LE LTRISMB EN PROSE
nité. Et quels sont ceux des auteurs contemporains qui soutiennent le plus longtemps ce grand effort de l'hyperbole à bras tendu? Ce sont précisément les écrivains qui prétendent relever parmi nous la tradition de Voltaire. Qu'ils s'inspirent mal de l'esprit de leur maître 1 Ce nom les condamne : quelle imprudence de l'évoquer! A chaque page qu'ils écrivent, ne voient-ils pas l'ombre du grand railleur inclinée sur le manuscrit? Regardez : elle sourit, elle semble leur dire : « Voulez-vous bien ne pas être si sublimes que cela! N'enviez pas à un père le plaisir de comprendre ses enfants. »
Cette école, pour lui donner son vrai nom, est celle du lyrisme en prose. Ces écrivains paraissent avoir conspiré contre le génie traditionnel de la prose française, je veux dire la simplicité élégante, la précision lumineuse et cette clarté analytique qui lui ont permis, depuis deux siècles, de se prêter si merveilleusement à l'expression de la pensée abstraite, à la traduction des idées générales et des vérités scientifiques. Us tiennent en médiocre estime ces humbles qualités. Us ont ordonné à la langue française d'ôtrô pompeuse, brillante, sublime, de s'avancer, à travers les plus hardies métaphores, vers les grands effets, d'étonner Toreille, de confondre l'imagination, de ravir Tenthousiasme. Ils ont battu , étiré , torturé dans tous les sens ce métal divin de la prose, et ils l'ont forcé,
entre leurs mains, à prendre des formes nouvelles, à rendre des sons inconnus. Lisez leurs livres ; ils semblent bien moins être écrits pour traduire une idée que pour surprendre le lecteur. C'est un feu d'artifice de style, c'est une fantasmagorie d'ima- • ges; c'est l'apostrophe en permanence, c'est l'hyperbole à perpétuité. Vous ne trouverez pas une ligne pensée avec simplicité, écrite avec naturel. Partout un effort vjsible à l'étonnant ou au grandiose; un grand mouvement de phrases, une inquiétude perpétuelle de pensée, un tapage étourdissant de mots, un effroyable vacarme d'épithètes sonores. Hélas I tout cela n'est pas le sublime^ c'en est tout au plus le mirage. Chose étrange I il résulte de tant de mouvements passionnés une singulière monotonie. Il faut croire que l'esprit humain n'est pas de trempe à supporter le grandiose continu. L'enthousiasme trop prolongé l'accable, et il demande grâce devant ces magnificences qui n ont ni mesure ni fin.
Précisons notre critique dans un exemple. Prenons M. Michelet, Comparons ce qu'il est devenu et le style qu'il s'est fait à ce qu'il était naturellement et au style qu'il possédait U y a vingt ans. Il nous sera permis de dire que, moins qu'un autre, nous sommes suspect de partialité contre ce nom célèbre, si bruyamment mÔlé à la lutte des partis. M. Michelet a été l'une des passions intel-