un homme seul, un fils de paysan, contre le monde qui le repousse et dans lequel il veut se faire une place en dépit de tous les obstacles conjurés de la fortune et de la société. Il y a même, à travers mille exagérations insensées, un certain sentiment des périls et des tentations de la civilisation moderne. C'est sans doute la calomnie du siècle ; mais dans cette calomnie tout n'est pas faux, et l'idée vraie, quoiqu'à chaque instant surchargée et dénaturée, donne à ce roman, malgré ses digressions, un certain intérêt, non d'émotion, mais de curiosité. Dans la Chartreusb de Parme^ je me demande où est l'intérêt. C'est une accumulation de scènes, sans aucun plan, sans l'ombre d'unité ; c'est la chronique intérieure de toutes les intrigues et de tous les scandales

îke ÉTUDES MORALES.

qui défmyent là petite cour d'un monarque imaginaire, le fameux prince de Parme, Ranuce- Ernêst IV.

A qui s'intéresser dans ce carnaval d'événements mesquins, bizarres, grotesquement tragiques?

Ce ne sont que des prodiges de diplomatie pour des résultats infiniment petits. Il y aurait de quoi suffire à défrayer la politique secrète de l'Europe dans ces inventions laborieusement subtiles, dans ces stratagèmes raffinés, dans ces marches et ces contre-marches de la ruse et de la finesse, et cela pour faciliter l'évasion d'un prisonnier ou préparer la chute d'un de ces petits ministres qui peuplent cotte petite cour. Tout cela peut être vrai et observé avec sagacité; mais tout ce qui est vrai n'est pas matière à roman, et cet effort perpétuel de • l'écrivain qui tend à la profondeur, fatigue, et irrite le lecteur. Si vous êtes un Montesquieu, écrivez Thistoire, mais laissez là le roman. Un beau paysage, un sentiment vrai, remporteront toujours en intérêt sur vos prodiges de finesse et de stratégie.

L'infatuation politique rend cet ouvrage insupportable. Le grand homme c'est le comte Mosca, le diplomate de la petite cour, compliqué d'athéisme et doublé de passion. Accumulez dans une seule tète toutes les idées qui courent par le lAonde sur l'art de mentir et de dissimuler, d'exciter adroite-

ment dans Tesprit du prince une passion pour combattre une passion contraire, de provoquer à propos un désir pour le distraire d'un intérêt, de le tromper en le flattant, de le flatter en le méprisant, et d'arriver à ses fins secrètes sans les trahir jamais d'un mot, d'un regard; mettez ensemble M. de Mettemich et M. de Talleyrand, tels que l'imagination vulgaire se les imagine, ne parlant que pour mentir, et quelquefois même osant dire la vérité pour mieux tromper ; placez cet immense cch ractère et cet immense génie, comme parle M. de Balzac, au milieu des toiles d'araignée d'une cour mî-

croscopique, vous aurez le grande le sublimée Hosca, premier ministre du prince de Parme. Le grand, le sublime ministre aime passionnément la comtesse Gina Pietranera, Milanaise très-romanesque et très-facile, comme toutes les femmes de Stendhal. La Gina est veuve ; par malheur, Mosca se souvient qu'il est marié, et la bigamie est un cas pendable, même pour un premier ministre. Qu'à cela ne tienne ! Mosca marie la comtesse au duc Sanseverina, un joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris pommelé, bien poli, bien propre, immensément riche, mais pas assez noble. Sanseverina, enchanté du marché, donne cent mille écus, un magnifique douaire et son palais à la Gina, et il a la délicatesse de partir, dès le lendemain des noces, pour son ambassade (prix convenu) , après avoir

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promis de ne reparaître jaïnais chez lui ou chez elle, comme vous voudrez ; et la nouvelle duchesse trône à la cour de Parme, entre' Mosca, son heureux amant, et le prince , qui voudrait bien le devenir et qu'on a la politesse de ne pas trop décourager.

Voilà les petites infamies qu'on nous donne de Tair le plus naturel, sous prétexte de couleur italienne et de mœurs locales. Mais un charmant petit démon paraît sur Thorizon : c'est Fabrice, neveu de la Gina, et pour qui la Gina voudrait bien être autre chose qu'une tante. Ce Fabrice est une tête folle, un aimable mauvais sujet, un coureur, un viveur ; rien de plus naturel que d'en faire un archevêque, un cardinal, — qui sait? un pape, peutêtre : c'est tout à fait la manière de voir de Stendhal. Tous les prêtres sont des Fabrice quand ils ne sont pas des Julien. Vous voyez d'ici l'intrigue. Le prince court après la Gina, que Mosca ne retient qu'à grand'peine , la Gina ne demandant pas mieux que de courir après Fabrice. Et Fabrice, après qui court-il? Après une baladine d'abord, dont il tue Tamant , puis après délia , la fille d'un général idiot et méchant. Tout cela s'emmêle et se démêle, se noue et se dénoue à travers les incidents les plus incohérents et les épisodes les plus inutiles , dans un récit interminable , qui prend Gina à l'âge de treize ans et la conduit à la plus

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respectable maturité. C'est moins un roman qu'un inextricable dédale de romans touffus et diffus surajoutés les uns aux autres, commençant au hasard et se terminant plus au hasard encore. Le tout s'achève par les amours très-peu platoniques de l'archevêque Fabrice et de la belle Clélia, devenue marquise de Crescenzi , enfin par la mort de Clélia et la retraite de l'archevêque démissionnaire à la Chartreuse de Parme^ qui n'est nommée qu'une fois dans les dernières lignes, bien que. par une bizarrerie prétentieuse de l'auteur, elle ait donné son nom au roman. On n'a pas d'idée de .ce fouillis d'événements qui avortent, d'incidents qui n'aboutissent pas, de développements qui ne servent à rien. C'est un monde vu à l'envers de tout bon sens et de toute vraisemblance. Qu'il y ait dans ce livre des nuances bien italiennes, je ne le nie pas. Mais quand ces sortes d'analyses se prolongent trop, elles produisent une langueur et une satiété mortelles. D*ailleurs, rien ne devient faux comme une observation vraie poussée à outrance et développée sans mesure. Cette sobriété, cette tempérance dans l'analyse, qui n'est qu'une des formes du tact et du goût, Stendhal ne s'en douta jamais, et c'est là une des causes qui donnent à tous ses romans un air de pure fantaisie et de contre-vérité.

Or, quand on fait de la fantaisie, il faut qu'elle soit courte et qu'elle soit amusante, et les romans

de Stendhal sont tout le contraire. Ils sont interminables et ennuyeux. C'est la sentence que tout lecteur sincère portera particulièrement sur la Chartreuse de Parme. Ce mouvement désordonné de personnages sans consistance et d'événements sans but produit un incroyable effet d'accablement, Stendhal aura eu beau faire, il aura eu beau imaginer les amours les plus libres, les fantaisies les plus piquantes de l'amour sensuel, les événements les plus étranges et les plus variés, il n'a pas fait naître l'intérêt puissant de la plus simple fiction, soutenue par un sentiment vrai. Il n'a pas produit, dans la Chartreuse de Parme^ ce roman unique qu'il aurait voulu écrire, et qui tient éveillée dans son lit une jolie marquise jusqu'à deux heures du matin. La justesse et la mesure, cette condition de la vérité dans l'art, lui ont toujours manqué. L'exagération tue l'intérêt, et 1 on sait ce que Mme de Staël a dit des romans : à tout prix il y faut de l'intérêt ; c'est, comme le disait Cicéron de l'action dans l'orateur, la condition trois fois nécessaire.

On a loué beaucoup et souvent un épisode de la Chartreuse qui est digne de tous ces éloges, pourvu qu'on n'oublie pas, qu'il s'agit d'un épisode complètement inutile au roman. Je veux parler de la bataille de Waterloo, prise d'un point de vue individuel, tout à fait sincère , par Fabrice, qui se trouve y assister conmie volontaire. Cette peinture

est charmante , comme épigramme à l'adresse de tous ces illustres stratèges, lieutenants, capitaines» voire même généraux, qui ont été mêlés aux gran> des batailles , mais en sous-ordre , et qui n'ont pu évidemment en saisir qu'un côté imperceptible dans un horizon très-borné, ce qui ne les empêche pas de vous expliquer dans le plus menu détail toutes les marches et les contre-marches, les évolutions, les tours et les détours, les changements de front et de flanc, tous les. développements divers de la bataille, que le général en chef saisit à peine dans leur infinie variété, lui qui les ordonne et les suit avec une sollicitude unique, aidée d'excellents télescopes et d'aides de camp infatigables. Pour Fabrice , la bataille n'a été que beaucoup de bruit et d'agitation, une cavalcade incohérente et accidentée, de la boue qui vole sous le choc des boulets, des états-majors qui traversent les champs au galop, des mouvements sans suite, un immense désordre, des fuyards, des pillards, des routes encombrées de caissons et de blessés, des chevaux qu'on vole. La bataille est finie et perdue, que Fabrice se demande si elle va commencer, et toute sa vie il se demandera s'il était vraiment à Waterloo. Fabrice en a vu et en a fait autant que beaucoup de héros vantards ; mais , plus modeste, il dit la vérité, et c'est cette sincérité, si rare quand on revient du feu, qui donne un accent particuliè-

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rement original et une couleur piquante à tout ce récit. Si Stendhal avait toujours été aussi simple, il aurait trouvé dans cette simplicité animée une veine d'admirables récits et de vifs succès. Le début de Rouge et Noir et l'épisode de WaUrloo marquent ce qu'il pouvait faire et ce qu'il n'a pas fait en ce genre.

Les nouvelles insérées dans les Revues françaises de 1826 à 1829 reproduisent, dans un cadre amoindri, les qualités et les défauts de cet écrivain ingénieux mais compliqué* Nous ne citerons que les principales : Vanina-Vanini. — Le Coffre et k R^nant. — Le Philtre, — Vittoria Accoramboni. — ^ Cenci. — La Duchesse de Palliano. — UAbbesse dt Castro. La plupart de ces nouvelles, comme le raconte Stendhal dans sa correspondance, sont empruntées aux chroniques romaines du seizième siècle ; ce sont en général des récits courts et tragiques dont l'amour est tout le ressort. Stendhw prenait le sujet de ces nouvelles dans de vieux manuscrits qu'il fit copier dans les bibliothèque italiennes en 1834 et 1835 ; son travail commençait par une sorte de traduction littérale de l'italien en français ; ce premier travail achevé, il rédigea l'histoire en la francisant un peu de style et tfiuée» tout en conservant, disait-il, autant que possiW^ la naïveté primitive du texte.

Nous avons cru devoir donner une attention tou

particulière aux romans de Stendhal. L'homme se retrouve tout entier dans ses fictions ; c'est toujours la même haine fanatique contre le christianisme, un mépris furieux pour la religion et pour les prêtres, une défiance instinctive pour tous les nobles penchants et les affections désintéressées du cœur, une guerre ouverte contre toutes les idées reçues en morale, qui toutes ne lui semblent qu'une hypocrisie ou une niaiserie, une désinvolture d'égoîsme sensuel et de sans-façon qu'on nous donne pour de la couleur italienne, une grande prétention à la profondeur des vues, à la pénétration politique, au machiavélisme; c'est toujours cet air d'Alcibiade-Talleyrand qu'il prête à ses héros, comme à Julien, comme à Mosca, et qu'il aurait si bien voulu prendre pour lui-même ; c'est une affectation d'esprit fort et un parti pris de sarcasme contre tous les principes, et de mépris pour les hommes. Ajoutez-y une imagination stérilement abondante qui appauvrit le roman en accumulant les incidents, au lieu de tirer d'un événement tout ce qu'il contient, et qui embrouille à chaque instant la trame du récit en la compliquant de digressions et d'épisodes; ajoutez enfin un style très-lent, malgré sa prétention à la vivacité, un style qui semble toujours courir et qui s'arrête à chaque instant, comme s'il avait l'haleine courte, des procédés bizarres de narration tortueuse et

oblique, n'expliquant qu'imparfaitement les choses et laissant beaucoup au sous-entendu ; de l'esprit, mais voulu, souvent contourné, parfois inintelligible ; beaucoup de manière et d'apprêt dans le dialogue où chaque personnage veut dire des mots profonds. Je ne parle pas de certaines incorrections frappantes et de quelques négligences qui ne peuvent être que préméditées et qui dès lors sont une assez triste coquetterie. En somme beaucoup d'esprit dans le détail, un pesant ennui dans l'ensemble; telle est la véri{;é sur les romans de Stendhal, la vérité brutale, mais vraie, telle que presque tout le monde la pense, mais telle aussi que presque personne n'ose l'exprimer, de peur d'être exclu de l'illustre coterie des rafjQnés.

Stendhal n'avait pas assez d'esprit de suite pour composer un ouvrage complet. Son livre de V Amour se traîne jusqu'à la dernière page avec des efforts infinis. Ses romans semblent être composés de pièces de rapport péniblement ajustées les unes aux autres. Il n'a pas cette puissance de souffle qui anime une idée ou une fiction à travers les développements accessoires et qui la soutient d'une

extrémité à l'autre de l'ouvrage. Sa fiction, quand il s'agit d'un roman, s'embarrasse à chaque instant dans les détails secondaires. Quand il s'agit d'un ouvrage dogmatique ou historique, son idée chancelle plusieurs fois dans la route, elle a comme des obscurcissements et des défaillances. Stendhal avait un talent incontestable, mais insupportable de décousu. Il avait le génie de la note rapide, jefée sur un carnet de voyage, et du fragment inscrit à la h&te sur une feuille volante. C'est de cette manière heurtée et imprévue qu'il a composé ses meilleurs ouvrages.

A cette catégorie appartiennent tout d'abord ses notes de voyage comme Rome^ Naples et Florence^ ses Promenades dans Rome et les Mémoires d'un Tou-^ riste. Ces trois ouvrages, d'une valeur inégale, ont été composés de la même manière, au courant de la plume et selon le caprice de la pensée, qui tantôt saisit un trait de mœurs, tantôt une anecdote piquante, d'autres fois une impression d art. C'est une libre et familière conversation de voyage avec ses négligences qui sont un charme de plus et qui n'ont pas l'air, en pareil cas, d'être une coquetterie d'esprit. Il y a de la vérité, de V imprévu naturellement amené, et comme il y a du naturel, l'intérêt ne manque pas. On pourrait désirer quelque chose de plus net, de plus consistant, de plus décisif. Mais il faut prendre Stendhal dans

son véritable genre, qui est, comme il le dit luimême, d'écrire ses voyages en peignant les objets par la sensation, et la sensation a toujours en Loi quelque chose de rapide et dé flottant qui ne permet guère d'en saisir nettement les contours.

De pareilles œyvres ne s'analysent pas, on ne peut en donner qu'une impression très-générale.

Deuicnle ces ouvrages sont spécialement consacrés à l'Italie ; c'est là qu'il faut chercher une foule d'idées quelquefois justes, toujours piquantes sur Fart, sur la manière de vivre, sur la méthode pour être heureux. Il ne se lasse pas d'admirer l'Italie, son climat enchanté, ses amours faciles, ses mœurs voluptueuses. Il n'a pas assez d'enthousiasme pour le caractère des Italiens, dont la grande, Tunique affaire est d'aimer. La douce volupté, nous dit-il, civilisa l'Italie, la volupté, mère des arts, et unique source du bonheur. Il a raison, quand il montre les Italiens, uniquement occupés de leurs passions vivant de l'amour et sacrifiant le reste. Il a tort qtiand il envie pour la France cette civilisation toute consacrée au plaisir. C'est un autre idéal dont les nations viriles ont besoin. Je ne souhaiterais pas davantage pour ma patrie cette civilisation, utilitaire à outrance, dans laquelle s'absorbent de jour en jour davantage les États-Unis. Mais n'y a-t-ildonc rien entre la civilisation de la volupté et la civilisation du dollar?

Stendhal ne compMt jamais rien au delà des idées sensibles. Tout ce qui n'était pas une sensation était pour lui une abstraction, et toute abstraction une énigme.

Mais, dans les limites des idées sensibles, il avait une sagacité rare, et comme un flair d'observation particulièrement heureux ; personne n*a mieux pénétré le caractère italien dans ses nuances si contrastées avec le caractère français. Il revient continuellement à cette comparaison qui est chez lui comme une idée fixe : Tltalien, uniquement occupé de son amour et tout à fait indifférent au qu'en-dira-t'On; le Français, toujours sur ses gardes, toujours défiant, réglant toute sa vie sur les inspirations de la vanité ; l'Italien osant être heureux, quand il Test, et avouaiït ses infortunes quand il a subi un échec ou une disgrâce ; le Français n'osant jamais se montrer ni heureux, ni malheureux, de peur de prêter à rire. De là aussi une différence essentielle sur laquelle Stendhal insiste tout particulièrement : lltalien, osant être soi, et se livrant à toute la vérité de ses impressions, a le génie naturel des arts, qui est l'opposé de l'artificiel et du convenu; en France, nous anéantissons en nous le génie de Tart eh n'osant pas être nousmêmes, et en craignant toujours de n'être pas de l'avis de tout le monde^ ce qui tue l'originalité. — Il y a du vrai dans ces observations , en ne les pre-

nant que dans un sens très-général, et si cela ne ts'entend que de la masse de la nation, car les exceptions individuelles abondent, et il n'est peutêtre pas de pays qui produise un plus grand nombre d'esprits inventifs; mais l'observation subsiste pour la généralité de la nation. Stendhal, je crois, ne voulait pas dire autre chose, et dans cette limite il a raison.

Personne non plus n'a mieux saisi et n'a peint plus au vif la société italienne dans son attitude naturelle et dans son charme ; c'est surtout à Milan, dans la loge de M. de Brème, qu'il a fait son éducation, de ce côté des mœurs italiennes, négligé ou Ignoré de nos voyageurs de passage. Cette loge de l/l. de Brème était, de 1816 à 1820, le rendez-vous 4es hommes les plus distingués de Milan. Stendhal y connut le poëte Monti, M. Borsieri, M. Visconti ; il y rencontra un soir lord Byron, et nous a conservé les détails de son entrevue. Mais c'est surtout le monde féminin que Stendhal étudie avec bonheur, •et qu'il dépeint avec ravissement : « Qu'on juge <le mes transports, nous dit-il, quand j'ai trouvé «n Italie, sans qu'aucun voyageur m'eût gâté le plaisir en m'avertissant, . que c'était précisément dans la bonne compagnie qu'il y avait le plus dlmprévu. Ces génies singuliers ne sont arrêtés que' par le manque de fortune et par Timpossible. — Les femmes, en Italie, avec l'âme de feu que le ciel

leur a donnée, reçoivent une éducation qui consiste à peu près uniquement dans la musique et une quantité de momeries religiexises; le^ point capital, c'est que, quelque péché qu'on commette, en s'en confessant il n'en reste pas de trace.... Les femmes ne vivent pas ensemble; la loge de chacune d'elles,

au théâtre, devient une petite cour; tout le monde veut obtenir un sourire de la reine de la société ; personne ne veut gâter l'avenir. Chaque femme a des manières â elle, des idées â elle, des discours i elle. D'une loge . à l'autre, vous trouverez un autre monde, non-seulement d'autres idées, mais une a^tre langue. Les moyens de plaire aux femmes par la conversation sont donc très-différents ; il n'y a de ressemblance qu'en deux choses, et l'essence de ces choses, quand elles sont libres, est d'être essentiellement différente : c'est l'imagina^ tion et l'amour. »

Cela n'empêche pas Stendhal de nous donner des préceptes généraux pour plaire aux belles Italiennes; il nous les donnç avec beaucoup de gaieté et d'esprit :

< Tout homme qui conte clairement et avec feu des choses nouvelles est sûr des applaudissements des femmes ; pçu importe qu'il fasse rire ou pleurer, pourvu qu'il agisse fortement sur les cœurs, il est aimable. Vous pouvez leur conter la fable de la comédie du Tartufe^ ou la manière barbare avec

laquelle Néron vient d'empoisonner Britannicus; vous les intéressez autant qu'en leur contant la mort du roi Murât ; il s'agit d'être clair et extrêmement énergique. — L'essentiel de Tesprit ici à regard des femmes, c'est beaucoup d'imprévu et beaucoup de clair-obscur, et dans la personne beaucoup d'air militaire; le moins possible de ce que l'on appelle en France l'air robin^ ce ton de nos * jeunes magistrats, l'air sensé, important, content de soi, pédant; c'est leur bête d'aversion.... Rien n'est plus rare, et surtout moins durable, que de yoir une femme en recevoir une autre ; il faut pour cela des circonstances extrêmement particulières, par exemple qu'elles soient toutes deux jolies, et qu'en aimant beaucoup l'amour elles se soucient peu de l'amant. »

. Dans ce pays idéal de l'amour libre et de la volupté facile, la médisance n'est pourtant pas inconnue ; Stendhal nous avoue que rien n'est plus petite ville que la grande société de Milan. U se forme comme une espèce d'aristocratie des deux cents femmes qui ont une loge à la Scala et de celles qui vont tous les soirs au Corso en voiture ; dans ce cercle, qui est celui de la mode et des plaisirs, tout est connu. Le premier regard qu'une femme donne à la salle, en arrivant dans sa loge, est pour en passer la revue, et si elle remarque la moindre irrégularité, si M. un tel n'est pas vis-à-

vis de Mme une telle, elle se tourne vers son amant, qui va au parterre et de loge en loge, pour savoir cos'è dé neuf; on arrive, en une demi -heure, aux dernières précisions.

Voilà de quel crayon vif et léger Stendhal nous peint cette aimable et frivole société. Quel naturel dans les manières, s'écrie-t-il à chaque instant, c'est la vérité même, c'est la bonhomie; c'est aussi le grand art d'être heureux ; et ici il est mis en pratique avec ce charme de plus, que ces bonnes gens ne savent pas que ce soit un art et le plus difficile de tous ; leur société me fait Teflet du style de la Fontaine. Comme tous les soirs la loge d'une femme amiable reçoit les mêmes personnes, et cela dix ans de suite, on se comprend parfaitement, on âe connaît de même et l'on s'entend à demi-mot; de là peut-être le vrai charme de la bonne plaisanterie; delà aussi le naturel. Comment essayer de jouer la comédie devant des gens que l'on voit trois cents fois par an depuis dix ans ?

C'est dans ces peintures légères que Stendhal excelle ; il y aurait ainsi à glaner, à travers sa correspondance et ses notes de voyage, une centaine de pages vraiment exquises en ce genre agréable et aisé; on aurait un aperçu plein de vivacité et de finesse sur la société de Milan en 1820. Stendhal serait là résumé et condensé dans IsT finet fleur de son esprit, dans la grâce négligée de son

laisser^aller épicurien; autant il est subtil et maniéré ailleurs, autant en ces matières agréables il a de l'abandon et du charme; ce n'est plus le même homme , il semble ne plus penser à l'effet qu'il Ta produire, et il l'atteint sans y penser. Aussi l'attrait est- il loin de manquer dans ces livres recueillis au jour le jour et composés par le hasard d'une main capricieuse qui se joue en mille sujets variés. Mais la note principale de ces deux ouvrages, celle qui revient à chaque instant, c'est réloge de l'Italie et de ses mœurs aisées, heureusement affranchies de la gêne des préjugés. On sait, de reste, ce que le préjugé signifie pour lui.

Les Mémoires d*un touriste^ écrits dans les dernières années de la vie de Stendhal, n'ont pas, à beaucoup près, l'entrain et le coloris varié des Promenades en Italie. Profitant du loisir que lui laissait un congé obtenu vers 1836, il parcourut plusieurs provinces du midi et de l'ouest de la France, et c'est à là suite de ce voyage qu'il écrivit ces Mémoires d'un Touristey-erx se déguisant, comme toujours, sous un nom et sous une profession d'emprunt. C'est le journal de M. L..., commis voyageur pour le commerce des fers, libre penseur et esprit fort, précédé d'une introduction asseï inutile sur la vie imaginaire de ce prétendu commis voyageur, qui n'ofire rien de saillant, et qui, par

conséquent, pouvait dormir dans les cartons d& l'auteur. Ce journal oiOfre incontestablement moinj* d'intérêt que les autres voyages de Stendhal, et bien qu'il y ait de jolies pages, quelques paysages lestement croqués, deux ou trois épisodes agréables, ce petit nombre de détails heureux ne sauve pas la froideur et la monotonie de l'ensemble ; il y a trop de politique et pas assez sérieuse. Ge^ que le commis voyageur reproche au gouvernement constitutionnel, c'est d'avoir remplacé, par des préoccupations maussades d'intérêt public ,. d'élection, d'administration, l'aimable esprit français du dix- huitième siècle, tout pétri de grâce et de frivolité. Ce sont, à chaque instant, des réflexions chagrines sur les mœurs ennuyeuses de notre belle France; elle est belle au moraly sansdoute, c'est le pays de l'univers où les hommes se rendent le moins malheureux par leur action mutuelle les uns sur les autres ; c'est le pays du monde où le gouvernement fait le moins de mal aux gou-vernés, et leur assure le mieux la sûreté sur lesgrandes routes, et la justice quand ils se disputent entre eux; mais le ton des demi-manants, demibourgeois est raisonnable et froid; il a cette pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à la fois l'absence des grands malheurs et des sensations profondes. Ce ton railleur n'existe pas en Italie, il est remplacé par le silence farouche de la passion^

par un langage plein d'images, ou par la plaisanterie amère. Tout cela, paraît-il, est la faute du gouvernementy d'après Stendhal : il assure trop aux peuples la sécurité matérielle pour laisser du ressort et du jeu aux grandes passions. Aussi, plus de passion, plus de bonheur; le peuple français perd sensiblement sa gaieté; c'est pour Tannée 1860 que Stendhal prédit le complet abrutissement de la France, oubliant, avec une singulière étourderie, que c'est à la même date qu'il a fixé ailleurs le succès posthume de ses œuvres et de ses idées. Quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais perde cet esprit naturel, piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l'imprudence ! On ne sait plus vivre en France ; l'idéal unique de la vie, c'est un souper gai avec du vin de Champagne, les femmes aima* blés et des hommes d'esprit qui font des contes dans le goût du Décaméron; passé cela, la vie est une sotte affaire, et la France ne connaît plus la gaieté, toujours par la faute du gouvernement. Chaque ville de province est invariablement, pour lui, une collection de gens vertueux, de bons citoyens, d'excellents pères de famille, de bons négociants, mais c'est tout; le peuple français est un peuple ennuyeux.

C'est là le refrain du livre. Ajoutez-y, pour égayer le fond du tableau, quelques anecdotes vi-

vement enlevées; mais, en somme, l'ouvrage est maussade et chagrin. Stendhal n'est lui-même que quand il s'amuse, et la France l'ennuie avec ses mœurs graves. Autre cause d'irritation perpétuelle, le gothique. Le gothique est la bête noire de Stendhal ; d'abord c'est de l'architecture religieuse, puis c'est de l'architecture laide et triste. M. Mérimée remarque finement que, en dépit->de la logique, ce n'était pas sa raison qui jugeait dans les arts, mais son imagination. Et que ne lui représentait pas cette terrible imagination sous ces voûtes pleines d'ombre et de mystère ! Nos églises, sombres et lugubres, ont ^été inventées, disait-il, par des moines fripons qui voulaient s'enrichir en faisant peur aux gens timides. Il n'y voit pas autre chose, bien qu'il prodigue à tout propos les termes techniques que lui avait enseignés M. Mérimée. Il aime, en s'en moquant un peu, à faire montre de son érudition de fraîche date : le roman, le roman fleuri, le gothique, le gothique fleuri, le style flamboyant. Mais dans ces descriptions d'églises et de monuments, il reste froid, impersonnel, si je puis dire ; c'est sa mémoire qui parle, ce n'est pas son sentiment. Une église gothique lui rappelait le moyen âge, la domination du prêtre, les bêtises superstitieuses et féodales, Vinvention du diable et de P enfer, c'était assez pour qu'il la détestât.

On se demande comment, avec ces dispositions haineuses à Tégard du christianisme, de toute son histoire et de toutes les idées qui s*y rapportent de loin ou de près, Stendhal put admirer les arts en Italie. Presque tous ses ouvrages, en particulier ses voyages à Rome et à Florence, contiennent les formules les plus vives d'enthousiasme et d'admiration à Tégard des grands maîtres et des chefs-d'œuvre de l'art. Un ouvrage tout entier témoigne de cette admiration, VHLstoire de la peinture en Italie. Comment concilier son enthousiasme pour des .écoles pénétrées du sentiment chrétien, avec ses répugnances et ses rancunes religieuses? D'abord il y a bien de rarbitrahre dans sa manière d'interpréter les chefs-d'œuvre. M. Mérimée n'admet qu'avec beaucoup de réserve la critique d'art de Stendhal. Il lui reproche d'expliquer les arts du dessin par la langue dramatique, la seule qu'il connût ou qu'il crût intelligible à ses lecteurs. « Admirateur passionné des grands maîtres des écoles romaine, florentine et lombarde, il leur a prêté souvent des intentions dramatiques, qui, à mon avis, leur furent étrangères. Lorsqu'il découvre, dans une vierge de Raphaël ou du Corrége, son maître de prédilection, une foule de passions ou de nuances de passions que la peinture ne saurait exprimer, on se demande s'il a compris les intentions et le but de

ces grands maîtres. Mais il raconte à sa manière les émotions qu'il a ressenties devant leurs ouvrages; il décrit Teffet dans l'impuissance d'en expliquer la cause. Probablement, s'il avait essayé d'écrire à différentes reprises ses impressions devant un même tableau, il aurait été surpris luimême de leur variété. » Cette observation nous semble excellente; ce n'est pas la seule que nous suggère la lecture des jugements critiques de Stendhal. Cet esprit, si avide d'aventures et de hardiesses, ennemi si passionné du banal et du convenu, n'est pas toujours exempt des faiblesses conmiunes II aurait rougi de ne pas admirer les grandes peintures de l'Italie, ce thème éternel sur lequel depuis trois siècles s'exerce l'enthousiasme de l'humanité. Les admirant, il voulait les admirer à sa manière, et se créait ainsi bien souvent des motifs fantastiques et arbitraires de son admiration. J'ai peur qu'il ne vante un peu trop ce qu'il n'aime que médiocrement au fond, comme M. Mérimée, qui l'a si bien connu, le lui reproche pour Michel -Ange* Il me semble quelquefois saisir comme un effort secret pour admirer, ce qui me gâte le charme de quelques belles pages où je sens quelque chose d'artificiel et de systématiquement enthousiaste. Sa véritable pensée, celle qu'il cachait d'ordinaire avec tant de soin dans le fond le plus intérieur de sa conscience, sa

ses ÉTUDES MORALES.

pensée éclate parfois, comme par accident, dans quelques boutades que je regarde comme des explosions presque involontaires de sincérité. Je ne citerai à Tappui de cette opinion qu'un jugement et une • critique. Stendhal prétend, en un endroit de son livre sur la peinture en Italie, que l'Enfant Jésus de la Vierge à la chaise manque d'élégance et ressemble à un enfant du peuple. Stendhal était de mauvaise humeur ce jour là, et il est à croire que la mauvaise humeur ne sait pas feindre. Ailleurs il écrit cette phrase vraiment incroyable et après laquelle il aurait dû déchirer son livre : • La plupart des sujets donnés par le christianisme sont plats ou odieux. » De pareilles boutades donnent à réfléchir sur la sincérité de son admiration, exprimée ailleurs avec tant d'éclat et de bruit.

On me dira, je m'y attends, qu'on peut sentir admirablement l'art chrétien, sans être chrétien soi-même, et que pour comprendre Raphaël il n'est pas besoin de réciter le Credo. On me dira que l'admiration esthétique est tout à fait indépendante du sentiment religieux, que l'art se suffit à lui-même, que Raphaël, le peintre inspiré de la Vierge, menait une vie assez peu édifiante, et que, pour comprendre, pour admirer ses œuvres, il n'est pas besoin d'être meilleur chrétien que l'amant de la Pornarina. J'admets parfaitement l'objection, et je crois volontiers qu'on peut sentir

profondément les beautés de l'inspiration chrétienne sans être dévot, ni même croyant. Ce serait réduire ridiculement et méconnaître les droits de Tart que de le subordonner d'une manière étroite à la foi qui l'inspira. Cette sottise est loin de ma pensée ; mais on m'accordera bien que, pour comprendre l'art chrétien dans sa grandeur, il faut pouvoir se former, théoriquement au moins, un certain idéal de majesté, de pureté, d'élévation chrétiennes. Il ne faut pas professer un mépris systématique pour le christianisme. Il faut croire qu'il a été capable de grandes choses et qu'il a marqué très-haut le niveau de la pensée humaine. On peut être indifférent à la vérité du christianisme et goûter sincèrement l'art qui s'y est inspiré; mais c'est à la condition de le sentir esthétiquement au moins, de le sentir dans ses beautés par l'imagination, si on ne le sent pas dans sa vérité par le cœur ; c'est à la condition de voir autre chose dans la religion qu'une immense duperie organisée contre le repos et contre la bourse des hommes par quelques friponsy comme les moines du moyen âge, ou par quelques ambitieux qui voulaient faire parler d'euXj comme saint Paul ; c'est à la condition enfin de ne pas penser que le christianisme ne puisse guère donner aux arts que des sujets plats ou odieux. Voilà ce qui fait que je n'admets qu'à grand'peine

et SOUS bénéfice d'inventaire, la sincérité de Fenthousiasme de Stendhal. Ce serait tout un procès à reviser par le détail et qui nous mènerait trop loin. J'indique mes soupçons et je les motive, rien de plus; mais j'apprends d'ailleurs et par des témoins qui ont particulièrement connu Stendhal, que ses admirations et ses goûts le portaient d'un tout autre côté, du côté de ces petits chefs-d'œuvre d'art exquis et d'obscénité raffinée, qui sont la léçende honteuse de l'antiquité et la gloire équivoque des musées secrets. On m'assure que toutes ses prédilections étaient là, que devant ces camées et ces figurines, sa verve, sincère cette fois, s'éveillait ; son imagination sensuelle s'excitait et se montait à un ton extraordinaire d'enthousiasmet Or, je croirai difficilement qu'il y ait dans un homme une compréhension esthétique assez grande pour admirer à la fois, avec une passion égale, les infamies secrètes et les splendeurs idéales de l'art.

Dès lors mon soupçon se confirme, je ne doute presque plus; j'oserais affirmer qu'en admirant les merveilleux détails de la Cène de Léonard de Yinci, la pensée de Stendhal et sa préférence se portaient ailleurs.

L'Histoire de la peinture en Italie^ qui se réduit, à peu de chose près, à la biographie de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, contient, en quelques chapitres extrémement^multipliés mais très-courts^

une sorte de théorie et d'histoire de Yidé^. du beau dans Tantiquité et dans les temps modernes. Cette théorie est assez étrangement placée entre la biographie de Léonard de Vinci et celle de Michel- Ange. Elle vient on ne sait pourquoi et à quel propos; mais c'est là une de ces bizarreries apprêtées qui sont la manie de Stendhal, il n'y faut pas prendre garde.

Nous avons lu dans quelques critiques un éloge emphatique de ce morceau. Nous nous sommes demandé si les critiques en question avaient lu ce qu'ils louaient si fort. Il n'est pas possible de donner une idée exacte à nos lecteurs de cette obscurité qui vise à la profondeur, de cette sécheresse qui vise à la concision, de ce défaut d'ampleur qui vise à la netteté du trait, de cette prétention à l'aphorisme du génie et de ce laborieux effort vers des effets qui n'aboutissent jamais. Aucun lien, aucune méthode, pas une idée vraiment saillante. Il y a pourtant, pour être juste, quelques idées nettes et quelques idées neuves ; mais les idées neuves ne sont pas Irès-nettes, et je les déclare, quant à moi, inintelligibles ; en revanche les idées nettes ne sont pas neuves, par exemple celle-ci qui est à peu près Tidée fondamentale du morceau: le beau antique, c'est la force ; — le beau moderne, c'est la grâce. N'oublions pas non plus ce qui fait le fond de la philo-

Sophie de Stendhal, à savoii: que la beauté n'a rien de fixe et d'absolu, que, ne se concevant en nous que par une sensation, elle dépend exclusivement des tempéraments et des climats, que le beau enfin, dit Stendhal, n'eàt que la saillie de Vutile. Voilà toute l'esthétique de Stendhal débarrassée des obscurités prétentieuses et des épisodes inutiles. J'avoue, par compensation, que si les idées manquent d'originalité, le titre des chapitres n'en manque pas. Stendhal est un des inventeurs de cette littérature nouvelle, qui a fleuri de nos jours, et qui s*amuse à concentrer ses plus ingénieux efibrts dans la rédaction des titres, qui deviennent dès lors de petits chefs-d'œuvre de grâce piquante et d'imprévu. Je prends au hasard quelques têtes de chapitre : Dieu est-il bon ou méchant? — Douleur de l'artiste. — Le prêtre le console. — Donner une physionomie aux muscles^ tel est Vunique moyen de la sculpture. — De mémoire de rose , on n^a jamais vu mourir de jardinier. — Lequel a raison? — Art de voir. — Les toiles successives. — L'antiquité n'a rien de comparable à la Marianne de Marivaux.

Nous ne parlerons qu'en passant des études de Stendhal sur la musique et sur les musiciens. C'est de toutes ses œuvres la partie qui a le plus vieilli. M. Mérimée, que je ne saurais trop citer, nous en donne la raison : < Beyle a beaucoup écrit sur les beaux-arts, et a eu des idées à

lui, dans nn temps où tout le monde acceptait sans examen les opinions les plus fausses, pourvu qu'elles fussent autorisées par un auteur célèbre. On pourrait dire qu'il a découvert Rossini et la musique italienne. Les contemporains se rappelleront les assauts qu'il eut à soutenir pour défendre l'auteur du Barbier et de Sémiramis contre les habitués de rOpéra-Comique d'alors. Dans les premières années de la Restauration, le souvenir de nos revers avait exaspéré l'orgueil national, et Ton faisait, de toute discussion, une question patriotique. Préférer une musique étrangère à la musique firançaise, c'était presque trahir le pays. De trèsbonne heure, Stendhal s'était mis au-dessus des préjugés vulgaires, et sur ce point il lui arriva peut-être quelquefois de dépasser le but. Aujourd'hui que la civilisation a fait tant de progrès, on a peine à se représenter le courage qu'il fallait avoir, enl818, pour dire que tel opéra italien valait mieux que tel opéra français. Il faut se reporter aux grandes querelles du romantisme et du classicisme pour s'expliquer les précautions oratoires dont Beyle accompagne quelques-uns de ses jugements en matière d'art. Hardis et téméraires même lorsqu^il les publia, ils semblent à présent des vérités de M. de la Palisse, des truîsmsy selon l'expression favorite de leur auteur. Sans être musicien , Beyle avait un sentiment très- vif de la

mélodie, cultivé et perfectionné par une certaine érudition qu'il devait à ses voyages en Italie et en Allemagne. > Nous n'ajouterons qu'un mot à ce jugement décisif de M. Mérimée. La Vie de Rossini parut en ]82(i, c'est-à-dire avant la grande époque de Rossini, avant le Siège de Corinthe, avant le Moisej presque entièrement récrits pour la scène française, avant Guillaume Tell^ la plus grande page, la plus héroïque de Rossini. Je voudrais savoir si Stendhal compreaait Rossini dans ses parties élevées et fortes, comme il l'a compris dans sa mélodieuse sensualité. Je voudrais savoir si ces harmonies vraiment épiques, dans lesquelles s'expriment si fièrement la force et la majesté de la Bible, le patriotisme et la liberté des temps modernes, ont trouvé dans Stendhal un appréciateur aussi sympathique, aussi ému que les chants enjoués et voluptueux qui sont la première manière de Rossini^. avant son voyage à Paris.

Nous ne ferons que nommer, pour mémoire, les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, qui comtposent. Mus contredit, un livre d'une lecture facile et agréable, mais nullement originale, n'étant qu'une compilation bien faite de quelques auteurs italiens et allemande, comme Joseph Carpani et SchlichtegroU. Par une de ces singularités prétratieuses auxquelles Stendhal nous a habitués, il a relégué sa dédicace à la fin du volume.

Il nous resterait à étudier Tattitude militante^ que prit Stendhal dans la littérature vers 1823. Ce fut le rôle d'un romantique très-hardi de ton à. l'égard de la tragédie classique et du vers alexandrin, très-indécis sur tout le reste. Il veut en finir avec la tragédie épuisée et le vers français dont il ne comprit jamais la mâle beauté. Mais ses idéesde réforme ne s'étendent pas plus loin, et c'est dans ce champ limité du théâtre qu'il prétend restreindre l'innovation littéraire. Luinnême a pris^ soin de nous tracer le programme de ses réformes». Le voici en substance :

Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires, coûtant mille écus, qui jugèrent vers 1670 les pièces de Racine et de Molière. Ces grands^ hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis, et travaillèrent pour eux. Il faut désormais iaire des tragédies pour nous, jeunes gens raison • nefors, sérieux et un peu envieux, de Van de grâce^ 1823. Ces tragédies-là doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'est le plus souvent qu'un cache-sottise. Les règnes de Charles VI, de Charles Vil, du noble François P% doivent être féconds pour nous en tragédies nationales d'un intérêt profond et durable. Mais comment peindre* avec quelque vérité les catastrophes sanglantes narrées par Philippes de Comines, et la chronique

scandaleuse de Jean de Troyes, si le mot pistolet ne peut absolument pas entrer dans un vers tragique? — Tout porte à croire que nous sommes à la veille d'une révolution semblable en poésie. Jusqu'au jour du succès, nous autres défenseurs du genre romantique, nous serons accablés d'injures. Enfin ce grand jour arrivera, la jeunesse française se réveillera ; elle sera étonnée, cette noble jeunesse, d'avoir applaudi si longtemps et avec tant de sérieux, à de si grandes niaiseries. — La question se pose nettement en ces termes : Pour faire des tragédies qui puissent intéresser le public en 1823, faut-il suivre les errements de Racine ou de Sha* kspeareî — Le romanticisme est Tunique salut du théâtre aux abois. — Le romanticisme est Tart de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans Tétat actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. — Le classicisme (pardon de ces mots barbares, ils sont de Stendhal) leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands-pères.

Tel est le sens général de deux brochures, plus tard réunies sous un titre unique : Racine et Sfia^ kspeare. Tout cela était fort piquant et fort leste en son temps; mais ce sont de ces beautés d'à-propos qui vieillissent vite et qui n'ont qu'un rapide instant. Nous sommes si loin de M. Dussault et de

M. Augerl Toutes les épîgrammes de cette petite guerre nous font maintenant l'effet d'épigrammes fossiles. C'est presque une Iliade antédiluvienne. , Et pourtant il y a quarante ans à peine 1

Au terme de cette longue étude, nous voudrions résumer notre jugement et le condenser dans une impression définitive. Cette impression, nous l'emprunterons à Stendhal lui-même : « L'auteur, dit-il quelque part, a un grand désavantage; rien ou presque rien ne lui semble valoir la peine qu'on en parle avec gravité. ^ Voilà, réduite à son expression la plus nette, toute la vérité. Rien ne parut à Stendhal valoir la peine qu'on le prit au sérieux et qu'on en parlât sérieusement. Que pourrions-nous ajouter à ce jugement de Stendhal sur lui-même ? Peu de chose, si ce n'est que la postérité pensera peut-être de Stendhal ce qu'il pense des sujets divers qu'il a traités.

On sent trop que rien ou presque rien dans le monde et dans la vie ne lui a paru valoir la peine qu'il y attachât un certain prix. Il gardera la réputation d'un homme d'infiniment d'esprit, mais d'un esprit desséché et comme stérilisé par la recherche exclusive du plaisir et à qui ont manqué ces deux choses sans lesquelles rien ne se fait de grand ni de durable : le sens de l'idéal et le cœur.

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